I.
Introduction : Poser le dilemme
Accroche :
« Messieurs, mesdames, imaginez une ville. D'un côté, un pont de pierre vieux de cinq
cents ans, ses arches usées par le temps, symbole vivant du savoir-faire ancestral. De
l'autre, une ligne de train à grande vitesse, symbole d'efficacité et de connexion. Ils ne
peuvent pas occuper le même espace. L'un doit céder. Voilà la réalité cruelle, mais
nécessaire, du progrès. »
Définition des termes :
Le progrès : je ne parle pas ici d'une simple amélioration cosmétique. Le progrès
véritable est une transformation radicale. C'est la capacité de faire ce qui était
impossible hier, de résoudre des problèmes que la tradition, par essence, ne pouvait
pas résoudre.
Exige : ce terme est fort. Il ne signifie pas "s'accompagne de" ou "cohabite parfois
avec". Il signifie "nécessite impérativement", "ne peut advenir sans".
La mort de la tradition : attention, nous ne parlons pas de brûler les livres
d'histoire. La mort, ici, est fonctionnelle. La tradition cesse d'être le principe directeur,
la méthode vivante. Elle devient souvenir, patrimoine, mais plus jamais solution.
Thèse :
« Ma thèse est claire : le progrès, par sa nature même, exige la mort fonctionnelle de la
tradition. Et le génie civil, ce métier qui consiste à bâtir le monde de demain sur les ruines
du passé, en est la preuve la plus éclatante. »
II. Argument 1 : L'incompatibilité physique et structurelle
Dans le génie civil, le terrain est limité. On ne peut pas tout conserver.
Les ponts : pendant des siècles, nous avons construit des ponts en pierre selon les
méthodes de nos ancêtres. Ces ouvrages sont admirables, mais ils ont des limites :
portée limitée, résistance aux charges lourdes, vulnérabilité sismique.
Le progrès exige des ponts à haubans, des structures en béton précontraint et en
acier à haute résistance. Pour construire le viaduc de Millau, il a fallu accepter que
les anciennes routes et les anciennes structures ne pouvaient plus répondre aux
besoins d'un territoire moderne.
La tradition meurt : non pas que l'on oublie les maçons du Moyen Âge, mais on
cesse de construire comme eux. Leur savoir-faire devient une relique, non plus une
pratique.
Illustration : « Pour que le viaduc de Millau, ce chef-d'œuvre de progrès, voie le jour, il a
fallu que la route nationale qui serpentait au fond de la vallée perde sa fonction première.
Elle est devenue une route touristique, une promenade. Sa raison d'être technique est
morte. Le progrès l'a tuée. »
III. Argument 2 : La sécurité et l'éthique exigent de tuer les traditions dangereuses
La tradition, aussi belle soit-elle, repose parfois sur des pratiques qui mettaient des vies en
danger. Le progrès, lui, a une exigence morale : protéger.
L'amiante : pendant des décennies, l'amiante était un matériau traditionnel de
prédilection dans le bâtiment. Il était bon marché, isolant, résistant au feu. La
tradition du bâtiment l'adorait.
Le progrès médical et scientifique a démontré sa dangerosité mortelle.
Aujourd'hui, la tradition de l'usage de l'amiante est morte. Elle a été interdite, retirée,
désamiantée. Pour que le progrès sanitaire advienne, il a fallu tuer cette tradition.
Les normes parasismiques : les méthodes de construction traditionnelles au Japon
ou en Méditerranée ignoraient la physique moderne des séismes. Le progrès de
l'ingénierie sismique exige aujourd'hui de raser des bâtiments anciens pour en
construire de nouveaux capables de résister à des tremblements de terre.
Argument : « Peut-on honnêtement affirmer que la tradition mérite de survivre si elle
signifie exposer des familles à l'effondrement de leur école ou à l'inhalation de fibres
mortelles ? Le progrès, ici, ne se contente pas de "dialoguer" avec la tradition. Il l'abat.
Littéralement. »
IV. Argument 3 : La mort de la tradition comme condition de l'innovation radicale
Parfois, il ne s'agit pas seulement de remplacer un matériau, mais de tuer une façon de
penser.
