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Analyse Texte Rousseau

Dans la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau explore son bonheur à travers une série de réflexions sur la nature et la contemplation. Il décrit des moments de connexion harmonieuse entre son moi et le paysage, alternant entre activité et repos, et théorise l'expérience du 'sentiment de l'existence' où la sensation prime sur la pensée. Cette œuvre, à la fois autobiographique et philosophique, illustre la quête de paix intérieure de Rousseau face à un monde qu'il perçoit comme instable.

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Analyse Texte Rousseau

Dans la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau explore son bonheur à travers une série de réflexions sur la nature et la contemplation. Il décrit des moments de connexion harmonieuse entre son moi et le paysage, alternant entre activité et repos, et théorise l'expérience du 'sentiment de l'existence' où la sensation prime sur la pensée. Cette œuvre, à la fois autobiographique et philosophique, illustre la quête de paix intérieure de Rousseau face à un monde qu'il perçoit comme instable.

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Analyse linéaire Rousseau Mme Bonnaventure

Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième promenade, 1782

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est une figure majeure des Lumières, philosophe, écrivain,
musicien. Les Rêveries du promeneur solitaire est son dernier ouvrage, resté inachevé à sa mort. Rédigé
entre 1776 et 1778, ce texte autobiographique se présente comme une suite de dix promenades
méditatives où Rousseau, retiré du monde et persuadé d'être victime d'un complot universel, cherche
la paix intérieure dans la contemplation de la nature. La Cinquième promenade est consacrée au séjour
de Rousseau à l'île de Saint-Pierre, sur le lac de Bienne en Suisse, en septembre-octobre 1765. Ce fut,
selon Rousseau lui-même, l'un des moments les plus heureux de son existence. L'extrait proposé décrit
trois moments distincts de la journée : l'après-midi d'activités, la soirée au bord du lac, et la veillée
nocturne. Comment Rousseau construit-il, par l'écriture, l'expérience du bonheur comme fusion
harmonieuse entre le moi et la nature ? Nous étudierons d'abord un portrait en mouvement, se
délectant de l’environnement (§1), puis la rêverie du soir au bord du lac, expérience du « sentiment de
l'existence » (§2), avant d'analyser la sociabilité heureuse de la veillée nocturne (§3).

1er mouvement : un portrait en mouvement en harmonie avec la nature (§1)

Le texte s'ouvre sur une proposition subordonnée circonstancielle de temps qui pose d'emblée une
dépendance heureuse aux conditions naturelles : « Quand le lac agité ne me permettait pas la
navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île en herborisant à droite et à gauche ». La structure
de cette phrase, qui subordonne l'action humaine (« je passais mon après-midi ») à la condition
naturelle (« le lac agité »), établit une relation non conflictuelle entre l'homme et la nature :
l'impossibilité de naviguer n'est pas vécue comme une frustration mais comme l'occasion d'une activité
alternative tout aussi plaisante. Le verbe « permettait » suggère que Rousseau s'en remet
volontairement aux décisions de la nature, acceptant ses contraintes comme des propositions
bienveillantes. Le participe présent « herborisant » désigne cette activité de botaniste amateur que
Rousseau pratiquait passionnément : cueillir et étudier des plantes. Cette activité scientifique est
immédiatement nuancée par l'expression « à droite et à gauche » qui suggère une déambulation sans
but précis, une exploration libre et désintéressée. On observe donc dès cette première phrase l'alliance
caractéristique chez Rousseau entre curiosité scientifique et rêverie poétique, entre observation
méthodique et vagabondage physique et contemplatif.

La phrase se poursuit par une longue extension qui détaille cette activité selon un rythme binaire : «
m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt
sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de
ses rivages ». La structure « tantôt... tantôt » organise l'expérience selon une alternance régulière entre
deux types de stations contemplatives. Le premier terme de l'alternative (« les réduits les plus riants et
les plus solitaires ») désigne des espaces clos, intimes, retirés, qualifiés par deux superlatifs qui créent
une forme d'oxymore : « riants » évoque la gaieté, la luminosité, tandis que « solitaires » suggère
l'isolement, le retrait. Cette apparente contradiction révèle que la solitude n'est pas pour Rousseau
synonyme de tristesse mais au contraire source de joie. L'infinitif de but « pour y rêver à mon aise »
indique que ces lieux fermés sont propices à la méditation intérieure, à la rêverie tournée vers soi. Le
second terme de l'alternative (« sur les terrasses et les tertres ») désigne au contraire des lieux élevés,
ouverts, d'où la vue peut s'étendre au loin. L'infinitif de but qui suit (« pour parcourir des yeux le
superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages ») marque que ces lieux sont propices à la
contemplation extérieure, au regard panoramique. Les deux adjectifs enthousiastes « superbe et
ravissant » traduisent l'admiration esthétique devant le paysage. L'expression technique « coup d'œil »
Analyse linéaire Rousseau Mme Bonnaventure

