© Éditions Albin Michel, 2018
pour la traduction française
Édition originale américaine parue sous le titre :
THE BODY KEEPS THE SCORE
© Bessel van der Kolk, 2014
Tous droits réservés y compris les droits de reproduction en totalité
ou en partie sous quelque forme que ce soit.
Publié avec l’accord de Viking, an imprint of Penguin Publishing Group,
a division of Penguin Random House LLC.
ISBN : 978-2-226-43123-3
À mes patients dont le corps n’a rien oublié
et qui m’ont tout appris.
PROLOGUE
L’EXPOSITION AU TRAUMATISME
I l n’est guère besoin d’être soldat, ni de visiter un camp
de réfugiés au Congo ou en Syrie, pour être confronté au
traumatisme. Tout un chacun est concerné, ses amis, sa
famille, ses voisins. Une recherche menée par les centres
de contrôle et de prévention des maladies (CCPM) a
montré qu’un Américain sur cinq avait été sexuellement
agressé dans son enfance, un sur quatre battu par un
parent au point d’en garder la cicatrice, et un tiers des
couples se livre à la violence physique. Aux États-Unis,
un quart des adultes a grandi avec des proches
(1)
alcooliques, et un sur huit a vu sa mère battue .
L’espèce humaine est extrêmement résiliente. Depuis
des temps immémoriaux, les hommes ont mené des
guerres sans merci, surmonté d’innombrables
catastrophes, des violences et des trahisons intimes.
Mais, que ce soit à grande échelle (sur l’histoire et sur la
culture) ou dans les familles où de sombres secrets se
transmettent à travers les générations, les expériences
traumatiques laissent bel et bien des traces. Elles
marquent aussi les émotions et les esprits, l’aptitude à
l’amour et à la joie, et même l’organisme et le système
immunitaire.
Le traumatisme affecte ceux qui en souffrent
directement, mais aussi leurs proches. Les crises de rage
et l’absence émotionnelle des soldats revenus des
combats peuvent effrayer leur famille. Les épouses des
traumatisés sont souvent déprimées, et les enfants de
mères dépressives risquent de manquer de confiance en
eux et d’être anxieux. L’exposition très jeune à la
violence familiale vient souvent entraver ultérieurement
l’établissement de relations stables et de confiance.
Le traumatisme est par définition insupportable. La
plupart des combattants, des victimes de viol et des
enfants qui ont été agressés sexuellement sont si
bouleversés quand ils pensent à ce qu’ils ont subi qu’ils
tentent de chasser cette expérience de leur esprit, de faire
comme si de rien n’était et de passer à autre chose. Il faut
énormément d’énergie pour continuer à vivre en gardant
le souvenir de la terreur, avec la honte d’avoir été si
faible et vulnérable.
L’Homme a beau vouloir dépasser le traumatisme, la
zone cérébrale chargée d’assurer sa survie, profondément
enfouie sous l’aire rationnelle du cerveau, n’est pas très
douée pour le déni. Longtemps après la fin d’une
expérience traumatisante, le moindre signe de danger
peut la réactiver, mobiliser des circuits cérébraux
perturbés et provoquer une sécrétion importante
d’hormones de stress. Cela engendre des émotions
pénibles, d’où des sensations très vives et des impulsions
agressives. Ces réactions post-traumatiques semblent
incompréhensibles et irrépressibles. Incapables de se
contrôler, les rescapés d’un traumatisme craignent
souvent d’être profondément atteints et incurables.
Je me suis senti attiré par la médecine pour la première
fois à quatorze ans pendant un camp d’été. Mon cousin
Michael m’avait tenu éveillé toute la nuit en
m’expliquant les subtilités du fonctionnement des reins,
comment ils sécrètent les déchets corporels, puis
réabsorbent les substances chimiques qui maintiennent
l’équilibre de l’organisme. Sa description des rouages
miraculeux du corps humain m’avait fasciné. Plus tard, à
chaque étape de ma formation médicale, que ce soit en
chirurgie, en cardiologie ou en pédiatrie, il m’est apparu
évident que la guérison passait par la compréhension du
fonctionnement de l’organisme. Mais au début de mon
stage en psychiatrie, j’ai été frappé par le contraste entre
la complexité incroyable de notre esprit, de nos modes de
communication et d’attachement, et le peu de
connaissance des psychiatres quant à la cause des
problèmes qu’ils avaient à traiter. Et une question m’a
taraudé : en saurons-nous un jour autant sur le cerveau,
sur l’esprit et l’amour que sur les autres mécanismes du
corps humain ?
Nous en sommes, à l’évidence, bien loin ; mais la
naissance de trois nouvelles branches de la science a fait
exploser le savoir sur les effets du traumatisme
psychologique, des mauvais traitements et de l’abandon.
Ces disciplines récentes sont les neurosciences qui
étudient la manière dont le cerveau traite les processus
mentaux ; la psychopathologie du développement qui
étudie l’impact des mauvaises expériences sur le
développement de l’esprit et du cerveau ; et la
neurobiologie interpersonnelle qui étudie l’influence du
comportement sur les émotions, la biologie et les
attitudes de l’entourage.
Les recherches dans ces jeunes disciplines ont révélé
que le traumatisme crée de réels changements
physiologiques, parmi lesquels un recalibrage du système
d’alarme du cerveau, une augmentation de la sécrétion
d’hormones du stress, et des variations dans la structure
qui filtre les informations, retenant celles qui sont
pertinentes. Nous savons aujourd’hui que le traumatisme
affecte l’aire cérébrale qui donne la sensation physique
d’être en vie. Ces dégradations expliquent pourquoi les
traumatisés deviennent hypervigilants à la menace, au
lieu de s’impliquer totalement dans leur vie quotidienne.
Elles nous aident aussi à comprendre pourquoi ils se
heurtent sans cesse aux mêmes problèmes et ont tant de
mal à tirer des leçons de l’expérience. Il est maintenant
établi que leurs comportements ne sont pas le fruit de
défaillances morales, ni des signes de manque de volonté
ou de mauvais caractère, mais sont causés par de vraies
altérations cérébrales.
