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L'inconscient homosexuel
Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
L’inconscient homosexuel Catherine Bonningue ............................................................................................ 3
Le choix homosexuel.............................................................................................................................................. 5
Normes nouvelles de l’homosexualité Éric Laurent ........................................................................................ 5
Freud et l’homosexualité fin-de-siècle Lucia d’Angelo.................................................................................. 10
Homosexualité masculine : drame public ou privé Jean-Daniel Matet.......................................................... 13
Innocent Diana Yemal..................................................................................................................................... 16
L’homme au minitel Dominique Laurent ...................................................................................................... 18
Sur le Jean Genet de Jean-Paul Sartre Serge Cottet........................................................................................ 23
Les tourniquets imaginaires dans l’expérience homosexuelle ......................................................................... 23
Le masque viril Jesus Santiago ....................................................................................................................... 26
L’«homophobe» Hélène Bonnaud .................................................................................................................. 29
Le parti des femmes Pierre Naveau ................................................................................................................ 33
Sex and gender ..................................................................................................................................................... 38
La part perdue Pierre-Gilles Guéguen............................................................................................................ 38
Identifications et sexuation Genevieve Morel................................................................................................. 40
Deux hommes d’exception Anicette Sangnier ............................................................................................... 43
Comment peut-on être «lesbien» ? Christiane Terrisse ................................................................................. 46
«Que fait mon ami avec La Signora» ? Nicole Treglia ................................................................................... 48
Quand l’inconscient interprète «homosexuel(ment)» Paulo Siqueira ............................................................ 53
La femme aux dépouilles Marie-José Asnoun ............................................................................................... 55
Phénomènes élémentaires et stabilisations dans la psychose maniaco-dépressive .............................................. 59
Sur les phénomènes maniaco-dépressifs François Sauvagnat ....................................................................... 59
Une diatribe .......................................................................................................................................................... 67
Jacques-Alain Miller ...................................................................................................................................... 67
Modèles mathématiques ....................................................................................................................................... 72
Signification de la géométrie Nathalie Charraud .......................................................................................... 72
Des modèles de la morphogenèse à la morphogenèse des modèles Bernard Tessier .................................... 73
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Éditorial
L’inconscient homosexuel de la société moderne, qui gagneront rapidement une
Catherine Bonningue bonne partie du reste du monde. L’allégeance de la
majorité à se plier à ce nouveau choix éthique de
L’inconscient, disait Lacan, est le lieu de l’Autre. quelques-uns ne doit pas occulter la remise en cause
C’était souligner le statut toujours hétérogène de fondamentale de nos modes d’identifications petits-
l’inconscient, en même temps que son caractère bourgeois.
transindividuel. Mais l’inconscient n’est pas Mais le cœur de la question reste, pris cas par cas, ce
seulement hétéro, il est non moins homo : dans que chacun fait de son fantasme fondamental, à
l’imaginaire, il aime le même, ce que l’on a appelé savoir tel ou tel choix d’objet d’amour qui se rit de
le narcissisme, ou le choix d’objet narcissique, si la différenciation du sexe biologique. Ce qui cause le
bien illustré par le stade du miroir ; dans le réel, il désir d’un sujet, c’est, non pas «le petit-pipi», selon
est fixé au même ; dans le symbolique, il répète le une expression de Lacan largement exploitée cette
même. Depuis toujours, on sait que la différence des année au Séminaire L’Autre n’existe pas et ses
sexes lui fait problème : Freud parlait de comités d’éthique, notamment en ce qui concerne les
bisexualité, après son ami Fliess (Freud-Fliess : modes de jouissance relevant de la toxicomanie,
hum.) ; il n’est pas sûr que l’inconscient admette mais le phallus qu’il n’y a pas, le phallus
l’existence de deux sexes ; il semble bien que le sexe symbolique, signifiant de la jouissance. Nécessaire,
mâle ait sa préférence ; qu’il ne se représente la mais non suffisant. Il y faut son pendant qu’est
jouissance que par le biais du symbole phallique ; l’objet a, dans son alliage secret d’agalma – objet
que la féminité fasse l’objet d’une dévalorisation, précieux – et palea-être de déchet.
d’un rejet, voire d’une forclusion : Freud parle de Le tout n’est pas dit là pour autant. IL y faut encore
l’horreur de la castration, «La femme n’existe pas», l’écoute, elle dénuée de toute prise dans le fantasme,
dit Lacan. d’un analyste.
Jacques-Alain Miller, L’analyste, quant au choix sexuel du sujet, suspend
(Extrait de la Brochure de Paris 1996-97 – Institut son jugement. Ce qui permet aux analystes, forts de
du Champ freudien) leur expérience, de soutenir un choix possible pour
Une thèse se dessine ici. À vérifier à travers le ledit sujet au-delà de la morale ambiante. Selon
chapelet de cas cliniques présentés. l’éthique de la psychanalyse, le choix qui prime est
«L’inconscient homosexuel», ce titre fut proposé par celui du désir, non sans jouissance sans doute dans
Jacques-Alain Miller pour un cycle de conférences la clinique ici déclinée. Choix de désir à distinguer,
prononcées dans le cadre de la toute jeune Section sans ambiguïté aucune, de celui d’être analyste, et de
clinique île-de-France. mettre en fonction un désir de l’analyste obtenu
Nous en publions ici la quasi-intégralité. d’une analyse. Il n’en reste pas moins qu’il y a lieu
Ce signifiant a opéré comme un signifiant de de saluer l’épure de ce choix, sans pour autant
transfert, dans une mise au travail – transfert de perdre de vue l’effort que les psychanalystes ont
travail –, véritable qu’est-ce que ça veut dire ? Le encore à fournir pour soutenir le défi de permettre au
lecteur appréciera les effets de signification qui en sujet d’atteindre un désir qui ne soit pas que le pâle
résultent : quelle était la position de Freud par reflet de celui de l’Autre.
rapport à l’homosexualité ? quelles sont les Comment ne se poserait-on pas la question, à lire la
nouvelles normes qui nous viennent des États-Unis série d’exposés cliniques, de savoir si telle position
en matière d’homosexualité ? quelle est la clinique subjective est le fruit du nec plus ultra obtenu d’une
actuelle des analystes concernant l’homosexualité ? analyse ? Les analystes qui rendent compte de ces
L’actualité a pris la tête du peloton, suivie de près cures restent tous d’une extrême prudence et se
par une lecture freudienne, qui n’en est que l’envers. gardent bien d’entériner une quelconque position
La Vienne fin-de-siècle, dont les symptômes sont définitive du sujet.
percés à jour par le Père de la psychanalyse, fait Une autre série, clinique en grande partie, vient se
inexorablement série avec les USA New Age. joindre à la première. Londres oblige. Le sujet choisi
Devant les conséquences du tout homme est pervers pour un rendez-vous international fut basé sur le
pratiquement inaugural de son œuvre, Freud ne se subtil distinguo Sex/Gender.
voila pas la face. Les conséquences extrêmes s’en La Diatribe en fin de volume est à lire comme un
font sentir, dans des bouleversements irrémédiables éloge de la trouvaille. Ce volume est plus riche
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Le choix homosexuel
Normes nouvelles de l’homosexualité fantasme derrière le bonheur, aussi on ne le tolère
Éric Laurent plus.»3.
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constate que le mariage est une institution en départements de Gay and lesbian studies. Boswell a
déroute, mais ne voit pas pourquoi on interdirait le mis douze ans à écrire ce dernier livre. Au cours de
mariage homosexuel. «De toutes les institutions par ces années, sa position s’est durcie13. Il est mort du
lesquelles passent les hommes – l’école, l’armée, sida juste avant sa publication. Nous avons les
l’usine – le mariage est celle qui les marque le plus.» mêmes effets dans les études littéraires. Un recueil
À ce titre, pour éviter que les hommes seuls fassent de lectures de Shakespeare récemment publié par un
des choses qui leur nuisent, il vaut mieux qu’ils département de queer studies va très loin dans l’idée
rentrent à la maison. Les arguments de ceux qui que la clef de lecture shakespearienne doit être
veulent réserver le mariage à la visée d’élever des considérée strictement à partir de l’homosexualité.
enfants ne tiennent pas, car cela reviendrait à C’est vraiment l’envers de la lecture sublimée. Tout
interdire le mariage aux couples hétérosexuels ce qui pourrait être hétérosexuel n’est qu’un
stériles, ou aux femmes ménopausées, ou aux travestissement.
couples adoptants. La morale laïque n’a aucune
raison d’interdire le mariage pour cette raison, et Le bon soldat
tout ce qui va vers la stabilisation d’une liaison est
bon, et réduit l’errance qui est le pire. Au même moment, mai 96, un grand débat était en
En revanche, Franck Browning, écrivain, considère cours dans l’armée sur la place des homosexuels en
que les gays ont tort de vouloir imiter la famille son sein. Le président Clinton s’était engagé dans
nucléaire parce qu’ils ont déjà inventé des son programme électoral à permettre l’incorporation
communautés élargies. Il propose de militer pour dans l’armée des homosexuels en ayant le droit de se
l’invention d’un dispositif juridique nouveau qui faire reconnaître comme tels. Il s’était heurté au
apporte un soutien aux diverses structures familiales lendemain de son élection à une levée de bouclier
qui ont déjà été inventées par la communauté gay considérable. Le tollé soulevé aboutit à un
pour faire face aux obligations affectives, matérielles compromis, assez puritain, qui se résume sous la
et financières de la vie moderne. Il est contre le formule : Dont ask, dont tell ; Ne pas demander, ne
mariage homosexuel, et pour une forme de pas dire. Il implique qu’aucun supérieur n’a le droit
reconnaissance d’une famille étendue, ce que de demander à un subordonné ses préférences
l’ethnologie appelait autrefois le mariage de groupe. sexuelles mais qu’inversement, aucun inférieur, ou
L’ensemble de ces questions et de ces débats donne aucun gradé, n’a le droit d’informer l’armée qu’il est
des effets rétroactifs sur la conception des études et homosexuel. C’est ce que veut dire le dont tell. Le
de la lecture de l’homosexualité 12. Un historien compromis est à la fois attaqué par la droite
militant comme John Boswell a voulu relire chrétienne et par les militants des droits gays. Sept
l’adoption légale romaine dans la perspective du procès ont déjà été jugés, cinq ont été en faveur de
mariage homosexuel. Pour lui, l’adoption légale l’armée, deux ont été contre. Ils arriveront devant la
romaine n’est qu’un masque pour la légalisation de Cour suprême en 1997 ou 98. On attaque le
relations homosexuelles pures et simples. Il compromis au nom du premier amendement de la
s’intéresse ensuite à la civilisation de Byzance et à la Constitution américaine qui protège le free-speech.
modification des mœurs antiques romaines par le Ce compromis apparaît comme une autorisation
catholicisme. Il suit le destin du mariage romain, de d’interdire le droit à la parole éventuelle d’un sujet
l’adoption, de la filiation dite filiation artificielle, homosexuel, et ainsi de commettre, dans le cadre de
sous le mode de la déclaration de «frères en esprit». l’armée, une infraction du droit reconnu à tout
On aborde en général cette déclaration de «frères en Américain par la Constitution. Par ailleurs, cet
esprit» sur le modèle de l’adoption. C’était pour les amendement implique que le fait que l’on déclare
Romains un mode de transmission et du patrimoine quelque chose n’implique pas qu’on le soit. Pour
et du pouvoir qui pouvait parfaitement s’exercer au être accusé à la suite d’une déclaration, il faut encore
détriment des enfants de sang. L’empire s’en est très que l’accusation puisse faire la preuve qu’il en est
bien trouvé, avec Marc-Aurèle par exemple. Boswell bien ainsi. Le fait d’avoir dit «je suis coupable»
refuse cette conception qui met l’accent sur la n’implique pas qu’il n’y ait pas à le prouver. Il est
transmission du patrimoine, pour souligner qu’il ainsi contraire au premier amendement de dire dont
s’agissait d’affirmer des liens affectifs. Il insiste sur tell. Une cour de Richmond a accepté la version de
des cérémonies encore attestées dans l’espace l’armée, en disant qu’elle avait le droit d’ignorer les
orthodoxe au XIIIe et XIVe siècle. On y voit deux affaires privées de ses soldats, en affirmant le «droit
hommes dans la position des épousés. Ce type de discrétion» de l’armée. Par contre, un juge de
d’interprétation est exemplaire du travail des Brooklyn a jugé cette politique de l’armée
«draconienne».
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12. BOSWELL J., Les unions du même sexe dans l’Europe antique et
médiévale, Paris, Fayard, 1996 [1994].
nosographique, que de placer la variété de conduites
13. Jacques-Alain Miller remarquait que son premier livre, Christianisme, que l’on regroupe généralement abusivement sous ce
tolérance et homosexualité, Gallimard, 1985, était plutôt conçu comme un terme, et ses conséquences.
manifeste pour la tolérance. On voit comment, dans celui-ci, il durcit les
angles. Il faut dire qu’autour du dernier tiers du siècle
14. Les états dont les Cours suprêmes ont adopté de telles résolutions sont
actuellement : la Californie, le Rhode-Island, le Minnesota, le Connecticut, le
victorien, ou de la Vienne fin-de-siècle s’il s’agit de
Wisconsin, Hawaï, le Vermont, le Massachussetts et le New-Jersey. Bientôt, le Freud, on vit apparaître de nouvelles conceptions de
seul état de la côte est qui n’a pas adopté de telles mesures, le New Hampshire,
sui –
l’homosexualité à partir d’autres définitions. C’est
15. Lors de la gay-pride march du 28 juin 97, SNCF et RATP se sont aussi un Hongrois, le Dr Benhert qui, en 1869, crée le
associés comme sponsors. terme d’homosexualité et demande au ministre de la
16. Homos, Harvard University Press, 1995.
17. «We have, most notably, a propensity for making statements that no one, justice l’abolition de la vieille loi prussienne contre
including the person who makes them, can truly believe», Homos, op. cit., pp. celle-ci. À la même époque, un ancien magistrat du
53-54.
Hanovre, Heinrich Ulrichs, homosexuel, analyse
l’homosexualité du triple point de vue de l’historien,
Freud et l’homosexualité fin-de-siècle du médecin et du philosophe, et fait la distinction
Lucia d’Angelo entre «uranistes» et «pédérastes». Sans le vouloir,
Ulrichs engageait les pédérastes sur la voie glissante
Homo, du grec : le même, le semblable. Pour Freud, de la pathologie mentale. Mais ce sont les
la virilité psychique la plus complète est compatible homosexuels eux-mêmes qui inventent la
avec l’inversion sexuelle, essentiellement parce que problématique de l’identité – le droit à la
le choix narcissique d’objet homosexuel est toujours différence – d’un «troisième sexe». C’est en se
médiatisé par sa propre image : «ils se cherchent fondant sur cette croyance que le psychiatre
eux-mêmes comme objet d’amour» 1, mais ils ne se Westphal inclut le terme d’«inverti» 3. C’est cette
trouvent que comme amants, comme érastès et définition que prendront Havelock Ellis et, après lui,
l’érôménos, lorsque l’organe phallique est représenté Freud. De cette façon, le «sodomite», qui n’était
comme phallus imaginaire. qu’une aberration temporaire, laisse place à
La référence freudienne à Narcisse, à l’Éros du divin «l’homosexuel» qui caractérise une espèce
Platon, c’est l’évocation à l’amour grec, à l’amour particulière. Avec l’invention de nouveaux
homosexuel relatif à la beauté du corps des signifiants pour désigner ceux qui s’intéressent au
adolescents, dont l’horizon est celui de la beauté en même sexe (le sodomite, l’uraniste, l’inverti), on
elle-même. C’est sur cette conception de change l’idée que l’on se fait de l’homosexualité
l’homosexualité masculine, que Freud laisse tomber même. Mais en même temps la lutte commence pour
sa plume. l’appropriation du signifiant «homosexuel» :
Homo, hominis : l’homme ; du latin et non pas du appropriation juridique, médicale, sociale, bien
grec. Lacan reprend la question de l’amour grec par sûr4 – ajoutons, les psychanalystes aussi. Dans ce
un biais qui n’est pas celui du phallus imaginaire contexte, il est incontestable que Freud fut le plus
perçu dans le complexe de castration, tel que Freud tolérant et le plus clairvoyant des théoriciens de
l’avait conçu. L’amour ne conduit pas vers la l’homosexualité, et tout au long de son œuvre, Freud
beauté ; au contraire, l’amour vise à la chute de défendra l’aspect «naturel» et non pathologique de
l’autre en tant qu’objet : «C’est en tant que la l’homosexualité contre les juges, contre les
fonction de l’ érastès, de l’aimant, pour autant qu’il sexologues, contre les médecins, contre la morale de
est le sujet du manque, vient à la place, se substitue à la fin du siècle. En opposition radicale avec son
la fonction de l’érôménos, l’objet aimé, que se temps, Freud affirme que l’homosexualité n’est pas
produit la signification de l’amour.» 2 La métaphore problématique, et il ne variera jamais sur ce point.
de l’amour a pour objet de reproduire le phallus de En même temps, il restera toujours très prudent. La
manière symbolique. lecture de son œuvre par rapport au problème de
Il est évident que la tentative d’une analyse l’homosexualité masculine dans ce contexte nous a
historique du concept de l’homosexualité dans permis de déduire le moyen d’investigation freudien
Œuvre de Freud nous conduit nécessairement à une appliqué aux références obtenues par ses
certaine relativité. D’une part, il faut se demander si prédécesseurs et ses contemporains 5. Cette modalité
la notion même d’homosexualité atteint un statut de recherche fait surgir la position freudienne par
conceptuel dans le développement théorique de la rapport au problème de l’homosexualité masculine
pensée freudienne. D’autre part, il faut aussi se poser dans un contexte théorique et social dans lequel
la question de sa relation avec les structures Freud se montre moins critique – moins
cliniques. Il ne s’agit pas tant d’une exigence convainquant – à l’égard des aspirations que le
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lecteur non prévenu espérerait trouver lors de la dans son idée d’analyser les homosexuels, qui sont
lecture de ses essais sur la sexualité. Selon Freud, il pour lui des gens normaux.
ne s’agit pas d’être pour ou contre ce qui est exposé Si nous nous situons principalement au niveau de
pour ses contemporains ; mais même en les prenant cette réponse de la théorie freudienne face à la
toujours en compte, il s’agit pour lui de dire autre controverse des discours de la fin du siècle, j’avance
chose. une hypothèse : Freud et ses Trois essais sur la
Dans ce sens, la position freudienne change par théorie de la sexualité 10 sont fondamentalement une
rapport à la méthode descriptive de la fin du dix- réponse à l’appropriation médicale du concept
neuvième siècle, pour l’effort de constituer une d’homosexualité masculine. Dans cette perspective,
nosographie des perversions, mais également le véritable scandale que produit la parution des
d’établir l’étiologie de celles-ci, c’est-à-dire pour se Trois essais en 1905 ne consiste pas tellement dans
demander quelles sont leurs causes. Freud, au point le fait qu’il traite les perversions et la sexualité
où il a pris parti, si peu «militant» dans les infantile, mais parce qu’il introduit, dans le champ
mouvements homosexuels de l’époque qu’il fût, de la meilleure tradition médicale, une rénovation de
nous donne quelques exemples surprenants et la question sur la cause et sa relation avec le malaise
contraires à cette thèse. Face à l’appropriation de la civilisation.
juridique de l’homosexualité, il accepta toutefois une Les premiers résultats obtenus et formulés au début
interview, en 1903 dans le Journal viennois Die Zeit, du siècle avec la théorie sur les perversions avaient
pour défendre un homme poursuivi en justice pour introduit un certain ordre de la diversité
pratiques homosexuelles. En 1930, il signe une nosographique des perversions à partir du
pétition pour la révision du Code pénal et la déchiffrement des comportements individuels par la
suppression du délit d’homosexualité entre adultes double déviation par rapport au but et à l’objet dans
consentants 6. En 1935, il écrit une lettre adressée à la pulsion sexuelle. Ce nouvel ordre permet d’isoler,
une mère américaine qui lui avait demandé conseil à partir de la prise en considération de la sexualité
pour son fils : «Je crois comprendre d’après votre infantile, ces aspects qui lors du développement du
lettre que votre fils est homosexuel. J’ai été frappé sujet deviennent pathologiques.
du fait que vous ne mentionnez pas vous-même ce Freud a-t-il été indifférent à la «chasse» aux
terme dans les informations que vous me donnez à pédérastes qui intéressent de nos jours de plus en
son sujet. Puis-je vous demander pourquoi vous plus la police, les juges et le monde médico-légal de
l’évitez ?» C’est une «consolation» à une mère notre fin de siècle ? Il est indifférent au fait que les
d’homosexuel qui, comme nous le savons, est la grands médecins et les juristes dénoncent que «le
figure centrale de l’homosexualité freudienne à vice tend à s’accroître chaque jour et les scandales
l’époque. Mais Freud poursuit sa lettre et voilà sa publics amènent une répression plus sévère de la
position et sa doctrine : «L’homosexualité n’est pédérastie, viols et attentats à la pudeur sur des
évidemment pas un avantage, mais il n’y a là rien enfants», comme dit le docteur Tardieu en France11.
dont on doive avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un Freud répond, de la psychanalyse même, du
avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie ; commencement de son œuvre, et il témoigne au cas
nous la considérons comme une variation de la par cas. En même temps, à partir de la théorie
fonction sexuelle, provoquée par un certain arrêt du pulsionnelle établie en 1905, la distinction opératoire
développement sexuel.» 7 Citons Freud s’adressant entre objet sexuel et but sexuel fait que le schéma de
au sinistre personnage, le «faux prophète» 8, Otto déduction freudien s’appuie intégralement sur les
Weininger : «Le complexe de castration est la plus déviations et non pas sur les normes supposées pour
profonde racine inconsciente de l’antisémitisme, car, la sexualité ; tout lien avec la pathologie dans les
dans la nursery déjà, le petit garçon entend dire que termes posés jusqu’à la fin du XIX siècle, est refusé
l’on coupe au Juif quelque chose au pénis ce qui lui complètement, mais pour Freud, ce refus n’implique
donne le droit de mépriser le Juif. Et il n’est pas de pas que l’homosexualité soit tributaire de la
racine plus profonde au sentiment de supériorité sur sexualité normale. À partir de la réorganisation que
les femmes.» 9 Le dernier exemple, enfin, face à des Freud fournit au niveau nosographique par rapport à
psychanalystes mêmes : Freud s’oppose ses contemporains, le caractère pathologique de
effectivement à Jones qui refuse le statut de l’inversion ne se révèle que dans le cas où il y ait
psychanalyste à un homosexuel. Sachs, Abraham et exclusivité de l’objet et fixation libidinale.
Eitington prennent le parti de Jones, mais Freud Aux alentours de 1910, une nouvelle proposition
persiste toujours, à moins de les trouver névrotiques, étiologique permet d’isoler, à partir de l’opérateur
conceptuel de la sexualité infantile et du complexe
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de castration, les aspects qui, dans le développement de l’opération fétichiste. Ce mécanisme nous aide à
sexuel, deviennent pathologiques. L’homosexualité établir la structure perverse, comme différente des
est intégrée dans un mélange qui intéresse aussi bien structures cliniques des névroses et des psychoses ;
la pulsion sexuelle que la pulsion du moi, et la il nous suggère la possibilité d’inclure aussi, dans
déviation libidinale est une défense contre la cette structure, l’homosexualité.
castration de la femme. La figure de la mère Le résumé de toutes ces considérations nous permet
phallique, qui occupe une place prépondérante dans de vérifier que l’homosexualité traverse, par des
la genèse de l’homosexualité, apparaît. chemins différents, toute la carte des élaborations
Plus tard, du point de vue psychopathologique, la freudiennes. La prétention d’isoler ses mécanismes
conception freudienne sur l’homosexualité comme des phénomènes séparés des structures
masculine se maintient presque dans les mêmes cliniques est écartée depuis le début.
termes qu’en 1905. Freud la considérera comme un Chez les hommes, l’homosexualité est compatible
symptôme pathologique dans les névroses et il tente avec les névroses, les psychoses et les perversions.
de faire une distinction clinique à l’égard des La libido lui permet de traverser de manières
perversions. La triade conceptuelle – fixation différentes tous les chemins de la clinique
libidinale, régression à l’autoérotisme et choix psychanalytique : soit comme signification des
narcissique d’objet – dans le cadre de la théorie du symptômes, soit comme acte pervers.
développement de la libido lui permet aussi d’établir L’homosexualité masculine est une figure de
la relation de l’homosexualité avec les psychoses. défense contre la castration de la femme, c’est une
Aussi bien dans les névroses que dans les psychoses, attitude féminine et passive face à l’amour du père,
les concepts de fixation et de régression le placent c’est de la libido narcissique et c’est aussi de la
sur le chemin de l’importante réorganisation sublimation ; dans tous les cas, elle apparaît solidaire
conceptuelle qui se produit à partir du concept de des perversions ; comme trait de perversion ou
narcissisme. comme perversion en elle-même.
En 1914, à propos du narcissisme, Freud radicalise Chez les hommes, le polymorphisme de
une remarque qu’il avait faite en 1905 sur le choix l’homosexualité se présente comme symptôme,
d’objet homosexuel : il notait alors que, chez relatif au désir ou comme fixation libidinale par
l’adolescent plus ou moins androgyne, c’est ce qu’il rapport à la jouissance. L’homosexualité peut, par
était lui-même autrefois que l’homosexuel aime, conséquent, inclure ou non le fétichisme ou le sado-
comme d’ailleurs sa mère l’aimait. Depuis 1914, masochisme, si nous considérons ces derniers en tant
cette particularité attribuée au choix narcissique que mécanismes propres de la structure perverse.
d’objet pour les homosexuels est au contraire un trait Pour conclure par le début de cette présentation,
général, valable pour tous les pervers. homo, le terme d’homosexualité inclus avec
Dans la décennie des années vingt, et en référence insistance dans la théorie freudienne désigne
aux travaux sur l’Œdipe et la nouvelle théorie invariablement le choix d’objet homosexuel : ils se
pulsionnelle, Freud emphatise alors, comme cherchent eux-mêmes comme objet d’amour. parce
également prépondérante pour le devenir que son choix narcissique d’objet homosexuel est
homosexuel, l’identification au père. Le trait toujours médiatisé par sa propre image. Cette
primaire de perversion définit le lien incestueux avec conclusion ouvre le problème que Freud nous a
le père et il dessine une figure particulière de laissé en héritage au début du siècle : «L’expérience
complexe pour l’homosexuel : inversé. Dans cette nous apprend que pour la plupart des gens il existe
période de l’œuvre de Freud, celui-ci semble une frontière hors de laquelle leur constitution ne
s’occuper moins de la diversité nosographique et peut pas suivre l’exigence de la civilisation. Tous
psychopathologique des perversions pour essayer de ceux qui veulent être plus nobles que leur permet
trouver des éléments communs et déterminants de sa leur constitution succombent à la névrose ; si la
structure. Il surgit un nouveau mécanisme de choix possibilité leur était demeurée d’être plus mauvais,
d’objet homosexuel, l’identification avec le ils s’en seraient mieux trouvés» 12. Comme
semblable, qui laisse en deuxième position psychanalystes, nous ne pouvons rester indifférents à
l’identification à la mère. ce débat qui reste une question primordiale de notre
C’est sans doute le concept de fétichisme qui fin de siècle.
réorganise définitivement la théorie sur
l’homosexualité masculine. Freud isole un 1. FREUD S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard,
1987.
mécanisme défensif particulier contre la castration, 2. LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert (1960-61), Paris, Seuil,
le déni (Verleugnung), qui permet de rendre compte 1991.
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3. LANTÉRI LAURA G., Lecture des perversions. Histoire de leur avant une homosexualité dès les premiers entretiens.
appropriation médicale, Paris, Masson, 1979 ; et BADINTER É., XY. De
l’identité masculine, Paris, Éditions Odile Jacob, 1992. Nous établirons ce qu’ils ont en commun et ce qui
4. LANTÊRI LAURA G., op. cit. les sépare et nous interrogerons ce qu’il y a d’actuel
5. D’ANGELO L., «L’homosexualité masculine : développement historique et
conceptuel dans l’œuvre de Freud», Mémoire de recherche pour la soutenance dans ces modalités de la demande et ce qu’elles
du D.E.A., Directeur de Recherche : Jacques-Alain Miller, Université de Paris ouvrent ou ferment pour la psychanalyse. Faut-il y
VIII - Saint -Denis, 1994.
6. BADINTER E., op. cit. voir les prémices d’une nouvelle clinique
7. FREUD S., «Lettre de Freud à Mrs N. N..», 9 avril 1935, Correspondance psychanalytique ou ne s’agit-il que d’une
de Freud 1873-1939, Paris, Gallimard, 1967.
8. RIEDL J., Viena infame y Génial, Madrid, Anaya-Muknich Editores, 1993. reformulation d’une clinique déjà classique ?
9. FREUD S., «La morale sexuelle "civilisée" et la maladie nerveuse des temps
modernes» (1908), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
10. Cf.. FREUD S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), op. cit. Cas n°1
11. BADINTER É., op. cit., p. 155.
12. FREUD S., «La morale sexuelle "civilisée" et la maladie nerveuse des
temps modernes», op. cit., p. 36.
Ce jeune homme de vingt-cinq ans décide de
commencer une analyse devant le constat répété de
ne pouvoir mener à bien les projets qu’il entreprend.
Homosexualité masculine : drame public ou privé Passionné par ce qu’il fait, il abandonne ses activités
Jean-Daniel Matet au moment où il doit en soutenir le cours, au
moment où elles seraient susceptibles de devenir
La référence de Freud à l’homosexualité est présente lucratives et de le représenter dans la vie sociale.
tout au long de son œuvre. Remarquons tout de Des études littéraires le conduisent à passer les
même que l’homosexualité féminine apparaît dans concours de recrutement des professeurs qu’il
un cas de sa pratique, alors que l’homosexualité réussit, mais quand il s’agit d’occuper sa place de
masculine, lorsqu’elle n’est pas seulement refoulée, maître, sans qu’aucune difficulté particulière ne se
est surtout traitée à travers des biographies de soit fait jour dans son activité d’enseignant, il
personnages connus (Léonard de Vinci démissionne. Il en avait été de même avec sa passion
particulièrement). À une époque où la réprobation et pour la danse qui le promettait à un statut
la condamnation de l’homosexualité masculine professionnel. Il a découvert ces dernières années
étaient vives, elle n’était pas revendiquée, pas plus son intérêt pour la musique et particulièrement pour
dans la vie sociale qu’auprès de l’analyste. Quand le chant. Son engagement est là aussi sans faiblesse
l’homosexualité s’affiche comme un mode de (n’y voit-il pas l’expression de son signe zodiacal
jouissance parmi d’autres et trouve droit de cité, un «le taureau») et il réussit un concours d’entrée dans
nombre croissant d’hommes se présentant comme une école prestigieuse pour y parfaire sa formation
homosexuels viennent à l’analyse. Une petite de chanteur. Ses qualités vocales sont reconnues et il
observation : il y a quelques années, la majorité des est question qu’il en fasse son métier, qu’il se
demandes d’analyse de ceux qui mettaient en avant produise ou qu’il enseigne. L’idée qu’il puisse en
leur homosexualité tournait court, comme si la cure vivre lui apparaît tout à coup insupportable et le
avait menacé ce qu’ils revendiquaient. Aujourd’hui, désintérêt pour ce qui le passionnait le gagne. Ce
plus nombreux sont ceux qui se déclarent n’est pas tant le jugement sur son art qu’il redoute,
homosexuels et demandent une analyse, l’engageant mais le regard qui se porte sur lui en train de
sérieusement et tentant de la mener à son terme. l’exercer. Il se trouve trop maigre et son thorax trop
Sans aucun doute l’offre des analystes s’est-elle frêle.
aussi modifiée, étendant le champ de ses indications, Son homosexualité est présentée avec pudeur
pour avoir pris au sérieux le critère énoncé par comme un secret bien gardé, multipliant les
Lacan1 pour une psychanalyse : elle est «la cure précautions oratoires pour m’en faire part, et
qu’on attend d’un psychanalyste». Ainsi, dès lors personne dans son entourage familial (il est retourné
qu’il consent à faire passer par la parole sa plainte à vivre chez ses parents ces dernières années) ne la
une demande, dans le dispositif défini par l’analyste, soupçonne, pense-t-il, au point de supporter dans des
le sujet ouvre la perspective d’une analyse. Ceci ne réunions familiales les plaisanteries, gauloiseries et
doit pas pour autant nous faire oublier de considérer condamnations des homosexuels. Il rencontre un
l’objectif visé par le demandeur, car celui-ci recèle analyste «pour obtenir une légitimation d’un état
ce qui de la fin est déjà en question à l’entrée : la homosexuel», selon ses propres termes, ne pas y
position du sujet quant à la jouissance de l’Autre, ce parvenir lui serait insupportable. Venu pour chercher
qu’il est en mesure d’en céder, ce qui en fera une la cause d’une pulsion intime, n’est-ce pas, ajoute-t-
butée. il, son statut social qui est en question ? Cette
Je vous propose d’examiner les modalités de la formulation de sa demande, «chercher la cause
demande de quatre sujets masculins qui mettaient en d’une pulsion intime», s’accompagne d’une question
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qui porte sur sa représentation dans l’Autre. Ce qui temps d’entretiens préliminaires le conduiront
fait la particularité de sa question, c’est son écho pourtant à s’installer en concubinage, mais l’échec
politique, comme si n’était en jeu que de se faire de cette relation où il est plaqué pour un autre
reconnaître dans une classe sociale, celle des renforcera sa plainte. Plus intéressé par le regard
homosexuels. La question posée par le désir de porté sur le fait d’être accompagné que par les
l’hystérique n’en est pas très éloignée – suis-je relations sexuelles où il est toujours passif, il y voit
homme ou femme ? – mais elle reste dans l’ordre du les raisons de cet échec sentimental. La sexualité fait
drame intime et n’installe pas d’emblée la possibilité impasse pour moi, dit-il, je suis incapable de susciter
d’un traitement concurrent de cette problématique le désir chez les gens. Je suis tellement laid que je ne
dans le champ des expériences sociales, celui de la peux faire l’effort d’exister parmi les autres. Je n’ai
reconnaissance des différences quant au mode de pas le courage d’avoir un rapport sexuel avec
jouissance individuel. N’est-ce pas installer au cœur quelqu’un. J’ai l’impression de compter pour du
même du dispositif analytique ce qui en annulerait la beurre, les gens ne m’envisagent jamais comme un
portée, limitant l’engagement de la mise du sujet par objet sexuel. C’est bien de tomber sous le regard qui
un contrepoids qui opposerait, à la passion privée, le reste sa quête essentielle et la description d’une
drame public. soirée qu’il organise comme le besoin d’être regardé
en train de recevoir des amis porte à son acmé le
Cas n°2 plaisir à composer un personnage social quand il est
sous le regard. Qu’un pan du fantasme s’énonce n’en
Depuis longtemps, il savait qu’il devrait faire une fait pas la traversée, mais permet d’apercevoir les
analyse. Depuis toujours il se sait attiré par les coordonnées de l’impasse de ce sujet : aspirant à
garçons plus que par les filles et si ce fils unique a n’être que pur objet du regard, il n’est que négatif de
dû affronter le jugement paternel à l’adolescence sur l’image d’une star. Le sentiment d’anormalité
son homosexualité, ceci s’inscrivait dans la série des s’apaise dans le couple homosexuel, quand l’image
tensions qu’il avait toujours connue avec son père du semblable fait miroiter l’éclat phallique du désir,
qui n’acceptait pas sa passivité, son inhibition, mais s’abandonnant à une passivité qui lui semble enfin à
aussi une complicité à peine secrète avec sa mère. portée de corps, mais qui ruine aussitôt ce qui cause
Le père n’avait-il pas lui-même accepté de vivre le désir de son partenaire. Il en vient alors à supposer
avec sa propre mère qui, au nom des vicissitudes de qu’une activité sexuelle compulsive, à travers des
l’existence, s’était toujours trouvé loger chez ce fils. partenaires multiples, pourrait suppléer à cette vie de
Les stars de cinéma occupent cet homme depuis couple perdue.
qu’il a été spectateur, en compagnie de sa mère, des
films qu’ils regardaient à la télévision. Il s’est Cas n°3
identifié à l’occasion à quelques grands rôles
féminins, et ceux-ci occupaient ses fantasmagories Assailli par l’angoisse devant le risque pris dans une
masturbatoires. Il a fait du cinéma son métier dans relation sexuelle non protégée, il vient rencontrer un
les conditions exactes qu’il avait déterminées dès analyste, comme il en avait fait le projet depuis
l’adolescence et il n’y a là nul motif de plainte, tout longtemps. Il reconnaît là les modalités d’un risque
au plus un doute sur la solidité de sa vocation. suicidaire qu’il avait déjà côtoyé, associant ce flirt
Plusieurs rêves laissent deviner la fonction de avec la mort à ces années d’enfant passées auprès
deuxième mère qu’occupait la grand-mère d’une mère se consumant progressivement dans
paternelle. Dans l’un d’entre eux, la mère lui l’alcool, le tabac et la maladie, témoin des derniers
explique, devant la télévision, que le petit-fils est instants. Il reproche à son père, qui s’est occupé de
connu pour ses travaux dans des médias écrits. Elle lui ensuite avec beaucoup d’attention, de l’avoir
montre alors sa déception de ne pas le voir à la laissé dans ce «huis clos» infernal avec cette femme
télévision : «Quel dommage, c’est si joli un garçon se détruisant dont il ne savait pas s’il était l’enfant
qui chante !» entend alors le rêveur à son endroit. ou l’amant, comme le montrent des souvenirs où il
Il vient voir un analyste devant l’échec de ses est en concurrence avec des hommes qu’elle
relations sentimentales. Les relations sexuelles ne lui fréquentait. Il n’aura de cesse de faire accepter à ce
procurent aucune satisfaction et il redoute de s’y père l’inacceptable : son homosexualité, lui qui
exposer. Le jugement d’autrui lui semble toujours affichait si souvent qu’il préférerait le savoir mort
prêt à sanctionner sa disgrâce physique. Il se trouve plutôt qu’homosexuel. Sa difficulté à quitter
laid, trop gros, et son pénis est trop petit. Il aspire à l’appartement où vivaient son père et sa belle-mère
une relation amoureuse stable avec un homme, mais apparaissait à la mesure de son acharnement à
ses défauts lui semblent rédhibitoires. Quelque déployer sous leurs yeux les modalités de sa
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3 – «Mais ça ne m’empêche pas de vivre» des rencontres sexuelles à haut risque ont déjà eu
lieu.
