Inde
Inde
Christian BARDOT
Géopolitiques de l’Inde
Plan de l’exposé
I - Le cadre général
II - L’Inde en Asie
C - L’Asie du Sud-Est
D - Le reste du continent : du pétrole et des armes
D - Le multilatéralisme préservé
1
2
BIBLIOGRAPHIE
C. Bardot, L’Inde au miroir du monde. Géopolitique, démocratie et développement de 1947 à nos jours, Ellipses,
2007.
C. Jaffrelot, directeur, L’Inde contemporaine de 1950 à nos jours, Fayard, Ceri, 2006.
S. Khilnani, L’idée de l’Inde, Fayard, 2005 (1ère édition en anglais en 1997 ; 3 rééditions).
B. Manier, Quand les femmes auront disparu. L’élimination des filles en Inde et en Asie, La Découverte, 2006.
Pavan [Link], Le défi indien. Pourquoi le XXIème siècle sera le siècle de l’Inde, Actes Sud, 2005 (paru à New Delhi,
Penguin Books India, en 2004).
Revues, périodiques :
La Documentation française, Questions internationales N° 15, sept.-oct. 2005, « L’Inde grande puissance émergente » ;
- id., La Documentation photographique N° 8060, nov.-déc. 2007, Frédéric Landy, « L’Inde ou le grand écart ».
[Link], « L’anglais en Inde et la place de l’élite dans le projet national », Hérodote, N° 115 : « Géopolitique de l’anglais »,
4ème trimestre 2004.
J. - [Link], « L’Inde et l’ordre du monde », Hérodote, N° 108, 2003.
J.- [Link], « L’Inde, l’Europe, le monde. Une politique étrangère pragmatique », Revue internationale et stratégique, N° 59,
2006.
J.- [Link] (direct.), dossier « l’Asie du Sud », Cahiers de Mars, N° 187, 2006.
Suketu Mehta, Bombay, maximum city, Knopf, 2004 : un reportage sur les mondes de Bombay : habitants ordinaires,
miséreux des bidonvilles, policiers, danseuses de bar, gangsters…
Raddhika Ja, L’éléphant et la Maruti, [Link], 2004 : trois nouvelles évoquent la « shining India » sur le mode satirique.
Salman Rushdie, Les enfants de minuit, Stock, 1983 : roman burlesque dont le héros, né le 15 août 1947, vit les péripéties
de l’Inde depuis l’indépendance.
Tarun [Link], Loin de Chandigarh, Buchet-Castel, 2005 : récit d’une passion amoureuse qui relie le passé au présent de
l’Inde.
Pour un aperçu général sur une littérature très riche : Belles étrangères : vingt écrivains indiens (les), collectif, introduction de
Rajesh Sharma, [Link], 2002.
Sites internet :
2
3
La civilisation indienne
Vers 563 av.J.C. : naissance du prince Gautama Siddharta (le Bouddha)
264-226 av. J.C. : règne d’Ashoka ; l’Inde est presque unifiée
vers 320-450 après J.C. : dynastie Gupta : apogée artistique et littéraire
La domination musulmane
712 : les Arabes conquièrent le Sind : échanges commerciaux et culturels avec l’Inde
1193-1526 : sultanat de Delhi. Il y a parfois unification de l’Inde
L’Inde indépendante
1947 : indépendance de l’Union indienne : Nehru devient Premier ministre. Partition, naissance du Pakistan :
massacres et exodes
1948 : un nationaliste hindou assassine Gandhi ; guerre indo-pakistanaise au Cachemire
1955 : conférence de Bandung
1962 : courte guerre contre la Chine, défaite de l’Inde
1966 : Indira Gandhi, la fille de Nehru devient Premier ministre ; crise agricole, début de la « révolution verte »
1971 : traité d’amitié indo-soviétique ; l’armée indienne aide les Bangladais contre le Pakistan
1975-77 : état d’urgence ; le Congrès perd les élections en 1977
1984 : assassinat d’I. Gandhi par un séparatiste sikh
1991 : M. Singh, ministre des Finances, engage le tournant libéral
1992 : violences intercommunautaires après la destruction de la mosquée d’Ayodhya par des extrémistes hindous
1998 : les élections portent au pouvoir le parti nationaliste hindou : essais nucléaires
2003 : normalisation des relations sino-indiennes
2004 : dialogue indo-pakistanais ; retour du Congrès au pouvoir : [Link] est Premier Ministre
2006 : traité de coopération nucléaire entre les États-Unis et l’Inde
2008 : l’industriel Tata présente la voiture la moins chère du monde : la « Nano », vendue 100 000 roupies (1 700
euros)
2009 : ralentissement de la croissance dans le contexte récessif mondial (7 % prévu pour l’année fiscale 2008-
2009) ; élections générales en mai
3
4
INDICATEURS DE IDH 2005 espérance de vie Mortalité infantile PIB par hab., en $ % de la population
moyenne vivant avec moins
DÉVELOPPEMEN (rang mondial) (en ‰) de 2 $ / jour (2004)
F H
T HUMAIN
INDE 0,619 64 63 58 964 80
e
(105 )
4
5
Géopolitiques de l’Inde
Christian Bardot, Limoges, 1er avril 2009
« La géopolitique…a pour objet l’étude des rivalités territoriales de pouvoirs et de leurs répercussions dans
l’opinion » (Yves Lacoste).
L’Inde constitue pour une telle étude un laboratoire fascinant. Voilà en effet un Etat qui rassemble le
sixième de l’humanité et résulte d’une histoire millénaire marquée par de multiples contacts avec des puissances
extérieures qui ont laissé chacune leur empreinte : c’est donc un monde extraordinairement divers. La gestion de
cette complexité pose de redoutables problèmes de géopolitique interne.
Le pays s’est fait le champion de la sécurité collective et du non-alignement : cette posture géopolitique
externe a-t-elle quelque chose à voir avec les réalités précédentes ? Que devient-elle à l’heure de la
mondialisation ?
La ligne de force = mutation du rapport de l’Inde au monde
Il y a toujours eu grande ouverture à l’universel dans la socio-culture indienne : Nehru devant l’Assemblée
constituante le 14 août 1947, jour de la proclamation d’indépendance, dit vouloir se consacrer « au service de
l’Inde et de son peuple, et à la cause plus grande encore de l’humanité ». Mais l’Inde indépendante a souhaité
rester à distance du monde.
Et ce n’est que depuis 1991 que l’attitude change en tous domaines, aussi bien la place de l’Inde dans le
système économique mondial que sa diplomatie.
Spectaculaire émergence de l’Inde sur la scène mondiale depuis peu d’années. En 2006, Mittal conquiert
Arcelor, fleuron de l’industrie européenne ; New Dehli voit se succéder les chefs des États les plus puissants de la
planète ; succès du label « Bollywwod » ; le pays publie 80 000 livres par an et ses jeunes auteurs renouvellent le
roman contemporain. Le stéréotype d’un pays englué dans la misère et l’immuable hiérarchie des castes laisse
place à des représentations plus complexes.
Mon propos n’est pas ici les modalités, raisons, effets de la mondialisation de l’Inde mais les géopolitiques
de l’Inde au sens de Lacoste : à la fois interne et externe : les deux à penser ensemble, en emboîtant les
différentes échelles : chacune retentit sur les autres. Il sera question incidemment de l’intégration de l’Inde dans
l’économie mondiale dans la mesure où elle interfère avec la géopolitique.
I - Le cadre général
1. La mosaïque indienne
Sur une superficie équivalente à six fois la France vivent aujourd’hui plus d’un milliard d’habitants. La
population indienne est extraordinairement variée à tous égards, en raison des distances (le Nord du Cachemire
est aussi éloigné du cap Comorin que Narvik de Naples, les frontières pakistanaise et birmane autant que Brest de
la Moldavie) et des intenses brassages migratoires et contacts avec le monde extérieur que l’espace indien a
connus au fil des siècles.
- A l’échelle du pays, Inde du sud et Inde du nord sont très différentes par leur trajectoire historique, leurs
paysages, les caractéristiques socioculturelles, les niveaux de développement.
La pointe méridionale du triangle indien présente des paysages spécifiques, marqués par la tropicalité. Le
peuplement est dravidien plus qu’indo-européen (peau plus sombre) ; les langues sont étrangères à la famille indo-
européenne, à laquelle appartiennent les parlers du nord. Cet espace a le plus souvent échappé au contrôle des
empires centrés sur la plaine indo-gangétique, il a vu proliférer des royaumes qui ont multiplié les villes, les
temples et forteresses. Des expressions culturelles spécifiques se sont affirmées et restent bien vivantes : styles de
danses et de musiques, littératures, cinématographies. S’ils gardent chacun leur personnalité, ces traits communs
5
6
confèrent aux cinq États méridionaux une originalité marquée par rapport au monde hindiphone. Ils forment un
espace depuis toujours ouvert au monde extérieur. Espace qui a accueilli marchands et missionnaires venus du
Proche-Orient, ce qui a suscité, à côté de l’hindouisme, l’apparition précoce de communautés chrétiennes puis
musulmanes : la confrontation des trois religions a produit là un remarquable pluralisme. Cet espace a rayonné sur
les archipels et péninsules de l’Asie du sud-est, où il a répandu ses modèles artistiques et ses croyances ; les
Européens y ont fondé ou développé d’actifs comptoirs (Calicut, Cochin, Pondichéry…). Les populations voient
naturellement dans le renforcement des liens avec l’étranger un contrepoids à la volonté hégémonique, réelle ou
supposée, du Nord hindiphone. Il n’est en conséquence pas surprenant que le Sud soit devenu un espace moteur
de la mondialisation indienne. Les niveaux de développement sont globalement supérieurs au sud et la transition
démographique y est plus avancée. Les structures sociales diffèrent aussi : la proportion des intouchables et leur
sort ne sont pas les mêmes selon que l’on se trouve dans la « hindi belt » du nord ou ailleurs ; la partie sud compte
proportionnellement moins de brahmanes que le nord, mais aussi moins de basses castes ; l’hindouisme s’y trouve
équilibré par l’influence fort ancienne de courants chrétiens ou musulmans, qui ont contribué à une relative
émancipation des plus défavorisés.
Les personnalités régionales sont également renforcées par les spécificités culturelles.
- Les religions contribuent i à l’hétérogénéité : si l’hindouisme est religion majoritaire, on compte aussi 120
à 140 millions de musulmans, ce qui fait de l’Inde le troisième ou quatrième pays d’islam au monde, des millions
de chrétiens et de sikhs, sans compter les communautés plus réduites (parsis, bouddhistes…). Ces identités
religieuses prennent une signification géopolitique quand leur distribution n’est pas homogène dans l’espace
indien : les sikhs sont majoritaires au Pendjab, les musulmans au Cachemire, les chrétiens très nombreux au
Kerala…Partout, la diversité des langues (on en compte 1 600, dont 18 ont statut de langues officielles) et des
traditions fait du pays une mosaïque de cultures.
- Une multitude de nuances locales compliquent ce contraste majeur : même au nord, après les migrations
venues de l’actuel Iran, certaines régions sont restées majoritairement peuplées par les habitants d’origine, les
« adivasi ». Leurs descendants se distinguent tant du point de vue linguistique que social et religieux. Ces
« populations tribales » sont très variées et dispersées dans les espaces difficiles d’accès.
- Outre la religion et la langue, la caste produit des situations personnelles d’une extrême diversité. Ces
identités entrecroisées font de chaque Indien « un monde en soi » disait Nehru. Le champion des intouchables,
Ambedkar, formulait un jugement plus brutal : « Dans chaque hindou, la conscience qui existe est celle de sa
caste…La société hindoue en tant que telle n’existe pas. Ce n’est qu’une collection de castes » (Annihilation of
castes, 1936). Question controversée …
- Construire la nation
Sur le plan interne, la priorité est en 1947 de conforter l’unité en contrariant les forces centrifuges. L’idée
même de nation forgée en Inde durant la longue présence britannique : il y avait avant le XIXème siècle des Indes.
