Texte 1 Le Prologue de Gargantua
Buveurs très illustres et vous, très précieux vérolés, car c'est à vous que je dédie mes écrits
et non à personne d'autre, Alcibiade, au dialogue de Platon intitulé le Banquet, louant son
précepteur Socrate, qui est sans controverse le Prince des philosophes, dit entre autres mots qu'il
est semblable a Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boites, comme celles que nous voyons
aujourd'hui présentes dans la boutique des apothicaires, peintes au dessus de joyeuses et frivoles
figures, comme les harpies, les satyres, les oisons brides, les lièvres cornus, les canes bâtées, les
boucs volants, les cerfs limoniers et autres figures ou images peintes a plaisir pour inciter le monde
à rire. Tel fut Silène, maître du bon Bacchus. Mais au dedans, on y conservait de fins remèdes
comme les baumes, l'ambre gris, la cardamone, le musc, la civette, les pierreries, et autres choses
précieuses. Il disait que Socrate était pareil, parce que le voyant d'apparence extérieure, et
l'estimant par cette apparence, vous n'en auriez donne une pelure d'oignon, tant il était laid de
corps et ridicule de son maintien, le nez pointu, le regard d'un taureau, le visage d'un fou, simple
de manières et ridicule de maintien, pauvre de bien, infortune avec les femmes, inapte a tous les
offices de la République, toujours riant, toujours buvant d'autant avec l'un ou avec l'autre, toujours
se réjouissant, toujours dissimulant son divin savoir, mais ouvrant cette boite, vous auriez alors
trouve une céleste et appréciable drogue, une compréhension plus qu'humaine, des vertus
merveilleuses, un courage invincible, une sobriété non pareille, un contentement certain, une
assurance parfaite, un mépris incroyable de tout ce pourquoi les humains sont pris de convoitise,
travaillent, courent, naviguent et bataillent.
Texte 2 Rabelais, Gargantua, 1542
Extrait du chapitre 15 – « Comment Gargantua fut mis sous d’autres pédagogues »
Le soir en soupant, Des Marais présenta un de ses jeunes pages de Villegongis, nommé
Eudémon, si bien peigné, si bien tiré, si bien épousseté, si élégant en son maintien, qu’il
ressemblait bien plus à un angelot qu’à un homme. Puis, il dit à Grandgousier : « Voyez-vous ce
jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans. Voyons, si bon vous semble, la différence entre le savoir
de vos rêveurs docteurs ès folies du temps jadis, et les jeunes gens de maintenant. » L’essai plut a
Grandgousier, et il ordonna que le page fasse le premier discours.
Alors Eudémon […] le bonnet au poing, le visage ouvert, la bouche vermeille, les yeux
assurés et le regard posé sur Gargantua ; avec une modestie juvénile il se tint debout, et
commença à le louer et magnifier, premièrement de sa vertu et de ses bonnes mœurs,
secondement de son savoir, troisièmement de sa noblesse, quatrièmement de sa beauté
corporelle. Et pour le cinquième point il l’exhortait doucement à révérer son père en tous points,
lui qui prenait tant de soin pour le faire instruire […].
Le tout fut proféré avec des gestes adaptés, une prononciation si distincte, une voix si
éloquente, et un langage si orné et de si bonne latinité, qu’il ressemblait mieux a un Graccus, un
Cicéron, ou un Emilius du temps passé, qu’à un jouvenceau de ce siècle.
Mais toute la contenance de Gargantua fut de se mettre à pleurer comme une vache, et de
se cacher le visage de son bonnet, et il ne fut pas possible d’en tirer une parole, non plus qu’un pet
d’âne mort.
Texte 3 Rabelais, Gargantua, 1542
Toute leur vie était dirigée non par les lois, des statuts ou des règles, mais selon leur
volonté et leur libre-arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient,
travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à
boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Toute leur règle
tenait en cette clause : FAIS CE QUE VOUDRAS, car des gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant
en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu
et les éloigne du vice ; c'est ce qu'ils nommaient l'honneur. Ceux-ci, quand ils sont écrasés et
asservis par une vile sujétion ou une contrainte, se détournent de la noble passion par laquelle ils
tendaient librement a la vertu, afin de démettre et d’enfreindre ce joug de servitude ; car nous
entreprenons toujours les choses défendues et convoitons ce qui nous est refusé.