Ici se trouve sans doute le cœur du problème. Est-ce Qu’est-ce donc qu’il vit, du verbe vivre et du verbe
un déni ? Plût au ciel, alors, que ces fantasmes qui, voir, lorsque, dans son champ de vision, le couple de
en réalité, sont des excitations poussant le sujet à l’enfant et de sa mère surgit devant lui ? Je voudrais
l’acte, l’empêchassent de vivre ! conclure sur ce point, en ajoutant deux précisions.
Certains bénéfices thérapeutiques attendus de la cure Au cours de son service militaire, il a été soigné
sont au rendez-vous pour Innocent. Il a meilleure pour un décollement de la rétine, à propos duquel
santé, son humeur a changé, il noue des liens Innocent a pu dire qu’il avait toujours eu des
nouveaux avec des gens de son âge, hommes et mouches dans les yeux, et tenté de les maîtriser par
femmes, il a des succès professionnels, des projets différents procédés. Dans l’enfance, il a été, à deux
intéressants dans son domaine d’activité. Ses amours reprises, confronté à son envie de tuer. Une fois,
restent problématiques. Innocent a apparemment envahi par sa haine, il a essayé d’étrangler son
choisi d’orienter son désir vers les hommes, mais il cousin. Il s’est arrêté de lui-même, dit-il. Une autre
reste la proie d’une activité autoérotique intense, fois, il a eu la tentation de précipiter du haut d’un
preuve de son investissement de l’organe pénien, qui rocher une petite fille. Il voulait alors «voir ce
est le support de cette jouissance de l’idiot dont a qu’était la mort». Sur son chemin, il a alors
parlé Lacan. Son partenaire est un homme qui a le rencontré son père, qui l’a empêché de commettre
double de son âge. Il l’a longtemps cru marié et l’acte. Aujourd’hui qu’il met en jeu sa propre vie,
père, ce qui le mettait, lui, dans une position en courant le risque d’attraper le sida dans des
féminine. Notons que cet homme lui a même, rapports non protégés, on peut se demander dans
récemment, proposé de l’adopter (il a décliné cette quelle mesure le circuit pulsionnel pourrait encore
offre, se disant qu’il avait des parents, mais il en a s’inverser qui ferait de lui le violeur qu’il dit tant ne
été ému). Leurs relations sexuelles ont consisté en pas être. Innocent peut-il se maintenir, se stabiliser
fellations et autres attouchements à l’exclusion de la dans cette position de dévirilisation qui semble une
pénétration qu’Innocent a refusée d’entrée de jeu, caractéristique de son être ? Il se contenterait de se
parce qu’il a pensé que son partenaire ne se laisserait faire sodomiser, se maintenant dans cette double
pas, lui, pénétrer. Il énonce ainsi que pour lui ce doit activité sexuelle, auto-érotique d’une part,
être réciproque. C’est une condition sur laquelle il homosexuelle passive de l’autre. Sa libido assez
n’a pas transigé. Ces relations sexuelles se sont faible, apparemment, que l’on peut corréler à son
appauvries, au point de devenir quasi inexistantes, apparence d’éternel adolescent frêle et fragile,
mettant en péril la relation elle-même, son partenaire pourrait donner une indication en ce sens, mais la
se trouvant trop vieux et conseillant à Innocent de se cure est loin d’être terminée, et la dimension de
trouver quelqu’un d’autre à aimer. passage à l’acte qui se cache peut-être dans les
Cet échec, cette souffrance, Innocent les corrèle à un franchissements récents invite à beaucoup de
événement de sa vie auquel il donne le statut de prudence.
traumatisme. Il s’agit du viol dont il a été victime de
*Je remercie Nathalie Georges-Lambrichs d’avoir participé à la réécriture du
la part d’un homme à l’âge de treize ans. Sous le texte en vue de cette publication.
couvert d’une auscultation, aux fins de vérifier qu’il
était doué pour la compétition de natation, ce pervers
L’homme au minitel
l’avait littéralement violé dans un couloir
Dominique Laurent
d’immeuble, sans qu’Innocent pût s’en défendre,
obsédé qu’il était par une seule idée qu’il énonce
ainsi : «ne pas entrer en érection». Cette pensée qui Une conduite qui revêt une valeur de symptôme
s’impose alors à lui, dans quelle mesure est-ce elle décide cet homme à consulter. Il passe des heures
qui organise son monde ? N’est-ce pas qu’Innocent toutes ses nuits, car il a des insomnies, au minitel. Se
ne se laisse pas diviser, et prétend exercer une présentant sous des identités variées, rajeuni de sept
maîtrise imaginaire sur son corps pour incarner le ans, il interroge les hommes mariés sur leur pratique
phallus ? La problématique de la jouissance de ce masturbatoire lorsqu’ils étaient militaires. Les
sujet se polariserait ainsi aujourd’hui, oscillant entre réponses qu’il obtient sont écrites sur l’écran. Elles
être l’objet de la femme phallique et être lui-même sont sans voix. Le scénario provoque l’érection.
le phallus. Le cas n’est pas tranché pour autant, dans Cette conduite lui apparaît énigmatique, et
la mesure où Innocent est poussé, maintenant, à accablante dans sa nécessité et sa prévalence. Elle
toutes sortes d’activités nouvelles, parmi lesquelles s’impose à lui sans qu’il ne puisse se l’expliquer sur
le mode d’un rituel vécu dans une transe. Il s’y
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abandonne sans lutter. Il en éprouve un certain homosexuelles débridées et anonymes. Dans ces
embarras et la considère comme pathologique car relations, il faut «qu’il soit l’homme, même s’il se
rien ne peut l’en distraire. Enfin, la valeur de maquille».
jouissance qui l’accompagne l’inquiète. Cette L’analyste apparaît dans le transfert comme une
conduite s’est installée progressivement, pour mère de fiction. Il le dit explicitement. Elle lui
devenir quotidienne, dans le désert d’une vie prodigue soin, attention, conseils variés. Il considère
sexuelle autrefois intense. Il n’a que des relations avoir centré toute son analyse sur la question de
éphémères avec des hommes de passage, relations l’amour qui le lie à sa mère. La cure prend un virage
centrées sur des pratiques masturbatoires. particulier au moment de la maternité de son
Consacrant ses journées au travail et l’essentiel de analyste – il en fait même la raison essentielle de son
ses soirées au minitel, il s’est progressivement interruption –, qui le plonge dans une angoisse
enfermé dans une «solitude affective» qu’il tolère prolongée, vive, qui le rend mutique. De cette
mal. Cette vie «réduite à une peau de chagrin» est période très éprouvante, il retient trois interventions
une rupture avec ce qui la constituait auparavant, de l’analyste qui le laissent pantois et précipitent la
trois années plus tôt, au moment où il découvre la sortie du dispositif. À une plainte formulée de façon
séropositivité cachée de l’ami avec qui il entretenait banale de rencontrer, sur le chemin de l’analyste, un
une liaison non exclusive d’autres aventures exhibitionniste se masturbant, l’analyste répond :
sexuelles. L’instance de la mort, introduite par le «Descendez alors à la station de métro suivante».
partenaire homosexuel sous les auspices de la Stupeur, la station suivante est «Filles-du-
tromperie, le plonge dans un état d’angoisse Calvaire».». Il livrera bien plus tard, c’est-à-dire
prolongé teinté d’une certaine tristesse et soutenu dans la cure actuelle, la réserve que comportait alors
d’un recours alcoolisé important. Ceci l’amène à sa plainte. Il était alors question de la fascination
modifier ses pratiques sexuelles et à renoncer à tout éprouvée devant l’homme se masturbant et tarit de
lien un tant soit peu durable. Il décide de s’adresser à fois renouvelée. La stupeur provoquée par la réponse
un psychanalyste pour comprendre ce qui lui arrive de l’analyste est à considérer sur deux versants. Le
et changer la vie accablante qu’il s’est constituée. premier concerne un versant réel représenté par le
Bien qu’il sache très bien que ce scénario constitue «ne rien entendre» de sa fascination et de sa valeur
un moment de jouissance inégalé jusque-là, il de jouissance. Le second concerne la valeur
s’interroge sur le désir qui le motive. Le recours à la signifiante «fille du calvaire». Nous verrons
psychanalyse n’est pas une nouveauté. Vingt ans comment celle-ci touche au plus près la
auparavant, il s’est engagé dans un parcours problématique identificatoire. A une question posée
analytique qui a duré six années et s’est déployé en à l’analyste après la naissance, celle-ci répond
deux séquences, l’une de un an, l’autre de cinq ans. «Enfin, vous parlez de ma grossesse ; vous me
Alors que dans la première période, il avait été demandez si j’ai une fille ou un garçon».
conduit chez l’analyste par son beau-père, dans la Devant le mutisme croissant, l’analyste augmente
seconde, il décide seul de reprendre. La conjoncture «férocement le prix des séances». Il ne peut plus
de la première adresse est celle d’une adoption puis payer.
d’un abandon. À vingt-et-un ans, une adoption par Les termes de la fin de l’analyse donnés par le
son beau-père lui fait abandonner le nom de son père patient ne sont pas sans écho avec le cas de Melitta
biologique. C’est une tentative ultime, dit-il, de son Schmideberg rapporté par Lacan dans le Séminaire
beau-père pour éviter le divorce que demande sa La relation d’objet (p. 163). Ne peut-on dire dans ce
mère. L’adoption avait été, en effet, une condition cas qu’au moment où l’analyste témoigne par sa
centrale du mariage exigée par la mère dix-huit ans maternité d’un «avoir le phallus», il répond par sa
auparavant. L’abandon : dans l’occurrence de la fascination pour l’exhibitionniste. Cette réponse lui
séparation du couple et à l’occasion d’une querelle permet d’assurer qu’un homme est porteur du
avec sa mère dans laquelle il défend son beau-père, phallus.
celle-ci le chasse pour un grand nombre d’années.
La conjoncture de la seconde adresse est celle de la Les déterminants signifiants de la conduite
maladie et de la mort de son beau-père, qui a
continué, seul, après le divorce, à veiller sur notre La masturbation apparaît centrale dans le récit de
patient. Il retourne chez son analyste car il «est cette cure. Si le Séminaire IV décrit l’érection du
angoissé et profondément égaré». Engagé dans des petit Hans comme l’obstacle entre lui et sa mère, ce
études supérieures qui ne le concernent pas, il patient témoigne de l’importance du moment où le
consacre l’essentiel de son temps à des relations petit garçon se vit devenir garçon. Dans cette cure, la
position maternelle dans sa relation aux hommes est
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apparue essentielle et singulière. Cette mère «belle abandons ? Il y en eu d’autres. La naissance d’une
séductrice», quatre fois mariée, infidèle à de autre demi-soeur alors qu’il a sept ans détourne sa
multiples reprises, aura trois enfants de trois maris mère. Il a le sentiment «d’être absolument
distincts et fera dix fausses couches. Cette femme, abandonné» au profit de cette sœur et se trouve
qui n’a jamais cessé de circuler dans le discours des confié aux soins de nurses variées. Il avait perçu
hommes, a témoigné d’un désir insatiable d’enfants. cependant, peu à peu et dès avant la naissance de la
Mais la particularité dans ce cas, c’est que dès sœur, un éloignement progressif de sa mère,
qu’elle devient mère, sa foi n’est plus engagée, elle éloignement dont il rend compte par le fait d’être
est ailleurs. Comme le note notre patient : «Dès devenu un petit garçon. Le troisième abandon (pour
qu’elle avait un enfant d’un homme, dès qu’il lui, c’est le deuxième) est sa mise en pension à l’âge
devenait père, il n’avait plus aucune valeur, le cycle de onze ans, alors que sa mère et son beau-père
des amants recommençait.» La demande insatiable à décident de regagner la France après de nombreuses
l’homme ne témoigne-t-elle pas d’un impossible années passées à l’étranger. De cette période
point d’arrêt auprès d’un homme ? insupportable, marquée de la tristesse la plus grande,
Cette femme à la carrière amoureuse très remplie, il considère avoir été prêt à tout pour rejoindre sa
aux amis exclusivement masculins et homosexuels, mère. La simulation d’une crise d’appendicite faillit
déclare pourtant à son fils détester les hommes et le lui coûter la vie grâce aux bons soins chirurgicaux
genre masculin en général. Elle décline à ce fils- d’un médecin peu compétent. Le dernier abandon de
confident une sexualité tout entière prise dans le sa mère qu’il étiquette comme tel est celui dont nous
versant de la mère. Elle ne cesse de lui parler de ses avons parlé précédemment et qui a présidé à la
fausses couches, de ses règles cataclysmiques, de ses première période analytique. J’ajouterai un dernier
migraines. Elle vit ses relations avec les hommes abandon. Après de nombreuses années de silence, la
comme une suite d’horreurs infligées : depuis le viol mère reprendra contact avec lui. À partir de ce
jusqu’à la jouissance masturbatoire que lui imposait moment, il reverra assez régulièrement cette femme
son propre père en lui caressant les cheveux. qui lui apparaît progressivement de plus en plus
Lorsque notre patient devient pubère, le souci divagante. Il se souvenait d’une mère fantasque,
maternel se concentre sur les pratiques mythomane, excessive, toujours malade, ayant
masturbatoires de son fils qu’elle traque et séjourné en clinique pour une cure de sommeil. Il
condamne de façon injurieuse. Elle l’assure d’un peut dire maintenant qu’elle était folle, et qu’il fut
avenir homosexuel qu’elle condamne dans le même un temps le confident de son délire. Il lui arriva
temps. La masturbation et l’homosexualité sont même de ne plus le reconnaître, lui son fils. Elle
désormais nouées dans le discours maternel. meurt brutalement à cinquante-cinq ans. Il l’apprend
Le terme de compulsion, bien qu’il ne soit pas celui dans la nuit par téléphone, il se rendort aussitôt. À
employé par cet analysant, se déduit de la manière partir de ces éléments livrés peu à peu, ne pourrait-
même dont il décrit le caractère de sa conduite. on pas rapprocher l’insatiable de la demande
Freud a indiqué comment toute répétition (non d’enfant à l’homme et l’enfant depuis toujours
signifiante) rivant un sujet est liée au trauma perdu. Ce qui vient à la place de la castration n’est-
fondamental de la séparation d’avec l’Autre. Dans ce pas la jouissance de la perte, de la mère toujours
ce cas, les liens qu’il partage avec sa mère jusqu’à en deuil ? Le désir insatiable d’enfant n’incarne-t-il
l’âge de cinq ans sont ceux d’une «adoration pas le désir hors la loi, autrement dit ne portant
partagée». Il partage ses journées, son lit, ses secrets. aucune des marques de la castration ?
Dans ce ciel décrit sans nuage surgit cependant On déduit sans peine l’importance de l’homme
d’emblée une ombre, celle d’une demi-soeur morte marié dans la pratique à partir de la position
sept ans auparavant d’un «empoisonnement par le maternelle dans son rapport à l’homme et à l’enfant.
lait maternel». Elle accompagne sa vie dès ses Notre patient repère assez exactement le lien étroit
premiers souvenirs. «Ma mère, dit-il, en parlait sans que le militaire comporte avec son père. Celui-ci a
cesse, j’ai été élevé avec cette histoire, comme si le été un militaire de carrière et a accédé à des
seul enfant qu’elle ait pu aimer était cette petite fille. fonctions de commandement importantes. Mais il
Elle avait constamment avec elle une mèche de précise : «C’est par l’uniforme qu’il avait un rôle
cheveux de sa fille et une petite poupée qu’elle disait d’homme, qu’il pouvait en imposer. Il s’imposait
représenter sa fille et à qui elle parlait. C’était un dans le cadre de l’armée. À la maison, il ne disait
objet épouvantable qui ressemblait à la mort. Je crois rien, il était passif. Ma mère le considérait comme
que je ne pouvais qu’être mis dans une catégorie de un imbécile, ma belle-mère, sa seconde femme, ne
choses non vivantes.» N’est-ce pas là le premier des l’admirait que lorsqu’il avait l’uniforme». Sa mère
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l’avait choisi pour son grade et son uniforme, tout celui-ci, mais de le faire entériner par la loi, fût-ce
comme elle a choisi son troisième mari pour son au prix d’un parjure. S’il a le sentiment coupable de
nom. lui avoir «joué un mauvais tour», il éprouve
Il insiste sur le caractère sans voix que lui permet néanmoins une certaine joie mauvaise à l’avoir fait.
l’usage du minitel. «Il n’y a que des réponses écrites Ce qui devait arriver arriva : le père n’entretint plus
sur l’écran noir». Il ne sait pas encore tout à fait que désormais avec lui que des rapports distants et
le sans-voix du minitel est le sans-voix du père étrangers.
devant les femmes. Une scène éponyme vient sceller L’insomnie lui reste opaque. Dans ces heures que
à cinq ans cette démission. Il est chez son père et sa l’angoisse accompagne, il n’a qu’un seul recours (le
belle-mère. Le père regarde la télévision. La belle- minitel) pour le calmer. Rappelons-nous le réveil
mère est à côté de lui et téléphone à la mère. Elles se nocturne lui annonçant la mort de sa mère, et le
querellent copieusement devant le père et l’enfant. sommeil immédiat qui le suivit. Cette conduite
Le ton monte, elles hurlent et s’injurient nocturne calme son angoisse, qui disparaît lorsqu’il
allégrement. Le père reste devant la télévision, sans est en érection : «être un homme c’est avoir une
réaction. érection». Ce que l’analyse révèle peu à peu c’est la
Il s’aperçoit de l’importance du chiffre 7 dans son nécessité pour lui d’être un homme alors qu’il se
histoire. Sept ans d’écart entre la mort de sa demi- rêvait en femme. Ses conduites sexuelles l’ont
soeur et sa naissance, sept ans d’écart avec sa jeune amené à s’adresser à des hommes jeunes et beaux
sœur. Mais il ajoute sept ans, exactement le nombre avec qui il a entretenu à certaines périodes des
d’années dont sa mère se rajeunissait. «Sa volonté relations sans limite, souvent dans l’anonymat le
allait jusqu’à modifier ses papiers d’identité. plus complet. Dans ces relations, «il fallait qu’il soit
un homme». Mais il eut des relations avec deux
Les noms inventés femmes dont une plus âgée que lui. Ces relations
sexuelles avec les femmes furent soit impossibles,
Il se présente à chaque fois sous des noms sur le mode de l’impuissance, soit possibles car
d’emprunt. Si l’usage du minitel en favorise l’usage, soutenues par des fantasmes homosexuels. Ces
c’est chez lui cependant une habitude à laquelle il est relations féminines ne le distrayaient pourtant pas de
très attaché : «C’est exactement ce qu’il fait, dit-il, la poursuite de son activité homosexuelle. Il analyse
lors de rencontres éphémères.» Ce défilé de noms le sa relation avec les femmes comme une sorte de
renvoie aussi au tourment qu’est son patronyme. Il a rachat de sa conduite auprès de son beau-père. Il
porté en effet officiellement le nom de son père avait trouvé en effet le moyen de mettre sous les
jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans. Adopté par son yeux de son beau-père ses conduites homosexuelles,
beau-père à cet âge, il prendra désormais le nom de alors que celui-ci formulait l’espoir de le voir
celui-ci. Le nom de son père disparaîtra des registres transmettre son nom. Il évita toujours les femmes
d’état civil. Le consentement à l’adoption avait été autoritaires et dynamiques qualifiées de «bouffe
obtenu par la mère dès son mariage avec le beau- couille», dont il pensait qu’elles ne pouvaient pas le
père, mais celui-ci ne la réalisera qu’à l’approche du laisser entier. L’analyse dévoila peu à peu comment
divorce et à la majorité de l’enfant – le père ayant la nécessité d’être un homme allait de pair avec le
toujours refusé l’adoption. Dans l’intervalle, la mère fait de se rêver en femme.
fit du nom du beau-père, le nom d’usage de son fils. Bien que cette rêverie hante sa vie depuis le plus
La question du nom est marquée pour lui, au-delà du jeune âge, il la vérifie jusqu’à l’âge adulte de façon
tourment de son enfance à porter deux noms à la particulière dans ses pratiques sexuelles. Pendant
fois, d’une scène cruciale avec son père, qu’il ne une dizaine d’années en effet, jusqu’à la mort de sa
s’explique pas, quelque temps après l’adoption. Il est mère, ses conduites homosexuelles s’assortissaient
en voyage dans le pays de son père, perd son d’un transvestisme (la plupart du temps limité à un
passeport et ne peut rentrer en France sans établir de maquillage féminin, mais parfois associé au port de
nouveaux papiers d’identité. Un nouveau passeport vêtements féminins) : «Je voulais prendre l’image de
peut lui être délivré si quelqu’un témoigne de son ma mère, être comme elle. J’étais une femme avec
identité, en le jurant sur la Bible. Il s’adresse à son une queue.» Bien que très discret sur la surprise du
père, qui jure sur la Bible qu’il porte le nom de son partenaire devant l’exigence de sodomie, il relèvera
père adoptif. Nous voyons comment l’acte manqué plus tard dans l’analyse son goût, dès cette période,
(la perte des papiers d’identité) s’inscrit dans un pour prendre «l’Autre en défaut».
acting out qui lui permet d’annoncer son adoption au Il dira peu à peu comment sa mère voulait faire de
père. La dimension particulière de l’acting out est de lui une gravure de mode, un garçon modèle, n’ayant
lui permettre non seulement le consentement de
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ni jouets, ni camarades de jeux, qu’un garçon de son d’éditer, de ponctuer le texte de son histoire. Il y eut
âge aurait dû avoir. Elle ne supportait pas les week- un bénéfice thérapeutique incontestable. Ses
ends qu’il passait chez son père car elle savait que pratiques au minitel s’arrêtèrent ; il s’engagea à
son fils était là-bas «transformé en garçon». nouveau dans des relations homosexuelles qui ne
Déshabillé dès son arrivée, il revêtait les insignes furent plus anonymes. Il eut une liaison stable avec
vestimentaires des garçons de son âge, était intégré à un homme pendant deux ans, partenaire choisi sur
des activités sportives variées de garçon qui des traits précis (l’indice de la mort, la dépression et
mettaient l’enfant «au supplice». À partir de cinq la passivité). Ceci lui permit de reprendre goût à la
ans, il se souvient avoir commencé à se travestir vie. Cette relation fut d’emblée marquée par la
avec des vêtements de sa mère, travestissement qui, nécessité pour lui de se sentir l’unique objet de son
dit-il, ne déplaisait pas à celle-ci. Il se souvient des partenaire. Non pas être l’unique objet d’amour mais
longues heures passées à regarder des magazines être le seul à jouir du corps du partenaire. L’amour,
féminins dans lesquels il contemplait des modèles confiera-t-il plus tard, il s’en méfie, car c’est
auxquels il s’identifiait. Il interprète ses fantaisies dangereux. «L’amour m’empêche de vivre, et cela a
comme une tentative de capter à nouveau l’amour de déjà failli me coûter la vie lorsque j’étais enfant.»
sa mère qu’il sentait s’éloigner. Il avait compris, dit- Ceci l’amènera progressivement à livrer ce que
il, deux choses. La première était que sa mère ne jusque-là il avait réservé. Ces relations
s’intéressait qu’aux filles, la seconde était qu’elle homosexuelles ont été et sont marquées du sceau
entretenait des liens particuliers avec sa fille morte. d’un «vouloir plier l’Autre à ses désirs». «Les
La naissance de sa demi-soeur et le placement en hommes ne doivent pas être en position d’homme
pension l’enferment peu à peu dans une rêverie avec moi mais en position de femme ou plus
quasi continue dans laquelle il s’imagine en femme, précisément d’homme qui a perdu ses moyens. Ils ne
ou dans des jeux avec des poupées auxquelles il doivent pas me toucher, je les sodomise. Il faut que
s’identifie. Dans l’éloignement le plus extrême je puisse les maltraiter, les humilier, les soumettre et
d’avec sa mère, il met en péril sa vie dans la les jeter. Beaucoup de partenaires ne sont pas
simulation d’une maladie qui aboutira à plusieurs revenus, j’ai dû leur faire peur.» Soulignons que
interventions chirurgicales. «Je ne me suis jamais maltraiter l’autre ne s’assortit pas de sévices
senti autant aimé qu’au moment des opérations. La physiques. Il déduit la position qu’il assigne au
première opération m’a enlevé l’appendice, c’est partenaire comme «souffre-douleur» de la position
comme si on m’avait enlevé mon sexe de petit de sa mère à l’égard des hommes. Ces exigences se
garçon. Me faire enlever quelque chose c’était la sont radicalisées après la mort de la mère, au
seule façon de la retrouver. C’est comme si j’avais moment où il abandonne ses pratiques de
voulu faire plaisir à ma mère en n’étant pas un petit travestissement. Mais n’oublions pas le «prendre
garçon.» Cette rêverie en femme se complète de l’Autre en défaut» qui marquait cette première
l’indice de la mort. De nombreux propos en période. Autrement dit, la recherche de la division
attestent. En voici : «Il fallait que je fasse le mort de l’Autre n’est-elle pas au premier plan ? L’analyse
avec ma mère, car je la rendais malade. Je me lui permet cependant pour la première fois une
demande vraiment si ma mère voulait un garçon relation exclusive avec un homme dont il peut
vivant. En pension, je me disais qu’il serait mieux accepter les caresses.
d’être mort.» Il précise encore, au-delà du désir Survint la mort de son père. L’annonce de cette mort
souvent éprouvé de ne pas vouloir vivre, un goût s’assortit peu de temps après de la possibilité de ce
marqué dans l’enfance pour tout ce qui rappelait la qui avait été jusque-là impossible, de payer sa
mort dans la religion. Il se souvient d’avoir lu et relu séance en me remettant directement dans la main ce
de façon passionnée la mort du Christ, autrement dit qu’il devait. Je ponctue ce moment d’un «Vous
le calvaire du Christ. Se rêver en femme relève, au- donnez maintenant !»
delà de l’identification à la mère, d’une Cette interprétation lui permit d’interroger la place
identification à la sœur morte. Autrement dit, être le de son père. Il rapportera une scène située à l’âge de
phallus de la mère mais un phallus mort. On saisit quatre/cinq ans dans laquelle son père lui demandait
mieux alors la stupeur devant la station Filles-du- gentiment de restituer la bague de fiançailles de sa
Calvaire. seconde épouse qu’il avait dérobée. Il s’engagea à
garder cela comme un secret entre eux pour éviter
La conduite de la cure les foudres féminines. De ce moment-là, conclut-il,
«j’ai compris que je ne risquerai jamais rien de mon
L’installation d’un transfert «maternel», mais avec père». Le secret partagé marquera le style de relation
une analyste «vivante», selon ses termes, a permis
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père/fils en bien des occasions. Il sera toujours pris longtemps auparavant, dans lequel il se dessinait
dans une dimension de fraude à l’égard des femmes. sous les traits de Jeanne d’Arc au bûcher. la fille du
La position paternelle est pour lui distincte de celle calvaire.
de la loi : «Toute ma vie, dit-il, je l’ai passée devant Depuis l’introduction de la mort dans le lien
la loi, pas celle de mon père, mais celle de la homosexuel (la présence cachée du sida chez son
justice». Ceci renvoie au long procès qui opposa les ami), la promotion de la masturbation de l’Autre
parents pour sa garde, et l’adoption ultérieure. Mais, l’assurant de l’érection se poursuit mais d’une façon
plus fondamentalement, ce qu’il perçoit c’est la plus humanisée que celle du minitel. Il semble avoir
façon dont sa mère, au-delà des hommes avec qui trouvé pour l’instant un partenaire partageant cette
elle partagea sa vie, s’entretint avec la loi. Elle ne même fascination, ce qui l’amène à considérer avoir
cessa de passer sa vie en procès divers. Cette trouvé son double.
séquence aboutit à un rêve : le rêve de la souris noire
et du parapluie. Le voici : «Mon ami passe un Sur le Jean Genet de Jean-Paul Sartre
produit sur des plinthes pour empêcher l’apparition Serge Cottet
de souris. Je déteste les souris noires. J’ouvre un
parapluie, il est tellement grand que j’ai comme
l’impression d’être sous les jupes de ma mère. Je
n’arrive plus à marcher et je ne vois rien du tout.» Les tourniquets imaginaires dans l’expérience
Le parapluie n’est-il pas l’écran du minitel, l’écran homosexuelle
noir où s’inscrit le sexe de l’homme, mais celle qui
tient le manche du parapluie, c’est la mère. Ceci se Jean Genet nous offre un témoignage sur
vérifie par le souvenir évoqué alors d’une scène l’homosexualité masculine dont l’extrémisme fait la
d’enfance souvent répétée. Il prenait son bain avec matière d’une grande partie de son œuvre de
sa mère. Il se souvient de voir le sexe de sa mère jeunesse, sa part maudite et son lyrisme à la fois.
mais il ne dit pas ce qu’il voit et ajoute : «Le La glose à laquelle cette expérience donne lieu, chez
problème c’est celui qui a le pénis ou pas». Genet comme chez ses exégètes, fait voisiner deux
Déclinant à nouveau la sexualité de celle qui fut sa termes antinomiques : idéal et abjection comme
mère, sur le versant de la mère, une interprétation deux limites d’une seule position subjective. Le
joua sur l’équivoque «la voir en sang». Il y répond renversement de ces termes, ou le passage continu
aussitôt par une scène d’enfance : «Il regarde dans de l’un à l’autre, vient à l’appui de ce syntagme :
un magazine des hommes en slip, il gratte avec le l’inconscient homosexuel, entendu non pas comme
doigt le slip de la photographie pour voir ce qu’il y a l’inconscient de l’homosexuel mais comme un
derrière. Sa mère lui dit : «Tu ne verras rien, il n’y a témoignage singulier de la structure d’extimité de
rien». Ceci l’amènera à reformuler ses rêveries en l’inconscient qui, en termes freudiens, ignore la
femme. Il s’agit, dit-il, finalement plutôt d’un contradiction ; il brouille le dualisme du même et de
fantasme d’homme sans sexe. Le rêve du parapluie l’autre, comme J.-A. Miller l’a rappelé.
n’apparaît-il pas comme une réplique inconsciente En prenant l’œuvre de Genet par ce biais de
de l’insensé de la conduite. Le passage de la rêverie l’extimité, ou des renversements dialectiques du
en femme à l’homme sans sexe peut-il introduire au pour au contre, nous avons un prédécesseur
manque de la mère ? Rien n’est moins sûr. prestigieux : Jean-Paul Sartre. Son Saint Genet,
L’évocation de sa hantise de la vue du sang lui fait comédien et martyr 1 traumatisa Genet lui-même,
dire : «Le fait d’avoir vu en sang ma mère aurait dû non sans produire peut-être sur son œuvre un autre
me montrer qu’elle ne possédait pas le phallus, peut- renversement. Sartre dit beaucoup de choses sur
être était-ce cela qui m’angoissait. Ma mère a été un l’homosexualité comme position existentielle ; c’est
homme-mère. C’est elle qui le possédait.» Ce qui lui là notre point de départ.
reste, mais il ne le sait pas, est évoqué dans deux L’analyse de Sartre procède à la fois de
rêves inquiétants. Celui du chat dépecé et celui du l’existentialisme et du nietzschéisme. Selon lui,
cheval écorché. Je n’en évoquerai qu’un : Son chat Genet a opéré un choix existentiel sur la base d’une
est sur la table de la cuisine, il est dépecé, il le prend transmutation de toutes les valeurs, d’un
comme une bûche pour le faire brûler. Le chat renversement absolu : l’inversion est le signifiant-
dépecé c’est lui, mais il ne le sait pas, même s’il maître de cette révolution : paria, proscrit, Genet,
perçoit le rapport du sans-peau avec la circoncision enfant trouvé, «a réagi à sa condamnation par une
qui le distingue de son père. Ce qu’il ne relie pas inversion éthique et généralisée. On l’a, dit-il,
non plus, c’est le souvenir d’enfance énoncé
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retourné comme un gant. Renvoyé au néant, c’est du s’ils n’ont de plaisir qu’à coucher avec des
néant seul qu’il veut se tenir.» 2 femmes.»3
L’homosexualité serait donc comme une métaphore On notera que ce théâtre homosexuel risque de
de son exclusion du champ de l’Autre. On reconnaît toucher la terre entière pour autant que, si tout acteur
le schéma sartrien : devenir le signifiant dont on est un homme, tout homme est aussi un acteur,
vous affuble et qui vous représente désormais, comme disait Jacques-Alain Miller naguère dans un
serait-il le plus abject, et le vouloir : voleur, pédé, entretien avec Jean-Paul Sartre 4 ; d’ailleurs, après
traître, assassin. C’est en termes existentialistes que 1968, dans la mouvance de l’idéologie de la
Genet avoue : «J’ai décidé d’être ce que le crime a libération sexuelle, Sartre, Michel Foucault, et
fait de moi.» quelques autres intellectuels célèbres, soutiendront
L’analyse de Sartre qui se fonde sur la méthode la revue Cent milliards de pervers (1973).
