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Rifff

La campagne du Rif en 1925-1926 a été marquée par une insurrection rifaine menaçant le Maroc du Nord, incitant la France à envoyer des renforts militaires sous le commandement du maréchal Pétain. Des efforts ont été faits pour établir une coopération militaire entre la France et l'Espagne, visant à restaurer la paix dans la région. Les opérations militaires combinées ont été planifiées pour contrer la menace d'Abd-el-Krim et assurer la sécurité des territoires marocains et algériens.

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La campagne du Rif en 1925-1926 a été marquée par une insurrection rifaine menaçant le Maroc du Nord, incitant la France à envoyer des renforts militaires sous le commandement du maréchal Pétain. Des efforts ont été faits pour établir une coopération militaire entre la France et l'Espagne, visant à restaurer la paix dans la région. Les opérations militaires combinées ont été planifiées pour contrer la menace d'Abd-el-Krim et assurer la sécurité des territoires marocains et algériens.

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CAMPAGNE DU RIF

1925-1926
OFFICIERS ESPAGNOLS ET FRANÇAIS AU MAROC

JUILLET 1925. L'AIDE DÉCISIVE DE LA MÉTROPOLE.

En 1925 tout le Maroc du Nord flambait... Personne chez


nous n'a oublié, en effet, l'insurrection, faisant alors tache
d'huile, du roghi rifïain et sa menace, au début de l'été, sur
Fez et Taza.
Le 9 juin, le ministre de la Guerre, Painlevé, accompagné
du général Jacquemot, chef de son cabinet, prend l'avion
Toulouse-Rabat, et débarque le même jour. Le lendemain,
il apparaît sur le front des troupes ; son geste indique clai-
rement à l'Afrique du Nord que la France est avec toutes ses
forces derrière le Maroc.
Le 12 juillet, arrive à Paris par avion un rapport remar-
quable du général Daugan, commandant le front nord,
demandant en renfort à peu près le double des effectifs dont
il dispose. Le maréchal Lyautey le transmet, l'appuyant de
toute son autorité, et demande que les renforts lui soient
envoyés en unités constituées. Le 13, « le président du Conseil
demande au maréchal Pétain de prendre en main, pour sa
direction générale, l'affaire du Maroc. Le maréchal fait
observer qu'il n'a jamais dirigé d'opérations coloniales et que,
d'autre part, son âge l'autorise à réserver son acceptation.
M. Painlevé insiste, faisant ressortir la gravité du danger
et la confiance absolue, certaine, que tous feront au comman-
dant en chef des armées françaises victorieuses de la Grande
CAMPAGNE DU RIF. 305
Guerre : le maréchal répond qu'il ne lui appartient plus dès
lors de, peser les risques de l'entreprise et qu'il est à la dispo-
sition du gouvernement (1) ». Le lendemain, une conférence
de l'État-major de l'armée réunit le maréchal Pétain, le
général Debeney, chef d'état-major général de l'armée, ses
deux sous-chefs, les généraux Ragueneau et de Granrut, et le
général Naulin, qui vient d'être nommé commandant supérieur
des troupes du Maroc ; il y est décidé que « deux divisions de
l'armée du Rhin, la division marocaine et la 11 e division, for-
meront un 19 e corps d'armée de marche qui devra être réuni
vers le début d'août autour d'Oudjda, aux ordres du général
Boichut (2) ». Le même jour, le ministre approuve et donne
les ordres d'exécution.
Le 16 juillet, le président du Conseil prie le maréchal
Pétain d'aller au plus tôt à Rabat conférer avec le résident
général. Le maréchal Lyautey répond télégraphiquement le
jour même : « Nul n'est mieux qualifié pour apprécier la
situation et les mesures à prendre que le maréchal Pétain
avec qui je suis en si entière confiance et dont la seule venue
ici produira déjà sur les troupes et sur les indigènes la plus
salutaire impression. » Le maréchal Pétain donc, avisé le 16
à Paris, traduit le « au plus tôt » du ministre par son départ
en avion de Toulouse, le 17 au matin. Il arrive le même soir
à Rabat (3). Le 19 juillet, le maréchal envoie à Paris, télé-
graphiquement, son premier compte rendu ; il est le soir
à Taza, pour y reconnaître la situation. Le 22, il complète
et précise ses demandes et établit un plan d'ensemble et
d'organisation concernant les troupes et le matériel. Le général
Georges est envoyé à Paris pour en indiquer les grandes lignes.
Le maréchal quitte Taza le 27 et, le 28, il se rend à Ceuta
et Tétouan où il reçoit l'accueil le plus chaleureux du général
Primo de Rivera, à la fois chef du gouvernement de Madrid
et haut commissaire au Maroc.
C'était ainsi, et sans aucun délai, jeter, par des contacts
personnels entre les plus hautes autorités militaires, les
(1) Voyez l'excellent ouvrage du lieutenant-colonel Laure, la Victoire franco-
espagnole dans le Rif (Pion, éd.).
(2) Lieutenant-colonel Laure. Op. cit. Le maréchal me fera connaître plus tard
que cette désignation personnelle a été proposée par lui.
(3) Le maréchal a avec lui, à sa disposition personnelle, le général Georges
et le général Paquin, chef d'état-major du général Naulin.
TOME XLI. — 1937. 20
306 REVUE DES D E U X MONDES.

bases efficaces d'une véritable alliance militaire voulue par


nos deux pays.
Avant de passer aux grandes opérations déjà envisagées,
la France avait, en effet, tenu à faire une tentative généreuse
pour rétablir la paix. Déjà, dès le 11 juillet, ses délégués
viennent de signer un « accord relatif aux propositions
conjointes à faire aux tribus riffaines et djebala déclarant :

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BEVUE DES DEUX MONDES

LE HIF ET LE NORD Dtî MAROC

1° que quelques-uns des émissaires espagnols et français,


désignés par les deux gouvernements, seront envoyés dans la
région de Melilla pour faire parvenir ces propositions à Abd-el-
Krim... 2° La France et l'Espagne s'engagent à ne continuer
que conjointement leurs négociations avec les tribus, à ne
conclure avec celles-ci aucun accord séparé et à poursuivre
ensemble l'action militaire indispensable pour arriver à la
paix. 3° La coopération des forces navales sera envisagée, en
particulier, pour un débarquement dans la baie d'Alhucemas,
déjà décidé en principe par le gouvernement espagnol », etc.
Quelques jours plus tard, dès le 27 juillet, sitôt après son
CAMPAGNE DU RIF. 307

étude sur place de la situation à Fez et ses reconnaissances


personnelles dans la région de Taza, notre grand chef militaire
« rêvait d'un plan plus efficace, pour lequel il voulait étudier
concurremment les possibilités des troupes espagnoles et des
troupes françaises ».
Ce plan, c'était une manœuvre décisive à droite, par les
vallées du nord de Taza et celles de Kert, à effectuer par les
Franco-Espagnols. C'est cette conception du début ancrée
vite dans l'esprit du maréchal qui le poussa, le 28, vers Primo
de Rivera pour la faire admettre par lui, puis en discuter les
modalités tout en assurant îa collaboration de nos deux flottes
dans la baie d'Alhucemas pour cette opération préliminaire
d'Adir à laquelle tenait essentiellement Primo de Rivera.
Il ne saurait être ensuite question ici, dans cette courte
étude, de rééditer l'exposé si complet du lieutenant-colonel
Laure sur le déroulement ultérieur de ce plan, d'abord à Paris,
au cours de conférences avec le ministre de la Guerre, au
début d'août, qui l'approuve, puis sur le terrain des opé-
rations combinées des deux flottes et des deux armées alliées
de la mi-août à la fin d'octobre.
Il aura suffi d'établir que la conception, la volonté du
maréchal Pétain et son entente personnelle avec les cliefs de
Varmée alliée auront contribué pour une très large part à la
mise hors de cause presque totale, dès la fin de 1925, de
celui qui fut si longtemps le plus dangereux des « roghis »
du Maroc.

AU XIX e CORPS DE MARCHE

Tandis que, au cours du printemps et de l'été 1925, ccv;


graves événements militaires se déroulaient au Maroc, l'Algérie
commença à sentir passer sur elle le « vent du boulet ». Les
indices, certains, abondaient.
J'exerçais alors, depuis près de deux ans, à Alger, le
commandement de ce magnifique 19 e corps d'armée que
m'avait confié le ministre de la Guerre, M. Maginot (1).

(1) Dès mon arrivée sur le sol de cette Algérie, à laquelle, déjà comme lieute-
nant, je m'étais si profondément attaché, j'avais adressé au maréchal Lyautey une
lettre personnelle, l'assurant, en cas de besoin, de tout mon dévouement et de
celui d» mes soldats.
308 REVUE DES DEUX MONDES.

