Introduction
Au XVIIIᵉ siècle, la littérature française connaît un profond renouveau : les écrivains des
Lumières cherchent à instruire les hommes tout en les touchant par le cœur. Dans cette
période dominée par la raison, l’abbé Prévost publie en 1731 Manon Lescaut, roman d’amour
et d’aventure, qui annonce déjà la sensibilité romantique du siècle suivant. Ce roman raconte
la passion malheureuse de Des Grieux, jeune chevalier, et de Manon Lescaut, jeune fille
séduisante mais légère. Le passage intitulé « La mort et l’enterrement de Manon » se situe à la
fin du roman : exilés en Louisiane, les deux amants fuient dans le désert, où Manon meurt
d’épuisement. Des Grieux raconte ici sa douleur et l’ensevelissement de celle qu’il aime.
I. Le texte dans son contexte
Manon Lescaut appartient au roman romanesque du XVIIIᵉ siècle, à mi-chemin entre le roman
d’aventure et le roman psychologique.
L’extrait marque le dénouement tragique du récit : après de multiples fautes et épreuves,
Manon meurt et Des Grieux, anéanti, l’enterre lui-même.
Ce passage clôt le roman en insistant sur la dimension pathétique et morale : la passion
excessive conduit à la ruine et à la souffrance.
II. Les éléments paratextuels
Les indices extérieurs au texte (titre, auteur, date, résumé, illustration) orientent le lecteur :
Résumé en haut de la page : Présente la situation des personnages avant le passage pour
faciliter la compréhension.
Le titre, La mort et l’enterrement de Manon, annonce d’emblée une scène tragique et
solennelle, prépare le lecteur à un récit douloureux.
Le nom de l’auteur, Prévost, rappelle qu’il s’agit d’un moraliste du XVIIIᵉ siècle, soucieux
d’émouvoir pour instruire, connu pour ses romans d’amour et d’aventure.
La date (1731) marque une transition entre le classicisme et le romantisme : la raison y côtoie
la sensibilité.
Texte disposé en paragraphes numérotés : Aide à suivre la progression de la scène : la
mort, la préparation de la fosse, l’ensevelissement.
L’illustration en bas de page montre Des Grieux pleurant auprès du corps de Manon,
renforçant la charge émotive, accentue la dimension pathétique du texte.
Ces éléments préparent le lecteur à un récit pathétique d’amour et de désespoir.
III. Les marques d’énonciation
Le texte est raconté à la première personne : Des Grieux s’exprime directement, comme dans
une confession.
Les pronoms personnels (« je », « ma chère Manon ») et les adjectifs possessifs («mon cœur»,
« mes mains ») traduisent la profondeur du lien affectif.
Les verbes au passé (« je demeurai », « je pris », « je me couchai ») inscrivent le récit dans la
mémoire et donnent une tonalité nostalgique.
Enfin, les exclamations et interjections (« Hélas ! », « Enfin, mes forces s’affaiblirent… »)
traduisent l’émotion vive du narrateur.
Ces marques d’énonciation créent un effet d’authenticité : le lecteur a l’impression d’assister à
une confession d’amour et de douleur réelle.
IV. Les éléments paralinguistiques
Les signes de ponctuation et la structure des phrases participent à l’expression des
sentiments :
Les phrases longues et entrecoupées de virgules rendent compte du souffle coupé et du
désespoir de Des Grieux.
Les points d’exclamation et de suspension traduisent la voix tremblante et émotive du héros.
Le présent de narration (« je me couche », « j’invoquai le secours du Ciel ») rend la scène
vivante et dramatique.
La forme du texte reproduit les mouvements de l’âme : sanglots, prières, épuisement. Le
langage devient le reflet de la souffrance.
1) L’hyperbole
Définition : Exagération pour exprimer une émotion intense.
Exemples fréquents dans l’extrait : « Je versai une infinité de larmes » « Ma douleur était sans
bornes »
Effet : Montre l’excès de la souffrance de Des Grieux, son désespoir total.
2) L’énumération
Définition : Accumulation de mots ou expressions.
Exemple : « Je pleurais, je criais, je gémissais… »
Effet : Rythme haletant, témoigne de l’agitation émotionnelle du narrateur.
3) Les adjectifs affectifs
Définition : Adjectifs à forte charge émotionnelle.
Exemples : « malheureuse », « chère », « infortunée », « misérable »
Effet : Renforce le pathétique (faire naître la pitié chez le lecteur).
4) La métaphore
Définition : Comparaison implicite.
Exemple possible dans ce passage : « Ma vie s’éteignait avec la sienne »
La vie est présentée comme une flamme qui s’éteint.
Effet : Montre l’union spirituelle des deux amants.
5) L’antithèse
Définition : Opposition entre deux idées.
Exemple :
La vie / la mort
L’amour / le désespoir
La passion / la punition
Effet : Montre le conflit entre sentiment intime et réalité sociale.
7) L’anaphore
Définition : Reprise d’un même mot ou d’une même idée.
Exemple :« Je l’aimais… je l’aimais plus que tout. »
Effet : Insistance sur l’intensité du sentiment.
8) Le champ lexical
Dans le passage dominent :
Le champ lexical de la mort : tombe, désert, silence, froid, poussière…
Le champ lexical de la douleur : larmes, souffrance, peine, désespoir…
Effet :Installent une atmosphère funèbre et tragique.
V. Portée, intérêt et leçon du texte
a) Portée humaine et morale
Prévost montre que l’amour véritable, quand il devient passion aveugle, conduit à la perte.
Des Grieux aime d’un amour pur mais sans mesure, et cette intensité finit par le détruire. Le
texte enseigne donc la nécessité de maîtriser les passions et de garder la raison.
b) Portée littéraire
Ce passage est d’un grand intérêt littéraire : il unit les qualités du style classique (clarté, ordre)
à la sensibilité du romantisme naissant (émotion, solitude, nature, désespoir). Des Grieux
devient un héros préromantique, dominé par le sentiment et le destin.
c) Leçon universelle
L’amour absolu, bien qu’il soit une force sublime, peut mener à la souffrance et à la mort.
Mais à travers la douleur, Des Grieux atteint une forme de noblesse morale : la fidélité et le
dévouement jusqu’au bout. En ce sens, Manon Lescaut est à la fois une tragédie du cœur et
une méditation sur la condition humaine : aimer, c’est accepter de souffrir.
Conclusion
Dans ce passage bouleversant de Manon Lescaut, Prévost met en scène la douleur sincère
d’un homme dévasté par la mort de son amour. Grâce à une écriture pathétique, rythmée et
profondément humaine, le lecteur partage les derniers instants de Des Grieux auprès de
Manon. Entre témoignage moral et lyrisme préromantique, ce texte nous invite à réfléchir sur
la fragilité du bonheur et sur la puissance destructrice des passions. C’est une page inoubliable
de la littérature française, où la raison du siècle des Lumières s’incline devant la voix du
cœur.