LA NOTION DE
CONSCIENCE
I. ÉTYMOLOGIE & DÉFINITIONS
A. Étymologie
Latin : conscientia Littéralement « savoir avec » (cum = avec + scire = savoir). Implique
d’abord un savoir partagé avec autrui, une connaissance commune. Puis
: savoir que l’on a avec soi-même, témoin intérieur de ses propres actes.
Grec : suneidêsis Même structure étymologique : sun (avec) + eidênai (savoir). Désigne la
conscience morale chez les stoïciens et dans le Nouveau Testament : le
sentiment intérieur de bien ou de mal agir.
Grec : nous / psukhé Nous = intellect, esprit pensant pur (Aristote, Platon). Psukhé = âme,
principe d’animation. Distincts de la conscience au sens moderne, mais
jalonnent la question de l’intériorité pensante.
Anglais : consciousness Terme crucial de la philosophie analytique moderne. Désigne l’état d’être
éveillé et attentif au monde, la qualité subjective de l’expérience (qualia).
Distinct de self-consciousness (conscience de soi).
Allemand : Bewusstsein Chez Hegel : conscience comme rapport à l’objet, au monde.
Selbstbewusstsein = conscience de soi. Gewissen = conscience morale.
Ces trois niveaux structurent la Phénoménologie de l’Esprit.
B. Les deux sens fondamentaux de la conscience
1. Conscience psychologique (ou épistémique)
La conscience comme rapport au monde et à soi-même. C’est le fait d’être présent à ses propres
états mentaux, de percevoir, de penser, de se souvenir. Être conscient = savoir ce que l’on
éprouve, ce que l’on pense, ce que l’on fait. La conscience est ici synonyme de vie mentale lucide.
2. Conscience morale (ou pratique)
La conscience comme sens du bien et du mal. C’est la faculté qui juge nos actes et ceux d’autrui,
qui ressent la culpabilité ou la fierté. Rousseau en fait une voix naturelle et infaillible. Kant la relie
à la raison pratique. Nietzsche et Freud la déconstruisent comme production sociale ou psychique.
3. Conscience de soi (ou réflexive)
La conscience comme retour sur soi-même : non seulement je vis et je pense, mais je sais que je
vis et que je pense. C’est la réflexivité, le « je » qui se saisit lui-même comme sujet. Descartes en
fait le fondement de toute certitude. Hegel en fait le mouvement central de l’histoire de l’Esprit.
C. Distinctions conceptuelles essentielles
Conscience / Inconscient La conscience n’est que la partie émergée de la vie psychique (Freud).
L’inconscient désigne les contenus refoulés qui agissent sur le
comportement sans que le sujet s’en rende compte.
Conscience / Toute conscience n’est pas connaissance (avoir conscience d’une
Connaissance douleur ≠ la connaître scientifiquement). La connaissance est
systématique, vérifiable ; la conscience est immédiate, certaine mais
limitée.
Conscience / Perception La perception est le rapport au monde extérieur par les sens. La
conscience intègre la perception mais ne s’y réduit pas : elle y ajoute
l’intention, le jugement, la mémoire, l’anticipation.
Conscience / Identité Locke : la conscience est le fondement de l’identité personnelle — je
suis la même personne que celle dont je me souviens. Hume : le « moi »
est un faisceau d’impressions, il n’y a pas de conscience unifiée stable.
Conscience / Liberté Avoir conscience de ses actes est la condition de la liberté et de la
responsabilité. Mais la conscience peut être aliénée (idéologie,
conformisme). L’émancipation passe par une prise de conscience
critique.
Conscience morale / Freud : ce que nous appelons conscience morale est souvent le Surmoi,
Surmoi instance introjection des interdits parentaux — une voix extérieure
intériorisée, non une lumière naturelle.
II. THEMES MAJEURS DE LA NOTION
1. La conscience comme fondement de la certitude (Descartes)
Le Cogito (je pense, donc je suis) est la découverte fondatrice : la conscience pensante est la seule certitude
indubitable. Même si un malin génie me trompait sur tout, je ne pourrais douter que je suis en train de penser. La
conscience de soi est donc antérieure à toute connaissance du monde extérieur. Problème : cette conscience est-
elle transparente à elle-même ? L’inconscient freudien y répondra négativement.