Je ne fus donc nullement surpris quand, le 12 juillet,


rencontrant en Kabylie, où je passais une inspection, le nou-
veau gouverneur général de l'Algérie, M. Viollette, il m'en-
gagea à ne pas tarder à rentrer à Alger « en raison, me dit-il,
d*événements possibles ».
J ' y étais le lendemain, et reçus un télégramme du ministre
de la Guerre : on constituait, pour des opérations au Maroc,
un 19 e corps « de marche », composé de la 11 e division et de
la division marocaine. Je devais en prendre le commandement
sans retard.
Fidèle à mes habitudes de guerre, je partirais donc pour
POue'st le même soir, et bien que mes troupes, — à venir,—
fussent encore en mer ou même en chemin de fer. ,
Mais, après-demain, c'est le 14 juillet. Je tiens absolument
à passer moi-même la revue de mes belles troupes d'Afrique.
Que penserait, autrement, l'opinion ? Que diraient et les
émissaires d'Abd-el-Krim et les malveillants de toutes races
qui guettent nos fautes ou nos craintes ? Dans les cafés
maures de la Kasbah, je sais qu'on répand déjà le bruit de
défaites des « Roumis » au Maroc, d'une Algérie vide de
soldats : on a vu, en effet, depuis trois mois, de si nombreux
trains de troupes et de matériel partir vers le Maghreb.
Or, comme j'ai tenu, — et réussi, — à rassembler, pour
la revue, cinq cents hommes de plus que l'an dernier, j'entends
les montrer. Il ne faut pas que le chef du 19 e corps parte
au Maroc par alerte. La parade sur le champ de manœuvre
de Mustapha, alors en pleine ville, fut d'ailleurs des plus
brillantes.
Le soir du 14, les autorités d'Alger et quelques amis
fidèles m'accompagnent à la gare. Le lendemain matin 15,
du wagon je revois les paysages familiers du Tell oranais.
A Oudjda, où je passe ma première revue, des Algériens
font suivre mon nom de : « Vive l'Algérie ! » C'est que, en
voisins intéressés, ils comprennent (1). Les réfugiés de Taza,
(1) Je trouve cependant dans mes notes : « 15 juillet. — Ici, à Oudjda, on ne
s'inquiète pas trop, du moins dans les journaux. On y est moins frappé que dans
ceux de France. Les autocars continuent à circuler sur la grande route impériale
Oudjda-Taza-Fez. Les dissidents arrivent parfois jusqu'à 8, 10 kilomètres de cette
route, me dit-on, mais cela ne ferait rien. On semble admettre qu'ils n'osent ras
y venir... Une confirmation ainsi, sur le vif, de ce que j'ai toujours pensé de la
route en pays neuf : elle est plus qu'un moyen, une arme... •
CAMPAGNE DU RIF. 309

enfants, femmes (certaines, m'affirmera-t-on, « en peignoir »),


avaient été évacués brusquement sur Oudjda, par alerte, dans
la nuit du 3 au 4 juillet, tandis que le maréchal Lyautey, y
sauvant la situation par un acte énergique, en prescrivait la
défense par les hommes. Si donc on m'acclame, c'est parce
qu'on attend derrière moi les renforts. Or, à ce point de vue,
je suis là, eneore seul, en pointe d'avant-garde.
Le 16 juillet, je rentre de Guercif, sur la Moulouya, et
de l'Oued-Za. Je m'arrête, à Taourirt, chez le contrôleur,
— civil, — Gabrielli, un ancien officier « sachant », à fond,
le Maroc. Il fait constamment des navettes, pour des
« palabres », entre Ajdir, où réside Abd-el-Krim, et Taourirt,
et il peut me donner ainsi les renseignements les plus inté-
ressants.
Je reçois mon ordre de mission : j ' a i d'abord à « couvrir
l'Algérie ». Cet ordre de l'État-major général me paraît
remarquablement conçu. Rien n'y manque, en effet, comme
précision, concision, prévision. Ni la mission générale du
19 e corps de marche, ni ma subordination, — indispensable,
— au commandant supérieur des troupes du Maroc, ni la
plus sage des mesures : l'attribution, initialement (1), d'une
base de ravitaillement et d'évacuation particulière au 19 e corps
d'armée, à Oudjda.

« IDÉE DE MANŒUVRE » PAR LA DROITE

La mission de « couvrir l'Algérie » semble me dicter, autant


bien entendu que mes chefs le décideront, l'idée de manœuvre
initiale : appuyer ma droite à la mer d'abord, aux Espagnols
ensuite.
Le centre de gravité de mon action ayant ainsi à mon avis
de grandes chances d'être appliqué à droite, il est essentiel
(1) J'aurai cependant à regretter plus tard, pour mes troupes, cette mention
e initialement ». Les Services du Maroc eussent dû, au cours des opérations la
transformer en « définitivement ». En dépit de toutes les « entorses » adminis-
tratives, il m'eût fallu là, en effet, une « voie sacrée », — comme à Verdun, bien
à moi, doublant l'incertaine, — et dangereuse, — petite voie de 60 centimètres
Fez-Oudjda, avec pour certaines de leurs ressources, comme arrière-pays, l'Algérie
et même la Tunisie. Je « fais la guerre », c'est ma seule raison d'être ici ; alors, deux
objectifs priment tout : la réussite,, avant tout, et la sauvegarde du soldat.'Puis-
qu'on a renoncé aux « petits paquets» pour les troupes, le corollaire était de le'
faire pour les t petits moyens • de l'arrière.
310 REVUE DES DEUX MONDES.

que je fasse, le plus tôt possible, des reconnaissances de ce


côté.
Je vais donc d'abord à Camp Berteaux et au nord, et
rentre à Oudjda. Pas plus qu'au milieu de juin (1), quand,
autorisé par le Maroc et avec le souci déjà de la couverture
éventuelle de l'Algérie, j'avais parcouru le massif marocain
des Beni-Snassen, je ne recueille dans la région aucun indice
ni indication d'hostilité : calme, au moins apparent, partout.
À Oran, où je suis le 17, pour assister au débarquement
des deux magnifiques divisions du Rhin qui constituent le
19e corps de marche, j'apprends que le maréchal Pétain vient
de débarquer d'avion au Maroc. Déjà le même geste, le mois
précédent, du ministre de la Guerre, Painlevé, avait fait tres-
saillir de confiance toute l'Afrique du Nord.
C'était en effet une bonne partie de la France en armes,
avec son ministre, son chef de guerre et ses cadres, apportant
au haut commissaire, au maréchal Lyautey, le créateur, puis
le sauveur du Maroc, l'aide décisive pour la victoire.
C'est à la date du 12 août que le ministre de la Guerre fait
connaître, à Paris, au maréchal Pétain la décision, prise le
matin, en conseil des ministres, de lui confier la direction des
opérations militaires au Maroc.
Le maréchal, qui, dès le 8 août, avait établi son plan dans
les grandes lignes, le développe en deux notes magistrales
en date du 14 août. La première vise le but et les conditions
des actions à entreprendre pour rétablir la situation sur le
front nord du Maroc. La deuxième définit les grandes lignes
de ce que devrait être la coopération espagnole. Toute notre
campagne de 1925, à nous, les subordonnés, tient dans ces
directives et ces instructions.

MON PREMIER CONTACT AVEC LES ESPAGNOLS

Après cette nécessaire mise en place, le but de cette étude


n'est pas d'exposer la campagne du 19e corps de marche

(1) Lé général de Lamothe, commandant la division d'Oran, si pàrticuliè-


nment averti, par «es longs et appréeiés services au Maroc, des questions politiques
en t«rr« d'Islam, s'était, dès cette époque, et par une louable initiative, constitué
aux limites occidentales de son Commandement, susceptible de devenir * zone de
guerre », un « Service de renseignements ».