L’Angleterre se garde bien de les combattre de front : fidèle au pragmatisme qui lui fait préférer autant que faire
se peut l’administration indirecte, elle laisse en place les princes pour peu qu’ils lui prêtent allégeance. Cependant,
son action crée les conditions d’une unification de fait de la péninsule, par la mise en œuvre de règles juridiques
communes, telle l’interdiction de l’esclavage ou du suicide des veuves (le sati), l’établissement d’un réseau
ferroviaire, la création d’un corps de fonctionnaires largement recrutés localement à la veille de l’indépendance
(l’Indian Civil Service), la diffusion d’une langue commune aux élites dans le cadre de « colleges » et Universités
calqués sur le moule anglais….Selon un schéma qui se rencontre dans tout le monde colonial, elle favorise ce
faisant l’émergence d’une conscience nationale qui se retourne finalement contre elle. Cependant, l’unité est loin
d’être achevée en 1947 : à côté des dix « provinces » britanniques, 562 États princiers ou indigènes (Native States)
occupent une bonne partie du pays. La partition a creusé le fossé entre les communautés religieuses.
- En matière religieuse, Nehru a tenu à ce que les symboles de l’Inde soient neutres : le chakra central est la
roue du Dharma cher aux hindous, mais l’emblème officiel reproduit le chapiteau des lions d’Ashoka, le grand
empereur bouddhiste et tolérant du III ème siècle avant J.C. ; l’hymne national composé pour le Congrès en 1911 par
le grand écrivain Rabindranath Tagore exalte l’unité de l’Inde.
6
7
Il ne peut cependant imposer totalement ses vues. Concessions aux traditionalistes hindous : le terme
sanskrit Bharat (nom du premier souverain de l’Inde dans la mythologie hindoue) figure dans la Constitution ;
l’interdiction d’abattre des vaches, animal sacré, est recommandée aux États par la Constitution ; alors que Nehru
souhaitait un droit civil aligné sur les normes occidentales, il lui faut transiger avec la coutume hindoue en matière
de mariage, d’héritage, de divorce, d’adoption. Il doit par ailleurs exempter les musulmans et les parsis de l’Hindu
Code Bill : les uns et les autres conservent leur loi personnelle en matière civile.
- Le « compromis territorial » imaginé sous Nehru marie centralisation et principe fédéral : les États
princiers perdent leurs particularismes, ils sont absorbés dans l’Union, mais celle-ci est divisée en territoires
relevant directement de New-Delhi (anciens comptoirs de Pondichéry ou de Goa, ville nouvelle de Chandigarh… )
et États (-pradesh) qui perpétuent largement les anciennes entités et disposent d’institutions calquées sur celles du
Centre avec une large autonomie en matière d’action économique, sociale, éducative. Cependant, au sein de
chaque État fédéré un gouverneur représente le président de l’Union, lequel peut décréter l’état d’urgence en cas
de « trouble à l’ordre public », ce qui laisse ouverte la possibilité d’une reprise en mains centralisatrice.
Tableau 1 :
Pouvoir exécutif :
Président de la République indienne Premier Ministre (Prime Minister)
élu par un collège électoral, pour 5 ans : il symbolise Il dirige l’action du gouvernement et doit maintenir la
l’unité nationale et nomme le Premier Ministre cohésion de la coalition qui le soutient au Parlement
Pouvoir législatif : un Parlement bicaméral vote les lois et le budget, contrôle l’action du gouvernement, que la
Lok Sabha peut renverser.
Chambre du peuple (Lok Sabha) Chambre des Etats (Raiya Sabha)
543 députés élus au SU direct tous les 5 ans 250 membres élus par les assemblées des Etats pour
6 ans et renouvelables par 1/3 tous les 2 ans
Pouvoir judiciaire ultime : la Cour suprême se prononce sur la constitutionnalité des lois et des actes de
l’exécutif
Le pays est marqué par la dialectique des deux tendances : il faut les penser ensemble : coexistent dans un
équilibre mouvant des forces centrifuges et des ferments d’unité.
- Poussées régionalistes : fin XXe s., affirmation souvent virulente d’identités régionales qui contestent
« l’idée de l’Inde » dont le Congrès de Nehru était porteur : une nation riche de sa diversité. Ce parti entendait
susciter un profond sentiment national sans nier pour autant les identités régionales.
Plusieurs faits suggèrent que cet équilibre est rompu et que les forces centrifuges ont le vent en poupe. Les
partis régionaux se multiplient. L’émiettement touche en particulier le Congrès : des scissions donnent naissance à
des formations locales, au Tamil Nadu, au Bengale… Dans la vie syndicale, la moitié des 16 millions de salariés
syndiqués appartiennent à des organisations locales ou régionales ; le mouvement s’accentue au détriment des
groupements proches de la gauche ou du Congrès : il n’est pas rare de voir ces nouvelles organisations mêler à la
revendication d’un meilleur salaire l’exigence d’emplois réservés aux natifs des régions concernées. Dans les cas
extrêmes, la contestation du « Centre » alimente un radicalisme qui peut aller jusqu’à la violence.
7
8
La revendication d’un État sikh séparé, un Khalistan, dégénéra en affrontements qui firent plus de 20 000
morts en 1983-1984 : les extrémistes sikhs multiplient les attentats et provocations afin de pousser au départ les
hindous et les musulmans vivant au Pendjab et au retour des sikhs installés ailleurs, en misant sur leur volonté
d’échapper aux représailles déclenchées à leur encontre. La réponse musclée choisie par le gouvernement d’Indira
Gandhi en 1984, à travers l’assaut contre le Temple d’Or d’Amritsar transformé en arsenal par les sécessionnistes,
lui coûta la vie, ce qui entraîna une vague de violences contre les sikhs. L’agitation s’est calmée depuis à tel point
qu’en 2006 le gouvernement central et l’armée sont dirigés par des sikhs.
Mais de nouvelles logiques fragilisent la cohésion nationale. L’accélération de la croissance économique
creuse les inégalités entre les régions bénéficiaires – pour l’essentiel, les villes et littoraux les plus ouverts sur
l’échange international, de New-Delhi au sud, via Mumbaï (anciennement Bombay) – et les secteurs en marge, au
centre-nord et à l’est. Ce qui favorise les revendications d’autonomie, voire séparatistes, en particulier au nord-est
excentré, mal relié au reste du pays par l’étroit corridor de Siliguri et peuplé de populations tibéto-mongoles
largement christianisées qui s’estiment délaissées par le Centre. La création de nouveaux États n’a pas apaisé les
activistes qui rêvent d’indépendance de l’Assam. Mosaïque ethnique aux confins de la Birmanie et de la Chine,
riche en ressources naturelles, le nord-est suscite bien des convoitises. Les troubles fomentés par les groupes
séparatistes y ont occasionné 50 000 morts depuis l’indépendance et le cycle de la violence n’est pas clos.
- Surtout, le phénomène planétaire qu’est la montée en puissance des fondamentalismes religieux n’épargne
pas l’Inde : le nationalisme hindou qui prétend identifier la nation à la religion, le radicalisme musulman et celui
des sikhs qui revendiquent l’indépendance du Pendjab se répondent en miroir. Les heurts entre communautés se
multiplient à la suite de l’assaut donné par l’armée au Temple d’Or des sikhs à Amritsar en 1984, puis après la
destruction de la mosquée construite par l’empereur Babur à Ayodhya par des fanatiques hindous. Le Centre doit
sans cesse composer avec les intérêts locaux pour préserver l’unité de l’Union : de fragiles équilibres restent à la
merci de provocations pouvant à tout moment dégénérer en d’incontrôlables flambées de violence.
- « Terre de toutes les religions », l’Inde n’est pas vouée pour autant à les voir s’affronter. Malgré les
flambées d’intolérance, la cohabitation est en vérité la règle. Plus encore, les spiritualités n’ont cessé d’emprunter
les unes aux autres. Le sikhisme naît à l’intersection de l’hindouisme et de l’islam. C’est sous l’influence du
christianisme que les réformateurs hindous du XIX ème siècle ont proscrit les sacrifices d’animaux ou insisté sur
l’unicité du Créateur. Le christianisme et l’islamisme indiens sont marqués par le milieu hindou : y compris dans les
lieux de culte, les pratiquants sont divisés en groupes de statuts inégaux. En matière de culte, les «métissages» ne
sont pas rares : musulmans ou chrétiens touchés par un malheur sollicitent l’intercession de divinités hindoues ;
chrétiens ou hindous peuvent, dans cette circonstance, se rendre sur la tombe d’un saint musulman local. Ces
identités religieuses entremêlées participent à la pluralité de la société indienne.
- L’Inde est vaste et extraordinairement diverse. Il est fatal que les tensions y soient nombreuses. Comparons
à notre Europe dans son ensemble : l’Inde est à cette échelle , la pauvreté en sus, terreau des violences. Chacun
sait que l’histoire du continent fut jusqu’au milieu du XXème siècle celle des guerres dressant ses peuples les uns
contre les autres, tragédie qui se poursuit encore dans les Balkans. On voit donc mal par quel miracle l’Inde aurait
pu échapper aux crises internes. L’étonnant est plutôt qu’elle ait survécu.
- On le comprend mieux si l’on prend l’exacte mesure de problèmes que le biais médiatique, qui réduit le
réel au nouveau, surtout s’il est dramatique, tend à amplifier. On constate en effet que les violences
intercommunautaires demeurent plutôt l’exception, à l’échelle de l’Inde. Elles sont localisées, pour l’essentiel,
dans la partie nord du pays et notamment dans les villes qui concentrent de lourds problèmes sociaux. Elles se
superposent à la carte du nationalisme et ce dernier n’est pas parvenu (pas encore ?) à s’implanter sur tout le
territoire.
La règle est bien davantage la coexistence pacifique de communautés qui, on l’a dit, empruntent beaucoup
les unes aux autres au fil du temps.
La multiplicité des identités est au fond l’essentiel : ainsi dans le domaine des langues.
- La question de la langue suscite après 1947 d’âpres et longs débats à l’Assemblée Constituante. Tandis que
des députés hindous veulent faire de l’hindi la langue nationale, les représentants du Sud dravidien s’y opposent.
Ils entendent utiliser leurs langues vernaculaires au sein de leurs États et l’anglais dans leurs relations avec le
Centre et les autres États. Un compromis est finalement trouvé : l’usage régional de quatorze langues est reconnu
dans la Constitution de 1950 tandis que l’hindi est déclaré langue officielle du pays, l’anglais conservant ce statut
pour quinze ans, le temps jugé nécessaire pour que tous les Indiens apprennent l’hindi. En fait, l’Official Languages
8
9
Act de 1963 pérennise la situation : l’anglais devient « langue officielle associée ». Son statut et celui des langues
vernaculaires ne pouvant être remis en cause qu’à l’unanimité des États fédérés, le provisoire durera : fussent-ils
analphabètes, les Indiens resteront polyglottes. Annie Montaut évoque ce marchand du Gujarat parlant gujarti en
famille, deux ou trois langues vernaculaires selon ses interlocuteurs en affaires, lisant la presse anglaise et
regardant des films en hindoustani – langue de communication mêlant l’ourdou et l’hindi. Que l’Inde soit
plurilinguistique peut compliquer l’affirmation du sentiment unitaire, mais représente aussi un formidable gage
d’agilité intellectuelle et d’ouverture. Notamment sur le monde anglophone : si l’anglais, pratiqué par quelque 65
millions de bilingues seulement, reste un marqueur social, il est aussi la « chance d’une voix donnée à l’Inde…pour
entrer de plain-pied dans le dialogue des cultures du monde » (A. Montaut, 2004).
1. La diplomatie
Quand elle accède à l’indépendance, les dirigeants de l’Inde jugent qu’elle est, malgré sa pauvreté,
« potentiellement…une grande nation et une grande puissance » (Nehru). Contraste entre vastes ambitions et
modicité des résultats quelques décennies après.
a) De vastes ambitions
L’Inde ne limite pas ses ambitions à l’Asie du Sud. En Asie, elle est pionnière. La lutte contre la colonisation
est ancienne, son succès précède les indépendances indonésienne et indochinoises. Il intervient alors que le Japon
est passé sous tutelle américaine depuis sa défaite en septembre 1945 et que la Chine est plongée dans les
convulsions d’une guerre civile qui la laisse exsangue et divisée en octobre 1949. Les nouveaux maîtres de l’Inde se
considèrent donc tout naturellement comme les champions du « réveil de l’Asie » : ils avaient organisé du reste
dès mars 1947 une conférence panasiatique à New-Delhi.
