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Chapitre Ix

Samba Diallo, en conversation avec un fou, évoque des souvenirs de son enfance et la mort de son maître, tout en réfléchissant sur la nature de la foi et de la prière. Le fou, désespéré par la perte de son maître, insiste pour que Samba prie, révélant une tension entre leur compréhension de la spiritualité. Le chapitre se termine sur une note de conflit lorsque le fou, désespéré, brandit une arme, soulignant l'intensité de leur échange.

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Chapitre Ix

Samba Diallo, en conversation avec un fou, évoque des souvenirs de son enfance et la mort de son maître, tout en réfléchissant sur la nature de la foi et de la prière. Le fou, désespéré par la perte de son maître, insiste pour que Samba prie, révélant une tension entre leur compréhension de la spiritualité. Le chapitre se termine sur une note de conflit lorsque le fou, désespéré, brandit une arme, soulignant l'intensité de leur échange.

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L’on rit autour d’eux.

— Mais non, je ne suis pas le maître des Diallobé, je suis Samba Diallo.
— Non, dit le fou. Tu es le maître des Diallobé.
Il embrassa la main de Samba Diallo.
— On n’y peut rien, dit le chef en souriant.
Samba Diallo retira sa main qu’il avait sentie humide. Il releva la tête baissée du fou, et vit
qu’il pleurait.
— Il est comme cela depuis la mort du maître, dit le chef. Il pleure tout le temps.
Samba Diallo caressa la tête du petit homme assis à terre.
— Je viens du pays des Blancs, lui dit-il. Il paraît que tu y as été. Comment était-ce alors ?
Il y eut une lueur passionnée dans le regard du fou.
— C’est vrai ? Tu veux que je te dise ?
— Oui, dis-moi.
— Maître, ils n’ont plus de corps, ils n’ont plus de chair. Ils ont été mangés par les objets.
Pour se mouvoir, ils chaussent leurs corps de grands objets rapides. Pour se nourrir, ils
mettent entre leurs mains et leur bouche des objets en fer… C’est vrai ! ajouta-t-il soudain,
se tournant d’un air agressif vers l’assistance, comme si on l’avait contredit.
— C’est bien vrai, dit Samba Diallo, pensivement.
Le fou, rasséréné, le regarda en souriant.
CHAPITRE IX

À l’horizon, le soleil couchant avait teint le ciel de pourpre sanglante. Pas un souffle
n’agitait les arbres immobiles. On n’entendait que la grande voix du fleuve, répercutée par
ses berges vertigineuses. Samba Diallo tourna son regard vers cette voix et vit, au loin, la
falaise d’argile. Il se souvint qu’en son enfance, il avait longtemps cru que cette immense
crevasse partageait l’univers en deux parties que soudait le fleuve.
Le fou, qui était loin devant, revint sur ses pas, le prit par le bras et l’entraîna.
Soudain, il comprit où le fou le conduisait. Son cœur se mit à battre. C’était bien le petit
chemin où ses pieds nus s’écorchaient jadis aux épines. C’était bien la même termitière
désertée de ses habitants. Au détour, ce serait… ce serait la Vieille Rella et la Cité des
Morts.
Samba Diallo s’arrêta. Le fou voulut le tirer et, n’y réussissant pas, le lâcha et courut tout
seul. Lentement, Samba Diallo suivit. Le fou dépassa le mausolée rénové de la Vieille Rella,
courut à travers les tombes et brusquement s’accroupit auprès de l’une d’elles.
Samba Diallo s’immobilisa. Il vit que le fou priait.
— Tu… tu n’as pas prié, remarqua le bonhomme haletant.
C’était la même tombe, la même orientation, le même monticule oblong que partout
alentour. Rien ne distinguait le tertre du maître des Diallobé des autres tertres.
Samba Diallo sentit qu’une houle profonde montait en lui, le submergeait, lui humectait les
yeux, les narines, faisait trembler sa bouche. Il se détourna. Le fou vint se planter devant lui,
et lui saisit le menton, avec violence.
— On n’oblige pas les gens à prier. Ne me dis plus jamais de prier.
Le fou scruta son visage, puis, lentement, sourit.
— Oui, maître des Diallobé. Tu as raison. Tu es encore fatigué. Quand tu seras reposé de
leur fatigue, tu prieras.
« Maître des Diallobé, mon maître, pensa Samba
Diallo, je sais que tu n’as plus de chair, tu n’as plus d’yeux ouverts dans l’ombre. Je sais,
mais grâce à toi, je n’ai pas peur.
« Je sais que la terre a absorbé ce corps chétif que je voyais naguère. Je ne crois pas,
comme tu me l’avais appris quand j’étais enfant, qu’Azraël, l’ange de la mort, eût fendu la
terre en dessous, pour venir te chercher. Je ne crois pas qu’en bas, sous toi, il y ait un grand
trou par lequel tu t’en es allé avec ton terrible compagnon. Je ne crois pas… je ne crois plus
grand-chose, de ce que tu m’avais appris. Je ne sais pas ce que je crois. Mais l’étendue est
tellement immense de ce que je ne sais pas, et qu’il faut bien que je croie… » Samba Diallo
s’assit à terre.
« Comme je voudrais encore que tu fusses ici, pour m’obliger à croire et me dire quoi !
Tes bûches ardentes sur mon corps… je me souviens et je comprends. Ton Ami, Celui qui
t’a appelé à Lui, ne s’offre pas. Il se conquiert. Au prix de la douleur. Cela je le comprends
encore. C’est peut-être pourquoi tant de gens, ici et ailleurs, ont combattu et sont morts
joyeusement… Oui, peut-être qu’au fond c’était cela… En mourant parmi la grande clameur
des combats livrés au nom de ton Ami, c’est eux-mêmes que tous ces combattants voulaient
chasser d’eux-mêmes, afin
de se remplir de Lui. Peut-être, après tout… »
Samba Diallo sentit qu’on le secouait. Il leva la tête.
— L’ombre descend, voici le crépuscule, prions, dit le fou, gravement.
Samba Diallo ne répondit pas.
— Prions, oh, prions ! implora le fou. Si nous ne prions pas immédiatement, l’heure
passera et tous les deux ne seront pas contents.
— Qui ?
— Le maître et son Ami. Prions, oh, prions !
Il avait saisi Samba Diallo à l’encolure de son boubou, et le secouait.
— Prions, dis, prions.
Les veines de son visage saillaient. Il était devenu hagard.
Samba Diallo le repoussa et se leva pour s’en aller.
— Tu ne peux pas t’en aller ainsi, sans prier, lui cria le fou. Tu ne peux pas !
« Peut-être, après tout. Contraindre Dieu… Lui donner le choix, entre son retour dans
votre cœur, ou votre mort, au nom de Sa gloire. »
— Tu ne peux pas t’en aller. Arrête, oh, arrête ! Maître…
« … Il ne peut pas éluder le choix, si je L’y contrains vraiment, du fond du cœur, avec
toute ma sincérité… »
— Dis-moi que tu prieras enfin demain, et je te laisserai…
Tout en parlant, le fou s’était mis en marche derrière Samba Diallo, fouillant fébrilement
dans la profondeur de sa redingote.
« Tu ne saurais m’oublier comme cela. Je n’accepterai pas, seul de nous deux, de pâtir de
Ton éloignement. Je n’accepterai pas. Non… » Le fou était devant lui.
— Promets-moi que tu prieras demain.
— Non… je n’accepte pas…
Sans y prendre garde, il avait prononcé ces mots à haute voix.
C’est alors que le fou brandit son arme, et

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