2. La conscience comme maîtrise de soi et liberté
Avoir conscience de ses désirs, de ses peurs, de ses impulsions, c’est la condition pour ne pas en être l’esclave.
Les stoïciens : seul l’homme qui se connaît lui-même peut être vraiment libre. Spinoza : la conscience de nos
déterminations nous libère de leur emprise aveugle. Mais cette maîtrise est-elle toujours possible ? Freud montre
que nous sommes « déposés de notre propre maison ».
3. La conscience de soi nécessite-t-elle l’autre ?
Hegel : la conscience ne peut se saisir elle-même qu’à travers la reconnaissance d’une autre conscience. La
dialectique du maître et de l’esclave montre que le « je » se constitue dans le rapport à l’autre. Sartre prolonge : le
regard d’autrui me révèle comme objet, m’assign e une identité que je n’ai pas choisie. La conscience de soi est
donc fondamentalement intersubjective.
4. L’inconscient remet-il en question la conscience ?
Freud opère une « blessure narcissique » : le moi n’est pas maîtr e dans sa propre maison. L’inconscient agit,
motive, détermine nos actes à notre insu. La conscience n’est qu’une surface, un iceberg dont l’essentiel est
immerge. Conséquence : la transparence à soi est une illusion. La psychanalyse devient la voie d’accès à ce que
la conscience ne peut atteindre seule.
5. La conscience morale : voix naturelle ou construction sociale ?
Pour Rousseau, la conscience morale est une voix naturelle, spontanée, infaillible : « Conscience ! conscience !
instinct divin ! ». Pour Kant, elle est la voix de la raison pratique. Pour Durkheim, c’est la société qui parle en nous.
Pour Freud, c’est le Surmoi, héritier des interdits parentaux. Pour Nietzsche, c’est le produit du ressentiment et de
la maître introjectedée des plus forts. Le débat est fondamental : la conscience morale a-t-elle une autorité
intrinsèque ?
6. La conscience aliénée : Marx et la fausse conscience
Marx : la conscience n’est pas autonome — elle est déterminée par les conditions matérielles d’existence. « Ce
n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est leur existence sociale qui détermine leur
conscience. » L’idéologie est une conscience fausse qui masque les rapports de domination réels. La prise de
conscience (Klassenbewusstsein) est la condition de l’émancipation révolutionnaire.
7. La conscience phénoménologique : intentionnalité et monde vécu
Husserl révolutionne la question : la conscience n’est jamais vide, elle est toujours « conscience de quelque chose
» (intentionnalité). Il n’y a pas de conscience pure séparée d’un monde ; la conscience est toujours déjà en rapport
avec un objet. Merleau-Ponty prolonge : la conscience est fondamentalement corporelle et située dans un monde.
Le corps propre est le véhicule de l’être au monde.
8. La conscience est-elle spécifiquement humaine ?
La question du « problème difficile de la conscience » (David Chalmers) : pourquoi y a-t-il quelque chose que c’est
que d’être conscient ? Les qualia (qualités subjectives de l’expérience) semblent irréductibles à toute description
objective. Les animaux ont-ils une conscience ? Les intelligences artificielles peuvent-elles être conscientes ? Ces
questions prolongent la problématique philosophique dans le champ des neurosciences et de l’informatique.
III. LES PHILOSOPHES ET LEURS OEUVRES
RENÉ DESCARTES (1596–1650)
Oeuvre(s) clé(s) Méditations métaphysiques (1641)
Discours de la méthode (1637)
Les Passions de l’âme (1649)
Thèse principale La conscience pensante est le seul point
fixe indubitable au milieu du doute
universel. Le Cogito (je pense, donc je
suis) fonde toute certitude. La conscience
est transparente à elle-même : je ne peux
douter de mes propres pensées au
moment où je les pense. La substance
pensante (res cogitans) est radicalement
distincte du corps (res extensa).
Citation “Je pense, donc je suis. C’est la première
et la plus certaine qui se présente à celui
qui conduit ses pensées par ordre.”
Argument central Méthode du doute hyperbolique : douter
de tout ce qui peut être mis en doute.
Même le malin génie ne peut me faire
douter que je suis en train de penser. Le
Cogito résiste au doute car il se vérifie
dans l’acte même de douter. Découverte
de la conscience comme intimité à soi-
même.
