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Hier

La Grande Royale des Diallobé évoque la perte d'identité de leurs enfants à travers l'éducation imposée par les étrangers, soulignant que l'école nouvelle est une arme plus puissante que le canon pour maintenir la conquête. Le récit décrit l'arrivée de la famille Lacroix dans une ville africaine et la rencontre de Jean avec Samba Diallo, un camarade de classe, mettant en lumière les différences culturelles et les tensions sous-jacentes. À travers les interactions entre les enfants, le texte explore les thèmes de l'identité, de la colonisation et de la résistance culturelle.

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Hier

La Grande Royale des Diallobé évoque la perte d'identité de leurs enfants à travers l'éducation imposée par les étrangers, soulignant que l'école nouvelle est une arme plus puissante que le canon pour maintenir la conquête. Le récit décrit l'arrivée de la famille Lacroix dans une ville africaine et la rencontre de Jean avec Samba Diallo, un camarade de classe, mettant en lumière les différences culturelles et les tensions sous-jacentes. À travers les interactions entre les enfants, le texte explore les thèmes de l'identité, de la colonisation et de la résistance culturelle.

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— Hier, Ardo Diallobé, vous me disiez : « La parole se suspend, mais la vie, elle, ne se

suspend pas. » C’est très vrai. Voyez le bébé de Coumba.


L’assistance demeurait immobile, comme pétrifiée. La Grande Royale seule bougeait. Elle
était, au centre de l’assistance, comme la graine dans la gousse.
— L’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et
conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux.
Quand ils nous reviendront de l’école, il en est qui ne nous reconnaîtront pas. Ce que je
propose c’est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous
ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre.
Elle se tut encore, bien qu’aucun murmure ne l’eût interrompue. Samba Diallo perçut qu’on
reniflait près de lui. Il leva la tête et vit deux grosses larmes couler le long du rude visage du
maître des forgerons.
— Mais, gens des Diallobé, souvenez-vous de nos champs quand approche la saison des
pluies. Nous aimons bien nos champs, mais que faisons-nous alors ? Nous y mettons le fer
et le feu, nous les tuons. De même, souvenez-vous : que faisons-nous de nos réserves de
graines quand il a plu ? Nous voudrions bien les manger, mais nous les enfouissons en
terre.
« La tornade qui annonce le grand hivernage de notre peuple est arrivée avec les
étrangers, gens des Diallobé. Mon avis à moi, Grande Royale, c’est que nos meilleures
graines et nos champs les plus chers, ce sont nos enfants.
Quelqu’un veut-il parler ?
Nul ne répondit.
— Alors, la paix soit avec vous, gens des Diallobé, conclut la Grande Royale.
CHAPITRE V

Le pays des Diallobé n’était pas le seul qu’une grande clameur eût réveillé un matin. Tout
le continent noir avait eu son matin de clameur.
Étrange aube ! Le matin de l’Occident en Afrique noire fut constellé de sourires, de coups
de canon et de verroteries brillantes. Ceux qui n’avaient point d’histoire rencontraient ceux
qui portaient le monde sur leurs épaules. Ce fut un matin de gésine. Le monde connu
s’enrichissait d’une naissance qui se fit dans la boue et dans le sang.
De saisissement, les uns ne combattirent pas. Ils étaient sans passé, donc sans souvenir.
Ceux qui
débarquaient étaient blancs et frénétiques. On n’avait rien connu de semblable. Le fait
s’accomplit avant même qu’on prît conscience de ce qui arrivait.
Certains, comme les Diallobé, brandirent leurs boucliers, pointèrent leurs lances ou
ajustèrent leurs fusils.
On les laissa approcher, puis on fit tonner le canon. Les vaincus ne comprirent pas.
D’autres voulurent palabrer. On leur proposa, au choix, l’amitié ou la guerre. Très
sensément, ils choisirent l’amitié : ils n’avaient point d’expérience.
Le résultat fut le même cependant, partout.
Ceux qui avaient combattu et ceux qui s’étaient rendus, ceux qui avaient composé et ceux
qui s’étaient obstinés se retrouvèrent le jour venu, recensés, répartis, classés, étiquetés,
conscrits, administrés.
Car, ceux qui étaient venus ne savaient pas seulement combattre. Ils étaient étranges.
S’ils savaient tuer avec efficacité, ils savaient aussi guérir avec le même art. Où ils avaient
mis du désordre, ils suscitaient un ordre nouveau. Ils détruisaient et construisaient. On
commença, dans le continent noir, à comprendre que leur puissance véritable résidait, non
point dans les canons du premier matin, mais dans ce qui suivait ces canons. Ainsi, derrière
les canonnières, le clair regard de la Grande Royale des Diallobé avait vu l’école nouvelle.
L’école nouvelle participait de la nature du canon et de l’aimant à la fois. Du canon, elle
tient son efficacité d’arme combattante. Mieux que le canon, elle pérennise la conquête. Le
canon contraint les corps, l’école fascine les âmes. Où le canon a fait un trou de cendre et
de mort et, avant que, moisissure tenace, l’homme parmi les ruines n’ait rejailli, l’école
nouvelle installe sa paix. Le matin de la résurrection sera un matin de bénédiction par la
vertu apaisante de l’école.
De l’aimant, l’école tient son rayonnement.
Elle est solidaire d’un ordre nouveau, comme un noyau magnétique est solidaire d’un
champ. Le bouleversement de la vie des hommes à l’intérieur de cet ordre nouveau est
semblable aux bouleversements de certaines lois physiques à l’intérieur d’un champ
magnétique. On voit les hommes se disposer, conquis, le long de lignes de forces invisibles
et impérieuses. Le désordre s’organise, la sédition s’apaise, les matins de ressentiment
résonnent des chants d’une universelle action de grâce.
Seul un tel bouleversement de l’ordre naturel peut expliquer que, sans qu’ils le veuillent
l’un et l’autre, l’homme nouveau et l’école nouvelle se rencontrent tout de même. Car ils ne
veulent pas l’un de l’autre. L’homme ne veut pas de l’école parce qu’elle lui impose, pour
vivre – c’est-à-dire pour être libre, pour se nourrir, pour s’habiller – de passer désormais par
ses bancs ; l’école ne veut pas davantage de l’homme parce qu’il lui impose pour survivre –
c’est-àdire pour s’étendre et prendre racine où sa nécessité l’a débarquée – de compter avec
lui.