De façon générale, l’Inde se fait spontanément le porte-parole des peuples pauvres de la planète. Elle tire
argument de son étendue, de sa population, de l’ancienneté de sa civilisation. La géographie fait de la péninsule
indienne tout à la fois un espace à l’écart des conflits qui peuvent déchirer le reste de l’Asie (l’Himalaya et les mers
font barrière) et un carrefour mettant en contact ce quasi-continent avec le Proche-Orient, l’Afrique et l’Europe.
Mais son histoire est aussi faite d’échanges avec toutes les parties de l’Ancien Monde et le pays n’entend
pas rompre les liens avec Londres. Les dirigeants du Congrès ont combattu sans faiblesse la présence anglaise mais
ne souhaitent pas pour autant répudier tout ce qu’elle a légué : plus que l’hindi, l’anglais reste la langue commune
aux élites ; la culture démocratique est préservée ; s’ils donnent une large part à l’Etat, les choix de
développement préservent la liberté d’entreprise ; l’Inde rejoint le Commonwealth... Pays pauvre, à la fois libéral
et « socialiste », asiatique, anglophone : « le génie de l’Inde » combine des identités multiples.
Ces données conduisent à une posture diplomatique longtemps immuable : à l’heure où débute la guerre
froide, défiance à l’égard des grandes puissances, que l’on espère contrer en s’appuyant sur l’unité présumée du
Tiers Monde et le non-alignement ; active participation à l’ONU, censée préfigurer le « One-World » laissant à
chaque nation sa voie auquel aspire Nehru. Cette diplomatie planétaire relativise le « tête-à-tête dramatique »
avec le voisin pakistanais et renforce au passage la cohésion nationale : quoi de mieux que la « grandeur » pour
éteindre les discordes intérieures ? Sur le plan économique, cette posture s’accompagne d’une participation à
minima aux jeux de l’échange international, dominés, juge-t-on, par les pays riches.
b) Un bilan décevant
Pour n’être pas négligeables, les résultats ne sont pas à la hauteur des ambitions. Ni sur le plan
géopolitique, ni sur le plan du développement (vu en 2).
Sur le plan géopolitique : il y a eu abandon de fait du non-alignement. Si l’Inde des années 1950 devient
l’un des grands leaders du Tiers Monde, les décennies suivantes lui valent de brutales déconvenues : en 1962, la
brève guerre perdue contre une Chine qui conteste la frontière établie par l’Angleterre en 1914 (ligne Mac-Mahon)
confirme que l’unité du monde pauvre reste un vœu pieux, même à l’échelle de l’Asie. Vraie cause de la guerre :
Mao Zedong vient de rompre avec Moscou dont New-Delhi est proche ; il entend montrer qu’il ne craint pas les
« révisionnistes » du Kremlin et veut tester leurs réactions ; l’Inde, populaire dans le Tiers Monde, fait de l’ombre
au « grand Timonier » qui veut lui aussi s’en faire le champion.
9
10
La brutale offensive de l’Armée Populaire de Libération bouscule les forces indiennes. Leur déroute est
totale et ne s’achève qu’avec la décision prise unilatéralement par Pékin d’arrêter les combats, après avoir pris le
contrôle du nord du Cachemire (Aksaï Chin). Nehru voit s’écrouler son rêve d’entente sino-indienne. L’échec est
d’autant plus grave que le rapprochement entre la Chine et le Pakistan fait peser sur son pays une pression sur
deux fronts. Dans ces conditions, New-Delhi se résout à quadrupler son budget militaire et à se rapprocher de
l’Union soviétique. Cette dernière avait accru son aide à partir de 1956, dans le contexte de coexistence pacifique
puis de détente : la « patrie du socialisme » renonce à combattre frontalement « l’impérialisme capitaliste », mais
espère en détacher le monde pauvre pour affaiblir à long terme son adversaire. Moscou accorde à l’Inde une
assistance technique, en matière d’extraction charbonnière, de métallurgie, et lui vend beaucoup d’armements.
Les deux pays en viennent à signer en 1971 un traité d’amitié et de coopération. En outre, le Pakistan reste une
menace et le rapprochement sino-américain qui s’amorce en 1971 isole encore un peu plus l’Inde, avant que la
disparition de l’Union soviétique ne la prive de son principal appui et vide le slogan de non-alignement du peu de
crédibilité qui lui restait.
New-Delhi affiche désormais en toutes circonstances sa sympathie pour Moscou, même au lendemain de
l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée Rouge. Au fond, l’Inde n’a pu échapper à la logique bipolaire.
Les réalités et le contexte idéologique suggèrent cette voie aux fondateurs de l’Inde nouvelle. La taille du
pays et l’abondance en ressources naturelles lui permettent d’envisager un appareil économique complet tourné
vers le marché local, d’autant que des bases industrielles existent déjà. Les théories du développement qui font
autorité dans les décennies 1950-60 privilégient une industrialisation soutenue par la protection douanière.
S’appuyant sur les exemples soviétique mais aussi mexicain ou brésilien des années 1930, nombre d’experts jugent
que seul un tissu industriel complet peut impulser ce développement. Ce qui suppose une concentration des
ressources sur les industries de base, gourmandes en capital et peu rentables à court terme, ainsi qu’une
protection des autres branches contre la concurrence étrangère afin de les faire émerger par « substitution aux
importations ». Telles sont les conclusions qu’avancent les « théoriciens de la dépendance », qui dénoncent
l’exploitation des pays pauvres par le monde riche : celui-ci vendrait ses biens manufacturés en tirant profit de la
dégradation des termes de l’échange dont pâtiraient les premiers, exportateurs de produits bruts. Cf. Thèses d’un
organisme cher aux pays nouvellement indépendants, la Commission économique des Nations Unies pour
l’Amérique latine (CEPAL), animée par Celso Furtado, Raul Prebish…La thèse a été depuis contredite par les
historiens de l’économie, en particulier P. Bairoch (Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte,
1994).
Cette orientation implique peu ou prou le sacrifice de l’agriculteur et du consommateur qui fourniront de
fait le capital nécessaire à « l’accumulation primitive ». Nehru, conseillé par le groupe d’économistes marxistes
réuni par P.C. Mahalabonis, s’engage dans cette voie en 1955. Le second plan quinquennal concentre les fonds
publics sur les industries de base et limite strictement les échanges extérieurs : droits de douane élevés, licences
d’importations réservées aux secteurs prioritaires, restrictions à l’investissement étranger.
Les résultats ne sont pas au rendez-vous : les difficultés agricoles de 1965 ne sont surmontées que grâce à
l’aide américaine et le « taux indien de croissance », bloqué à 3,5% l’an, ne permet pas d’arracher le pays à la
pauvreté. Il y a sur le fond échec d’une stratégie qui néglige la majorité de la population qui vit de l’agriculture :
son pouvoir d’achat reste faible ; elle ne peut constituer un débouché pour les produits de l’industrie ; d’autant
que celle-ci produit à coûts élevés en raison du protectionnisme.
b) Depuis 1991
En 1991, la rupture avec la voie indienne est consommée : le pilotage de l’économie est confié à Manmohan
Singh. Depuis, une orientation « libérale » est poursuivie par les diverses majorités avec des nuances.
Cet économiste sikh né en 1932 au Jhelum, formé à Oxford et Cambridge, est la figure de proue des
réformateurs indiens depuis 1991, date à laquelle il devient le ministre des Finances du gouvernement dirigé par
Nasarimha Rao. Il a été durant plusieurs années secrétaire général de la Commission Sud, une émanation du
mouvement des non-alignés, à Genève. Il compare le fonctionnement de l’économie nationale et la réussite des
« dragons asiatiques » pour dénoncer les « vieilles méthodes qui ne nous ont conduits nulle part ». Il s’entoure de
responsables qui partagent ses vues. Il incarne cette nouvelle génération de dirigeants soucieux de redonner à
l’Inde une place de premier plan dans un monde qu’ils ont longtemps vu changer sans elle.
10
11
La nouvelle équipe prend tout d’abord les mesures d’urgence qu’exigent les institutions financières
mondiales : coupes budgétaires, dévaluation de la roupie pour stimuler l’exportation…. Elle relance les réformes
esquissées par Rajiv Gandhi. Le carcan bureaucratique qui brimait le secteur privé est allégé : la déclaration de
politique industrielle de juillet 1991 supprime les autorisations d’investir et la myriade de restrictions qui
encadraient les grandes entreprises ; le monopole public est limité à huit secteurs jugés stratégiques. La
Commission du Plan, bastion de la tutelle étatique devient un simple organe de consultation et de discussion. La
déréglementation s’accompagne d’une libéralisation des échanges extérieurs : l’investissement étranger dans les
sociétés indiennes est facilité ; les autorisations d’importer sont abolies sur la quasi totalité des biens de
production intermédiaires et des biens d’équipement.
Il y a arrivée au pouvoir en 1998 des nationalistes du Parti du Peuple Indien (Bharatiya Janata Party : BJP)
Mais l’orientation engagée en 1991 n’est pas contestée. La libéralisation des échanges extérieurs se poursuit : les
restrictions à l’importation de biens de consommation sont complètement levées ; les taxes douanières diminuent
graduellement ; la roupie devient convertible pour les opérations courantes. Des secteurs publics sont ouverts au
capital privé, national ou étranger, sous conditions : les assurances, la banque, les télécommunications.
Le retour au pouvoir du Congrès à l’issue des élections législatives de 2004 entraîne une modulation. Écarté
du pouvoir en 1998, M. Singh reprend son programme en tant que Premier ministre cette fois, à la tête de la
coalition emmenée par le Congrès. Tandis que le BJP mettait exclusivement l’accent sur les réussites économiques
de « l’Inde qui brille » (« shining India»), le nouveau gouvernement insiste sur le nécessaire accompagnement
social de la libéralisation. Le programme commun qui lie le Congrès à ses partenaires de l’Alliance progressiste
unie, dominée par les deux partis communistes, prévoit tout un volet social. Rien n’indique, cependant, une
volonté de retour en arrière. La libéralisation se poursuit, même si certains projets sont suspendus à la demande
des alliés de gauche (privatisation d’entreprises publiques, flexibilité du travail) : le droit moyen consolidé (qui
s’applique à la majorité des articles effectivement importés) tombe de 72,5% en 1990 à 30% en 2005 ; des
restrictions pesant encore sur les IDE sont progressivement levées.
Croissance :
Dès la décennie 1980, le taux moyen de croissance du PIB s’élevait à 5,7% par an. La moyenne, à 6,1%, est
légèrement supérieure dans la décennie suivante. Des sécheresses exceptionnelles entraînent un freinage en
2000-2002 avant que la croissance ne rebondisse par la suite. Les performances de « l’éléphant » (indien) se
rapprochent de celles du « dragon » (chinois) et des espérances des réformateurs.
… et ouverture :
Une économie plus extravertie : la part des exportations de marchandises dans le PIB est passée de 6 à 12 %
entre 1990 et 2006.
Autrefois regardés avec suspicion, les investissements étrangers passent en moyenne annuelle de 100
millions de dollars avant les réformes à quelque 5 milliards de dollars depuis 2000. Dans cette dernière phase, les
investissements indiens à l’étranger ont pour leur part plus que triplé. Tandis qu’auparavant, quelques grandes
firmes s’implantaient dans des pays du Sud, asiatiques avant tout, pour échapper aux contraintes limitant leur
croissance sur le marché domestique, on voit de plus en plus les champions indiens intervenir dans l’ensemble du
monde, y compris, les pays de la Triade. Le mouvement concerne aussi bien les secteurs d’excellence de l’Inde,
l’informatique et les biotechnologies, que « l’ancienne économie » - activités pétrolières, sidérurgie… Les hommes
d’affaires indiens deviennent très actifs en-dehors des frontières Soit par rachat d’entreprises existantes, soit par
création de filiales : plus de 300 firmes indiennes sont implantées aux Etats-Unis ; la division informatique du
groupe Tata réalise un quart de son chiffre d’affaires à l’étranger : ces firmes se rapprochent de leurs clients. Le fait
nuance les rapports Nord-Sud tels qu’on les décrit traditionnellement : les stratégies d’entreprises ne sont pas à
sens unique ; celles des pays émergents ne restent pas passives face à celles de la Triade.
Le rôle de l’Inde dans le système économique mondial grandit. La part de l’Inde dans le commerce
international de marchandises, après avoir longtemps régressé, passe de 0,5% en 1991 à près de 1,5 % en 2005. En
parallèle, l’Inde devient le second exportateur mondial de services informatiques, derrière les États-Unis.