Grâce à cette liberté, ils entrèrent en une louable émulation pour faire tous ce qu'ils
voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une disait : « Buvons », tous buvaient. S'il disait : « Jouons »,
tous jouaient. S'il disait : « Allons nous ébattre dans les champs », tous y allaient. Si c’était pour
chasser au vol ou à la courre, les dames, montées sur de belles haquenées, avec leur palefroi
richement harnaché, portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, ou un lanier, ou
un émerillon; les hommes portaient les autres oiseaux. Ils étaient tant noblement instruits qu'il n'y
avait parmi eux personne qui ne sut lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler
cinq ou six langues et en celles-ci composer, tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent vus
chevaliers si preux, si nobles, si habiles à pied et à cheval, plus vigoureux, mieux remuant, maniant
mieux toutes les armes. Jamais ne furent vues dames si élégantes, si mignonnes, moins fâcheuses,
plus doctes à la main, à l'aiguille, à tous les actes féminins honnêtes et libres, qu’étaient celles-la.
Texte 4 : Les Caractères de La Bruyère, « De la société et de la conversation »
(1688)
Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel, et il se
donne pour tel: Il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On
parle, a la table d'un grand, d'une cour du Nord : il prend la parole, et l’ôte a ceux qui allaient dire
ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt
des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes : il récite des
historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater.
Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas
vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. « je n'avance, lui dit-
il, je ne raconte rien que je ne sache d'original : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France
dans cette cour, revenu a Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort
interroge, et qui ne m'a cache aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de
confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des convies lui dit : « C'est Sethon a qui vous
parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »
Texte 5 Manon Lescaut, l'Abbé Prévost, 1731
Parcours associé : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt !
J'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville,
étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le
suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il
en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans
la cour pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur s'empressait pour
faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la
différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la
sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être
excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai
vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans
paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de
connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.
L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein
comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments,
car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter
sans doute son penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui à causé, dans la suite, tous ses malheurs et
les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et
mon éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, âpres un
moment de silence, qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était
apparemment la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La douceur de ses regards, un
air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m’entraînait
à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse.
Texte 6 Manon Lescaut, l'Abbé Prévost, 1731
Nous retournâmes le matin a l’Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus
mon juste-au-corps, un surtout qui ne laissait rien voir de trop enfle dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un moment
dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant
pour sortir. Il ne se trouva rien de manque a son ajustement, excepte la culotte que j'avais malheureusement oubliée.
L'oubli de cette pièce nécessaire nous eût, sans doute, apprêtes a rire si l'embarras où il nous mettait eût été moins
sérieux. J’étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti,
qui fut de sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne a Manon. Mon surtout était long, et je me mis, a l'aide de
quelques épingles, en état de passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur insupportable.
Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu au-dessous de la porte de l’Hôpital., dans un carrosse.
Nous n'y fûmes pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre portière étant ouverte, ils
montèrent tous deux a l'instant. Je reçus ma chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le
cocher me demanda où il fallait toucher. « Touche au bout du monde, lui dis-je, et mene-moi quelque part où je ne
puisse jamais être sépare de Manon ».
Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion a
mon langage, et lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me répondit qu'il craignait
que je ne l'engageasse dans une mauvaise affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait Manon,
était une fille que j'enlevais de l’Hôpital., et qu'il n’était pas d'humeur a se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse
de ce coquin n’était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions trop prés de l’Hôpital. pour ne pas
filer doux. « Tais-toi, lui dis-je, il y a un louis d'or a gagner pour toi. » Il m'aurait aide, âpres cela, a brûler l’Hôpital.
même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec
promesse de nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.
Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous n'occupions qu'une place dans le carrosse.
Elle pleurait de joie, et je sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut descendre pour entrer
chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau démêle, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir
promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais par une autre raison bien plus forte, qui était
l'impuissance de le payer.