*
* *
Lorsque la famille Lacroix arriva dans la petite ville noire de L., elle y trouva une école.
C’est sur les bancs d’une salle de classe de cette école remplie de négrillons que Jean
Lacroix fit la connaissance de Samba Diallo.
Le matin de leur quinzième jour à L., M. Lacroix avait mené ses deux enfants, Jean et
Georgette, à l’école de la petite ville. À Pau, les deux enfants n’avaient guère été qu’à l’école
maternelle. La classe de M. N’Diaye correspondait largement à ce qu’il leur fallait.
L’histoire de la vie de Samba Diallo est une histoire sérieuse. Si elle avait été une histoire
gaie, on vous eût raconté quel fut l’ahurissement des deux enfants, en ce premier matin de
leur séjour parmi les négrillons, de se retrouver devant tant de visages noirs ; quelles furent
les péripéties du vaste mouvement d’approche que Jean et sa sœur sentaient qui se
resserrait petit à petit autour d’eux, comme un ballet fantastique et patient. On vous eût dit
quelle fut leur surprise puérile de constater, au bout de quelque temps combien, sous leurs
têtes crépues et leurs peaux sombres, leurs nouveaux camarades ressemblaient aux autres,
à ceux qu’ils avaient laissés à Pau.
Mais il ne sera rien dit de tout cela, parce que ces souvenirs en ressusciteraient d’autres,
tout aussi joyeux, et égaieraient ce récit dont la vérité profonde est toute de tristesse.
Bien longtemps après, y songeant, Jean Lacroix croyait se souvenir que cette tristesse, il
l’avait perçue dès les premiers moments de ses contacts avec Samba Diallo, quoique de
façon diffuse et imprécise.
Ce fut dans la classe de M. N’Diaye qu’il la ressentit d’abord. Il avait eu, dans cette classe,
comme l’impression d’un point où tous les bruits étaient absorbés, où tous les frémissements
se perdaient. On eût dit qu’existait quelque part une solution de continuité à l’atmosphère
ambiante.
Ainsi, lorsqu’il arrivait à la classe entière de rire ou de s’esclaffer, son oreille percevait
comme un trou de silence non loin de lui. Lorsque, à l’approche des heures de sortie, un
frémissement parcourait tous les bancs, que des ardoises étaient agitées puis serrées
subrepticement, que des objets tombaient qui étaient ramassés, la personne entière de Jean
sentait au cœur de cette animation comme une brèche de paix.
En réalité, bien qu’il l’eût perçu dès le début, il n’eut une claire conscience de cette fausse
note universelle qu’après une dizaine de jours passés dans la classe de M. N’Diaye. À partir
de ce moment, tous ses sens se tinrent en éveil.
Un matin, M. N’Diaye interrogeait la classe. Il avait pris prétexte justement de la présence
de Jean et de Georgette pour interroger sur la géographie et l’histoire de France. Le dialogue
entre le maître et la classe était soutenu et rapide. Subitement, le silence, un silence gêné
pesa sur la classe.
— Voyons mes enfants, insistait M. N’Diaye, Pau se trouve dans un département dont il
est le chef-lieu. Quel est ce département ? Que vous rappelle Pau ?
Jean, à qui cette question ne s’adressait pas, perçut très nettement alors que quelqu’un
non loin de lui, n’était pas gêné par ce silence, quelqu’un se jouait de ce silence et le
prolongeait comme à plaisir, quelqu’un qui pouvait le rompre, qui allait le rompre. Lentement,
il tourna la tête et, pour la première fois, observa son voisin de droite, celui qui, avec
Georgette et lui, occupait la première table de la rangée centrale. Ce fut comme une