Un tel accroissement des connaissances sur les
processus en arrière-plan du traumatisme a aussi permis
de trouver de nouveaux moyens d’apaiser le mal, ou
même de le soulager complètement. Grâce à la
découverte de la plasticité naturelle du cerveau, nous
pouvons mettre au point des méthodes qui aident les
patients à se sentir pleinement vivants dans le présent et à
avancer. En gros, trois types de traitements s’offrent à
eux : la thérapie « de haut en bas », qui consiste à parler,
à s’ouvrir (à nouveau) aux autres, et à s’autoriser à
comprendre ce qui se passe en soi, tout en travaillant sur
les souvenirs du traumatisme ; la prise de médicaments
qui bloquent les réactions d’alerte inadéquates, ou
modifient par d’autres moyens la façon dont le cerveau
organise l’information ; et l’approche « de bas en haut »,
qui revient à permettre au corps d’avoir des expériences
qui contrarient viscéralement l’impuissance, la rage ou
l’effondrement liés au traumatisme. Quelle est la
méthode qui convient le mieux à un patient est une
question empirique. La plupart de ceux que j’ai suivis en
associent plusieurs.
Cela a été l’œuvre de ma vie. J’ai été épaulé dans cette
tâche par mes étudiants et mes collègues du Trauma
Center, que j’ai fondé il y a trente ans. Ensemble, nous
avons soigné des milliers de traumatisés, enfants et
adultes : des victimes de maltraitance infantile, de
catastrophes naturelles, de guerres, d’accidents et de
trafic humain, et d’agressions commises par des inconnus
ou des proches. Nous discutons de manière approfondie
de tous nos patients lors de réunions hebdomadaires où
nous suivons de près la manière dont ils réagissent aux
différents traitements.
Nous avons toujours eu pour mission première de
soigner les enfants et les adultes qui viennent nous
demander une aide thérapeutique ; mais nous avons aussi
dès le départ entamé des recherches quant aux effets du
stress traumatique sur différentes populations afin de
définir les traitements adaptés à chacune. Nous avons été
aidés dans ce travail par des subventions – de l’Institut
américain de santé mentale, du Centre américain de
médecine parallèle et alternative, des centres de contrôle
des maladies et de bon nombre de fondations privées, ce
qui nous a permis d’étudier l’efficacité de multiples
traitements, qui vont des médicaments au neurofeedback
en passant par la psychothérapie, le yoga, l’EMDR et le
théâtre.
Le défi est le suivant : peut-on apprendre à surmonter
les séquelles d’un traumatisme pour reprendre la barre de
son navire intime, et comment ? La compréhension, la
parole et les rapports humains peuvent aider, et les
médicaments arrivent à freiner l’hyperactivité des
systèmes d’alarme. Mais nous verrons aussi que l’on peut
transformer les empreintes du passé via des expériences
physiques qui contrecarrent directement la rage,
l’impuissance et l’effondrement causés par le
traumatisme, ce qui permet de retrouver la maîtrise de
soi. Je n’ai pas de préférence quant au mode de
traitement, car aucune approche n’est bonne pour tout le
monde et je pratique l’ensemble des thérapies abordées
dans ce livre. Chacune est susceptible d’amener des
changements profonds, selon la nature du problème et le
caractère du patient.
J’ai écrit ce livre à la fois comme un guide et comme
une invitation à affronter la réalité du traumatisme, à
explorer les meilleures façons de le traiter. Mais aussi
pour qu’au plan de la société, on s’engage à mettre en
œuvre tous les moyens possibles pour le prévenir.
I
LA REDÉCOUVERTE
DU TRAUMATISME
1
CE QUE NOUS ONT APPRIS
LES VÉTÉRANS DU VIETNAM
« Je suis devenu ce que je suis aujourd’hui à l’âge de
douze ans, par un jour glacial et nuageux de 1975 […].
La scène date d’il y a longtemps, mais […] c’est une
erreur d’affirmer que l’on peut enterrer le passé […].
Quand je regarde en arrière, je me rends compte que je
n’ai cessé de fixer cette ruelle déserte depuis vingt-six
ans. »
Khaled Hosseini, Les Cerfs-Volants de Kaboul
« Certains ont une vie qui semble couler comme un
récit ; la mienne avance par à-coups. Tel est l’effet du
traumatisme. Il interrompt l’intrigue… Il vous tombe
dessus, puis la vie continue. Rien ne vous y prépare. »
Jessica Stern, Denial : A Memoir of Terror
L e lendemain du 4 juillet 1 1978, j’ai pris mes fonctions
2
de psychiatre à la clinique des vétérans de Boston .
J’étais en train d’accrocher une copie de mon Breughel
préféré, La Parabole des aveugles, dans mon nouveau
bureau, quand j’ai entendu un brouhaha à l’accueil au
bout du couloir. Un instant plus tard, un malabar
échevelé a fait irruption dans la pièce, un numéro de
3
Soldier of Fortune sous le bras. Il était complètement
ivre et si agité que je me suis demandé comment j’allais
pouvoir l’aider. Je l’ai invité à s’asseoir pour me dire ce
qu’il attendait de moi.
C’était un avocat prénommé Tom. Dix ans auparavant,
il avait fait son service militaire au Vietnam, dans le
corps des marines. Quand je l’ai rencontré, il avait fui sa
famille pour passer le week-end de la fête nationale terré
dans son cabinet, au centre de Boston, à se soûler en
regardant de vieilles photos. L’expérience lui avait appris
que les pétards, les feux d’artifice, la chaleur et le pique-
nique dans le jardin de sa sœur avec, en toile de fond,
l’épais feuillage de l’été – toutes choses qui lui
rappelaient le Vietnam – le rendaient fou. Quand il était à
cran, il avait peur de rester en famille parce qu’il se
conduisait comme un monstre avec sa femme et ses deux
fils. Le bruit de ses enfants l’exaspérait tellement qu’il
sortait de la maison en courant pour éviter de les frapper.
Il n’arrivait à se calmer un peu qu’en se noyant dans
l’alcool ou en roulant à tombeau ouvert sur sa Harley-
Davidson.
La nuit ne lui apportait aucun soulagement. Il était
réveillé par des cauchemars à répétition, où il se
retrouvait dans une rizière, pris dans une embuscade lors
de laquelle tous les membres de sa section avaient été
tués ou blessés. Il avait aussi des flash-back terrifiants,
où il voyait des cadavres d’enfants vietnamiens. Ses
cauchemars étaient si horribles qu’il craignait de
s’endormir et, souvent, il veillait en buvant presque toute
la nuit. Le matin, sa femme le trouvait assommé sur le
canapé du salon, et elle se déplaçait sur la pointe des
pieds pour préparer le petit déjeuner avant d’emmener
leurs fils à l’école.
En m’éclairant sur son passé, Tom m’a raconté qu’il
était sorti du lycée en 1965, major de sa promotion.