Notion-clé Cogito, Res cogitans / res extensa, Doute
méthodique, Malin génie, Certitude,
Transparence à soi
JOHN LOCKE (1632–1704)
Oeuvre(s) clé(s) Essai philosophique concernant
l’entendement humain (1689)
Deux traités du gouvernement civil (1689)
Thèse principale La conscience est le fondement de l’identité
personnelle. Ce qui fait que je suis la même
personne à travers le temps, ce n’est pas la
substance (corps ou âme) mais la continuité
de la mémoire consciente. Je suis
responsable de mes actes passés dans la
mesure où j’en ai ou peux en avoir
conscience.
Citation “La conscience est ce qui fait que chacun
est pour lui-même ce qu’il appelle soi-
même.”
Argument central Expérience de pensée du prince et du
cordonnier : si la conscience du prince était
transplantée dans le corps du cordonnier,
c’est le prince qui serait là, pas le
cordonnier. L’identité personnelle suit la
conscience, non le corps. Fondement de la
responsabilité morale et juridique.
Notion-clé Identité personnelle, Mémoire consciente,
Responsabilité, Entendement tabula rasa,
Empirisme
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712–1778)
Oeuvre(s) clé(s) Émile ou De l’éducation (1762)
Les Confessions (1782)
Discours sur l’origine de l’inégalité (1755)
Thèse principale La conscience morale est une voix
naturelle, innée et infaillible. Elle précède la
raison et la dépasse en autorité. C’est elle
qui nous dit ce qui est bien ou mal
indépendamment de toute convention
sociale. La civilisation corrompt la
conscience naturelle en la recouvrant de
préjugés et d’intérêts.
Citation “Conscience ! Conscience ! Instinct divin,
immortelle et céleste voix ; guide assuré
d’un être ignorant et borné, mais intelligent
et libre.”
Argument central La conscience morale est antérieure à la
raison : les enfants et les peuples primitifs
l’ont pure, avant que la société ne la
pervertisse. Elle est le fondement du
sentiment moral naturel (pitié, amour de soi
bien ordonné). Les Confessions : l’auto-
examen de la conscience comme exercice
littéraire et moral.
Notion-clé Conscience morale naturelle, Voix
intérieure, Bonté naturelle, Corruption
sociale, Pitié, Amour de soi
GEORG W. F. HEGEL (1770–1831)
Oeuvre(s) clé(s) Phénoménologie de l’Esprit (1807)
Principes de la philosophie du droit (1820)
Encyclopédie des sciences philosophiques
Thèse principale La conscience n’est pas une donnée
immédiate et fixée : elle se développe
dialectiquement, des formes les plus
simples (conscience sensible) jusqu’au
Savoir Absolu. La conscience de soi ne se
constitue qu’à travers la reconnaissance
d’une autre conscience (dialectique du
maître et de l’esclave).
Citation “La conscience de soi n’existe que dans la
mesure où elle est reconnue par une autre
conscience de soi.”
Argument central Dialectique du maître et de l’esclave : deux
consciences s’affrontent pour la
reconnaissance. Celui qui risque sa vie
devient maître ; celui qui cede devient
esclave. Mais l’esclave, en travaillant,
développe une conscience plus riche que le
maître oisif. La conscience se forme
toujours dans un rapport d’altérité et de
conflit.
Notion-clé Dialectique, Reconnaissance
(Anerkennung), Maître / esclave, Esprit
(Geist), Savoir absolu, Intersubjectivité
KARL MARX (1818–1883)
Oeuvre(s) clé(s) L’Idéologie allemande (1845)
Manifeste du Parti communiste (1848)
Le Capital (1867)
Thèse principale La conscience n’est pas autonome : elle est
déterminée par les conditions matérielles et
les rapports de production. L’idéologie est
une conscience fausse qui présente les
intérêts de la classe dominante comme des
vérités universelles. La prise de conscience
de classe est la condition de l’émancipation.
Citation “Ce n’est pas la conscience des hommes
qui détermine leur être, c’est au contraire
leur être social qui détermine leur
conscience.”
Argument central Critique de l’idéalisme : Hegel a mis la
dialectique « sur la tête », Marx la remet sur
les pieds. Ce sont les conditions
économiques (infrastructure) qui déterminent
les représentations (superstructure).
L’aliénation du travailleur est d’abord une
aliénation de sa conscience à lui-même.
