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IRISRDC Rwanda2014

L'article de Pierre Jacquemot examine les relations complexes entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, en soulignant l'impact historique des migrations rwandaises au Kivu et les conséquences tragiques du génocide rwandais sur la RDC. Il met en évidence comment le Rwanda a exploité le chaos congolais pour s'accaparer des ressources, entraînant des millions de morts dans la région. Enfin, il questionne les perceptions biaisées qui entourent ces événements, souvent au détriment de la souffrance congolaise.

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IRISRDC Rwanda2014

L'article de Pierre Jacquemot examine les relations complexes entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, en soulignant l'impact historique des migrations rwandaises au Kivu et les conséquences tragiques du génocide rwandais sur la RDC. Il met en évidence comment le Rwanda a exploité le chaos congolais pour s'accaparer des ressources, entraînant des millions de morts dans la région. Enfin, il questionne les perceptions biaisées qui entourent ces événements, souvent au détriment de la souffrance congolaise.

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LE RWANDA ET LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

David et Goliath dans les Grands Lacs


Pierre Jacquemot

Armand Colin | Revue internationale et stratégique

2014/3 - n° 95
pages 32 à 42

ISSN 1287-1672

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Jacquemot Pierre, « Le Rwanda et la République démocratique du Congo » David et Goliath dans les Grands Lacs,
Revue internationale et stratégique, 2014/3 n° 95, p. 32-42. DOI : 10.3917/ris.095.0032
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Distribution électronique [Link] pour Armand Colin.


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RÉSUMÉ / ABSTRACT

Pierre Jacquemot
Chercheur associé à l’IRIS.

Résumé Abstract

D éjà dans les années 1930, l’ar-


gument du « trop plein – trop
vide » a servi à justifier l’envoi de
A lready in the 1930s, the argu-
ment of the “too full-too empty”
served to justify sending Rwandans
Rwandais en terres congolaises. Il into Congolese lands. It resulted in
en a résulté l’enracinement d’une the implanting of a minority of rwan-
minorité d’origine rwandophone en dophone origin in the lands of Kivus.
terres des Kivus, prétexte pour des It was also a pretext for carrying out
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incursions au motif sécuritaire. Les raids on security grounds. The metas-
métastases du génocide rwandais se tases of the Rwandan genocide were
firent longtemps sentir. Les consé- tragic. The human as well as the eco-
quences, humaines comme éco- nomic consequences were terrible
nomiques, ont été terribles pour la for the Democratic Republic of the
République démocratique du Congo. Congo. The control of mines and cir-
Le contrôle des mines et des circuits cuits of exit was for Rwanda a way
de sortie a été, pour le Rwanda, une of continuing the war under another
manière de continuer la guerre sous form and of creating a basis of accu-
une autre forme et de créer une base mulation of capital for a landlocked
d’accumulation du capital pour un country without natural resources. At
pays sans ressources naturelles et the moment, Paul Kagamé’s Rwanda,
enclavé. À présent, le Rwanda de Paul thanks to its economic success, can
Kagamé, fort de ses réussites écono- free itself from its two mains founda-
miques, peut s’émanciper de ses deux tions: aid from compassion and rent
rentes constitutives, celle de l’aide from mining exploitation.
étrangère fondée sur la compassion
et celle du secteur minier fondée sur
l’exploitation du voisin.

32
AC
É U LTARIER A
RGEG
E SA R D

Le Rwanda et
la République
démocratique du Congo
David et Goliath dans
les Grands Lacs

Pierre Jacquemot

C
omme de dire du bien du Rwanda, dire du mal de la République
démocratique du Congo (RDC) est un exercice facile tant sont
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nombreux les rapports alarmistes des Nations unies, les mauvais