Conformément à la coutume familiale, il s’était aussitôt
engagé dans le corps des marines. Son père avait servi
sous les ordres de Patton pendant la Seconde Guerre
mondiale, et Tom n’avait jamais contesté son désir de le
voir perpétuer la tradition. Intelligent, athlétique et doué
d’une âme de chef, il se sentait fort et capable de mener
des hommes au combat à la fin de ses classes, membre
d’une brigade prête à tout. Arrivé au Vietnam, il était
rapidement devenu chef de section, responsable de huit
autres marines. Survivre en se frayant un passage dans la
boue sous le feu des mitrailleuses peut rendre les
hommes très fiers d’eux et de leurs camarades.
Au terme de son service, Tom avait quitté l’armée
avec les honneurs, ne demandant qu’à oublier le Vietnam
– et, en apparence, il avait réussi. Entré à l’université
4
grâce au G.I. Bill , il avait étudié le droit, puis épousé
son amoureuse du lycée, qui lui avait donné deux fils. Il
s’inquiétait de sa difficulté à éprouver une réelle
affection pour elle, même si ses lettres lui avaient permis
de tenir dans la folie de la jungle. Il feignait d’avoir une
vie normale dans l’espoir qu’en la simulant, il
retrouverait son ancien moi. Il avait maintenant un
cabinet d’avocats prospère et une famille parfaite, mais il
se rendait compte que cela n’allait pas : il se sentait mort
intérieurement.
Bien que Tom ait été le premier vétéran que j’ai connu
dans ma carrière, de nombreux aspects de son histoire
m’étaient familiers. J’ai grandi en Hollande après la
guerre, où je jouais dans les ruines de maisons
bombardées, et mon père avait affiché si ouvertement son
opposition aux nazis qu’il avait été expédié en camp
d’internement. Il ne parlait jamais de son expérience de
la guerre, mais il était sujet à des crises de rage qui me
sidéraient lorsque j’étais petit. Comment l’homme que
j’entendais descendre posément l’escalier chaque matin
pour prier et lire la Bible pouvait-il avoir un caractère
aussi terrifiant ? Comment quelqu’un qui consacrait sa
vie à la justice sociale pouvait-il être habité d’une telle
colère ? J’observais la même attitude déroutante chez
mon oncle qui avait été capturé par les Japonais dans les
Indes néerlandaises (aujourd’hui l’Indonésie), et envoyé
comme esclave en Birmanie, pour travailler à la
construction du pont de la rivière Kwaï. Lui aussi parlait
rarement de la guerre. Lui aussi était pris de crises de
rage irrépressibles.
En écoutant le récit de Tom, je me suis demandé si
mon oncle et mon père avaient eu des cauchemars et des
flash-back, s’ils s’étaient sentis, comme lui, coupés de
leurs proches et incapables de trouver un réel plaisir dans
la vie. Quelque part, au fond de mon esprit, je devais
aussi avoir des souvenirs de ma mère effrayée – et
souvent effrayante : elle-même, dans son enfance, avait
subi un traumatisme, qui était parfois discrètement
évoqué et, je le crois maintenant, fréquemment ravivé.
Elle s’évanouissait de manière troublante quand je lui
demandais de me parler de sa jeunesse, puis elle me
reprochait de l’avoir autant bouleversée.
Rassuré par l’intérêt que je lui manifestais, Tom s’est
calmé pour me dire combien il était désemparé. Il
craignait de devenir comme son père, qui était toujours
en colère et parlait rarement à ses enfants – sauf pour leur
dire qu’ils n’arrivaient pas à la cheville de ses camarades
qui avaient péri en 1944, dans la bataille des Ardennes.
Vers la fin de la séance, j’ai agi comme la plupart des
thérapeutes : je me suis concentré sur la partie de son
histoire que je croyais comprendre, ses rêves atroces.
Pendant mes études de médecine, en travaillant dans un
laboratoire du sommeil, j’avais observé les cycles
sommeil-rêve et rédigé quelques articles sur les
cauchemars. J’avais aussi participé aux premières
recherches sur les effets bénéfiques des psychotropes qui
commençaient tout juste à être utilisés dans les
années 1970. Ainsi, même si je ne mesurais pas vraiment
l’étendue des problèmes de Tom, j’avais une certaine
connaissance des cauchemars ; et, ardemment convaincu
que la chimie pouvait améliorer la vie, je lui ai prescrit
un médicament considéré comme efficace pour les
atténuer et réduire leur fréquence. Je lui ai fixé rendez-
vous pour une visite de contrôle deux semaines plus tard.
Le jour dit, je me suis empressé de m’enquérir de
l’effet du produit. Il m’a répondu qu’il n’y avait pas
touché. En tâchant de cacher mon irritation, je lui ai
demandé pourquoi. « Je me suis rendu compte, m’a-t-il
dit, que, si je le prenais et que mes cauchemars
disparaissaient, j’allais abandonner mes copains et ils
seraient morts en vain. J’ai besoin d’être une mémoire
vivante pour mes amis qui sont tombés au Vietnam. »
J’étais abasourdi : la loyauté de Tom envers les morts
l’empêchait de vivre sa vie, exactement comme son père
avant lui. Ce qu’ils avaient traversé sur le champ de
bataille avait rendu le reste de leur existence négligeable.
Que s’était-il produit et que pouvait-on y faire ? J’ai senti
ce matin-là que j’allais peut-être consacrer le reste de ma
carrière à tenter d’éclaircir les mystères du traumatisme.
Comment les expériences terrifiantes peuvent-elles
amener des hommes à rester entièrement bloqués dans le
passé ? Que se passe-t-il dans leur cerveau pour qu’ils
restent enfermés dans un espace dont ils veulent
désespérément s’échapper ? Pourquoi la guerre de Tom
n’avait-elle pas pris fin en 1969, quand ses parents
l’avaient embrassé à l’aéroport de Boston à son retour du
Vietnam ?
Son besoin de perpétuer toute sa vie le souvenir de ses
camarades m’a appris qu’il souffrait d’un mal bien plus
complexe que des cauchemars chroniques, une altération
des circuits cérébraux de la peur ou un déséquilibre de la
chimie du cerveau. Avant l’embuscade dans la rizière,
Tom était un ami fidèle, un joyeux drille qui avait de
nombreux centres d’intérêt. En l’espace d’un instant de
terreur, le traumatisme avait tout changé.
En travaillant à la clinique des anciens combattants,
j’ai connu beaucoup d’hommes qui réagissaient de la
même manière. Ils explosaient de rage à la moindre
frustration. La cloison de l’entrée de la clinique était
grêlée d’impacts de leurs coups de poing, et le service de
sécurité devait constamment protéger les réceptionnistes.
Leur comportement nous faisait peur, bien sûr, mais
j’étais aussi intrigué.