Texte 7 Manon Lescaut, l'Abbé Prévost, 1731
Nous avions passe tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et
je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus des le point du
jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. (...) N'exigez point de moi que je vous
décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des
marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce
fatal et déplorable evenement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement
puni. Il a voulu que j'aie traîne, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement a la
mener jamais plus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et
sur
les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du
second jour, que son corps serait expose, âpres mon trépas, a devenir la pâture des bêtes sauvages. Je
formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J’étais déjà si proche de ma fin, par
l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient cause, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me
tenir debout. Je fus oblige de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force
qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d'ouvrir la terre, dans le lieu
où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir a creuser,
mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon cœur,
âpres avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis
dans cet état qu’âpres l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis
encore prés d'elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre a fermer la fosse. Enfin, mes
forces recommençant a s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout a fait avant la fin de mon entreprise,
j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porte de plus parfait et de plus aimable. Je
me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourne vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les
ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience.
Texte 8 Le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas, 1848
Dantes étourdi, presque suffoque, eut cependant la présence d’esprit de retenir son haleine, et,
comme sa main droite, ainsi que nous l’avons dit, préparé qu’il était a toutes les chances, tenait son couteau
tout ouvert, il éventra rapidement le sac, sortit le bras, puis la tête ; mais alors, malgré ses mouvements
pour soulever le boulet, il continua de se sentir entraîné ; alors il se cambra, cherchant la corde qui liait ses
jambes, et, par un effort suprême, il la trancha precisementt au moment où il suffoquait ; alors, donnant un
vigoureux coup de pied, il remonta libre a la surface de la mer, tandis que le boulet entraînait dans ses
profondeurs inconnues le tissu grossier qui avait failli devenir son linceul.
Dantes ne prit que le temps de respirer, et replongea une seconde fois ; car la première précaution
qu’il devait prendre était d’éviter les regards.
Lorsqu’il reparut pour la seconde fois, il était déjà a cinquante pas au moins du lieu de sa chute ; il
vit au-dessus de sa tête un ciel noir et tempétueux, a la surface duquel le vent balayait quelques nuages
rapides, découvrant parfois un petit coin d’azur rehausse d’une étoile ; devant lui s’étendait la plaine
sombre et mugissante, dont les vagues commençaient a bouillonner comme a l’approche d’une tempête,
tandis que derrière lui, plus noir que la mer, plus noir que le ciel, montait, comme un fantôme menaçant, le
géant de granit, dont la pointe sombre semblait un bras étendu pour ressaisir sa proie ; sur la roche la plus
haute était un falot éclairant deux ombres.
Il lui sembla que ces deux ombres se penchaient sur la mer avec inquiétude ; en effet, ces étranges
fossoyeurs devaient avoir entendu le cri qu’il avait jeté en traversant l’espace. Dantes plongea donc de
nouveau, et fit un trajet assez long entre deux eaux ; cette manœuvre lui était jadis familière, et attirait
d’ordinaire autour de lui, dans l’anse du Pharo, de nombreux admirateurs, lesquels l’avaient proclame bien
souvent le plus habile nageur de Marseille.
Lorsqu’il revint a la surface de la mer le falot avait disparu.
Texte 9 On ne badine pas avec l'amour, Musset
Parcours Les jeux du cœur et de la parole
Perdican
Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel bonheur ! que je suis heureux !
Camille
Mon père et mon cousin, je vous salue.
Perdican
Comme te voilà grande, Camille ! et belle comme le jour.
Le Baron
Quand as-tu quitté Paris, Perdican ?
Perdican
Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme ! Je suis donc un homme, moi ? Il me semble
que c’est hier que je t’ai vue pas plus haute que cela.
Le Baron
Vous devez être fatigués ; la route est longue, et il fait chaud.
Perdican
Oh ! mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie !
Le Baron
Allons, Camille, embrasse ton cousin.
Camille
Excusez-moi.
Le Baron
Un compliment vaut un baiser ; embrasse-la, Perdican.
Perdican
Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai a mon tour : Excusez-moi ; l’amour peut voler un baiser,
mais non pas l’amitié.
Camille
L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre.
Le Baron, à maître Bridaine.
