Revue économique
François Perroux
Monsieur Pierre Uri
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Uri Pierre. François Perroux. In: Revue économique, volume 38, n°5, 1987. pp. 932-932;
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François Perroux
Pierre Uri
L 'étude de Pierre Uri sur François Perroux avait été en 1981 écrite en anglais
pour un ouvrage collectif sur les grands économistes de notre temps.
Contemporary Economists in Perspective, sous la direction de Henry W. Spiegel et
Warren J. Samuels, a paru chez Jai Press inc. en 1984. Une version française
avait aussi été préparée dans l'espoir d'une édition de ce recueil dans notre
pays ; mais les approches d'une maison française prestigieuse sont
demeurées sans réponse.
C'est ce texte, resté inédit en France, et tel que François Perroux l'avait
approuvé, qui constitue l'hommage de la Revue économique au Maître
disparu.
La complexité croissante et le changement accéléré du monde réel
pourraient décourager l'effort théorique et réduire l'analyse à la
description, à la statistique et à l'histoire. Ce serait mal connaître François
Perroux. Il est convaincu que seule la théorie permet de comprendre et
d'expliquer, mais à la condition qu'elle ne soit pas un pur exercice
logique et qu'elle dégage des concepts sous lesquels la réalité puisse
être utilement subsumée. L'abstraction est une nécessité de la pensée
mais, de même qu'une loi physique constitue une formule unique qui
couvre tout le spectre des positions mesurables, l'abstraction doit s'ajuster
au réel et non lui tourner le dos. Même si l'économie n'est pas une
science parfaite, elle doit être d'intention scientifique. C'est dire qu'elle
se garde des vues implicitement normatives qui ne retiennent qu'un
système idéal et l'identifient avec un fonctionnement effectif, de sorte
qu'elles ne sont que l'apologie de l'ordre existant. François Perroux
qui a lancé l'idée d'une économie fondamentale est prêt à l'égaler à
cette économie généralisée qu'appelait le philosophe Merleau-Ponty et
dont le capitalisme et le collectivisme ne seraient que des cas particuliers.
UN ABORD DIALECTIQUE
Comme toute science, l'économie procède par connaissance additive
et révision critique : les vérités antérieurement découvertes ne sont pas
effacées mais intégrées par une conception plus générale. La géométrie
euclidienne n'est pas rendue fausse par la construction d'autres types
/
Revue économique — N° 5, septembre 1987, p. I-XII.
Revue économique
d'espaces, Newton se retrouve dans Einstein, théorie marxienne et théories
marginalistes de la valeur puisent toutes deux leurs racines dans Ricardo.
Au cours de ses années de formation, François Perroux s'est intimement
familiarisé avec les écoles autrichienne et italienne, auxquelles il joignait
bientôt la suédoise. Après la libération de la France, il a reçu à l'Institut
de Sciences mathématiques et économiques appliquées, qu'il avait fondé
en 1944, tous les économistes majeurs d'Oxford et Cambridge. Il a
introduit en France Edward Chamberlin et Keynes, aussi bien que la
comptabilité nationale. Il n'a pas, depuis lors, cessé de suivre les formes
variées de l'économie mathématique aux États-Unis, et a gardé le
contact des penseurs latino-américains sur les thèmes du Développement
et de la « Dependencia ». Il a donné des cours et des conférences en
anglais, en allemand, en italien et en espagnol. Cette érudition universelle
lui sert de point de départ pour dégager des idées neuves sans courir le
risque de réinventer ce que d'autres ont déjà produit,, avant, ou ailleurs.
On peut dire de lui ce qu'il a écrit de Joseph Schumpeter : l'originalité
est fondée sur la capacité de prolonger et de dépasser, au lieu d'une
pseudo-originalité par opposition et contradiction. La même maxime est
mise en œuvre, aussi bien dans l'analyse des phénomènes sociaux
contemporains que dans les exercices de théorie pure.
La méthode de Perroux peut ainsi être décrite comme dialectique :
elle s'intéresse aux thèses et aux courants qui s'affrontent pour tenter
de dégager une synthèse neuve, où les parts de vérité se complètent et
se concilient par la mise au jour d'un thème plus large ou plus actuel.
On retrouvera ce rythme ternaire sur les questions les plus abstraites qui
ont divisé les théoriciens, sur les approches globales qui commandent
les divergences de politique économique aussi bien que, finalement, sur
les grands conflits qui dominent l'histoire de notre temps.