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classements internationaux, les réquisitoires des organisations non
gouvernementales et les reportages chocs nourrissant les motifs
d’indignation. La critique est vive parmi les Congolais eux-mêmes. Une phrase
revient à Kinshasa : « Congo ekobonga te », « Le Congo ne sortira jamais de ce trou
dans lequel il se trouve. »
Le Congo est-il l’illustration parfaite d’un « État failli » ? Cinquante-quatre
ans après son indépendance, le bilan est assurément dramatique. Pourquoi les
pouvoirs successivement en place ne sont-ils pas parvenus à créer des institutions
robustes ? Pays trop vaste pour être efficacement gouverné ? Incapacité des élites
à gérer l’héritage colonial ? Rôle pervers des grandes puissances, notamment
pendant la guerre froide ? Une autre hypothèse est rarement étudiée : la cupidité
des voisins. Elle a une certaine pertinence. Dans l’histoire tragique du grand – par
la superficie – Congo, le rôle du Rwanda, presque cent fois plus petit, n’a certes
probablement pas été le plus décisif, mais il a exercé son influence.

L’enracinement d’une minorité rwandophone


au Kivu
Les conflits des Grands Lacs s’alimentent de plusieurs contentieux
fossilisés, d’animosités anciennes, de haines sédimentées et de diverses
compétitions autour des positions de rente. Autant d’ingrédients qui ont

33
ÉCLAIRAGES

leur propre histoire et qui se nourrissent mutuellement. Pendant la période


coloniale, de nombreux paysans rwandais furent installés sur les collines de
Masisi, aménagées pour la circonstance : 25 000 ont été déplacés entre 1933
et 1945, 60 000 entre 1949 et 1955. Au demeurant, les migrations organisées
à l’initiative des autorités belges ne constituaient qu’un peuplement supplétif
par rapport aux migrations de population plus spontanées, qui se déversaient
dans l’agriculture et l’élevage. Aussi l’administration coloniale estimait-elle
déjà en 1955 à 170 000 le nombre de Rwandais installés au Congo. S’est ainsi
installée la communauté rwandophone des Banyamulenges – littéralement,
ceux qui viennent de Mulenge, un affluent de la Ruzizi.
Après l’indépendance du Congo, en 1960, chaque crise politique dans
les pays voisins, le Rwanda et le Burundi, s’est traduite par une nouvelle
vague de réfugiés, concurrents d’autant plus indésirables que les espaces de
culture étaient exigus et que les conflits politiques empruntaient le langage
agressif de l’ethnicité. Jusqu’en 1973, le flux est d’une vingtaine de milliers
par an, grossissant les rangs des rwandophones sédentarisés. L’adaptation
se fit d’autant plus aisément que le Kivu ressemble aux pays d’origine de ces
migrants : une succession de montagnes verdoyantes, une culture commune
de la vache et du bananier, des langues proches, des traditions de pouvoir royal
équilibré par des contre-pouvoirs1. La seule distinction pertinente était alors
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celle liée à l’origine, entre autochtones (Hunde, Nande, Nyanga), d’un côté, et
allochtones (Hutu et Tutsi), de l’autre, quelle que soit leur condition sociale2.
Le débat sur la nationalité date de l’époque du maréchal Mobutu Sese
Seko, quand fut dénoncé le pseudo-projet de certains leaders tutsis de
détachement du Kivu du Congo, en vue de créer la « République des Volcans »
par la fusion avec l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Face à la mise en cause
de leur nationalité et, par voie de conséquence, de leurs acquis fonciers, les
Banyamulenge ne pouvaient que s’organiser en résistance. À peu près partout
dans la région du Kivu émergèrent des « mutuelles ethniques », structures
d’entraide et d’autodéfense. Elles allaient exacerber les affrontements.
Les incidents sanglants furent nombreux dans les deux sites économiques
stratégiques de l’Est de ce qui était devenu le Zaïre : le Masisi (1991, 1993)
et Walikale (1992). Du fait de la défaillance de l’État à établir la sécurité, des
milices d’autodéfense s’organisèrent dans les villages, se donnant le nom de
« maï maï » (invulnérables).

1. Marie-France Cros et François Misser, Géopolitique du Congo (RDC), Bruxelles, Éditions Complexe,
2007. Voir aussi David Van Reybrouck, Congo. Une histoire, Paris, Actes Sud, 2012.
2. Voir Koen Vlassenroot et Thimothy Raeymaekers, Conflict and Social Transformation in Eastern
Congo, Gand, Academia Press, 2004.