désigne un panorama, une vue d'ensemble. On observe donc que l'activité de Rousseau alterne
rythmiquement entre mouvement (herboriser) et repos (s'asseoir), entre contemplation intérieure
(rêver) et contemplation extérieure (parcourir des yeux), entre espaces clos et espaces ouverts. Cette
alternance n'est pas aléatoire mais constitue la structure même du bonheur rousseauiste, fondé sur la
variation harmonieuse des activités et des sensations.

La description du paysage se poursuit avec une précision qui révèle l'attention visuelle de Rousseau :
les rivages sont « couronnés d'un côté par des montagnes prochaines et de l'autre élargis en riches et
fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la
bornaient. » La métaphore « couronnés » appliquée aux rivages leur confère une noblesse, une majesté
royale. La structure binaire « d'un côté... de l'autre » organise spatialement la description selon une
symétrie qui n'est pas géométrique mais harmonieuse. D'un côté, des « montagnes prochaines » créent
un premier plan vertical, de l'autre des « plaines » qualifiées par deux adjectifs mélioratifs (« riches et
fertiles ») créent un espace horizontal d'expansion. La proposition relative « dans lesquelles la vue
s'étendait » suggère que le regard peut se déployer librement dans ces plaines avant d'être « borné »
par des « montagnes bleuâtres plus éloignées ». L'adjectif « bleuâtres » évoque l'effet de perspective
atmosphérique bien connu des peintres : les montagnes lointaines prennent une teinte bleutée. Le
verbe « bornaient » pourrait sembler négatif (une limite, une restriction) mais dans ce contexte il est
au contraire positif : la vue trouve son accomplissement naturel dans cette ligne d'horizon
montagneuse qui clôt harmonieusement le paysage. Rousseau construit ainsi un paysage idéalement
composé, avec des plans successifs (montagnes proches / plaines / montagnes lointaines) qui créent
une profondeur visuelle satisfaisante pour l'œil et pour l'esprit. Ce n'est pas un paysage illimité, infini,
qui susciterait peut-être l'angoisse du sublime, mais un paysage « borné », c'est-à-dire achevé, complet,
harmonieux, à l'image du bonheur recherché par Rousseau : un bonheur fini, délimité, suffisant en lui-
même.

2ème mouvement : La rêverie du soir au bord du lac : l'expérience du « sentiment de l'existence » (§2)

Le deuxième paragraphe s'ouvre sur une nouvelle proposition subordonnée circonstancielle de temps
qui marque le passage à un autre moment de la journée : « Quand le soir approchait je descendais des
cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; ».
Cette structure répète celle du paragraphe précédent (« Quand le lac agité... »), créant un effet de
ritualisation : chaque moment de la journée appelle une activité spécifique, avec régularité. Le verbe
« approchait » à l'imparfait marque l'habitude, la répétition quotidienne de ce rituel. Deux verbes
coordonnés (« je descendais », « j'allais ») décrivent un déplacement en deux temps : d'abord un
mouvement descendant (« je descendais des cimes de l'île ») qui fait passer Rousseau des hauteurs
vers le niveau du lac, puis un mouvement horizontal vers un lieu précis (« au bord du lac sur la grève »).
L'adverbe « volontiers » est capital : il marque le plaisir, le caractère délibéré de ce choix. Ce n'est pas
une contrainte mais un désir. L'accumulation des compléments circonstanciels de lieu (« au bord du lac
sur la grève dans quelque asile caché ») crée un effet de précision croissante, de rétrécissement
progressif de l'espace, jusqu'à ce refuge ultime, cet « asile caché » qui évoque une protection, un
secret. Le point-virgule qui clôt cette proposition crée une pause, une suspension qui annonce
l'explication à venir.

