XMP F.
Dupré
Une construction de l'intégrale des fonctions réglées
Toutes les fonctions considérées dans ce chapitre seront définies sur un segment de R , et à valeurs dans un
espace vectoriel normé de dimension finie E, dont la norme sera notée . On utilisera de manière essentielle le
résultat hors programme selon lequel, dans un tel espace, toute suite de Cauchy est convergente ; ce résultat est
prouvé en préliminaire.
Lors d'une première lecture de ce document, on pourra se contenter d'imaginer que E n'est autre que le plan
complexe C , et donc remplacer la norme par le module .
Ce qui suit ne constitue qu'une présentation partielle, conforme à l'esprit du programme de MP, de l'inté-
grale de Riemann. Celle-ci s'adresse en effet à une classe de fonctions plus vaste que celle des fonctions réglées
présentées ici.
0. Convergence des suites de Cauchy en dimension finie.
Définition 0 : une suite (xn ) d'éléments d'un espace vectoriel normé est dite de Cauchy si :
∀ ε > 0, ∃ N ∈ N, ∀ p, q ≥ N , x p − xq ≤ε.
E
Il est facile de voir qu'une suite de Cauchy est bornée (pour ε = 1, ∃ N ∈ N, ∀ p,q ≥ N , x p − xq ≤1.
E
Alors, ∀ p ≥ N , on a x p ≤ 1 + xN E
: la suite (xn ) devient bornée à partir du rang N, elle est donc bornée).
E
Supposons alors que (xn ) est une suite de Cauchy d'éléments d'un espace vectoriel normé E de dimension
finie. Cette suite (xn ) étant bornée, le théorème de Bolzano-Weierstrass permet d'en extraire une suite conver-
gente (x ϕ(n ) ) de limite a. Mais la suite étant de Cauchy, on a x ϕ(n ) − xn → 0 . La suite (xn ) est donc elle-même
E n
convergente de limite a.
Théorème 0 : toute suite de Cauchy d'éléments d'un espace vectoriel normé E de dimension
finie est convergente.
On retiendra que l'apport principal de la notion de suite de Cauchy est de permettre de prouver qu'une suite
est convergente sans savoir poser a priori ce que sera sa limite.
Intégrale de Riemann 1 Frédéric Dupré, classe de MP du lycée Camille Vernet, Valence
1. Intégration des fonctions en escalier.
Définition 1 : Soit [a,b ] un segment de R . On appelle subdivision de [a, b ] toute suite finie
strictement croissante de points de [a,b ] , de premier terme a et de dernier terme b.
Une subdivision σ de [a,b ] sera notée σ = (x 0 , x1 ,… , xn −1 , xn ) . Son pas est le réel sup(xi +1 − xi ) .
i
Définition 2 : On appelle fonction en escalier sur [a,b ] toute fonction f définie sur [a,b ]
pour laquelle il existe une subdivision σ = (x 0 , x1 ,… , xn −1 , xn ) , dite adaptée à f, telle que f
soit constante sur chaque intervalle ]xi , xi +1[ .
Une telle subdivision adaptée n’est bien sûr pas unique. Toute subdivision « plus fine », c’est-à-dire compre-
nant les mêmes points plus d’autres, est encore adaptée à f. Cette constatation permet de voir sans peine que les
fonctions en escalier sur [a,b ] et à valeurs dans E constituent un espace vectoriel. Celui-ci sera noté Esc([a,b ],E ) .
Enfin, une fonction en escalier est bornée, puisqu’elle ne prend qu’un nombre fini de valeurs.
Théorème et définition : Soit f un élément de Esc([a,b ],E ) et σ = (x 0 , x1 ,… , xn −1 , x n ) une
n −1
subdivision adaptée à f. Posons I ( f , σ) = ∑ (xi +1 − xi )fi , où fi est la valeur constante
i =0
prise par f sur l’intervalle ]xi , xi +1[ . Alors le vecteur I ( f , σ) est indépendant de la subdivi-
b
sion adaptée σ choisie. On l’appelle intégrale de f sur [a, b ] , et on le note ∫f.
a
L’indépendance de I ( f , σ) vis-à-vis de σ ne pose aucun problème théorique, juste des problèmes d’écriture.