À la maison, ma femme et moi avions les mêmes
problèmes avec nos tout-petits, qui piquaient
régulièrement des crises quand on leur disait de manger
leurs épinards ou de mettre des chaussettes. Alors,
pourquoi étais-je parfaitement serein face à la conduite
immature de mes enfants, mais profondément troublé par
celle des anciens combattants (sans parler de leur carrure,
qui les rendait beaucoup plus dangereux que mes
bambins) ? Parce que j’étais certain que mes enfants, s’ils
étaient bien entourés, apprendraient à accepter les
frustrations, mais que je doutais de pouvoir aider mes
patients à retrouver le self-control qu’ils avaient perdu à
la guerre.
Malheureusement, rien dans mes études de psychiatrie
ne m’avait préparé à résoudre les problèmes de Tom et
des autres vétérans. Je suis passé à la bibliothèque pour
chercher des livres sur les névroses de guerre, l’obusite,
la psychose post-traumatique, ou tout autre diagnostic
propre à m’éclairer sur mes patients. À ma grande
surprise, la clinique des anciens combattants ne possédait
aucun texte sur ces affections. Cinq ans après le retour du
Vietnam des fils de l’Oncle Sam, la question du
traumatisme de guerre n’était toujours pas à l’ordre du
jour. J’ai fini par découvrir Les Névroses traumatiques de
5
guerre, d’ Abram Kardiner , à la bibliothèque Countway
de la faculté de médecine de Harvard. Dans ce livre,
publié en 1941 en prévision de l’afflux de soldats voués à
être traumatisés par la Seconde Guerre mondiale,
Kardiner décrivait ses observations sur les vétérans de
(1)
14-18 .
Ce psychiatre rapportait les mêmes phénomènes que
ceux que j’avais sous les yeux : après la Grande Guerre,
ses patients, envahis par un sentiment d’inanité, s’étaient
montrés détachés et renfermés, même si auparavant ils
étaient bien adaptés. Ce qu’il appelait les « névroses
traumatiques » a été rebaptisé depuis « syndrome de
6
stress post-traumatique », ou SSPT . Kardiner disait que
ceux qui en souffraient étaient sans cesse sur le qui-vive,
hypersensibles à la menace. Une phrase lapidaire m’a
particulièrement intéressé : « Le noyau de la névrose est
(2)
une physionévrose . » En d’autres termes, l’état de
stress post-traumatique n’est pas « entièrement dans la
tête », comme certains le croyaient, mais a une cause
physiologique. Kardiner avait même compris que ces
symptômes trouvent leur origine dans la réaction du
corps entier au traumatisme.
La description qu’il en donnait confirmait mes propres
observations, ce qui était rassurant, mais il disait assez
peu comment aider les vétérans. Le manque de
publications sur ce point était un handicap, mais notre
formidable professeur, Elvin Semrad, nous avait appris à
être sceptiques à l’égard des livres. Nous n’avons qu’un
seul manuel, disait-il : nos patients. Nous ne devons nous
fier qu’à ce qu’ils nous apprennent – et à notre
expérience personnelle. Cela paraît très simple, mais
alors même qu’il prônait la valeur instructive de la
connaissance de soi, il nous mettait en garde contre ses
limites, car les hommes sont experts dans l’art de prendre
leurs désirs pour des réalités et de se masquer la vérité. Je
me rappelle l’avoir entendu dire : « Les plus grandes
sources de nos souffrances sont les mensonges que nous
nous racontons. » À la clinique des anciens combattants,
j’ai bientôt découvert à quel point il peut être éprouvant
d’affronter la réalité – et cela, autant pour mes patients
que pour moi.
Nous ne voulons pas vraiment savoir ce que les soldats
endurent au combat. Nous ne voulons pas vraiment
savoir combien d’enfants sont maltraités dans notre
société, ni combien de couples – près d’un tiers –
sombrent un jour dans la violence. Nous préférons penser
que la famille est un havre protecteur dans un monde
sans cœur et que notre pays est peuplé de gens éclairés et
civilisés. Nous nous plaisons à croire que la cruauté
n’existe que dans des contrées lointaines, comme le
Darfour ou le Congo. Il est déjà difficile, pour les
observateurs, d’assister à ces souffrances. Faut-il donc
s’étonner que les traumatisés eux-mêmes ne puissent
supporter de les évoquer et qu’ils aient souvent recours à
la drogue, à l’alcool et à l’automutilation pour les
refouler ?
Dans ma quête pour comprendre comment des
expériences accablantes brisent des existences, et pour
trouver ce qui leur permet de redevenir pleinement
vivants, ce sont Tom et les autres vétérans qui ont été
mes premiers professeurs.
LE TRAUMATISME ET LA PERTE DU MOI
J’ai commencé ma première étude à la clinique des
anciens combattants en demandant systématiquement aux
patients ce qui leur était arrivé au Vietnam. Je voulais
savoir ce qui les avait fait basculer, pourquoi certains
s’étaient effondrés alors que d’autres avaient réussi à
(3)
surmonter cette expérience . Les hommes que j’ai
interrogés étaient presque tous partis à la guerre avec le
sentiment d’être bien préparés, rapprochés par les
rigueurs de l’entraînement militaire et leur égalité face au
danger. Ils échangeaient des photos de leur famille et de
leur copine, supportaient les défauts des uns et des autres
– et étaient prêts à risquer leur vie pour leurs amis. La
plupart confiaient leurs lourds secrets à un copain, et
certains partageaient même des chemises et des
chaussettes.
Beaucoup nouaient des amitiés comme celle de Tom
avec Alex. Tom avait rencontré celui-ci, d’origine
italienne et vivant dans le Massachusetts, à son premier
jour de campagne et, aussitôt, ils étaient devenus grands
amis. Ils roulaient dans la même Jeep, écoutaient la
même musique, lisaient les lettres que l’autre recevait du
pays. Ils se soûlaient ensemble et draguaient les mêmes
entraîneuses vietnamiennes.
Au bout de trois mois de campagne, alors que Tom
avait mené son escouade patrouiller dans une rizière juste
avant le coucher du soleil, une pluie de balles avait fusé
de la jungle, frappant un à un les hommes autour de lui.
En quelques secondes, il avait vu, horrifié, chacun des
membres de sa section s’écrouler, mort ou blessé. Il ne
pourrait jamais s’ôter de la tête l’image de la nuque
d’Alex gisant face contre terre. Il pleurait à cette
évocation : « C’était le seul vrai ami que j’avais jamais
eu. » La nuit, il continuait à entendre les cris de ses
hommes et à voir leurs corps tomber dans l’eau de la
rizière. Tous les sons, toutes les odeurs ou les images qui
lui rappelaient l’embuscade (comme les pétards, le
4 Juillet) le plongeaient dans le même état de paralysie,
de terreur et de rage que le jour où un hélicoptère l’avait
évacué des lieux du drame.