/
CAMPAGNE DU RIF. 311

contre les Tsouls (1), les Branès, etc. Disons simplement que
l'on a vu, — dès l'été et surtout à la fin de septembre,et
après le débarquement, réussi et appuyé par les deux flottes,
des Espagnols dans la partie occidentale de la baie d'Alhu-
cémas,—le maréchal Pétain envisager l'autre « coup de poing »
à faire donner non plus tant au nord de Fez que par une
poussée, plus à droite, au contact et avec l'aide de nos
alliés (2).
Cette conception de la manœuvre à faire rentrait donc
absolument, comme il a été vu plus haut, dans mon idée
personnelle découlant de ma mission. Aussi fus-je vérita-
blement heureux de la venue, à ce sujet, en septembre, à mon
poste de commandement de Taza, du maréchal Pétain. Après
m'avoir donné ses directives et ses instructions, mon chef me
fit exposer en détail le plan d'action que j'avais, pour une
exécution éventuelle de ses ordres, déjà préparé tant par des
reconnaissances incessantes de mes officiers d'état-major que
de moi-même.
Tout près d'être ainsi « découplé », je retourne à nouveau,
protégé de temps à autre par des sections de mitrailleuses de
la Légion, sur les terrains d'extrême-droite que je connais
pourtant bien et sous toutes leurs faces. Je me familiarise
avec leur topographie, leurs itinéraires, pour de futures
colonnes...
— En somme, ce sera une offensive en terrain lunaire,
dis-je au maréchal.
— Certainement, m'est-il répondu, et c'est cependant
par là qu'il faut agir.
Un soir, assez loin là-bas, alors que je m'apprête à rentrer,
surgissent du bled deux puissants « double-phaétons » de
reconnaissance. Les généraux San-Jurjo, commandant en
chef le Maroc espagnol et l'armée, Goded, son chef d'état-
major, en descendent : contact confiant et assez vite cordial
des officiers de nos deux pays. San-Jurjo nous conquiert par
sa rondeur sympathique et son esprit de décision. A mes

(1) J'ai reçu du maréchal Lyautey, après la réduction rapide des Tsouls, un
télégramme personnel de félicitations dont j'ai vivement ressenti tout l'honneur.
(2) Le maréchal est entouré du général Georges, son chef d'état-major, du Uetl-
tenant-colonel Laure, etc. Le 4 septembre, il aura en outre à son état-major deux
officiers supérieurs espagnols : M.M. Martinez et Ungria.
312 REVUE DES DEUX MONDES.

demandes et questions répondent, après très rapide réflexion,


les « si, si », les « oui » du grand chef espagnol, qui se tourne
vers son « Éminence grise », Goded.
Plus froid en apparence avec son front, légèrement en
saillie, de « réfléchi », avec son allure très jeune, Goded, au
courant de tout, ensemble et détails, prend quelques notes,
acquiesce, non pas certes toujours, mais le plus souvent.
Et alors, ce sera fait, et vite. Il est bien de notre type, à nous,
comme chef d'un grand État-major, et serait ainsi tout à fait
à sa place, en cette qualité, à l'une de nos armées.
Compliments pour la tenue à la fois correcte et martiale
des gradés et des conducteurs du détachement d'autos
espagnol. Et, dans les derniers rayons, rouge et or, du
soleil couchant, les voitures d'Espagne aux mêmes cou-
leurs (1) s'enfoncent, face au nord, dans le petit désert de
Guerrouaou.
• • • • • • • « • • • • • • •
On se rappelle la suite des événements militaires (2) :
A la fin d'octobre 1925, le 19e corps de marche, gagnant
plus de 70 kilomètres, s'est élevé jusqu'aux seuils du Rif
qu'il tient, au Nador, à Tizi-Ouzli, ces deux brèches taillées
sur les flancs d'un môle de 2 000 mètres, l'Azrou-Akchar (3).
Tout le Haut-Kert est à nous ; nous sommes même parvenus
(1) Elles sont d'ailleurs restées, — souvenir historique, -*• celles de la bannière
de ma petite province d'origine, la Franche-Comté, comme aussi, je crois, celles
de nos Catalans.
(2) C'est délibérément que je me borne à leur exposé et pourtant il vient de
s'en produire un autre et d'importance : remplaçant le maréchal Lyautey, qui
rentre en France, le nouveau résident général, M. Steeg, a débarqué le 21 octobre
à' Casablanca. A peine le haut commissaire est-il arrivé à Rabat « qu'il est saisi
par des émissaires autorisés ou non > d'Abd-el-Krim des propositions de paix
avec la France, mais avec la France seule. « Ma réponse, m'a-t-il dit, fut catégo-
rique, toute ainsi de loyauté à l'égard de l'Espagne. Nous sommes entièrement soli-
daires d'elle et il ne pourra g avoir de paix séparée. » C'était là, en effet, on l'a vu plus
haut, l'accord de base de nos deux pays (protocole de Madrid du 11 juillet 1925).
(3) Par des chemins « muletiers > qui, comme presque toujours au Maroc,
n'en sont pas, — je conduirai là-haut, en octobre, monté sur le cheval d'un spahi
de l'escorte, l'alerte alpin qu'est le maréchal Pétain. Je venais d'y voir, la veille,
à une étape seulement de Taza, en visitant, et sous la lumière d'un Glorious Day
anglais, le camp des légionnaires, un panorama splendide.
Presque à nos pieds, semblant attachée à la montagne par les cordons que sont
les vallées des petits fleuves côtiers (le N'Kor, le Ghis), s'étale la baie bien dessinée
d'Alhucemas avec, à l'ancre, les bateaux de guerre. Au delà, un ruban qui ne
semble pas très large : la mer. En face, là-bas, c'est l'Espagne, et, très haut,
la Sierra Nevada avec ses glaciers de 3 500 mètres.
CAMPAGNE DU RIF. 313
v
un instant, par nos braves cavaliers (1) (brigade de spahis),
sur son cours moyen et au delà ; nous y atteignons le Tleta
d'Aslef (goums algériens).
Mais c'est en vain que le maréchal Pétain a tenté d'y
attirer, par des invites d'alignement, nos camarades espa-
gnols. Peine perdue, ils restent accrochés là, immobiles, à leur
ultime et ancien poste d'Azib de Midar. Et ce fut vraiment
dommage (2).

1926 : « L'ACCORD DE MADRID »


L'OFFENSIVE COMMUNE CONTRE ABD-EL-KRIM

Après des contacts à la fois de sécurité et de courtoisie,


entre les postes des deux nations au cours de l'hiver 1926,
arrive vers la fin de la saison des pluies de printemps
l'instant de l'action, pour en finir avec l'inadmissible (3)
aventure.
Au nom du gouvernement, le maréchal Pétain réglera
les modalités de la campagne commune à Paris, puis à Madrid
avec le président du Conseil espagnol, le général Primo
de Rivera.
Le maréchal Pétain, invité à Madrid par le Roi, au milieu
de décembre, avait accepté, d'accord avec le président du
Conseil, et adressé officieusement, par l'ambassade d'Espagne,
une note sommaire au sujet des opérations de 1926 au Maroc
(à remettre au général Primo de Rivera). Cette note figure
in extenso dans l'ouvrage du lieutenant-colonel Laure ; elle
est la genèse de toute notre campagne franco-espagnole
de 1926 et de l'accord du 6 février mentionné ci-dessous.
(1) Corps de cavalerie du général de Jonchay : brigade de spahis du général
Durand, goumiers d'Algérie du général Descoins.
(2) Il faut savoir l'insistance, certes courtoise et cordiale, mais ferme en même
temps, avec laquelle le maréchal Pétain s'est efforcé d'attirer à lui, à sa droite, et
sur leur propre territoire, des éléments d'appui de l'armée espagnole. Dès le
17 septembre, il envoie au général Primo de Rivera le lieutenant-colonel Laure et
le commandant espagnol Ungria pour lui exposer, « sans restriction aucune », le
plan français. Le lieutenant-colonel Laure ne réussit pas, malgré son ardente
conviction, à décider le président du Directoire. Un peu plus tard, le maréchal
revient à la charge.
(3) J'aurai plus tard, à Strasbourg, l'écho d'abord de l'étonnement narquois
des Allemands devant le long arrêt de leurs « vainqueurs » par dès bandes indir
gènes ; puis, en revanche, celui de la reconquête de notre prestige par notre rapide
et définitif succès de mai 1926.
314 REVUE DES DEUX MONDES.

Le but est l'occupation « du massif des Beni-Ouriaghel,


réduit de la puissance d'Abd-el-Krim ». A cet effet :
« 1° Les Espagnols, débouchant d'Ajdir, marcheront, se
couvrant à l'ouest en direction de Targuist, sur le versant
septentrional du Djebel Hammam;
« 2° Ils soumettront en même temps les Beni-Touzine,
après avoir conquis, par une action préparatoire partant
d'Azib de Midar (1), la région de Souk-el-Tleta d'Azlef, en
vue de prendre possession de la ligne du Kert comme base
de départ ;
« 3° Enfin une troisième attaque, débouchant de Melilla,
sera orientée vers le pays Temsamane.
« Les forces françaises ayant opéré au nord de la fron-
tière politique devront être libérées pour le 1 e r sep-
tembre 1926. »
« Commandement. — Les officiers généraux commandant
respectivement les forces espagnoles et les forces françaises
du Maroc établiront leur programme d'action dans le cadre
du présent accord, et s'entendront entre eux pour en assurer
l'exécution.
« Effectifs. — Pour chacune des deux armées, environ
25 000 combattants.
« Délais. — Les opérations devront pouvoir être commen-
cées : 1° Le 15 avril pour les troupes françaises ;
« 2° Le 1 e r mai pour les troupes espagnoles.
« Le présent accord (2) sera valable dès ratification par
les gouvernements.
•Signé : PÉTAIN.
PRIMO DE RIVERA.