Cela étant posé, et l’intégrale d’une fonction en escalier se réduisant à une formule très simple dans laquelle
ne figure qu’une somme finie, les résultats qui suivent sont parfaitement évidents :
Propriété 1 : Une fonction qui est nulle, sauf en un nombre fini de points, est en escalier et
d’intégrale nulle.
Intégrale de Riemann 2 Frédéric Dupré, classe de MP du lycée Camille Vernet, Valence
Propriété 2 : Additivité par rapport aux intervalles.
Soit f en escalier sur [a, b ] et c un point de ce segment. Alors les restrictions de f à [a, c ] et
[c,b ] (que nous noterons encore f pour des raisons de commodité) sont encore en escalier
et l’on a :
b c b
∫ f = ∫ f + ∫f.
a a c
Propriété 3 : Linéarité par rapport aux fonctions.
Soient f et g deux éléments de Esc([a,b ],E ) et x et y deux scalaires. Alors :
b b b
∫ (xf + yg ) = x ∫ f +y ∫ g.
a a a
Propriété 4 : Positivité de l’intégrale.
b
Soit f une fonction numérique positive et en escalier sur [a,b ] . Alors ∫ f ≥0.
a
Cette propriété, combinée avec la propriété de linéarité de l’intégrale, donne immédiatement :
Propriété 5 : Croissance de l’intégrale.
Si f et g sont deux des fonctions numériques en escalier sur [a,b ] , telles que f ≤ g , alors :
b b
∫ f ≤∫ g.
a a
Propriété 6 : Soit f en escalier sur [a, b ] . Alors l’application définie sur [a, b ] par t ֏ f (t )
est aussi en escalier et l’on a :
b b
∫ f ≤ ∫ f .
a a
Intégrale de Riemann 3 Frédéric Dupré, classe de MP du lycée Camille Vernet, Valence
2. Généralisation.
On cherche ici à généraliser la notion d’intégrale à une classe de fonctions un peu moins restreinte que la
seule classe des fonctions en escalier, et ce de telle sorte que les six propriétés-clefs qui viennent d’être énoncées
soient conservées. Pour ce faire, une idée assez naturelle consiste à envisager les fonctions que l’on peut « appro-
cher » par des fonctions en escalier. Puis, si c’est possible, on définira leur intégrale comme limite des intégrales des
fonctions en escalier qui s’en rapprochent.
Propriété : Soit f : [a,b ] → E . Les deux propriétés suivantes sont équivalentes :
i. ∀ ε > 0 , il existe une fonction ϕ en escalier sur [a, b ] telle que f − ϕ ∞
≤ε ;
ii. il existe une suite (ϕn ) de fonctions en escalier telle que f − ϕn ∞ n
→0 .
L’équivalence de ces deux propriétés est une évidence. Dans ce cours, nous conviendrons de qualifier de « ré-
glée » une fonction vérifiant i. ou ii..
Quelques évidences :
— Une fonction réglée est bornée.
— L’ensemble R([a,b ], E ) des fonctions réglées sur [a,b ] à valeurs dans E est un espace vectoriel.
Nous allons maintenant donner un sens à l’intégrale d’une fonction réglée. Pour cela, fixons une telle fonc-
tion, que nous n’hésiterons pas (quelle audace !) à noter f. Soit (ϕn ) une suite de fonctions en escalier telles que
f − ϕn ∞ n
→ 0 . Une telle suite sera dite « associée » à f. Il semble évidemment raisonnable de définir l’intégrale de
f comme la limite des intégrales des fonctions ϕn . Pour cela, deux précautions s’imposent :
b
— La première, évidente, consiste à vérifier que la suite ϕn est bien convergente.
∫
a
— La seconde, qui saute moins aux yeux, consiste à justifier que la limite ainsi obtenue ne dépend
que de f, mais pas de la suite (ϕn ) associée à f choisie.
Prouvons donc ces deux résultats :
1er point : Soit ε > 0 . ∃ N tel que, ∀ n ≥ N , f − ϕn ∞
≤ ε . Alors un petit coup d’inégalité triangulaire
prouve sans douleur que, dès que p et q sont supérieurs à N, on a : ϕ p − ϕq ≤ 2ε .