«compréhensive» ne cherche pas à expliquer Cependant, les commentaires que fait Sartre
l’homosexualité. C’est un choix, une décision de concernant les relations de ces couples maudits de
l’être. Tous les traits caractéristiques de Notre-Dame-des-Fleurs (1944), Pompes funèbres
l’homosexualité de Genet procèdent de ce cogito (1947), Querelle de Brest (1946), conservent pour
homosexuel : se choisir, se vouloir au champ du nous tout leur intérêt par-delà la standardisation aux
désir de l’Autre, de sa jouissance, de son regard. États-Unis de l’homosexualité hard régie par
Cette méthode a un avantage, Sartre rend bien l’industrie du fantasme pornographique. Le privilège
compte du théâtre imaginaire de l’homosexuel : du de l’imaginaire rend compte de cette conjonction de
semblant, des inversions de rôles. Elle a un la canaille avec l’homosexualité : le barbon avec une
inconvénient : à tout vouloir comprendre et gouape, la salope avec sa petite frappe, le tueur avec
interpréter par l’intersubjectivité compréhensive, le traître, le mataf avec un bat’d’Af.
jusqu’à la sodomie, l’érection, la fellation, on perd La jouissance perverse du tueur encadre un fantasme
de vue les signifiants spécifiques qui supportent la qui trouve faveur de la collaboration pendant la
jouissance perverse. guerre en France : le milicien qui bande. Ce
Il reste vrai que Genet, comme à qui perd gagne, a fantasme habille une structure qui nous est familière,
voulu ce destin d’enfant maudit, de parasite : «Il celle du maître qui jouit, incarnation du surmoi
s’est mis à vouloir avec emportement la situation obscène et féroce. C’est pourquoi Sartre lui-même
qu’on lui avait faite pour avoir du moins la est conduit à pousser ses analyses au-delà de
satisfaction de dépasser la fortune en renchérissant l’imaginaire et des inversions de rôle pour isoler le
sur ses rigueurs.» Genet en rajoute dans la statut asymétrique de la jouissance du voyou de
déréliction : ce qui lui confère le qualificatif de saint, l’érotisation de la crapulerie où l’un se «fait objet»
c’est en effet cette abjection de l’être ; le réprouvé pour l’autre. «Se faire objet» est, en effet, le
devient un saint comme l’est un rebut «pour arriver à syntagme sartrien qui signale l’existence d’une non-
tout, veillez à n’être rien en rien», comme dit saint réciprocité du couple homosexuel. Sartre analyse
Jean de la Croix. Ainsi, Genet transforme-t-il une bien le statut de la traîtrise comme garantie de
perte en gain, l’abjection en jouissance, le vice en l’absence totale de solidarité, comme garantie de
délectation, l’assassin en saint. On obtient ainsi non-garantie de l’Autre 5. Cependant, l’œuvre de
l’équivalence de binaires antonymes : noble et vil, Jean Genet concerne beaucoup plus directement un
sacré et profane, glorieux et abject, victime et réel de la jouissance qui déborde tout théâtre. Elle
bourreau. On pense à l’article du linguiste Abel sur objecte à la surinterprétation sartrienne de
«les sens opposés dans les mots primitifs», sur quoi l’expérience homosexuelle adossée au seul binaire
Freud fonde la structure de l’inconscient. Sartre a de l’être et du néant. Le tragique hégélien des
décrit sans répit la dialectique de ces couples analyses sartriennes bute d’ailleurs sur l’introduction
d’opposés à partir de l’imaginaire des du signifiant mortel dans l’œuvre de Genet. Il n’est
dédoublements de rôle. D’ailleurs, ce sont ces pas suffisant de prétendre que : toute conscience
rapports d’inversion qui confèrent à l’image même désire la mort de l’autre pour conjoindre l’image
de l’alter ego sa caractéristique homosexuelle. phallique au meurtre de la Chose. En fait, Genet a sa
L’imaginaire sartrien est homosexuel. L’aliénation propre théorie de la relation spéculaire : elle fait
imaginaire de l’être pour autrui induit cette limite aux tourniquets 6 sartriens. D’une manière qui
présomption : «Tout homme qui place sa vérité dans évoque le stade du miroir de Lacan 7, Genet introduit
son être-pour-l’autre se trouve dans une situation à sa façon le tranchant mortel propre à la relation
que j’ai nommée tout à l’heure pré-pédérastique. Et imaginaire, en miroir. Et la mort y devient le
cela vaut, par exemple, pour bien des acteurs, même signifiant-maître.
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Dans une lettre à Jean-Paul Sartre, écrite à la suite de le sujet se regardait lui-même «dans son membre
la parution de son hagiographie, il écrit : «La sexuel» ainsi que Lacan traduit le moment subjectif
signification de l’homosexualité est celle-ci : un du voyeurisme. 11
refus de continuer le monde. Ensuite, altérer la Dira-t-on qu’il ne s’agit que d’histoires de foutre ?
sexualité. L’enfant ou l’adolescent qui refuse le Genet n’y souscrit pas quand il conclut sa lettre à
monde et se tourne vers son sexe, sachant qu’il est Sartre : «Vous voyez ce n’est pas tellement en
lui-même un homme, par ressentiment contre cette termes de sexualité que je vous explique la pédale,
virilité inutilisable va tenter de l’irréaliser, de mais en termes de vie et de mort.» 12
l’altérer. Il n’y a qu’un moyen c’est de la pervertir Certes, son dernier biographe aura eu à cœur de
par un comportement pseudo-féminin.» 8 souligner que cette stérilité trouve son dépassement
On notera que le terme altérer va contre une dans la fertilité de l’art. Mais c’est oublier que
restauration de l’altérité de l’autre, celle-ci n’étant l’essai de Sartre, comme par un effet
jouée que dans le semblant. Le terme, très sartrien, d’interprétation, va opérer une sorte de mutation sur
d’«irréaliser» le confirme (Lacan l’avait déjà utilisé l’œuvre même de Genet. Celui-ci reconnaît que
dans son texte sur la criminalité). Dans ce contexte, l’hagiographie dont il est l’objet aura eu pour effet
il signifie que la virilité est portée à l’extrême du de le stériliser pour cinq ans. À la suite de ce temps
semblant. Ce théâtre de l’homosexualité souligne en pour comprendre, Genet va choisir le théâtre : ce
effet la féminisation extrême de la parade virile sera Le balcon (1955) puis Les paravents (1961). Il
comme le caractère démonstratif et provocateur de la va passer d’une tragédie de la jouissance à la mise
jouissance. En fait, Genet recourt à un point de vue en scène comique et grotesque des semblants : ce
non dialectique et non hégélien de la relation semblant phallique qui domine la scène du Balcon
spéculaire. C’est la limite des «tourniquets» 9 de renouvelant, selon Lacan, rien moins que l’art
Sartre par quoi celui-ci entend que Genet «se réfère d’Aristophane : des personnages grimés, féminisés,
à deux systèmes de valeur opposés et refuse de jouant eux-mêmes des rôles. Mais cet artifice qui
choisir l’un ou l’autre». Sur ce point encore, les dédouble l’imaginaire est fait pour dévoiler
structures freudiennes de la pulsion s’imposent à l’érotisation des insignes du pouvoir : on se souvient
nous et notamment le fait que, dans le couple amant- du préfet de police proposant l’emblème phallique
aimé, la mort est présente, non comme ayant l’autre comme symbole de sa fonction.
à l’horizon mais comme celle du sujet lui-même. Dans son essai sur le théâtre de Jean Genet 13,
Il y a une dissymétrie fondamentale, dans le couple, François Regnault rappelle les analyses de Lacan
de l’amour pédéraste : l’aimé est une sorte de dans une leçon de son Séminaire «Les formations de
revenant chargé de représenter la mort dans la vie. l’inconscient» (5 mars 1958) concernant les
On dira encore que l’amant représente le sujet fonctions respectives du fétiche et du voile dans Le
auprès du signifiant mortel. Il le charge de vivre à sa Balcon. Si l’on est sensible à cette introduction du
place. Ainsi dans Pompes funèbres, après la mort de phallus dans la Chose, on dispose alors des moyens
son amant, le résistant Jean Decarnin, Genet le de sortir de la fascination spéculaire, chère au théâtre
ressuscite par l’image d’un jeune nazi supposé être des années cinquante. Ici, l’objet phallique est le
son bourreau tandis que Genet lui-même s’identifie levier d’une série d’anamorphoses qui produit la
au cadavre du premier. débandade des fonctions et fait vaciller tous les
Cette contribution de Genet à la mort du sujet dans rôles. On est passé du théâtre privé de la perversion
la perversion, variante du «Neues Subjekt» de Freud, au théâtre pour tous qui monte et démonte les
ouvre le champ à un réel de la jouissance échappant appareils de la cause phallique.
à la spécularité des rôles. Maintenant, la fonction du phallus est de dévoiler les
Par ailleurs, les fantasmes d’auto-engendrement, semblants : c’est la comédie de la castration. À cet
supportés par la fellation (terme qui se métonymise égard, Genet récuse les mignardises de la
avec la filiatio comme Lacan l’a noté dans un autre propagande pédérastique ou l’exaltation naturaliste
contexte) sont plus proches d’une consommation d’un André Gide. Il revendique une homosexualité
totémique que de l’inversion des rôles actif et passif. perverse, maladive, sulfureuse et parasite en ricanant
Genet évoque encore dans Pompes funèbres le rêve sur les «effets de foulards» d’un Jean Cocteau, pour
d’un festin nécrophilique qui détaille, les uns après lesquels l’époque actuelle avoue plutôt son
les autres, les organes internes : intestins, foie, inclination.
poumons, «surtout les yeux» 10 etc. Le pénis, Pourtant, au foulard du dandy, Regnault oppose,
épargné, tel celui d’Osiris embaumé, fait subsister avec pertinence, le «phalzar» (écrit ainsi par Lacan
l’image châtrée comme si, dans cette contemplation, avec l’équivoque du phallus) du Saïd des
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Paravents : cette guenille souillée, objet réel, qui Le phallicisme de l’univers obsessionnel
sert de fétiche à Leïla, la laide.
On croit distinguer, dans cette ultime figure de la Dès sa première séance, Monsieur G. apporte ce qui,
femme en haillons, la vieille mendiante des Ramblas à mon avis, constitue une des principales difficultés
de Barcelone dans laquelle Genet reconnaît sa mère de la clinique de l’obsessionnel, à savoir le
et à laquelle il s’identifie (Cf.. Journal du voleur, phallicisme propre à son univers fantasmatique. Il
1946). parle, non sans difficulté, des situations où il est
poussé, de manière compulsive, «à regarder les
1. SARTRE J.-P., Saint Genet, comédien et martyr, Oeuvres complètes, tome I, parties génitales d’un homme». Cette compulsion à
Paris Gallimard, 1952.
2. Ibid., p. 83. regarder lui apportait une souffrance encore plus
3. Ibid. intolérable quand elle se portait sur ses parents les
4. Cahiers libres de la jeunesse, 1960, épuisé.
5. SARTRE J.-P., Saint Genet, comédien et martyr, op. cit., p. 115. plus proches : son père, ses frères et même ses
6. Ibid., p. 306. enfants.
7. Au cours de la discussion, J.-A. Miller a recentré l’ensemble de l’ouvrage de
Sartre sur le stade du miroir. D’autre part, il était convaincu que sa souffrance
8. WHITE E., Jean Genet, Paris, Gallimard, 1993, p. 385. s’exacerbait, parce qu’il était certain que les
9 SARTRE J.-P., Saint Genet, comédien et martyr, op. cit., p. 306.
10. GENET J., Pompes funèbres, Paris, Gallimard, 1953, p. 27. hommes visés par son regard, non seulement
11. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de percevaient son embarras, mais se faisaient de lui
la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 177.
12. WHITE E., Jean Genet, op. cit. p. 385. une image pas du tout agréable. Ces hommes, selon
13. REGNAULT F., La famille des orties, Éditions Nanterre-Amandiers, 1983. lui, devraient penser qu’il n’était pas «suffisamment
un homme», que sa «virilité ou masculinité était
Le masque viril mise en question», ou bien qu’il était «un
Jesus Santiago homosexuel masqué». L’émergence compulsive de
son «regard» s’intensifie vertigineusement lorsqu’il
Ne considérons pas la stratégie du semblant comme fut envoyé à l’étranger par décision de ses
un attribut de la seule condition féminine. L’affinité supérieurs. Contrairement à son souhait, il dut
que l’on vérifie entre une femme et l’usage qu’elle déménager pour exercer une fonction de grande
fait du masque traduit le mode singulier d’ouverture responsabilité, dans laquelle il se trouva, à plusieurs
du sujet à ce qui échappe, au moins partiellement, à reprises, en conflit antagonique avec son chef
la fonction phallique. Ladite mascarade féminine immédiat.
essaye de refuser le recours univoque au phallus, G. précise encore que cette souffrance qui le
mais elle ne peut le faire qu’aux dépens d’une perte dominait dépassait de beaucoup l’instant même de
inconsolable. Elle sait qu’elle ne le possède plus ; son regard incontrôlé. Pour lui, le plus grand
toutefois, parce qu’elle l’a déjà possédé un jour, elle problème c’était la lutte contre ses propres pensées
aspire à s’en défaire. Ainsi s’amorce une réponse qui d’auto-reproches Il s’épuisait à tenter désespérément
est la mise en scène imaginaire du «pas-tout» ; de répondre à la question qui s’imposait : «Suis-je
néanmoins, ce masque de la femme châtrée un homme ou non ?» Au cours d’une séance, dans
fonctionne comme un artifice qui la protège du laquelle la rumination autour de cette question le
manque du signifiant universel de la féminité. menait au comble de la détresse, je lui ai dit tout
On a tort de concevoir cette stratégie du semblant simplement qu’il était un homme. À partir de là, il
chez les femmes, ainsi que leurs mascarades, comme s’est mis à parler, avec une richesse de détails, d’un
l’envers de la supposée obvie de l’obsessionnel. Tel souvenir d’enfance qui, à son avis, devrait être à
le masque viril, en tant que sujet, vise à la position l’origine du regard compulsif. Il s’agissait d’un jeu
masculine au moyen de la valeur prépondérante qu’il sexuel avec un copain un peu plus âgé, où G. s’est
accorde à l’image virile, étalée sur son propre corps. senti profondément trompé du fait que les règles
On peut même montrer que la stratégie du semblant, accordées d’avance n’aient pas été respectées. Il n’a
chez l’obsessionnel, garde des différences jamais pu se libérer du sentiment d’indignation et de
significatives, par rapport à la mascarade féminine, haine produit par l’astuce trompeuse de l’autre, une
car elle est le résultat du franchissement que astuce qui ne pouvait pas être comparée à un simple
l’homme effectue dans le trajet de sa sexuation. leurre. A plusieurs reprises, il lui est arrivé
Dans ce parcours, c’est la perte phallique – la perte d’imaginer une réponse drastique à cet ami dont il a
du phallus maternel – symbolisant le manque dans été la victime et qui lui avait dressé un piège
l’Autre qui aurait dû se consumer. inacceptable. Il avait du mal à concevoir qu’un
enfant puisse nourrir tant de haine pour quelqu’un.
Ainsi, aussitôt après l’épisode, il a commencé à
surveiller le monde et les gens autour de lui. Il
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s’armait d’un regard diligent, en essayant d’éviter Dans ce cas, le premier aspect clinique que je dois
une rencontre possible avec ce qu’il craignait le plus souligner est la manière prédominante par laquelle
dans sa vie. C’est à cette époque qu’il était saisi par l’image phallique est devenue la pierre de touche de
un sommeil incontrôlable au cours de la journée. Il la partie la plus intime de l’être du sujet. Il est
avait pris alors l’habitude de dormir au sommet d’un surprenant de remarquer à quel point une telle image
arbre, dans le but de se détacher du monde. L’arbre est devenue la source de sa cogitation quotidienne,
était une version à la fois de la maison d’un homme constituant ainsi le centre propulseur de sa névrose.
fort, plein de vigueur et d’un homme qui possédait Depuis son écrit sur les psychoses, Jacques Lacan
une belle femme : Tarzan. Se rapprocher du mythe complexifie la relation duelle du stade du miroir
de ce héros «tout-phallique» et «tout-homme» était (a-a’), en y ajoutant un troisième élément : «l’image
une façon sublime d’anesthésier son angoisse face à phallique», (-φ). Dans «Question préliminaire», il
la virilité contestée par l’événement de l’enfance. questionne l'idée selon laquelle l'identification peut
s'ériger dans la limite stricte de la relation du sujet
Les vêtements phalliques du complexe paternel avec le moi conçu en tant que reflet de l'image de
soi. La critique conceptuelle de ce dernier aspect lui
Il faut souligner le fait que la scène sexuelle infantile a permis de se poser des questions sur le fondement
a eu lieu parce que G. avait accepté d’aller vivre même de ladite identification narcissique. Bien avant
avec sa mère dans une grande ville. cette reformulation conceptuelle, la clinique de
Son père aussi bien que son grand-père, dont il a l'obsessionnel reste dépositaire des relations
hérité le prénom, étaient des fermiers qui exerçaient identificatoires entre le sujet et le moi, ce dernier
de bon gré leur métier. En fait, le déménagement en étant pris comme un autre spéculaire. C'est la
ville était une conséquence d’une séparation période où la causalité de la névrose est considérée
«blanche», provoquée par la mère. Celle-ci a décidé comme une faille dans la formation des idéaux du
de déménager, en obéissant à son envie de reprendre moi’ dont l'effet’ pour l'obsessionnel, est de se voir
ses activités d’enseignante, pratiquées auparavant. toujours hors de son propre moi. On constate ainsi
Beaucoup plus que l’éducation de ses enfants, c’était que la première conception lacanienne de cette
son attachement à la mission pédagogique qui l’avait dissonance identificatoire se réduit à des échanges
portée vers le milieu urbain. En parlant de son père, libidinaux effectués sur le terrain strict du
G. est poussé à faire allusion – tel Jean Genet – à narcissisme.
l’habillement phallique que la civilisation fournit à
l’autorité paternelle. Il a pu se rendre compte à quel La métonymie de la jouissance dans l’image
point, tout au long de son existence, il s’est identifié phallique
à la position de son grand-père, qui lui a toujours
semblé un «militaire», quoique, en réalité, il ne l’ait À partir du moment où l'identification devient
jamais été. phallique, il est nécessaire de mettre en valeur la
Le père a donc suivi la tradition familiale, en connexion entre l'appréhension signifiante ’e l'image
héritant, ainsi, de son aptitude à cultiver la terre. et ses effets. Le rôle primordial q’e l'image phallique
Cependant, dans son rapport à l’autre, son père assume dans la détermination de la position
ressemblait plutôt à un «diplomate». La manière de inconsciente ’e l'être parlant est de telle nature
commander souvent tyrannique du grand-père qu'elle produit des effets incontestables sur le destin
contrastait avec la tendance du père à la négociation de la sexuation chez le mâle. Lacan suggère que les
judicieuse, propre à l’action du diplomate. G. se rend configurations proprement symptomatiques du
compte qu’il utilise le plus souvent les habits du masculin qui gravitent autour de ces effets sont
militaire plutôt que ceux du diplomate. Celui-ci multiples et diverses. Le fait qu'un homme ne soit
n’entre en scène qu’au travail ; chez lui, avec sa pas doué de la virilité masculin’, c'est-à-dire qu'il ne
femme et ses enfants, il préfère davantage les se sente pas suffisamment identifié au type idéal de
insignes du militaire. Il n’est pas impossible de son sexe, peut lui causer du malaise. La réponse
conjecturer que G. a recours à la pantomime virile qu'un homme peut donner aux sollicitations de sa
du militaire dans son rapport quotidien avec l’autre, partenaire dans l'acte sexuel peut être l’impuissance
quand cet autre est destitué des valeurs sexuelle ou bien l’éjaculation précoce. Enfin, il y a
emblématiques du phallus. Considérée comme un celui qui, sur le point de devenir père, se sent gêné
simple habillement imaginaire, cette conduite virile devant l’accueil qu’il faut donner aux besoins de
est exhibée afin d’escamoter la logique essentielle de l’enfant avant même qu’il soit enfanté.
son rapport fantasmatique à la jouissance sexuelle. En plus d'être un élément décisif pour l’assomption
du désir, le phallus est également un organe qui
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Ce n’est pas seulement l’investissement phallique de d’ailleurs ce point d’inertie qui l’avait conduite à
la série d’objets du monde φ (a, a', a"…) qui se demander une analyse. Si elle pouvait mettre le
manifeste dans le fantasme obsessionnel. Ce dernier signifiant de dépression sur ce qu’elle éprouvait, une
contient aussi le retour dégradé qui s'exprime surtout autre série de symptômes accentuait l’urgence de sa
par l'émergence de la contrebande du phallus. On a demande. En effet, Véra se demandait pourquoi elle
déjà vu que la réponse à ce retour par le masque viril avait des trous de mémoire, une difficulté de plus en
dénote la tentative du sujet de surmonter plus importante à parler, à trouver les mots pour
l'indétermination quant à sa position masculine par s’exprimer de façon intelligible. La parole pour Véra
la pantomime virile phallique. IL faut justement fait symptôme. Les mots sont désaccordés de sa
envisager, dans le dénouement de cette cure, ce pensée. Seul le travail lui permet de sortir de sa
recouvrement entamé, par lui, entre le viril et le léthargie mais elle y rencontre des difficultés dans
masculin. Briser cette signification imaginaire, au les relations de pouvoir et de séduction entre les
cours de l'expérience analytique, suppose ce que hommes et les femmes. Elle traverse d’autre part des
Lacan désigne comme «l’effet féminisant» produit moments où boire ou fumer du cannabis sont les
par la rencontre de l’être sexué masculin avec son seuls moyens qu’elle a trouvés pour éviter
objet fantasmatique. C’est seulement l’incidence du l’angoisse.
facteur contingent du plus-de-jouir qui peut répondre Sur le plan amoureux, elle dit qu’elle est amoureuse
à son indétermination subjective soulignée plus haut. de sa mère, puis qu’elle est homosexuelle. Mais de
La rencontre avec I'«effet féminisant» se révèle ainsi cela elle ne se plaint pas. Cette homosexualité, elle
comme un véritable paradoxe qui s’interpose dans le veut la mettre à l’abri de l’investigation analytique.
trajet de la sexuation puisque, pour ce sujet, il est la Se présenter comme une homosexuelle permet en
raison même de sa condition masculine. Ce qu’il effet au sujet féminin de se ranger sous un signifiant
peut extraire, dans son circuit pulsionnel, c’est ainsi à la lisière de la marginalité. L’homosexualité
cet effet du plus-de-jouir, un reste qui se fixe comme féminine fait sourire, elle ne dérange pas. Aussi,
le «peu de sens» du masculin, sens paradoxal et, en pour notre sujet, se dire homosexuelle est-il une
tant que tel, ininterprétable. On voit donc de quelle façon de donner une définition de son être sexué,
façon le phallicisme obsessionnel peut laisser admissible sur le plan moral et qui lui permet de
entrevoir la disjonction singulière entre le viril et le poser cette question restée en souffrance : qu’est-ce
masculin chez le mâle. qu’une femme ?
Pour dégager les changements intervenus dans sa
L’«homophobe» cure sur sa position à l’endroit de la sexualité,
Hélène Bonnaud j’extrairai trois modes qui résument l’essentiel de ses
choix amoureux. Ainsi, il s’agit de montrer comment
elle est passée de l’homosexuelle à l’homophobe,
Marquée dès la naissance par un manque, la petite signifiant qu’elle a inventé et qui définit une
fille, pour être une femme, devra le devenir. Pour nouvelle position à l’endroit de la sexualité. Car si
cela, il faut qu’elle admette d’abord que ce qu’elle l’homosexualité lui a permis de donner une version
n’a pas, elle ne l’obtiendra pas, ou alors sous la de sa position sexuée, l’homophobie ouvrira la porte
forme d’équivalents, de substituts de son manque. à ce qui fait symptôme pour elle.
Pour devenir femme, la petite fille a un trajet L’homosexualité pour Véra est l’amour d’une
complexe à parcourir. Si la mère est pour elle le femme pour une autre. Aimer un partenaire de même
premier objet d’amour, elle devra s’en détacher pour sexe est en effet la définition adéquate. Véra n’arrive
pouvoir opérer un changement dans son devenir. pas à être aimée des femmes qu’elle choisit. C’est
Elle aime sa mère jusqu’au jour où elle découvre pourquoi elle énonce dans un premier temps qu’elle
qu’elle est châtrée (Penisneid). La petite fille ira est une «homosexuelle à l’envers». L’envers signifie
alors chercher auprès du père ce qu’elle peut à qu’elle n’aime que les femmes qui sont des femmes,
présent espérer obtenir, un enfant comme substitut et non des femmes qui sont des hommes. Nous
du manque de pénis. Tout cela ne se fait pas sans voyons donc que Véra est très logicienne. Cette
remise en question de l’amour pour la mère. logique est fondée sur la conviction qu’il y a certes
Véra n’aime pas son père. Elle aime sa mère. Elle deux sexes distincts mais que l’un peut cacher
l’aime de façon inébranlable. C’est un amour qui ne l’autre. Ainsi, selon elle, les femmes lesbiennes ne
relève pas de la parole. Il est là, toujours présent, peuvent pas être comptées parmi les femmes. Elle
oppressant parfois. Elle vient d’avoir trente ans et n’est absolument pas attirée par ces femmes qui font
elle a le sentiment d’un vide qui l’envahit et l’homme et en revendiquent les mêmes droits. Elle
l’empêche d’agir et de penser. Elle est arrêtée. C’est
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aime les femmes, les vraies. En cela, Véra s’interpose dans la relation à l’Autre. Mais pour
exemplifie la théorie analytique qui fait de la Véra, ce bouleversement fondamental, à l’âge de
différence des sexes une affaire de signifiant et non l’adolescence, a fonctionné comme une
d’anatomie. N’aimer que la vraie femme, c’est dire décomposition de la position féminine. Être femme
que pas toutes le sont, ce que Lacan a montré dans est devenu, par l’interposition de la femme dans la
son tableau de la sexuation. Voyons comment Véra a mère, un Autre sans logique apparente. Il y a donc
déplié dans le cours de son analyse, ses amours avec eu dédoublement de la mère «morte vivante» d’un
les femmes. côté et de la femme désirante de l’autre. Si cette
dernière peut alors se montrer divisée, faillible, en
L’homosexuelle à l’envers un mot ayant subi la castration, elle fait du père de
Véra, l’homme qui n’a servi qu’à occulter la femme
Pendant toutes les premières années d’analyse, Véra en elle. C’est à ce niveau de rupture que se mettent
a déplié dans la cure ses histoires d’amour passées. en série les histoires amoureuses de Véra. Passer de
Elles sont toutes marquées par un certain nombre de l’idéal maternel qu’elle a représenté pour sa fille à
traits. La femme aimée est plus âgée qu’elle. Elle a cette position radicalement opposée a eu des effets.
une enfance terrible. Elle a, aura ou a eu un homme Il est notable qu’aucun des trois enfants n’ait pu
dans sa vie qui la ravage. Elle est mère ou veut le trouver une issue à l’Œdipe qui le conduise à être
devenir. La femme aimée n’est pas homosexuelle. père ou mère.
Elle préfère les hommes, même s’ils ne sont pas Comment donc l’homosexualité a-t-elle pu venir
toujours dignes de son amour. Véra les caractérise faire écran à la voie normale vers la féminité dont
un jour d’une façon radicale : ces femmes sont des nous parle Freud dans sa Conférence sur la
blocs. En fait, elles sont inscrites dans la fonction féminité ? Au moment où il reprend cette question,
phallique et rien ne semble venir déranger leur Freud s’interroge sur la nécessité pour la petite fille
position, même l’intrusion de Véra dans leur vie, de transformer son amour pour la mère en haine. Ce
éternelle amoureuse mais surtout amie fidèle. temps est pour lui de structure car c’est de cette
C’est à ce mur que Véra se heurte. Le mur du position de haine pour la mère que la petite fille
phallicisme de la femme quand elle choisit un pourra se tourner vers le père. Mais note-t-il dans ce
homme pour satisfaire sa jouissance c’est-à-dire texte, il ne s’agit pas d’un simple changement
qu’elle accepte de recourir à l’amour d’un homme d’objet, car les reproches et les plaintes adressées à
pour que «[cet] homme ser [ve] ici de relais pour la mère conduisent la fille à s’orienter diversement.
que la femme devienne cet Autre pour elle-même, Ainsi nous dit-il, cette haine peut persister très
comme elle l’est pour lui.» 1 C’est ce point que Véra longtemps ou bien trouver une «surcompensation».
interroge sans le savoir, pourquoi une femme Le choix de l’homosexualité est en ce qui concerne
devrait-elle en passer par un homme pour devenir Véra, un choix qui permet de garder l’amour de la
«cet Autre pour elle-même» ? mère-toute, la mère phallique. Cet amour est
Ajoutons à ce qui fait loi dans la série des femmes inamovible, il fait fixation au sens freudien, fixation
aimées, la mère, et plus précisément la mère qu’elle de jouissance. Cela permet aussi au sujet de ne pas
a. Cette mère a eu trois enfants. Véra est la dernière. vouloir entériner le fait que la mère avait rapport au
L’aînée est une fille qui vit depuis plusieurs années père, même si elle ne faisait que semblant d’en jouir.
avec une femme, formant un couple. Le second est Insatisfaite sans doute, elle donnait au père une
un garçon. IL vit seul et va très mal. Mariée jeune, fonction.
sa mère n’a pas aimé son mari. Pendant vingt ans, Car que dire de la fonction du père dans cette
elle a vécu selon l’expression de Véra, comme une histoire ? N’a-t-il été qu’un programmateur puisque
«morte-vivante». Quand Véra a eu quinze ans, la c’est ainsi que Véra présente son père et, par voie de
mère est partie, laissant mari et enfants. Une rage de conséquence, tous les hommes ? Pour répondre à
vivre l’a propulsée dans les milieux d’extrême cette question, nous interrogerons comment Véra a
gauche. Elle milite, elle a des aventures, mais surtout vécu sa sexualité chaque fois qu’elle a tenté de
elle va, semble-t-il, tout partager avec sa fille, s’intéresser à un homme. Car Véra n’a pas une
comme si de mère, elle était devenue littéralement position de refus radical à leur endroit. Elle dénonce
Autre pour sa fille. D’ailleurs Véra ne l’appellera le machisme et le pouvoir des hommes sur les
plus jamais «maman» et ne saura plus son âge. Elles femmes, mais dit que dans ses fantasmes, ils
sont devenues sans le savoir des amies. Ce occupent une place précise, celle d’un rival. Le rêve
glissement pourrait s’inscrire sur la ligne aa du répétitif qui lui indique que l’homme fonctionne
schéma L de Lacan ; la fille en miroir de la mère dans sa vie psychique, est le suivant : elle pénètre
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dans une chambre et un homme est dans le lit de sa qu’elle s’applique, la protéger de la perversion
mère ou de la femme aimée. Et d’un signe, la mère masculine, et à faire du silence, une condition de son
la congédie, «on lui préfère un homme». amour pour elle. Voilà pourquoi tout est arrêté. Car
Si on peut ainsi isoler la formule de son fantasme, il pour Véra, la mort de cet homme est insymbolisable.
n’en reste pas moins qu’elle vit à travers ce prisme Malgré les années, il réapparaît essentiellement sous
les incohérences et les contradictions de sa position les espèces de l’homme haïssable et trompeur. Sa
sexuelle. Ainsi, lorsqu’elle me dit plaire, c’est aux double tromperie, transgression aux connotations
hommes qu’elle fait référence. Elle vérifie qu’en tant incestueuses, a eu des conséquences qui rappellent
que femme, elle n’est pas différente des autres et qu’on ne jouit pas sans risque de la naïveté des
comme dans la rencontre des amoureux à l’Opéra femmes, naïveté ou perversion ? Qui décide ? Qui
que cite Lacan dans Ornicar ? n°20, que découvre-t- subit ? Qui jouit de l’autre ? Qu’est-ce qui fait que la
on derrière le masque ? «Ce n’était pas lui, elle non femme qu’elle aimait l’a trahie pour un homme qui
plus d’ailleurs». 3 Reprenons alors le point d’horreur est justement celui que sa mère avait mis dans son
qu’elle a rencontré quand elle a choisi un homme lit ? Comment arrêter ce qu’elle appelle l’au-delà
pour partenaire. des limites ?
Depuis ce drame, la mort est toujours là. Elle habite
L’hétérosexuelle la vie de Véra qui a toujours peur de perdre sa mère.