Au Marsc, nous n'allons pas tarder à éprouver les bons


effets de cette haute et double collaboration.
Dès le début de mars (1 er ), je fais connaître aux troupes

(1) Leur porte extrême de notre côté, on l'a vu. Ce sera là enfin, réalisé (mais
en 1926) cet « alignement » sur la rivière du Kert, avec nous, déjà bien installés sur
le Baut-Kert.' Une liaison que nous espériojis en vain déjà en octobre 1925...
(2) « Entre le général Primo de Rivera, marquis de Estella, président du
Conseil du gouvernement de Sa Majesté le Roi d'Espagne, d'une part, et le maré-
chal Pétam, inspecteur général de l'armée française, représentant le gouvernement
de la République française, d'autre part. •
CAMPAGNE DU RIF. 315
que « l'idée d'ensemble » de la manœuvre à réaliser est
d'opérer de l'est vers l'ouest (1), « en liaison avec l'armée
espagnole (2) ».
Je prescris à mes deux commandants de groupements
(de divisions), de Taza et de Fez, les généraux Marty et
Dufieux, la prise des mesures militaires subséquentes et fixe
les dates d'exécution.
Pour l'exécution de l'accord de Madrid, je suggère, le
11 mars, au général San-Jurjo, la réunion à une date aussi
rapprochée que possible d'une conférence à Ouezzan où nous
arrêterions ensemble, dans leurs grandes lignes, les disposi-
tions militaires à prendre.
En effet un délai d'un mois seulement nous sépare de la
date des opérations fixées à nous, Français (15 avril).
La conférence franco-espagnole (3) d'Ouezzan a donc lieu
le 17 mars.
Dans mon état-major, vivant entièrement de notre vie,
je comprends le chef de bataillon espagnol Ungria, ancien
élève de notre École de guerre, à Paris. En échange, j'ai
détaché, depuis le début, au Quartier général du haut-
commandement espagnol, à Melilla, le lieutenant-colonel
Prioux, qui y rendra, à la cause commune et à celle de la
France, les plus signalés services.
Après échange de vues, nous nous entendons, San-Jurjo
et moi, sur les dates et les points principaux suivants :
1° En vue d'éviter tout aléa du côté Beni-Touzine, néces-
sité d'une soudure du front franco-espagnol dès le début de
l'offensive, c'est-à-dire sur le Kert. En dehors de l'utilité
(1) J'entendais, par cette manoeuvre, à mon opinion, classique d'après l'his-
toire de certaines guerres, faciliter, par le débordement de proche en proche des
résistances ennemies au pied des montagnes, le débouché successif des autres
divisions abordant l'ennemi de front et sur les hauteurs.
(2) J'avais toujours espéré, par ce moyen (et cette fois je pouvais enfin le
réaliser), faire l'économie, dans la marche en avant, d'une flanc-garde à*droite,
ce qui me donnait, entre autres avantages, plus de disponibilités pour la manœuvre,
en profondeur, du corps principal d'attaque. Et, par-dessus tout, une économie
de forces, donc de risques et de pertes, sur un flanc exposé.
C'était évidemment le rôle et le devoir de l'armée alliée de les assumer ainsi
dans sa zone, et nous pouvions être assurés qu'elle n'allait pas y manquer I
(3) Les généraux San-Jurjo, Goded ; de notre côté, y assistent le général Georges,
chef d'état-major du maréchal Pétain, le lieutenant-colonel Tt-aure de son état-
major, envoyés là'en mission, moi-même, mon chef d'état-major le colonel Hellé,
les officiers du Service des renseignements, etc.
316 REVUE DES DEUX MONDES.

incontestable de cette mesure pour le bien commun, c'était


mon plus vif désir ainsi réalisé.
2° Pour l'attaque du massif Beni-Ouriaghel, la face nord
est du ressort des Espagnok, débouchant de la zone d'Ajdir,
les faces sud et sud-ouest sont les objectifs des Français ; la
liaison sur la face est deviendra « un point sensible » après
le dépassement de la vallée du N'Kor », etc. A défaut du
« commandement unique » aussi souvent souhaitable qu'irréa-
lisable (ce qui, ici, semblait être le cas), notre entente fut, du
moins, ainsi complète dans la préparation. Elle le restera
jusqu'au bout, grâce à des contacts personnels de plus en
plus cordiaux, dans Xexécution.

LES NÉGOCIATIONS DES DEUX GOUVERNEMENTS


AVEC ABD-EL-KRIM

Le 19 mars, — je passe sur les détails, — je fais connaître


à mes deux commandants de groupement (Taza, Fez) mes
instructions.
Au moment où est mis ainsi par nous le sceau à la prépa-
ration tactique des opérations, je reçois de la résidence géné-
rale d'où M. Steeg (à qui je soumets par avance mes directives
et qui, une fois de plus, les approuve) est appelé à Tunis
pour les conférences des gouverneurs généraux de l'Afrique
du Nord, un télégramme me prescrivant « d'éviter soigneuse-
ment toute action d'aviation ou d'artillerie, sauf nécessité
de réplique en cas d'attaque caractérisée contre nos lignes ».
Ce changement radical d'attitude est motivé par l'ou-
verture, par nos deux nations et sur l'initiative de la France,
de pourparlers avec Abd-el-Krim et les représentants des
tribus dissidentes, en vue d'obtenir pacifiquement le règle-
ment de la question du Rif. Ce sera, aussi, la conférence
d'Oudjda.
Une « trêve » officieuse intervient, qui se transforme en
« trêve » officielle le 15 avril (1). Or, comme c'est à cette date

(1) Le ministre de l,a Guerre et le maréchal Pétain ont alors fait leurs les mesures
de précaution prises par la Résidence générale pour la trêve.
C'est un procédé courant, ici, cette « trêve », quand on ne lutte que contre
quelques tribus. Mais nous nous battons maintenant contre un front très étendu,
et c'est un véritable armistice qu'il faudrait envisager. Comme dans toutes les
CAMPAGNE DU RIF. 317
précise que, de par l'accord de Madrid, l'armée française
devait entamer les opérations, j'envoie les télégrammes
nécessaires pour justifier ainsi de leur retard dans l'exécution
du protocole franco-espagnol.
Pendant toute cette période, qui durera jusqu'au 6 maî,
jour de la rupture des négociations, due à l'intransigeance
du chef riffain, mes décisions, et les nombreuses pièces annexes
de mon journal de marche en font foi, sont guidées par la
constante préoccupation :
1° De n'apporter aucune entrave à l'œuvre politique entre-
prise par le gouvernement de mon pays.
C'est là mon devoir de loyauté le plus strict. Je n'y faillis
pas ; j'en ai les preuves, qui abondent.
2° De protéger, néanmoins, à V intérieur de nos frontières,
les tribus soumises ou ralliées contre les entreprises d'un
ennemi, qui ne respecte en aucune façon la trêve convenue (1).
De là découle pour moi une autre obligation : si je n'ai
aucun droit d'intervenir, si peu que ce soit et quelle que soit
mon opinion personnelle, dans les négociations en cours,
mon devoir de chef militaire, — et je le remplis, — est de
ménager la vie de mes soldats et de demander ainsi que ces
pourparlers soient conduits avec le plus de célérité possible (2).

guerres, les commandants des deux partis prennent alors, de part et d'autre,
leurs sûretés d'ordre militaire. Solution de droit international tout à fait théo-
rique, on le voit bien ici, au milieu des réalités, faisant de nous « les mauvais mar-
chands », nécessairement, de l'affaire. La vérité est qu'il faut sortir vite d'un
équilibre éminemment instable.
(1) A défaut de ma liberté totale de manœuvre prévue antérieurement pour
le 15 avril, j'ai pu procéder ainsi, pendant le cours de la conférence d'Oudjda, à des
mouvements de troupes incessants et à des occupations de positions préparant,
aux limites de la dissidence, notre avance future, et en plein accord à ce sujet avec
la Résidence générale qui m'a ainsi laissé à ce point de vue les mains libres.
(2) Je l'ai fait (et j'ai eu raison), sans être sûr que mes intentions uniquement
inspirées par mon souci de chef d'économiser des vies humaines aient été toujours
bien comprises partout. Le plan d'emploi des forces militaires du Maroc pour 1926,
approuvé par la Résidence générale, comprenait d'autres opérations que celle du
Rif (Taches de Taza, Oued-el-Abid, etc.).
Le 22 avril, dans une note remise au ministre de la Guerre, le maréchal Pétain
insiste dans le même sens d'accélération des pourparlers : «Les Riffains vont pro-
fiter de chaque jour écoulé pour organiser leurs défenses ; ils vont se fortifier sur
l'Adrar N'Terial, etc. » « L'opération militaire prévue, qui- aurait pu s'exécuter
sans grosses difficultés le 15 avril, que nous avions le droit strict d'entreprendre
à cette date, e t c . exigera des efforts d'autant plus vigoureux que nous nous en
éloignerons davantage. » « Notre intérêt nous commande donc d'agir vite ; les
318 REVUE DES DEUX MONDES.