François Perroux a été très tôt séduit par les néo-marginalismes,
l'intelligibilité qu'ils donnaient à l'idée de la valeur, la convergence entre
une théorie des prix et une théorie de la répartition. Mais, déjà, il mettait
en évidence les indéterminations qui subsistaient malgré les tentatives
successives pour affiner l'imputation et qui ne pouvaient être totalement
épurées des complémentarités et des productivités liées. Il avait soin de
souligner tout l'écart qui sépare les rémunérations de facteurs des revenus
concrets d'agents qui sont toujours, en quelque mesure, des mixtes. Il
faisait ressortir la différence entre cette statique moderne et l'état station-
naire des classiques : elle permet de repérer le changement et n'est pas,
comme chez Stuart Mill, le point final d'une histoire où les hommes,
ayant accumulé les moyens de satisfaire aux besoins, seraient disponibles
pour des tâches plus désintéressées et plus nobles.
Mais le profit nul à l'équilibre contredit trop évidemment la réalité
observable. D'où l'antithèse que Perroux découvre passionnément chez
Schumpeter. Sa statique, dite le circuit, soulève, au moins, deux doutes
majeurs : peut-on prétendre en trouver une contre-partie concrète dans
les économies primitives ou dans les périodes de stagnation ? Et, en
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l'absence de l'intérêt, qui ne naîtrait que comme prix du pouvoir d'achat
nécessaire pour financer une innovation, comment s'expliquer l'existence
et le maintien d'un stock de capital, même s'il n'est pas élargi ? Mais
ce qui fascine Perroux chez Schumpeter, c'est sa dynamique, qui est
l'évolution. La combinaison nouvelle, qu'elle soit de produits, de procédés
ou de débouchés, est le propre de l'entrepreneur par opposition à
l'exploitant du circuit. De là son profit où l'innovation est plus le fruit d'un
monopole que d'une concurrence, mais aussi les phases d'expansion
attribuées à une grappe inexpliquée d'innovations, et cette irrégularité qui
en résulte dans le temps et qui conduirait aux cycles longs. Ces idées
brillantes ne seront pas perdues, mais voici où se situe le dépassement à
la Perroux. L'innovation n'est pas le fait d'un seul, elle se situe dans un
environnement. Ce qui amène Perroux à faire revivre l'inspiration de
Saint-Simon : son opposition entre les « industriels » , qui comprennent
toutes les catégories actives et les « féodaux » , qui font valoir passivement
des droits hérités du passé. L'observation fait ressortir l'influence
dynamique de certains groupes sociaux, de jeunes générations, de changements
psychologiques, la part que prennent tous les Etats modernes au
financement de la recherche et à la mise en œuvre initiale de ses résultats. Dans
les cycles longs, on découvre tout aussi bien des transformations du cadre
institutionnel. Et si le départage est souvent difficile entre l'innovation
et le monopole qui la suscite ou qui en résulte, l'idée d'un profit
fonctionnel peut rationnellement être dégagée, à la condition de bien comprendre
qu'y ont part tous ceux qui ont contribué à la création, pas seulement le
chef d'entreprise, mais' les chercheurs, les cadres, les travailleurs — il y
a des bonus et des primes — et même l'Etat, par l'impôt : les fonctions
doivent être fondamentalement distinguées des catégories sociales. Le
critère est la combinaison de la création et de l'autorité. Il se retrouve
dans toute économie quelle qu'elle soit. Il n'est pas sans analogie avec
le surplus d'une société collectiviste, parce qu'il ne se confond pas avec
le profit capitaliste. Il y a des fonctions qui doivent être partout assurées,
celles de l'abaissement des coûts, de la satisfaction des besoins, de
l'accumulation, de l'information. Et l'économie généralisée marquera les
équivalences approximatives et les oppositions ouvertes dans les modalités
pour y faire face.
François Perroux apprécie pleinement les puissants instruments
d'analyse apportés par les néo-classiques, comme le renouvellement sur un
point particulier, mais central, qu'a apporté la théorie keynesienne. D'un
côté, il s'inquiète de l'adéquation des outils aux réalités, de l'autre, de la
connexion trop étroite à un pays, à une époque, à une conjoncture : la
thérapeutique de Keynes ne vaut que sur trop courte période. C'est ce
qu'a montré la tentative pour en faire un instrument de croissance
continue qui a débouché sur une inflation continue. C'est que l'approche
est trop globale, elle ne repose que sur les deux propensions à consommer
et à investir, et sur l'intervention de l'Etat comme quasi-investisseur
autonome. Sur le long terme, deux clefs sont plus décisives, la propension
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à travailler et la propension à innover. Surtout, les mouvements globaux
ne se comprennent que si l'on considère les changements internes dont
ils s'accompagnent.