Son souvenir de ce qu’il avait fait ensuite était peut-
être encore pire que ses flash-back récurrents de
l’attaque-surprise. Je n’ai pas eu de mal à imaginer
comment la rage déclenchée par la mort d’Alex avait
provoqué cette calamité. Paralysé par la honte, Tom a
mis des mois pour arriver à me la raconter. Depuis la nuit
des temps, il est connu que les combattants, comme
Achille dans l’Iliade d’Homère, réagissent à la mort de
leurs camarades par des actes de vengeance
innommables. Le lendemain de l’embuscade, pris d’une
frénésie meurtrière, Tom a foncé dans un village voisin,
où il a tué des enfants et un fermier innocent et violé une
Vietnamienne. Après quoi, il lui est devenu totalement
impossible d’affronter le retour au pays. Comment peut-
on retrouver sa fiancée et lui dire qu’on a violé une
femme comme elle, ou regarder son fils faire ses
premiers pas en se rappelant l’enfant qu’on a assassiné ?
Tom vivait la mort de son ami comme si une partie de
lui-même avait été à jamais détruite – la partie bonne,
honorable et digne de confiance. Le traumatisme qui
résulte d’un acte que l’on a subi ou commis rend presque
toujours difficile de s’engager dans des relations intimes.
Après avoir connu une horreur aussi indicible, comment
réapprendre à se fier à soi-même, et à autrui ?
Inversement, comment s’abandonner à une relation
d’amour une fois qu’on a subi un viol ?
Tom a continué à venir fidèlement à nos rendez-vous,
car j’étais devenu pour lui un lien vital – le père qu’il
n’avait jamais eu, un Alex ayant survécu à l’embuscade.
Il faut énormément de confiance et de courage pour se
laisser aller au souvenir. Une des choses les plus dures
pour les traumatisés est de se confronter à la honte de ce
qu’ils ont fait lors d’un épisode traumatique, que cette
honte soit objectivement infondée (chez l’enfant qui tente
de calmer son bourreau) ou justifiée (celle des auteurs
d’atrocités). Sarah Haley, qui occupait le bureau voisin
du mien à la clinique des anciens combattants, a écrit
l’un des premiers articles sur ce point, « Quand le patient
(4)
rapporte des atrocités », qui a beaucoup contribué à la
création du diagnostic du SSPT. Elle y aborde la
difficulté quasi insurmontable d’évoquer (et d’entendre
raconter) les actes abominables que les soldats
commettent souvent en temps de guerre. Il est déjà assez
terrible d’affronter la souffrance infligée par autrui, mais
dans leur for intérieur, bien des traumatisés sont encore
plus hantés par la honte de ce qu’ils ont fait ou non
pendant les conflits. Ils se méprisent d’avoir été aussi
terrifiés, dépendants, furieux ou excités.
J’ai rencontré plus tard un phénomène semblable chez
les enfants victimes de sévices sexuels : la plupart ont
affreusement honte des actes qu’ils ont dû accomplir
pour survivre et maintenir un lien avec la personne qui a
abusé d’eux. C’est particulièrement vrai si leur agresseur
était – comme souvent – un proche et/ou une personne
dont ils dépendaient. Ce sentiment peut les conduire à ne
plus trop savoir s’ils ont été consentants ou victimes,
donc à confondre l’amour et la terreur, le plaisir et la
douleur. Nous reviendrons sur ce dilemme tout au long
de ce livre.
L’ENGOURDISSEMENT INTÉRIEUR
Le pire des symptômes de Tom était peut-être son
impression d’être devenu insensible. Il voulait
désespérément aimer sa famille, mais n’arrivait
simplement pas à éprouver de sentiments profonds pour
sa femme et ses enfants. Il se sentait coupé de tous,
comme si son cœur était glacé et qu’il vivait derrière un
mur de verre. Cet engourdissement le gagnait
complètement. Il ne pouvait rien ressentir d’autre que sa
honte et ses crises de rage, et se reconnaissait à peine
dans le miroir quand il se rasait. Quand il s’entendait
plaider au tribunal, il était à distance de lui-même et
s’observait, se demandait comment ce type qui, par
ailleurs, lui ressemblait et parlait comme lui, pouvait
présenter des arguments aussi pertinents. Lorsqu’il
gagnait un procès, il feignait d’être content, et s’il
perdait, c’était comme s’il avait vu l’échec venir et s’y
était résigné d’avance. Il avait beau être un avocat
brillant, il avait toujours l’impression de flotter dans
l’espace, de manquer de motivation et de sens de
l’orientation.
Il n’était soulagé de ce sentiment d’errance que
lorsqu’il avait à s’investir totalement dans l’une de ses
affaires. Au cours de son traitement, Tom a eu à défendre
un truand accusé de meurtre. Pendant tout le procès, il
était complètement absorbé par l’élaboration d’une
stratégie pour le faire acquitter et il a passé de
nombreuses nuits blanches plongé dans ce dossier qui
l’exaltait vraiment. C’était comme à la guerre, disait-il :
il se sentait pleinement vivant et rien d’autre ne comptait.
Mais dès cette affaire gagnée, il a perdu son énergie. Les
cauchemars ont resurgi, de même que ses crises de rage –
si violemment qu’il a dû s’installer dans un motel pour
ne pas s’en prendre à sa femme ou à ses enfants. Mais la
solitude elle-même le terrifiait car, dans sa retraite, les
démons de la guerre revenaient de plus belle. Aussi
essayait-il de s’occuper en travaillant, en buvant et en se
droguant, pour éviter de les affronter.
Par exemple, il feuilletait constamment Soldier of
Fortune, en caressant le fantasme de devenir mercenaire
dans l’une des nombreuses guerres qui faisaient alors
rage en Afrique. Ce printemps-là, enfourchant sa Harley,
il a remonté à toute allure l’autoroute de Kancamagus,
dans le New Hampshire. Les vibrations, la vitesse et le
danger de cette virée l’ont aidé à se reprendre, au point
qu’il a pu quitter son motel et aller retrouver sa famille.