C'est qu'on me tue chaque jour des officiers et des soldats dans
mes postes, et puis les Rifïains, en face de nous, profitent du
délai qui leur sera ainsi imparti pour creuser notamment, sous
nos yeux et à portée de canon (ou même de fusil), des tran-
chées qu'il nous est interdit de contrebattre.
Or, elles nous coûteront du sang dans notre avance future.
Le soldat qui, lui, va le verser, ne comprend pas et douterait
presque de ses chefs.
En outre, au Maroc, le nombre de « jours de guerre » au
cours d'une année est très strictement limité par la chaleur
et les deux saisons des pluies : il faut donc constamment et
dans tous les cas marcher « contre la montre ».
Malgré tout, et en dépit de ses sursauts nerveux d'un
pur sang qui mâche son mors, l'armée française du Maroc,
aguerrie, bien dans la main de ses chefs, est splendide. L'ar-
rière a été réorganisé, il est prêt à fonctionner dans les meil-
leures conditions, compatibles avec la rapidité voulue des
opérations.
Le 6 mai, je suis avisé que les pourparlers étant défi-
nitivement rompus, la parole va être aux armes.
La liberté d'action est accordée à l'armée du Maroc le
7 mai, à zéro heure. Je l'ai fait connaître le 6 aux commandants
de groupements en ordonnant le déclenchement immédiat
des attaques :
Une masse de manœuvre de plus de 50 000 Franco-Espa-
gnols est soudée là, à la frontière poUtique, à proximité
immédiate du Kert.
En ne traitant pas, Abd-el-Krim a laissé s'évanouir sa
dernière chance. Il est perdu.

L'EXÉCUTION DE LA MANŒUVRE

Nous n'étudierons ici, et encore sommairement et à l'aide


des journaux de marche de la 3 e division de marche du Maroc,
que les opérations se déroulant à la charnière franco-espa-
gnole, à l'est.
Revenons d'abord un peu en arrière :
négociations doivent être d'autant plus brèves que la concession faite offre plus de
dangers pour nous ; c'est-à-dire que la date du 1 " mai doit être maintenue ferme
comme l'ultime délai imparti à Abd-el-Krim pour l'acceptation de nos conditions... »
CAMPAGNE DU RIF. 319
... « Dès le 29 mars 1926, conformément aux instructions
du général commandant supérieur des troupes du Maroc, le
général Dosse, commandant la 3 e division de marche du
Maroc, s'est rendu à Melilla pour arrêter, de concert avec le
général Castrogirona, commandant la zone de Melilla, les
détails de l'enlèvement de la ligne du Kert.
Il est entendu qu'à droite de la 3 e division marocaine et
en liaison directe avec elle, agira un groupement espagnol,
dit : « des Beni-Touzine », sous les ordres du général Carrasco.
Un officier d'état-major, le colonel Tjzquiano, sera détaché, en
permanence, comme agent de liaison, auprès du général
commandant la 3 e D. M. M.
Dès la fin d'avril, ia 3 e D. M. M. et le groupement Carrasco
sont ainsi à pied d'œuvre prêts à attaquer la ligne du Kert,
Déjà, dès le 4 mai, sous la direction du général Dosse,
une reconnaissance d'ensemble des objectifs possibles a lieu
à TAzrou Ouchnane, balcon d'où l'on découvre toute la face
ouest du Djebel Rakbaba, bastion principal de la ligne du
Kert.
Le général Carrasco et de nombreux officiers espagnols y
prennent part, avec tous les officiers français appelés à parti-
ciper à cette attaque éventuelle,

L'HEURE H

La liberté d'action nous est concédée, on l'a vu, le 7 mai


à 0 heure.
Le même soir 7, la division Dosse s'élance en avant par
une attaque de nuit ; le 8 à l'aube, elle enlève de haute lutte le
Djebel Rakbaba, secondée par deux compagnies du Tercio (1).
Les Espagnols ont aussi là, en appui, un régiment d'infan-
terie et un de cavalerie.
Du 8 au 14 mai, cette 3 e D. M. M., continuant sa progres-
sion, s'empare de la crête qui domine la vallée des Ouled Ali
ben Aïssa et s'assure ainsi la possession d'une base de départ
vers l'intérieur du Rif.
Elle ne peut toutefois prolonger son avance sans être
couverte sur sa droite contre la menace que constitue la pré-

(1) Le Tercio est, on le sait, la Légion étrangère espagnole.


320 REVUE DES DEUX MONDES.

sence de 8 000 Beni-Touzine dissidents dont la réduction


incombe en propre aux Espagnols.
Le général Carrasco, d'ailleurs, constamment renseigné,
par les soins du général Dosse, sur les progrès de la 3 e D. M. M.,
décide, de se porter le 15 mai à hauteur de la ligne générale
tenue par les forces françaises.
Se couvrant sur sa droite face aux Beni-Touzine, épaulé
par la 3 e D. M. M., le groupe Carrasco réalise, le 15 mai, une
progression importante (de près de 15 kilomètres) dans des
conditions délicates. Malgré des pertes sévères, il arrive ainsi
à s'aligner sur la base de départ de la 3 e D. M. M.
A la suite de cette avance, la progression en direction du
Djebel Hammam va pouvoir être entreprise en commun par
les forces franco-espagnoles sur un rythme rapide en vue
d'exploiter à fond le désarroi provoqué chez l'adversaire par
lia chute de la position du Kert.
Mais cette avance dans une zone non aménagée, en éloi-
gnant la 3 e D. M. M. de ses bases, risque de compromettre ses
ravitaillements. C'est un véritable raid qui est entrepris.
1
Dès le 20 mai, la 3 e D. M. M. a dépassé le Nkor et l'allon-
gement de sa ligne de communication entraîne, malgré l'emploi
d'une partie des troupes de la division à l'équipement des
arrières," une réduction des apports de vivres.
Les privations imposées aux hommes de ce fait sont
supportées allègrement, car chacun sent que la victoire est
proche.
Mais cette situation obligerait néanmoins la 3 e D. M. M.
à marquer un temps d'arrêt si la jonction du groupe espagnol
parti d'Alhucemas et du groupement Carrasco n'ouvrait, par
la vallée de l'oued N'Kor, des communications directes sur
Alhucemas et la mer.
A la demande du colonel Uzquiano (1), le haut-commande-
ment espagnol envoie à la 3 e D. M. M., le 22 mai, des camions
chargés de farine et d'orge en même temps que des voitures

(1) De l'armée espagnole, officier de liaison auprès du général Dosse.


J'approuve, bien entendu, comme toutes les autres cette initiative, et d'autant
plus que je « rêvais », après ce que je venais de voir de la topographie du pays,
d'obtenir, au moins pour quelque temps, un petit élément de port franc dans cette
baie splendide d'Alhucemas, pour mes évacuations et ravitaillements par bateaux
français.
CAMPAGNE DU RIF. 321
sanitaires pour l'évacuation des blessés français (1).
Grâce à cette aide précieuse, les troupes de la 3 e D. M. M.
se trouvent en possession de ravitaillements suffisants pour
effectuer un dernier bond et occuper, le 24 mai, leur objectif :
le sommet du Djebel Hammam.
Au cours de cette période, les officiers des troupes espa-
gnoles avec lesquels le général Dosse, — il me l'a dit lui-
même, — et ses officiers ont eu affaire, « firent preuve dans
leurs relations avec nous d'une courtoisie, d'une loyauté et
d'une confiance absolues. En toutes circonstances, les chefs et
les soldats rivalisèrent d'ardeur et de courage et firent l'admi-
ration des troupes françaises. »
*

Restait, pour terminer la collaboration, à effectuer l'avance


prescrite par l'accord de Madrid « en direction » de Targuist.
Cette imprécision était sans doute voulue, car nous avions
là à agir, et seuls, en zone nettement espagnole.
Mais elle ne pouvait plus subsister, maintenant que notre
progression s'effectuait à pas de géants, puisque nous venions
de réaliser exactement en deux semaines des opérations qui
devaient, conformément au protocole arrêté à Ouezzan, porter
sur une durée de deux mois.
Pendant cette manœuvre combinée de la division Dosse
avec les Espagnols, le reste du groupement de Taza (général
Marty : division marocaine, général Ibos ; l r e division, général
Vernois) s'emparait en effet, après le dur enlèvement par la
légion du Djebel Iskritten, le 11 mai, de la montagne du
Bouzineb et du Rokdi le 19 mai à sept heures, puis du Djebel
Aghil-Bendo, le même jour, à neuf heures trente.
En bas, nos partisans, aux ordres d'officiers de renseigne-
ments hors de pair, encadrés par des caïds, ennemis personnels