Un penseur comme Perroux ne peut rester étranger aux plus grands
débats de notre temps, celui du libéralisme et du marxisme, celui d'une
conception où chacun, en poursuivant son propre intérêt, contribue au
bien commun, celui où la lutte des classes est le moteur de l'histoire. 11
note que les tenants de l'un et l'autre camp ignorent ou caricaturent
l'adversaire. Commentateur de Marx, il lui reconnaît une contribution
majeure à la dynamique, tout en constatant que l'observation historique
ne confirme pas les prévisions centrales sur la paupérisation des masses,
sur la suraccumulation en déséquilibre avec la consommation et, par
conséquent, l'idée fondamentale d'une contradiction entre le caractère
social croissant des modes de production et le maintien de la propriété
privée des moyens de production. Mais aucune pensée n'a pourtant,
avec une telle force, mis en évidence le conflit comme la réalité
fondamentale de toute société. Mais la classe chez Marx, définie de manière
univoque par la place dans la production, apparaît comme une
simplification abusive. Les salariés dépendants ne constituent pas une catégorie
homogène, et la proportion d'ouvriers est aujourd'hui décroissante.
Quel que soit le mode de propriété, on n'élimine pas l'inégalité
fondamentale entre les maîtres des machines et les servants des machines.
Dans la réalité politique observable, la division majeure de la société
n'est pas binaire, mais ternaire : les grands dirigeants, qu'ils soient
économiques ou politiques, les influences locales, celles des cadres ou
des moyennes entreprises et, finalement, la multitude. Des alliances se
nouent deux à deux, des classes moyennes au peuple, pour renverser les
dirigeants, ou des dirigeants au peuple, contre les excès ou les usurpations
de la catégorie intermédiaire, comme on voit dans des sociétés aussi
opposées que les Etats-Unis où le président recourt à la télévision contre
le Congrès, la Chine de Mao et sa Révolution culturelle. Quiconque ne
veut ni ignorer ni schématiser les conflits reconnaît la diversité des
masses, qui se distinguent au gré de critères multiples, comme les jeunes,
les femmes ou les immigrés et, finalement, la masse elle-même, celle de
tous ceux qui sont exclus de tous les privilèges. L'histoire de notre temps,
c'est le passage de la révolte de l'ouvrier contre le capitalisme à la
révolte des masses contre la société. Conflits dans chaque pays, mais aussi
conflits entre nations et, finalement, l'émergence du Tiers Monde dans
la politique universelle, qui donnera sa signification la plus neuve et la
plus noble à l'histoire de notre temps.
Une économie d'intention scientifique trouve naturellement son
parallèle dans les inspirations successives des sciences de la nature, qui
fournissent le modèle enviable de la connaissance mathématisable et
rigoureuse. La mathématique de Lagrange fournissait des analogies à des
constructions où tous les éléments sont substituäbles, réciproques et
réversibles. La thermodynamique introduisait la spécificité du temps com-
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me évolution. Et, sous ses formes les plus modernes, où la néguentropie
suspend l'entropie, où l'information condense l'énergie, les structures
dissipatives à la Prigogine qui, loin de l'équilibre, modifient des formes
inertes dans un mouvement qui se retrouve et se prolonge jusque dans la
biologie et la sociologie, donnent à François Perroux une assise
fondamentale de sa pensée économique, l'irréversibilité du temps.
UN ENCHAINEMENT DE CONCEPTS
L'irréversibilité est l'une des formes de l'asymétrie, l'autre, c'est
l'inégalité. Quand Perroux introduit successivement les concepts
fondamentaux de structures et d'effets de domination, toute l'analyse
économique en ressort bouleversée. Le schéma où nul n'a d'influence sur les
prix, où les unités ne communiquent que par les prix et après coup, où
l'optimum réalise spontanément et sans délai une situation, où la
satisfaction de personne ne peut être accrue sans réduire la satisfaction d'un
autre, n'est pas le type idéal de l'économie dont il faudrait se rapprocher :
il en est la négation même, non seulement parce qu'il ne traduit aucune
réalité observable, mais parce que tout mouvement s'arrêterait. La
perfection de la concurrence en tuerait l'efficacité que lui attribue une
pensée simplificatrice, c'est-à-dire la création et le progrès. Sur ce point,
François Perroux rejoint Hayek pour lequel la concurrence n'a pas de
sens hors du temps. Cette remise en cause radicale se développe dans
l'élaboration de concepts neufs qui s'enchaînent les uns aux autres pour
assurer la cohérence d'une pensée, dont chacun, cependant, comporte
des interprétations et des applications concrètes et qui, finalement,
convergent et se réunissent dans une construction d'ensemble.