∞
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Mais alors, grâce aux propriétés de l’intégrale des fonctions en escalier, il vient :
b b b b
∀ p, q ≥ N : ∫ ϕp − ∫ ϕq ≤ ∫ ϕ p − ϕq ≤ ∫ ϕ p − ϕq
∞
≤ 2ε(b − a) .
a a a a
On vient très exactement de prouver que la suite des intégrales des fonctions ϕn est une suite de
Cauchy. Voilà pourquoi on avait pris la précaution, dès la première ligne de ce cours, de supposer l’espace E de
dimension finie ! La théorie de l’intégration ne se conçoit que pour les fonctions à valeurs dans un espace dans
lequel les suites de Cauchy convergent, ce qui est le cas des espaces de dimension finie mais pas de tous les espaces
vectoriels normés.
Cette suite est donc convergente, ce que l’on voulait démontrer.
2nd point : Soient (φn ) et (µn ) deux suites associées à une même fonction f. Grâce encore à l’inégalité trian-
gulaire, on a : φn − µn ∞
≤ φn − f ∞
+ f − µn ∞ n
→0 .
b b b b
D’où : ∫ φn − ∫ µn ≤ ∫ φn − µn ≤ ∫ φn − µn ∞
= (b − a ) φn − µn ∞ n
→0 .
a a a a
Ainsi, les deux suites des intégrales des φn et des µn , dont on a vu qu’elles étaient convergentes, ont
même limite. C’est là encore ce que l’on désirait prouver.
Cela étant fait, il est désormais parfaitement légitime de poser la définition suivante :
Définition : Soit f une fonction réglée, et (φn ) une suite associée de fonctions en escalier.
On appelle intégrale de f sur [a,b ] le vecteur :
b b
∫ f (t )dt = lim
n ∫ φn .
a a
Bien entendu, si f est une fonction en escalier, on vérifie sans peine que cette nouvelle valeur de l’intégrale
de f coïncide avec l’ancienne (il suffit de prendre φn = f pour tout n).
Ce qui est remarquable, c’est que cette définition de l’intégrale d’une fonction réglée va permettre de généra-
liser très rapidement les différentes propriétés vues au paragraphe 1. pour les fonctions en escalier, grâce à un sim-
ple passage à la limite.
Intégrale de Riemann 5 Frédéric Dupré, classe de MP du lycée Camille Vernet, Valence
3. Propriétés élémentaires de l’intégrale des fonctions réglées.
Propriété 2 bis : Soit f une fonction de [a, b ] dans E, et c un point de [a,b ] . Alors f est ré-
glée sur [a, b ] si et seulement si ses restrictions à [a,c ] et [c, b ] sont réglées, et dans ce cas,
on a la relation dite de Chasles :
b c b
∫ f (t )dt = ∫ f (t )dt + ∫ f (t )dt .
a a c
dém : Si f est réglée, elle peut être approchée à ε près par une fonction en escalier φ . Alors la restriction de
f à [a,c ] est approchée à ε près par la restriction de φ à [a, c ] qui est bien entendu en escalier.
Inversement, si f est approchée à ε près par φ1 sur [a, c ] et par φ2 sur [c, b ] , construisons la fonction
en escalier φ qui coïncide avec φ1 sur [a,c ] et avec φ2 sur ]c, b ] . Alors φ approche f à ε près et f est donc réglée.
La formule de Chasles proprement dite s’obtient alors par passage à la limite dans la formule analo-
gue pour les fonctions en escalier.
Propriété 3 bis : Soient f et g deux fonctions réglées sur [a, b ] à valeurs dans E, x et y deux
scalaires. Alors xf + yg est réglée et l’on a :
b b b
∫ (xf + yg )(t )dt = x ∫ f (t )dt + y ∫ g(t)dt .
a a a
dém : Si (φn ) est une suite associée à f, et si (µn ) est une suite associée à g, il est parfaitement clair que la
suite (x φn + y µn ) est une suite associée à xf + yg . On passe alors à la limite dans la relation de linéarité pour les
fonctions en escalier.