Notion-clé Idéologie, Fausse conscience, Conscience
de classe, Aliénation, Infrastructure /
superstructure, Matérialisme
SIGMUND FREUD (1856–1939)
Oeuvre(s) clé(s) L’Interprétation des rêves (1900)
Le Moi et le Ça (1923)
Introduction à la psychanalyse (1916)
Thèse principale La conscience n’est qu’une mince surface
de la vie psychique. L’essentiel est
inconscient : pulsions refoulées, désirs
censurés, conflits psychiques qui agissent
à l’insu du sujet. Le moi n’est pas maîtr e
dans sa propre maison. La psychanalyse
vise à rendre conscient l’inconscient.
Citation “Le moi n’est pas maître dans sa propre
maison.”
Argument central Trois blessures narcissiques de l’humanité
: Copernic (la Terre n’est pas le centre),
Darwin (l’homme descend de l’animal),
Freud (le moi n’est pas maître de lui-
même). Topiques : conscient /
préconscient / inconscient ; puis Moi / Ça /
Surmoi. Le rêve, le lapsus, l’acte manqué :
voies royales de l’inconscient.
Notion-clé Inconscient, Refoulement, Ça / Moi /
Surmoi, Pulsion, Rêve, Lapsus, Transfert,
Topiques
JEAN-PAUL SARTRE (1905–1980)
Oeuvre(s) clé(s) L’Être et le Néant (1943)
La Transcendance de l’Ego (1936)
L’Existentialisme est un humanisme (1946)
Thèse principale La conscience est pure transparence,
néant, absence de substance. Elle n’est rien
à part ce qu’elle vise (intentionnalité). Il n’y a
pas d’égo caché au fond de la conscience :
l’ego est une construction transcendante. La
mauvaise foi consiste à fuir la liberté
radicale que révèle la conscience.
Citation “La conscience est un être pour lequel il est
dans son être question de son être.”
Argument central Distinction être-en-soi (choses, opaque,
plein) / être-pour-soi (conscience,
transparente, néant). La conscience est
toujours écart d’avec elle-même : elle n’est
jamais ce qu’elle est. La mauvaise foi : se
mentir à soi-même en se croyant déterminé
comme une chose. Regard d’autrui :
m’objectifie et m’aliène.
Notion-clé Pour-soi / En-soi, Néant, Intentionnalité,
Mauvaise foi, Liberté radicale, Regard
d’autrui, Authenticité
EDMUND HUSSERL (1859–1938)
Oeuvre(s) clé(s) Recherches logiques (1900)
Idées directrices pour une phénoménologie
(1913)
Méditations cartésiennes (1931)
Thèse principale La conscience est toujours intentionnelle :
elle est toujours « conscience de quelque
chose ». Il n’y a pas de conscience pure et
vide, séparée du monde. La
phénoménologie consiste à décrire les
structures de la conscience telles qu’elles
apparaissent, après réduction
phénoménologique (epokhé).
Citation “Toute conscience est conscience de
quelque chose.”
Argument central Intentionnalité : la conscience vise toujours
un objet (intentum) selon un mode particulier
(intention). Epokhé : mise entre parenthèses
de la thèse du monde réel pour se
concentrer sur les vécus purs de la
conscience. Fonde la phénoménologie
comme science rigoureuse de l’expérience
subjective.
Notion-clé Intentionnalité, Epokhé, Réduction
phénoménologique, Noème / Noèse, Monde
vécu (Lebenswelt)
MAURICE MERLEAU-PONTY (1908–1961)
Oeuvre(s) clé(s) Phénoménologie de la perception (1945)
La Structure du comportement (1942)
Le Visible et l’invisible (1968)
Thèse principale La conscience n’est pas un esprit pur
séparé du corps : elle est
fondamentalement incarnee et située. Le
corps propre (Leib) n’est pas un objet parmi
d’autres mais le véhicule de notre rapport
au monde. La perception n’est pas une
représentation mentale mais un
engagement corporel dans le monde.
Citation “La conscience est l’être vers la chose par
l’intermédiaire du corps.”
Argument central Critique du dualisme corps / esprit
(cartesien) : le corps propre est ambigu, ni
pur sujet ni pur objet. Le schéma corporel :
conscience pré-réflexive du corps en
situation. L’expérience du membre fantôme
montre que le corps vecu ne coïncide pas
avec le corps objectif.