L'effet de domination — terminologie que Perroux abandonnera pour
la raffiner davantage par la suite — est le rapport entre inégaux qui se
constate, entre agents, entre firmes, entre nations et qui se lie à un effet
de dimension, de provisions de biens initiales, d'horizon de temps, de
force contractuelle. Ces notations se raccordent à des apports aussi
différents que Böhm-Bawerk, Marx, l'école institutionaliste, les théoriciens
de la concurrence imparfaite. Perroux en attendait une réinterprétation
de l'histoire à laquelle Fernand Braudel vient de répondre en décrivant
la succession des cités-centres au Moyen Age. La domination ne se
confond pas avec l'indépendance autarcique puisque, au contraire, c'est
l'influence au dehors, à la manière des Etats-Unis d'aujourd'hui, qui
l'exprime le plus parfaitement. Elle tend à substituer des effets cumulatifs
aux retours à l'équilibre, dans une dynamique de l'inégalité qui se constate
entre co-contractants, entre firmes, entre nations.
La structure se distingue clairement du système, c'est-à-dire des
institutions composées de règles du jeu et d'organismes chargés de les
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faire appliquer. Elle est le réseau des proportions et relations qui
caractérisent un ensemble économique. La structure s'oppose à l'homogénéité,
elle met en évidence ces hiérarchies entre dominants et dominés, entre
ceux qui sont relativement actifs et ceux qui sont relativement passifs.
Elle est comparativement stable en ce sens qu'elle ne se modifie qu'en
longue période ou que le changement accéléré signale et accompagne
une crise.
A partir de ces deux idées de base, les concepts plus spécifiques se
succèdent et s'imbriquent. Une structure, par exemple une économie
nationale, est d'autant moins homogène qu'il existe des unités complexes :
la macro-unité ne se confond pas pour autant avec la grande unité, elle
se caractérise par une multiplicité interne hiérarchisée, que ce soit la
firme en services spécialisés coopérants et concurrents, le groupe dont
l'analyse est insuffisamment poursuivie, le syndicat patronal ou ouvrier.
De même, dans son mode de décision, elle ne peut se confondre avec
celui d'une unité simple à volonté et direction unique. La logique de
l'ajustement marginal lui est difficilement applicable, mais elle n'a pas,
pour autant, l'exclusivité de la macro-décision, celle qui doit être prise
ou refusée en bloc, en ce sens qu'elle est structurale et non marginale,
comme le lancement d'une grève ou un projet d'investissement. Sa
rationalité, qui repose sur un pari global, c'est-à-dire sur des probabilités, ne
peut s'assimiler à la méthode différentielle de l'optimum parétien.
Les mathématiciens ont généralisé la notion d'espace en passant aux
espaces abstraits caractérisés comme un ensemble de relations. Perroux
lance la notion des espaces économiques, qui lui permettra de recourir
à la formalisation topologique, mais qui est surtout un moyen privilégié
d'analyser l'action et l'interaction. Au sens banal, l'espace est un
territoire, l'espace géonomique ; il a aussi le sens d'espace de plan, celui
auquel s'étend l'action intentionnelle du sujet, et d'un espace de champ
de forces, où s'exercent les influences réciproques. Une application
majeure est l'élaboration du concept de nation en termes économiques, et
l'interprétation du commerce international. La nation n'est ni une
collection d'individus commerçant librement au dedans et au dehors, ni
l'analogue d'une firme suivant les représentations classiques : elle est un
ensemble de relations entre groupes de groupes. C'est une tragédie que
de l'avoir confondue avec un territoire et la source des conflits meurtriers
de l'histoire. Car son espace économique s'intersecte avec d'autres par
les influences ou pénétrations exercées ou subies. Suivant sa dimension,
elle est moins ou plus diversifiée, moins ou plus ouverte. Les échanges
sont aujourd'hui davantage ceux de grandes firmes que d'unités
individuelles. Les économies d'échelle font que les déséquilibres peuvent être
cumulatifs et les fonds prêtables ne sont pas aisément transférés aux
firmes ou zones en déficit. Les équilibres de balance de paiements ne
seront pas spontanés et il n'existe pas, aujourd'hui, d'autorité qui
harmonise les politiques. Il n'y aurait d'économie mondiale que par un plan
mondial.