34
Le Rwanda et la République démocr atique du Congo

Les « métastases du génocide rwandais » en


terres congolaises
Le déchaînement de violence qui emporta le Rwanda pendant les trois mois
de 1994 restera longtemps présent dans la mémoire universelle comme une
lourde culpabilité collective. Mais pourquoi oublie-t-on les suites de ce génocide
atroce dans le pays voisin ? Deux poids, deux mesures ? Le Zaïre, qui devint
ensuite la RDC, n’est pas parvenu, vingt ans après, à traiter ce que la journaliste
belge Colette Braeckman nomme « les métastases du génocide rwandais »1.
Pourtant, les faits s’imposent et les récits convergent sur l’extrême barbarie qui
régna – et qui continue de régner – au Congo depuis le drame rwandais. Et la
juste compassion exprimée envers les victimes du génocide au Rwanda n’exclut
pas de dénoncer les atrocités commises par la suite sous les ordres de certains de
ses dirigeants.
Rappelons les faits. En quatre jours, en juillet 1994, 1,5 million de Hutus
rwandais convergèrent vers la ville frontalière de Goma, fuyant les conséquences
de la tragédie que certains d’entre eux avaient provoquée. La catastrophe
humaine représentée par cet afflux dans les provinces de l’Est sera le signal du
transfert de l’ancestral conflit ethnique rwandais au Congo.
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À Kigali, on fut très vite convaincu que les camps de réfugiés nés de cette
situation étaient sous la coupe des milices hutues Interahamwe – créées en 1992
par le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND),
parti du président rwandais Juvénal Habyarimana – et de membres hutus de
l’ancienne armée rwandaise, donc d’anciens génocidaires. Sous prétexte que ces
derniers préparaient une invasion, la nouvelle armée rwandaise de Paul Kagamé
fut convaincue de la nécessité de défendre l’intégrité territoriale du pays en
occupant la partie orientale du Zaïre. Derrière cette raison militaire se cachait
une autre, beaucoup moins avouable, corroborée notamment par les rapports
de l’Organisation des Nations
unies (ONU) à l’époque : le dessein
de Kigali était de profiter du chaos La guerre au Congo oriental est le
ambiant pour faire main basse sur une conflit le plus meurtrier depuis la fin de
partie des richesses du Zaïre. En 1996,
les rebelles de l’Alliance des forces la Seconde Guerre mondiale
démocratiques pour la libération du
Congo-Zaïre (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila, luttant contre le régime honni du
maréchal Mobutu et appuyés par les armées du nouveau régime du Rwanda et
de l’Ouganda, progressèrent rapidement dans les régions orientales. La descente
aux enfers sera cruelle. Il en résulta tant d’agressions et de violences, dans un

1. Colette Braeckman, Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale. Paris,
Fayard, 2003. Voir également Pierre Cappelaere, Congo (RDC). Puissance et fragilité, Paris,
L’Harmattan, 2011, p. 117 et s.