11
12
Pour la plupart des études, la classe moyenne au sens large rassemble 14 % des foyers. En 2006, on estime
que 250 à 300 millions de personnes sont capables d’acquérir des biens durables, tels des appareils
électroménagers.
Ces classes moyennes et supérieures englobent des groupes très différents. On y rencontre les élites
urbaines traditionnelles : fonctionnaires de rang moyen ou élevé et professions libérales, qui furent longtemps le
domaine réservé des castes lettrées ; hommes d’affaires anciens. S’y ajoutent dans les métropoles les ingénieurs et
informaticiens, les gestionnaires, juristes et financiers qu’appelle l’essor des NTIC. Dans le monde rural, la
révolution verte a favorisé l’émergence d’une paysannerie aisée qui dispose de surplus confortables et diversifie
ses activités : elle ajoute au prêt et au commerce des produits agricoles qu’elle pratique depuis longtemps
l’industrie agroalimentaire, les transports, voire l’exploitation d’un cinéma…Ses enfants font des études et
accèdent aux classes supérieures. Son influence politique grandit à l’échelon local voire régional. Ces « capitalistes
à bœuf de trait » (« bullock capitalists », selon l’expression de L.I et S.H. Rudolph) adoptent des modes de vie qui
les apparentent aux dominants urbains.
Le pouvoir d’achat de ces groupes ne progresse pas uniquement en raison de l’évolution du revenu moyen
mais aussi sous l’effet de changements de comportements. La réduction du nombre d’enfants et la généralisation
du travail féminin améliorent le niveau de vie familial : dans plus du tiers des foyers des classes moyennes,
l’épouse travaille. L’abaissement du loyer de l’argent permis par les progrès du secteur bancaire (le taux d’intérêt
moyen a reculé de 15 à 6-8 % durant ces vingt dernières années) et l’insistante suggestion publicitaire et
médiatique incitent la jeune génération à rompre avec le comportement prudent des anciennes, convaincues des
vertus de l’épargne : elle prend l’habitude de vivre à crédit.
De nouveaux marchés progressent à une vitesse fulgurante. De 1995 à 2005-2006, les ventes annuelles de
voitures passent de 300 000 à 1,1 million ; celles de motocyclettes et scooters s’envolent : le quart des ménages
urbains en est équipé ; il se vend 3 millions de téléphone mobiles par mois. Des lotissements pavillonnaires,
souvent clos et engazonnés, apparaissent dans les faubourgs des métropoles : les « colonies ». D’immenses
centres commerciaux (les malls) s’y installent et les firmes indiennes multiplient les grandes surfaces de vente
(Reliance). Elles veulent devancer les géants mondiaux de la distribution qui lorgnent vers le marché indien.
L’entrée dans l’ère de la consommation de masse se signale aussi par la diffusion accélérée des appareils
radio et autres téléviseurs : plus du tiers des ménages en sont équipés. Ils intègrent l’Inde au « village planétaire ».
Les feuilletons des chaînes étrangères diffusées par satellites, leurs imitations en hindi, les productions
« bollywoodiennes » répandent dans les foyers les images de l’univers occidental, en même temps que des modes
de comportement qui s’écartent des traditions. On sait l’impact de ces messages sur les attentes des habitants,
partout à la surface du globe : la mondialisation, avant d’être une réalité, est un horizon nouveau, un
bouleversement des représentations, une promesse d’abondance entretenue par le flot d’images que déversent
les « étranges lucarnes ».
Elle modifie, en même temps, hic et nunc, les manières de vivre, le style des rapports humains. Les « global
Indians » adoptent, non sans excès ostentatoire ou imitation servile, de nouveaux styles de vie. Fréquentant malls
et discothèques, fast food ou cyber-cafés, ils voyagent, entretiennent leur corps par le sport ou la fréquentation
des instituts de beauté. L’expansion conjuguée à la mondialisation produit ainsi une Inde nouvelle qui ressemble,
apparemment, à l’Occident. Elle existe, mais reste minoritaire à côté des centaines de millions de déshérités dont
l’existence est toute autre.
- Les ménages pauvres (45 millions) et très pauvres (33 millions) forment plus de la moitié de la
population.
Au total, une société qui change mais une pauvreté qui reste massive.
La mondialisation génère, ce faisant, une immense frustration : le gouffre entre le vécu et le possible
devient tangible. Les progrès, quand ils existent, paraissent lents et décevants, toujours en retard d’un espoir. « La
mondialisation ne tient pas ses promesses…elle a, à ce jour, davantage modifié les attentes des peuples qu’accru
leurs capacités d’agir » ([Link], La mondialisation et ses ennemis, Hachette, Pluriel, 2004, p.256).
Cf . La littérature indienne ou le cinéma indien contemporains, chambres d’écho de ces mutations d’une
Inde « entre deux mondes » (sociologue Dipankar Gupta).
a) Le rôle de la diaspora
Les diasporas constituent l’un de ces réseaux qui font la mondialisation. Selon un rapport officiel, la
diaspora indienne compte 20 millions de personnes réparties dans 134 pays : les unes sont des citoyens étrangers
12
13
d’origine ou de descendance indienne (People of Indian Origins : PIO), les autres des citoyens indiens résidant à
l’étranger pour une durée indéterminée (Non-Resident Indian : NRI). Cette diaspora joue un rôle important dans
l’ouverture du pays sur le monde extérieur, tant sur le plan économique que socioculturel.
- L’émigration indienne n’est pas un fait nouveau. C’est à partir des années 1830-1840 que l’on assiste à
une première vague conséquente. L’abolition de l’esclavage par l’Angleterre, imitée peu après par la France (1848),
puis les Pays-Bas, conduit les planteurs de leurs colonies à faire appel à des travailleurs agricoles venus de Chine et
d’Inde, les coolies. Pourvus de contrats de travail de cinq ans (indenture system), plus d’un million d’Indiens
partent vers les colonies britanniques ou françaises des Caraïbes (Guyanes, Jamaïque, Guadeloupe…) ou de l’Océan
Indien (île Maurice, Réunion…). Environ 6 millions d’autres, dans un cadre différent, sont employés sur les
plantations de caoutchouc ou de thé de Malaisie, Birmanie, Ceylan. En parallèle, mais aussi durant l’entre-deux-
guerres, des commerçants, des médecins ou des avocats, des employés de l’administration britannique,
s’embarquent comme « passagers libres » vers les mêmes destinations ou aussi vers l’Amérique du Nord, l’Afrique
du Sud ou de l’Est. Au total, quelque 28 millions d’Indiens se sont expatriés entre 1834 et 1940. Leur contribution
au peuplement des territoires de destination est parfois conséquente.
- Tendances actuelles
La phase en cours voit se juxtaposer deux émigrations bien différentes. Depuis les années 1970, des
ouvriers quittent l’Inde pour le Golfe Persique, où le boom suscité par les chocs pétroliers engendre une pénurie
d’actifs. Leur sort est peu enviable et les perspectives d’intégration sont nulles : ils ne sont que des travailleurs
« invités », qui gardent des liens étroits avec leur pays d’origine. Peu auparavant, aux États-Unis, le Hart-Celler Act
de 1965 abroge les quotas par lesquelles le pays avait cherché depuis 1920-21 à stopper l’immigration non-WASP
(blanche, anglo-saxonne et protestante) et la nouvelle politique migratoire favorise l’entrée de travailleurs
qualifiés. Le courant s’est amplifié depuis les années 1980, tant en Amérique du Nord qu’en Europe occidentale. Le
passage à des « économies de la connaissance » requiert de nombreux ingénieurs et informaticiens ; l’Inde en
produit beaucoup et ils sont anglophones. Ils sont nombreux dans la Silicon Valley où ils forment une bonne partie
des cadres de Microsoft, Dell, Intel…La diaspora indo-américaine est bien intégrée : elle affiche un revenu par tête
de 60 000 $ par an alors que la moyenne nationale américaine est de 38 000 $. On peut lui associer les 74 000
étudiants indiens recensés aux États-Unis : c’est la première communauté d’étudiants étrangers, venus préparer
un doctorat en sciences ou un Master in Business Administration (MBA). Beaucoup ont ensuite une expérience
professionnelle sur place, au moins durant quelques années. Certains créent des start-up : une étude de la Duke
University (Caroline du Nord) établit que le quart des 28 000 entreprises de haute technologie apparues aux États-
Unis entre 1995 et 2005 ont pour fondateurs ou principaux dirigeants des immigrés. Or le quart des ces derniers
est indien.
- Sur un plan socioculturel, la diaspora est un agent majeur de l’internationalisation de l’Inde. Elle
entretient des liens étroits avec la mère patrie, via la télévision par satellite ou l’Internet. Ses élites culturelles
servent d’interface entre leur pays et le reste du monde : hauts fonctionnaires internationaux, universitaires,
chercheurs, écrivains ou artistes, ils le font connaître dans les sociétés d’accueil et contribuent dans l’autre sens à
ouvrir au changement la société indienne. Ce n’est pas hasard si les réformateurs les plus convaincus ont souvent
été eux-mêmes des expatriés. L’imaginaire valorise les « desi » qui ont réussi : le retour au pays de celui qui a fait
fortune au-delà des mers, ne serait-ce que pour l’acte d’allégeance à la famille que reste le choix de l’épouse,
13
14
inspire maints scénarios « bollywoodiens ». La littérature interroge les traditions à partir du décentrement
qu’entraîne l’exil.
Les diasporas éduquées présentes dans le monde anglo-saxon facilitent les échanges entre l’Inde et les pays
d’accueil constituent aussi des lobbies à l’influence politique non négligeable : tel est le cas aux Etats-Unis, où la
communauté indienne dispose de relais efficaces aussi bien auprès du patronat organisé, via l’India-US Business
Council, que du Congrès et de la Maison Blanche.
Mais la société civile indienne est également partie prenante d’une toute autre façon dans les débats de
portée planétaire, à travers son dense tissu d’organisations qui militent pour un « autre » ordre économique :
associations paysannes qui combattent en lien avec des structures internationales le libre-échange agricole, les
multinationales de l’agroalimentaire ou les OGM ; groupes de protection de l’environnement ; mouvements de
défense des minorités (la question est planétaire…)…Les 80 000 participants rassemblés en 2004 au Forum Social
mondial de Mumbaï ont attesté de cette forme d’ouverture à l’universel, qui voit, par exemple, les dalits indiens
chercher à inscrire leur sort dans le cadre des luttes onusiennes contre les discriminations. La société indienne
participe ainsi à la mondialisation à travers sa contribution à la réflexion sur ses impasses, voire ses dégâts. Cette
globalisation des questions collectives constitue aussi une facette du processus, et non la moindre.
4. L’outil militaire
Par le nombre de soldats et les armements conventionnels, l’armée indienne figure au 3 ème rang mondial.
Cela lui donne une incontestable prééminence en Asie du Sud. Mais les décideurs indiens, politiques et militaires,
forts de l’essor économique du pays, estiment qu’il a vocation à dominer un « voisinage élargi » qui s’étend de
l’Asie centrale au détroit de Malacca. Dans ce cadre, ils jugent nécessaire de le doter d’une capacité nucléaire
susceptible d’équilibrer celle de la Chine, seule grande puissance nucléaire dans cette zone. C’est sur ce fond, bien
plus qu’en relation avec le problème pakistanais, que s’inscrit le programme nucléaire indien. Il a d’abord conduit
le pays à refuser en 1995-96 la prorogation du Traité de non-prolifération (TNP) avant de procéder en mai 1998 à
cinq essais nucléaires souterrains près de Pokhran, dans le désert du Rajasthan – en réponse, le Pakistan fait de
même deux semaines plus tard. Cet acte vaut à l’Inde une condamnation aussi unanime que de courte durée. Elle
est rapidement reconnue par les grands acteurs internationaux comme une « puissance responsable », et peut en
conséquence moderniser ses forces en cherchant à améliorer conjointement les missiles terrestres, les
bombardiers et sous-marins chargés d’emporter les têtes nucléaires tandis que son programme spatial améliore
ses capacités en matière de renseignements stratégiques. Pour ce faire, l’Inde coopère avec les pays disposant de
technologies militaires avancées.
Elle développe aussi beaucoup sa marine de guerre, dans l’océan Indien : manœuvres navales communes
en 2008 avec l’Afrique du Sud et le Brésil.