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La notion de structure et celle d'espace polarisé, c'est-à-dire où les
forces sont orientées, convergent vers le concept qui constitue le relais
fondamental dans cet enchaînement : l'effet d'entraînement, qui ne
traduit pas seulement une asymétrie, mais bien la transmission d'une
influence. L'unité économique en entraîne une autre par trois
composantes : les flux, tels que les achats ou les ventes, les investissements, et
les informations et anticipations. Le développement d'une activité peut
tirer derrière soi ou, au contraire, bloquer d'autres activités. C'est un
enchaînement tout à fait distinct du multiplicateur de Key nés. Il ressort
des complémentarités et non de la dépense successive des revenus. Il
traduit une méso-économie qui n'est ni la macro, ni la micro, mais celle
d'unités dont la dimension permet une influence autonome et d'un effet
sur moyenne période. Une conséquence économique majeure est que
l'efficacité globale de la décision d'une unité économique et, par suite,
des investissements provoqués ou stoppés, est plus grande ou moins
grande que sa mesure par le profit interne du décideur initial : un calcul
économique collectif est nécessaire qui diffère d'une masse de calculs
économiques privés. L'effet d'entraînement ne se ramène pas aux
coefficients d'une matrice d'échanges inter-industries, qui ne marque que les
flux, et des instruments statistiques d'un autre ordre devraient être
développés pour passer du repérage à la quantification. Une application
particulière est l'entraînement de l'agriculture par l'industrie, qui lui fournit
des débouchés, des techniques, des capitaux, des biens de consommation
dont le désir stimule l'effort, et qui peut absorber son excès de main-
d'œuvre. Mais, plus généralement, c'est toute la conception de la
planification qui se trouve transformée : les objectifs se hiérarchisent et
l'accent est mis sur les projets qui dominent et commandent l'évolution.
A ce point, Perroux rationalise ce qui avait été l'inspiration intuitive de
Jean Monnet dans le Ier Plan français.
L'unité motrice qui opère un effet d'entraînement appelle une analyse
qui se diversifie. Il y a la firme motrice, qui peut l'être structurellement
par sa dimension ou son dynamisme, ou occasionnellement si elle desserre
ou, au contraire, provoque un goulot d'étranglement. L'industrie motrice
peut être celle qui est entièrement neuve et qui renouvellera les industries
modernes, par opposition aux industries traditionnelles en déclin. Toutes
les régions n'ont pas le même dynamisme, la région motrice peut entraîner
les autres autour d'elle ou, au contraire, multiplier les déséquilibres
cumulatifs. La macro-décision qu'est un plan calcule un avantage collectif
qui ne se confond pas avec la croissance la plus rapide de l'industrie la
plus rapidement croissante, ou de la région la plus fortement dynamique,
parce qu'elle tient compte des coûts externes mêmes que ni l'industrie ni
la région n'internalisent.
La combinaison de flux d'investissements induits, d'information
transmise d'une unité à l'autre, si elle est à la fois durable et multi-dimension-
nelle, fait passer de l'effet d'entraînement à l'emprise de structure. Ainsi
de la relation entre la firme et ses sous-traitants, et du degré de dépen-
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dance d'une nation, que ce soit, à un bout, l'emprise du dollar sur le
monde industrialisé, à l'autre, le long confinement des pays sous-déve-
loppés dans la production de matières premières, ou leur agriculture
tirée vers l'exportation au détriment des productions vivrières.
Un ensemble qui se fait organique d'investissements entraînants crée
un pôle de développement. Telle est la notion centrale de l'hétérogénéité
dynamique. Le pôle de développement peut être territorialement localisé
ou non, il est une zone ou un secteur. Il peut aboutir à créer des solidarités
régionales à travers les frontières nationales et une tension entre cette
force d'attraction et la structure de la nation. Cette même idée clé ouvre
une voie d'interprétation à l'histoire, même la plus récente, des pays
industrialisés et une direction d'action pour un développement solidaire
des jeunes nations.