35
ÉCLAIRAGES

contexte de misère généralisée, que cela ne pouvait conduire qu’à un nouveau


désastre humain, cette fois en terres congolaises.
Certaines estimations sont effroyables : pour l’ensemble du pays, sur la
période allant de 1996 à 2007, le nombre de « décès excédentaires », c’est-à-dire
de morts additionnelles par rapport au taux standard de mortalité, dues aux
conséquences des conflits au Congo, serait de 5,4 millions, morts aux combats
exclus. Cela fait de la guerre au Congo oriental le conflit le plus meurtrier depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Certains récits sont terrifiants, comme
ceux relatés dans le Rapport Mapping du Haut-commissariat des Nations unies
aux droits de l’homme (HCDH), rendu public en octobre 2010, qui mentionne
« les attaques systématiques et généralisées […] ayant pour cible de très
nombreux réfugiés hutus rwandais et des membres de la population civile hutu
et causé leur mort, [qui] révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont
prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crime de
génocide » (article 517)1. Peut-on parler de « contre-génocide » ? L’expression est
forcément exagérée, et totalement insupportable pour des journalistes ou des
membres d’associations des droits de l’homme qui ont fait de P. Kagamé le héros
qui a mis fin au génocide dans son pays. Il est cependant incontestable qu’il s’agit
de « crimes contre l’humanité », et le rapport onusien fait mention de la « nature
systématique, méthodique et préméditée » des attaques contre les Hutus et
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révèle le nombre important de victimes congolaises collatérales.
Les zones occupées par le Rwanda et l’Ouganda furent systématiquement
dépouillées de leurs ressources. Les stocks de minerais, mais aussi de café,
de bois, le bétail et les fonds qui
Les zones occupées par le Rwanda se trouvaient dans les territoires
conquis furent transférés vers
et l’Ouganda furent systématiquement les deux pays provisoirement
dépouillées de leurs ressources alliés ou exportés sur les marchés
internationaux. La convoitise était
si pressante que occupants en
vinrent, en août 1999, à se battre férocement à Kisangani, dans une débauche
de tirs de mortiers et de combats au corps à corps qui n’avaient d’autres motifs
que le contrôle des diamants de la région. Pour les nouveaux petits despotes,
spéculateurs et mercenaires, la persistance de l’insécurité était devenue le
moyen le plus rapide d’enrichissement.
Par la suite, une fois les stocks épuisés, les occupants passèrent à un stade
plus systématique et intensif d’exploitation des ressources sur un territoire
totalement fragmenté et incontrôlé par Kinshasa. Furent mis en mouvement
tous les intérêts régionaux : les Rwandais et les Ougandais, puis les Angolais
et les Zimbabwéens, devenus alliés, ainsi que des sociétés occidentales, qui

1. HCDH, République démocratique du Congo, 1993-2003. Rapport du Projet Mapping concernant les
violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre
mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo, Genève, août 2010.

36
Le Rwanda et la République démocr atique du Congo

reprirent les concessions exploitées jusque-là par des sociétés juniors. L.-D.
Kabila ne pouvait payer les échéances de l’État qu’en bradant le patrimoine
minier, foncier et forestier, comme Mobutu l’avait fait avant lui. Joseph Kabila,
qui succéda à son père en 2001, poursuivit le mouvement. Rien qu’entre
juin 2003 et décembre 2005, plus de 2 000 droits miniers furent accordés. Dans
le même temps, une nouvelle génération de commerçants émergea, plus à l’aise
dans le commerce transfrontalier que les aventuriers et les spéculateurs, qui
avaient dilapidé leurs avoirs issus de la rente en dépenses ostentatoires plutôt
qu’en investissements. Le pillage s’institutionnalisa.
Les accords de paix de Lusaka d’abord, en 1999, puis de Pretoria et de
Luanda, en 2002, sont venus relativement stabiliser la région, avec notamment
le départ des 20 000 soldats rwandais présents dans l’Est de la RDC. Cependant,
en dépit de tous ces accords, de ceux qui ont suivi (Nairobi 2006), de la
présence de 20 000 casques bleus et de l’organisation d’élections nationales
en RDC (2006 et 2011) qui ont conforté J. Kabila, de nombreux groupes
armés, parrainés par des gouvernements étrangers, ont continué à opérer sur
le territoire congolais. Cette instabilité chronique a anéanti toute possibilité
de développement durable du pays et rendu impossible la normalisation des
relations entre Kinshasa et Kigali.
En octobre 2003, le dernier soldat rwandais s’est officiellement retiré
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du Congo. Mais la présence rwandaise dans l’Est n’a jamais cessé, appuyant
l’action de groupes armés violents, à l’instar du Congrès national pour la
défense du peuple (CNDP) du rebelle tutsi Laurent Nkunda, puis, après sa
chute, du Mouvement du 23 mars (M23), reprenant les mêmes combattants
déçus par les tentatives de démobilisation et de réintégration dans l’armée
congolaise. Ceux-ci visaient l’éradication des derniers génocidaires hutus des
Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) encore cachés dans les
collines du Kivu et parvinrent à prendre la capitale provinciale de Goma en
novembre 2012, sous le regard impuissant des casques bleus. Le choix des sites
des opérations – terroirs riches en sous-sol et en terres de pâturage – a conduit
à conforter la thèse selon laquelle le Rwanda, par ces rebelles interposés, était
effectivement venu consolider ses positions économiques dans l’Est de la RDC.