«Le réel, c’est ce qui revient toujours à la même
Trois hommes sont sur le devant de la scène. Son place», a dit Lacan. Ainsi, la mort est-elle
frère, l’amant de sa mère et l’homme avec lequel proprement le lieu qu’elle a choisi d’habiter. En effet
elle avait décidé de faire un enfant, juste avant de Véra s’est approprié l’appartement que sa mère avait
venir en analyse. acheté à son amant. N’est-ce pas un moyen pour elle
Ce dernier a occupé précisément la fonction de de ne pas l’oublier, voire de payer le prix de son
semblant phallique : elle le choisit parce qu’il est silence ? Cet homme, l’amant mort et infidèle, est
homosexuel. Ainsi, ils pourront engendrer sans se donc celui qui l’accroche à sa mère. Il est l’enfant
préoccuper de la question du couple. C’est un échec. mort de leurs amours respectivement coupables. Du
Quand on voudrait que la sexualité ne soit qu’affaire moins est-ce une de mes hypothèses. Mais depuis
d’organes, parfois l’inconscient marque son cette histoire, il y a un reste : quand elle parle de cet
désaccord et un symptôme empêche le rapport homme, elle l’identifie à son frère. Il provoque en
sexuel. L’enfant qu’elle voulait avoir par procuration elle la même colère, le même sentiment
ne pouvait pas être conçu. Et cela pour d’autres d’incompréhension, de révolte et aussi de désespoir.
raisons que l’homosexualité des géniteurs. Ce frère incarne pour elle la cruauté et le sadisme, il
Le deuxième homme qui a eu une importance est le maître intraitable, celui qui lui a pris ce qu’elle
cruciale dans la vie de Véra était l’amant de sa avait, l’amour de la mère.
mère : un homme jeune, artiste, alcoolique, Cette construction dans l’analyse fait en effet du
suicidaire selon Véra. Un été, elle apprend qu’il a frère le rival par excellence. Mais où était donc le
séduit et couché avec celle qu’elle aime. Non père ? Que faisait-il pour pacifier son fils et donner à
content de tromper sa mère, il lui prend son objet Véra un petit espoir d’obtenir une compensation de
d’amour, à elle. Ceci n’est pas sans lui rappeler son manque ? Où avait-il la tête ? Tout ce que Véra
comment son frère lui «piquait» ses amies quand peut dire, c’est qu’il était un père absent, un père qui
elle était adolescente. La tension est donc extrême au parlait tout le temps mais ne disait rien. Travailleur
moment où un drame se produit : la mort de l’amant. certes, il croyait aux pouvoirs et au discours de la
Il s’est électrocuté avec un appareil qu’elle devait science. Il aimait raisonner et seul son fils soutenait
réparer. Cette mort est la conséquence d’une ses positions. Voilà pourquoi Véra détestait son
jouissance masculine perverse. Elle n’a, dit-elle, frère. Son père, lui aussi, préfère les hommes.
jamais éprouvé de culpabilité. Pour se sentir Si l’analyse lui a permis de faire le deuil de ses
coupable, il faut bien reconnaître sa faute. Or, elle ne amours passées, elle constate qu’elle est seule. Elle
peut faire de cet homme autre chose qu’un homme craint même que sa solitude ne soit une façon d’être
mort qui tient lieu pour sa mère de ce que Lacan libre pour sa mère et déjà comme elle, dans cette
inscrit comme celui «qui pour la femme se cache forme de renoncement à l’amour, presque une vieille
derrière le voile pour y appeler son adoration». 4 En femme.
mourant, l’amant a emporté avec lui l’abjection de Comme sa mère, Véra n’a pas eu d’histoire
son acte et n’a plus été qu’un amant dont l’amour amoureuse depuis la mort de l’amant. Lorsqu’elle
éternel que lui voue la mère équivaut à un nouvel découvre cela, elle en est ébranlée. Comment se
idéal pour Véra. C’est donc à protéger sa mère
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peut-il qu’elle ne fasse aucune rencontre ? Veut-elle frère lui «piquait» quand elle était adolescente ? Ces
se faire pardonner par sa mère une faute, celle de son femmes ne sont pas différentes parce qu’elles sont,
souhait de mort sur l’homme que sa mère avait dans la logique de Véra, dans un choix d’objet
institué comme amant mais qu’elle aimait comme un normal, c’est-à-dire qui s’inscrit dans la fonction
fils ? phallique sans interroger la jouissance qui en
découle. En effet, elles indiquent à Véra qu’elles
Un amour provoqué préfèrent les hommes, pas seulement parce qu’ils
sont détenteurs de l’organe, mais en tant qu’elles
Une précipitation s’engage. Il faut à Véra trouver peuvent jouir de lui. En se mettant en tiers dans un
une issue à ce qui apparaît comme proprement couple, Véra n’a jamais cessé de questionner ce que
insupportable à penser, à dire. L’analyse devient c’est qu’une femme pour un homme. Lorsque son
alors le lieu d’une récrimination. Parler ne sert à frère lui piquait ses amies, elle était alors,
rien. Le savoir ne change pas le sujet, tout au plus imaginairement, son adversaire, son rival, l’amie
permet-il de mieux comprendre mais il fige le sujet venant incarner l’objet d’amour à garder. En la
dans son indécision. Or, le temps presse, et il faut perdant, elle vérifiait qu’en tant que fille, elle n’avait
choisir. Homme ou femme, elle le sait à présent. Son pas de quoi la satisfaire, d’où son espoir toujours
choix d’objet d’amour, c’est une femme. Elle décide déçu de trouver dans une femme aimée ou
d’arrêter l’analyse. L’acting out est une mise en abandonnée par un homme, la réponse à cette
scène dans le transfert de quelque chose que le sujet question : pourquoi les femmes préfèrent-elles les
ne peut pas dire mais qu’elle va montrer. En hommes ?
quelques séances, Véra se sépare de l’analyste : elle La cure n’est pas terminée. Véra a dernièrement
a rencontré une femme et ne veut pas en parler. Un donné une nouvelle définition de ce qu’elle est.
amour se profile dans sa vie et il ne faut pas le Après avoir fait un rêve où elle est prisonnière d’une
manquer. Elle décide donc de suspendre ses séances. maison dont une pelleteuse ne cesse de recouvrir le
Elle revient quelques mois plus tard. Son histoire a toit de terre – elle est enterrée vivante dans la
été un cauchemar. Elle y a mis fin car elle aurait trop maison-, elle reparle de son frère et de l’amant de sa
perdu dans la violence d’une relation avec une mère. Elle met en série son frère, l’amant et cette
femme qu’elle décrit comme douée pour la femme. Tous les trois ont abusé d’elle. Tous les trois
destruction et qui a joué de son amour. En effet, lui ont pris ce qu’elle avait. (Le frère, la mère,
cette femme se trouvait dans une situation de l’amant son amante, et cette femme, ce qu’elle n’a
précarité car elle venait de se séparer de son mari et pas.) Finalement, conclut-elle, son problème n’est
se retrouvait seule avec deux enfants. Ainsi, il pas de ne pas savoir si elle est homme ou femme.
apparaît clairement dans la cure que Véra n’a pas Quand elle est draguée par un homme, elle se
choisi n’importe quelle femme : il s’agit d’être présente comme homosexuelle. Ainsi elle est sûre de
aimée d’une femme abandonnée par son mari d’un ne rien risquer. Et comme elle refuse d’entrer dans le
côté, et mère de l’autre. Véra veut en fait sauver une réseau lesbien car elle ne supporte pas l’idée de la
mère de la perte d’un homme. ségrégation entre les sexes, elle finit par énoncer
Ce qui l’a décidée à mettre un terme à leur relation cette formule qui éclaire de façon nouvelle sa
houleuse, c’est qu’un jour de grande crise son amie position : «en fait, je suis homophobe». Ce n’est pas
lui a jeté à la figure qu’en définitive, elle préférait la question du choix d’objet qui fait véritablement
les hommes. Ceci a provoqué chez Véra un difficulté, mais la sexualité tout court. Véra a mis
sentiment de rejet, de révolte et de condamnation. entre elle et un homme un objet pour la protéger de
Comme femme, elle est à nouveau délaissée pour ce la rencontre sexuelle ; cet objet, c’est le phallus.
qu’elle n’a pas, on lui préfère les hommes. Pourquoi Qu’un homme ou une femme en soit porteur, c’est
Véra se met-elle ainsi dans une situation dont elle ce à quoi elle s’est confrontée jusqu’ici. L’avoir ou
savait à l’avance qu’elle serait un ratage ? pas n’est pas décisif. L’homophobie, c’est la fuite
Véra met en série cette dernière relation amoureuse devant le sexe. Or, nous savons que Freud a défini la
et la violence qui marquait sa relation à son frère. libido comme proprement masculine, phallique.
Ainsi, on pourrait penser que son frère, comme rival, L’homme et la femme y sont soumis. Lacan en a fait
apparaît sous les traits d’une femme qui préfère les le signifiant qui organise la vie de l’être parlant. En
hommes (c’est-à-dire comme la mère dans la passant de l’homosexualité comme signifiant-maître
deuxième période de sa vie). Nous avons pourtant à l’homophobe, Véra montre qu’elle commence à
repéré que dans la répétition, Véra avait choisi des faire de sa position un symptôme analytique.
femmes pour les sauver de la cruauté des hommes. L’homophobie est en effet une façon de faire de
Ne sont-elles pas, en miroir, celles-là même que son
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Le désir du père d’avoir un fils mort. À l’âge de dix-sept ans, en effet, son père a été
sauvé de la mort in extremis. Il faisait partie d’un
Quand elle était une petite fille, c’était son père groupe de résistants. Les soldats allemands les ont
qu’elle aimait. Elle était fière de lui. Il était emmenés dans la forêt pour les fusiller. À l’instant
architecte, il construisait des maisons. Elles étaient où le chef des résistants est tombé sous les balles, il
quatre filles. Étant petite fille, elle aurait voulu être a entraîné dans sa chute celui qui était alors un jeune
un garçon. Elle jouait ainsi à être un garçon manqué, homme et s’est couché sur lui pour le protéger de
pour plaire à son père. Elle était toujours la première son corps.
à répondre aux défis que lançait son père. Un jour, il La parole de son père dans le rêve : «Ce qui me
lui a dit : «C’est dommage que tu ne sois pas un manque, c’est l’amour» a évoqué, chez la patiente, le
garçon.» En fait, pour dire la chose ainsi, elle était fait que, quelques instants avant sa mort, son père lui
son fils préféré. Sa mère et son père se disputaient avait parlé. Il lui avait dit, d’une voix douce : «Tu
sans cesse. Il arrivait, en effet, à son père d’avoir des vois, je pars.» C’est à son intention qu’il avait
aventures avec d’autres femmes. Sa mère était prononcé ces quelques mots.
jalouse et l’accusait de la tromper. Sa mère était
donc une femme trompée. Je rappelle, à cet égard, L’enfance
que la patiente est venue me voir, parce qu’elle avait
été trahie par son amie. Le comble, selon la patiente, Entre l’âge de quatre ans et l’âge de dix ans, la
était que, lorsqu’elle était adolescente, c’était son patiente a souffert de crises d’asthme. Son père lui a
père – le traître – qui lui demandait de surveiller sa fait remarquer que le mot asthme est difficile à
mère, car il craignait qu’elle n’eût des liaisons avec écrire.
d’autres hommes. Elle a fait une trouvaille. Elle a dit que son asthme
Quand la patiente est devenue une jeune fille, son était, en fait, un fantasthme de révolte. Cet asthme a
père lui a demandé en quelque sorte de s’occuper de été une façon, pour elle, de prendre position 1. Étant
lui. Elle était son esclave, sa servante. La femme, enfant, quand elle avait une crise d’asthme, elle
selon le vœu du père, était donc une femme soumise, obligeait sa mère à se lever au milieu de la nuit. Cela
asservie, ravalée. Il demandait à la fille de prendre la provoquait la colère de sa mère. Elle forçait ainsi sa
place de la mère et voulait ainsi l’avoir sous la main. mère à quitter son père. Elle imaginait qu’elle
La patiente a été déçue par ce père qui s’en est remis interrompait le coït parental. Sa mère ne savait pas
à elle, afin qu’elle s’occupât, en réalité, de son dire non et son père était incapable de se retenir, a-t-
impuissance, au moment où il a eu le sentiment que elle souligné. Son fantasthme visait alors à
sa femme lui échappait. Elle pense, en effet, que ses provoquer le coïtus interruptus. Elle avait eu le
parents n’ont plus eu de relations sexuelles après la sentiment, en effet, que sa mère était sans cesse
naissance de leur dernier enfant. enceinte. L’asthme renvoie, selon elle, à la fois à la
La déception que la patiente a éprouvée a provoqué respiration de sa mère lors des ébats sexuels avec le
la chute de sa confiance. Je propose d’appeler ce père et au fait que, n’arrivant pas à se retenir, son
moment crucial – le moment structural de la père ne laissait pas respirer sa mère – il lui faisait un
confiance barrée : C barré (P). C’est le moment où autre enfant.
la confiance tombe. À propos de son père, elle a fait Mais l’asthme renvoie aussi à autre chose. Petite
ce rêve : Son père est allongé dans un cercueil. Elle fille, elle voulait être un garçon, et, plus
le veille. Elle est assise à côté de lui. Il est mort. précisément, courir comme un garçon. Mais courir
Mais il lui parle. Il lui dit : Là-bas – dans l’au-delà, comme un garçon est impossible pour une petite
donc –, ce qui me manque, c’est l’amour. Elle lui fille. Il y avait donc là quelque chose à quoi elle n
prend la main et l’embrasse. Dans la réalité, a-t-elle avait pas droit. Le souffle lui manquait. Elle
précisé, son père ne parlait pas. Elle est donc ressentait ce manque comme un préjudice. En même
étonnée, dans le rêve, qu’il lui parle. Elle est assise à temps, a-t-elle elle-même remarqué, son asthme était
côté de son père – comme sa mère, dans la voiture, la punition de son vœu – être, non pas une petite
quand elle a été tuée. C’est un paradoxe. Son père fille, mais le garçon que son père aurait voulu avoir.
est mort, mais c’est elle qui est assise à la place du
mort. Elle en veut terriblement à son père, elle le Le mariage raté
considère comme étant le responsable de la mort de
sa mère, presque comme un criminel. Mais il lui est La patiente s’est mariée à l’âge de vingt ans avec un
aussi venu à l’esprit que, ce jour-là, au moment où homme qu’elle aimait, mais qu’elle ne désirait pas.
l’accident a eu lieu, son père a échappé à la mort. Or Elle a beaucoup insisté elle-même sur cette
c’était la deuxième fois que son père échappait à la divergence entre l’amour et le désir. Elle ne s’est
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mariée que pour avoir des enfants. Elle a eu deux Le même, qui consonne avec le m’aime, constitue
fils. une barrière. «C’est comme s’il n’y avait qu’un seul
Elle n’avait pas de relations sexuelles avec son mari. côté», dit-elle. Son raisonnement est le suivant : Si
La nuit, s’il lui arrivait de se réveiller, elle une femme aime une autre femme, elles se
l’entendait se masturber. Quand elle refusait de faire retrouvent du même côté de la barrière. Il est alors
l’amour avec lui, il l’insultait. Mais rien n’y faisait. impossible d’être une femme, parce que ce qui est
Elle n’en avait pas envie. Elle se demandait si elle nié par le même, par la mêmeté, c’est l’autre,
n’était pas frigide. Sans savoir ce qu’elle voulait dire l’altérité, – le fait que la femme puisse être Autre
par là, elle a risqué l’hypothèse selon laquelle pour l’autre femme comme pour elle-même. La
l’accident, qui a provoqué la mort de sa mère, avait question posée par la patiente porte sur ce que Lacan
tué, du même coup, son désir. La même chose est appelle «l’altérité du sexe» : «L’homme sert ici de
ainsi advenue entre son mari et elle que ce qui, plus relais pour que la femme devienne cet Autre pour
tard, allait advenir entre son amie et elle. Entre son elle-même, comme elle l’est pour lui.» Est-ce qu’une
mari et elle, en effet, sur le plan sexuel, ce qui faisait femme peut satisfaire à cette fonction par rapport à
le lien, c’était un désir mort. L’aimée – la mère – une autre femme ? Le paradoxe de la position de la
était morte ; l’amant – devenu le mari –, en retour, patiente est qu’elle ébauche ainsi, d’une façon
était châtré. Sa mère avait dit à ses quatre filles : lumineuse, une sorte de critique de l’homosexualité
«Ne vous mariez pas. Mais, si vous vous mariez, féminine. La patiente dit elle-même qu’elle se sent
faites chambre à part.» 2 Elle n’a pas fait chambre à prisonnière de la relation à son amie, que le fait que
part, mais, si je puis dire, sexe à part. À chacun son l’autre ne soit pas l’autre, mais le même, cela
sexe. Que chacun s’arrange avec ça tout seul, que entraîne que la relation homosexuelle devient une
chacun se débrouille de son côté. De son côté, prison. Marcel Proust, laisse-t-elle entendre, a bien
comme du côté de son mari, la jouissance de la choisi son titre pour parler d’une femme
masturbation a joué un rôle primordial au cours de la homosexuelle : La prisonnière.
période de leur mariage. C’est là le symptôme d’un Lorsque son deuxième fils est né, elle a ressenti du
mariage raté. désespoir, parce qu’elle désirait avoir une petite fille.
Après avoir quitté son mari, deux ans après la mort A cet égard, elle dit que ce qu’elle aime chez son
de sa mère, à l’âge de vingt-cinq ans, la patiente a amie, c’est qu’elle est, pour elle, cette petite fille
rencontré un homme, un marginal, un paumé, qu’elle n’a pas eue. Moyennant quoi, ajoute-t-elle,
comme elle l’a dit elle-même. Un homme désarmé, par le truchement de l’amour, c’est cette petite fille
en quelque sorte 3. Cet homme, un violoniste, n’était qui lui a manqué qu’elle aime en elle-même.
pas le loup qu’elle redoutait, il était doux comme un Lorsque son amie se blottit contre elle dans le lit
agneau. Pour la première fois, elle a éprouvé du chaque soir, elle met en scène et elle réalise ce
plaisir. couple d’une mère qui protège de son corps sa petite
fille triste et effrayée par le monde des hommes.
L’homosexualité
Elle cache son jeu
La patiente rejette catégoriquement la définition de
l’hétérosexualité que propose Lacan page 23 de La thèse de la patiente au sujet du mode de
«L’Étourdit» «Disons hétérosexuel par définition, ce jouissance dont il s’agit dans l’homosexualité
qui aime les femmes, quel que soit son sexe propre.» féminine est qu’elle est à la fois incestueuse et
Elle dit ne pas être d’accord avec Lacan là-dessus. masturbatoire. L’homosexualité féminine met en
Or sa position, semble-t-il, est contradictoire. Elle cause à la fois l’interdit de l’inceste et l’interdit de la
soutient, d’un côté, que l’homosexuelle aime les masturbation. L’homme est impliqué dans la relation
femmes. «Je suis homosexuelle, et j’aime les homosexuelle entre deux femmes, en tant qu’il en
femmes», affirme-t-elle. Mais elle avance elle- est exclu et en tant que sa castration est refusée. Pour
même, d’un autre côté, que, selon elle, dire la chose comme ça, l’homme est considéré
l’homosexuelle n’est pas une femme, car, précise-t- comme pouvant se satisfaire tout seul ; il suffit, pour
elle, l’homosexualité s’oppose à l’altérité. L’autre, cela, d’y mettre la main. C’est une thèse cynique. Ce
dans ce cas, c’est le même. C’est pourquoi elle pose qui est frappant, en effet, dans le dire de la patiente à
elle-même la question : «Est-il possible d’être une propos de la jouissance, c’est l’importance qui est
femme ?» Elle se demande, en effet, s’il est possible, donnée au doigt et à la main, c’est-à-dire à
pour une femme, d’être une femme, dès lors que, l’instrument de la jouissance. Elle s’est elle-même
d’une part, cette femme fait le choix d’aimer une demandée si son acharnement à apprendre à jouer du
autre femme, et que, d’autre part, elle est une mère. clavecin pendant son enfance et son adolescence
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n’est pas venu de son penchant pour la masturbation. «Kant avec Sade», une «volonté de jouissance». Le
Elle passait le plus clair de son temps à jouer de cet père, tel qu’il apparaît dans ses rêves, est à la fois
instrument délicat qu’est le clavecin pour distraire l’homme qui tourmente et l’homme qui regarde la
ses doigts. Un jour, étant devenue une jeune femme scène.
et se trouvant parmi des invités, elle s’était mise à Voici deux rêves qui le montrent. Premier rêve. Elle
jouer du piano. Les invités avaient été surpris qu’elle est une petite fille. Elle est en train de monter sur
en jouât si bien. Ils ne savaient pas qu’elle était une échelle. Un homme est derrière elle. Il pénètre
musicienne. Elle a commenté cet événement, en son sexe avec son doigt. Elle se retourne. Cet
disant : «Je cache mon jeu.» Je lui ai alors laissé homme est le prêtre que sa mère a aimé et qui portait
entendre que cette expression était équivoque. Dans le même prénom que son père. Son père regarde la
cette perspective, ne peut-on pas avancer que jouer scène. Elle dit au prêtre : «Ne voyez-vous pas que
du clavecin constitue, pour elle, un symptôme, dans mon père nous regarde ?» Le prêtre se met à pleurer.
la mesure où le toucher qui est alors mis en acte se Elle s’allonge à côté de lui. Elle l’embrasse sur la
substituerait à un jeu sexuel, à une jouissance bouche et lui dit : «Ne pleure pas, je t’aime.» La
cachée ? double position du père est ici représentée par le
prêtre, c’est-à-dire l’homme châtré, mais qui met la
Le viol main à la pâte, si je puis dire, et par le père qui
regarde. Deuxième rêve. Sa plus jeune sœur est dans
Dans les rêves de la patiente, l’homme lui apparaît le lit de ses parents. Sa mère se lève et laisse sa
comme un être méchant qui viole et qui torture. Un petite sœur seule avec son père. Elle dit à sa mère :
an après la mort de sa mère, elle errait dans les rues «Il n’est pas raisonnable de laisser une petite fille
de Paris. Elle a rencontré un homme qui l’a invitée à seule dans un lit avec son père.» Elle couvre alors
monter chez lui. Elle l’a suivi. Aussitôt après avoir son père et sa petite sœur avec une couverture,
fermé la porte de son appartement, l’homme l’a comme pour jeter un voile de pudeur sur la scène.
violée. Elle a dit que, malgré sa peur, elle avait Son père l’attrape alors et palpe son corps de ses
essayé de prendre la situation en main. Elle a crié : mains avec brutalité. Elle a peur. Elle se demande ce
«Tu veux un trou. Voilà, prends-le !» Puis, elle a fait qu’il lui veut.
la morte. Après le viol, elle s’est moquée du sexe de La patiente a dit elle-même avoir été étonnée. Son
l’homme, en faisant allusion à ce que Lacan appelle père n’a jamais ébauché le moindre geste de
«la retombée de l’aile». Décontenancé, l’homme n’a séduction à son égard. Elle n’a vu le sexe de son
pas pu recommencer une deuxième fois. Sa père qu’une seule fois – le jour de sa mort, parce que
mésaventure l’a décidée à prendre part aux activités le drap était défait. Or, dans le rêve, elle a
du Mouvement de Libération des Femmes. l’impression que son père veut sa peau. De ce point
Comme le montre un rêve, cette décision a constitué, de vue, la représentation de l’homme sous les traits
non pas un appel au père, mais un appel aux du tourmenteur sadien, qui torture des femmes et des
femmes. Ce n’est pas le père qui peut la protéger du enfants, est accentuée dans les deux rêves suivants.
danger qui la menace, mais des femmes ensemble, Premier rêve. Une femme enceinte se montre nue à
qui deviennent, dès lors, des sœurs. Voici en quels quatre hommes, à la manière dont le ferait une
termes elle a raconté ce rêve : Elle est entraînée par prostituée. Elle s’allonge sur une table. Horreur, les
un homme dans une pièce vide qui donne sur la rue. lèvres de son sexe sont cousues. La patiente se
Elle a un sentiment de fatalité. Cela doit arriver. Elle trouve en compagnie de son amie. Elle se dit que ces
ne se défend pas. Elle est passive. Elle n’a pas peur. quatre hommes vont la violer. Se sentant menacée,
Elle a même le vague désir que la chose elle s’enfuit, mais elle oublie son sac. La position de
s’accomplisse. Mais, en même temps, elle crie au la femme dans le rêve évoque l’accouchement. Or,
secours, sans conviction, par devoir, parce qu’il faut la patiente était enceinte, quand sa mère est morte.
bien le faire. Des femmes passent dans la rue. Elles L’image de la femme dont les lèvres du sexe sont
ne l’entendent pas. Elle n’a aucun espoir d’être cousues représente, a dit la patiente, la torture dont il
entendue, mais son appel est adressé à ces femmes. est question à la fin de La philosophie dans le
boudoir de Sade et, en même temps, lui fait penser à
Le tourmenteur sadien cette expression : Motus et bouche cousue. Après le
viol, elle n’a rien dit à personne. Deuxième rêve.
La patiente considère son père comme un violeur en
Elle se trouve, là encore, en compagnie de son amie.
puissance, car son hypothèse est que sa mère ne
Elle est enfermée dans un lieu où l’on torture et l’on
désirait pas avoir autant d’enfants. Elle suppose,
viole. Ce lieu fait penser aux textes de Sade. Un
chez son père, ce que Lacan a appelé, dans son texte
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Nous disons transsexualisme parce qu’il s’agit d’un avait signifié devenir adulte et quitter ses parents. Le
homme qui, dès la prime enfance, se soutenait d’une «second» bac le ferait passer du côté des hommes,
identification féminine imaginaire, pensait être un par l’assomption réussie de la paternité.
garçon par erreur, et se sentait voué à devenir plus
tard une femme. Il avait même envisagé une Miroir féminin
opération. Dans la classification de Stoller, il
s’agirait d’un cas de «transsexualisme primaire». Jusque-là en effet, la question d’être un homme ne
Mais nous disons transsexualisme «contrarié», car s’était pas vraiment posée à lui. Sa mère l’avait eu
une rencontre infléchit décisivement son destin. tard, d’un second mariage, après cinq filles d’un
Alors que, devenu jeune adulte, il avait des premier lit. Forte femme, elle méprisait les hommes
expériences homosexuelles et était attiré par le et notamment le père d’Yves, du moins devant lui. Il
travestissement, il rencontra une femme qui le semble en effet qu’elle ait tenu un «double
subjugua. Après quelques années difficiles de vie discours», dénigrant le père devant Yves, mais le
commune, où elle lui tendait une sorte de «miroir louant au contraire devant ses demi-soeurs, pour
féminin» qui lui permettait de se soutenir tant bien s’être occupé d’elles. Élevé dans une ambiance
que mal face à elle, la paternité a déclenché très féminine, Yves était la poupée de ses grandes demi-
violemment la psychose. Mais ce déclenchement l’a soeurs, déguisé en fille, féminisant son prénom. Dès
aussi décidé à se ranger côté homme : «je suis père, l’école maternelle, il était très angoissé s’il n’était
donc homme», disait-il entrant alors en analyse. pas accueilli par une petite fille. Ainsi, tout au long
Mais cette déduction équivalait pour lui alors à une du jour, un «miroir féminin» devait sans cesse lui
condamnation à mort. Le problème de l’analyse était être présenté, sans lequel la vie n’était pas possible.
alors de soutenir le choix «homme» de ce sujet, sans Très tôt et continûment, il était envahi par une
recours possible au père comme agent de la rêverie diurne permanente, sorte d’écran entre lui et
castration. le monde. Dans celle-ci, il était voué à devenir
Je voudrais, à propos de ce cas, d’abord souligner la femme et à se marier avec un homme. Cette rêverie
contingence du choix du sexe. On verra ici à quel avait d’ailleurs survécu à la paternité et à son
point le choix d’être un homme est conditionné par mariage avec Helena et le persécutait au début de la
une rencontre tardive dans la vie du sujet et cure. Il ne pouvait en parler qu’avec une grande
finalement par le désir d’une femme. Je voudrais réticence. Enfant et adolescent, il pensait que sa
ensuite mettre en évidence un moment tournant de nature était d’être une fille et qu’il était né garçon
l’analyse qui a permis à ce sujet de se stabiliser par erreur. Commentant cela, il me confiait
comme homme, et la logique qu’il a inventée pour cependant qu’il se rendait compte maintenant que
s’inclure dans l’ensemble des hommes sans l’appui c’était une affaire de discours plus que de nature.
du Nom-du-Père. «J’ai gobé tout entier le discours de ma mère, j’ai
jeté mon père à la poubelle», me disait-il. Le père se
Déclenchement présentait sous une double figure pour Yves. D’une
part, apparaissait l’équivalence père ≡ homme ≡
J’ai rencontré Yves juste après la naissance de son déchet, surdéterminée métonymiquement par le fait
fils. Il venait de vivre une «expérience indicible et que le métier du père consistait dans le recyclage des
de franchissement permanent de quelque chose». ordures ménagères. D’autre part, dans certains
Yves vivait un état de «cauchemar sans contenu». souvenirs, le père avait une figure sadique et cruelle,
Son corps lui échappait : il émettait des hurlements où il torturait de faibles animaux. Cette figure était
incontrôlés et devait s’enfermer pour crier. Ses peut-être la matrice de fantaisies homosexuelles où
sphincters ne lui obéissaient plus, et il avait «travesti, talons cassés et cheveux défaits», il se
l’impression d’être un animal aux abois. Il lui avait livrait sexuellement à des hommes qui le
fallu une force morale peu commune pour ne pas maltraitaient. Ces fantaisies, embryons de délire,
mettre fin à ses jours et se présenter plutôt chez une avaient donné lieu à plusieurs passages à l’acte qui
analyste. Toutes les nuits, cet intellectuel refaisait le continuaient au début de la cure et le laissaient
même cauchemar qui le réveillait paniqué : il devait pantois, dans une horreur stupéfaite.
maintenant repasser pour la deuxième fois le bac Il restait cependant à Yves une mince aspiration
qu’il avait eu jadis. Mais il y avait un nouvel enjeu : virile, comme on le voit souvent dans les cas de
s’il ratait, tout ce qu’il avait fait depuis qu’il l’avait psychose, avant que le sujet ne se résolve, comme ce
eu pour la première fois serait rétroactivement fut le cas pour le président Schreber, au sacrifice
invalidé. Lui-même donnait à son rêve la (Versöhnung) de sa virilité afin d’être transformé en
signification suivante : avoir le bac à dix-huit ans femme. Pour Yves, cette aspiration virile ni ne
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s’appuyait sur une idéalisation du père, ni de que son discours dans la cure mettait répétitivement
l’homme, ni ne s’inscrivait dans la fonction en évidence.
phallique. Elle semblait plutôt inspirée par un Dans l’un d’eux, sa femme s’est fait greffer un
fragment du discours maternel, surmoiïque composé ventre d’homme, gonflé et énorme, et Yves se
des paroles que la mère eût pu adresser au père demande si elle a un pénis ou pas. Mais la
ravalé : «Fais-toi rentrer la virilité par des coups de vérification s’avère impossible à cause de la
pieds au cul !» disait la voix insidieuse. proéminence du ventre. Ce rêve présentifiait donc la
monstruosité de la femme enceinte et l’absence du
Le choix de Sophie signifiant du phallus comme algorithme de mesure
pour une telle situation.
Sur ce fond de pousse-à-la-femme dominant, Yves Dans l’autre rêve, on constatait la recherche du sujet
fit donc la rencontre décisive d’Helena. Il dit que pour s’inclure dans l’ensemble des hommes, et
cette rencontre le toucha dans «le rapport de pensées l’échec de la fonction du père à permettre au sujet de
viriles qu’il avait dans un océan de féminité». Il s’inscrire dans cet ensemble. Yves y appartient à une
qualifiait ce qui lui était arrivé là d’être une sorte de équipe virile qui doit ranger des ordures pour les
«choix de Sophie». Dans ce roman de Styron, la entreposer dans une benne. Il est le seul à ne pas
mère choisit entre sa fille et son fils, l’enjeu étant la pouvoir pousser la benne. Le père, qui fait partie de
mort. Elle sacrifie la fille. C’est ainsi que l’entend l’équipe, sait le faire, mais se contente de regarder le
Yves : la rencontre d’Helena l’aurait forcé à sacrifier sujet sans l’aider. Celui-ci ne sait d’ailleurs pas s’il
son être féminin, la fille en lui. En fait, la relation veut ou pas que son père l’aide. Le rêve se clôt sur
entre eux était de nouveau un face-à-face imaginaire, l’image du champ de déchets. On peut noter que le
toujours le «miroir féminin» de l’enfance. Tandis sujet se situe comme exception, par rapport aux
qu’Helena se posait activement la question «Qu’est- autres hommes, alors que dans la névrose, c’est
ce qu’être une femme ?», Yves se demandait en normalement au père qu’est dévolu le rôle
reflet «Qu’est-ce qu’être un homme ?». Ce statu quo d’exception quant à la fonction phallique. Cependant
fut interrompu par la grossesse d’Helena, désirée par le sujet est une exception négative, pour ainsi dire, il
les deux. n’est pas soutenu par un idéal du moi comme dans la
Yves considère le déclenchement de la psychose paranoïa. L’image finale nous réévoque
comme le moment où il lui fallut choisir son sexe : l’équivalence père ≡ homme ≡déchet. Enfin le rêve
«Avant, disait-il, j’étais homme ou femme.» «Je montre une certaine responsabilité du sujet quant à
pouvais traverser la frontière entre les sexes. Quand sa position psychotique : il ne veut pas du père.
je suis devenu père, il m’était plus possible de passer Puis, après ces deux rêves d’impasse, vint le rêve
réversiblement d’homme à femme et de femme à que je considère dans l’après-coup comme ayant été
homme.» Le déclenchement de la psychose, qui un moment tournant dans la cure. Yves y est à
obéit au schéma classique que nous propose Lacan Berlin. Plus précisément, il est dans «l’île de Berlin-
dans la «Question préliminaire», fut l’occasion d’un Ouest», laquelle est complètement entourée par le
choix forcé quant à la sexuation, énoncé comme une mur de Berlin. A l’extérieur, il y a Berlin-Est, qui est
sorte de cogito : «Je suis père, donc homme», ou peuplée d’hommes efféminés ou homosexuels
plus tragiquement, car il était alors tenté de se débauchés. Toute communication a été coupée entre
suicider : «Je mourrai dans le clan des hommes». les deux et l’«île» de Berlin-Ouest constitue le lieu
Donc s’énonçait une nouvelle équation : père des hommes non efféminés. Pour apprécier ce rêve,
≡ homme ≡ condamné à mort, signant la forclusion il faut savoir trois choses : que «île» équivoque en
de la fonction phallique. français avec «il», que la femme d’Yves, Helena, a
vécu un moment à Berlin dans une ambiance «gay»,
Le rêve du mur de Berlin que le mur de Berlin n’existait plus au moment du
rêve mais qu’Yves m’en avait beaucoup parlé dans
Dans l’analyse, l’objet du discours d’Yves fut
la cure. Dans ce rêve, deux zones sont délimitées. Le
longtemps son débat avec la question angoissante du
sujet se sépare, grâce au mur de Berlin, de la zone où
sexe. Il faisait de nombreux rêves sur ce thème. L’un
sévit le pousse-à-la-femme qu’il refuse, se réservant
d’eux, qui ébauchait une solution, m’a paru crucial
un domaine où il peut être «il».
dans la stabilisation qu’il a effectivement obtenue
Après ce rêve, Yves fit deux autres rêves de
quant à la sexuation. Il appartient à une séquence
classification. Dans l’un d’eux, il est avec des
que je vais vous résumer. Ce rêve fut précédé de
femmes qui veulent qu’il parte avec elles. Il range
deux autres qui condensaient les impasses du sujet,
alors leurs bagages dans le coffre de leur voiture
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(cette fois-ci, il sait le faire) et décide alors «de ne solution, tel que le rêve du mur de Berlin la
pas faire la route avec elles». Dans l’autre rêve, il matérialise, est à la fois imaginaire et symbolique.
arrive au contraire dans un lieu Étant donné que le sujet se caractérise comme
«exclusivement masculin». Il y entre donc seul, sans homme à partir d’un signifiant prélevé sur sa femme,
Helena et leur enfant, sans peur. Mais il sent qu’il on peut parler en termes d’identification de sa
n’est pas obligé de rester là, et qu’il peut quand solution du problème de la sexuation. Néanmoins,
même rentrer chez lui avec sa femme et son fils, en elle nous montre que le travail de l’inconscient qui y
famille, quand bon lui semblera. Il interprète ce rêve amène, même s’il n’est pas très chiffré, comme c’est
comme le fait qu’on peut être homme et souvent le cas dans la psychose pour des raisons de
hétérosexuel. structure, mord sur le réel. En effet, cette solution
Après cette séquence, Yves a quasiment cessé de identificatoire a séparé le sujet de la jouissance
parler du problème d’être féminisé, qui le torturait mauvaise impliquée par le pousse-à-la-femme
tant auparavant. Il a pu me dire récemment «Être (passages à l’acte homosexuel et torture mentale sur
homme, c’était être nul. Être quelque chose son sexe). Elle ne résout cependant pas la béance
impliquait pour moi de devenir femme. Maintenant symbolique de la paternité : relative indépendance,
c’est différent, je pars de “je suis un homme” et je démontrée ici, de φo et Po.
me dis “comment faire avec ?”, mais c’est difficile.»