Notion-clé Corps propre (Leib), Incarnation,
Intentionnalité motrice, Être au monde,
Perception, Schéma corporel
BARUCH SPINOZA (1632–1677)
Oeuvre(s) clé(s) Éthique (1677)
Traité de la réforme de l’entendement
Traité théologico-politique
Thèse principale La conscience est une connaissance
imparfaite et confuse de nos états corporels
et de leurs causes. Nous croyons agir
librement parce que nous ignorons les
causes qui nous déterminent. La liberté
véritable ne réside pas dans une illusoire
absence de détermination, mais dans la
connaissance adeq uate de nos
déterminations.
Citation “Les hommes se croient libres parce qu’ils
sont conscients de leurs volitions et de
leurs appétits, et ne pensent pas, même en
rêve, aux causes qui les disposent à
appéter et à vouloir.”
Argument central La conscience n’est que l’idée de nos
modifications corporelles. Nous attribuons à
notre liberté ce qui est en réalité déterminé
par la nécessité des causes. L’illusion du
libre arbitre vient de l’ignorance des
causes. La connaissance du troisième
genre (intuition) est la conscience la plus
accomplie.
Notion-clé Illusion de liberté, Déterminisme,
Connaissance adéquate / inadéquate,
Conatus, Affects, Sub specie aeternitatis
IV. CITATIONS ESSENTIELLES À RETENIR
“Je pense, donc je suis. C’est la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit
ses pensées par ordre.”
— René Descartes, Discours de la méthode, 1637
“Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être
ignorant et borné, mais intelligent et libre.”
— Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762
“La conscience de soi n’existe que dans la mesure où elle est reconnue par une autre
conscience de soi.”
— Georg W. F. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, 1807
“Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est au contraire leur être
social qui détermine leur conscience.”
— Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, 1859
“Le moi n’est pas maître dans sa propre maison.”
— Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, 1916
“Toute conscience est conscience de quelque chose.”
— Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, 1913
“Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs volitions et de leurs
appétits, et ne pensent pas aux causes qui les disposent à appéter et à vouloir.”
— Baruch Spinoza, Éthique, III, prop. 2, scolie
“La conscience est l’être vers la chose par l’intermédiaire du corps.”
— Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945
“La conscience est un être pour lequel il est dans son être question de son être.”
— Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943
“La conscience n’est pas ce que l’on pense : elle n’est pas connaissance de soi mais ouverture
au monde.”
— Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945
V. PLANS DE DISSERTATION TYPES
Sujet 1 — « La conscience fait-elle de l’homme un être à part ? »
I. OUI : la conscience est ce qui distingue radicalement l’homme
• Descartes : la res cogitans (substance pensante) est impénétrable à toute explication
mécanique
• Kant : la conscience morale donne à l’homme une dignité incomparable avec toute chose
dans la nature
• Hegel : seul l’homme peut prendre conscience de lui-même comme sujet libre — l’animal y
est aveugle
II. NON : la conscience est moins spécifique qu’on ne le croit
◦ Darwin / évolution : la conscience humaine est un produit évolutif continu — pas de
rupture absolue avec l’animal
◦ Neurosciences : les états de conscience sont corrélés à des processus cérébraux
matériels observables
◦ Spinoza : ce que nous appelons conscience n’est que l’idée confuse de nos modifications
corporelles
III. DÉPASSEMENT : la conscience, une spécificité de degré et non de nature
• Bergson : la conscience est corrélée à la liberté d’action — l’homme en a plus, non une
autre sorte
• Husserl : la conscience réflexive (retour sur soi) est spécifiquement humaine même si
l’intentionnalité est partagée
• Merleau-Ponty : l’homme a une conscience incarnee plus complexe mais pas en rupture
avec le vivant
Sujet 2 — « Peut-on se connaître soi-même ? »
I. OUI : la conscience permet un accès privilégié à soi
• Descartes : le Cogito donne une certitude absolue de l’existence de soi — la conscience
est transparente à elle-même
• Locke : la mémoire consciente nous donne accès à notre identité personnelle à travers le
temps