Une économie de guerre


Le « modèle de la convoitise » (« greed model ») sert souvent de système
explicatif pour un conflit du type de celui qui règne dans les Grands Lacs. Selon
ce modèle, l’exportation de minerais accroît, dans un territoire donné, le risque
de guerre de quatre manières : elle permet le financement des rebelles et des
armes, elle aggrave la corruption de l’administration, elle crée des incitations à la
sécession ou à la balkanisation, et elle augmente la vulnérabilité de la population
aux chocs exogènes.

37
ÉCLAIRAGES

L’existence de racines économiques à la situation de violence qui prévaut


dans le Congo oriental est avérée par de nombreux rapports1. Encore faut-il
qu’elles trouvent un terreau favorable : un État « failli », marqué par le déficit des
gouvernances passées et actuelles, doté d’une démocratie inachevée et précaire
et qui, en outre, souffre de la « malédiction des matières premières », c’est-à-dire
une utilisation non productive de ses ressources naturelles. La grande taille du
Congo – 2 345 409 km2, soit quatre fois la France – joue également un rôle : les
mouvements rebelles peuvent opérer avec une relative facilité dans les régions
éloignées du pouvoir central, enclavées par le manque d’infrastructures.
Le Rwanda est, pour sa part, un petit pays, qui compte 11 millions
d’habitants sur une superficie d’à peine 26 338 km2, dépourvu de façade
maritime, de ressources minières et pétrolières, n’exportant que du café et du
thé. Des rapports d’experts de l’ONU pointent encore régulièrement du doigt
sa responsabilité, systématique et permanente, dans le pillage des ressources
congolaises. Le dernier rapport date de janvier 2014 et met clairement en cause,
d’une part, le soutien du Rwanda aux forces rebelles du M23 et, d’autre part,
les transits frauduleux de coltan et d’étain via Kigali2. Les deux observations ne
sont pas explicitement reliées mais le pas est franchi par la plupart des analystes,
comme Pierre Péan, qui reprend de larges extraits des rapports pour démontrer
l’exploitation abusive dont est victime
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le Congo depuis vingt ans3.
Pendant des années, les minerais Depuis 2010, l’exportation
de minerais (cassitérite, coltan et
du Congo ont passé la frontière tungstène) est devenue la première
pour recevoir une étiquette au Rwanda source de rentrée de devises du
Rwanda, dépassant pour la première
fois l’exportation du thé. En 2013,
les minerais représentaient 28 % du total des exportations4. Or, le Rwanda ne
dispose pas des gisements de taille suffisante pour fournir une telle production.
En fait, pendant des années, les minerais du Congo ont passé la frontière pour
recevoir une étiquette au Rwanda. Une fois mis en fûts et chargés dans un petit
avion assurant la liaison avec Goma, ils sont majoritairement transférés à Kigali,
plaque tournante du trafic, où ils peuvent trouver une légalité en devenant,
après une première transformation, un « produit made in Rwanda ». Le corridor
rwandais conduit ensuite à Mombasa et Dar es-Salaam, pour se poursuivre
vers l’Europe, les Émirats arabes unis et, surtout, l’Asie5. Tous les éléments

1. Voir notamment Nations unies, Rapport final du groupe d’experts sur la République démocratique du
Congo, New York, 13 février 2008, S/2008/43.
2. En janvier 2014, profitant de son statut de membre du Conseil de sécurité, le Rwanda a tenté de
bloquer ce rapport portant des « accusations sur le soutien du Rwanda au M23 et le recrutement
sur son sol de supplétifs combattant en RDC ».
3. Pierre Péan, Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010.
4. OCDE, Banque africaine de développement, PNUD et Commission économique des Nations unies
pour l’Afrique, Perspectives économiques de l’Afrique, Paris, éditions OCDE, 2013.
5. L’or de l’Ituri emprunte plutôt le corridor ougandais et celui du Sud-Kivu passe par le Burundi, où