Il n’est pas pour autant guéri de sa psychose. Il *Intervention au Colloque de Londres, 1997.
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permet à chacun de soutenir le choix de son a trente-cinq ans – douze opérations, depuis l’âge de
appartenance à tel sexe ? Je tenterai ainsi, avec ces deux ans, sont venues tenter de rectifier ce qui de
deux cas particuliers, de montrer comment son apparence était trop féminin pour lui donner au
l’inscription dans le signifiant, c’est-à-dire le rapport mieux l’aspect de ce qu’il est : un homme. De quoi
au grand Autre, et l’organisation libidinale inscrivent rendre fou. M. A. ne l’est pas. Il ne l’est pas à trente-
un sujet dans un sexe. Le psychanalyste est venu là, cinq ans, avec son air de jeunesse inaltérable qu’il
non pas suppléer à un impossible, mais soutenir le présente en outre comme un choix d’être : «Plutôt
choix du sujet qui lui assigne une place dans l’Autre être éternellement jeune, qu’être pris pour une
du signifiant et par rapport à l’Autre sexe. femme».
Pour M. C. et M. A., ceci s’est élaboré à partir d’une Car M. A. est parfois pris pour une femme. Il oppose
Bejahung première : ni l’un, ni l’autre ne sont à cela, pour que rien ne vacille de son assurance
psychotiques. C’est donc dans le registre de la d’être un homme, l’axiome suivant : «Je suis
fonction phallique que se réalise leur inscription irrésistiblement attiré par les femmes, je ne
dans le sexe masculin et que s’organise leur renoncerai jamais» ; démontrant ainsi qu’il est un
jouissance. homme puisqu’il aime les femmes.
Le choix du sujet se détermine entre deux limites, C’est là que se loge, s’appuie, se nourrit, la volonté
d’une part le sexe imposé, que je propose de situer là farouche de M. A. d’être un homme.
comme étant l’écriture chromosomique, un savoir Cela suppose bien sûr que l’univers soit séparé en
dans le réel, celui de la science, et, d’autre part, le deux ensembles complémentaires, celui des hommes
genre, détermination exigée par toute communauté et celui des femmes, et que l’un se définisse par
pour chacun de ses membres – si la figure de rapport à l’autre. C’est l’amour qui assure M. A.
l’hermaphrodite est élevée au rang de mythe, d’être un homme, parce qu’il aime les femmes. On
notamment dans l’art, c’est pourtant alternativement est bien loin de la répartition asymétrique
que Tirésias fut homme puis femme puis homme, de Homme/Femme que proposent les équations de la
là il tirait sa sagesse aveugle – entre ces limites, sexe sexuation. Plus qu’au phallus, M. A. croit en
et genre, se situe la marge, le battement du sujet, sa l’amour. Il écrit des poèmes de détresse et d’amour,
vacillation. Elle est manifeste pour ces deux sujets décrivant une longue quête initiatique. Le capiton du
qui objectent à ce qu’énonce la Bible, et que reprend texte écrit le préserve de l’errance à laquelle il est,
Jones : «Au commencement. Dieu les créa mâle et sinon, voué. M. A. est un errant, mais il fait trace de
femelle.» son errance et me remettra, peu de temps avant
Je vous propose de tenter de dégager quelle logique d’interrompre sa cure, après six années, un
et quel dispositif fondent pour chacun de ces deux manuscrit de ses poèmes reliés entre eux par de
sujets son appartenance à un sexe, le masculin, petits textes qui en font un tout : «Ouvre poétique de
malgré tout. P. A.», rejoignant là ce qui avait fixé pour les
J’aborderai deux points. Quel Autre pour ces sujets médecins le choix de son sexe et qui venait pour lui
est condition de leur sexuation ? La médiation de soutenir sa volonté d’être un homme : les petites
l’Autre, médiation phallique, ne draine pas tout. lettres que la technique scientifique avait révélées et
Quelle organisation de jouissance s’en déduit-elle ? qui le désignent comme homme, XY.
M. A. s’est forgé un Autre d’harmonie signifiante
I – L’harmonie de l’Autre tout-puissant où. l’amour donne consistance au rapport sexuel et
où les héros – Perceval, Siegfried, Tannhäuser ; il est
J’ai déjà eu l’occasion de parler de ces deux passionné par les opéras de Wagner – défilent,
analysants ; je ne développerai donc pas ce qui autant d’identifications qui se chargent de sa peine.
concerne leur névrose infantile ou d’autres points, Quand ce dispositif lâche, M. A. s’octroie alors la
propres à chacun, élaborés dans la cure. Je m’en place du bouffon, du fou shakespearien, héraut de la
tiendrai à la question du grand Autre. vérité. Tout tient alors. S’il peut se voir comme une
M. A., dans les premiers mois de sa vie (presque exception admirée et dont les autres tiennent
deux ans), a été considéré comme une fille et inscrit compte, il retrouve là la place qu’il occupait pour
ainsi au registre des naissances et sur son livret de son père : un objet sacré. Un père tout-puissant,
famille. Son apparence le désignait comme tel. Dieu, vient garantir cet universel, où hommes et
Quand l’ambiguïté est apparue, les médecins ont femmes se répartissent symétriquement. À l’ombre
décidé de l’inscrire comme étant de sexe mâle, choix de ce père, aimer garantit M. A. d’être homme.
soutenu par l’investigation génétique qui révélait Pour M. C., si l’amour tient peu de place, il s’en
l’écriture XY. Au moment où je rencontre M. A. – il remet lui aussi à la volonté d’une puissance, dont il
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attend tout, c’est-à-dire le miracle qui soutiendrait ça ?» rêve M. C., lors d’un cauchemar où il s’éveille
son idéal de virilité : «être quelqu’un». Il veut sur cette phrase entendue d’une jeune fille aimée à
prendre ainsi place dans l’assemblée des hommes, là l’adolescence et qui le regarde avec horreur. Le
où l’organe mâle, qu’il n’a pas, fonde la vérité, dit-il. neutre, l’horreur sacrée, c’est la limite où pour eux
Ce qui l’assure d’être homme, c’est de pouvoir se l’Autre du signifiant s’avère inconsistant, impropre à
ranger dans l’ensemble des porteurs de phallus. Ce soutenir leur vérité d’homme, et se fait volonté de
qui le permettrait, outre le miracle, c’est d’avoir jouissance. Ils se donnent alors le nom de l’horreur
pour une femme, sa mère ou une autre, valeur entrevue : L’eunuque obèse, l’androgyne.
phallique. Tout ceci ne vaut qu’à une condition Comme je l’ai dit, à l’inverse d’une psychose, la
absolue, c’est qu’une femme dise le vrai sur le vrai. fonction phallique se repère dans les démêlés de M.
Qu’elle mente, et tout s’écroule : une liaison de deux A. et de M. C. avec la castration, dans leur appel au
ans avec une compagne et son interruption brutale père, dans l’inquiétude de «ne pas avoir de quoi»,
lorsque celle-ci a tourné en dérision l’organe mâle, dans des rêves répétitifs où insiste le problème de
le lui a démontré. Il est happé alors par la castration pouvoir rentrer à l’intérieur quand on est à
qu’il redoute : c’est «l’eunuque obèse» aperçu dans l’extérieur. Présence effective de la fonction
l’horreur, quand se déchire le voile de ses phallique mais sans l’organe sexuel.
identifications, métonymie fragile. M. A. et M. C. ne fondent leur vérité d’homme que
Ces dispositifs, tant pour M. A. que pour M. C., sur la parole de l’Autre qui, «puissance tutélaire»,
supposent un Autre non barré et s’effondrent parfois. les désigne ainsi, «tu es un homme». D’où une quête
D’une part, parce qu’à l’inverse d’une psychose où, incessante de reconnaissance.
à l’absence de fonction phallique Φ0, répond le Pour ces sujets, marqués de la privation d’emblée,
pousse-à-la-femme, là, pour tous les deux, Φ opère divisés, la cure psychanalytique ne peut consister en
mais l'organe sexuel fait défaut : stérilité et sexe une mise en question des identifications et l’énigme
d'enfant. D'autre part, parce qu'une part de leur être, d’un «qui suis-je ?», la béance est déjà là dans
comme pour tout sujet, ne se résorbe pas dans cette l’émergence horrifiée de cette question : «c’est quoi,
organisation signifiante. ça ?». Il s’agit plutôt pour eux de fonder une
croyance, de construire cette croyance sur un
II – «Quelque horreur de type sacré» argument logique qui pourrait s’énoncer ainsi : «on
ne peut être plus homme», pour M. A., et «ne pas
L'horreur paraît pour M. A. sous la forme de la voix. être une femme c’est donc être un homme», pour
Ainsi, ce voyage en Angleterre où il entend un M.C.
couple qu'il croise dire de lui :’«It's a mixture of one Il s’agit de fonder leur sexuation sur une croyance,
and another» »; ou d'autres fois ces petites phrases pas sans l’Autre, mais pas non plus à partir de sa
qui le féminisent, par exemple : «Pardon, décision impérative qui serait sans appel. Cette
Madame...!». opposition Homme/Femme, ne vaut pas pour la
Pour M. C., c'est le regard des autres, dont il se fait répartition de jouissance. C’est du côté phallique où
l’objet et qui épingle sa féminité : «Dans leur regard, opèrent l’universel de la castration et l’exception
je lis à livre ouvert : "heureusement que je ne suis paternelle, que peut se jouer un destin qui soit
pas comme ça!"» supportable à M. A. et à M. C.
La voix qui surprend M. A., le regard qui cloue M. Le fantasme «être incarcéré et torturé par un
C., sont autant de déchirures de l'Autre signifiant, homme» laisse M. A. dérouté et fasciné, aux prises
quand la volonté de jouissance de l’Autre vient se avec une insupportable jouissance. Il choisit, pour le
substituer au voile de son savoir. tenir à distance, la sublimation de ses poèmes et
Ce sont ces béances que tous deux tentent de l’amour courtois qui l’attache à l’Autre sexe et
recouvrir dans le procès analytique où se déploie, choisit, aussi, de s’en tenir là. «Who is the third who
foisonnante, une métonymie signifiante : rêves, walks /always beside you? /When I count, there are
constructions, productions de l'inconscient. Tous only you /and I together /But when I look ahead up
deux sont des maîtres d’oeuvre de l’inconscient. the white road /There is always an other one
«On ne l’appellera de ça en aucun cas, sauf à /walking beside you /Gliding wraped in a brown
manifester pour lui quelque horreur de type sacré, on manttle, hooded /I do not know wether a man or a
ne le mettra pas au neutre» (J. Lacan, «...Ou Pire», woman /-But who is that on the other side of you ?»
leçon du 12 janvier 1972). Or ce qui se passe pour /(T S. Eliot, The Waste land, 359-365)
M. A. comme pour M. C. lors de ces mauvaises Ce texte est emblématique pour M. A. ; il y a
rencontres, c’est qu’ils sont désignés comme reconnu un jour, pendant ses études, sa souffrance et
neutres : «It’s a mixture» entend M. A., «C’est quoi,
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sa question. À l’horizon de son choix d’être homme, le seul à échapper aux méthodes éducatives
cette figure énigmatique, ce troisième angoissant est paternelles et à se sentir autorisé à le défier : il joue
toujours là, c’est aussi bien la limite de ce qu’il ne exclusivement avec une fillette de son âge, «mon
peut et ne veut interroger. double», dit-il, et quand son père dénonce cette
M. C. laisse aussi à l’horizon, effleurées seulement, identification peu virile, il quitte la pièce «en
les versions de son fantasme, pour lui aussi comme marchant comme une fille». Il interprète cette scène
pour M. A., homosexuel. comme son entrée décidée du côté féminin. Ne
M. C. croit lui aussi à l’amour. C’est par ce biais consentant pas à subir la loi cruelle de ce père
qu’il met en jeu sa castration et cette attente : livrer implacable, il se présente lui-même comme châtré,
un jour son secret honteux à une femme (le défaut désormais hors d’atteinte, révélant ainsi
réel de son organe sexuel), une à qui son désir l’impuissance du père.
s’accroche plus sûrement actuellement. Il privilégie C’est à l’âge de douze ans qu’il rencontrera, à la
ce choix : «Je serai maintenant prêt à risquer télévision, un «numéro 1» : la chanteuse Sheila ;
beaucoup pour une telle rencontre». «elle portait une tenue brillante, noire, les cheveux
Qu’un homme puisse parier pour une telle rencontre ondulés, comme ma sœur, elle chantait d’une voix
avec l’Autre sexe est ce qui s’est construit pour M. plus rauque que d’habitude, une musique calme puis,
C. dans la cure analytique. deux coups de fouet, " tu es le soleil !. je jette des
flammes ". Cette vision marquera de manière
1. WENGER A., «Hermaphrodite !», La Cause freudienne n°24, Paris, 1993,
pp. 58-63 ; et «L’impossible castration de Monsieur C.», Cercle franco-hellène indélébile sa vie future, il ne cessera de tenter
de Paris, Figures du pousse-à-la-femme, 1996. d’imiter la présentation de la star, de reproduire le
son rauque de cette voix exceptionnelle, à la fois
Comment peut-on être «lesbien» ? masculine et féminine, et de faire de «vivre pour moi
Christiane Terrisse c’est aimer !» son credo. Ce personnage opère la
fusion du il et du elle, il s’en empare, s’en pare, mais
aussi ne peut s’en séparer car l’exception qu’elle
«Je suis lesbien», tel est le signifiant par lequel se
incarne lui est, au sens logique, nécessaire.
désigna un sujet masculin. Homosexuel, il vit avec
Cette prédilection fera de lui la risée de ses frères et
un homme. Il répugne à utiliser ce mot, par crainte
sœurs qui, après avoir accueilli ce jeu avec
d’un jugement qu’il anticipe défavorable, rejetant
complaisance, se moqueront ensuite ouvertement de
même, mais aussi parce que ce terme ne définit
cette fixation «ridicule, niaise». Incompris, il
qu’imparfaitement sa position subjective.
réservera à l’intimité ses tentatives, devant le miroir,
Le choix singulier de cet analysant opère une
de se faire femme, à l’adresse, précisera-t-il, d’un
disjonction entre sexe «mâle et femelle» et genre
homme. S’il mesure que cette pratique envahit sa
«masculin et féminin», pour reprendre la distinction
vie, il ne peut y renoncer sans prendre le risque de
de Robert Stoller. De sexe masculin, mais de genre
«n’être plus rien». À défaut d’avoir un organe qui
féminin, il emploie au masculin un mot utilisé pour
fasse bonne mesure pour se dire homme, il tente, par
désigner un mode féminin de jouissance, créant ainsi
la mascarade, d’être le phallus.
une catégorie exceptionnelle.
Irruption
Exception
Mais le réel ne tarde pas à surgir. Apparaissent «des
Cette dimension de l’exception le marque dès avant
trous» sur le cuir chevelu, plaques de pelade de plus
sa naissance : il est, comme son frère et ses deux
en plus visibles. Les soins sont impuissants à faire
sœurs, «eurasien», son père militaire ayant épousé
disparaître «ces horreurs». Il n’entend plus d’une
une Eurasienne. Quand il évoque cette origine, il
oreille et rien n’y fait. Il vient d’échouer au concours
s’identifie à sa mère et masculinise le terme pour se
de première année de médecine alors que son frère
désigner. Il attribue sa stature ainsi que la petite
avait brillamment réussi, décide de s’orienter vers
taille de son pénis à ses ascendances asiatiques,
des études de psychologie et consulte la psychologue
préjudice irréparable, «il a vu, il a jugé, il veut
attachée à l’Université, mère d’une de ses amies.
l’avoir», pour reprendre la formulation freudienne
Elle conseillera une analyse et donnera mon nom.
du Penisneid de la petite fille.
Nous sommes en 1981, il a dix-huit ans.
Sa place de cadet lui permet de se ranger comme le
Il se plaint de son échec, de ses trous sur la tête, de
petit aux côtés de sa mère ; il utilisera ce lien comme
sa surdité partielle, de la brutalité de son père, de la
abri face à l’extérieur, l’école mais surtout son père,
surprotection maternelle, de l’abandon de ses
dont il craint la violence. Accroché à ses jupes, il est
copines, de ses difficultés à s’intégrer dans des
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groupes, préférant les duos de travail, bien qu’il se existence est tout entière vouée à l’effort de se faire
sente très vite dominé et rompe car il ne veut pas exister selon le «vivre c’est aimer» de l’idole dont il
être faible comme sa mère. continue à se servir quand il se retrouve seul dans la
Il relate ses consultations auprès de spécialistes vie.
ORL, dermatologues, sexologues. Afin de retrouver Quel est le statut de ce recours ? Tentative de
son intégrité corporelle, d’obtenir enfin un pénis guérison grâce à une suppléance psychotique,
suffisant, il envisage le recours à la chirurgie identification hystérique à l’autre femme, supposée
réparatrice. L’analyse lui permet de différer, de dire savoir faire désirer les hommes, appareillage de son
plutôt que de faire, et d’aborder sa réponse à la objection à la version du père vers la jouissance ?
question «Suis-je un homme ou une femme ? Je suis Comment entendre le «lesbien», néologisme
lesbien. Avec les femmes, c’est l’angoisse si elles relevant de la série des phénomènes élémentaires,
me désirent ; avec les hommes je veux leur montrer nom de sa propre version vers la jouissance, ou de
que j’ai ce qu’ils ont.» Entre épreuve et preuve, il son symptôme ? L’insistance du désarroi de cet
choisit la preuve toujours à réitérer, et s’engage dans homme, son impossibilité à dire sa différence
une série infinie jusqu’au jour où il rencontre son sexuelle, tant à sa famille qu’à ses collègues,
compagnon actuel : «il a été pour moi comme une interdisent de le classer parmi les pervers éhontés,
mère» ; ils décident de cohabiter et découvrent, à qui ne s’embarrassent ni de précautions, ni d’un
peu de temps d’intervalle, qu’ils sont tous deux analyste. Le face-à-face que j’ai laissé s’installer
séropositifs. après une courte interruption de la cure, sa durée
À cette irruption, chacun répond à sa manière. pourraient évoquer la place de témoin ou de scribe
L’analysant va retrouver sa fascination pour la mort, que Jacques Lacan indique face à la psychose.
réactiver le souvenir de son cousin, décédé à vingt Cependant la présence du transfert et de ses
ans et tant aimé depuis lors. Cette image de l’éternel variations, l’effet des interprétations, la richesse des
jeune homme, «Autre enfin», le mènera au bord du associations, la construction progressive des
suicide, puis lui permettra de s’accrocher au coordonnées du fantasme permettent de soutenir le
«positif», de ne rien vouloir savoir des nécessités de diagnostic actuel de névrose.
la vie, pour lui désormais sans futur, de se dispenser
de toutes obligations. Il tente de se faire entretenir Solution
par un riche vieux monsieur, puis de faire
reconnaître son droit à une allocation d’handicapé, Les «trous sur la tête» ont disparu quand il a décidé
de transformer le moins en plus absolu, de de raser son crâne, renonçant à ses ondulations et ne
s’excepter, encore. gardant qu’une crête façon punk choix de la
privation, non sans une réserve stylistique. De sa
Déception «surdité», plus de traces, si ce n’est parfois
l’insistance, déçue, de faire répéter les
Il continue son analyse, car, si je n’invoque aucun interprétations dérangeantes. «Long survivant» il a
ordre moral, j’interroge cette solution, non en termes trouvé un travail temporaire à la Mission locale, et
de bénéfices secondaires, mais à partir de la logique assumé le suivi de «paumés de mon espèce», tout en
à l’œuvre dans son choix, de sa cause. relevant l’ironie du destin, et en souhaitant un temps
L’agalmatique objet qu’il s’efforce d’incarner, sous partiel ! Il refuse obstinément de se faire soigner,
le masque idéal de la mort imminente, laisse à cela risquerait de l’affaiblir et de l’empêcher de
découvert l’objet qu’il est, ce «rien du tout», ni tout- s’entraîner car, s’il a renoncé à la chirurgie, il
homme, ni femme-toute. Le manque-à-jouir dont il fréquente assidûment les salles de musculation pour
tient l’Autre pour responsable, il demande qu’on construire «un corps dur», pour «faire l’homme»
l’en dédommage, au présent, non sans que lui-même implacable.
prenne sa part de jouissance, celle qu’il retire, En 1995, le virus est devenu actif pour son
soutire à ses partenaires en les séduisant par son compagnon, puis pour lui. Le sida ne peut être
«regard viril», par le «son rythmé» de sa voix et en attribué à l’Autre, à son désir, car il indexé un point
les «baisant comme ils baisent les femmes». où l’Autre n’existe pas, un point au-delà de la faute,
Revanche réitérée sur le père. au-delà du recours. Il a d’emblée refusé les soins,
Ce pousse au féminin chez l’autre mâle trouve son préférant la mort immédiate, puis a suivi le
corollaire dans l’exigence, féminine, de fidélité qu’il traitement nécessaire. Ce pas a été franchi par
impose. Il veut être le seul mais ne s’oblige à aucune étapes, dont une décisive : il a pu «annoncer» à ses
réciprocité, ses partenaires se révèlent rétifs à ce parents son état ; «ça m’a donné une patine», une
diktat. Cela le met en rage puis le déprime car son couleur d’âge, et s’ils le regardent «comme s’il allait
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mourir» il n’est pas prisonnier de cette image. Il «Lesbien» a été pour ce sujet le nom inventé pour
porte la chevalière de son père dont les initiales sont donner sens à son objection au père, à partir du point
les siennes, à un prénom mixte près. Ce héros de la que son père ne supportait pas, il s’est voué à
Résistance a fait toutes les guerres et les incarner cette exception, au sens logique, qui limite
commémore : «mon père, c’est une stèle». Lui a le père. Ceci a eu pour conséquence de l’obliger à
maintenant sa propre guerre «de résistance contre le s’appareiller du personnage de Sheila, femme
sida» à mener, ce sida qui marque d’un kaposi son supposée savoir ; son exigence «d’être le seul» en
visage «pas n’importe où, à l’œil !». Il consentira à découle, sa rage féminine et sa dépression aussi.
la chimiothérapie, puis à la trithérapie malgré ses Que peut-on espérer maintenant ? Que son nouveau
malaises visibles. Il continue à travailler, à soutenir «désir de vivre» le mène, non vers l’impératif
son ami, à chercher à se faire aimer aussi, bien qu’il surmoiïque d’un «jouis» sans autre limite que la
mesure l’impossibilité d’obtenir la réponse qu’il mort désirée, mais vers un vouloir lucide de ne pas
demande, encore. céder sur le temps qu’il reste, pour vivre. Le risque
«Que m’est-il permis d’espérer ?» A la question actuel est qu’il se fasse le martyr de la résistance au
kantienne il répond désormais par son «désir de sida et ne livre son corps à la science, nouvelle
vivre» et non plus par son «désir à vivre». Il indique, figure de l’agent du tourment, dans l’ultime version
par ce changement de préposition, son changement, vers le père réel de son hystérie masculine.
non d’orientation sexuelle, mais de position
subjective. Si jusqu’alors il avait «projeté l’essentiel «Que fait mon ami avec La Signora» ?
de sa masculinité dans la mascarade» il parvient Nicole Treglia
désormais à consentir, sinon à la castration, du
moins à une privation de jouissance, nécessaire pour
continuer sa vie. L’indécidable qu’il interrogeait La rencontre avec un analyste, qu’il avait toujours
exclusivement à partir de la question sur son sexe, différée, s’imposait aujourd’hui pour Michel comme
est devenu pour lui catégorie logique, le concernant un dernier recours à l’état de «pilote automatique»,
comme elle concerne tous les sujets. Lacan, dans la selon son expression, dans lequel il était tombé au
préface à L’éveil du printemps de Wedekind, retour d’un séjour aux USA en mai 1995.
indique : «Reste qu’un homme se fait L’homme à se De ce court trajet analytique auquel Michel a
situer de l’Un-entre-autres, à s’entrer entre ses consenti, je vais tâcher de rendre compte des
semblables». Cet analysant est parvenu à ce point, manœuvres qui ont abouti, avec un effet
en renonçant à «s’en excepter», à «s’exclure du thérapeutique, à la mise en forme d’un symptôme,
réel». ainsi que des éléments isolés comme déclenchement,
sous la forme d’une phrase dont j’ai fait le titre de
Interrogations ma communication.
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passé déplorable» – il avait perdu son temps – et dit-il, «à l’ombre de la mort, nous sommes une
l’avenir qu’il n’avait plus – il était trop tard. Soumis famille».
à une angoisse paroxystique, il ne tenait plus en Dans cette conjoncture, Michel trouve quelques
place et appelait l’analyste à le sortir de cet enfer moments d’apaisement auprès d’un jeune homme de
que représentait l’imminence d’un danger : «devenir vingt-six ans avec lequel il a établi une relation, via
fou». Il m’interrogea sur la nécessité d’un appui par le minitel, à son retour des États-Unis. Ami, amant,
les médicaments, ce que je lui suggérai de différer petit frère, c’est ce qui le fascine le plus : le petit
un peu, et l’unique Prozac prescrit par un collègue frère qu’il n’a pas eu. Pour la première fois, amour
psychiatre dont je lui avais donné les coordonnées le et désir pour un homme sont concomitants. Sur le
décida à choisir de refuser ce recours chimique : il mode d’un choix éminemment narcissique, il scrute
ne voulait pas risquer d’obturer ce qui venait de chez son partenaire sa volonté, son effort pour
s’ouvrir pour lui. échapper à l’homosexualité et rencontrer une
Michel se présente, comme il est fréquent femme, ce qui, bien entendu, le renvoie à son propre
aujourd’hui, avec un diagnostic que l’on pourrait trajet et aussi à l’inévitable issue de cette relation : il
qualifier «à tout faire». Si incontestablement du perd donc là aussi son temps !
point de vue phénoménologique, nous partageons Mais cette rencontre réalise un défi au temps : «le
son diagnostic, l’abord analytique requiert d’aller mirage, c’est comme si j’avais vingt-six ans», dit-il,
au-delà des signes de la dépression, dès lors qu’avec et ce faisant, vérifie la fonction de l’agir au regard de
Lacan, nous ne considérerons pas celle-ci comme un l’angoisse, à savoir «de lui en arracher sa certitude.
symptôme mais comme un affect, à vérifier. C’est-à- Agir, c’est opérer un transfert d’angoisse.»1
dire non pas d’en apprécier la véracité, Le déroulement des séances mettra rapidement en
l’authenticité, mais de cerner la jouissance en jeu, évidence un maniement de la coupure, assez
avec comme conséquence immédiate, de l’inscrire périlleux avec ce patient.
dans l’éthique analytique, soit ne pas s’en tenir à Sa plainte, sa demande, son exigence voire sa
l’éprouvé du sujet, et l’inviter à dire, à bien dire. revendication s’orientent dans le transfert sur la
C’est aussi chercher à l’inscrire dans une structure, question du temps, électivement sur la durée des
du fait que la dépression se décline dans les trois séances, sur l’absence de rendez-vous à horaires
structures de référence. fixes et réguliers ainsi que sur leur prix. Les arrêts de
À quarante-six ans, Michel, qui avait toujours le la séance font l’objet de récrimination et de colère,
sentiment d’être jeune, d’avoir le temps, est précipité «ce qui se passe quand les petites chevilles ne
dans l’inverse : il n’a plus de temps. sa vie est rentrent pas dans les petits trous, c’est-à-dire quand
derrière lui. dix ans lui manquent. C’est au niveau du signifiant on ne joue pas le jeu», dit
essentiellement au regard de la constitution d’une Lacan 2.
famille – créer un foyer, devenir père étaient un vœu Campé sur la rationalité et la maîtrise, d’une grande
si cher ! – que cette assertion est vive, surtout rigidité, Michel veut «soigner son âme comme son
rapportée aux complications de ses choix sexuels, foie» et revendique d’être informé, d’avoir des
car Michel est homosexuel et a vu inexorablement réponses précises et générales et se plaint d’être pris
s’éteindre son désir chaque fois qu’il a eu une en otage par l’analyste. Ainsi voudrait-il que
relation avec une femme, disparition qui fut centrale l’analyste explicite la raison de la suspension de
dans la cause de ses deux divorces. Aujourd’hui, il séance, ou bien qu’elle indique, à partir des autres
déclare son désir impossible pour les femmes tandis cas traités, déroulement et promesses du dispositif.
qu’alors le submerge le désespoir de n’avoir pas ce Bref, Michel ne souscrit pas aisément à la singularité
qu’il voudrait tant, une femme et des enfants ! Il se du sujet, ni ne se prête à la surprise !
plaint de cette impossibilité qu’il croit vouloir La relation fut ténue entre la nécessité de le
modifier. maintenir sans céder : aux manœuvres de l’analysant
Michel est également confronté au retour de Maria, qui cherchait à faire consister un Autre du savoir
sa seconde femme dont il est divorcé, revenue à répondaient les pas de côté de l’analyste
Grenoble, d’abord épisodiquement pour se soigner présentifiant que «tout ne peut se dire», visant donc
d’un cancer, puis définitivement avec l’aggravation un écart de l’impuissance à l’impossible. La
de celui-ci. Michel est très présent auprès de Maria modalité de la dispute fait apparaître sa volonté de
dont la mort prochaine est inéluctable, ainsi retenir l’Autre, de lui prendre son temps… ce temps
qu’auprès du fils de Maria, lui-même abandonné par que son père, scrutant sa montre pour fuir la famille
son propre père. Aujourd’hui, «il lave sa faute» et et retrouver ses amis, ne lui octroyait jamais, et ce
faisant, le laissait «en plan» auprès d’une mère
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protégé/protecteur, ce qu’il reproduit, à son tour, vingt kilos. Il lui arrivait, cependant, de «se voir
avec les étudiants dont il dirige aujourd’hui les encore gros».
travaux. «Je savais tout concernant mes péripéties La soumission au commandement du surmoi
professionnelles, s’étonnera-t-il, sauf qu’elles se entraîne chez Michel le sentiment d’être toujours
rapportaient à mon père !» inadéquat, insuffisant et la justification de la formule
L’ennui profond, le silence et la froideur, les rituels qui s’impose à lui face à ses échecs ou à son
des dimanches familiaux – aller en voiture dans un insatisfaction : «Tu as ce que tu mérites.» Il en sera
parc, chacun des parents avec ses mots croisés, les ainsi lorsqu’un rhumatisme auto-immun l’atteint,
enfants, inoccupés sur la banquette arrière, le père en électivement aux mains, le privant de jouer du piano,
attente de s’éclipser, le refus de recevoir des invités une discipline dans laquelle il brillait, et par laquelle
chez eux – ont amené Michel à découvrir tout autre il eut une vie sociale qui lui agréait.
chose dans les familles de ses copains ainsi La prise en compte du ternaire amour, désir et devoir
qu’auprès d’un oncle maternel et de sa femme, un que Lacan avance dans le cas Gide ouvre à la
couple qui fera office de parents durant quatre mois, question : quel accès à l’Autre sexe la mère de
lors d’un périple de ses parents en Europe. Michel Michel a-t-elle permis ?
fut très attaché à cette tante, seule à fêter ses retours La conjoncture du déclenchement de l’épisode qui a
au Brésil, lors de vacances, par des réceptions de conduit le sujet vers l’analyse paraît ressortir de
parents et d’amis. cette problématique.
Mais le reproche essentiel adressé au père, c’est de Mal à l’aise, incapable d’aller vers les filles, il a sa
l’avoir laissé tomber, abandonné à sa mère, une première relation sexuelle à dix-huit ans avec un
femme insatisfaite et plaintive, toujours prête à garçon de son âge, avec lequel il était en rivalité
avancer sa position de sacrifice, et qui parlait très dans leurs études, et note son attirance, chez ses
souvent de la sexualité pour en exprimer son dégoût, partenaires masculins, par leur ligne, mince, soit
désignant le sexe par le signifiant «là-bas dessous». celle qu’il n’avait pas.
Femme de devoir, Michel rapporte d’elle son Il rapporte des épisodes datant de ses neuf ans : il
insistance à faire valoir le travail que représentent était souvent avec un cousin de quinze ans,
pour elle la préparation des repas et les invitations probablement malade mental, qui se masturbait
qu’il n’y avait jamais d’ailleurs. En écho à ce qu’a devant lui et se faisait masturber par Michel. Peu
entraîné pour elle, à vingt-deux ans, la mort de sa disert sur ces expériences, il relève pourtant la
mère : elle a la charge de nourrir quatre frères et son complicité des adultes qui le laissait des heures,
père ainsi que les nombreux invités amenés à la voire des journées avec cet adolescent perturbé.
maison par ce dernier. Cette femme restée fixée à sa Il pense avoir échappé à l’homosexualité avec son
position d’orpheline de mère, réduite à nourrir mariage, à vingt-trois ans, avec une femme qui le
(l’obésité du fils y répond), se révèle hors pair, choisit – un second choix, précisera-t-il –, car il était
efficace, attentive dès qu’il s’agit d’assister un plus amoureux d’une autre. Cependant, la
malade de sa famille ou d’accompagner un mourant, découverte du plaisir avec une femme le satisfait.
ce à quoi Michel s’est employé auprès de Maria. S’y ajoutent de nombreux bénéfices : adopté par son
«Surtout ne pas faire souffrir Maman», tel est beau-père, un riche médecin, il découvre une vie
l’impératif que Michel se donne, spécialement à sociale nouvelle et apprécie de ne pas partir seul
l’œuvre face à l’opposition que sa sœur, de quatre pour les USA : tous deux physiciens, chacun va y
ans plus jeune, manifeste. La mère a ainsi mené parfaire sa formation.