(1) En juin, mon officier de liaison à Melilla, le Jieutenant-colonel Prioux,


signalera, encore ainsi évacués et soignés à l'hôpital de ce Présidio, sept de nos
blessés dont un officier. Les camions espagnols avaient remonté le lit du N'Kor.
Nous apprendrons seulement quinze jours plus tard que, ce jour-là, les animaux de
l'armée alliée n'ont pas été ravitaillés, toute la distribution ayant été, par priorité,
réservée aux nôtres... Au retour, ces camions ont évité à nos blessés les horreurs
du cacolet. Ce sont là des gestes que les soldats n'oublient pas. La division Dosse
était alors à deux jours et demi d'une route ne disposant, pour ses communica-
tions, que d'un chemin muletier construit, pendant la marche, par la Légion.
TOME XLI. — 1937. 21
322 REVUE DES DEUX MONDES.

acharnés d'Abd-el-Krinij et que je connaissais bien pour les


avoir vus dans leur bled, et si souvent, dès 1925, avec Medboh,
les Ahmar Damidou et d'autres, inondent la plaine qui s'étend
là à l'est et au sud-ouest des montagnes.
D'après nos conventions d'Ouezzan, nous devrions nous
aligner avant tout sur les Espagnols d'Ajdir, sur la ligne Djebel
Hammam-Beraber, et c'est seulement alors qu'il y aurait
lieu de découpler ces forces supplétives.
Mais elles sont ici à pied d'oeuvre, roulant, plus vite encore
que d'autres éléments, sur le « plan incliné » de l'offensive.
Et parmi les chefs de nos autres troupes, il y a des Afi i-
cains d'avant-garde comme le colonel Giraud, un brigadier
comme le colonel Corap, et un divisionnaire, le colonial
Ibos, homme de caractère et doué du coup d'œil sur le
terrain.
« Le 20 mai (1), la première phase de la manœuvre
(conquête du Djebel Hammam par la division Dosse, de notre
côté) est près de se réaliser ; l'autre semble à la merci d'une
tentative audacieuse. Dans ces conditions, faut-il se contenter
d'un résultat sûr, la conquête du massif Beni-Ouriaghel ?
Faut-il déclencher immédiatement le raid de partisans prévu
« en direction » de Targuist ? Faut-il enfin, élargissant déli-
bérément le cadre primitif de la manoeuvre, orienter en même
temps les forces régulières sur Targuist et essayer, par un
coup de main magistral, de mettre la main à la fois sur ces
deux centres vitaux du Rif ? Les faces multiples du problème
se présentent ainsi, avec les conséquences graves qu'elles
comportent pour l'issue finale de la campagne...
«... Les 21 et 22 mai, le fléchissement, dans notre axe de
marche, de deux tribus supprime les derniers obstacles poli-
tiques à la marche sur Targuist, tandis que l'ouverture à la
circulation des camions de la piste. Nador-Boured (2) assurera,
(1) Mon Journal de marche de commandant ^supérieur des troupes du Maroc,
que je m'excuse d'ouvrir.
(2) Le général Marty a apporté à la conception et à l'exécution de cette piste
toute son opiniâtreté et tout son cœur. Et les troupes, la Légion, comme toujours,
en tête pour les travaux d'art, avec, en plus, les troupes disponibles, les travail-
leurs (bien payés et sur l'heure) des tribus ralliées de la veille, encadrés par le génie,
ont exécuté là en quelques semaines ou jours dans ces ravins, sur ce sol tourmenté,
des travaux dignes de ceux des Légions romaines. Le président de la Commission
des finances du Sénat, M. Charles Dumont, le sait bien pour s'en être alors rendu
compte sur place.
CAMPAGNE DU RIF. 323
dans toutes les éventualités, le ravitaillement des troupes
engagées. »
*
* *
Dès le 19 mai au soir, je décide d'exploiter immédiatement
la situation militaire créée surtout par l'avance de la division
marocaine.
De mon P. C. de Fez, je donne d'abord l'ordre télégra-
phique au général commandant le groupement de Taza de
renforcer en cavalerie régulière cette division marocaine par
un groupement d'escadrons tirés des deux autres divisions
du groupement ( l r e division et 3 e division de marche).
Je place à la tête de cet élément de cavalerie, destiné
à soutenir les partisans, le chef d'escadrons Lahure, un cava-
lier de pointe et chef de harkas que j'ai vu à l'œuvre sous
mes ordres en 1925, chez les Tsouls, puis les Branès.
C'est que, au Maroc plus encore qu'ailleurs, une troupe
vaut par son chef.
Mais Targuist est en pleine zone espagnole ; jamais on ne
m'a parlé jusqu'ici que de la « direction » de Targuist. Or tout
chemin mène, tout au moins en direction, à Rome. Si je sens
le devoir militaire, à mon poste, d'aller de l'avant, j ' a i aussi
celui de ne le faire en zone étrangère qu'à coup sûr, pour
ne froisser aucune susceptibilité. Je me sens, à regret, main-
tenu dans des lisières. Est-ce que, le 6 mai, ce sénateur,
ancien ministre, en mission au Maroc, ne m'a pas encore dit
à Rabat (et avec toute sa sympathie de compatriote de la-
petite patrie) : « Et surtout, général, pas Targuist ! » Pourquoi,
au fond, ce « pas Targuist », alors que j'entends bien aller, où
qu'il soit, jusqu'où est l'host ?
D'où le télégramme ci-dessous que je fais envoyer en
triple expédition par mon chef d'état-major, — -colonel
Hellé, — à Guerre, résident général, maréchal Pétain (1),
J'y suggère en somme, pour approbation, la solution logique
qui s'impose :
20 mai. — « 1° L'exécution des ordres reçus nous
conduira au Djebel Hammam.
(1) L'Évangile dit bien que « nul ne peut servir deux maîtres ». Mais il est muet
pour trois. D'ailleurs, avec une bonne volonté générale et réciproque, on s'en tire,
avec des heurts à la vérité insignifiants.
324 REVUE DES D E U X MONDES.

« En même temps, l'occupation des Djebel Bouzîneb et


Rokdi, réalisée ce matin, 19 mai, à huit heures, nous donne
la possession des seuils conduisant à Targuist.
« 2° Je crois ainsi bien exécuter vos ordres me prescrivant
« d'agir en direction de Targuist », en faisant soutenir dans
ces vallées, par forces supplétives et éléments de cavalerie
régulière, les partisans déjà difficiles à retenir.
«3° Pour développement éventuel action ultérieure en cette
zone, vous demande instructions complémentaires d'extrême
urgence, en accord avec résident général auquel je communique
ce télégramme. »
Pressentant l'imminent dénouement, je quitte mon poste
de commandement de Fez, le 20, et me rends dans le Haut
Msoun (à Aknoul, P. C. du groupement Marty).
Le 22 à midi, je me trouve, de ma personne, monté sur
un cheval de spahi, au sommet de l'Aghil-Bendo, entouré des
généraux Marty, Ibos, et d'officiers de mon état-major.
A deux pas, un groupe de guerriers rifîains, l'allure décidée
et fière, vient sur l'Aghil-Bendo nous demander l'aman.
Le panorama qui s'étale à nos yeux fait encore mieux
reconnaître, avec l'importance topographique et politique de
Targuist, la puissance de nos moyens. Partout, tant en plaine
que sur les sommets, s'affichent nos camps ; on voit des
mouvements nombreux d'isolés, à nous, dans la vallée ; tous
vont vers l'avant. A la jumelle, j'aperçois, s'estompant sur
un ciel très clair, à une douzaine de kilomètres, à travers
une « baisse » constituée par deux hautes collines, situées
entre elle et nous, la mosquée de Targuist.
Ces deux sommets constitueront, sinon des emplacements,
du moins des observations de choix pour l'artillerie d'appui,
s'il faut la déployer.
« Négliger cet objectif (c'est le journal de marche de l'Armée
que j'ouvre à nouveau), arrêter le groupement de Taza sur
les positions atteintes, ou modifier les conditions générales
de sa marche, serait méconnaître la valeur singulière du
facteur psychologique devant un adversaire impressionnable
et versatile comme l'indigène. Ce serait peut-être compro-
mettre les succès déjà remportés.
«Un seul danger, d'ailleurs angoissant, à courir; la rapicité
de notre avance ne déterminerait-elle pas une explosion de
CAMPAGNE DU RIF. 325
fanatisme qui aboutirait au massacre des prisonniers français
et espagnols, dont la présence a été signalée dans la région
de Targuist ? Cette tragique éventualité même ne peut —rêter
l'appareil militaire d'une nation qui lutte depuis plus d u n an
et qui touche au terme de ses sacrifices (1). »
Il me faut d'ailleurs faire vite, en anticipant même sur
la réponse, que j'espère favorable, de Paris. A ce double point
de vue, transformation de la marche « en direction de Targuist »,
en attaque de Targuist, et risque, — qui me hante depuis nos
avances, — de livrer nos prisonniers aux tortures et à la mort
(je pense à ceux d'Abd-el-Kader)... J'ai ma responsabilité de
chef à engager.
Mais les troupes d'Afrique, ardentes, débordant d'initia-
tive, n'iraient-elles donc pas toutes seules à cet objectif,
qui les attire comme l'aimant ?
C'est possible, presque certain ; « cela va sans dire » et
je le crois. Mais, moi aussi, je pense que « cela ira encore mieux
en le disant » et surtout en couvrant ainsi, par avance, tous
mes subordonnés.
• D'où cet ordre, que je dicte là-haut à mon état-major,
pour son carnet multicopiste.
« En exécution des instructions d'ordre supérieur et après
avoir vu sur le terrain la situation ; en raison aussi des rensei-
gnements d'ordre politique annonçant décomposition du bloc
Beni-Ouriaghel et présence d'Abd-el-Krim et aussi de nos
prisonniers dans la contrée :
« Ordre au général commandant le groupement de Taza
de continuer la progression en direction de Targuist pour y
appuyer les partisans et la cavalerie de soutien, e t c . . »
Considérant alors iei, maintenant, ma tâche comme ter-
minée, je me soustrais par avance aux joies du triomphe ;
je puis être en effet plus utile maintenant au groupement
de Fez (général Dufieux) que j'ai lui aussi lancé en avant,
dans une puissante offensive à réaliser dans sa zone. Je fais
donc demi-tour le même jour, 22, et repars pour Taza.
(1) Et puis, il y a là-bas sur place, s'intéressant aux prisonniers, une mission
médicale française (docteur Gaud), dont le haut-commissaire résident général,
M. Steeg, a, par un geste qui a pu étonner d'abord, su faire admettre au chef
riffain la présence et l'action. C'est tout de même, à ce point de vue, un allié dans
la place, dont la présence rassure quelque peu. A moins, bien sûr, d'une explosion
de fanatisme musulman aux heures désespérées...
326 REVUE DES DEUX MONDES.