38
Le Rwanda et la République démocr atique du Congo

constitutifs d’un véritable « modèle » d’économie de guerre sont réunis dans


les Grands Lacs : une rente minière facile à mettre en valeur avec un faible
investissement industriel – mais avec des coûts de sécurité élevés –, une main-
d’œuvre disponible et aisée à exploiter, un réseau commercial efficace, un mode
d’accumulation simple reposant sur un système financier élémentaire, un réseau
internationalisé de vente de minerais et un autre pour l’approvisionnement
en armes.
Installé il y a vingt ans, ce modèle demeure, mais évolue. Les racines des
conflits ne se résument pas à la seule rapacité autour des ressources minérales.
Dans la longue durée, des enjeux
démographiques, liés à l’occupation
Depuis vingt ans, le système rwandais
de l’espace dans les Grands Lacs,
nourrissent les tensions ethniques, repose sur deux sources de rentes :
exacerbées par les haines accumulées
depuis des décennies. Dans ce
l’aide étrangère issue de la
contexte, l’exploitation des ressources compassion post-génocide et la
minières est plutôt un facteur
aggravant, et la violence endémique
ponction minière du voisin
qui règne dans les Grands Lacs est
amplifiée par la militarisation de l’économie et la fraude massive. Les facteurs
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psychosociologiques sont également déterminants. Les tensions internes
nourrissent des processus identitaires fondés sur la construction et le rejet de
l’Autre, dont la diabolisation est amplifiée par les médias – la radio, notamment –
et les discours de haine1.

Le décollage économique du Rwanda grâce


aux rentes issues de l’aide étrangère et de
l’exploitation minière
Le contraste entre les trajectoires économiques du Rwanda et de la RDC est
saisissant. Sensiblement identique à celui de la RDC en 1994, le revenu par tête du
Rwanda est désormais 2,6 fois supérieur. Tous les autres indicateurs divergent, en
particulier en matière de développement humain et de gouvernance (indice Mo
Ibrahim).
Depuis vingt ans, le système rwandais repose sur deux sources de rentes :
l’aide étrangère issue de la compassion post-génocide et la ponction minière
du voisin. Pour légitimer son pouvoir, P. Kagamé a eu en permanence besoin

les droits de douane à l’exportation sont moins élevés qu’en RDC.


1. Samuel Solvit, RDC : rêve ou illusion ? Conflits et ressources naturelles en République démocratique du
Congo, Paris, L’Harmattan, 2010.

39
ÉCLAIRAGES

Principaux indicateurs économiques et humains RDC Rwanda


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Population (en millions) 65,7 11,4
Superficie (km2) 234 500 2 600
Densité de population (hab./km2). 30 428
Produit intérieur brut en PPA (millions de dollars) en 2012 17 200 7 103
PIB par habitant en PPA (dollars) 396 620
Flux d’aide extérieure (en millions de dollars) en 2011 254 1 278
Population sous le seuil de pauvreté (%) 71,3 % 44,9 %
Espérance de vie 49 ans 57,5 ans
Accès à l’eau potable pour 1 000 hab. 45 65
Téléphone pour 100 hab. 23,1 40,6
Internet pour 100 hab. 1,2 7
Indice Mo Ibrahim (2012) 32/100 51/100
Sources : Banque mondiale, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE),
Banque africaine de développement, Mo Ibrahim Foundation.

de ranimer la flamme du génocide et de chercher des boucs émissaires – belges


et français –, afin de réunir le pays autour d’une explication simpliste du drame
et organiser la réconciliation. L’instrumentalisation intelligente du génocide a
tout particulièrement bien fonctionné auprès des partenaires anglo-saxons et
scandinaves. Vingt ans après le drame, la « rente compassionnelle » génératrice
d’aide étrangère et de soutien diplomatique s’émousse. Elle s’amenuise avec la
baisse de l’assistance à Kigali des pays occidentaux, craignant d’être accusés de
soutenir un pays impliqué dans la pérennité du conflit dans les Grands Lacs.
Moins enclins à louer les vertus de P. Kagamé – le portrait-type du dirigeant