Cette explication constitue le cœur théorique du texte : « là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau
fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie
délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. » L'adverbe « là » reprend
le lieu précédemment décrit, créant un effet de focalisation spatiale. Suit alors une phrase d'une
Analyse linéaire Rousseau Mme Bonnaventure

remarquable complexité syntaxique qui mime dans sa structure même le processus psychologique
qu'elle décrit. Deux sujets coordonnés (« le bruit des vagues et l'agitation de l'eau ») sont suivis de
deux participes présents coordonnés (« fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre
agitation ») qui expriment non pas la succession mais la simultanéité : c'est parce que ces stimuli
sensoriels fixent les sens et chassent les pensées qu'ils produisent l'effet décrit par le verbe principal
« plongeaient ». On observe ici un paradoxe fondamental : c'est l'agitation extérieure (« l'agitation de
l'eau ») qui chasse l'agitation intérieure (« toute autre agitation » de l'âme). L'hypallage est subtile :
l'agitation de l'eau est transférée métaphoriquement à l'âme pour mieux marquer que cette agitation-
là sera éliminée. Le verbe « fixant » suggère une monopolisation de l'attention sensorielle, une
concentration qui exclut toute autre stimulation, tandis que « chassant » indique activement
l'expulsion des pensées perturbatrices. Le verbe principal « plongeaient » évoque une immersion
totale, un engloutissement doux dans un état second qualifié de « rêverie délicieuse ». La proposition
relative « où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu » prolonge la description de
cet état en soulignant sa conséquence la plus remarquable : la perte de la conscience du temps. Le
subjonctif plus-que-parfait « sans que je m'en fusse aperçu » marque l'inconscience totale du passage
des heures : Rousseau est si profondément absorbé dans sa rêverie qu'il ne voit pas la nuit tomber.
L'adverbe « souvent » souligne que ce n'est pas un événement exceptionnel mais une expérience
régulière, reproductible.

Rousseau entreprend alors de théoriser ce mécanisme avec une précision quasi scientifique : « Le flux
et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et
mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me
faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. » Cette phrase extrêmement
longue et complexe constitue le sommet philosophique du texte. Le sujet est double (« Le flux et reflux
de cette eau, son bruit ») et doublement qualifié : le bruit est à la fois « continu » (permanent) et «
renflé par intervalles » (variant en intensité, un bruit s’ajoutant à un autre). Cette caractérisation
apparemment contradictoire décrit en réalité très exactement le mouvement régulier mais non
monotone des vagues : un rythme de base constant ponctué de variations périodiques. Le participe
présent « frappant sans relâche mon oreille et mes yeux » indique que deux sens sont simultanément
sollicités (l'ouïe et la vue) de manière ininterrompue. Les deux verbes principaux (« suppléaient », «
suffisaient ») établissent un mécanisme de substitution et de suffisance. Le premier verbe
(« suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi ») est capital : les
mouvements externes (flux et reflux) remplacent, compensent les « mouvements internes » (c'est-à-
dire l'activité mentale, la pensée) que la rêverie « éteignait ». Le verbe « éteignait » suggère une
extinction progressive, comme on éteint une flamme ou une lumière : la conscience réfléchie s'éteint
lentement. Le second verbe (« suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre
la peine de penser ») énonce la formule-clé de la philosophie rousseauiste du bonheur : « sentir avec
plaisir mon existence sans prendre la peine de penser ». Cette expression définit ce que Rousseau
appelle ailleurs le « sentiment de l'existence » : un état où l'on se sent exister sans avoir besoin de
penser, où la conscience est réduite à la pure sensation d'être, dépouillée de tout contenu de pensée.
L'expression « sans prendre la peine de penser » est essentielle : penser est présenté comme une
« peine », un effort pénible, dont on peut se dispenser. Le bonheur naît de cette dispense, de cette
suspension de l'activité cognitive. La stimulation sensorielle régulière (flux et reflux) suffit à maintenir
le sujet dans un état de conscience pure, non réfléchie, qui est paradoxalement vécu comme une
plénitude.