Propriété 4 bis : Soit f une fonction réglée sur [a, b ] , à valeurs réelles. On suppose f positive
b
sur [a,b ] . Alors ∫ f (t)dt ≥ 0 .
a
dém : Soit ε > 0 , et soit (φn ) une suite associée à f. ∃ N tel que ∀ n ≥ N , f − ϕn ∞
≤ ε . Alors, pour tout
b
t de [a, b ] et tout n plus grand que N, on a : φn (t ) ≥ f (t ) − ε ≥ −ε . D’où ∫ φn (t)dt ≥ −ε(b − a) . Faisons tendre n
a
Intégrale de Riemann 6 Frédéric Dupré, classe de MP du lycée Camille Vernet, Valence
b
vers l’infini, il vient ∫ f (t)dt ≥ −ε(b − a) . Cela étant vrai pour tout ε , on en déduit sans problème que l’intégrale
a
de f est positive.
Combinée à la linéarité, la propriété de positivité de l’intégrale donne immédiatement la propriété de crois-
sance :
Propriété 5 bis : Si f et g sont toutes deux des fonctions numériques réglées sur [a, b ] , et si
b b
l’on a f ≤ g , alors : ∫ f (t )dt ≤ ∫ g(t )dt .
a a
Propriété 6 bis : Soit f une fonction réglée sur [a, b ] . Alors l’application définie sur [a,b ] par
b b
t ֏ f (t ) est aussi réglée et l’on a : ∫ f (t )dt ≤ ∫ f (t ) dt .
a a
dém : Si (φn ) est une suite associée à f, on vérifie sans difficulté que ( φn ) est une suite associée à f ,
puis on passe à la limite dans la propriété analogue pour les fonctions en escalier.
Corollaire : Soit f une fonction réglée sur [a, b ] vérifiant ∀ t ∈ [a, b ], f (t ) ≤ k (k réel don-
b
né). Alors ∫ f (t)dt ≤ k (b − a ) .
a
dém : il suffit d’utiliser tour à tour les propriétés 6 bis et 5 bis.
Nous avons ainsi dégagé les principales propriétés de l’intégrale des fonctions réglées. Reste un dernier obs-
tacle à surmonter : trouver une famille assez vaste, et suffisante dans la pratique, de fonctions qui soient réglées.
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4. Une grande classe de fonctions réglées : les fonctions continues par morceaux.
Définition : Une fonction f de [a,b ] dans E est dite continue par morceaux s’il existe une
subdivision σ = (x 0 , x1 ,… , xn −1 , xn ) de [a, b ] telle que la restriction de f à chaque intervalle
ouvert ]xi , xi +1[ soit continue et possède une limite finie en xi et xi +1 .
Nous allons prouver que les fonctions continues par morceaux sur un segment sont réglées. Il sera donc légi-
time de parler de leur intégrale.
Lemme : Toute fonction continue sur un segment est réglée.
dém : Soit ε > 0 . Le théorème de Heine assure l’uniforme continuité d’une fonction f continue sur un seg-
ment de R . Il existe donc η > 0 tel que : ∀ x , y ∈ [a, b ], x − y ≤ η ⇒ f (x ) − f (y ) ≤ ε . Fixons un entier N tel que
(b − a )/ N soit inférieur à η , et découpons l’intervalle [a, b ] en N parties égales.
On posera xk = a + k (b − a )/ N . On construit alors une fonction en escalier φ de la façon suivante :
sur chaque intervalle [xi , xi +1[ , φ est constante égale à f (xi ) , et φ(b) = f (b) (dessin !).
On vérifie alors trivialement que f (x ) − φ(x ) ≤ ε pour tout x de [a, b ] , c’est-à-dire que f − φ ∞ ≤ ε .
On a approché f à ε près par une fonction en escalier, f est réglée.
Corollaire fondamental : Toute fonction continue par morceaux sur un segment est réglée.
démonstration abrégée : Sur chaque intervalle de continuité de f, on applique le lemme (pourquoi est-ce
possible ?), ce qui permet sur chacun de ces intervalles d’approcher f à ε près par une fonction en escalier, puis on
« recolle » ces fonctions en une fonction en escalier définie globalement sur [a, b ] et qui approche f à ε près.
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