Conclusion
Inde des 20 dernières années a modifié profondément son rapport au monde ; Elle peut mobiliser des
leviers d’influence nouveaux . Comment cela se traduit-il dans ses orientations diplomatiques ?
Le voir aux trois niveaux distingués en 1996 par le ministre des Affaires Étrangères indien, Indar Kumar
Gujral, distingue trois cercles concentriques : le sous-continent indien, l’Asie dans son ensemble, le monde. La
« doctrine Gujral » juge que l’Inde doit s’affirmer par étapes à chacune des échelles Qu’en est-il ?
14
15
Les Indes britanniques rassemblaient la totalité du sous-continent indien. Londres avait même éprouvé le
besoin de conforter l’empire en l’encadrant d’un Afghanistan neutralisé au contact de la Russie des tsars et d’une
Birmanie colonisée aux marges de l’Empire chinois. La sécurité des Indes semblait à ce prix. Or le processus
d’indépendance a fait éclater cet ensemble. Le sous-continent est aujourd’hui fragmenté en sept États. L’Inde a
hérité de l’essentiel de l’espace et des peuples qui faisaient l’empire anglais – par ailleurs, elle seule maintient
vivant son caractère pluraliste. Elle est du coup un colosse parmi ses voisins, ce qui complique en vérité son action.
Sources : P. Boniface, dir., L’année stratégique 2007, IRIS et Dalloz, 2006 et Le Monde, Bilan du monde 2007, janvier 2007.
L’Inde occupe les trois quarts du quasi-continent, tant en superficie qu’en population ou en poids
économique. Elle est la seule à disposer d’une frontière commune avec chacun des six autres pays, alors que ceux-
ci n’en ont pas entre eux. Elle dispose d’une supériorité militaire que seul le Pakistan lui conteste.
Une telle prédominance alimente un double mouvement : tentation d’influence chez les Indiens et
inquiétude chez les voisins. Les premiers estiment que leur sécurité dépend non seulement de la non-intrusion
d’une puissance extérieure dans la zone mais aussi de la stabilité des États limitrophes. Les difficultés de ces
derniers affectent en effet le territoire indien, en raison de continuités ethniques ou politiques.
- C’est ainsi que la guérilla tamoule qui déchire le Sri Lanka depuis 1983 intéresse directement New-Delhi.
Les Tamouls constituent une minorité largement hindoue dans une île majoritairement bouddhiste : leurs ancêtres
sont venus d’Inde du Sud travailler dans les plantations de l’île à l’ère coloniale. Certains, qui s’estiment méprisés
par le pouvoir cinghalais ont fondé des groupes activistes armés, qui, à l’instar des Tigres Tamuls, pratiquent le
terrorisme et disposent de bases arrières dans le Tamul-Nadu indien, où la mouvance régionaliste est puissante,
d’où un risque de contagion. L’enlisement du conflit amène l’Inde à intervenir en 1987, par l’envoi d’un corps
expéditionnaire chargé en principe d’imposer une trêve entre les deux camps. Ce fut un échec qui conduisit New-
Delhi à rapatrier ses troupes. Malgré des espoirs d’apaisement en 2005, le conflit n’est toujours pas réglé à ce jour.
15
16
Il empoisonne les relations entre l’Inde et le Sri Lanka, en même temps qu’il hypothèque les chances de progrès de
ce pays.
- De même, la guérilla maoïste qui conteste depuis des années la monarchie népalaise a des liens avec les
naxalistes indiens, ce qui a poussé New-Delhi à faire pression sur le pouvoir de Katmandou pour qu’il négocie avec
ses opposants.
- Même le Bangladesh que l’Inde a aidé à naître en 1971 entretient de médiocres relations avec elle : les
deux pays peinent à s’accorder sur le partage des eaux du Gange ; la pression croissante des forces islamistes au
Bangladesh dissuade Dacca de se rapprocher de l’Inde ; l’afflux dans ce pays d’immigrants bangladais chassés par
la misère suscite de brutales poussées de xénophobie que ne manque pas de dénoncer le Bangladesh, tandis que
New-Delhi accuse son voisin de soutenir les groupes séparatistes qui s’activent dans les États du Nord-Est.
Dans ces conditions, les voisins de l’Inde sont tentés d’échapper à son hégémonie, réelle ou supposée, en
cherchant un contrepoids extérieur au sous-continent, la Chine au premier chef, ce qui inquiète évidemment New-
Delhi.
La question majeure est depuis l’indépendance celle des rapports avec le Pakistan. Revendiquée depuis les
années 1930 par la Ligue musulmane animé par Mohammed Ali Jinnah, la création d’un « Etat des purs »
rassemblant les terres à majorité musulmane du Raj britannique fut acceptée la mort dans l’âme par un parti du
Congrès qui rêvait pour sa part d’une Inde unie et sécularisée. Elle s’est accompagnée en 1948 d’un bain de sang
lors des gigantesques transferts de populations qu’impliquait la Partition : plus de dix millions de sikhs, d’hindous,
de musulmans dans l’autre sens ont dû franchir la nouvelle frontière, laissant derrière eux leur terre et, trop
souvent, des proches. Ce traumatisme originel n’a jamais été oublié.
D’autant qu’il a tout de suite trouvé à se cristalliser sur la question du Cachemire. Ces 200 000 km2 de
hautes terres sont peuplés aux trois-quarts de musulmans en 1947 mais une dynastie hindoue y règne. Au moment
de la Partition, le maharaja, menacé par des tribus venues du Pakistan, demande le rattachement du Cachemire à
l’Inde. Contre lui, un gouvernement dissident se rend maître du nord de la province, qu’occupe l’armée
pakistanaise tandis que les forces indiennes prennent position au sud. Les deux armées s’affrontent durant
plusieurs mois avant qu’un cessez-le-feu négocié sous l’égide de l’ONU n’entérine en 1949 une division de facto du
Cachemire contre la promesse, jamais tenue, d’un retrait des troupes suivi d’un référendum d’autodétermination.
Depuis, la région reste une pomme de discorde entre les deux voisins. Le conflit a rebondi en 1965, 1971 et 1999,
sans rien modifier : l’Inde en contrôle les deux tiers, avec la fertile vallée de la Jehlum, tandis que le nord-ouest
montagneux est rattaché au Pakistan. Dans l’Etat indien du Jammu-Cachemire des mouvements plus ou moins
radicaux contestent la présence indienne, les uns voulant un Cachemire indépendant tandis que d’autres
souhaitent le rattachement au Pakistan : New-Delhi soupçonne derrière tous la main d’Islamabad.
De 1948 à 1991, les tensions internationales ont aggravé les tensions entre les deux pays : tandis que le
Pakistan était soutenu par Washington, dans le cadre de la stratégie d’ « encerclement » de l’empire continental
des soviets par la mer (le Pentagone s’est aussi appuyé sur lui pour combattre, par guérillas interposées, l’Armée
rouge en Afghanistan dans la décennie 1980 ; après 2001, il a besoin de sa coopération pour y combattre les
talibans et Al-Qaida). Pakistan soutenu également par Pékin après le schisme sino-soviétique de 1960 ? Du coup,
l’Inde glissait du non-alignement proclamé à l’origine par le « Père de la Nation », Nehru, à un étroit partenariat
avec Moscou, cultivé surtout par sa fille Indira Gandhi à partir de 1971 quand le soutien de l’Inde à l’indépendance
du Pakistan oriental l’entraîne dans un nouveau conflit contre Islamabad.
La fin en 1991 du conflit Est-Ouest et la priorité accordée depuis 2001 par Washington à la lutte contre le
terrorisme international créent un climat nouveau qui favorise la détente entre les « frères ennemis » (voir ci
après).
« Un dialogue composite » s’engage en 2004 entre les deux pays : il porte notamment sur la question du
Cachemire. Des mesures d’apaisement sont prises : en 2005, la « diplomatie de l’autobus » rend à nouveau
possible la circulation quotidienne entre les deux parties de la province tandis que l’Inde apporte son aide aux
victimes du violent séisme qui dévaste l’Azad-Cachemire sous contrôle pakistanais en octobre. Promesse d’une
normalisation ? Beaucoup dépend en vérité de la volonté et de la capacité du pouvoir pakistanais à réduire
l’influence des extrémistes qui ont fait du Cachemire une base de repli après la chute des talibans et ont intérêt à
entretenir la tension avec l’Inde. L’apaisement reste fragile cependant : à l’occasion d’un attentat à Bombay en
juillet 2006, des officiels indiens incriminent des groupes terroristes opérant au Cachemire mais basés au Pakistan.
Idem en novembre 2008 : fusillades et explosions en plusieurs points de Bombay (dont le prestigieux hôtel Taj)
plus de 100 tués.
16
17
Au total, l’Inde peine à instaurer des rapports équilibrés avec ses voisins. L’Asie du Sud reste une source de
difficultés de toute nature bien plus qu’un point d’appui. Le médiocre bilan de l’Association de Coopération
Régionale en Asie du Sud (SAARC : South Asia Association for Regional Cooperation) qui réunit depuis 1985 les sept
pays de la zone est à l’image de sa faible cohésion. L’objectif était d’accélérer le développement par la promotion
des échanges entre voisins. En vérité, la coopération reste mince et l’union douanière prévue initialement pour
1995 reste inachevée ; les échanges intra-régionaux ne dépassent pas 5 % du commerce extérieur des États
membres, contre 38 % dans l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Les raisons de l’échec sont autant
géopolitiques qu’économiques. La faible complémentarité des systèmes productifs, le fait que celui de l’Inde ait
été longtemps tourné vers le marché domestique freinent les échanges. Mais le progrès de la SAARC est aussi
contrarié par les craintes des voisins de voir l’intégration profiter avant tout au géant indien et par la tension entre
ce dernier et le Pakistan : celle-ci a souvent ajourné les sommets prévus et brisé les courants commerciaux
antérieurs - l’Inde absorbe 1 % des exportations pakistanaises contre 56 % en 1948-49. Du coup, un levier possible
de dynamisme, via les gains de productivité et les économies d’échelle, fait défaut, pour l’Asie du Sud dans son
ensemble.
Sans compter que l’effort de défense qu’impose la défiance nuit au progrès économique. Le Pakistan qui
compte 50 % d’analphabètes et 36 % de moins de 15 ans, consacre 3,2 % de son PIB à l’armement contre 2,3 % à
l’éducation : c’est rarement le gage du développement !
On est là devant une situation qui illustre les effets de la géopolitique sur l’économie.
1. De l’affrontement au partenariat
Les rapports sino-indiens se sont réduits à peu de choses après le bref affrontement de 1962. Les deux pays
ont suivi des chemins opposés : une fois fermée la parenthèse du maoïsme flamboyant des années 1960, la Chine,
tout en continuant à dénoncer le « social-impérialisme » soviétique, s’est tournée vers les États-Unis puis le
« socialisme de marché » tandis que l’Inde se rapprochait de Moscou et perpétuait son « brahmano-socialisme »
(l’expression est de l’historien français J.-A. Bernard).
Il faut attendre la conversion indienne pour voir la situation changer ; la normalisation des rapports avec la
Chine s’accélère au début du XXIème siècle. Des officiels chinois multiplient les déplacements en Inde ; en 2003, le
Premier ministre nationaliste [Link] se rend à Pékin : les deux pays s’engagent à construire un « partenariat
global » et de long terme. La détente permet l’apaisement des conflits frontaliers : tandis que l’Inde reconnaît
sans ambiguïté la souveraineté chinoise sur le Tibet, la Chine accepte l’annexion, déjà ancienne, du Sikkim par
l’Inde ; le sort du Nord-Cachemire annexé par la Chine est discuté, les deux pays agissent de concert au Népal pour
mettre fin à la guerre civile…
Le rapprochement se traduit plus encore par l’explosion des échanges économiques : le commerce bilatéral
bondit de 1 milliard de dollars en 2000 à 20 milliards en 2006. La Chine est devenue le premier importateur de
produits indiens en Asie : achetant logiciels, acier, produits pharmaceutiques, elle absorbe le dixième de ses
ventes. Pékin a chargé en 2004 une entreprise indienne de former à l’informatique 25 000 étudiants chinois. Mais
la Chine est aussi, grâce à ses matériels informatiques ou ses produits de consommation courants, le premier des
fournisseurs de l’Inde en tant qu’État. Les coopérations entre entreprises des deux géants se multiplient dans des
pays tiers, en particulier dans le secteur de l’énergie : en 2005, la société pétrolière publique indienne ONGC
acquiert 20 % du principal gisement iranien, exploré et possédé à 50 % par la compagnie d’État chinoise Sinopec ;
en 2006, ces deux firmes prennent une participation conjointe dans Omimex, un groupe d’exploration pétrolière
colombien ; les co-entreprises pétrolières concernent aussi le Soudan, l’Iran, la Syrie…
17
18
Doit-on pour autant accréditer l’idée d’une « Chindia » organisant un paisible condominium sur l’Asie ? Ce
serait négliger trois éléments.