révélation. Le trou de silence, la brèche de paix, c’était lui ! Lui qui, en ce moment même
attirait tous les regards par une espèce de rayonnement contenu, lui que Jean n’avait pas
remarqué mais dont la présence dans cette classe l’avait troublé dès les premiers jours.
Jean l’observa de profil, il était tout à son aise pour le faire, car l’autre avait levé la tête et
toute son attention était fixée sur M. N’Diaye. La classe le regardait et il regardait le maître. Il
paraissait tendu. Son visage, dont Jean remarqua la régularité, son visage rayonnait. Jean
eut l’impression que s’il se penchait et regardait son camarade en face, il lirait sur son
visage, tant son rayonnement était vif, la réponse qu’attendait M. N’Diaye. Mais lui, à part
cette tension et ce rayonnement, ne bougeait pas. Jean devait constater par la suite qu’il ne
levait jamais la main – l’habitude était cependant, lorsqu’on voulait répondre, de la lever, de
claquer les doigts. Son voisin demeurait immobile et tendu, comme angoissé. M. N’Diaye se
tourna vers lui. Jean perçut comme une relaxation musculaire chez l’autre. Il sourit et eut l’air
confus ; puis il se leva.
— Le département dont le chef-lieu est Pau est celui des Basses-Pyrénées. Pau est la
ville où naquit Henri IV.
Sa voix était nette et son langage correct. Il parlait à M. N’Diaye, mais Jean eut
l’impression qu’il s’adressait à la classe, que c’est à elle qu’il expliquait.
Quand il eut fini de parler, il se rassit sur un signe de M. N’Diaye. Jean le fixait toujours. Il
remarqua que l’autre en fut gêné et s’absorba dans la contemplation de son ardoise.
La classe, un moment suspendue, était repartie. Alors seulement Jean se souvint que ce
n’était pas par hasard qu’il était près de Samba Diallo. Il se rappela que, le premier jour de
leur arrivée, il avait voulu entraîner Georgette vers une table où il avait remarqué deux
places inoccupées. M. N’Diaye était intervenu et les avait fait asseoir à la première table,
près de Samba Diallo.
Lorsque midi sonna, que M. N’Diaye eut libéré ses élèves et que Georgette et Jean furent
sortis, il fut impossible à ce dernier de retrouver Samba Diallo. Jean se dressait sur la pointe
des pieds, regardant de tous côtés, lorsqu’on lui toucha l’épaule. Il se retourna : c’était
Ammar Lô, le premier garçon avec lequel il se fut lié dans cette classe.
— Qui cherches-tu, le Diallobé ?
— Qu’est-ce que c’est…
— Mais ton voisin, Samba Diallo.
Jean fut surpris et un peu fâché qu’Ammar Lô l’eût deviné. Il ne répondit pas.
— N’attends plus Samba Diallo, il est parti.
Lui-même tourna le dos et s’en fut.
M. Lacroix était venu chercher ses enfants en voiture.
Quand Jean revint en classe l’après-midi, Samba Diallo était absent. Il en eut quelque
dépit.
Le lendemain était jeudi. Jean ne sortit pas de la matinée. L’après-midi, il se rendit à la
Résidence du Cercle, au bureau de son père.
Il frappa à la porte et entra. Deux personnes étaient dans la pièce où il pénétra, occupant
deux bureaux séparés. L’une de ces personnes était son père. Il se dirigea vers lui, tout en
regardant son voisin, qui était un noir.
L’homme était grand, on le remarquait tout de suite, quoiqu’il fût assis. Les
boubous qu’il portait étaient blancs et amples. On sentait sous ses vêtements une
stature puissante mais sans empâtement. Les mains

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