«une guerre civile» à la maison ; le fils, modèle, Son divorce au bout de quatre ans entérine la
docile, «le singe savant», gavé d’un amour identifié disparition du désir, une donnée qu’il rencontrera
au devoir, est un enfant non désiré, dont la non- plusieurs fois avec différentes femmes, ce dont il se
phallicisation par la mère se précise avec les plaint.
mortifications de celle-ci. En effet, Michel était un Ne pas désirer les femmes est un grand tourment
enfant obèse, ce qui lui valait de multiples vexations pour lui, et au centre de ses échecs répétés, tout
quand, dans les boutiques de vêtements où sa mère particulièrement avec sa seconde femme, Maria,
l’emmenait, les vendeuses concluaient toujours pour laquelle il avait eu un coup de foudre – «ne pas
«qu’on n’avait rien pour lui», épisodes que sa mère être soi-même», dit-il –, et qu’il a tellement aimée. Il
racontait à l’envi ; cette mortification se trouve s’est émerveillé d’avoir une famille, car Maria avait
redoublée par le refus du père du don et de la un fils et il ne se pardonne pas d’avoir détruit cela :
transmission à son égard. C’est à dix-huit ans qu’il une rivalité absolue l’a opposé à ce garçon, avec
prendra, seul, l’initiative d’un régime : il perd alors lequel il a reproduit «la guerre civile» menée par sa
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mère auprès de sa sœur, de quatre ans sa cadette. tourmenté par son appartenance à une catégorie qui
Pour ces raisons, sa femme se refusera à avoir un aurait pu le fixer : être homosexuel ou hétérosexuel,
enfant avec lui, et, tandis qu’à nouveau le désir se démontrant par là même l’inadéquation de la notion
tarit, elle le quittera au bout de quelques années pour de bisexualité, par-delà les pratiques. Dans ce
un autre homme et pour rentrer dans son pays. Le registre, les effets dépressifs répondent au manque-
repérage de cette identification maternelle produira à-être structural du sujet divisé.
un effet d’assouplissement important pour le patient, Michel avoua non sans difficulté sa relation avec un
plusieurs fois relevé par son entourage. homme, «du sexe pur» dit-il. Il ne craignait pas le
Maria était polonaise, un «atout» pour lui, non sans jugement de l’analyste, c’était donc vis-à-vis de lui-
référence aux rencontres avec des Polonais dans son même qu’il constatait sa gêne à se considérer au-
enfance et son adolescence, auprès desquels il trouve delà du bien et du mal. Le sexe pur, probable
la chaleur et l’ouverture qu’il n’y a pas chez lui. réalisation du «là-bas dessous», est associé à la
Michel et sa sœur s’étaient fait adopter par un couple prostitution : comment un homme peut-il coucher
de voisins, polonais et sans enfant. avec une prostituée ? se demande-t-il. Il considère
C’est à la suite de ce second divorce que Michel «le sexe pur» comme un équivalent de la
retourne, après dix-huit ans d’interruption, à ses prostitution, l’argent en moins.
relations homosexuelles. Ainsi, les modalités de la division entre l’amour et le
désir apparaissaient, radicales. L’opposition
Le déclenchement amour/désir est figurée pour Michel par deux
cousines qui portent les mêmes prénoms et noms,
Retourner aux États-Unis confronta Michel à sa soit deux versants du même : l’une a une beauté
différence au regard de l’évolution des amis – en angélique, asexuée, une vierge de Botticelli, «l’idéal
famille, déjà étudiants – qu’il retrouvait après de qu’on a réussi à m’imposer» ; tandis que l’autre est
nombreuses années ; de quoi raviver ce sentiment belle et sensuelle. Pourtant, la radicalité du clivage
d’exclusion, de n’être pas comme les autres, «qui est s’ordonne avec le versant du désir orienté par le
au joint le plus intime du sentiment de la vie» 3, mais choix narcissique vers des hommes, un peu plus
probablement insuffisant pour prendre un statut jeunes que lui, hors de tout sentiment et échange,
déclencheur. «même pas de sympathie» et le versant de l’amour
C’est l’isolation d’une formule qui semble essentiellement adressé à Maria : à son éphémère
condenser pour Michel une bascule subjective dans désir pour elle, survit et s’éternise l’amour, infini et
le rapport à l’Autre sexe, qu’il appréhende dans cette unique.
nouvelle «scène» pour lui de son ami (de jeunesse) Michel donne les coordonnées de son inscription
marié avec «La Signora», situation qui m’a paru dans la logique de la sexuation à propos d’une
susciter une «inquiétante étrangeté», liée au féminin femme qui présente à ses yeux toutes les qualités :
en tant que tel. L’angoisse est rapportée à l’objet et à belle, intelligente, cultivée, tous les hommes la
la Chose, dont la Dame dans l’amour courtois, désireraient, mais pas lui, en position d’exception
«objet fémin [.] in vidé de toute substance réelle» 4, donc par rapport à l’ensemble des hommes.
avec ses caractéristiques d’inaccessibilité, d’idéal et À cette première proposition, s’en ajoute une
de privation, occupe la place. seconde : «Les hommes aiment les femmes, toutes
Cette phrase est également à mettre en parallèle avec les femmes, moi je ne peux aimer qu’une femme.»
un dit maternel et obscène, «tu ne sais pas ce qui se Explicitant ce «toutes», c’est-à-dire une par une,
passe dans notre chambre», réitéré par la mère registre dont il est exclu, il fait ainsi exister La
auprès de son fils. femme.
Mais La Signora est aussi une figure de la mort, Ces coordonnées logiques, associées aux données du
surgie comme la négativation de l’éternelle jeunesse cas, me semblent vérifier pour ce sujet, l’absence
de Michel et redoublée par l’alternance des retours d’une père-version, telle que Lacan l’articule dans le
et départs de son ex-femme mourante, chaque 21 janvier 1975 : «Un père n’a droit au respect,
nouveau retour signant la plus grande proximité du sinon à l’amour, que si ledit amour [.] est «père-
spectre de la mort. Cette figure de la mort présentifie versement» orienté, c’est-à-dire fait d’une femme,
l’obscure volonté de l’Autre qui réduit le sujet à objet a qui cause son désir [.] que la cause en soit
l’état d’objet passif, soumis à la jouissance de une femme qu’il se soit acquis pour lui faire des
l’Autre, d’où l’angoisse. enfants, et que de ceux-ci qu’il le veuille ou pas, il
L’impossible désir pour les femmes a constitué prenne soin paternel.» 5 Au-delà du refus paternel de
l’essentiel de la plainte de Michel qui restait vague transmettre au fils son savoir, ses passions, ce qui ne
sur sa vie homosexuelle, tout en se montrant très
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se transmet pas, c’est la version du père, en tant que analytique permet le déploiement du travail
la mère ne cause pas son désir ; le véritable manque d’interprétation dont l’inconscient est l’agent, je
de soin paternel est là, dans ce reproche essentiel dirais même l’agent de liaison signifiante.
adressé au père, de l’avoir abandonné à sa mère. À L’inconscient étant ce travailleur qui permet par les
défaut de l’appui de la père-version, le fils ne peut jeux du signifiant la production d’un discours
accéder aux femmes comme objet cause du désir. déroulant ses significations dans une rhétorique
N’est-ce pas le retour de ce défaut qui signe le dominée par la métaphore et par la métonymie 4. La
déclenchement de l’épisode dépressif avec le recours métaphore et la métonymie étant les deux voies
à La femme, supportée par La Signora, plutôt qu’à royales d’interprétation du réel de l’inconscient.
une femme ? Autrement dit, la métaphore et la métonymie
Au-delà des effets thérapeutiques acquis, c’est permettent au sujet, soit de créer du sens (par la
l’aveu du «sexe pur» qui a produit une réticence à métaphore) soit de fabriquer du non-sens (par la
poursuivre la cure, puis l’interruption de celle-ci. Si métonymie) sans pour autant venir à bout de ce que
Michel laisse ouvert un retour possible en cas de Freud appelle l’ombilic du rêve. L’ombilic du rêve
nécessité, l’arrêt participe d’un désir cantonné au n’est-ce pas déjà le nom que donne Freud au noyau
clandestin. de réel qu’on déduit nécessairement au bout de
l’analyse du rêve, c’est-à-dire le nom de son reste
1. LACAN J., Le Séminaire, Livre X, «L’angoisse» (1962-1963) (inédit), leçon
du 19 décembre 1962. ininterprétable ?
2. Ibid., leçon du 14 novembre 1962. C’est que l’inconscient n’est pas qu’interprète. Avec
3. MILLER J.-A., «Sur le Gide de Lacan», La Cause freudienne n°25, Paris,
1993, pp. 7-38. Lacan, on a appris à y déceler aussi un travail de
4. LACAN J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, – Paris, chiffrage du réel. Ainsi, c’est à partir de
Seuil, 1986, p. 179.
5. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXII, R.S.L (1974-1975), Ornicar ? n°3, l’interprétation que l’inconscient produit un reste
Paris, 1975, leçon du 21 janvier 1975, pp. 107-108. inassimilable par le signifiant et donc irréductible à
l’interprétation, l’objet (a). Le discours de
Quand l’inconscient interprète «homosexuel(ment)» l’inconscient tourne autour de cet objet et les
Paulo Siqueira opérations rhétoriques qui visent à en escamoter la
part de réel produit en fait du mensonge. Le
mensonge est chez Freud le premier nom du
L’inconscient, «c’est le travailleur idéal» dit Jacques
fantasme : le proton pseudos (le premier mensonge)
Lacan. 1 En effet, nous pouvons déduire de la lecture
des hystériques 5. Mais c’est dans la «Psychogenèse
de l’introduction du chapitre VI de «L’interprétation
d’un cas d’homosexualité féminine» 6 que Freud
des rêves» 2 sur le «travail du rêve» que
conçoit pour la première fois la notion de rêve
l’inconscient est effectivement un «travailleur»,
menteur.
j’ajouterai «un travailleur-interprète», c’est-à-dire un
travailleur dont la fonction principale est L’inconscient produit des (men) songes
d’interpréter.
Voici ce qu’en dit Freud : «Les pensées du rêve et le N’est-ce pas une stratégie beaucoup plus générale
contenu du rêve nous apparaissent comme deux que d’employer le mentir vrai (comme le disait
exposés des mêmes faits en deux langues Aragon) pour contourner le réel de l’objet ? Ce n’est
différentes ; ou mieux, le contenu du rêve nous pas par hasard que pour traduire en français la
apparaît comme une transcription (Übertragung) des Verleugnung freudienne, Lacan a préféré le mot de
pensées du rêve, dans un autre mode d’expression, démenti à celui de déni 7. Quand l’inconscient
dont nous ne pourrons connaître les signes et les interprète père-versement, il ment. Il ment d’autant
règles que quand nous aurons comparé la traduction plus que la vérité, par sa dimension de réel, est
et l’original. [.] Le contenu du rêve nous est donné impossible à dire. Sans compter qu’ayant de surcroît
sous forme d’hiéroglyphes, dont les signes doivent une structure de fiction, elle, la vérité est sœur du
être successivement traduits (übertragen) dans la mensonge. C’est donc par le mensonge que le
langue des pensées du rêve.» 3 pervers dément la vérité.
Ce qu’on peut dire à partir de ce texte c’est non pas Je vais illustrer par un exemple clinique, la stratégie
que l’analyste est là pour interpréter ce qui se dit d’un sujet où l’inconscient opère homosexuel (ment)
dans une langue inconnue du sujet mais que, du fait pour (dé) mentir la castration et l’inexistence de
même du procédé analytique de l’association libre, il l’Autre.
s’avère que le contenu manifeste du rêve et son
contenu latent sont deux versions du même texte en
deux langues différentes. Soit que le procédé
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de s’habiller avec une djellaba et de se maquiller le version du Père, disait Lacan, ne se figurerait que de
visage. En ces occasions, il arrivait souvent que les Père-version» 9.
marchands fassent des compliments au père d’avoir Nous voyons donc dans ce cas, comment
une si «belle fille». Dans ces cas le père ne disait l’inconscient interprète le symptôme du sujet en le
rien pour détromper l’interlocuteur, B. se rendant situant d’abord dans le champ de la jouissance de
compte combien son père trouvait un malin plaisir à l’Autre paternel dans le rêve du homard ; à la fin de
ce jeu-là. son parcours d’analyse avec moi, le sujet commence
À plusieurs reprises B. a présenté à son père des seulement à le situer dans son fantasme.
amis homosexuels. Ces amis étaient toujours très C’est au moment même où ce mouvement de
bien reçus par son père qui insistait pour qu’ils bascule pouvait enfin s’opérer (ce qui semble
reviennent chez lui. annoncer le rêve de la chasse à l’homme dans lequel
le sujet passe de la position de chasseur à celle de
Laïos, le père-vers chassé, position d’objet pour l’Autre) que le passage
à l’acte intervient. C’est alors la traversée sauvage
Ces éléments que B. a pu retrouver par du fantasme qui lui permet de trouver dans sa
remémoration l’ont donc conduit à une construction nouvelle analyste La femme qui n’existe pas.
selon laquelle son homosexualité répondait à une La femme est donc paradoxalement ce qui permet au
jouissance homosexuelle du père qui se réalisait par sujet de démentir en même temps la castration et
son intermédiaire. Bref, disait B., je suis devenu l’inexistence de l’Autre sexe.
l’homosexuel que mon père n’a pas réussi à être.
C’est ainsi que B. a mis en cause la version 1. LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1973, p. 26.
2. FREUD S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, chap. VI, p. 241.
freudienne du mythe d’Œdipe en transformant le pp. 241-242.
mythe grec selon une vraie père-version : pour B. la 3. LACAN J., «L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis
Freud», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 493.
vraie raison qui a conduit Jocaste à éloigner Œdipe 4. FREUD S., «Esquisse d’une psychologie scientifique», La naissance de la
de son père Laïos était d’éviter à son fils d’être psychanalyse, Paris, PUF, 1969, pp. 363-369.
5. FREUD S., «Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine»,
l’objet des tendances homosexuelles incestueuses du Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 264.
père. 8 6. LAPLANCHE J. et PONTALIS J.-B., «Déni (-de la réalité), Vocabulaire de
la psychanalyse, Paris, PUF, 1967, p. 115.
8. GRIMAL P., «Laïos», Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine,
Le chasseur chassé Paris, PUF, 1969, p. 248. Dans cet article du Dictionnaire, l’auteur rend compte
d’une version mythique du meurtre de Laïos par Œdipe dont la cause serait la
rivalité du père et du fils pour l’amour du même jeune homme, Chrysippos.
Ce fantasme de B. a trouvé une expression quasi Dans ce même mythe, on attribue à Laïos l’invention de l’homosexualité.
directe dans un rêve où il se trouvait en position de 9. LACAN J., «L’Éveil du printemps», Ornicar ? n°39, Paris, Navarin, 1986,
p. 7.
proie, poursuivi par une vraie armée de chasseurs
avec des chiens féroces. Cette chasse-poursuite dont
il était l’objet se passait dans les terrains marécageux La femme aux dépouilles
appartenant à une sorte de comte Zaroff qui voulait Marie-José Asnoun
absolument avoir sa peau. Ce rêve annonçait chez B.
un renversement du transfert où, à la confiance qui Nous nous attacherons, à partir d’un cas, à présenter
régnait jusqu’alors, s’était substitué une franche le couple que la jouissance fait avec le semblant. 1
hostilité contre son analyste. Quelque chose comme Véra vient me consulter sur l’indication d’un
la transformation de la question du «Che vuoi ?» en psychiatre qui l’encourage, après l’avoir reçue un
«Que me veut-il ?». certain temps, à rencontrer un psychanalyste. Elle est
À la suite de ce rêve, B. a décidé de changer triste, tristesse qui peut se transformer en une inertie
d’analyste malgré mon opposition. Il a choisi de majeure. Elle est triste, me dit-elle, depuis la mort de
poursuivre son analyse avec une femme et pas sa mère, soit depuis de nombreuses années. Cette
n’importe laquelle. Cette analyste avait été son tristesse, repère-t-elle, du moins selon l’énoncé de
médecin-chef dans l’un des services hospitaliers où l’Autre maternel, est présente depuis son enfance.
B. avait fait un stage comme interne en psychiatrie. Elle apparaît d’une part, si vous me permettez
Pendant cette période où il avait été son stagiaire, il l’expression, par l’apparition de sa mère, et d’autre
l’avait souvent décrite comme «femme phallique» part, par sa disparition. Ce sujet se présente
ou «maîtresse-femme», non sans admiration. Bref, entièrement soumis au ravage, qu’il désignera
pour lui, il était évident qu’elle faisait l’homme. comme un ravage maternel. Son monde est un
Autrement dit, elle lui servait d’ersatz de l’Autre non monde où les formes et les symboles sont écrasés.
barré. C’est ce qu’à mon sens confirme pour ce cas Elle désigne un dommage dont une part est
le diagnostic de perversion : «La femme comme impensable. Elle déplie la douleur et la dévastation
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de ses intérêts. Nous rencontrons des phénomènes enfants en danger de mort, lui sera attribué. Puis elle
qui oscillent entre le deuil et la mélancolie. D’une est séparée de ses parents, lors de ses deux ans et
part, elle évoque des sentiments d’indignité : «fuir la demi, qu’elle retrouve deux à trois ans plus tard. Elle
responsabilité, ne pas être à la hauteur de ma énonce déjà ici une confusion qui est récurrente
responsabilité» ; et d’autre part, un ravage du deuil durant tout son récit.
qui la soustrait à tout ce qui faisait son intérêt, soit Son retour est effectué avant la fin de la guerre,
l’objet maternel. malgré un danger mortel certain, sur l’exigence
La dimension du sacrifice est très prégnante. Sa maternelle qui ne se remet pas de la mort, à sa
mère restera l’objet unique, investi dans le fantasme, naissance, de son second enfant, un fils. Elle en
voire même dans la réalité. Cette perte d’objet conservera le cadavre sous son lit quelques
marque réellement et considérablement sa vie, sous semaines. Selon notre sujet, sa mère veut combler un
une formule proche de la certitude : «on la vide et la réduit à un objet déchet sous les espèces,
dépouille». d’une part, d’un enfant mort : «Elle me voulait pour
Ce sera un grand moment des entretiens jusqu’à un me donner non pas son amour mais l’amour à
tournant où l’objet est marqué d’indignité. L’Autre l’enfant mort, ou encore, je n’étais pas reconnue
trompeur indique au sujet qu’il a été trompé. Ici pour ce que j’étais mais pour quelqu’un qui
apparaît la figure d’un Autre féroce et aussi bien n’existait pas», et d’autre part, «d’un enfant trouvé
l’éventualité inacceptable et rejetée de s’être trompé dans la poubelle.» Cette formule est l’explication
car, si l’Autre est barré, le sujet est confronté à un maternelle pour lui signifier sa présence au sein de
manque. Je la cite : «Enlever ma mère de son sa famille. Ce retour inscrit une étrangeté. Sa mère
piédestal, ça ne me plaît pas parce que cela voudrait est une étrangère qu’elle appelle «Madame».
dire que je me suis trompée.» Elle décline ensuite les
énoncés suivants : «j’ai été trompée, elle m’a Entre deuil et mélancolie ou la pente au sacrifice
trompée».
Nous nous attacherons à présenter les trois temps qui Pendant ce premier temps, sa tristesse s’exprime par
marquent les entretiens : sa faute et sa culpabilité, un sentiment d’abandon maternel qui la livre «au
une version fantasmatique du sujet comme produit ; dépouillement». L’analyste aura pour tâche de se
sa position entre deuil et mélancolie, le refus du faire poinçon pour limiter cette pente au sacrifice.
manque-à-avoir ; les ébranlements du sujet et/ou la Elle est antiquaire et a pour constante de se livrer à
haine des semblants. des escrocs qui la dépouillent soit des objets, soit du
produit financier des objets.
La faute, celle de n’être pas un garçon La première mise en ordre symbolique affectera
scrupuleusement la mise en ordre des livres
Avant de venir consulter un psychanalyste pour sa d’écritures de son magasin qui introduit un lâchage
tristesse qui la rend inerte, elle est allée consulter un des escrocs. L’analyste secrétaire surgit ici. Cette
psychiatre qui lui a ensuite indiqué un désorganisation est proche d’un appel au père, sous
psychanalyste. De ce premier travail de deux ans, les espèces du mari qui n’y répond pas. Sa seule
elle ne me dira rien si ce n’est la même immobilité injonction est la tenue des livres ! Non seulement il
dans sa vie. Elle explique sa discrétion par n’y répond pas, mais est parmi les escrocs, d’une
l’amnésie, amnésie qui frappe aussi bien le part, en ne participant pas aux frais de la maison et
déroulement de son histoire. Ce n’est pas un sujet d’autre part, en encaissant la pension d’indemnité de
qui se prête «à la loi d’airain de l’association libre» 2 guerre de son épouse, arguant que, sans cette
mais plutôt un sujet qui veut que l’Autre lui dise. dernière, il ferait faillite ! «Être dépouillée» est le
Elle évoque immédiatement, non sans tristesse, le fantasme maternel qu’elle attribue à la jouissance
traumatisme causé par la mort de sa mère il y a plus masculine. Il habille sa propre impuissance,
de dix ans et la culpabilité qui s’ensuivit. Elle s’était particulièrement professionnelle, justifiée par
disputée la veille de sa mort avec elle et s’imputait la l’impératif suivant : «ne pas produire pour ne pas
cause de sa mort : «je me suis sentie responsable de être dépouillée». Ce fantasme dévalorise son mari, le
sa mort». père de notre sujet, auquel elle ne donne aucune
Les signifiants «perte» et «disparition» sont le départ place libidinale. Notre sujet devient cet «être
des coordonnées de l’histoire de ce sujet. Tout dépouillé». C’est sa relation essentielle à l’Autre
d’abord, elle naît prématurée, au début de la seconde qu’elle explique par «son laisser tomber» qui
guerre mondiale. Il est dit qu’elle a une chance sur équivaut à un «être grugé» (dixit) de ses parents.
cent de vivre. Pour souligner et conjurer cette Elle en a une signification singulière, soit un mot
marque mortelle, un prénom destiné, selon elle, aux
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guttural qui vient de la gorge et qui lui est resté «à à l’éducation de ses enfants. Bien que mariée et
travers de la gorge» ! mère de famille, elle est sous le joug maternel et vit
Toute sa vie est marquée soit de l’étrangeté, soit de pratiquement avec elle. Elle finit par «être la fidèle
l’affadissement. Elle se marie «raisonnablement», image de sa mère qui en fait sa copie».
tardivement, selon elle, du fait de l’empêchement Elle m’habillait comme elle, «j’étais son double».
maternel, et a deux enfants. Elle a une préférence À la mort de celle-ci, elle essaie d’attribuer les
pour son fils aîné, seule exception à la jouissance du formules maternelles blessantes à la particularité
dépouillement. Sa fille, elle, n’en est pas exclue. d’une langue. Elle apprend le yiddish qui ne lui livre
L’accablement s’amplifie depuis la mort de sa mère, ni la langue de l’Autre, ni la jouissance de lalangue.
seul rempart contre la férocité de l’Autre qui, soit la Le désinvestissement pour le monde extérieur
calomnie, soit est un ennemi dangereux. La s’ancre. Elle exprime la douleur «d’avoir perdu son
calomnie l’a empêchée d’épouser l’homme qu’elle ombre». Peut-on considérer ici que le sujet est
aimait. Ce moment est vécu comme «un lâchage par identifié à l’autre perdu ? Elle affirme être l’ombre
le père qui la laisse se débrouiller avec sa mère». de sa mère et être au bord du vide. Saisit-elle plutôt
L’Autre, s’il n’est pas le «même religieux», malgré que «l’ombre c’est du semblant» ? Saisit-elle ainsi
des expériences réelles qui objectent à cette l’inconsistance maternelle, la «formation imaginaire,
croyance, est un criminel qui veut la rayer du variable» ? 3 Elle répète la formule «je suis dans le
monde. Elle a longtemps cherché à être «anonyme et brouillard parce qu’abandonnée». La dépression
non marquée». s’accentue et correspond au moment où son actuelle
En ce point, elle s’absente pour revenir, sur la associée lui annonce «son long départ pour les États-
sollicitation de l’analyste. C’est un sujet revendicatif Unis». Chaque séparation est vécue comme un
qui se présente. Elle veut le savoir de l’analyste et laisser tomber, un brouillage du monde.
exige un livre de Freud. Elle s’emparera, à la grande
surprise de l’analyste, de L’inconscient, en Les ébranlements du sujet et le refus des semblants
collection Que sais-je ? Elle reprend les séances,
satisfaite et mieux disposée à une relative Les ébranlements présentent à la fois l’indice d’une
association libre. Elle décrit lors de son enfance des division du sujet et/ou la tentative d’une
phénomènes de déréalisation tels «être hors de sa reconstruction du monde. Elle nie tout semblant et
tête, hors de son corps.» Son corps est là mais pas insiste sur l’avoir ou l’avoir pas. Véra ne conçoit pas
son esprit. Elle entend la moitié des choses, d’être en dette, nulle trace jusqu’alors de la dette
expérience qu’elle éprouve pour la première fois, symbolique par l’inscription du sujet dans l’ordre du
lors de sa clandestinité, à la célébration d’une messe langage. Elle fait le choix de la dépouille, le choix
catholique, puis très souvent au cours de sa vie. Elle de l’ombre au détriment de la dette, une des figures
se sent dédoublée au mariage de sa fille, et se vit en du phallus imaginaire. 4 Elle note que tous lui
danger. Elle craint pour sa vie ou la vie de l’autre, reprochent son attachement à l’argent, seule valeur
car dit-elle «je peux être violente quand je m’oublie imaginaire du phallus et source essentielle de conflit.
I» L’Autre décideur la dépossède de son être. Elle L’argent est ce qui oriente son rapport à l’Autre.
dit que le message de l’Autre est «comminatoire» La L’Autre soit lui en soutire, soit, via cet objet, est
séance suivante, elle insiste pour m’expliquer que ça indexé du manque (soit il en manque, soit n’en jouit
signifie qu’il est menaçant toujours. pas bien, etc.). Elle déclare «qu’il faut faire avec ce
Le moment de bascule qui inscrit un avant et un qu’on a et pas faire avec ce qu’on n’a pas». Cette
après est la rencontre en Hongrie avec sa grand-mère expression vaut aussi pour le savoir. La dimension
maternelle et deux de ses oncles. Elle dit avoir entre du semblant est ici rejetée. Cette sentence lui
huit et dix ans. C’est un moment qui transforme le empêche toute affaire, car Véra retient l’argent
monde en un «épais brouillard», moment où elle voit contrairement au temps qu’elle estime entièrement
sa mère ravalée, par sa famille, à une figure de pris par sa mère. La perte de l’ombre revient
mendiante : «elle perd pied». Pour elle commencent accompagnée de regrets. Ils s’assortissent d’une
le refus du savoir et les difficultés scolaires. Elle restauration de son père. Limage est moins aplatie.
apprend les langues, loin de sa mère. Elle envisage Sa mère se révèle dépressive dès sa naissance. Elle
de se fixer en Angleterre, mais se soumet à dit qu’elle était «craintive et obscurantiste». De
l’impératif maternel de retour. Elle s’opposera protectrice, elle devient menaçante. Elle décrit des
uniquement au choix professionnel et ne sera pas situations où sa mère a des réponses inadéquates,
professeur de langue. Elle devient totalement l’objet soit celle de la mettre en danger de mort, ou celle
de sa mère qui dirige toute sa vie, de son habillement d’être persécutée par le fait qu’on soigne sa fille
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aînée, soit notre sujet, à sa naissance. Pour sa mère, conjuguant leur mystère, en le nouant dans les
ce sont des signes de moquerie ! symboles de la procréation et de la mort» 6 ; et
Elle décrit «une mère dépressive qui se couchait là d’autre part, un barrage à toute question quant à son
où maintenant elle est elle-même déprimée debout». désir, selon la proposition de J.-A. Miller que «la
Une dissymétrie se présente. Elle évoque la conjonction du désir et de l’avoir comporte que, par
possibilité de s’être trompée et d’avoir été trompée. la phase la plus profonde de son économie
Le repli de sa mère l’a coupée du monde. L’Autre subjective, une femme est un sujet qui n’a pas, et
apparaît défaillant et vampirisant, particulièrement que son désir est marqué par ce n’avoir pas.» Ce
vampirisant le temps qu’elle «n’a pas choisi de n’avoir pas n’aboutit pas à l’effort d’être à la place
perdre». Elle avoue un énoncé maternel sans appel. de ce je n’ai pas. Elle semble être une «dépouille»,
L’attribution maternelle de golem, attribution qu’elle au sens d’un butin, du bien le plus précieux pour
partage avec son père, la terrifie. Effectivement elle l’Autre. Elle semble se proposer comme le bien
l’a prise à la lettre, pour s’identifier à une matière suprême, l’avoir sexuel. Sa mascarade réside en
informe, néanmoins un être stupide à qui manque la cette dépouille, dépouille qui n’est pas sans rappeler
parole. Elle dit qu’elle prenait cette «injure» pour de le frère mort, phallus supposé de la mère. Elle fait le
l’argent comptant ! choix de cette enveloppe pour voiler son propre vide
Elle se dit démolie, d’une part par le rejet maternel de sujet. Son hostilité aux semblants se manifeste
de la fonction paternelle, et d’autre part par la dans son usage de la dépouille, dans l’avoir réduit à
déformation de la vérité, soit le délire supposé de la une dépouille, sa version spéciale de l’avidité
mère : «Elle disait que je ressemblais à mon père ; féminine. Par cette identification, notre sujet
j’étais droite comme un arbre et plus elle accablait témoigne du ravage maternel, de l’imputation faite à
mon père, plus je me courbais jusqu’à être à terre.» la mère de la castration comme agent.
Elle relate également la dissimulation, mode de La question est ici celle de «l’assomption sexuelle
relation à sa mère pour «éviter de se faire jeter» donnée comme difficile». Nous constatons que ce
(exit), qui interroge quant à sa position subjective, sujet brouille les souvenirs, les images. Il efface,
soit, qui «est typique de la névrose obsessionnelle [.] sous les espèces de la dépouille, parure qui renvoie,
l’idéalisation du déchet comme tel, jusqu’au point via la «mère mendiante», à la découverte de la
où sa position subjective peut se situer dans castration de la mère, il efface «le moins, la
l’exquise jouissance de " se faire jeter ".» 5 Cette soustraction qui rôde, hante cette assomption».
ébauche de rectification lui fait conclure que tout est
1. MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «De la nature des semblants»
à remettre en question, soit que «la parole de sa mère (1991-92) (inédit), enseignement prononcé dans le cadre du Département de
n’est pas parole d’évangile et qu’elle doit voir par Psychanalyse de Paris VIIII leçon du 5 février 1992. «La jouissance peut ne
pas faire plaisir.[…]Le témoignage extrême de ce qui peut se sentir de la
elle-même». Elle souligne son rapport d’aliénation à jouissance prend plutôt la forme d’un certain retour à soi, d’un reprendre ses
l’Autre. Elle tente quelques questions ou réponses – esprits, après avoir été d’un côté où, même pour y avoir été, on ne peut pas dire
" j’y suis ".»
c’est ce qui est à décider – : «Je ne sais pas qui je 2. COTTET S. «La belle inertie». Ornicar ? n°32, Paris, Navarin, 1985, p. 79.
suis, je ne sais pas ce que je vaux !» Elle s’étonne, 3. MILLER J.-A., /oc. cit.
4. Ibid., leçon du 20 mai 1992.
ce qui est une modalité nouvelle de pensée chez ce 5. COTTET S., op. cit., p. 80
sujet, que si autoritaire, elle se soit laissée écrasée 6. LACAN J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 549.
par sa mère. Le rapport à l’Autre serait moins 7. MILLER J.-A., leçon du 12 février 1992, op. cit.
marqué par la certitude ? Tout le déroulement de ces 8. Ibid., leçon du 17 juin 1992.
entretiens est ponctué par l’apparition puis la
disparition de ce sujet. Sa tristesse est fonction du
vampirisme maternel. C’est une fille dépressive en
raison du vampirisme maternel. Son «pompage
d’être» réduit toute sa question au niveau de l’avoir,
quand la question est de l’être. Nous pouvons noter
d’une part, une oscillation entre l’ébauche «[...] pour
le sujet [de] la question de son existence, non pas
sous l’espèce de l’angoisse qu’elle suscite au niveau
du moi et qui n’est qu’un élément de son cortège,
mais en tant que question articulée : " Que suis-je
là ? ", concernant son sexe et sa contingence dans
l’être, à savoir qu’il est homme ou femme d’une
part, d’autre part qu’il pourrait n’être pas, les deux
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plus anciens, a eu le désavantage d’évoquer à leur Dans cet esprit, toute une série de travaux se sont
propos une mystérieuse organicité, à ce jour toujours développés autour de la question du symptôme dit
non élucidée 4 à partir de quoi un «phénomène «fuite des idées», qui, lui, était donné comme un
élémentaire» dans le sens rappelé plus haut était trouble du cours des représentations mentales,
difficile à dégager. Les patients, selon cette autrement dit, des rapports entre le sujet et le
perspective, ne pouvaient témoigner que de leur signifiant.