• Montaigne (Éssais) : l’introspection minutieuse est une voie vers la connaissance de sa
propre nature singulière
II. NON : la conscience est opaque à elle-même
◦ Freud : l’inconscient déforme, censure, déplace — on ne se connaît pas vraiment soi-
même sans psychanalyse
◦ Nietzsche : la conscience est superficielle, la vérité de l’homme est dans ses pulsions
vitales pré-conscientes
◦ Sartre : le réflexif ne coincide jamais avec lui-même, la mauvaise foi pervertit toute
introspection
III. DÉPASSEMENT : se connaître autrement que par l’introspection
• Hegel : on ne se connaît qu’à travers le regard d’autrui et dans l’action concrète dans le
monde
• Prescriptif plutôt que descriptif (Nietzsche) : « Deviens ce que tu es » — se connaître est
un projet, pas une contemplation
• Paul Ricoeur : le soi se connaîet en racontant sa vie (identité narrative) — non par intuition
directe
Sujet 3 — « La conscience est-elle source de liberté ou de souffrance ? »
I. La conscience comme source de liberté et de dignité
• Stoïciens : prendre conscience de ce qui dépend de nous libère du joug des circonstances
extérieures
• Kant : la conscience morale révèle notre autonomie — nous sommes libres car
législateurs de notre propre loi
• Marx : la prise de conscience de classe est la condition de l’émancipation révolutionnaire
II. La conscience comme source de souffrance et d’angoisse
◦ Pascal : la conscience de sa misère, de la mort, du néant terrasse l’homme — d’où le
divertissement
◦ Sartre : la conscience révèle l’angoisse de la liberté radicale — le vertige du « tout est
possible »
◦ Freud : la conscience morale (Surmoi) peut devenir tyrannique et source de culpabilité
excessive
III. DÉPASSEMENT : la conscience, un fardeau qui vaut d’être porté
• Spinoza : la conscience adeq uate est libératrice même si la conscience confuse fait
souffrir
• Camus : la conscience lucide de l’absurde est la condition de la révolte joyeuse et digne
• Hegel : la conscience qui souffre (belle âme) doit accepter de s’exposer au monde pour se
réaliser
VI. NOTIONS CONNEXES À MOBILISER
Inconscient L’inconscient (Freud) est la partie de la vie psychique qui échappe à la
conscience. Il détermine nos actes à notre insu. La psychanalyse vise à
rendre conscient l’inconscient pour libérer le sujet.
Liberté La conscience est la condition de la liberté (on n’est responsable que de
ce dont on est conscient). Mais elle peut aussi révéler notre servitude
(Marx) ou notre angoisse (Sartre).
Identité Locke : la conscience mémorielle fonde l’identité personnelle. Hume : il
n’y a pas de moi stable derrière les flux de conscience. Ricoeur :
l’identité narrative comme réponse.
Autrui Hegel : la conscience de soi nécessite la reconnaissance d’autrui. Sartre
: le regard d’autrui m’objectifie. L’intersubjectivité est constitutive de la
conscience réflexive.
Vérité Le Cogito cartésien fonde la vérité sur la certitude de la conscience.
Mais l’illusion, l’erreur, l’inconscient montrent que la conscience n’est
pas toujours une garantie de vérité.
Corps Descartes : corps et âme consciente sont deux substances distinctes.
Merleau-Ponty : la conscience est fondamentalement incarnée. Spinoza
: la conscience est l’idée du corps.
Temps La conscience du temps est une structure fondamentale de la vie
mentale (Husserl : rétention, présentation, protention). La mémoire et
l’anticipation sont des modes de la conscience temporelle.
Responsabilité On ne peut être tenu responsable que de ce dont on avait conscience.
La responsabilité pénale et morale présuppose la conscience de ses
actes. L’inconscience (folie, somnambulisme) allège ou supprime la
responsabilité.
FORMULE D’ACCROCHE UNIVERSELLE
La notion de conscience est peut-être la plus vertigineuse de toute la philosophie, car elle pose la
question de ce qui nous est à la fois le plus proche et le plus énigmatique : notre propre vie
intérieure. Toute dissertation sur la conscience devra nécessairement choisir entre au moins deux
grandes tensions : la conscience comme lumière et fondement de la certitude (Descartes) ou
comme illusion et opacité à elle-même (Freud, Spinoza, Marx) ; la conscience comme ce qui nous
libère (Kant, stoïciens) ou comme ce qui nous condamne à l’angoisse et au regard d’autrui (Sartre,
Pascal). L’enjeu est toujours de déterminer si la conscience est la maîtresse ou la servante de
l’existence humaine.
Connaîts-toi toi-même — et tu connaissions la difficulté de toute philosophie.