Tableau 3 : Inde et Chine : géants inégaux (données 2005 sauf indication contraire)
INDE CHINE
POPULATION
millions d’habitants (2006) 1 121,8 1 311,4
ÉCONOMIE
PIB en milliards de $ (2006) 793 2 263,8
DÉFENSE
- effectif global (en millions de soldats) 1,325 2,2
- budget en milliards de $ 22 29,5
- avions de combat 700 2 300
- sous-marins 16 66
Sources : [Link], dir., L’année stratégique 2007, Iris & Dalloz, 2006 et Le Monde, Bilan du monde 2007.
L’économie chinoise pèse près du triple du PIB indien, elle exporte près de 8 fois plus et le partenaire
indien reste pour elle secondaire ; la Chine est une grande puissance reconnue, membre permanent du Conseil de
sécurité de l’ONU ; ses missiles à tête nucléaire basés au Tibet peuvent atteindre en quelques minutes la plaine du
Gange, cœur politique, symbolique et démographique de l’Inde, tandis que New-Delhi ne dispose pas pour l’heure
de missiles à longue portée susceptibles de détruire Pékin.
b) Les Indiens, qui gardent un cuisant souvenir de l’agression subie en 1962, s’inquiètent des
menées chinoises en Asie méridionale. Si elle refuse de le soutenir sur la question du Cachemire, la Chine reste
cependant l’indéfectible allié du Pakistan : après une brève visite à New-Delhi en novembre 2006, le président Hu
Jintao se rend à Islamabad et signe avec Pervez Musharraf un accord de libre-échange mais aussi de coopération
nucléaire. Pékin a entrepris de moderniser sa flotte de guerre se donne les moyens de la projeter dans l’océan
Indien en supervisant la construction de ports en Birmanie (Kyaukpyu), au Pakistan (Gwadar) et au Sri Lanka
(Hambantoa), ce qui heurte de plein fouet les ambitions indiennes. New-Delhi s’alarme de l’influence chinoise à sa
porte.
L’enjeu birman est jugé si décisif que l’Inde a choisi de normaliser en 1993 ses relations avec la junte
militaire au pouvoir, abandonnant le soutien apporté jusque-là à l’opposition démocratique incarnée par Aung San
Suu Kyi. Il s’agit pour elle tout à la fois de priver les groupes armés du nord-est de leurs bases arrières situées en
territoire birman, de renforcer les liens avec l’Asie du sud-est, d’élargir son accès aux hydrocarbures birmans et de
contenir la Chine, qui s’intéresse aussi à cette ressource et entretient depuis toujours d’excellentes relations avec
les généraux birmans, qui lui ont même concédé le droit d’entretenir des stations de renseignements sur plusieurs
îles de la mer d’Andaman.
c) La rivalité sino-indienne prendra rapidement un tour économique. Les deux pays sont actuellement
complémentaires : en simplifiant, l’un produit des logiciels, l’autre assemble des ordinateurs. L’un est laboratoire
du monde, l’autre son usine (cliché simplificateur). Mais l’Inde devra nécessairement développer des industries de
masse : textile, jouet, activités d’assemblage… Elle rencontrera, ce faisant, la concurrence chinoise, qui a misé sur
ce créneau. À l’inverse, la Chine montera en gamme, et ne négligera pas l’économie de l’immatériel : elle se donne
déjà les moyens d’y réussir, à travers l’énorme effort consenti en faveur de la recherche et de l’enseignement
supérieur. Ses entreprises viendront donc chasser sur les terres des concurrentes indiennes. La rivalité pour
accéder aux gisements d’hydrocarbures que l’on observe actuellement en Birmanie ou ailleurs s’aiguisera au fur et
18
19
à mesure que s’accroîtra la dépendance énergétique des deux géants (études de J.-[Link], économiste français
spécialisé sur l’Asie).
C - L’Asie orientale
1. Intérêts économiques
En même temps qu’il libéralise l’économie, le gouvernement Narasimha Rao lance en 1991 la politique du
« regard vers l’Est » qui consiste à rapprocher l’Inde de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Cette
structure, fondée en 1967 pour contenir le communisme en Asie, se métamorphose à cette époque en entente
commerciale (l’admission du Viêt-nam en 1995 illustre cette mue, qui débouche sur le projet d’édifier une zone de
libre-échange asiatique : l’AFTA). Les économies et leur intégration ont effectivement progressé, malgré la crise de
1997-1998. L’Inde y voit un moyen d’échapper à « l’enfermement » dans le sous-continent, de se lier à une zone
dynamique et offrant les marchés, les sources d’énergie et les matières premières dont son industrie a besoin. Les
liens qu’elle a tissés depuis une dizaine d’années avec l’ASEAN ont débouché sur l’institution de rencontres
régulières entre les deux parties et sur sa participation au premier sommet de l’Asie orientale en 2005 ; les
autorités indiennes signent des traités commerciaux bilatéraux et un accord de coopération économique avec
Singapour. Elles investissent dans la construction de routes vers la Thaïlande à travers la Birmanie. Elles
promeuvent la coopération entre les membres de l’association BIMST-EC (Bangladesh, India, Myanmar, Sri Lanka,
Thaïland - Economic Cooperation), née en 1997. Ces démarches sont soutenues par la présence de nombreux
cadres indiens : près de trois millions d’Indiens au Myanmar, deux millions en Malaisie qui manque
d’informaticiens et cherche à attirer les diplômés indiens, tout comme Singapour.
Mais l’Inde a aussi dans la région des visées stratégiques, qui renvoient aux relations avec la Chine. Elle a
confirmé ses intentions à l’occasion du raz-de-marée du 26 décembre 2004. Elle-même affectée, elle a non
seulement refusé toute aide étrangère mais apporté son concours à tous les pays touchés, des Maldives à la
Thaïlande par une « diplomatie du tsunami » (C. Raja Mohan) qui a mobilisé sa marine de guerre et des aides
financières conséquentes. New-Delhi intensifie les échanges militaires et navals avec les pays qu’inquiète la
montée en puissance de Pékin, en premier lieu l’Indonésie, le Viêt-nam et le Japon.
L’archipel nippon est non seulement le premier pourvoyeur d’aide publique à l’Inde mais aussi
une de ses principales sources d’IDE. S’il reste un partenaire commercial modeste, il constitue un point
d’appui pour contenir la Chine et forme avec l’Inde elle-même, l’Allemagne et le Brésil le Groupe des
Quatre pays qui entendent devenir membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU.
En revanche, c’est avant tout dans une perspective économique que l’Asie centrale et le Moyen-Orient
intéressent l’Inde. Ces régions lui fournissent plus de 70 % des hydrocarbures qu’elle importe. Les liens
commerciaux avec les pays du Golfe Persique sont étroits depuis longtemps : il fut un temps où leurs marchands
utilisaient la roupie. Aujourd’hui, ils lui livrent pétrole et gaz naturel et lui achètent en retour produits
intermédiaires et bijoux, dont raffolent les riches familles de Doha ou Dubaï : les Émirats Arabes Unis sont un client
de premier ordre pour l’Inde. Par ailleurs, les plus de trois millions d’Indiens qui travaillent dans les pays du Golfe
apportent d’appréciables revenus de transfert, notamment au Kerala d’où ils viennent pour moitié.
Il est trois pays dans la région avec lesquels les relations sont plus denses mais tributaires du contexte
mondial.
- Dans le prolongement de l’amitié indo-soviétique, la Russie reste un point d’appui non négligeable. Un
sommet annuel réunit depuis 2000 les chefs d’État russe et indien : les deux pays s’alarment tous deux des menées
islamistes en Asie ; Moscou vend à l’Inde non seulement des hydrocarbures mais aussi les avions de combat les
19
20
plus récents et des technologies sensibles à la jonction du civil et du militaire, pour ses centrales nucléaires et ses
missiles. Le lien avec Moscou a cependant perdu de son importance. L’Inde ne réalise plus que 1 % de son
commerce extérieur avec la Russie, elle rechigne à participer au « triangle stratégique » que celle-ci voudrait
organiser avec elle et la Chine : l’Inde n’a qu’un statut d’associée à l’Organisation de Coopération de Shanghai
(OCS) animée par la Russie et la Chine en vue de stabiliser la zone, très prometteuse sur le plan pétrolier, et d’en
écarter Washington, fort actif depuis 2001 (y compris à travers des bases militaires).
- L’Iran est aussi un partenaire à part. L’Inde est attirée par ses ressources énergétiques, lui vend des
équipements militaires et coopère avec Téhéran pour aider à la reconstruction de l’Afghanistan d’Amid Karzaï.
Mais elle est exposée aux fortes pressions internationales qui visent à isoler la République islamique : après un
intense débat intérieur, New-Delhi a finalement fait cause commune en 2005 avec les Occidentaux sur le dossier
du nucléaire iranien. De toute évidence, la relation avec Téhéran suppose la neutralité américaine.
- Est-ce une interférence analogue qui a conduit l’Inde à réviser son attitude à l’égard d’Israël ? Après
avoir établi des liens diplomatiques tardivement (en 1992), elle apporte depuis quelques années un appui sans
ambiguïté aux gouvernements israéliens, rompant avec son soutien traditionnel au monde arabe et à la cause
palestinienne : les nationalistes hindous au pouvoir évoquaient une coalition de Tel-Aviv, Washington et New-Delhi
contre le terrorisme islamiste. Cette orientation est minorée par le gouvernement de M. Singh, qui préserve
néanmoins d’excellentes relations avec l’État hébreu. C’est le second pourvoyeur d’armes de l’Inde, derrière la
Russie, et la collaboration entre les armées et services de renseignements est étroite.
Les Etats-Unis furent longtemps très mal vus par les milieux dirigeants indiens : impérialistes,
soutien du Pakistan… Complet retournement depuis une dizaine d’années. La tournée qu’effectue en
Asie du Sud en mars 2000 le président Bill Clinton marque un double revirement : deux ans seulement
après leur condamnation des essais nucléaires de Pokhrat, les États-Unis se rapprochent de l’Inde ; celle-
ci s’empresse de saisir l’offre : six mois seulement après cette visite, le Premier ministre A.B. Vajpayee se
rend à Washington. Depuis, les rencontres au plus haut niveau se multiplient.
1. Les mobiles
Parmi les raisons qui président de part et d’autre au revirement diplomatique, les calculs
stratégiques sont essentiels.
Côté indien, les nationalistes préconisent depuis longtemps le rapprochement avec l’Amérique :
ils considèrent que le non-alignement dégradé en philosoviétisme et le multilatéralisme prônés par le
Congrès ont marginalisé le pays sur la scène mondiale. Toutes tendances confondues, la classe politique
indienne attend deux choses des États-Unis : qu’ils fassent pression sur le Pakistan pour qu’il mette fin
aux agissements des groupes islamistes basés sur son sol et qu’ils fassent entériner par la communauté
internationale le statut de puissance nucléaire de l’Inde.
Pour leur part, les États-Unis se convainquent qu’il leur faut trouver un contrepoids à une Chine
aux ambitions décuplées par son insolente prospérité, d’autant que la disparition en 1991 de la menace
soviétique sur sa frontière nord la laisse sans rival à sa mesure en Asie ; peut-être influencé par
Huntington qui évoque la menace d’une coalition contre l’Occident des civilisations musulmane et
chinoise, le Pentagone évoque désormais ouvertement « la menace chinoise » (Report on China’s
Military Strength, publié en 2005). « L’Inde qui brille », méfiante à l’égard de Pékin, aspirant à un rôle
mondial et dotée de capacités militaires conséquentes, peut tenir ce rôle de contrepoids, mieux qu’un
Japon soumis à une stricte limitation de son effort de défense et dont la population est majoritairement
pacifiste depuis Hiroshima.