Voila un commencement de mauvais augure, hé ?
Maître Bridaine, au baron.
Trop de pudeur est sans doute un défaut ; mais le mariage lève bien des scrupules.
Le Baron, à maître Bridaine.
Je suis choque, — blesse. — Cette réponse m’a déplu. — Excusez-moi ! Avez-vous vu qu’elle a fait mine de se signer ?
— Venez ici, que je vous parle. — Cela m’est pénible au dernier point. Ce moment, qui devait m’être si doux, est
complètement gâté. — Je suis vexe, pique. — Diable ! voila qui est fort mauvais.
Maître Bridaine
Dites-leur quelques mots ; les voila qui se tournent le dos.
Le Baron
Eh bien ! mes enfants, a quoi pensez-vous donc ? Que fais-tu la, Camille, devant cette tapisserie ?
Camille, regardant un tableau.
Voila un beau portrait, mon oncle ! N’est-ce pas une grand’tante a nous ?
Le Baron
Oui, mon enfant, c’est ta bisaïeule, — ou du moins la sœur de ton bisaïeul, — car la chère dame n’a jamais concouru,
— pour sa part, je crois, autrement qu’en prières, — a l’accroissement de la famille. C’était, ma foi, une sainte femme.
Camille
Oh ! oui, une sainte ! c’est ma grand’tante Isabelle. Comme ce costume religieux lui va bien !
Le Baron
Et toi, Perdican, que fais-tu la devant ce pot de fleurs ?
Perdican
Voila une fleur charmante, mon père. C’est un héliotrope.
Le Baron
Te moques-tu ? elle est grosse comme une mouche.
Perdican
Cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix.
Maître Bridaine
Sans doute ! le docteur a raison. Demandez-lui a quel sexe, a quelle classe elle appartient, de quels éléments elle se
forme, d’où lui viennent sa sève et sa couleur ; il vous ravira en extase en vous détaillant les phénomènes de ce brin
d’herbe, depuis la racine jusqu’à la fleur.
Perdican
Je n’en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu’elle sent bon, voila tout.
Texte 10 On ne badine pas avec l'amour, Musset, 1834
Acte III, scène 3, extrait
(Entrent Perdican et Rosette, qui s’assoient.)
Camille, cachée, à part.
Que veut dire cela ? Il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer avec une autre ?
Je suis curieuse de savoir ce qu’il lui dit.
Perdican, à haute voix, de manière que Camille l’entende.
Je t’aime, Rosette ! toi seule au monde tu n’as rien oublie de nos beaux jours passes ; toi seule tu te souviens de la vie
qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voila le gage de notre amour.
(Il lui pose sa chaîne sur le cou.)
Rosette
Vous me donnez votre chaîne d’or ?
Perdican
Regarde a présent cette bague. Leve-toi et approchons-nous de cette fontaine. Nous voistu tous les deux, dans la
source, appuyes l’un sur l’autre ? Vois-tu tes beaux yeux pres des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela
s’effacer. (Il jette sa bague dans l’eau.) Regarde comme notre image a disparu ; la voila qui revient peu a peu ; l’eau qui
s’etait troublee reprend son equilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent a sa surface ; patience,
nous reparaissons ; deja je distingue de nouveau tes bras enlaces dans les miens ; encore une minute, et il n’y aura
plus une ride sur ton joli visage : regarde ! c’etait une bague que m’avait donnee Camille.
Camille, à part.
Il a jete ma bague dans l’eau.
Perdican
Sais-tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? Écoute ! le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles
sechees que le soleil ranime. Par la lumiere du ciel, par le soleil que voila, je t’aime ! Tu veux bien de moi, n’est-ce pas ?
On n’a pas fletri ta jeunesse ; on n’a pas infiltre dans ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? Tu ne veux pas te
faire religieuse ; te voila jeune et belle dans les bras d’un jeune homme. Ô Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c’est que
l’amour ?
Rosette
Helas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
Texte 11 On ne badine pas avec l'amour, Musset, 1834
Acte III - Scene 8
Un oratoire.
Entre Camille, elle se jette au pied de l’autel.