Encore faut-il définir le développement lui-même. La croissance est
l'augmentation quantitative d'un critère de dimension, tel que le produit
national brut. Le développement est un changement des structures à la
fois matérielles et mentales qui permettra un ajustement réciproque d'une
production et d'une population. Les périodes de développement ne se
confondent pas avec les périodes de croissance : les premières peuvent
préparer le succès des deuxièmes ou, au contraire, la croissance peut
demeurer unidimensionnelle et, élargissant les inégalités, couvrir moins
que jamais les coûts de l'homme qui ne se confondent pas avec le coût
de production d'un homme ou avec sa capacité productive, mais qui
prennent en compte sa valeur irremplaçable dans sa nutrition, sa santé,
sa culture. Le sous-développement se définit, alors, en termes précis :
c'est l'inarticulation qui empêche la propagation, c'est la position soumise
à domination, c'est le gaspillage de ressources humaines. De même, les
progrès ne suffisent pas à constituer le progrès, qui exige la diffusion à
un ensemble suivant un rythme qui ne se paie pas de coûts humains, de
destruction. La capacité de création collective désigne la société
progressive.
Asymétries, déformations, changements des positions relatives
décrivent une économie réelle, c'est-à-dire des activités qui se confortent ou
se contrecarrent. Au rebours de Böhm-Bawerk qui posait l'alternative
du pouvoir ou de la loi économique, le pouvoir est intime à l'économie.
Il ne va pas, pour autant, à l'extrême du conflit antagoniste selon Marx,
qui ne se résout que par la destruction de l'autre. Le pouvoir admet des
degrés, de l'influence qui peut être acceptée ou refusée par l'autre suivant
son intérêt, en passant par la dominance qui est nécessairement subie et
peut être bénéfique ou dommageable, par la domination partielle telle
qu'une prépondérance d'investissements directs étrangers, pour culminer
dans la subordination, alors que l'absorption détruit la dualité, c'est-à-dire
la condition de la relation asymétrique, pour la fondre dans une unité.
Le jeu économique oscille entre deux extrêmes sans atteindre l'une ni
l'autre limite, il n'y a pas de contrat sans combat, ni de combat sans
contrat. L'économie réintègre l'ensemble des sciences sociales dont, sui-
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vant Bertrand Russell, le pouvoir est le concept central. L'économie
vraie tourne le dos à l'économisme qui tenterait de réduire toutes les
institutions et toutes les pulsions humaines à l'intérêt rationnel de
l'individu, par le détour rudimentaire d'une minimisation des coûts
d'information et des coûts de transaction, qui aboutirait à justifier les institutions
les plus oppressives, les entreprises les plus exploiteuses, les coutumes les
plus barbares. Au contraire, les motivations sont multiples et l'économie
s'enrichit des analyses psychologiques et sociologiques les plus neuves.
Il paraît à peine croyable qu'elle ait été réduite au champ de l'échange
marchand et du rien pour rien, malgré l'évidence des prélèvements et
des transferts qu'opère la puissance publique, et qui ne sont qu'une des
formes des deux autres dimensions qui se combinent dans l'économie :
à côté de l'échange, la contrainte et le don. Le tableau serait tronqué,
mais, bien pis, c'est l'avenir qui serait bloqué.
UNE THEORIE GENERALISEE DE L'EQUILIBRE GENERAL
Les matériaux accumulés et les concepts renouvelés s'assemblent
dans un système où François Perroux accomplit le tour de force de
condenser l'ensemble de la théorie économique -autour de ce qui en
constitue le nœud : « Le moyen direct d'apprécier la pensée d'un
économiste de métier est de l'interroger, au fond, sur la notion d'équilibre
général qu'il retient. » II développe lui-même une conception englobante,
en ce sens qu'elle préserve et prolonge les acquis les plus scientifiques des
économistes passés et plus modernes. Elle construit un équilibre
englobant, en ce sens que le réductionnisme nécessaire à l'intelligibilité n'écarte
aucun élément essentiel du réel et que tous les types d'agents, toutes les
formes de marché, tous les modes de relation, qu'ils soient échanges ou
transferts, contraints ou libres, y trouvent leur place, et que la voie est
ouverte pour un raccordement sans contradiction ni coupure avec une
dynamique que l'auteur s'apprête à nous livrer.
Deux préoccupations se rencontrent. La première est de substituer à
des mécanismes inertes la considération d'unités actives, c'est-à-dire,
qu'elles soient privées ou publiques, isolées ou organisées, individuelles ou
collectives, des entités qui ont une mémoire et un projet, qui sont dotées,
au départ, de capacités et de ressources définies, qui ont chacune un
niveau d'aspiration et une énergie de changement. L'autre souci est de
concilier cette révolution dans l'approche avec les exigences de la
formalisation qu'offrent les mathématiques les plus modernes : c'est la garantie
que, partout, la rigueur du cheminement s'allie à la richesse de l'analyse.