La convergence stratégique entre les deux pays s’affirme d’autant mieux qu’elle peut mobiliser
une vaste gamme d’affinités. Les États-Unis sont depuis longtemps un partenaire commercial de premier
plan pour l’Inde : elle leur adresse près du cinquième de ses exportations, pourcentage qui augmente
20
21
après avoir décru dans les décennies 1960-70. La nouveauté de la période post-1991 est l’essor des flux
de capitaux entre les deux pays : les firmes multinationales états-uniennes sont très présentes sur le
marché indien tandis que les grands groupes indiens multiplient ces dernières années les acquisitions en
Amérique.
Les dirigeants exaltent volontiers les sentiments nouveaux de proximité entre les sociétés. L’anti-
américanisme qui s’exprimait haut et fort dans l’Inde des Nehru-Gandhi n’a pas disparu : une partie de
l’intelligentsia et de la classe politique lui reste fidèle. Mais dans l’opinion il a laissé place à une large
fascination pour le mode de vie américain. Les médias et le cinéma indiens l’entretiennent en célébrant
la réussite d’une diaspora bien intégrée aux États-Unis. Bien des membres des classes dirigeantes, qui
ont suivi des études dans ce pays ou sont liés à cette diaspora, partagent cette empathie, que favorise
l’usage commun de l’anglais. Les commentateurs mettent en avant un égal attachement à l’idéal
démocratique et soulignent que les deux sociétés sont apparentées par la diversité ethnique, culturelle,
religieuse. Cette diversité résulte de processus très différents dans les deux pays, mais le fait est que ce
trait rapproche les deux peuples : ce sont des mondes alors que la Chine, le Japon ou les vieilles nations
européennes, sont beaucoup plus homogènes. Cette « extraordinaire aptitude à cumuler les différences
et à vivre avec elles » (S. Khilnani) est commune aux deux pays et crée sans doute un sentiment de
connivence en même temps qu’elle les dispose d’égale façon à accueillir la mondialisation.
2. Un « partenariat stratégique »
La menace islamiste à l’échelle mondiale a accéléré le rapprochement. Dès lors qu’elle donne priorité à la
lutte contre cet adversaire, l’administration Bush accorde à l’Inde, également exposée, une attention privilégiée.
La Maison Blanche considère désormais avec circonspection un Pakistan allié de la Chine et soupçonné de
contribuer à la prolifération nucléaire, vers la Corée du Nord ou l’Iran. Il est en outre un « État d’insécurité »,
souvent aux mains des militaires (tel fut le cas de 1999 à 2008 après le coup d’État du général Pervez Moucharraf),
avec une bonne partie de l’opinion, ainsi que des secteurs entiers de l’armée, gagnés aux thèses islamistes. Du
coup, l’Inde, exposée elle aussi au risque islamiste, devient un partenaire intéressant. Washington va donc insister
auprès du Pakistan pour qu’il engage le dialogue avec son rival. New-Delhi, qui donne priorité à l’économie et
souhaite figer la situation au Cachemire, y trouve intérêt.
Celle-ci se traduit spectaculairement en 2005-2006 par la signature de nombreux accords de coopération
bilatéraux en matière d’investissement, de santé, d’agriculture, mais avant tout de nucléaire. L’Inde se voit
reconnaître le droit de développer son parc nucléaire, avec possibilité explicite de consacrer certaines centrales à
des applications militaires, moyennant acceptation des visites de contrôle de l’Agence Internationale pour
l’Énergie Atomique (AEIA) dans les autres, que Washington s’engage à alimenter à perpétuité en uranium. Quoique
dérogeant au traité de non-prolifération, la filière atomique indienne acquiert ainsi une reconnaissance
internationale et peut bénéficier de transferts de technologies interdits auparavant.
Auprès d’un Congrès réticent, la Maison Blanche justifie le traitement de faveur accordé à l’Inde par un
double impératif : équilibrer la Chine et accroître son indépendance énergétique pour réduire ses appels au
marché mondial des hydrocarbures dans les décennies à venir – ce qui est évidemment l’intérêt de l’Amérique,
comme de tout l’Occident, inquiets de la pénurie annoncée d’ « or noir ». Les deux motifs sont puissants ; ils
fondent un « partenariat stratégique » qu’on peut croire durable. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit dépourvu
d’arrière-pensées : New-Delhi ne souhaite pas s’enfermer dans un tête-à-tête indo-américain et Washington
n’entend pas précipiter l’accession d’une Inde souvent incommode, à l’OMC par exemple, au rang de grande
puissance.
21
22
Tesco, la banque HSBC, la compagnie d’assurances Aviva et tant d’autres ont massivement délocalisé vers l’Inde
ces dernières années…Comme dans le cas états-unien, la possibilité de recourir à une main d’œuvre anglophone
est un argument de choix. À l’inverse, Allemagne exceptée, la plupart des pays européens n’entretiennent que de
modestes relations avec l’Inde.
Plus encore, les liens économiques restent sans répondant politique. Ici comme en d’autres circonstances,
l’Union, cinquante ans après les traités de Rome, a toujours le plus grand mal à parler d’une seule voix. Elle
privilégie, ce faisant, le rappel de principes et une défense du statu quo : c’est le plus petit dénominateur commun.
Les autorités indiennes apprécient modérément les reproches que leur adresse Bruxelles sur les manquements aux
droits de l’homme au Cachemire et ne s’effraient pas de la remise en cause de l’ordre international, l’état de chose
actuel ne leur convenant guère. C’est ainsi que l’Inde est moins critique que l’Europe – ou plus exactement de la
fraction de l’Europe entraînée par Paris et Berlin – sur la politique américaine de « démocratisation musclée » d’un
« grand Moyen-Orient » s’étendant, vu de Washington, du Maroc au Pakistan. Ce n’est qu’au terme de longs
débats dans l’opinion et au Parlement que le pays a condamné l’intervention américano-anglaise en Irak en 2003
et refusé d’y prendre part.
La France a une relation à éclipses avec l’Inde. Celle des rois s’y est intéressée sans esprit de suite : après que
Colbert ait créé en 1664 la Compagnie des Indes orientales, les « Messieurs de Saint-Malo » se lancent dans le
commerce avec « les Indes ». Quelques centaines de Français fondent des comptoirs, deviennent médecins ou
conseillers des princes locaux, bâtissent des palais, évangélisent... L’aventure tourne court : Dupleix qui avait établi
la prépondérance française sur le Deccan est désavoué, les troupes françaises sont vaincues par celles de Sa
Gracieuse Majesté, bien décidée à étendre l’influence anglaise en Orient. Après quelques vicissitudes, la France,
plus terrienne que maritime, ne conserve que cinq comptoirs, transférés à l’Inde en 1954. Le passé français
subsiste aujourd’hui à Pondichéry, « fenêtre culturelle de l’Inde vers la France » (Nehru) : des bâtiments y évoquent
le souvenir de la Troisième République, quelques milliers d’habitants y sont de nationalité française. Les
Pondichériens constituent une bonne partie de la maigre colonie indienne installée en France : autour de 100 000
personnes, concentrées à Paris, dans la modeste « Little India » du quartier de La Chapelle.
Nos établissements d’enseignement supérieur n’attirent pas davantage des étudiants indiens prompts, pourtant, à
s’expatrier : en 2005, plus de 100 000 se trouvent à l’étranger, mais 1 200 seulement en France contre 15 000 au
Royaume-Uni, 5 000 en Allemagne... Rares sont les grandes écoles qui ont tissé des liens étroits avec l’Inde :
l’INSEAD de Fontainebleau, l’Ecole des mines de Paris, l’ESSEC…
Ces contacts humains réduits sont à l’image des relations économiques : l’Inde n’absorbe que 0,5 % des
exportations françaises ; alors que notre pays est le 5 ème exportateur mondial, la part de marché des quelques 3
000 entreprises françaises vendant en Inde est de 1,7 %. C’est du même ordre que dans l’ensemble de l’Asie, 1,5
% : une présence étriquée dans l’Asie émergente qui pénalise lourdement notre commerce extérieur. La France
vend surtout des Airbus et des armements, elle achète, pour près de la moitié, des articles textiles, puis des
produits chimiques et sidérurgiques : l’éventail reste étroit. Les investissements français sont tout aussi faibles :
avec moins de 3 % du total des IDE en Inde, ils viennent au 7 ème rang. Entre 270 et 350 entreprises françaises sont
implantées en Inde, un chiffre restreint, qui tend à augmenter. On y trouve les grands groupes du CAC 40 : Saint-
Gobain, les ciments Lafarge, les parfums et cosmétiques l’Oréal ; Danone est le premier biscuitier du pays ; Accor a
signé avec un groupe local pour lancer des hôtels pour hommes d’affaires, type Ibis…À côté de ces firmes qui
entendent avant tout produire en Inde pour vendre sur le marché local, d’autres s’y installent pour tirer parti des
ressources indiennes en personnel qualifié dans les NTIC : Axa, Société Générale, Cap Gemini qui gère à partir de
Bangalore le réseau informatique de TXU, la première compagnie électrique du Texas… Mais beaucoup de firmes
hésitent : manque de cadres vraiment anglophones ; complexité du marché indien, particulièrement déroutant
pour un esprit cartésien et voltairien ; faible propension au « grand large » du capitalisme hexagonal converti à
l’Europe par la volonté des politiques mais peu enclin à regarder au-delà ?
Le décalage est flagrant avec des relations politiques qui se sont étoffées ces dernières années : lancement d’un
partenariat stratégique en 1998, venue du Premier ministre indien à Paris en 2005, visites des présidents français
en Inde en Inde en 2006 et 2007. L’intérêt français pour l’Inde s’affirme également sur le terrain culturel : les
traductions d’auteurs indiens se multiplient, le centre Beaubourg a organisé en 2004 une vaste rétrospective du
cinéma indien, la manifestation Lille 3 000 a célébré Bombay, le salon du Livre de Paris met l’Inde à l’honneur en
2007 ; la France dispose de centres de recherche renommés sur l’Inde, tels le CERI, le CEIAS à l’EHESS, l’INALCO.
Notre relation à l’Inde, un miroir du « génie français » : la politique et la culture avant le commerce ?
22
23
L’Inde a toujours entretenu d’étroites relations avec l’Afrique orientale et australe. Ses marchands y étaient très
actifs avant la colonisation, près de deux millions de personnes d’origine indienne y sont installées, l’usage
commun de la langue anglaise facilite les contacts avec des pays tels que le Kenya, l’Ouganda, le Zimbabwe. Elle fut
en pointe dans les campagnes internationales contre l’apartheid en Afrique du Sud et des dirigeants tels que
Nkrumah au Ghana et Nyerere en Tanzanie s’inspirèrent des principes de non-violence défendus par Gandhi pour
mener leur combat pour l’indépendance. Puis, confrontée à ses difficultés économiques et internationales
(tensions avec le Pakistan, échec du non-alignement), l’Inde vit son influence s’affaiblir : le commerce avec
l’Afrique sub-saharienne représente aujourd’hui moins de 4 % de ses échanges extérieurs.
Il a cependant presque doublé de volume entre 2000 et 2004. Les liens se sont resserrés notamment avec l’Afrique
du Sud qui absorbe le quart des exportations indiennes vers le continent noir et lui fournit des quantités
croissantes d’uranium. Cela dit, les grandes firmes indiennes multiplient les implantations dans toute l’Afrique :
Tata Motors est présent en Afrique du Sud ; Ranbaxy a construit des usines en Zambie, à l’ile Maurice, au Nigeria et
même en Côte-d’Ivoire. L’Afrique occidentale devient en effet à son tour un champ d’expansion. Si les liens avec le
Ghana qui fut le champion du panafricanisme sont anciens, la percée dans l’ancien « pré carré » français est aussi
récente que spectaculaire : l’Inde est devenue le premier client du Sénégal ; depuis 2004, elle fait bénéficier huit
pays d’Afrique de l’ouest de crédits, d’aides et de transferts de technologies.