40
Le Rwanda et la République démocr atique du Congo

africain « moderne » –, les plus fidèles alliés de Kigali ont été unanimes à dénoncer,
en 2012, son rôle dans la déstabilisation de l’Est de la RDC et sa responsabilité
supposée dans l’assassinat de dissidents rwandais à l’étranger.
Peut-on affirmer que la rente minière et foncière du Congo a constitué la base
de l’accumulation « primitive » du capital au Rwanda, et qu’il pourrait aujourd’hui
s’en passer, après l’avoir utilisée notamment dans des investissements
d’infrastructures ? La thèse est séduisante et nous l’adoptons volontiers. Le
détournement de la rente minière congolaise s’épuise parce que la source se tarit
sous le coup des mesures internationales sur le contrôle de l’origine des minerais
– notamment la loi américaine Dodd-Franck de 2010 – et la mise en place de
dispositifs de traçabilité et de certification.

L’avenir est donc incertain. Mais Kigali ne manque pas d’arguments pour
relancer l’aide et mobiliser les investisseurs étrangers sur d’autres critères.
Sur le plan du développement, des succès remarquables ont été enregistrés
depuis 2000 : une forte croissance, accompagnée d’une réduction rapide de
la pauvreté. Entre 2001 et 2013, le taux de croissance du PIB réel a atteint, en
moyenne, 8 % par an. Le taux de pauvreté est passé de 59 % en 2001 à 45 % en 2011.
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En outre, le Rwanda a été classé dans le peloton de tête des pays réformateurs dans
l’édition 2014 du rapport Doing Business de la Banque mondiale1 et figure parmi
les dix économies affichant les progrès les plus marqués ; il occupe désormais la
deuxième place en Afrique subsaharienne en ce qui concerne la facilité de faire des
affaires. Les objectifs de développement du Rwanda à long terme sont désormais
ancrés dans sa Vision 20202, dont l’ambition est de transformer une économie à
faible revenu fondée sur l’activité agricole en une économie de services basée sur
la technologie et le savoir. Le petit pays s’est émancipé. Il s’est ouvert vers l’Est
en adhérant à l’East African Community, avec le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda et
le Burundi.
Choyé des institutions de Bretton Woods autant que son grand voisin est
malmené et traité de mauvais élève, le Rwanda se présente comme l’illustration
parfaite de l’« autocratie réformiste » – ou de la « démocrature ». Sous le couvert
de sa « bonne gouvernance », il est considéré comme efficacement dirigiste.
Parfaitement équipé pour mener à bien la modernisation, au prix d’entorses aux
droits de l’homme, le pays séduit les investisseurs aux stratégies indexées sur le
« climat des affaires ». Ce type de régime a une certaine efficacité : l’important
n’est-il pas de contrôler l’effervescence sociale, de l’orienter vers des buts
convergents et de réduire les revendications coûteuses des populations au profit
des investissements productifs à moyen et long terme ? Cependant, les qualités

1. Banque mondiale, Doing Business 2014. Economy Profile: Rwanda, Washington, 2013.
2. République du Rwanda, Vision 2020 du Rwanda, Kigali, 2000.

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ÉCLAIRAGES

instrumentales dont se pare le régime de P. Kagamé depuis vingt ans, fussent-elles


« bienveillantes » et efficientes, ne sont pas sans danger et risquent à leur tour de
s’épuiser dans la durée sous la pression des aspirations aux libertés. Les dirigeants
rwandais ont bien compris que leur
pays pourrait tout perdre s’ils laissent
Le Rwanda se présente comme les choses en l’état : crédibilité
l’illustration parfaite de l’« autocratie auprès des partenaires occidentaux,
instabilité chronique aux frontières
réformiste » – ou de la « démocrature » et risques de conséquences des
libertés démocratiques intérieures
sacrifiées. Au pays des mille collines, la prudence reste toujours de mise et
l’orage peut se déclarer sans prévenir. Aussi vaut-il mieux anticiper : des efforts
sont engagés pour garantir les droits politiques et les libertés individuelles, et
plusieurs textes ont notamment été adoptés en 2013 et 2004 afin d’améliorer
la réglementation des médias, d’encourager la participation citoyenne et de
promouvoir la transparence. Le Rwanda est aujourd’hui à un tournant. Il peut
désormais oublier la RDC, ses mines et ses terres, dont il n’a plus besoin. „
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