1
révèle aléatoire : comme on ne peut rien savoir de précis ou de substantiel,
la diversification des investissements devient suprêmement importante.
Le caractère indéfini de la finance peut se révéler bizarre. Songez à ce
qui se passe quand des patrons qui ont connu la réussite cèdent leur
entreprise. Que font-ils de cet argent ? Dans un monde financiarisé, cela se
déroule comme suit :
— Les fondateurs ne savent qu’en faire et ils le confient à une grande
banque.
— Les banquiers ne savent qu’en faire, ils diversifient en répartissant ces
capitaux dans un portefeuille d’investisseurs institutionnels.
— Les investisseurs institutionnels ne savent que faire des capitaux gérés
et les diversifient en amassant un portefeuille de titres.
— Les entreprises concernées s’efforcent de pousser le cours de leur
action à la hausse pour générer de nouvelles sources de liquidités. Ensuite,
elles distribuent des dividendes ou se lancent dans des opérations de rachats
de leurs propres titres, et le cycle se répète.
Personne au sein de la chaîne, à aucun moment, ne sait que faire de cet
argent dans l’économie réelle. Mais en réalité, dans un monde indéfini, les
acteurs préfèrent se réserver une optionalité illimitée ; l’argent est plus
précieux que tout ce que l’on pourrait en faire. Ce n’est que dans un avenir
défini que l’argent est un moyen tendu vers une fin, et non une fin en soi.
Politique indéfinie
Les politiques ont toujours dû officiellement rendre des comptes au
moment des élections, mais aujourd’hui ils se règlent sur ce que pense
l’opinion, à chaque instant. Les sondages modernes leur permettent de
tailler leur image très exactement en fonction d’une opinion publique
préexistante, et pour l’essentiel c’est ce qu’ils font. Les prédictions
électorales d’un Nate Silver sont d’une remarquable exactitude, mais
l’attention qu’elles suscitent tous les quatre ans est encore plus
remarquable . Nous sommes désormais plus fascinés par les prédictions
statistiques de ce que penseront les États-Unis dans quelques semaines que
par les prédictions visionnaires de ce à quoi ce pays ressemblera dans dix
ou vingt ans.
Et cela ne concerne pas que le processus électoral – le gouvernement
2
présente maintenant lui aussi un caractère indéfini. L’État a longtemps été
capable d’articuler des solutions complexes à des problèmes comme
l’armement nucléaire et l’exploration lunaire. Mais à l’heure actuelle, après
quarante années d’une lente glissade dans l’indéfini, l’État se borne surtout
à fournir des assurances. Nos solutions aux grands problèmes s’appellent
Medicare, Sécurité sociale, à quoi s’ajoute une panoplie vertigineuse
d’autres programmes de transferts sociaux. Il n’est pas surprenant que tous
les ans, depuis 1975, les dépenses sociales aient éclipsé les dépenses
discrétionnaires. Pour accroître les dépenses discrétionnaires, nous aurions
besoin de plans bien définis destinés à résoudre des problèmes spécifiques.
Mais si l’on en croit la logique indéfinie des dépenses sociales, nous
pourrions améliorer la vie des gens rien qu’en leur envoyant plus de
chèques d’allocations.
Philosophie de l’indéfini
On constate ce virage vers une attitude indéfinie non seulement dans la
politique, mais aussi chez les philosophes politiques dont les idées forment
le soubassement des courants de gauche et de droite.
La philosophie de l’ancien monde était pessimiste : Platon, Aristote,
Épicure et Lucrèce acceptaient tous de strictes limites au potentiel humain.
La seule question était de savoir comment affronter au mieux notre destin
tragique. Les philosophes modernes, eux, ont été presque tous optimistes.
De Herbert Spencer à droite, Hegel au centre jusqu’à Marx à gauche, le
XIX siècle partageait une croyance dans le progrès. (Souvenez-vous du
panégyrique de Marx et Engels aux triomphes technologiques du
capitalisme, cité plus haut.) Ces penseurs attendaient des progrès matériels
qu’ils transforment et améliorent fondamentalement la vie humaine : ils
étaient résolument optimistes.