Deux motifs inspirent la « nouvelle diplomatie » indienne, les mêmes en Afrique qu’en Asie ou en Amérique latine :
le pétrole et la volonté de peser à l’échelle planétaire. Ici comme ailleurs, l’Inde rencontre une Chine qui est à la
fois partenaire et rivale. Le besoin croissant d’ « or noir » conduit à multiplier les investissements sur un continent
qui fournit à l’Inde 20 % de son pétrole importé. Ses firmes publiques s’associent aux campagnes de prospection
en Afrique orientale comme dans le golfe de Guinée, sont présentes en Libye aussi bien qu’en Côte-d’Ivoire. Au
Soudan, dans le consortium chargé d’exploiter les riches gisements locaux, la société nationale Oil and Natural Gas
Corporation (ONGC) a racheté les parts de la firme Talisman, contrainte au départ par les critiques d’organisations
nord-américaines défendant les populations du Darfour ; elle est associée, à hauteur de 25 % du capital, au chinois
CNPC (China National Petroleum Corporation), qui en détient 40 % et à la société de Malaisie Petronas (30 % ).
L’Inde entend également s’appuyer sur l’Afrique noire pour améliorer ses positions sur la scène mondiale. Elle y
conforte son image de puissance responsable. Soucieuse de se distinguer de Pékin, elle cultive la dimension
équitable de son partenariat avec les pays africains. Jouant de ses avantages en la matière, elle favorise par
exemple le transfert de technologies de l’information : elle a participé à l’aménagement en Côte d’Ivoire d’un
centre baptisé « Kofi Annan », qui vise à les développer en Afrique occidentale ; une firme indienne est à l’origine
du projet SofComp de construction d’un ordinateur bon marché pour les pays du Sud. L’Inde apporte une forte
contribution aux opérations onusiennes de maintien de la paix sur le continent noir : plus de 8 000 « casques
bleus » indiens sont présents au Congo, au Burundi, au Soudan, en Érythrée (ils forment les contingents les plus
nombreux dans ces deux derniers pays). New-Delhi compte sur l’appui des pays africains pour obtenir le statut de
membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies : deux des six nouveaux sièges permanents qu’elle
exige leur seraient réservés, en échange.
Il n’est pas certain que l’intérêt nouveau manifesté par l’Inde et la Chine à l’Afrique soit pour elle une bonne
nouvelle. Les deux géants asiatiques s’intéressent avant tout à ses sources d’énergie et à ses matières premières,
ce qui risque d’aggraver la « malédiction » dont souffre depuis deux siècles ce continent : ses produits bruts
attisent les convoitises des puissances et les conflits locaux ; la rente qu’ils en tirent conforte les régimes
autocratiques et favorise la corruption. Du moins est-il évident que l’Occident n’est plus seul à mener le jeu : les
sociétés françaises, en Afrique du nord et de l’ouest, enregistrent coup sur coup la concurrence chinoise, en
matière de construction par exemple, puis indienne, au Sénégal, en Côte-d’Ivoire, à Madagascar... L’Afrique est un
bon miroir du nouvel ordre mondial qui se dessine sous nos yeux : les rapports Sud-Sud compliquent l’axe Nord-
Sud, si longtemps dominant.
Source : F. Lafargue, «L’Inde : une puissance africaine », Défense nationale et sécurité collective, n° 1, Stratégies africaines, janvier 2007.
Liens nouveaux aussi avec le Brésil : entente Afrique du Sud, Inde, Brésil (IBAS)
23
24
D - Le multilatéralisme préservé
En dépit de sa conversion au réalisme diplomatique, l’Inde n’a pas renoncé à promouvoir un ordre
multipolaire dans lequel elle-même et les pays pauvres auraient une meilleure place. Elle y travaille en densifiant
ses relations avec les puissances émergentes du Sud et en participant activement aux grandes organisations
internationales.
Son attachement de la première heure à l’Organisation des nations unies – elle en fut membre fondateur
dès 1945, avant même son indépendance – ne se dément pas. L’ONU concilie les deux passions qui animent les
Indiens : la fierté nationale et l’universalisme. Gandhi déclarait : « Je veux penser en termes de monde comme un
tout. Mon patriotisme intègre le bien de l’humanité en général ». Un universalisme qui est en somme la projection
à l’échelle de la planète de la Babel qu’est l’Inde : quoi d’étonnant à ce que ses hauts fonctionnaires s’y sentent à
l’aise et soient nombreux à y travailler ? Ses soldats participent régulièrement aux opérations de maintien de la
paix : Afrique, Liban… Le pays, les médias faisant chorus aux officiels, demande avec insistance depuis la fin de la
guerre froide un élargissement du Conseil de sécurité : pour le rendre plus représentatif de la communauté
internationale, New-Delhi souhaite la nomination de seize nouveaux membres, dont six permanents. Les cinq
membres permanents actuels ont exprimé un soutien de principe à la candidature indienne, mais sans droit de
veto. En revanche, la liste des autres nouveaux entrants ne fait pas consensus – en particulier parce que le Japon
est rejeté par la Chine, peu désireuse, de toute façon, de voir entrer un autre pays asiatique, quel qu’il soit, dans le
cercle restreint des membres permanents. Ce qui bloque pour l’instant toute évolution, au grand dam d’une Inde
en quête de reconnaissance.
Elle obtient cependant des résultats sur le terrain de la « gouvernance» de l’économie mondialisée.
Membre fondateur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle a poussé à la création du G20 lors de la
conférence de Cancun, en 2003, devenant ainsi, en compagnie du Brésil, un des champions du Sud dans le combat
pour un commerce international plus équitable. Elle a joué à ce titre un rôle-clé dans la mise au point de l’accord-
cadre de juillet 2004 qui prévoit l’élimination complète des subventions agricoles à l’exportation pratiquées par les
États-Unis et l’Union européenne ainsi qu’une ouverture asymétrique des marchés agricoles des pays en
développement, de manière à laisser le temps à leurs exploitants de s’adapter à la nouvelle donne. C’est là un
succès pour le monde pauvre en général, même si la mise en œuvre de cet accord suscite interrogations et
résistances, y compris en Inde. D’autant qu’il implique en contrepartie l’ouverture du marché indien aux produits
industriels et aux services vendus par les entreprises du Nord, ainsi que l’acceptation des règles du libre-échange
en matière de propriété intellectuelle : New-Delhi a fait à cet égard une concession de taille en alignant en 2005 sa
législation relative aux brevets pharmaceutiques sur les normes internationales.
Conclusion
Les ambitions de l’Inde sont stimulées et modifiées par sa prospérité nouvelle et le bouleversement de la
scène diplomatique asiatique et mondiale. Elle entend tout d’abord garantir sa sécurité, ce qui suppose la
normalisation des relations avec ses proches voisins, dont la Chine. Au-delà, la stratégie sépare mal la géo-
économie de la géopolitique. Il importe tout à la fois de bénéficier pleinement des opportunités de marchés, en
Asie du sud-est comme dans la Triade, tout en garantissant l’accès aux ressources stratégiques : les armes, le
pétrole, les technologies avancées, les capitaux. Cela passe de plus en plus par Washington ou ses alliés.
L’Amérique est plus encore essentielle pour obtenir la reconnaissance internationale dont rêve l’Inde. Mais New-
Delhi ne souhaite pas pour autant s’enfermer dans le rôle de contrepoids à la Chine que veulent lui voir jouer les
États-Unis. Elle n’a pas répudié le multilatéralisme et fait entendre sa voix dans les enceintes internationales. Elle
nourrit sans doute d’autres ambitions, au-delà de cela.
Quelles perspectives ?
« Pourquoi le XXIème siècle sera indien », tel est le sous-titre que le diplomate et essayiste indien Pawan K.
Varma donne au livre iconoclaste dans lequel il entend expliquer aux Occidentaux les attitudes de ses compatriotes
(Le défi indien, Actes Sud, 2005). Il faut bien entendu faire la part de la fibre patriotique dans une telle prophétie –
24
25
celle, aussi, de la stratégie éditoriale. Peut-on imaginer ce que sera demain le poids de l’Inde dans notre monde ?
Quels scénarios ? Quels ressorts ?
Comme dans le Japon d’après 1945, ou la Chine d’aujourd’hui, à l’arrière-plan du décollage indien, la
volonté collective de revanche sur l’Histoire se combine à de puissants ressorts individuels. Pavan K. Varma
rappelle que « pour la grande majorité des Indiens, la vie est un défi quotidien. Même pour une famille de la classe
moyenne, presque rien ne va de soi ». Les mille difficultés pratiques sont éprouvantes, certes, mais développent
chez ceux qu’elles n’écrasent pas les qualités cardinales qui font la réussite : la ténacité et l’énergie. D’autant que
des opportunités nouvelles attisent le désir d’améliorer son sort : l’optimisme, troisième ingrédient nécessaire au
progrès.
L’essor indien tire également parti des aptitudes d’une socio-culture. État-civilisation et élites cosmopolites,
vieille tradition marchande, démocratie compensant, au moins partiellement, la pesante hiérarchie des castes,
société de débats : l’Inde est douée pour l’échange. Le modèle nehruiste bridait ces dispositions : il a construit une
« puissance pauvre » à l’influence finalement limitée. Le nouveau cours décidé en 1991 produit d’heureux effets :
l’économie progresse, le pays retrouve un prestige perdu.
L’Inde représentait il y a trois siècles, vers 1700, 24 % du PIB mondial (A. Maddison, L’économie mondiale,
statistiques historiques, OCDE, 2003). Cela faisait d’elle un ensemble économique équivalent à la Chine et à
l’Europe occidentale (22 % chacune) et son poids économique équilibrait sa population : 27 % de l’humanité. Au
seuil du XXIème siècle, elle pèse 17 % de la population mondiale mais seulement 5 % du PIB, en parité de pouvoir
d’achat, alors que l’Europe occidentale en représente respectivement 6 et 20 %. L’essor récent des géants
asiatiques est loin d’annuler la « dérive des continents » qu’a provoquée l’industrialisation. Pour peu que les
dynamiques de rattrapage se confirment, hypothèse raisonnable, elles fermeraient une longue parenthèse de plus
de trois siècles d’hégémonie occidentale. Ce sera lent, de toute manière, mais le monde est en train de changer
sinon «de base », comme l’espéraient les révolutionnaires du XIX ème siècle, du moins d’axe. Les pays émergents
représentent plus de 40 % des exportations et 50 % de la richesse mondiale, si on l’évalue en parité de pouvoir
d’achat. En Afrique, en Asie, en Amérique latine, les dynamiques Sud-Sud concurrencent de plus en plus les
rapports Nord-Sud. Le monde qu’avaient inauguré les Grandes Découvertes des XV ème-XVIème siècles change de
visage sous nos yeux. La Chine est évidemment un acteur majeur de ce changement. On aurait tort toutefois de
négliger l’Inde, qui s’impose aussi.
« Le bouleversement indien nous concerne tous », explique J.-L. Racine. Non pas seulement par les effets
économiques qu’un pays tel que le nôtre peut en attendre. En la matière, la peur est injustifiée :
fondamentalement, la richesse n’est pas une grandeur fixe, un « gâteau » à partager ; dans la durée, le progrès des
uns non seulement ne nuit pas aux autres mais accroît leur prospérité. Seuls se développent les espaces mis en
contact avec d’autres, qu’ils soient plus avancés ou bien engagés dans une dynamique de rattrapage : s’isoler
appauvrit, toujours, les exemples abondent dans la longue histoire des économies. Ou parce que sur un plan
général, un peuple qu’anime l’espérance de voir s’améliorer son sort est plus porté à la paix qu’une masse de
miséreux sans perspective : notre tranquillité de « nantis » est à ce prix. Mais aussi parce que le seul moyen
d’accroître notre part d’humanité est «d’apprécier des poètes et des artistes d’autres pays » (Ashoka) : les
évolutions en cours multiplient les voix, les images et les rythmes qui nous viennent d’ailleurs– et quel Ailleurs plus
radical pour un Occidental qu’un monde indien ayant sur le sacré, le temps, les âges de la vie des vues tout à fait
autres ?
L’Inde nous concerne enfin parce que sa relation à la mondialisation nous tend un miroir. Loin de tout
exotisme, et avec les spécificités d’une démocratie pauvre, les questions qu’affronte aujourd’hui ce pays sont peu
ou prou les nôtres. Comment combiner croissance et justice sociale ? Quel équilibre inventer entre dynamisme du
marché et régulation préservant l’intérêt général ? Quel ordre international acceptable et propice au
développement durable instaurer ? Comment, enfin, faire vivre ensemble des communautés aux identités diverses
- linguistiques, religieuses, culturelles ? Sur ce point, un monde guetté par « le choc des civilisations » gagnerait
sans doute à entendre la leçon de l’Inde.
25