Rousseau nuance alors cette description en admettant l'émergence sporadique de pensées : « De


temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont
la surface des eaux m'offrait l'image : ». Le complément circonstanciel de temps « De temps à autre »
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marque la répétition irrégulière, non systématique. Le verbe « naissait » suggère une apparition
spontanée, organique, non volontaire. Ces réflexions ne sont pas cherchées, elles surgissent d'elles-
mêmes. Et elles sont immédiatement qualifiées de « faible et courte », deux adjectifs qui minimisent
leur importance et leur durée. Le contenu de ces réflexions est d'ordre métaphysique : « l'instabilité
des choses de ce monde ». C'est un thème philosophique classique, celui de la vanitas, de la précarité
de toutes choses terrestres. La proposition relative « dont la surface des eaux m'offrait l'image » établit
un lien analogique entre le spectacle naturel (la surface mouvante de l'eau) et la méditation
philosophique (instabilité du monde). L'eau devient symbole, allégorie. Mais la ponctuation qui clôt la
phrase annonce immédiatement une correction, un démenti.

En effet, Rousseau précise aussitôt : « mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans
l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne
laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais
m'arracher de là sans effort. » Cette phrase, longue et complexe, mime syntaxiquement l'état qu'elle
décrit : un flux continu, une continuité hypnotique dont il est difficile de s'extraire. L'adversatif « mais
bientôt » marque le retour rapide à l'état de rêverie après ces brèves intrusions de la pensée réfléchie.
Le verbe « s'effaçaient » suggère une disparition progressive, un estompement. Ces pensées sont
qualifiées d'« impressions légères », soulignant leur superficialité, leur manque de prise sur la
conscience. Elles se dissolvent « dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait ». Cette
expression est cruciale : elle contient un oxymore apparent (« uniformité » / « mouvement ») qui décrit
le paradoxe du flux et reflux, mouvement régulier mais toujours identique. L'image du bercement («
qui me berçait ») est maternelle, régressive : Rousseau est bercé par la nature comme un enfant par sa
mère. La proposition relative qui suit (« et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de
m'attacher ») insiste sur la passivité totale du sujet : l'expression « sans aucun concours actif de mon
âme » souligne qu'aucun effort volontaire n'est nécessaire, et pourtant, par une litote (« ne laissait pas
de », c'est-à-dire « ne cessait pas de »), Rousseau affirme être intensément « attaché » à cet état. La
proposition subordonnée consécutive qui conclut la phrase (« au point qu'appelé par l'heure et par le
signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort ») exprime le degré extrême de cet
attachement. Lorsque l'heure du retour sonne (« l'heure et le signal convenu » marquent l'intervention
du temps social, objectif, par opposition au temps subjectif, aboli, de la rêverie), Rousseau ne peut s'en
« arracher » (le verbe pronominal suggère la violence de la séparation) « sans effort ». Il y a donc une
inertie heureuse, une résistance du corps et de l'âme à quitter cet état de béatitude passive.

3ème mouvement : La sociabilité heureuse de la veillée nocturne (§3)

Le troisième et dernier paragraphe marque un nouveau changement de rythme et de tonalité : « Après


le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de
promenade sur la terrasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. » Un complément circonstanciel
de temps et une proposition subordonnée circonstancielle ayant la même fonction (« Après le
souper », « quand la soirée était belle ») introduisent ce dernier moment de la journée. On passe de
la solitude contemplative du paragraphe précédent à une sociabilité collective marquée par le pronom
« nous » et l'expression redondante « tous ensemble ». Rousseau, qui vivait retiré à l'île de Saint-Pierre,
partageait ses soirées avec les habitants de l'île. L'adverbe « encore » suggère que cette promenade
vient s'ajouter à celles déjà accomplies dans la journée, créant un effet d'abondance heureuse.
L'expression « quelque tour de promenade » évoque un parcours circulaire, sans but précis, purement
récréatif. L'infinitif de but « pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur » indique que cette promenade
n'a d'autre finalité que de jouir de la douceur nocturne : « respirer » est ici employé dans son sens le
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plus simple et le plus vital. L'énumération « l'air du lac et la fraîcheur » évoque une atmosphère
apaisante, rafraîchissante après la chaleur du jour.