Il n'y a pas d'idées qui ne soient accompagnées de leur traduction en
équations, en matrices ou en graphes : comme disait Henri Poincaré,
« il n'y a pas de symboles pour les idées confuses » . Perroux peut ironiser
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Revue économique
à la fois sur ces sosies qui, dans les modèles classiques, se substituent à
des agents différenciés vivants, ou sur les économètres qui construisent des
modèles de marché pour appliquer leurs systèmes mathématiques, au
lieu d'ajuster leurs systèmes mathématiques à la description de modèles
de marché fidèles au réel.
Perroux rend hommage au mérite des fondateurs s'inspirant de la
mécanique de Lagrange. Ils se bornaient aux ressources du calcul
différentiel, du moins ils n'ignoraient pas les limites de l'exercice : « la liberté
humaine, disait Walras, ne se laissera jamais réduire en équations », et
Pareto insistait autant sur les obstacles que sur les préférences. Ni l'un
ni l'autre, comme l'ont fait trop souvent leurs successeurs partiaux ou
imprudents, n'ont tiré de l'hypothèse sous-jacente d'une concurrence
pure et parfaite des conséquences de politique économique où tout serait
abandonné aux prix et au jeu du marché, comme si la réalité avait
l'obligeance de se conformer à ce qui n'est que la condition d'un certain type
de formalisation mathématique.
Le recours à la topologie par Debreu va à la rencontre de l'effort de
Perroux, dont les unités actives se caractérisent par un espace de
décision, un espace d'opération, un espace d'influence et s'insèrent dans un
espace d'encadrement qui s'impose à eux. L'énergie de l'agent tend à
élargir son espace inégalement plastique et déformable suivant les agents.
Arrow a pu, dans ses modèles, s'écarter de la concurrence pure pour
introduire le monopole et, par ailleurs, les biens publics, pour surmonter
la coupure entre individus et entreprises. Perroux ne rejette rien de ces
apports mais il observe qu'on n'y trouve encore qu'un équilibre des
choses. Ces représentations ignorent le temps nécessaire au calcul, et
nécessairement inégal selon les agents, laissent de côté la dimension
fondamentale de la concurrence qui est dynamique, à travers la création
ou la concertation. Le progrès décisif est de découvrir un équilibre
des agents, caractérisés par leur situation de départ, les structures où
ils sont pris, leur énergie de changement. Le cheminement de Perroux
dépasse la coupure entre l'analyse des marchés, c'est-à-dire les équilibres
partiels, et la formulation de l'équilibre général. Il retient, dans le
premier domaine, les analyses modernes concernant les formes du marché et
leur rajeunissement par la théorie des Jeux, il y ajoute ses propres
contributions sur la diversité des oligopoles, cette forme si caractéristique de
l'économie moderne, suivant les stratégies de non-agression, d'accord, de
domination, ou d'élimination.
Une autre révision fondamentale concerne les relations
internationales : elles sont autre chose que la traversée des frontières. Il faut
donner tout leur poids aux relations d'information et d'interaction entre
les entreprises et leurs gouvernements, il faut faire sa place à l'espace
économique interfrontières qui lie l'entreprise multi-nationale à ses filiales,
il faut porter attention à l'exportation poussée par le vendeur, à côté de
celle qui est tirée par la demande.
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Sa dimension véritable est rendue à la monnaie. Elle ne fournit pas
seulement, comme dans les modèles classiques, l'équation supplémentaire
qui détermine toutes les autres ; étant un instrument de précaution, elle
est inséparable du facteur temps. La demande de monnaie n'est pas
identique à l'offre de biens, elle tend seulement à l'égaler à l'équilibre.
Plus généralement, l'équilibre walraso-parétien apparaît comme un
cas très particulier sous les hypothèses très contraignantes de concurrence
pure entre agents égaux et sans influence sur le marché, et même, en ce
cas, il élimine un élément essentiel de la réalité puisqu'il ignore la
variation de la valeur des actifs que déterminent la formation et la variation
des prix. La réalité du jeu économique se situe dans cette combinaison
de luttes-concours ou de conflits-coopérations dont l'idée remonte à
Cournot, et qui permet de repérer la gamme des positions possibles, qui
donne son sens concret et dynamique à la concurrence suivant ses
différentes formes et ses degrés, qui permet de décrire la formation des
profits ou des salaires comme des revenus discutés entre des groupes
humains concrets. Quand à la seule influence des prix, assimilés à des
forces physiques, se substitue le tableau d'action et de réaction entre
inégaux, on ne peut s'attendre à la co-satisfaction de tous.