M’avez-vous abandonnee, o mon Dieu ? Vous le savez, lorsque je suis venue, j’avais jure de vous être fidele ; quand j’ai
refuse de devenir l’epouse d’un autre que vous, j’ai cru parler sincerement devant vous et ma conscience, vous le
savez, mon pere ; ne voulezvous donc plus de moi ? Oh ! pourquoi faites-vous mentir la verite elle-même ? Pourquoi
suis-je si faible ? Ah ! malheureuse, je ne puis plus prier !
Entre Perdican.
Perdican
Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu’es-tu venu faire entre cette fille et moi ? La voila pale et effrayee, qui
presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage. Elle aurait pu m’aimer, et nous etions nes l’un pour l’autre ;
qu’es-tu venu faire sur nos levres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre ?
Camille
Qui m’a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?
Perdican
Insenses que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines paroles, quelles
miserables folies ont passe comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a voulu tromper l’autre ? Helas !
cette vie est elle-même un si penible rêve ! pourquoi encore y mêler les notres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une
perle si rare dans cet ocean d’ici-bas ! Tu nous l’avais donne, pêcheur celeste, tu l’avais tire pour nous des profondeurs
de l’abime, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gates que nous sommes, nous en avons fait un jouet.
Le vert sentier qui nous amenait l’un vers l’autre avait une pente si douce, il etait entoure de buissons si fleuris, il se
perdait dans un si tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanite, le bavardage et la colere vinssent jeter leurs rochers
informes sur cette route celeste, qui nous aurait conduits a toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous nous fissions du
mal, car nous sommes des hommes. Ô insenses ! nous nous aimons.
Il la prend dans ses bras.
Camille
Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s’en offensera pas ; il
veut bien que je t’aime ; il y a quinze ans qu’il le sait.
Texte 12 Le jeu de l'amour et du hasard, Marivaux, Acte I, scene 7
SILVIA, DORANTE.
Silvia, à part. Ils se donnent la comedie ; n’importe, mettons tout a profit, ce garcon-ci n’est pas sot, et je ne plains pas
la soubrette qui l’aura. Il va m’en conter, laissons-le dire pourvu qu’il m’instruise.
Dorante, à part. Cette fille m’etonne ! Il n’y a point de femme au monde a qui sa physionomie ne fît honneur : faisons
connaissance avec elle… (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical et que nous avons abjure les facons, dis-
moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle ? Elle est bien hardie d’oser avoir une femme de chambre comme toi !
Silvia. Bourguignon, cette question-la m’annonce que, suivant la coutume, tu arrives avec l’intention de me dire des
douceurs : n’est-il pas vrai ?
Dorante. Ma foi, je n’etais pas venu dans ce dessein-la, je te l’avoue. Tout valet que je suis, je n’ai jamais eu de grande
liaison avec les soubrettes ; je n’aime pas l’esprit domestique ; mais, a ton egard, c’est une autre affaire. Comment
donc ! tu me soumets ; je suis presque timide ; ma familiarite n’oserait s’apprivoiser avec toi ; j’ai toujours envie d’ôter
mon chapeau de dessus ma tete, et quand je te tutoie, il me semble que je jure ; enfin j’ai un penchant a te traiter avec
des respects qui te feraient rire. Quelle espece de suivante es-tu donc, avec ton air de princesse ?
Silvia. Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant, est precisement l’histoire de tous les valets qui m’ont vue.
Dorante. Ma foi, je ne serais pas surpris quand ce serait aussi l’histoire de tous les maîtres.
Silvia. Le trait est joli assurement ; mais je te le repete encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-
robe ressemble a la tienne.
Dorante. C’est-a-dire que ma parure ne te plaît pas ?
Silvia. Non, Bourguignon ; laissons la l’amour, et soyons bons amis.
Dorante. Rien que cela ? Ton petit traite n’est compose que de deux clauses impossibles.
Silvia, à part. Quel homme pour un valet ! (Haut.) Il faut pourtant qu’il s’execute ; on m’a predit que je n’epouserais
jamais qu’un homme de condition, et j’ai jure depuis de n’en ecouter jamais d’autres.