La description se poursuit par une série de propositions juxtaposées qui énumèrent les activités simples
de cette veillée : « On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait on chantait quelque vieille
chanson qui valait bien le tortillage moderne, ». Le passage au pronom impersonnel « on » généralise
l'expérience et lui confère un caractère collectif, anonyme, presque rituel. La série de verbes à
l'imparfait d'habitude (« se reposait », « riait », « causait », « chantait ») crée un effet d'accumulation
qui suggère l'abondance des plaisirs partagés. Ces verbes dessinent une gradation de la passivité (« se
reposait ») à l'activité sociale (« riait », « causait », « chantait »). Le lieu (« dans le pavillon ») désigne
une petite construction dans un jardin, un espace de sociabilité modeste. L'expression « quelque vieille
chanson » introduit un élément polémique : l'adjectif « vieille » est ici positif, renvoyant à la tradition,
à l'authenticité populaire. La proposition relative qui suit (« qui valait bien le tortillage moderne »)
exprime une critique acerbe de la musique contemporaine : le substantif péjoratif « tortillage » suggère
la complication artificielle, le maniérisme inutile, la sophistication corrompue de la musique savante
moderne. Rousseau oppose ainsi la simplicité authentique des chansons traditionnelles à l'artificialité
de la musique à la mode. Cette remarque polémique, apparemment anecdotique, révèle en réalité
toute la philosophie rousseauiste : le bonheur se trouve dans le retour aux plaisirs simples, naturels,
non corrompus par la civilisation.

La phrase conclusive du texte achève ce tableau idyllique : « et enfin l'on s'allait coucher content de sa
journée et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain. » La conjonction de coordination « et »,
suivie de l’adverbe temporel « enfin », marque la clôture de la séquence temporelle quotidienne. Le
verbe « s'allait coucher », avec son imparfait d'habitude, souligne la régularité rituelle de cette vie.
Mais c'est surtout les deux participes présents en apposition (« content de sa journée et n'en désirant
qu'une semblable pour le lendemain ») qui importent : ils définissent l'état d'esprit au moment du
coucher. L'adjectif « content » exprime une satisfaction simple, sans excès, sans emphase : c'est le
contentement, non l'enthousiasme ou l'exaltation. Le possessif « sa journée » marque l'appropriation
heureuse du temps vécu : cette journée appartient pleinement au sujet qui l'a vécue. La restriction
« ne... qu’» souligne que le sujet ne désire rien d'autre, rien de plus, rien de différent : juste la
reconduction à l'identique de cette journée parfaite. C'est l'inverse exact de la condition habituelle de
l'homme moderne, toujours insatisfait du présent, toujours en quête d'autre chose, projetant son désir
vers un futur fantasmé ou regrettant un passé idéalisé. Ici, au contraire, le bonheur se définit comme
plénitude du présent et désir de sa simple répétition. Il n'y a ni nostalgie (regret du passé) ni attente
anxieuse (projection vers un futur meilleur) : juste la satisfaction du présent et le souhait tranquille de
sa reconduction. Cette formule finale résume toute la philosophie du bonheur développée dans le
texte : un bonheur fondé non sur l'accumulation, la nouveauté, le changement, mais sur la répétition
heureuse du même, sur le contentement de ce qui est.

Ce texte de Rousseau construit, par l'écriture même, une expérience du bonheur comme harmonie
entre l'homme et la nature, entre activité et passivité, entre solitude et sociabilité. Les trois moments
de la journée (après-midi, soir, nuit) correspondent à trois formes de relation à soi et au monde :
l'herborisation allie activité scientifique et contemplation esthétique dans une alternance rythmée
entre mouvement et repos, entre regard intérieur et regard extérieur ; la rêverie au bord du lac
constitue une expérience quasi mystique du « sentiment de l'existence », état où la stimulation
Analyse linéaire Rousseau Mme Bonnaventure

sensorielle régulière remplace l'activité mentale et permet d'accéder à une conscience pure de soi ; la
veillée collective illustre une sociabilité simple et naturelle, fondée sur des plaisirs élémentaires non
corrompus par la civilisation. La syntaxe même du texte, avec ses phrases amples qui miment le flux et
reflux de l'eau, avec ses rythmes berçants, reproduit les états de conscience décrits. Le bonheur est
défini comme suspension du désir, contentement du présent, et souhait de sa simple répétition :
formule radicalement opposée à la condition de l'homme moderne. On retrouvera la même idée dans
un passage de Sido, de Colette, dans lequel elle explique le bonheur qu’elle avait, lorsque, enfant, elle
demandait à sa mère de se lever très tôt dans la nuit afin de voir le soleil se lever. Pour Colette, il
s’agissait également d’un plaisir simple et renouvelé.

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