Mon chef d'état-major (Hellé), lui, continue à marcher


avec la 3 e division de marche (Dossé).
En route, je suis rejoint par deux télégrammes ou radios
expédiés par mon état-major de Fez.
1° Le premier (1) : « Gouvernement approuve propositions
pour développement action sur Djebel Hammam en liaison
avec Espagnols et progression en direction Targuist.
« Pour cette dernière progression, nécessité aller avec élé-
ments réguliers jusqu'à crêtes dominant au sud et sud-est
le Ghis (2)... pour assurer aux partisans dans Targuist soutien
efficace, notamment en artillerie, e t c . . »
2° Le message radio émane du lieutenant-colonel Prioux,
mon agent de liaison auprès du G. Q. G. de Melilla. Il est
daté du 22 mai, 19 h. 40, et me parvient le même soir sur
la route de Taza, où j'arrive pour passer la nuit. En voici
la teneur :
« Commandement espagnol envisage un arrêt de dix jours
environ sur le N' Kor pour désarmer les tribus soumises et
faire des communications.
« Le général San-Jurjo serait désireux de rencontrer le
général Boichut pour lui parler des opérations à poursuivre.
Je dois envoyer au lieutenant Ségur, à Melilla, télégramme
le plus tôt possible pour dire au général San-Jurjo les condi-
tions de rendez-vous qui pourrait avoir lieu à Fez, à Taza,
ou à Rabat, mais pas avant le 27.
« Le colonel Prioux restera demain à Rabat pour avoir
la réponse. »
C'était évidemment « mal tomber ». J'ai pensé ensuite que
si, sans aller sur le terrain les 20, 21, 22, j'étais (ce qui pou-
vait arriver, car j'avais alors deux grandes opérations simul-
tanées en cours) resté à mon état-major de Fez, il est bien
possible que, n'ayant pas vu la situation et le pays, j'aie ou
perdu du temps à me renseigner, ou donné mon assentiment
à cet arrêt des opérations.
(1) Ce télégramme, parti de Fez à dix heures quarante-cinq, arrive vers douze
heures quinze à Aknoul : j'en aurai connaissance à dix-huit heures seulement, en
rentrant à ce poste.
(2) C'était, sans restrictions (et j'en fus reconnaissant à mes chefs civils et mili-
taires), l'homologation de toutes mes propositions, car, malgré toujours l'expres-
sion « rituelle » en direction de Targuist, c'est bien, en réalité, ce bled qu'on me
donnait avec toutes les conséquences. s,,;
CAMPAGNE DU RIF. 327

Aurais-je réussi à briser l'élan de mes troupes, ou auraient-


elles continué, et ma foi, avec raison, leur poussée victorieuse,
dictée par les circonstances et le terrain ? Dans les deux cas,
j'aurais fort gêné les exécutants, et le commandement ne
serait pas sorti grandi de l'épreuve. L'adversaire aurait pu
aussi reprendre le temps de souffler, et de nuire, avant de se
dérober.
Mais tout cela resta heureusement dans le domaine de
l'hypothèse, car je rédigeai le 23, au lieutenant Ségur, pour
être transmis au haut-commandement espagnol, le message
suivant :
« Le général Boichut a pris connaissance des intentions
du haut-commandement espagnol : la situation actuelle,
politique et militaire, des Français leur interdit provisoire-
ment tout arrêt.
« Bien que reconnaissant les raisons pouvant motiver
un arrêt de dix jours pour les Espagnols, le général B...
demande instamment que le mouvement en avant, indis-
pensable, de la division Dosse soit nettement appuyé par la
colonne Carrasco pour éviter toute infiltration adverse entre
les armées alliées.
« Le Djebel Hammam, qui se trouve dans les objectifs
immédiats, doit être occupé sans délai. Les Aït-Hadja (ouest
du Djebel Hammam) ayant fait leur soumission, les Français
doivent les couvrir, et Targuist est occupé depuis ce matin
par les partisans. Le général B... demande que les Espagnols
occupent, à leur aile gauche, le Koudiat Chekrane, en liaison
avec les Français qui y seraient relevés par eux (les Aït Arous
étant soumis), et qu'un poste mixte soit établi à Souk-el-Arba
de Taourirt.
« Abd-el-Krim serait vers Bouratah, à 10 kilomètres au
nord-est de Targuist. »
Dès le 23, et sans revenir sur des faits connus, les événe-
ments se précipitent : ce jour-là, dans la matinée, nos parti-
sans atteignent Targuist, soutenus à courte distance par le
groupe Lahure (3 e et 4 e escadrons du 5 e spahis, 1 e r escadron
du 8 e spahis) qui occupe la montagne des Béni Mesdoui.
La brigade Corap (14 e tirailleurs, 64 e marocains) s'installe,
aux premières heures du 24, dans la plaine de Targuist.
Le 26 mai, quand j'apprends que, après des tractations
328 REVUE DES DEUX MONDES.

commencées dès le 23, nos prisonniers et les prisonniers espa-


gnols sont enfin arrivés dans nos lignes, je lance à toutes les
troupes le télégramme multiple suivant :
« Objectif : Abd-el-Krim. »
Mais cet ordre n'aura même pas sans doute le temps de
parvenir aux exécutants, Abd-el-Krim s'étant rendu à nous
sans conditions, le 27 mai.

S'il avait, quelques jours auparavant, mieux connu, en


dehors de la haine farouche de ses pairs du bled, l'élan et
l'énergie indomptable des jeunes chefs lancés à sa poursuite :
les Suffren, Montagne, Bournazel, Schmidt, Lahure (1), e t c . .
sans compter les autres, et la valeur militaire de nos comman-
dants de division, de brigade, de régiment, e t c . , il se fût
épargné et les angoisses qui l'assaillirent les derniers jours,
et la ruine de ses dernières espérances par l'échec, sans
rémission, de sa contre-attaque de nuit sur sa mahakma de
Targuist.
• L'action militaire, entamée le 8 mai, avait donc, en
dix-huit jours de campagne, maté la rébellion riffaine en lui
enlevant son chef : Abd-el-Krim, et ses cadres : les Béni
Ouriaghel.
A l'aile franco-espagnole nous avions en particulier, par
la collaboration féconde de nos armées, terminé en deux
semaines ces deux premières phases de notre plan d'action
pour lesquels la conférence d'Ouezzan nous accordait deux mois.