En fin de course, l'équilibre se définirait comme une situation où la
résultante des énergies de changement est nulle ou voisine de zéro. Ce
que l'observation constate, ce sont des équilibrages tentés par des unités
actives, des équilibrations globales qui s'opèrent par tâtonnements.
L'analyse, écartant la vision irréelle d'un équilibre hors du temps,
se raccorde sans contradiction à une dynamique dont elle a jeté les bases.
L'analyse de Hicks où l'avenir s'enchaîne au présent à travers les
anticipations de prix successifs, les modèles de Von Neuman qui traduisent
après d'autres et mieux que d'autres les paramètres et les relations d'une
croissance qui laisserait toutes les proportions inchangées, doivent faire
place à une représentation où il n'y a pas d'évolution sans changement
dans les relations de prix, qu'on tente maladroitement de traduire dans
leur niveau général, mais aussi dans la valeur des avoirs et plus encore,
et à tout moment, dans les relations de pouvoir.
Ainsi, pas plus que les plans d'unités actives ne sont spontanément
compatibles entre eux, pas plus que le blocage de l'énergie de changement
par les obstacles ou par les partenaires n'équivaut à la co-satisfaction,
il n'y a de croissance homothétique, ni de relation magique qui assure
une croissance équilibrée. L'armistice social et la croissance harmonisée
relèvent d'un pouvoir d'arbitrage qui doit se fonder sur le consensus
plutôt que, suivant l'expression de Max Weber, sur le monopole de la
violence légitime.
Ajustements à l'environnement, tentatives et capacités de le changer,
se transposent, au cours du temps, dans la dualité des dynamiques de
fonctionnement et des dynamiques d'encadrement. Les premières sont
des séquences d'action qui écartent ou qui rapprochent de l'équilibre.
XI
Revue économique
La vitesse de changement, le rythme de mutation ou de retournement
diffèrent à l'évidence entre les deux séries. Si l'on peut mettre en doute
la régularité des cycles courts qui paraissent surtout dépendre des
changements de politique conjoncturelle, plus encore des cycles moyens que
les statistiques ne confirment qu'avec une inquiétante approximation,
l'essentiel des changements de longue durée se découvre dans la
modification des dynamiques d'encadrement. Industries nouvelles,
technologies révolutionnaires, évolutions démographiques, changement des règles
du jeu. Les grandes crises, celle de 1929, celle qui a commencé en 1973,
ne s'interprètent qu'en y découvrant ces transformations fondamentales.
Sur le présent et l'avenir rapproché, on ne se trompe pas en voyant
s'instaurer et s'accélérer trois dynamiques de très longue période :
l'internationalisation de l'économie et la transnationalisation des firmes,
l'expansion des unités publiques actives, la montée sociale, celle des classes
défavorisées et de la masse des exclus. Analyse lucide ou vision
prophétique, on entrevoit le passage de l'économie de la richesse à
l'économie de la ressource humaine.
UNE ECONOMIE HUMANISEE ET FINALISEE
Dès ses études sur la valeur, François Perroux marquait qu'elle ne
s'identifiait pas aux valeurs qui expriment les buts et la vocation de
l'homme. Sa théorie de l'équilibre et de la dynamique met en évidence
que les décisions essentielles ne peuvent être purement économiques, et
qu'elles doivent être suspendues à des options qui les transcendent et
qui définissent le domaine irremplaçable du politique, la primauté de la
vie et de la liberté.
On ne peut s'arrêter à l'opposition traditionnelle de l'économique et
du technique, comme ajoutant à l'efficacité des moyens le maximum de
résultats pour le minimum de coûts. N'est économique que ce qui sert
l'homme, non ce qui le détruit. Tel est le changement de paradigme le
plus révolutionnaire. L'homme n'est pas un capital, car le capital est
soumis à un plan extérieur ; l'homme s'accomplit par son propre plan.
A proprement parler, il n'a pas de prix. La place de l'économie, c'est la
création de l'homme par l'homme, à travers l'aménagement des choses
comptabilisables. Encore faut-il que le décompte soit correct et n'oublie
pas les pollutions et les déstructurations qui viennent en déduction du
surplus, jusqu'à l'annuler, et moins encore les transferts de vie au détriment
des classes ou des pays les plus défavorisés.
Tant qu'il subsiste des exclus, qui sont aujourd'hui la multitude, tant
qu'un homme reste en deçà de ses capacités potentielles, tout état d'une
économie, d'une société, d'un monde, demeure sous-optimal. Le grand
œuvre de l'humanité, c'est le plein épanouissement de tout l'homme et
de tous les hommes.
XII