LA RÉORGANISATION DE LA PERCEPTION
Une autre des études que j’ai menées à la clinique des
vétérans a commencé par une recherche sur les
cauchemars, mais abouti à une exploration de la façon
dont le traumatisme change les perceptions et
l’imagination. Bill, un ancien médecin qui avait assisté à
de violents combats au Vietnam, a été le premier à y
participer. Après sa démobilisation, il était entré au
séminaire avant d’être affecté à une église
congrégationaliste de la banlieue de Boston. Il allait très
bien jusqu’à la naissance de son premier enfant. Peu
après, sa femme avait repris son travail d’infirmière
pendant qu’il se consacrait à ses tâches paroissiales tout
en s’occupant du nouveau-né. La première fois où il était
resté seul avec lui, le bébé s’était mis à pleurer et Bill
avait soudain été submergé par des images insoutenables
d’enfants agonisant au Vietnam.
Il avait dû appeler sa femme pour qu’elle vienne
prendre la relève, et il était arrivé à la clinique,
totalement paniqué. Il ne cessait d’entendre des cris de
bébés et de voir des visages d’enfants en sang et brûlés.
Mes collègues médecins étaient certains qu’il était
psychotique car, d’après les manuels de l’époque, les
hallucinations passaient pour des symptômes de
schizophrénie paranoïde. Et outre ce diagnostic, ils
trouvaient une cause à ce comportement, probablement
déclenché, selon eux, par le sentiment que sa femme
reportait tout son amour sur le bébé.
En arrivant à l’accueil ce jour-là, j’ai trouvé Bill
entouré de médecins affolés qui s’apprêtaient à lui
injecter un puissant antipsychotique avant de l’expédier
dans une unité pour malades difficiles. Ils m’ont décrit
ses symptômes, en me demandant mon avis. J’étais
intrigué, car j’avais travaillé dans un service spécialisé
dans le traitement des schizophrènes et ce diagnostic ne
me semblait pas très probant. Bill a accepté de me parler
et, après avoir entendu son histoire, je leur ai déclaré,
paraphrasant à mon insu la pensée de Freud, en 1895, sur
le traumatisme : « Je pense que cet homme souffre de
réminiscences. » J’ai dit à Bill que j’allais essayer de
l’aider et lui ai donné des médicaments pour enrayer sa
panique. Puis je lui ai parlé de mon étude sur les
(5)
cauchemars et il a consenti à y prendre part .
Dans le cadre de cette étude qui démarrait quelques
jours plus tard, nous avons soumis les participants à un
(6)
test de Rorschach . Contrairement aux autres tests qui
supposent une réaction à des questions directes, il est
pratiquement impossible de simuler lorsqu’on passe un
Rorschach. Ce test offre un moyen unique d’observer
comment les gens construisent une image mentale à
partir d’un stimulus dans l’ensemble assez neutre. Les
êtres humains étant créateurs de sens par nature, ils ont
tendance à former une image ou une histoire à partir de
ces taches, tout comme, couchés dans l’herbe, ils voient
des motifs dans les nuages. Ce qu’ils font de ces taches
peut en dire long sur le mode de fonctionnement de leur
esprit.
Devant la deuxième planche du test, Bill s’est
exclamé, horrifié : « C’est l’enfant que j’ai vu sauter sur
une bombe au Vietnam ! Au milieu, on voit la chair
carbonisée, les blessures – et le sang gicle partout ! »
Haletant, le front perlé de sueur, il était aussi paniqué que
le jour où il avait débarqué à la clinique. J’avais déjà
entendu des vétérans décrire leurs flash-back, mais c’était
la première fois que j’assistais à l’un d’entre eux.
Manifestement, Bill voyait les mêmes images, sentait les
mêmes odeurs et éprouvait les mêmes sensations
physiques que lors de l’épisode initial. Dix ans après
avoir tenu dans ses bras un bébé mourant sans pouvoir le
sauver, il revivait le traumatisme devant une tache
d’encre.
Voir Bill envahi par un flash-back dans mon cabinet
m’a aidé à prendre conscience du supplice que vivaient
régulièrement mes patients et de la nécessité cruciale de
trouver un soulagement à leurs tourments. L’événement
traumatique, si atroce qu’il ait pu être, avait un
commencement, un milieu et une fin. Mais je comprenais
maintenant que les flash-back pouvaient être pires
encore. On ne sait jamais quand ils frappent, ni quand ils
s’arrêteront. J’ai mis des années à leur trouver un
traitement efficace et Bill est l’un des patients qui m’ont
le plus appris sur la question.
Quand nous avons soumis vingt et un autres patients
au test de Rorschach, ils ont réagi de la même manière :
seize vétérans, à la vue de la deuxième planche, se sont
conduits comme s’ils vivaient un traumatisme de guerre.
Cette planche, la première qui soit colorée, provoque
souvent ce qu’on appelle un « choc-couleur ». Les
vétérans l’interprétaient, par exemple, en disant : « Ce
sont les intestins de mon copain Jim lorsqu’un obus l’a
éventré », ou « C’est le cou de mon ami Danny quand sa
tête a été emportée par une balle pendant qu’on
déjeunait ». Aucun n’a cité de moines dansants, de
papillons voletants, ni les autres images banales,
quelquefois étranges, que voient la plupart des gens.
Si ces vétérans étaient généralement très ébranlés par
ce qu’ils voyaient, les cinq restants ont eu des réactions
encore plus alarmantes : ils avaient simplement l’esprit
vide. « Il n’y a rien, a observé l’un d’eux, juste un peu
d’encre. » Il avait raison, bien sûr, mais la réaction
humaine normale à des stimuli ambigus consiste à
recourir à l’imagination pour y voir quelque chose.
Le test de Rorschach nous a appris que les traumatisés
ont tendance à superposer leur traumatisme à tout ce qui
les entoure, et des difficultés à déchiffrer ce qui se passe
dans leur environnement. Il nous a également montré que
le traumatisme affecte l’ imagination. Les cinq hommes
qui n’avaient rien vu dans les planches du Rorschach
avaient perdu leur capacité à laisser vagabonder leur
esprit – et les seize autres aussi, car les associer à des
scènes du passé témoignait qu’ils n’avaient pas la
souplesse mentale qui est le propre de l’imagination. En
fait, ils n’arrêtaient pas de se repasser un vieux film.
L’imagination joue un rôle capital dans la qualité de la
vie. Elle nous permet d’oublier la routine quotidienne en
fantasmant sur les voyages, les rapports sexuels, le coup
de foudre ou la victoire – toutes choses qui rendent la vie
intéressante. Elle nous donne l’occasion d’envisager de
nouvelles possibilités : c’est un stimulant essentiel à
l’accomplissement de nos désirs. L’imagination fouette
la créativité, délivre de l’ennui, soulage la douleur,
décuple le plaisir et enrichit les relations les plus intimes.