«fond mental», comme disait déjà J.P. Falret. Selon Ces travaux se laissent assez commodément
cette vision des choses, le mélancolique ne ferait regrouper sous la notion de troubles de la
rien d’autre que de manifester son affliction, le temporalité, et je vais essayer de montrer, en passant
maniaque exhiberait son excitation ou sa jovialité rapidement en revue, les plus intéressants d’entre
pycnique, les sujets se trouvant dans les intervalles eux, quel parti on peut en tirer.
libres excipant en revanche de la normalité de leur
humeur, bref l’affectif gouvernerait les
manifestations délirantes, et comme le disent les Fuite des idées et manque d’un signifiant
réductionnistes en leur rude langage, tous ordonnateur
«soutiendraient l’hypothèse» biologique, génétique,
etc. d’une organicité sans reste de la PMD, en dépit Notre rapide parcours nous fera tout d’abord repérer
des résultats quelque peu aléatoires des traitements un certain nombre d’aspects saillants des débats
qui en découlent. autour de la question de la fuite des idées qui
Déjà Emminghaus, à la fin du XIXe siècle, dans s’instaure à partir de la fin du XIX siècle,
l’ambiance scientifique de la «mythologie cérébrale» majoritairement dans le domaine germanophone.
avait tenté de dégager, sous le terme hyperalgésie L’intérêt pour la fuite des idées semble avoir été
(rejoint en cela par Krafft-Ebing, qui préférait corrélatif de la mise en évidence d’un procédé qui
néanmoins le terme hyperesthésie, en rappelant permette au clinicien d’étudier froidement le
modestement que sa conception était avant tout phénomène sans se laisser étourdir par lui. On
descriptive), un symptôme affectif fondamental de la pouvait alors se demander quels mécanismes étaient
mélancolie : par suite d’une lésion du système en jeu : accélération, manque de contrôle, et dans ce
nerveux central, le patient serait «affligé plus dernier cas, quelle était la fonction qui normalement
facilement», cette affliction serait douloureuse, et les contrôle le flux de notre pensée ? Nous signalerons
troubles des représentations concomitants n’en simplement que l’étude empirique montre, dès
seraient que la conséquence. Un certain nombre Aschaffenbuch 6 introducteur du test d’associations
d’auteurs ont ainsi tenté de s’appuyer sur l’idée d’idées en psychiatrie (sur les conseils d’un patient
qu’une certaine continuité de ces troubles «affectifs» maniaque), une rapidité souvent relativement
serait une caractéristique de l’entrée dans la manie normale du débit, contrairement aux apparences 7.
ou dans la mélancolie, ce qui suffirait à les En revanche, la prévalence envahissante
distinguer, dès ce stade, de l’entrée dans la paranoïa, d’associations d’idées «externes» parasites peut aller
où le manque de continuité, le caractère «ondulant» jusqu’à 80% 8. L’idée tend donc à s’imposer,
(das Undulieren, selon le terme de Berze) des notamment chez les auteurs de sensibilité
troubles affectifs, la perplexité, etc., seraient de phénoménologiste, qu’il s’agirait avant tout dans la
règle, selon les auteurs mêmes qui, comme Specht manie d’un trouble de l’«organisation des
ou comme Marguliés, insistaient sur la présence de associations» provoquant un curieux «nivellement»
cette composante affective dans tous les troubles non hiérarchisé des associations possibles, plutôt que
psychotiques. Néanmoins, il est intéressant de noter d’impulsions verbales (Rededrang
que le caractère «affectif» des troubles de l’humeur d’Aschaffenbuch), d’un trouble psychomoteur, ou
était mis en doute par des auteurs comme le d’une dépravation du caractère (Wernicke).
wundtien Berze, qui remarquait, dans son ouvrage À partir de 1903, les débats vont se centrer sur le
sur le symptôme primaire de la paranoïa 5, que l’on rôle de certaines représentations ayant une valeur
pouvait tout de même se demander si le trouble de organisatrice du discours normal, permettant au sujet
l’humeur jovial (heiter) ou au contraire triste de ne pas «dérailler» (entgleisen), comme disent les
devaient vraiment être considérés comme des auteurs allemands, vers des associations d’idées sans
symptômes primaires, ou si au contraire ils n’étaient rapport avec la finalité principale du discours. C’est
pas déterminés par des modifications des semble-t-il Heilbronner 9 qui introduira cette
associations d’idées dans le cas de la manie, et leur question dans le débat. Il pensait qu’il fallait
inhibition dans le cas de la dépression. transporter la «théorie du nivellement» proposée par
Wernicke du domaine du caractère à celui de
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l’intelligence. Ce qui manque, chez le maniaque, particulier, mais qu’on ne peut ignorer» ; là encore,
estimait Heilbronner, est «un certain type de il y a, comme on le voit dans les propos des patients,
représentation qui régule le cours de la pensée». 10 une «forme d’organisation»16 particulière.
Le médecin et philosophe berlinois Hugo Liepmann, L’intentionnalisme de Hönigswald aura une
dans son ouvrage classique de 1904 Über influence décisive sur les travaux ultérieurs,
Ideenflucht 11, pense qu’il ne s’agit pas simplement notamment ceux de Binswanger (dans ses très
d’une question d’association d’idées entre elles ; ce poétiques articles de 1931 où il décrit l’«être-là festif
qui est présupposé dans la pensée ordonnée est la du maniaque»), Minkowski ou encore Imre
«liaison des liaisons», c’est-à-dire une représentation Hermann.
ordonnatrice, une «Obervorstellung» 12. Cette liaison Lorsque Lacan, en 1963, reprend cette question, il
des liaisons est selon lui normalement adossée sur insiste sur le fait que l’objet du désir, comme
l’attention, «la préférence opérée par l’attention de limitation de la chaîne signifiante, ne semble plus
certains contenus de pensée de préférence à jouer son rôle. L’objet a est alors défini comme un
d’autres» 13. Il estime que dans la fuite des idées, ce en deçà de l’intentionnalité, d’une façon qui nous
qui prévaut est une liaison en fonction de la semble à sa façon tenter de répondre à la question
contiguïté ou de la similitude, en fonction des règles posée par Liepmann sur l’arrêt de la fuite des idées.
mécaniques de «ce qui est le plus courant». Si on Dans l’état maniaque, remarquait Lacan, le sujet
arrive à fixer l’attention d’un maniaque, expliquait «n’est alors plus lesté par aucun a, ce qui le livre
Liepmann, sa fuite des idées doit pouvoir s arrêter 14. parfois sans aucune possibilité de liberté à la
Il est néanmoins contraint d’admettre qu’il ne peut métonymie infinie et ludique pure de la chaîne
entièrement subordonner la présence d’une signifiante» 17. Ce qui nous invite à étudier, cas par
«Obervorstellung» à un mécanisme attentionnel. cas, la façon dont, antérieurement, un coinçage de la
Cette «Obervorstellung» sera comprise chaîne signifiante a pu s’opérer, même si c’est par
différemment par le philosophe et médecin R. des moyens qui ne ressemblent qu’analogiquement à
Hönigswald (de Breslau), lié à la tradition néo- une réponse au manque de l’Autre par le manque du
kantienne et particulièrement à Natorp, dans son sujet (solution névrotique) : par exemple
célèbre ouvrage sur la psychologie de la pensée 15. d’oblitération d’un Autre absolu dont le sujet se fait
Pour lui, le «niveau psychologique» doit être saisi le garant sans faille.
comme intentionnalité, comme sens inaliénable, et
ne peut être réduit à un simple mécanisme : même La question de la «fuite des idées ordonnées»
dans le non-vouloir, ou même le «ne pas être voulu»,
il y a du Meinen (du vouloir-dire) ; même si ce n’est Wernicke semble avoir été un des premiers à décrire
pas voulu, c’est mien (mein), et ça a du sens des cas de fuite des idées où le «nivellement des
(Meinung). Et selon Hönigswald, c’est toujours de représentations n’est pas complet» 18, le sujet
quelque façon le cas dans la fuite des idées. arrivant à maintenir sa fuite des idées à l’intérieur
Dans son ouvrage intitulé La psychologie de la d’un certain horizon sémantique, réalisant de fait un
pensée, Hönigswald envisage le phénomène de la certain mode de stabilisation. Ce phénomène
«perte du fil» en séparant le point de vue clinique, fâcheusement méconnu des spécialistes
«psychologique» du point de vue «diagnostique». Il français, sera nommé par la suite «fuite des idées
différencie «perdre le fil» et l’«arrachage du fil» ; ce ordonnées», qui permet à Heilbronner de critiquer le
dernier phénomène suppose une perte de la caractère de tout ou rien (ou bien il y a des
conscience, alors que le premier permettrait encore à représentations de but, ou bien il n’y en a pas) des
la conscience de repérer la perte, et éventuellement conceptions courantes.
la retrouvaille. Même si perdre le fil n’est pas tout à À propos de la présence de «fuite des idées
fait la même chose que la fuite des idées, il y a une ordonnées» chez certains maniaques, Liepmann
coïncidence entre les deux dans l’apparente perte reste ferme sur ses positions : le vrai critère de la
d’un principe d’organisation. «De la même façon, «représentation hiérarchiquement supérieure
écrit Hönigswald, que dans la perte du fil (avec sa normale» ne peut être que l’attention ; dans les
conscience ordonnée de la perte du chemin, du autres cas, la fuite des idées maniaque n’est que
mauvais chemin pris et éventuellement de retrouver voilée ; la culture acquise précédemment n’est pas
son chemin) dans les troubles de comme nous le selon lui un facteur qui faciliterait cet équilibre
voyons également dans la fuite des idées ordonnées instable ; si certains maniaques produisent des séries
décrite par Wernicke – c’est celui qui souffre de associatives ordonnées, il s’agit, soit de séries qui
fuite des idées, ce qui domine également – un ordre ont été antérieurement mémorisées, soit
d’associations habituelles qui se maintiennent à
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avec l’aide de lois de parenté.» En fait, Hermann se l’atemporalité de l’acte intentionnel dirigé sur un
coule dans le moule conceptuel fourni par objet. En tant que tout vouloir-dire (Meinen) est un
Hönigswald ; ce dernier n’avait-il pas expliqué, vouloir-dire quelque chose, la relation à un objet est
comme nous l’avons vu, que, dans le cas de la fuite toujours donnée avec l’acte du vouloir-dire. Mais
des idées ordonnées, les patients ont conscience de cette relation est nécessairement intemporelle : c’est
ce qu’est une organisation d’ordre supérieur, tout en un «avoir voulu dire». Néanmoins cette unité du
pouvant en réaliser une application immédiate ; vécu du vouloir-dire ne peut manquer de se
qu’ils ont le sentiment de «perdre le fil», et qu’à développer et recevoir une place caractérisable de
défaut de contrôler chacune de leurs proférations, ils façon temporelle dans le temps transitif, même si le
font en somme des efforts désespérés pour maintenir temps immanent connaît ses fluctuations propres.
leurs associations à l’intérieur d’une certaine sphère. Une dialectique entre ces trois données est donc
Ainsi la création cantorienne lui apparaît-elle inévitable si l’on veut rendre compte de l’expérience
clairement comme le résultat de cet effort : proposer du vécu, qui vient singulièrement compliquer les
plusieurs types d’infinis, de façon à créer une réalité travaux expérimentaux par exemple. L’aspect le plus
d’ordre supérieur capable de contrôler la fuite des saillant, précise Hönigswald, est la «projection du
idées. temps de la présence», la «continuité du moi», cette
On retrouvera des échos de cette lecture de Cantor unité que tout sujet exige dans son vécu psychique, y
dans la Proposition de 1967 de Lacan 23, lorsqu’il compris dans le passé et dans l’avenir.
évoquera ce que le désir du psychanalyste se doit de Or ces distinctions ont été radicalisées par des
reprendre de l’épopée cantorienne : savoir faire de auteurs comme Straus ou Gebsattel, pour rendre
son non-savoir un cadre comparable à ce qu’ont été compte du vécu du temps dans les psychoses
les transfinis pour Cantor. Ce qui donne certes une maniaco-dépressives, en particulier lors des accès
coloration particulière à ce que Lacan dira à mélancoliques.
plusieurs reprises du caractère «maniaco-dépressif»
de la fin de la cure : le parallèle repose visiblement La distinction mort immanente à la vie versus mort
sur la mise en place d’une limitation de la chaîne transcendante à la vie chez V.E. von Gebsattel
signifiante, même si la construction de ce qui permet
la traversée du fantasme du névrosé ne peut uniment Erwin Straus 25, dans un célèbre article sur le vécu
être identifiée avec les caractéristiques de la temporel des dépressions endogènes, insiste sur
forclusion maniaque. l’idée que, dans les dépressions endogènes, le
désaccord entre ces deux types de temporalité est
Les deux types de temporalité selon Hönigswald particulièrement accentué. Le temps ralentit sa
marche, s’arrête même (le sentiment de damnation
Un autre aspect des conceptions de Hönigswald qui mélancolique devenant selon lui une «détermination
a été retenu par ses contemporains est sa distinction inéluctable par les actes du passé»). Il considère que
entre deux types de temporalité : le vécu immanent ce serait un résultat direct du trouble biologique,
et le vécu transitif (Erlebnisimmanente und consistant en une inhibition, et propose de
Erlebnistranseunte) 24. Le vécu transitif du temps rassembler sous ce qui deviendra par la suite la
désigne, explique-t-il, «la localisation du vécu et ses notion confuse de «ralentissement» les troubles de la
signes en extension, ce qui est mesurable dans le mélancolie, tout en montrant que, chez certains
temps. Elle précise le lieu du vécu comme un sujets, des phénomènes obsédants peuvent être une
événement entre autres» ; c’est le temporel en tant façon de forcer l’écoulement du temps.
qu’il vient préciser «la localisation temporelle du C’est de cette dernière remarque que part Gebsattel,
vécu», c’est I «objectif mesurable». Au contraire, le en rappelant d’ailleurs que nombre d’auteurs
vécu immanent désigne un rapport au temps (Bonhiffer, Heilbronner, Kraepelin, Reiss, Freud,
différent, le «temporel dans le vécu» – nous sommes etc.) avaient évoqué cet aspect. Il introduit sa propre
très proches de ce que décrira E. Minkowski en contribution par l’évocation d’un cas d’une jeune
termes bergsoniens ; c’est en somme le sentiment fille présentant une mélancolie endogène, qui évolua
subjectif, immanent, de la durée. Or, précise par la suite en un état mixte, et guérit après quatorze
Hönigswald, la psychologie de la pensée consiste mois d’hospitalisation. Elle présentait un sentiment
précisément à réfléchir sur le temps psychologique, d’angoisse se rapportant au temps, se sentait forcée
à travers le «temps de la présence», avec toutes ses de se dire sans discontinuer que le temps passait, ou
métamorphoses ; il faut alors mettre en rapport de garder à l’esprit le mot «passé». Chaque activité
temps immanent et temps transitif en une unité de devait ainsi se voir qualifiée d’une indication de
vécu. Ceci est réalisé paradoxalement dans durée, et elle avait le sentiment d’être bousculée en
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tout. L’idée d’un projet non déterminé dans le temps caricature de la mort immanente, c’est un «produit
devait immédiatement être suivie d’une indication artificiel», de la même façon que le temps objectif
de durée. «Quand les autres parlent, je ne puis pas pensé. La question de la représentation de cette mort
les comprendre, ou plutôt je les comprends par la est un problème en soi, note Gebsattel, elle a été
raison, mais à vrai dire je n’arrive pas à comprendre représentée anciennement comme le résultat de la
comment ils peuvent parler si calmement sans se Chute originelle, elle fait sortir la mort de son
dire constamment : maintenant je parle, cela dure immanence, en fait une force objective qui détruit la
tant et tant de temps, puis je ferai cela et cela, et cela vie, dont elle n’est plus la garantie de sa réalisation,
durera soixante ans, ensuite je mourrai, d’autres mais la «négation, destruction et anéantissement». Il
viendront après, puis d’autres encore, ils vivront est probable qu’originellement, suppose Gebsattel,
aussi longtemps, à peu de choses près, que moi, ils cette figure de la mort ait surgi comme une
mangeront et dormiront comme moi et cela inhibition de la sphère vitale ; quoi qu’il en soit,
continuera ainsi, sans aucun sens, pendant des aucun humain n’y échappe.
milliers et des milliers d’années.» 26 Cette Dans le cas de la mélancolie endogène, c’est, estime
compulsion à penser au temps se rapportait à des Gebsattel, une inhibition de nature biologique qui
espaces temporels de plus en plus ténus, se plaignait- vient provoquer cette angoisse devant la mort. Dans
elle ; l’ensemble déterminait des idées de suicide. En le cas de sa patiente, estime-t-il, le caractère fuyant
outre, cette patiente avait une appréhension du temps et son écoulement incontrôlable est à
particulière de la mort, se disant avec terreur qu’à rapporter à l’«intériorisation constante de cette mort
chaque mouvement, la distance de la mort exogène à la vie» 28. La fuite insupportable du temps
s’amenuisait. est à rapporter implicitement au retour incontrôlable
Pour comprendre ce cas et d’autres semblables, de la mort. Tout événement extérieur acquiert pour
explique Gebsattel, selon la méthode «constructive- elle ce sens temporel d’un retour de la mort. «C’est
génétique» qu’il recommande, il faut saisir pourquoi en définitive l’impuissance, expérimentée dans
pour cette patiente la mort devient le concept même l’inhibition vitale, à réaliser la mort immanente, qui
de l’écoulement du temps. Pour cela, il importe de explique la toute-puissance et l’ubiquité de la mort
distinguer deux types de mort : une mort immanente extérieure dans son sentiment de la vie» 29, en un
à la vie et une mort transcendante à la vie. Il existe, véritable effet de «retour dans le réel», comme dira
explique-t-il 27, «une relation constante à la mort plus tard Lacan. Les impulsions suicides sont des
même chez les gens en bonne santé, de la même tentatives de mettre fin à ce qui est insupportable
façon que nous avons une relation constante au dans sa situation, des tentatives de la «pacifier». Elle
temps. Mais cette relation n’est pas une relation s’imagine qu’«elle ne sera pas vraiment morte
consciente. Tant que nous vivons une vie active et lorsqu’elle sera morte», mais que cela pourrait la
productive, nous ne pensons pas particulièrement à guérir. Comment comprendre cette affirmation,
la mort. Mais nous la vivons tout de même. La mort demande Gebsattel ? Elle est, en tant que
est immanente à notre vie tout entière. Toute notre mélancolique, «déjà finie» (schon am Ende).
vie est placée sous la devise «Meurs et deviens». Le Quoique vivante physiologiquement, elle est morte
devenir est également toujours par essence une mort dans le sens de sa tendance au devenir (Werdedrang
partielle. «Nous renonçons toujours à une «place-de- et de la réalisation de soi. Le sens de ce désir de
vie» (Lebensstelle) pour progresser. Une œuvre suicide, estime Gebsattel, est celui d’une restitution
accomplie est toujours aussi un morceau de vie de la mort immanente dont elle a été dépossédée ;
parvenu à sa conclusion. Dans un amour réalisé, c’est donc en fait un désir de vivre. Pour le dire en
nous enterrons toujours un morceau de vie, qui ne une formule : «C’est une tendance à la réalisation
revient jamais», écrit Gebsattel qui cite l’ouvrage de exogène de la mort immanente à la vie.» 30 Or c’est
Feuerbach, Mort et immortalité. une contradiction dans les termes, car la mort
Néanmoins, la particularité de cette mort immanente immanente ne peut être que vécue, et non pas
est qu’elle ne vient jamais à la rencontre de la vie, réalisée, puisqu’elle ne fait que sous-tendre la vie.
mais qu’elle la sous-tend. «La vie est construite Pour cette raison la patiente est inhibée à commettre
autour de la mort, une mort qui est immanente à ce geste, mouvement qui se répète sans cesse dans
cette enveloppe ; lorsque celle-ci est parvenue à son les compulsions dont elle fait état.
terme, la mort l’absorbe à son tour.» Au contraire, la
mort transcendante vient à la rencontre de la vie
comme une force extérieure, elle vient de l’extérieur
pour la détruire. C’est une mort consciente,
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Première et seconde mort, et retour à la question de séparation d’avec le signifiant – et nous sommes
la séparation forcés de faire ici le lien avec la fameuse question de
la fuite des idées ordonnées de Wernicke. Celle
Si d’une certaine façon Lacan semble trancher par d’une réinscription paradoxale dans un signifiant
ces diverses notations sur la question de la idéal dans le cas de sujets maniaco-dépressifs –
«subduction dans le temps» (Minkowski) initiée par pensons aux différentes formes d’infini de Cantor –
la controverse opposant d’un côté Wernicke, de n’en constitue pas une figure des moins
l’autre Aschaffenburg et Liepmann au tournant du étonnantes22. Hermann, non seulement Cantor était
siècle, on peut penser qu’il n’a pas été insensible à la particulièrement «chaleureux», mais encore les
dichotomie hönigswaldienne des deux modes de diagnostics posés à la Clinique de Halle en 1904,
temporalité immanente et transitive et à ses 1907-08, 1911-12 et 1917-18 font état à son propos
développements chez Straus et Gebsattel. de psychose maniaco-dépressive et de phases aiguës
En effet, les développements consacrés par Lacan à de manie. Hermann considère que les concepts
la première et la seconde mort peuvent visiblement cantoriens de continu, d’ordre et de type d’ordre sont
être envisagés comme des tentatives d’élaboration similaires à la problématique typique de la fuite des
de cette distinction phénoménologique. Mais elles idées ordonnées (nivellement des ordonnancements,
sont bien plus radicales et trouvent une application apparition de nouveaux principes d’ordre, perte du
plus générale que dans la seule problématique fil, c’est-à-dire de la continuité de la pensée). Nous
mélancolique. n’évoquerons pas ici les aspects «paranoïaques» de
De la même façon qu’Antigone, après la décision de Cantor, nullement incompatibles avec la
Créon, est attachée de façon acharnée au cadavre de construction ensembliste.
son frère sans sépulture (sur un mode que Lacan,
dans le Séminaire L’éthique, épingle de la 1. Voir à ce propos notre mise au point : «De quoi les phénomènes
élémentaires psychotiques sont-ils le signe ?», Psychose unique, ouvrage
préposition grecque méta, qu’utilise répétitivement collectif, Masson éd., 1991.
Antigone pour marquer que jamais elle ne pourra se 2. Ey H., Études psychiatriques (1954), vol III, p. 52.
3. Sur ce dernier aspect, voir notre postface à Les souffrances d’un enfant, C.E
séparer du cadavre de son frère), de la même façon, MEYER, Paris, éd. Anthropos, 1996.
Hamlet, après le suicide d’Ophélie, poursuivra avec 4. Voir à ce propos notre rapport pour le Directoire de l’ECF Impact actuel des
neurosciences sur la psychanalyse, septembre 1996.
acharnement son destin un temps arrêté par ses 5. BERZE J. Über das Primärsymptom der Paranoïa (1903), Verlag, von Carl
hésitations, de même le Marquis de Sade s’acharne à Marhold, Halle.
6. ASCHAFFENBURG, Die Ideenflucht. Psychologische Arbeiten, Bd IV, Heft
représenter ses héros comme de purs objets, 2, 1902.
exécutants d’un être suprême en méchanceté, et 7. Cette donnée a été constamment confirmée depuis, ce qui n’empêche pas des
auteurs récents de parler encore, quelque peu mécaniquement, d’«accélération
ordonnera qu’à sa mort sa tombe soit anonyme, et maniaque».
même introuvable, se préparant une seconde mort 8. Selon ISSERLIN, Psychologische Unersuchungen über Manischdépressive
Psychosen, Monatschrift für Psychiatrie und Neurologie, 1907, XXII, qui note
au-delà de la mort prescrite par le signifiant. Comme une proportion inverse d’associations externes et internes entre mélancolie et
Antigone, qui se situe ektos atas, d’emblée manie.
9 Heilbronner, Über epileptische Manie nebst Bemerkungen zur Ideenflucht,
condamnée à la catastrophe dès le début de la pièce, Monatschrift fur Psychiatrie und Neurologie, 1903, Heft 4.
le héros sadien cherche à infliger une seconde mort à 10. HEILBRONNER définit de la façon suivante la fuite des idées : «Une suite
de représentations dans laquelle les éléments qui se suivent sont liés par des
la nature, notation qui rejoint le délire mélancolique, affinités internes, alors que la possibilité d’évoquer une affinité associative
où le sujet expliquant qu’il est déjà mort et donc déjà directe d’éléments alignés dans la chaîne associative disparaît.»
11. LIEPMANN H., Über Ideenflucht. Begebestimmung und psychologische
en enfer, tend à se suicider dans l’espoir de trouver Analyse (1904), Verlag von Carl Marhold, Halle. Selon Mauz (in K. KOLLE,
une seconde mort définitive. Grosse Nervenärzte, Bd II, Thieme, 1959) Liepmann a été l’élève de
Wernicke ; on peut donc le rattacher à l’école de Breslau, dont la
D’une certaine façon l’effet du signifiant sur le caractéristique, comme nous l’avons rappelé à plusieurs reprises, était la
vivant correspond assez bien à la «mort immanente» minutie de la description clinique.
12. LIEPMANN, op. cit., p. 81.
de Gebsattel, surtout si l’on y ajoute (Gebsattel en 13. BINSWANGER L., op. cit., p. 208.
serait-il d’accord ?) que cette incidence du signifiant 14. De même, Minkowski notait qu’un de ses collègues lui avait indiqué que si
l’on arrivait à fixer l’attention d’un patient sur un événement passé, il serait
ne va pas sans une renonciation à la jouissance. possible d’arrêter la dérive maniaque (Minkowski E., op cit., p. 27).
Mais la seconde mort prend une allure plus 15. HONIGSWALD R., Denkpsychologie, 1 ère édition Teubner, Leipzig,
1920.
dramatisée, en ce qu’elle suppose une destruction 16. Ibid. p. 67.
totale de la vie, ce que la mort transcendante de 17. LACAN j., Le Séminaire, Livre X, «L’angoisse (1962-63) (inédit).
18. WERNICKE, Grundriss der Psychiatrie, p. 347. Ce qui différencie selon
Gebsattel ne supposait pas nécessairement. Ceci dit, lui le premier stade maladif de la «facilitation de l'activité associative», c'est le
l’aspect le plus tragique ne doit certainement pas fait que le sujet ne se contente pas d'aller simplement de A à Z par le
chemin le plus court, mais que « chaque élément de la chaîne associative
être pour nous l’essentiel de l’affaire, dans la mesure entre A et Z sera le point de départ d'excursions associatives qui normalement
ou, en somme, Antigone indique bien la nature du correspondent à des associations subsidiaires réprimées ».
Néanmoins, il existe des cas où une certaine « maîtrise de soi» ou un certain
challenge de la stabilisation dans la maniaco- « rassemblement» continue à primer ; dans ces cas, un lien à l'association
dépressive : celui des modalités possibles de la principale (Hauptassoziation) est tout de même sauvegardé, et ceci est, note-t-
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il, le cas en particulier des esprits ayant reçu une solide éducation (streng
geschulten).
19. LIEPMANN, op. cit. p. 74.
20. HERMANN I., Denkpsychologische Betrachtungen im Gebiete der
mathematischen Mengenlehre. Schweizerische Zeitschrift für Psychologie
(1948), 7-8, 1948-1949.
21. Ibid., p. 190.
22. Selon Hermann, non seulement Cantor était particulièrement
«chaleureux», mais encore les diagnostics posés à la Clinique de Halle en
1904, 1907-08, 1911-12 et 1917-18 font état à son propos de psychose
maniaco-dépressive et de phases aiguës de manie. Hermann considère que les
concepts cantoriens de continu, d'ordre et de type d'ordre sont similaires à la
problématique typique de la fuite des idées ordonnées (nivellement des ordon-
nancements, apparition de nouveaux principes d'ordre, perte du fil, c'est-à-dire
de la continuité de la pensée). Nous n'évoquerons pas ici les aspects
«paranoïaques» de Cantor, nullement incompatibles avec la construction
ensembliste.
23. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de
l’École», Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968.
24. HÖNIGSWALD, op. cit., p. 84 et suivantes.
25. STRAUS E., Das Zeiterlebnis in der endogenen Dépression und in der
psychopathischer Verstimmung. Monatschrift fiir Psychiatrie und Neurologie,
Bd. LXVIII, 1928.
26. VON GEBSATFEL, op. cit., p. 276, traduction française dans l’ouvrage
d’E. MINKOWSKI, Le temps vécu, op. cit., p. 281.
27. GEBSATTEL, op. cit., p. 284, notre traduction.
28. Ibid., p. 285.
29 Ibid.
30 Ibid.
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Une diatribe
Jacques-Alain Miller romantique – Une oasis d’horreur dans un désert
d’ennui.
Je dois à cet Autre qui n’existe pas et ses comités L’intemporel dans l’enseignement permet à
d’éthique une mise au présent. Grâce à Éric Laurent, l’occasion d’oublier ce qui est un fait, à savoir que,
à la stimulation que je dois à notre collaboration, des pour une génération ou deux maintenant, j’ai été un
références d’actualité, que seul je n’avais jamais intercesseur vers Lacan, que j’en ai favorisé l’accès.
prises, sont venues s’inscrire dans ce séminaire, et je Cela me permet de dire très simplement que si
compte en faire mon profit aussi bien l’année j’aime travailler avec Éric Laurent, si j’aime
prochaine, où je reprendrai la trajectoire de mon l’écouter, s’il m’enseigne, c’est que ça ne
cours L’orientation lacanienne. l’handicape pas du tout de ne pas gommer ça.
Cette mise au présent m’a permis de mesurer le Mentionner plus souvent qu’à son tour ce que j’ai dit
temps écoulé depuis Lacan. Lacan a été prophète. Il ne l’empêche pas d’être le plus original de mes
a annoncé les temps nouveaux. Les événements collègues. Il y a le rapport le plus étroit entre ne pas
symptomatiques que nous avons parcourus cette gommer le nom d’un autre et dire en son nom
année ne le contredisent pas. C’est beaucoup. On propre, avancer soi-même. C’est ce qui fait que
peut se demander à quoi est due cette perspicacité. À j’apprends de lui.
la psychanalyse, sans doute, mais j’y vois un Moi, ce que je veux, quand j’enseigne – il m’est
témoignage de ce que j’appellerai la perspicacité venu de le dire ainsi –, c’est d’obtenir un tilt.
néo-romantique quant à l’esprit des temps modernes, Une fois que je l’ai pensé ainsi, je suis allé au
c’est-à-dire l’époque déterminée par la Révolution dictionnaire vérifier que mon usage était lexicalisé.
américaine et la française. [.] Il l’est dans le Robert où tilt est donné comme mot
Sans doute, ce qui oppose Lacan aux chantres de la anglais qui désigne l’action de basculer, et se réfère,
protestation romantique, c’est l’absence chez lui de en effet, à l’expérience du billard électrique, où le
toute nostalgie. La prière d’insérer de son volume tilt signale la partie interrompue. Faire tilt déclenche
des Écrits faisait référence, non pas à l’esprit le signal qui marque l’échec. Mais je prends, moi,
romantique, mais bien à celui des Lumières, l’expression dans le sens ça s’allume, en face ça
intolérant à toutes les momeries de l’initiation, libre répond avec de la lumière.
des préjugés de la tradition. C’est pour ça que j’enseigne. Il arrive que la partie
Pour Lacan, en effet, la coupure déterminante entre soit un peu longue, que la bille fasse des circuits,
les Anciens et les Modernes que nous sommes, c’est mais c’est pour obtenir, à un moment, que ça
la science. Nous avons constaté cette année, en s’allume, pour obtenir du nouveau, même ténu, une
suivant l’évolution symptomatique de la civilisation, nouvelle perspective, en général simplifiante, un
que c’est bien le discours de la science dans ses petit effet de vérité. Et puis, la machine ne reste pas
remaniements constants qui détermine ce que nous allumée en permanence. Elle s’éteint. Je découvre –
avons pour environnement et ce qui nous est promis j’apprends progressivement à m’y repérer, parce que
comme avenir. cela m’a embrouillé – que ce qui suit le tilt, c’est le
Certes, l’inconscient ne connaît pas le temps. Il est plouf. Une fois que j’ai fait tilt, on me fait faire
tranquille. Il est, si l’on suit Freud, anhistorique. Il se plouf !
fout de tout ça. Il se la coule douce dans sa répétition On me répète ce que j’ai dit, mais on jette
intemporelle. Il paresse. C’est d’ailleurs pourquoi l’énonciateur dans le puits.
Lacan, à la fin de son enseignement, essaie avec A dit α. Puis, B vient qui dit α aussi. Donc, ils disent
l’une-bévue de définir un concept qui va plus loin la même chose. C'est du pareil au même. La seule
que l’inconscient. différence, c'est que l'autre vient un peu plus tard, la
Sous prétexte que l’inconscient ne connaît pas le semaine suivante, ou un an après, ou cinq ans après.
temps, à l’occasion on s’en tient dans Il est vrai que la logique ne connaît pas le temps, et
l’enseignement au commentaire de Freud et de que 2 + 2 font 4, qu’on le dise au temps t ou au
Lacan. L’intemporel se fait symptomatique dans temps tn. On peut toujours démontrer que l’on a
l’enseignement, où se démontre souvent un sinistre acquis le 4 par d’autres voies, non pas par 2 + 2,
piétinement, la répétition du même. On en vient à mais par 3 + 1 par exemple. D’où la nécessité de
espérer un petit peu d’horreur, comme dit réinclure le temps dans la logique de r énonciation.
Baudelaire, figure éminente de la protestation
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Le temps logique oblige à distinguer le mode de la Certes, c’est un point d’arrivée de son enseignement.
trouvaille et celui de la redite. Dans les deux cas, le Car, au point de départ, point d’embrouille.
rapport au sujet supposé savoir n’est pas du tout le Le sujet de la parole dans le champ du langage, ça
même. La trouvaille, c’est arracher à l’Autre du sujet baigne, ça colle. Le sujet lacanien est, au départ,
supposé savoir, par un combat avec l’Ange, le droit plutôt caractérisé par son astuce. Dans la métaphore,
de dire. La redite, c’est seulement faire les poches à il dit juste ce qu’il veut dire. Dans la métonymie, il
l’Autre qui sait. fait superbement entendre entre les lignes. Le sujet
Le pompage est sans doute très difficile à dénoncer, lacanien, loin d’être le sujet de l’embrouille, est un
puisque c’est en même temps un hommage à celui sujet qui triomphe. Le Witz est l’éclat admirable de
qui sait, et à qui l’on fait confiance. Mais scotomiser ce triomphe.
la trouvaille a des conséquences fort coûteuses, Le $ est sans bagages. Dans les aéroports, c’est celui
néfastes pour la communauté. C’est dire à la qui passe en premier, pendant que les couillons, avec
communauté – Nous sommes tous dans la redite, leurs bagages, lourds de leurs avoirs, font la queue,
nous sommes tous à dire la même chose. Ce n’est se disputent. Le sujet barré est merveilleusement
pas vrai. Prendre les trouvailles d’un autre, les agile, il est hyper-light, puisqu’il est vide. Le fait
copier, dénier l’évidence, empêche d’en faire qu’il soit effet du signifiant fait qu’aucune
d’autres. embrouille signifiante ne l’arrête. Il est déterminé
La prétention de faire des trouvailles peut passer par le signifiant, cela veut dire qu’il colle
pour exorbitante. On peut chercher à rabattre le parfaitement. C’est pourquoi Lacan lui donne à
caquet de celui qui a cette prétention. Mais une l’occasion le statut de variable du signifiant. Sans
communauté qui passerait son temps à rabattre le doute quand il vient se glisser dans la chaîne
caquet de ceux qui pensent faire des trouvailles, signifiante, il produit des embrouilles dans le
même quand, peut-être, ils se trompent, serait signifiant, mais s’il est embrouilleur, il n’est pas
perdue, non pas pour le succès groupai, mais pour ce embrouillé.
dont il s’agit : faire avancer la psychanalyse. Il faut Justement, cela ne rend pas compte de la situation.
constituer une communauté qui admette et Comme individus, nous ne sommes pas hyper-lights.
reconnaisse les trouvailles des uns et des autres, et Oh non ! C’est pourquoi Lacan donne sa place au
leur donne une valeur propre. moi.
