REPONSE A UN ACTE D’ACCUSATION
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers ;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l’encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
Discours affreux ! — Syllepse, hypallage, litote,
Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,
N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
ROMAN
I
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits – la ville n’est pas loin –
A des parfums de vigne et des parfums de bière…
II
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…
III
Le cœur fou robinsonne à travers les romans,
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père…
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire !…
– Ce soir-là…, – vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
VENUS ANADYOMENE
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
MA BOHEME
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
LA PEAU DE CHAGRIN EXTRAIT 1
– Je ne saurais vous répondre. J’ai offert le terrible pouvoir
que donne ce talisman à des hommes doués de plus d’énergie
que vous ne paraissiez en avoir ; mais, tout en se moquant de
la problématique influence qu’il devait exercer sur leurs destin-
ées futures, aucun n’a voulu se risquer à conclure ce contrat
si fatalement proposé par je ne sais quelle puissance. Je pense
comme eux, j’ai douté, je me suis abstenu, et...
– Et vous n’avez pas même essayé ? dit le jeune homme en
l’interrompant.
– Essayer ! dit le vieillard. Si vous étiez sur la colonne de la
place Vendôme, essaieriez-vous de vous jeter dans les airs ?
Peut-on arrêter le cours de la vie ? L’homme a-t-il jamais pu
scinder la mort ? Avant d’entrer dans ce cabinet, vous aviez
résolu de vous suicider ; mais tout à coup un secret vous
occupe et vous distrait de mourir. Enfant ! Chacun de vos
jours ne vous offrira-t-il pas une énigme plus intéressante que
ne l’est celle-ci ? Écoutez-moi. J’ai vu la cour licencieuse du
régent. Comme vous, j’étais alors dans la misère, j’ai mendié
mon pain ; néanmoins j’ai atteint l’âge de cent deux ans, et je
suis devenu millionnaire : le malheur m’a donné la fortune,
l’ignorance m’a instruit. Je vais vous révéler en peu de mots
un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par
deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources
de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes
que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR.
Entre ces deux termes de l’action humaine il est une autre
formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et
ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit : mais
SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état
de calme.
LA PEAU DE CHAGRIN EXTRAIT 2
Une horrible pâleur dessina tous les muscles de la figure
flétrie de cet héritier, ses traits se contractèrent, les saillies
de son visage blanchirent, les creux devinrent sombres, le
masque fut livide, et les yeux se fixèrent. Il voyait la MORT. Ce
banquier splendide entouré de courtisanes fanées, de visages
rassasiés, cette agonie de la joie, était une vivante image de sa
vie. Raphaël regarda trois fois le talisman qui jouait à l’aise
dans les impitoyables lignes imprimées sur la serviette, il
essayait de douter ; mais un clair pressentiment anéantissait son
incrédulité. Le monde lui appartenait, il pouvait tout et ne
voulait plus rien. Comme un voyageur au milieu du désert, il
avait un peu d’eau pour la soif et devait mesurer sa vie au
nombre de gorgées. Il voyait ce que chaque désir devait lui
couter de jours. Puis il croyait à la Peau de chagrin, il s’écoutait
respirer, il se sentait déjà malade, il se demandait : Ne suis-je
pas pulmonique ? Ma mère n’est-elle pas morte de la poitrine ?
-Ah ! ah ! Raphaël, vous allez bien vous amuser ! Que me
donnerez-vous ? disait Aquilina.
-Il sera pair de France.
-Bah ! qu’est-ce qu’un pair de France après Juillet ? dit le
jugeur.
-Auras-tu loge aux Bouffons ?
-J’espère que vous nous régalerez tous, dit Bixiou.
-Un homme comme lui sait faire grandement les choses, dit Emile.
LA PEAU DE CHAGRIN EXTRAIT 3
Mais à mesure que
grandissait ce désire, la Peau, en se contractant, lui chatouillait
la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon voisin dont elle
ferma la porte.
-Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle,
je t’aime, je t’adore, je te veux ! Je te maudis, si tu ne m’ouvres !
Je veux mourir à toi !
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à
terre, et vit sa maitresse à demi nue se roulant sur un canapé.
Pauline avait vainement tenté de se déchirer le sein, et pour se
donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son
châle. –« Si je meurs, il vivra ! » disait-elle en tachant vainement
de serrer le nœud. Ses cheveux étaient épars, ses épaules nues,
ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les
yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible
désespoir, elle présentait à Raphael, ivre d’amour, mille beautés
qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la légèreté
d’un oiseau de proie, brisa le châle et voulut la prendre dans ses
bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui
dévorait toutes ses forces ; mais il ne trouva que les sons étranglés
du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus
avant semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt
plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se
présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et tenta d’arra-
cher a la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était accroupie
dans un coin.
-Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je l’ai tué, ne
l’avais-je pas prédit ?