Lorsqu’on est toujours ramené compulsivement au passé,
à la dernière fois où on s’est pleinement impliqué en
étant profondément ému, on souffre d’une défaillance de
l’imagination, d’une perte de souplesse mentale. Sans
imagination, il n’y a pas d’espoir, pas moyen d’inventer
un avenir meilleur, pas de but à atteindre.
Le test de Rorschach nous a appris aussi que les
traumatisés voient le monde d’une manière
fondamentalement différente des autres. Pour la plupart
des gens, un homme qui marche dans la rue est juste un
promeneur. Une victime de viol, elle, va peut-être
paniquer en pensant qu’il s’apprête à l’agresser. Une
institutrice sévère peut être intimidante pour un enfant
quelconque, mais pour celui qui est battu par son beau-
père, elle peut représenter un tortionnaire, si bien qu’il va
exploser de rage ou se blottir, terrifié, dans un coin.
LE BLOCAGE DANS LE TRAUMATISME
Notre clinique était pleine de vétérans qui cherchaient
une aide psychiatrique. Mais, du fait d’une grave pénurie
de médecins qualifiés, la plupart d’entre eux étaient en
liste d’attente alors même qu’ils continuaient à
s’autobrutaliser et à frapper leurs proches. Le nombre des
arrestations pour violence et bagarres en état d’ivresse a
alors nettement augmenté parmi ces patients, et leur taux
de suicide est devenu alarmant – au point que j’ai créé un
groupe de jeunes vétérans du Vietnam pour contenir leurs
débordements jusqu’à ce qu’ils puissent entamer une
« vraie » thérapie.
À la première séance d’un groupe formé d’anciens
marines, l’un d’eux a commencé par me dire tout net :
« Je ne veux pas parler de la guerre. » J’ai répondu qu’ils
pouvaient choisir n’importe quel sujet. Après une demi-
heure de silence torturant, un homme s’est enfin mis à
parler de son accident d’hélicoptère. À mon grand
étonnement, les autres se sont aussitôt animés, évoquant
leurs expériences traumatiques de façon très intense. Ils
sont tous revenus les deux semaines suivantes : ils
puisaient dans ce groupe un écho et un sens à ce qui,
jusque-là, n’avait été que des sensations de terreur et de
vide, y retrouvaient le sentiment de camaraderie qui avait
été une composante essentielle de leur expérience de la
guerre. Tenant absolument à m’intégrer à leur nouvelle
unité, ils m’ont offert un uniforme de capitaine des
marines pour mon anniversaire. Rétrospectivement, ce
geste révélait une partie du problème : on était soit
dedans, soit dehors – soit on appartenait à l’unité, soit on
n’était personne. Après le traumatisme, le monde se
divise nettement entre ceux qui savent et les ignorants.
On ne peut pas faire confiance aux gens qui n’ont pas
partagé cette expérience, parce qu’ils ne peuvent pas la
comprendre. Tristement, cela s’étend souvent aux
conjoints, aux enfants et aux collègues.
J’ai dirigé plus tard un autre groupe de vétérans, mais
de l’armée de Patton, dont chacun avait largement
dépassé les soixante-dix ans et aurait pu être mon père.
Nous nous réunissions le lundi matin, à huit heures. À
Boston, les tempêtes hivernales paralysent quelquefois
les transports en commun mais, à ma grande surprise,
tous les membres du groupe venaient même les jours de
blizzard, certains marchant des kilomètres dans la neige
jusqu’à la clinique. À Noël, ils m’ont offert une montre
de G.I., délivrée par l’armée dans les années 1940. À
l’instar des marines, ils ne pouvaient m’accepter comme
médecin qu’en faisant de moi un des leurs.
Si émouvantes qu’aient été ces expériences, les limites
de la thérapie de groupe sont apparues clairement quand
je les ai poussés à parler des problèmes auxquels ils
étaient confrontés dans leur vie quotidienne : leurs
relations avec leur femme, leurs enfants et leur famille ;
leurs rapports avec leur patron et leur satisfaction au
travail ; leur forte consommation d’alcool. De manière
caractéristique, ils ont résisté en se dérobant, en racontant
pour la énième fois comment ils avaient poignardé un
soldat allemand dans la forêt de Hürtgen, ou comment
leur hélicoptère avait été abattu dans la jungle au
Vietnam.
Que leur traumatisme remontât à dix ans ou à plus de
quarante, mes patients ne pouvaient combler le fossé
entre leur expérience de la guerre et leur vie actuelle.
L’épisode qui leur avait causé tant de souffrance était
également devenu leur seule source de sens. Ils ne se
sentaient vraiment vivants que lorsqu’ils revisitaient leur
passé traumatique.
LE DIAGNOTIC DE
STRESS POST-TRAUMATIQUE
Dans les premiers temps de la clinique, nous posions
sur les troubles de nos vétérans toutes sortes de
diagnostics : alcoolisme, toxicomanie, dépression,
troubles de l’humeur – voire schizophrénie –, en essayant
tous les remèdes de nos manuels. Mais, malgré nos
efforts, nos résultats étaient maigres. Les traitements
lourds que nous leur prescrivions les abrutissaient
complètement. Quand nous les incitions à parler des
détails précis d’un événement traumatique, nous
déclenchions souvent des flash-back au lieu de les aider à
résoudre le problème. Beaucoup arrêtaient la thérapie,
non seulement parce que nous n’arrivions pas à les aider,
mais parce que, dans certains cas, nous aggravions les
choses.
L’année 1980 a marqué un tournant quand un groupe
de vétérans du Vietnam, aidé par les psychanalystes
Robert J. Lifton et Chaim Shatan, a fait pression sur
l’Association psychiatrique américaine pour créer un
nouveau diagnostic : le syndrome de stress post-
traumatique (SSPT), qui était à peu près commun à tous
nos patients. Identifier les symptômes et les regrouper
dans une entité a permis de donner enfin un nom à la
souffrance des gens qui étaient submergés par l’horreur
et par l’impuissance. Une fois le cadre conceptuel du
SSPT mis en place, les conditions étaient réunies pour un
changement radical dans notre compréhension des
vétérans. Cela a provoqué une explosion de recherches et
de tentatives pour trouver des traitements efficaces.
Inspiré par les possibilités qu’offrait ce nouveau
diagnostic, j’ai proposé à la clinique une étude sur la
biologie des souvenirs traumatiques. La mémoire des
traumatisés différait-elle de celle des autres ? Pour la
plupart des gens, le souvenir d’un événement pénible
finit par s’effacer ou se change en trace plus bénigne.
Mais presque tous nos patients étaient incapables de faire
(7)
de leur passé de l’histoire ancienne .