Dorante. Parbleu, cela est plaisant ; ce que tu as jure pour homme, je l’ai jure pour femme, moi ; j’ai fait serment de
n’aimer serieusement qu’une fille de condition.
Texte 13 Hélène Dorion, Mes Forêts, 2021
« Mes forêts sont de longues traînées de temps »
Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage
elles glissent dans l’heure bleue
un rayon vif de souvenirs
l’humus de chaque vie où se pose
légère une aile
qui va au coeur
mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes
elles sont les mâts de voyages immobiles
un jardin de vent où se cognent les fruits
d’une saison déjà passée
qui s’en retounent vers demain
mes forêts sont des espoirs debout
un feu de brindilles
et de mots que les ombres font craquer
dans le reflet figé de la pluie
mes forêts
sont des nuits très hautes
Texte 14 Hélène Dorion, Mes Forêts, 2021
« Il fait un temps d’insectes affairés »
Il fait un temps d’insectes affairés
de chiffres et de lettres
qui s’emmêlent sur la terre souillée
un temps où souffle des vagues
au-dessus des vagues
dans nos corps
il fait un temps d’arn
de ram zip et chus
sdf et vip
il fait triple k
usa made in china
un temps de ko
pour nos émerveillements
il fait casse-gueule
un bruit de ferraille
déchire le paysage
comme un vêtement usé
il fait refus et rejet
un temps de pixels d’algorithmes
qui nous projettent
sur des routes invisibles
avec l’avenir comme promesse
que le vent dévore aussitôt
un peu d’écorce et de feu
au creux de la main
il fait chimère
et rêve de rien du tout
un siècle de questions rudoyées
Le bord d’une falaise
où chutent nos poèmes
et la neige
nous apprend à perdre
tout ce que l’on perdra
Texte 15 Hélène Dorion, Mes Forêts, 2021
Mes forêts sont de longues tiges d’histoire
Mes forêts sont de longues tiges d’histoire
elles sont des aiguilles qui tournent
à travers les saisons elles vont
d’est en ouest jusqu’au sud
et tout au nord
mes forêts sont des cages de solitude
des lames de bois clairsemées
dans la nuit rare
elles sont des maisons sans famille
des corps sans amour
qui attendent qu’on les retrouve
au matin elles sont
des natures et des repentirs
une boule dans la gorge
quand les oiseaux recommencent à voler
mes forêts sont des doigts qui pointent
des allieurs sans retour
elles sont des épines dans tous les sens
ignorant ce que l’âge résout
elles sont des lignes au crayon
sur papier de temps
porte le poids de la mer
le silence des nuages
mes forêts sont un long passage
pour nos mots d’exil et de survie
un peu de pluie sur la blessure
un rayon qui dure
dans sa douceur
et quand je m’y promène
c’est pour prendre le large
vers moi-même
Texte 16 Victor Hugo, Les Voix intérieures, 1837
« A Albert Dürer », extrait
Une forêt pour toi, c’est un monde hideux.
Le songe et le réel s’y mêlent tous les deux.
Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes
Dont les rameaux tordus font cents coudes difformes,
Et dans ce groupe sombre agité par le vent,
Rien n’est tout à fait mort ni tout à fait vivant.
Le cresson boit ; l’eau court ; les frênes sur les pentes,
Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.
Les fleurs au cou de cygne ont des lacs pour miroir ;
Et sur vous qui passez et qui l’avez réveillée,
Mainte chimère étrange à la gorge écaillée,
D’un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds,
Du fond d’un antre obscur fixe un œil lumineux.
Ô végétation ! esprit ! matière ! force !
Couverte de peau rude ou de vivante écorce !
Aux bois, ainsi que toi, je n’ai jamais érré,
Maître, sans qu’en mon coeur l’horreur ait pénétré,
Sans voir tressaillir l’herbe, et, par le vent bercés,
Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.
Dieu seul, ce grand témoin des faits mystérieux,
Dieu seul le sait, souvent, en de sauvages lieux,
J’ai senti, moi qu’échauffe une secrète flamme,
Comme moi palpiter et vivre avec une âme,
Et rire, et se parler dans l’ombre à demi-voix,
Les chênes monstreux qui remplissent les bois.
Le 20 avril 1837.