J’ai pu constater, dans une sous-communauté de la Ah ! le moi, c’est autre chose. Le moi, tel que Lacan
communauté analytique, qui s’est réunie l’a mis en scène au début de son enseignement, c’est
périodiquement cette année, que je me rendais un baudet, un benêt. Il est poussif, stupide, il se
insupportable. Je l’accepte, puisqu’il en est d’autres prend de bec avec son propre reflet. C’est un
pour qui je suis supportable. Trop honoré je suis, que Narcisse abruti.
l’on me fasse accéder à la position de l’impossible- Lacan distinguait ainsi, d’un côté le sujet hyper-
à-supporter. C’est vrai, j’essaie, ici aussi bien, light, absolument pas embrouillé dans son rapport au
d’empêcher l’Autre de dormir. Et j’accepte que le signifiant, et de l’autre côté ce lourdingue de moi,
prix de l’empêcher de dormir, ce soit de le enchâssé dans son rapport à son reflet, caractérisé
consterner. Éric Laurent est la preuve vivante que, par son inertie, lourd d’une jouissance stupide –
non seulement je ne suis pas insupportable à tous, celle qui fait tellement horreur au sujet hystérique.
mais qu’on arrive à prospérer à mes côtés. C’est du côté du Narcisse abruti que roulent en
Nous n’allons pas recommencer à deux l’année permanence les flots lourds de la libido, que l’on se
prochaine. La démonstration est faite, et ni l’un ni réveille pâteux de l’orgie de la veille, que l’on a
l’autre nous ne voulons être dans la redite. toujours la gueule de bois. De l’autre côté, on ne boit
L’orientation lacanienne reprendra, et un ensemble que de l’eau pure.
d’enseignements seront articulés autour. J’ai trouvé ça illuminant dans la bouche de ma
Mon point de départ de l’année prochaine sera le petite-fille, qui est avec le signifiant dans un bon
partenaire-symptôme, et aussi bien le thème des petit rapport ludique. Approchant de ses deux ans,
embrouilles et des usages dont j’ai essayé d’indiquer elle ne cesse de pratiquer des jeux de rôles avec les
la dernière fois l’éminente fonction théorique. personnes qui l’entourent elle se désigne volontiers
Embrouilles, embrouillaminis, imbroglios, visent un par le nom de sa propre cousine, et décide que telle
lieu fondamental de l’enseignement de Lacan, et qui personne est le frère de la cousine, la maman de la
n’a pas été dégagé comme tel jusqu’à présent. cousine, etc., comme ça pendant une heure,
L’embrouille est un concept fondamental de Lacan. changeant les noms qu’elle impose aux uns et aux
autres. Sur le fond de cette agilité théâtrale, elle a
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dégagé une injure, que méritent ceux qui n’y arrivent maman. Mais il vient à être fixé par le Nom-du-Père,
pas, ceux qui pensent être eux-mêmes. Elle dit – et à ce moment-là, c’est un encombrement.
Patapouf. Eh bien, voilà, le moi est patapouf. L’encombrement phallique gêne le sujet hyper-light.
Du côté $, on est si agile qu’on est désidentifié. C’est ce que Freud a appelé le roc de la castration.
C’est ce que proposait Lacan comme idéal, au Dans le dernier chapitre d’Analyse finie et analyse
départ, le statut désidentifié du sujet, c’est-à-dire infinie, on arrive, dit-il, dans la cure, zum
identifié à son propre vide. C’est pourquoi il pouvait «gewachsenen Fels», au roc d’origine. Cela lui
monter en épingle le personnage de Socrate, le plus paraît tellement roc et tellement d’origine, qu’il dit
agile des Athéniens, se déplaçant dans un monde de c’est biologique. C’est ce que nous appelons, en
Patapoufs, et interrogeant chacun sur son inertie. A langage sophistiqué, du réel. Ce réel, pour Freud,
force de trop faire le malin, il a obtenu que les c’est que, dans les deux sexes, il y a refus de la
Patapoufs finissent par avoir sa peau. A bon féminité, Ablehnung der Weiblichkeit, et aspiration à
entendeur, salut ! Il ne faut pas trop faire le malin. Je la virilité, das Geschlechtlichkeit.
le dis pour moi. Freud confond la féminité avec la passivité. Cette
On caractérisait Socrate comme la torpille. Sous le équivalence est son préjugé. Il pense le phallus en
coup de son ironie si agile, l’Autre se trouve comme termes d’avoir et de pouvoir. Lacan dénonce cette
engourdi, plus patapouf que jamais, dans le confusion de Freud, et le caractère de surface de
brouillard. Du côté $, c’est la légèreté de l’être, l’opposition activité/passivité. Il y a pour les deux
l’insoutenable, comme l’a dit quelqu’un, légèreté de sexes, pour tout sujet, activité. Il y a une seule
l’être, ce qui veut dire, bien entendu, l’insoutenable libido, et Freud, pour dire elle est active, dit elle est
légèreté du manque-à-être. virile. C’est ce que Lacan traduit avec son grand Φ
Cette légèreté vaut aussi bien pour le sujet du désir. «impossible à négativer». Cela veut dire que la
Le désir, c’est du vif-argent. Le désir n’est que la pulsion triomphe toujours.
métonymie du vide du sujet. C’est pourquoi j’ai pu Comme je l'ai indiqué cette année, la phase passive
évoquer le statut anorexique du désir, à opposer au de la pulsion n’est qu’une illusion. C’est à quoi
statut boulimique de la jouissance. répond le se faire que Lacan a mis une fois en
Bien entendu, ce n’était pour Lacan qu’un début de évidence. La pulsion est toujours active, même
mettre sur la scène ces deux personnages de lorsqu'elle paraît être en phase passive. Cela n'a rien
comédie. C’est trop simple. Il n’y a pas d’un côté à faire avec l'imago de la virilité.
l’hyper-light, et de l’autre côté l’obèse. Toute la C'est pourquoi Lacan a parlé, à la différence de
question est de savoir comment ça se tricote, Freud, du phallus en termes d’être, et non pas en
comment la liberté du sujet vide s’empâte de lourdes termes d’avoir et de pouvoir. Il a lié le phallus à
jouissances. l’identification. D’où sa définition de l’identification
Cet alourdissement, c’est le fantasme. Même si les majeure comme identification à être le phallus. D’où
identifications varient, le sujet reste tout de même la définition de la fin de l’analyse comme de ne pas
accroché par son rapport à l’objet petit a, et ce petit l’être, se défaire de l’encombrement de
a-là, on ne le bouge pas comme ça. C’est un boulet. l’identification phallique.
Peut-être le sujet est-il hyper-light, mais il a un fil à Mais une question se tient derrière, dont le phallus
la patte. Familièrement, et de façon figurée, dirait le lui-même, dévoilé, n'est qu’un voile, et c’est celle de
Robert, c’est ainsi que l’on appelle lé mariage. Le la jouissance.
sujet est variable, il s’habille comme-ci, comme-ça, La jouissance est d'abord celle dont le phallus est le
mais le fantasme est ne varietur. L’insoutenable signifiant. Mais ce n’est pas toute la jouissance.
légèreté du manque-à-être ne se soutient pas, elle C’est pourquoi Lacan est passé de l’encombrement
tombe dans le fantasme. phallique à l’encombrement par l’objet petit a, d'un
C’est ainsi qu’ont retrouvé leur place, dans terme Janus à l'autre. Ce qui s'est présenté à Freud
l’enseignement de Lacan, la fixation, la répétition, comme le roc de la castration se découvre chez
qui indiquent que le déplacement métonymique du Lacan comme le mode de jouissance. Là où. Freud a
sujet n’est que de surface. L’enseignement de Lacan, buté sur le roc de la castration, Lacan a installé la
c’est la prise en compte progressive du facteur de question du mode de jouissance.
l’inertie. Lacan a commencé par appeler ce mode de
Regardez l’histoire du phallus. Il est d’abord jouissance le fantasme fondamental. Il a déplacé le
présenté comme une sorte de furet – il est passé par point d'application de l'analyse de la castration vers
ici, il repassera par là. C’est bon pour le phallus le fantasme. C'est pourquoi il a fait de l'écriture du
imaginaire, celui qui circule entre le petit Hans et sa fantasme ($ ◊ a) le gond, la porte de la fin de
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l'analyse. Il a appelé le fantasme fondamental, ne Disons, pour simplifier ce que je ramasse ici et aurai
varietur du sujet, son réel. À la problématique loisir de développer l'an prochain, qu’il y a deux
freudienne comment passer au-delà du roc de la modes de jouissance, le fantasme et le symptôme.
castration ?, Lacan a substitué la question comment Le fantasme est à traverser, parce qu'il est de l’ordre
passer au-delà du voile du fantasme ? de la couverture, du voile, aussi bien que de la
Quand il a proposé sa théorie de la passe, je l'ai fenêtre. C’est le dernier mot de l’interprétation.
montré dans la seconde partie du cours q’i s'appelait C’est parce que, du fantasme fondamental, il n’y a
Donc, il associait fantasme et logique. Tout le rien à dire, qu’il ne reste plus qu’à le traverser. Le
monde connaît ici le titre La logique du fantasme, traverser veut dire qu’on n’a pas à l’interpréter. Cela
mais ce ’u'il faut voir, c'est le paradoxe qu'il y a à ne résout pas la question de ce qu’il en est de la
associer le fantasme et la logique. Où est le paradoxe pulsion.
? Avec le fantasme, on essaie de désigner du réel, Cette question que Lacan pose dans le Séminaire XI
mais si on lie le fantasme à une logique’ c'est bien trouve sa réponse dans le symptôme. Ce qu'il
que l'abord du réel par le fantasme reste du côté du advient de la pulsion après la traversée du fantasme,
symbolique. c’est le symptôme comme à manipuler, ou encore à
Lacan dit que le fantasme tient la place du réel pour s'identifier à, ou encore à savoir y faire avec. D'un
le sujet. Mais il faut donner toute sa valeur au fait côté, ce qui ’st à traverser, de l'autre, ce qui est à
qu'il le dise du point de vue de l'interprétation. Là, manipuler. D'un côté, la couverture à lever, et de
ça fait tilt, et d'abord ’our moi. Ce n'est pas en tant l'autre, ce qui reste, et à quoi il faut se faire.
que tel, c'est dans cette opération éminemment Cela demande un certain respect des semblants.
symbolique qu'est l'interprétation que le fantasme Dans la psychanalyse, et c'est son côté socratique, on
vaut comme équivalent du réel, de même que, dans est plutôt porté à se moquer des semblants. On
un système logique, on a ’es axiomes qu'on ne bouge s’esbaudit de faire trembler, vaciller, les idéaux, et
pas, et qui restent comme ça, comme du réel. C'est de les révéler dans leur nature de semblants. Mais
comme si, dans le fantasme, le symbolique faisait les semblants sont nécessaires. Ils ne sont pas
semblant du réel. C'est pourquoi, du même nécessaires en tant que ceux-là précisément. Ceux-là
mouvement, Lacan pouvait définir l'objet petit a sont arbitraires, contingents au regard de la raison
comme une consistance de pure logique. scientifique. Mais du semblant est nécessaire pour
J'abrège, pour faire venir ce que j’élabore ici à mettre en place le monde des embrouillés, toujours
l’appui de la notion que la traversée du fantasme, qui relatif, toujours précaire.
relève de la logique du fantasme, est de l’ordre d’un Bien sûr, Lacan ne prône pas le père, ni le père
effet de vérité, pensé comme conclusif. symbolique, ni le père imaginaire, ni le père réel. Il
Traverser le voile du fantasme, certainement, c'est n’est pas aveugle à la décadence, à la ruine moderne
quelque chose. Ça ouvre à la pulsion. C’est la du père. Il la signale dès les années trente. Après
question même que posait Lacan – Que se passe-t-il tout, de fréquenter l’Action française et ses
alors avec la pulsion ? La traversée du fantasme fantoches était bien propre à le mettre au courant.
ouvre à un rapport non fantasmatique à la Non, il n’est pas aveugle à la décadence et la ruine
jouissance, mais ce rapport non fantasmatique à la du père comme de tous les idéaux, ce qu’on appelle
jouissance n'est pas un rapport non symptomatique. prétendument la fin des idéologies, mais, comme il
Au-delà du voile du fantasme, il reste le symptôme. le relève dans une discussion – Éric Laurent a mis
Le sujet barré, résultat de la castration, n'est pas l’accent là-dessus –, on peut s’en passer à condition
harmonique avec la jouissance. Il s'y perd toujours. de s’en servir. Eh bien, cela vaut pour tous les
C'est pourquoi il a recours au symptôme pour établir semblants.
le rapport sexuel. Si l’on veut, c’est un cynisme à la Voltaire. La
C'est aussi pourquoi il y a là une place éminente à société tient par ses semblants. C’est dans la
reconnaître à l’embrouille, et, corrélativement, au dépendance de la thèse fondamentale dont je suis
bon-usage comme au bien-dire. C’est aussi ce qui parti cette année, à savoir la disjonction du signifiant
rend nécessaire de forger un concept qui aille plus et du signifié. On ne peut pas se retrouver ensemble,
loin que l’inconscient, et assure la jonction de on ne peut savoir ce que ça veut dire, sauf à
l’inconscient structuré comme un langage et de la s’arranger par des semblants. C’est une tradition
jouissance. C’est pourquoi Lacan a donné avec son française, celle de Montaigne, celle de Voltaire : les
sinthome une nouvelle version du symptôme. semblants ne sont que des semblants, prenons les
meilleurs – pour faire le moins de mal possible,
précise Rorty. D’où un libéralisme de la jouissance,
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Modèles mathématiques
c’est sa participation qui donne du sens : nous avons
Signification de la géométrie vraiment «compris» en mathématiques, selon
Nathalie Charraud Teissier, lorsque «le primate qui est en nous» a
compris lui aussi. Cette approche de la chose
Nous avons déjà eu l’occasion de mentionner la mathématique a l’intérêt de souligner en quoi le
tendance, chez les mathématiciens, à s’interroger sur langage mathématique n’est pas seulement le plus
le sens des mathématiques qu’ils produisent 1. Ce abstrait qui soit, mais qu’il est en même temps des
retour au sens est remarquable après la longue plus «primitifs», dans la mesure où ce qui touche à
période où étaient privilégiées la présentation la jouissance peut être qualifié de ce terme. Le
formelle des mathématiques, son axiomatisation et quantitatif permet de prédire. C’est ce que Lacan
son écriture. Plusieurs épistémologues ont signalait dès l’introduction du trait unaire, comparé à
accompagné ce mouvement qui va jusqu’à ces bâtons que l’on trouve gravés sur les parois des
discréditer l’usage de la logique, tant la force de la grottes préhistoriques et qui témoignent des premiers
chose mathématique leur semble s’imposer et se modes de comptage. chaque coche désignant un
justifier d’elle-même : la recherche d’assises membre du bétail au départ doit correspondre un
logiques peut aujourd’hui être perçue comme un membre du bétail au retour, cela peut se prédire, à
risque de stérilisation dans la création mathématique. moins qu’on en ait perdu ou que certains aient été
Il est plus rare qu’un mathématicien de métier, et pas dérobés, ce que seules les coches peuvent confirmer.
des moindres, s’attache à écrire quelque chose sur la Mais ce qui intéresse Teissier n’est pas du côté du
question. Dépourvu des outils philosophiques des quantitatif. Ainsi rejoint-il Thom dans l’aphorisme
épistémologues, au risque de faire sourire ses «prédire n’est pas expliquer» 3, et dans la gageure de
collègues, il faut sans doute un certain courage pour chercher une compréhension d’ordre qualitatif : «si
apporter une réflexion personnelle sur, par exemple : l’on demande à un modèle d’être explicatif et pas
qu’est-ce que comprendre, pour un mathématicien ? forcément calculatoire, la géométrie devra revenir en
René Thom a certes ouvert la voie, et c’est dans le position de fondement, avant les nombres».
cadre d’un hommage à l’inventeur de la théorie des Expliquer, ce sera réveiller les expériences
catastrophes et de la sémiophysique que l’article de corporelles, les gestes qui donnent sens aux
Bernard Teissier que nous allons lire a été une mathématiques.
première fois, publié 2. Lacan a beaucoup insisté sur l’imaginaire de la
Faire une démonstration demande le consentement géométrie, imaginaire qui noue ce qu’il y a de réel et
de l’autre, avons-nous l’habitude de dire entre de symbolique dans la consistance des
psychanalystes. Sans un accord et un minimum de mathématiques. C’est tout l’intérêt du texte qui suit
bonne volonté de la part de l’élève, aucun que d’exprimer dans un autre discours ce même
enseignement n’est possible ! L’élève peut hésiter, à nouage.
juste titre, à accorder un début d’engagement aux 1. Cf. par exemple «Mathématiques et calcul», dans le n°36 de La Cause
mathématiques, car l’engrenage de la vérité freudienne. Ce fut également l’objet du colloque «Mathématiques et
mathématique peut avoir pour effet de capter le inconscient» organisé en juin 1997 par M.E Roy, B. Teissier et N. Charraud.
2. Il s’agit de Bernard Tessier : «des modèles de la morphogenèse à la
sujet, indépendamment, voire au détriment, de sa morphogenèse des modèles», in Passion des formes, À René Thom. Dynamique
vérité subjective propre. Bernard Teissier cherche à qualitative, sémiophysique et intelligibilité, coordonné par Michèle Porte, ENS
Éditions Fontenay/Saint-Cloud, coll. Theoria, 1994, pp. 481-488.
saisir le moment crucial de cette captation, où je dis 3. On lira avec profit l’entretien avec R. THom, dans Ornicar ? n°16, ainsi que,
«je comprends !», et est convaincu qu’une joie aussi dans le même volume, l’article «Algorithmes de la psychanalyse» de J.-A.
MILLER, qui y introduit la distinction entre mathèmes numériques et
intense ne peut répondre qu’à un processus mathèmes non numériques, que nous retrouvons ici.
physiologique profond et primitif, «celui où mon
cortex a réussi à communiquer la situation à mon
cerveau primitif de mammifère, dont le
«vocabulaire» est essentiellement formé de la
mémoire d’expériences significatives superposées, et
de prégnances à la Thom». S’il ne s’agit pas du
cerveau reptilien, en tout cas c’est le cerveau
limbique que nous partageons avec tous les
mammifères, distinct du néocortex, qui est en jeu,
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Des modèles de la morphogenèse à la morphogenèse comme une «rigidité» de la trajectoire, parce qu’il a
des modèles l’expérience du mouvement de l’extrémité d’un
Bernard Tessier bâton dont il tient l’origine. En revanche, dès que le
modèle, même efficacement prédictif, cesse de faire
à René Thom, avec admiration. appel sans ambiguïté à nos expériences primitives,
comme dans le cas de la mécanique quantique, notre
«Un passage du Midrach Kohéleth dit "pendant que primate souffre, et cela donne naissance à des
l’homme dort, son âme parle à l’ange et aux milliers de pages – dont certaines sont fort belles –
chérubins" ; ici donc, pour celui qui comprend et qui de textes où il se plaint de ne pas comprendre. Mais
pense, ils ont dit clairement que la faculté je voudrais souligner que, dans ce cas,
imaginative est également appelée "ange" et que l’interprétation est discutée, alors que, dans le cas de
l’intellect est appelé "chérubin". Cela paraîtra bien la théorie des catastrophes, la notion même de
beau à l’homme instruit, mais déplaira beaucoup aux modèle est en cause : Thom revendique en effet le
ignorants. (Maïmonide, Le guide des égarés, caractère qualitatif de sa vision, et cela lui a valu pas
deuxième partie.) mal d’agressions, auxquelles il a parfois répondu par
Un effet positif des controverses suscitées par la la belle et hautaine maxime, «toute science est
théorie des catastrophes est d’avoir provoqué une métaphorique».
réflexion nouvelle sur la notion de modèle Thom a certainement sacrifié le quantitatif à sa
mathématique dans les sciences de la nature et les passion de «voir», c’est-à-dire de créer des objets
sciences humaines.* C’est une chose importante géométriques qui permettent de penser clairement
qu’une discussion sur la notion même de modèle, et les phénomènes qu’il étudie.
pas seulement sur l’interprétation de tel ou tel Revenons au problème de la compréhension : il
modèle, ait été relancée. Thom a lui-même souvent s’agit donc de fournir des images accessibles à notre
souligné la différence qui existe à ses yeux entre les cerveau de primate, et inversement, celui-ci suggère
modèles qui servent au calcul numérique et à la sans cesse des analogies, des intuitions. J’aime
prédiction quantitative, dont le paradigme est le penser aux constructions physico-mathématiques
modèle newtonien, et les modèles qui ont un pouvoir comme à une sorte de système d’enzymes digestifs,
explicatif sans avoir nécessairement un pouvoir qui découpent l’image dynamique complexe du
prédictif. Il en a fait une maxime : prédire n’est pas monde fournie par notre système perceptif en petits
expliquer. fragments assimilables par notre cerveau de primate.
Une raison de l’accueil plutôt frais réservé par la Que l’on me pardonne si cette image contrarie la
communauté scientifique à ce genre d’idée est à mon vision noble des mathématiques qu’ont certains
avis que le sens des vocables «comprendre» et philosophes comme «machine à produire la vérité».
«expliquer» est loin d’être aussi clair que celui de La nécessité de la rigueur n’est à mon avis qu’une
«prédire». Il faut donc essayer de comprendre ce que conséquence du fait que la construction
signifie comprendre. mathématique a pour fonction même de dépasser
Je propose ici une image très simple, fondée sur la notre intuition du monde, affinée par des centaines
structure en couches du cerveau, et selon laquelle le de générations de primates ; en outre, la complexité
moment crucial où je dis «je comprends !» est celui des constructions mathématiques est telle que, sans
où mon cortex a réussi à communiquer la situation à une procédure de contrôle indépendante de
mon cerveau primitif de mammifère, dont le l’intuition, la probabilité d’erreur serait intolérable.
«vocabulaire» est essentiellement formé de la Mais il ne faut pas confondre la structure de la
mémoire d’expériences significatives superposées, et longue liste des vérifications qui précèdent le
de prégnances à la Thom. Par exemple, la lancement d’une fusée spatiale avec le but du
mécanique rationnelle, outre son utilité calculatoire lancement. De plus, un contrôle de la générativité du
et prédictive, a aussi un caractère explicatif marqué : langage est indispensable sous peine de sombrer
elle permet de faire percevoir au primate qui est en dans le délire formel.
nous le mouvement d’un système mécanique La vraie question n’est pas là : elle est dans
complexe, disons plusieurs toupies emboîtées les l’intuition que nous avons de la signification des
unes dans les autres, en lui expliquant que, dans un êtres mathématiques. Thom a aussi une maxime là-
espace de configuration convenable, c’est une dessus : «la limite de la vérité n’est pas l’erreur,
trajectoire analogue à celle d’un caillou jeté dont il a c’est l’insignifiance.»
l’expérience. De même, le déterminisme laplacien Le vrai problème de la philosophie des
en mécanique est explicable à notre primate intérieur mathématiques n’est pas de décider si les objets
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mathématiques existent a priori, ni même s’ils sont qu’ici encore il y a un problème historique : les
câblés dans nos réseaux neuronaux. À mon avis, la structures les plus fondamentales que nous portons
création du langage scientifique correspond à une semblent apparaître le plus tardivement. Il faut
nécessité biologique, elle est la résultante des ajouter que les calculs sont évidemment un test
expériences du monde que contient notre cerveau de crucial de la validité des concepts introduits, mais,
primates, et aussi des contraintes imposées par la de même que pour les démonstrations, il ne me
structure de notre néocortex. Le problème est de semble pas qu’il faille leur attribuer un statut
faire la physique des forces qui poussent à cette ontologique. Comme l’écrit Maurice Merleau-Ponty,
création, la morphogenèse des modèles. cité par Gilles Châtelet, «Une ontologie qui passe
La signification des objets du langage scientifique sous silence la nature s’enferme dans l’incorporel et
provient aussi de leur histoire, souvent celle d’une donne, pour cette raison même, une image
tentative de formalisation d’une intuition simple, fantastique de l’homme, de l’esprit, de l’histoire»
affinée ensuite par des générations de chercheurs. (Merleau-Ponty, 1990, p. 91, et Châtelet, 1993, p.
Mon exemple favori est la notion d’aire, ou de 156). À sa manière, Maïmonide ne dit pas autre
volume, dont les propriétés dans nos mathématiques chose dans la citation qui conclut ce texte.
sont loin d’être épuisées, malgré plus de 2500 ans de Je dois tempérer cette attaque de la sémantique
méditation. Les mathématiques que fait l’espèce logiciste en ajoutant qu’il est cependant tout à fait
humaine dépendent de ce qu’elle est, de son intéressant de construire des modèles mathématiques
expérience collective du monde. Lacan disait que de la sémantique ; et d’ailleurs j’ai toujours pensé
l’inconscient est structuré comme un langage. Il que les mathématiques elles-mêmes,
avait raison, puisque l’inconscient donne sa structure convenablement interprétées, portaient des
au langage ! Nos théorèmes seraient vrais pour une enseignements fort précieux sur la nature des
autre espèce, mais elle ne les comprendrait peut-être langages et de la signification. Un exemple
pas (au sens que j’ai décrit). admirable est l’article Topologie et signification
Il est à mon sens radicalement absurde de tenter de (Thom, 1968).
faire une théorie a priori – j’ai envie de dire Un scientifique créatif entretient donc d’excellentes
axiomatique – de la signification du langage relations avec son inconscient et sa vision atavique
scientifique, ou d’ailleurs du langage tout court. Ce du monde. Or il est un domaine primordial dont
projet de ramener la pensée à des opérations sur des nous avons une forte intuition et qui est en même
signes sous-tend cependant une grande partie des temps un langage relativement facile à formaliser :
travaux de philosophie des sciences ; il faut ajouter c’est la géométrie. Elle abstrait de manière
qu’on lui doit quelques échecs géniaux et relativement contrôlée une partie importante du
grandioses, et donc instructifs, comme ceux de monde. Cependant, on a insisté pendant fort
Russell et Wittgenstein. longtemps sur le côté analytique des modèles,
C’est seulement si l’on adopte ce point de vue puisqu’en science il s’agissait d’abord de calculer.
axiomatique que l’on peut s’étonner de «l’efficacité La géométrie s’est introduite en partie comme aide à
déraisonnable des mathématiques» ; de mon point de la compréhension (à l’intuition) d’objets analytiques.
vue cela revient à s’étonner que l’écorce colle au Mais si l’on demande à un modèle d’être explicatif,
tronc, sauf si c’est pour s’émerveiller de la capacité et pas forcément calculatoire, la géométrie devra
«au-delà de la raison» que possède notre néocortex revenir en position de fondement, avant les nombres.
de créer des concepts très élaborés par rapport à C’est ainsi que je comprends le souhait de Thom de
ceux de l’expérience quotidienne, et collant refonder les mathématiques sur le continu (Thom,
cependant à une réalité que nous ne percevons plus 1992).
directement. C’est bien pour cela qu’il faut faire la Revenons donc aux modèles géométriques : le
«physique» des forces qui poussent à l’élaboration propre de la géométrie est de fournir des images
de ces concepts. Et après tout, que savons-nous de la globales, parfois susceptibles de calculs, certes, mais
structure de ce cortex ? Il semble que l’on y trouve surtout accessibles à notre intuition du monde, nous
des fibrés (certes discrétisés), sans doute des permettant de la projeter dans des constructions
connexions. quelles sont ses fonctions ? Ici les complexes (c’est ainsi que j’interprète le
modèles, même qualitatifs et rudimentaires, nous «synthétique a priori» du jargon philosophique, cf..
manquent, sauf en ce qui concerne la perception. Il Heisenberg, 1960). C’est sur la construction de tels
nous faut être modestes et attendre la suite des modèles qu’a porté une grande partie des efforts de
travaux des neurophysiologues avant de hasarder des Thom, dont la théorie des catastrophes élémentaires
modèles conjecturaux. On peut cependant affirmer ne représente en fait qu’une petite partie. La théorie
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de la prégnance de Thom (ES) explique d’une plus souvent par des égalités censées représenter
manière qui me satisfait l’attribution du sens à des l’égalité de résultats de mesures, donc de paquets de
objets ou à des mots par une bifurcation généralisée nombres, ou bien comme des énoncés d’invariance
de quelques prégnances fondamentales : celle de par rapport à l’action de certains groupes ; les lois
l’espace, celle de la mère et de soi, et quelques sont une sorte de reprojection dans l’espace muni de
autres. Cela me montre une explication possible symétries de ce qui se passe dans l’espace déformé.
d’un phénomène qui m’a toujours fasciné : l’être De ce point de vue le langage physico-mathématique
humain ne peut s’empêcher de faire des analogies. est une approximation, par un espace à structure
Thom dit que l’analogie porte en soi sa propre algébrique riche, de la réalité, une sorte d’espace
ontologie ; je pense plus volontiers que la perception tangent. Avec cette image, on peut se représenter
d’analogie se déclenche dès lors que l’appréhension comment les formalismes issus de deux points
de la nature de deux phénomènes fait appel aux différents de la réalité se rencontrent, et aussi
mêmes «états» de notre cerveau de primate. Il y a comment la générativité des opérations éloigne de
d’autres opérations inévitables de l’activité plus en plus de la réalité.
cérébrale, comme celle de chercher à dominer deux Les constructions qualitatives de Thom, au contraire,
objets de même nature par un troisième. On peut se n’ont pas besoin de la structure euclidienne de
demander si un extraterrestre privé de latéralisation l’espace ; bien qu’elles se fassent toujours dans un
ressentirait les mêmes pulsions. cadre euclidien – ainsi que leur interprétation –, pour
Pour avancer dans la compréhension de la nature des simplifier, en fait elles n’utilisent que la structure de
modèles, il me faut ajouter le besoin d’incarner variété différentielle. Les opérations sont des
l’activité manipulatoire du primate qui est en nous, déformations, projections, sections, additions de
c’est-à-dire de créer des objets mathématiques munis potentiels dépendant de paquets de variables
d’opérations. En fait, il me semble qu’il y a deux distincts. C’est aussi pour cela, me semble-t-il, que
processus d’abstraction d’opérations en parallèle : ces constructions déroutent.
celui qui concerne les opérations géométriques, La passion de Thom pour l’intuition géométrique lui
comme la juxtaposition, les projections et les a fait inventer une nouvelle espèce de modèles, que
sections, et celui qui concerne les opérations logico- je propose d’appeler «métaphore mathématique», ou
algébriques. Dans le second cas la générativité est «schéma», pour rappeler son caractère non
beaucoup plus forte et libérée du sens. Cette calculatoire et géométrique, et aussi en référence à
abstraction doit probablement plus que la première à un vocable kantien que J. Petitot a réussi à
la structure de notre néocortex. Quoi qu’il en soit, m’expliquer, malgré le peu de compréhension que
notre conception de l’espace euclidien nous paraît mon cerveau de primate manifeste pour Kant
merveilleuse parce qu’elle colle assez bien au réel et (Petitot, 1985). Le livre de sémiophysique de Thom
qu’en même temps on peut y faire des additions est à mon avis d’abord une exploration de ce que
(translations) et des rotations et symétries. Je renvoie l’on peut faire avec de tels schémas. Dans cette
au beau livre de Châtelet, 1993, qui contient entre entreprise, Thom se découvre un précurseur de poids
autres des illustrations convaincantes de l’idée selon en Aristote, à qui il tend la main pardessus Galilée,
laquelle des concepts et des opérations physiques et car ils ont la même vision de ce qui doit être
mathématiques fondamentaux sont la réincarnation expliqué et de ce que signifie expliquer ! Ces
dans cet univers formel de gestes familiers de notre schémas sont d’excellents outils d’appréhension de
primate. Quoi qu’il en soit, en général les modèles la morphologie de certains phénomènes naturels,
calculatoires sont forcément munis de pas mal accessibles à notre primate, grâce à leur caractère
d’opérations. Or les géomètres savent bien que les géométrique. De plus, un peu selon les idées
objets munis d’opérations (actions de groupes) sont présentées par
les plus spéciaux ; par déformation on perd en E. Fenollosa, 1972, à propos des caractères chinois,
général la faculté d’avoir des opérations. Pensez aux ils conjuguent la force poétique de la géométrie et
rotations de la sphère ; si vous déformez la sphère, le celle du langage naturel. Il ne faut pas s’étonner que
groupe des rotations n’y opère plus. Il semble certaines erreurs et quelques excès aient entaché les
vraisemblable que pour coller mieux à la réalité on balbutiements de l’utilisation de ces schémas ; le
doive déformer les modèles très symétriques, contraire serait inquiétant. Je suis pour ma part
abandonnant ainsi de la symétrie et la générativité certain que les progrès de la physiologie, une
des opérations, pour permettre une représentation meilleure compréhension des limites de la
plus fidèle ; pensez à l’univers de la relativité philosophie analytique, et le retour qui en résulte
générale. Les lois physiques, elles, s’expriment le vers la «philosophie naturelle», naguère tant décriée,
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vont permettre aux idées de Thom de prendre leur du continu sur le discret, in Labyrinthe du continu, J.-M. Salanskis et H.
Sinaceur éd., Paris, Springer, 1992, pp. 137-143.
place parmi les outils fondamentaux de
compréhension du monde qui nous entoure. Enfin je
suggère au lecteur de juxtaposer la position prudente
et quelque peu matoise de Bourbaki, 1949, et les
propos passionnés de Maïmonide, 1190.
«Dans la conception axiomatique, la mathématique
apparaît en somme comme un réservoir de formes
abstraites – les structures mathématiques ; et il se
trouve – sans qu’on sache bien pourquoi – que
certains aspects de la réalité expérimentale viennent
se mouler en certaines de ces formes, comme par
une sorte de préadaptation. Il n’est pas niable, bien
entendu, que la plupart de ces formes avaient à
l’origine un contenu intuitif bien déterminé ; mais
c’est précisément en les vidant volontairement de ce
contenu qu’on a su leur donner toute l’efficacité
qu’elles portaient en puissance, et qu’on les a
rendues susceptibles de recevoir des interprétations
nouvelles, et de remplir pleinement leur rôle
élaborateur. /C’est seulement avec ce sens du mot
"forme" que l’on peut dire que la méthode
axiomatique est un "formalisme" ; l’unité qu’elle
confère à la mathématique, ce n’est pas l’armature
de la logique formelle, unité de squelette sans vie ;
c’est la sève nourricière d’un organisme en plein
développement […]. /Si tu ne veux pas t’abuser toi-
même, regarde à quoi sont réduits ces penseurs. En
effet, ils ont effacé toute loi naturelle et altéré la
nature du ciel et de la terre, en prétendant que par
ces propositions on peut démontrer que le monde est
créé. Mais, loin d’avoir démontré la nouveauté du
monde, ils nous ont détruit les démonstrations de
l’existence, de l’unité et de l’incorporalité de Dieu ;
car les démonstrations par lesquelles tout cela
devient clair ne peuvent être prises que dans la
nature de l’être, telle qu’elle est établie, visible et
perçue par les sens et l’intelligence.»
(Maïmonide,
Le guide des égarés, fin de la 1ère partie.)
* Bernard Teissier est mathématicien, directeur de recherches au CNRS et
chercheur au Département de Mathématiques et Informatique de l’ENS-
Ulm.
1. «D'une façon générale, il est visible que ce qui est engendré est imparfait et
en marche vers son principe ; par suite, le dernier selon la génération doit
être le premier selon la nature» ; Aristote, Physique, VIII, 216a, 13-14, (cité
par Thom, ES, p. 233).
BIBLIOGRAPHIE
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