Pour cette étude, j’avais demandé une bourse qui m’a
été refusée en ces termes : « Il n’a jamais été prouvé que
le SSPT relève de la mission de la clinique des anciens
combattants. » Depuis lors, évidemment, celle-ci a centré
son travail sur les diagnostics de SSPT et de lésion
cérébrale, et elle dote considérablement l’application aux
traumatisés de guerre de « traitements fondés sur des
données probantes ». Mais les choses, à l’époque, étaient
différentes. Refusant de rester dans une structure dont la
vision de la réalité était en conflit avec la mienne, j’ai
démissionné. Sur quoi, je suis entré en 1982 au Centre de
santé mentale du Massachusetts, l’hôpital universitaire de
Harvard où j’avais suivi ma formation psychiatrique.
Mes nouvelles fonctions consistaient à enseigner une
discipline naissante : la psychopharmacologie, l’étude
des médicaments destinés à soulager les malades
mentaux.
Dans mon nouveau poste, j’ai été confronté quasi
quotidiennement à des problèmes que je pensais avoir
laissés à la clinique des vétérans. Mon expérience des
anciens combattants m’avait tellement sensibilisé à
l’impact du traumatisme que j’écoutais d’une tout autre
oreille des patients déprimés et anxieux me raconter des
histoires d’agression ou de violence familiale. J’étais
particulièrement frappé par le nombre de femmes
déclarant avoir été violées dans leur enfance. C’était
déconcertant, car le manuel de psychiatrie classique de
l’époque disait que l’inceste était extrêmement rare aux
États-Unis. D’après lui, seule une femme sur un million
(8)
en était victime . L’Amérique comptant alors
100 millions de citoyennes, je me suis demandé comment
quarante-sept d’entre elles – soit la moitié du
pourcentage officiel – avaient pu trouver le chemin de
mon cabinet.
Le manuel ajoutait : « Il y a un léger consensus sur le
fait que le rôle de l’inceste père-fille soit une cause de
psychopathologie grave. » Or mes patientes victimes
d’inceste présentaient, au contraire, des troubles sévères :
elles étaient profondément déprimées, confuses, et se
livraient souvent à des automutilations bizarres – en se
scarifiant, par exemple, avec des lames de rasoir. Le
manuel allait presque jusqu’à approuver l’inceste,
expliquant qu’il « réduit les risques de psychose et
(9)
permet une meilleure adaptation au monde extérieur ».
En fait, il est apparu que l’inceste avait des effets
dévastateurs sur le bien-être. À de nombreux égards, ces
patientes n’étaient pas différentes des vétérans que je
venais de quitter à la clinique des anciens combattants.
Elles aussi avaient des cauchemars et des flash-back.
Elles aussi alternaient de longues périodes de fermeture
émotionnelle et des crises de rage. La plupart avaient de
grandes difficultés à s’entendre avec d’autres gens et à
entretenir de véritables relations.
Comme on le sait aujourd’hui, la guerre n’est pas la
seule calamité à ruiner des vies. Si un quart des
combattants développent de graves problèmes post-
(10)
traumatiques , la majorité des Américains subissent,
durant leur existence, un acte de violence – et des études
plus approfondies ont montré que 12 millions de femmes
ont été violées aux États-Unis, plus de la moitié de ces
viols ayant été commis sur des filles de moins de quinze
(11)
ans . Pour un grand nombre de gens, la guerre
commence à la maison : tous les ans, 3 millions d’enfants
américains sont victimes de sévices sexuels et d’abandon.
Un million de ces cas sont suffisamment sérieux pour
justifier l’intervention de services de protection de
(12)
l’enfance ou des actions en justice . Autrement dit,
pour chaque soldat qui se bat dans une zone de guerre à
l’étranger, dix enfants sont en danger dans leur propre
foyer. C’est particulièrement tragique, car il est très
difficile pour les enfants de se remettre de la terreur et de
la souffrance causées, n on par un combattant ennemi,
mais par leurs propres parents.
UNE NOUVELLE COMPRÉHENSION
En trois décennies, depuis que j’ai rencontré Tom,
nous avons énormément appris, non seulement sur
l’impact et les manifestations du traumatisme, mais sur
les moyens d’aider ces victimes à retrouver leur chemin.
À partir du début des années 1990, les techniques
d’imagerie cérébrale ont commencé à nous montrer ce
qui se passe vraiment dans leur cerveau. Elles se sont
avérées essentielles pour la compréhension des lésions
infligées par le traumatisme, et elles nous ont guidés pour
envisager des voies thérapeutiques entièrement inédites.
Nous avons aussi commencé à comprendre comment
des expériences extrêmes affectent nos sensations les
plus intimes et notre rapport avec notre réalité physique –
le noyau de notre être. Nous avons appris que le
traumatisme n’est pas juste un événement qui s’est
produit dans le passé : c’est aussi l’empreinte que
l’expérience laisse sur l’esprit, le cerveau et le corps, une
trace qui a des conséquences persistantes sur la manière
dont notre organisme parvient à survivre dans le présent.
Le traumatisme réorganise fondamentalement la
manière dont l’esprit et le cerveau gèrent les perceptions.
Il ne modifie pas seulement notre façon de penser et ce
que nous pensons, mais notre capacité même à penser.
Nous avons découvert qu’amener des traumatisés à
trouver les mots pour décrire ce qui leur est arrivé les
aide significativement – toutefois, en général, cela ne
suffit pas. Le fait de raconter l’histoire ne change pas
forcément les réactions automatiques, physiques et
hormonales, d’organismes qui restent hypervigilants,
prêts à être agressés ou violés à tout moment. Pour qu’il
y ait un vrai changement, le corps doit apprendre que le
danger est passé et à vivre dans la réalité du présent. Nos
recherches sur la compréhension du traumatisme nous
ont ainsi amenés à envisager autrement non seulement
l’organisation de l’esprit, mais les processus par lesquels
il guérit.
Notes
1. Fête de l’Indépendance américaine. (N.D.T.)
2. Après la guerre du Vietnam, face au grand nombre de vétérans le
gouvernement Reagan a été amené à créer un ministère des Anciens
Combattants, qui coiffe des centaines de centres médicaux. (N.D.T.)
3. Mensuel publiant des reportages de guerre, destiné notamment à des
mercenaires. (N.D.T.)
4. Loi américaine finançant les études des soldats démobilisés. (N.D.T.)
5. Psychiatre et psychanalyste américain, qui a contribué au
développement de la psychanalyse aux États-Unis. (N.D.T.)
6. PTSD en anglais : Posttraumatic Stress Disorder. (N.D.E.)