À la fin du XX siècle, ce sont les philosophies de l’indéfini qui se sont
mises en évidence. Les deux penseurs politiques dominants, John Rawls et
Robert Nozick , sont généralement perçus comme franchement opposés :
du côté de la gauche égalitaire, Rawls se souciait des questions d’équité et
de distribution ; du côté de la droite libertarienne, Nozick se concentrait sur
la maximisation de la liberté individuelle. Tous deux croyaient que les
individus pouvaient s’entendre pacifiquement, ce qui, à l’inverse des
3
anciens, faisaient donc d’eux des optimistes. Mais à l’inverse de Herbert
Spencer ou Karl Marx, Rawls et Nozick étaient des optimistes indéfinis : ils
n’entretenaient aucune vision spécifique de l’avenir.
Leur indéfinition revêtait différentes formes. Rawls entame son ouvrage,
la Théorie de la justice par la fameuse parabole du « voile d’ignorance » :
un raisonnement politique équitable est réputé impossible pour quiconque
connaît le monde tel qu’il existe concrètement. Au lieu d’essayer de
changer notre monde actuel, composé d’individus uniques et de
technologies bien réelles, Rawls imaginait une société « intrinsèquement
stable », offrant beaucoup d’équité mais peu de dynamisme. Nozick
s’opposait au concept de justice « configurationnelle » de Rawls. Pour
Nozick, tous les échanges volontaires doivent pouvoir être autorisés et
aucun schéma social ne serait assez noble pour justifier son maintien par la
coercition. Il n’avait pas plus d’idées concrètes sur la finalité d’une bonne
société que Rawls : l’un et l’autre s’attachaient aux procédures.
Aujourd’hui, nous exagérons les différences entre l’égalitarisme
progressiste de gauche et l’individualisme libertarien, car presque tout le
monde partage l’attitude indéfinie qui leur est commune. En philosophie, en
politique et dans les affaires, débattre sur les procédures est devenu un
moyen de repousser indéfiniment tout projet concret d’un avenir meilleur.
Une vie indéfinie
Nos ancêtres ont cherché à comprendre et à étendre l’espérance de vie
des êtres humains. Au XVI siècle, les conquistadors ont exploré la jungle de
Floride, à la recherche d’une Fontaine de vie. Francis Bacon écrivait que
« la prolongation de la vie » devait être considérée comme une branche à
part entière de la médecine – et la plus noble. Dans les années 1660, Robert
Boyle plaçait l’extension de la durée de vie (ainsi que « le recouvrement de
la jeunesse ») en tête de sa fameuse liste de souhaits pour une science
future . Que ce soit par l’exploration géographique ou à travers la recherche
en laboratoire, les meilleurs esprits de la Renaissance considéraient la mort
comme une sorte de défaite. (Dans ce combat, certains réfractaires à pareille
défaite ont perdu la vie : Bacon succomba à une pneumonie et périt en 1626
alors qu’il menait une expérience pour savoir s’il réussirait à prolonger la
4
vie d’un poulet en le congelant dans la neige.)
Nous n’avons pas encore découvert les secrets de la vie, mais les
assureurs et les statisticiens du XIX siècle ont su révéler un secret de la mort
qui régit encore toute notre pensée à l’heure actuelle : ils ont découvert
comment réduire la mort à une probabilité mathématique. Les « tables de
vie » nous indiquent quel est notre risque de mourir, pour une année
donnée, ce que les générations précédentes ignoraient. Toutefois, si en
échange nous y avons gagné de meilleurs contrats d’assurance, nous avons
apparemment renoncé à rechercher les secrets de la longévité. Puisque nous
connaissons désormais les fourchettes actuelles d’espérance de vie, elles
nous paraissent naturelles. Aujourd’hui, notre société est tout entière
imprégnée de deux idées jumelles, celles d’une mort à la fois inévitable et
aléatoire.
Entre-temps, les attitudes probabilistes ont fini par façonner tout le
développement de la biologie. En 1928, le scientifique écossais Alexander
Fleming se rendait compte qu’un mystérieux champignon antibactérien