La révolution numérique dans le génie civil : la tradition, c'était le tire-ligne, les
plans papier, le calcul manuel, les corps de métier qui communiquaient par cloisons
étanches.
Le progrès, c'est le BIM (Building Information Modeling) : une maquette
numérique unique, collaborative, temps réel.
Pour que le BIM vive, il a fallu tuer la tradition du plan papier comme document de
référence. Il a fallu tuer la tradition des ingénieurs qui refusaient de partager leurs
données en temps réel. Cette mort a été douloureuse. Des cabinets ont disparu
parce qu'ils n'ont pas su s'adapter. Mais sans cette mort, nous n'aurions pas les
gratte-ciels intelligents, les infrastructures résilientes et les économies de coûts
phénoménales que nous avons aujourd'hui.
Citation d'appui (à adapter) : Comme le disait l'architecte Renzo Piano : « Le progrès est
un peu comme la mer. Elle monte, et parfois elle recouvre les vieux châteaux de sable. » La
mer ne négocie pas avec le sable.
V. Réfutation des objections anticipées
On pourrait m'objecter que la tradition et le progrès coexistent harmonieusement, que l'on
peut rénover un bâtiment ancien tout en y ajoutant des technologies modernes. C'est
l'argument de la "réhabilitation".
Ma réponse : La réhabilitation n'est pas une coexistence pacifique ; c'est une victoire du
progrès. Dans une réhabilitation, c'est la logique du progrès qui impose sa loi. On conserve
la peau du bâtiment traditionnel, mais on tue son cœur fonctionnel.
On injecte du béton armé dans des murs en pierre.
On impose la ventilation mécanique contrôlée.
On casse les cloisons traditionnelles pour créer des open-spaces.
Le bâtiment traditionnel, tel qu'il fonctionnait, meurt. On en fait un musée de sa propre
carcasse, habillée de technologie moderne. Ce n'est pas un mariage d'égal à égal ; c'est
une absorption.
VI. Conclusion : Le deuil nécessaire pour bâtir demain
Récapitulatif :
« Nous avons vu que le progrès exige la mort de la tradition. D'abord, parce que l'espace
physique est limité : pour construire du neuf, il faut parfois détruire l'ancien. Ensuite, parce
que l'éthique nous oblige à tuer les traditions dangereuses. Enfin, parce que l'innovation
radicale ne peut advenir que si les anciennes méthodes de pensée cessent de régner. »
Ouverture :
« Alors, oui, ce constat est dur. Il implique un deuil. Mais refuser ce deuil, c'est condamner
nos sociétés à l'immobilisme. Le génie civil nous apprend une vérité fondamentale : le
temps n'est pas un conservateur, c'est un constructeur. Les pyramides d'Égypte sont
magnifiques, mais nous ne vivons plus dans des pyramides. Nous vivons dans des tours
d'acier, des tunnels sous la mer, des villes connectées.
Pour que ces merveilles existent, il a bien fallu que quelque chose meure. Le progrès est un
acte de création, et comme toute création, elle porte en elle une part de destruction
assumée. La question n'est donc pas de savoir si la tradition doit mourir, mais laquelle nous
choisissons de laisser derrière nous pour que les générations futures puissent, à leur tour,
bâtir sur nos ruines.
Merci. »
Conseils pour la prestation orale
1. Le ton : sois ferme, presque "déceptif" (dans le sens rhétorique). N'aie pas l'air de te
réjouir de la mort de la tradition, mais présente-la comme une nécessité tragique et
assumée. La gravité donne du poids à l'argument.
2. Les exemples techniques : lorsque tu parles du viaduc de Millau ou de l'amiante,
ralentis. Ces exemples concrets en génie civil sont tes preuves les plus solides.
Utilise des gestes de "destruction" (tailler, abattre) pour appuyer le propos.
3. La voix : dans la réfutation (partie V), change de ton pour imiter un contradicteur,
puis reviens à ton ton principal pour "écraser" l'objection.
4. La conclusion : termine avec une note de responsabilité. Tu ne défends pas la
destruction gratuite, mais la lucidité. C'est une position forte mais mature.
Bonne chance pour ton concours !