LA FIN DE LA COLLABORATION

La campagne du Rif étant ainsi heureusement terminée,


une nouvelle, — et dernière, — conférence franco-espagnole
(1) On se rappelle que, dès le 19, j'avais prescrit la composition d'un grou-
pement de cavalerie régulière pris sur des éléments de trois divisions. Dans le
hourvari puissant de ces dernières, où est exactement Lahure, où sont les pelotons
de spahis à atteindre par l'ordre, à rassembler, et, naturellement, chacun le sait,
« au galop » ?
Ces troupes du Maroc sont si ardentes, si faciles à commander quand elles ont
confiance à la fois dans les chefs et la manœuvre, que, par un véritable tour de force,
ce détachement se trouve déjà à pied d'oeuvre là où on peut le dé[Link] 23 au matin,
en soutien des partisans de Targuist.
C'est une joie véritable pour un chef de commander dans de semblable
conditions.
CAMPAGNE DU RIF. 3*29

fut jugée nécessaire par les deux commandements des forces


alliées (!•)•: San-Jurjo et moi-même.
Elle fut tenue à Rabat, le 4 juin 1926.
«Prennent part effective à la discussion (2), les deux
généraux et leurs chefs d'état-major.
« Le général San-Jurjo expose que, sans attendre les résul-
tats de la conférence qui va s'ouvrir, il a jugé nécessaire
d'exploiter sans retard une situation favorable, et qu'il a déjà
obtenu du gouvernement espagnol l'autorisation de porter
son front sur la ligne générale... Snada... Toufist...
« L'opération est en cours. A droite, les objectifs sont
presque atteints. A gauche, il reste à réduire un îlot dissident,
qui retarde la liaison avec les troupes françaises de Targuist.
Cette liaison serait facilitée si ces troupes s'avançaient à la
rencontre des troupes espagnoles, mais cette action ne paraît
pas indispensable.
« Le général commandant les forces françaises expose
qu'il ne peut engager d'autres opérations en zone espagnole
sans avoir reçu de nouvelles instructions (3).
« ...Le général San-Jurjo communique au général Boichut
lés propositions qu'il a adressées au gouvernement espagnol...
Du côté oriental, lorsque la ligne prévue sera atteinte, il
faudra s'arrêter pour créer un front. Il considère en consé-
quence que la campagne dans cette région est à peu près
terminée.
« Dans la zone occidentale, une action politique est déjà
engagée en vue d'arriver à désagréger le bloc Djebala, mais
aucune action ne pourra y être entreprise cette année, tous les
moyens étant employés à l'est, où il y a lieu, d'autre part, de

(1) Avec, bien entendu, de mon côté, l'adhésion du haut commissaire résident
général, M. Steeg, qui verra, ce jour-là, à Rabat, le général San-Jurjo.
(2) Assistent, d'après les archives de l'État-major, à la réunion, du côté espa-
gnol (en dehors des chefs français) : général San-Jurjo, haut commissaire, comman-
dant en chef ; général Goded, chef d'état-major ; contre-amiral Garcia Velasquez ;
lieutenant colonel Aranda ; commandant Ungria, officier de liaison près du
général commandant supérieur, à Rabat.
(3) Je dois même avouer qu'il me tardait, — tant les jours d'action possible
passent vite là-bas, — que les Espagnols vinssent, même en passant par nos lignes
arrière, relever à Targuist, leur zone, nos contingents.
J'attendais ceux-ci sans délai pour d'autres opérations (les deux opérations des
f taches > de Taza, la réduction de l'Oued-el-Abid, le dégagement nord-ouest
d'Ouezzan, etc.).
330 REVUE DES DEUX MONDES.

prévoir la relève des troupes françaises pour le 1 e r sep-


tembre (1)...

« Le général Boichut fait part au général San-Jurjo des


projets français d'opérations qui seront mis à exécution à très
bref délai au nord-est et à Test d'Ouezzan, et demande si le
général San-Jurjo D'estimerait pas opportun de profiter de
cette cironstance pour avancer sa droite chez les Beni-Issef.
« Le général San-Jurjo répète que, faute de moyens, il est
obligé de rester sur la défensive de ce côté. Cependant, l'avia-
tion espagnole donnera sa coopération.
« Les conférents conviennent, en dernier lieu :
« 1° Qu'il y aurait intérêt à ce que l'armée française rendît
en nature à l'armée espagnole les approvisionnements délivrés
par cette dernière à la 3 e division de marche du Maroc (divi-
sion Dosse), « en vue d'éviter des règlements de compte longs
et compliqués ».
« 2° Qu'une mission française envoyée à Ajdir aura toute
facilité pour reconnaître et surveiller les tombes des pri-
sonniers morts en captivité, sous réserve de ne procéder
à aucune exhumation jusqu'à nouvel ordre, en raison de
l'épidémie de typhus qui règne actuellement dans le pays. »

CAMARADERIE D'ARMES

On comprend ainsi que, tant dans la zone de combat que


par les contacts administratifs, et ces rencontres et confé-
rences nous faisant connaître les uns aux autres, l'estime
réciproque soit née d'homme à homme, et même parfois
l'amitié.
Personnellement, il nous fut donné de nous en rendre
encore mieux compte lorsque, avec quelques officiers de mon
état-major (dont le chef), je fus invité par le général San-Jurjo,
après ces opérations du Rif, à lui rendre, à mon tour, visite
à Ceuta et Tétouan.

(1) H n'y avait, théoriquement, rien à objecter, puisque cette date du 1 er sep-
tembre était celle qui avait été arrêtée en commun à la conférence d'Ouezzan.
Seulement, en raison de l'extrême rapidité de nos opérations de mai, ce délai était
devenu pratiquement bien trop considérable, et nous avons, en restant, rendu là
un sérieux service à l'armée alliée.
CAMPAGNE DU RtF. 331
Qu'on veuille m'excuser d'entrer ainsi dans l'anecdote,
depuis l'arrivée à la frontière, où attendent les autorités et
une bandera de Tercio (1), jusqu'à la réception officielle,
à Larache, avec visite du parc d'artillerie, enfin à l'arrêt
de Tanger, à la Légation de France, où se sont réunis
nos anciens combattants. Le lendemain matin, nous partons
pour Ceuta, sur le croiseur Reina Victoria Régente. Et, alors, ce
sont le débarquement et les réceptions, si cordiales, à Ceuta,
dans le fracas des salves de l'escadre et des batteries dé côte.
Là nous attendent le haut-commissaire général San-Jurjo,
le général Castrogirona, venu de Melilla en avion, le général
Goded, les commandants des bateaux de guerre, le colonel
Milan Àstray, le chef légendaire de la Légion, tous les géné-
raux et chefs de corps, les « autorités civiles et ecclésias-
tiques », etc.
Nous présidons une revue, correcte et martiale, des
troupes du haut d'une tribune pavoisée à nos deux couleurs.
Évidemment, nous avons bien là devant nous une armée
« racée », de tradition, si liée à la nôtre dans l'histoire, soit
contre nous souvent, soit dans nos rangs : une armée, dans
cette guerre actuelle au Maghreb, bien commandée, encadrée,
et qui dans sa cohésion « tient ».
Si le soleil maintenant ne se lève pas et ne se couche plus
sur son immense Empire, l'Espagne nous apparaît donc là
bien vivante, profondément patriote et fière.
Ce qui me frappe pourtant, par comparaison avec nous,
c'est la proportion considérable dans les effectifs de jeunes
soldats de la métropole par rapport aux troupes indigènes (2).
On, voit que nos voisins ne disposent pas encore comme
réservoir d'hommes, et c'est naturel, de cette « zone » où ils
ont si durement combattu depuis 1921, où ils ne viennent v
guère seulement que de s'implanter...
Quand, un peu plus tard, nous rendant à Tétouan, quar-
tier général, siège aussi du khalifat du Sultan, on nous conduira
visiter, après l'aviation, les campements, à Dar Riffien, des
(1) Une compagnie de la Légion étrangère espagnole.
(2) D'après une « situation » médicale que je me suis fait fournir à mon état-
major, en avril 1626, je trouve chez nous, à côté de 54 564 Européens (dont 4 214
officiers), plus de 59 000 tirailleurs de l'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie),
13 OOtf Sénégalais, 2 175 Malgaches, 2 183 Annamites : soit tout près de 131 000
hommes, sans compter les irréguHers, partisans, etc.
332 REVUE DES D E U X MONDES.

légions du Tercio ; quand, par une dure chaleur de cette


fin de juillet, je verrai soudain surgir du bled des compagnies de
ces légionnaires, l'arme à l'épaule et bras nus, qui prétendent
escorter, à son allure, notre colonne d'automobiles (je les
ralentis vite) ; lorsque je verrai arriver à la tête de ces enragés
un grand mutilé, leur colonel Milan Astray, — un chef-
drapeau, — j'avoue que je ressentis une émotion de vieux
soldat et qui n'échappa pas aux camarades espagnols.
Une légion d'ailleurs pas comme la nôtre, à nous, celle
à fond « d'Europe centrale », avec cette calme et impertur-
bable bravoure qui nous attache tant à elle ! Ici, le Tercio
apparaît plus « latin », sa vibration extérieure est plus commu-
nicative ; sa vaillance, — extrême d'ailleurs aussi, — serait
peut-être davantage encore à base d'amour-propre et de
gloire ?
Il y aurait alors surtout, dans ses rangs, me dit-on,
des Américains du Centre et du Sud, des Espagnols (70
pour 100).
Et mon émotion se traduit par une initiative quelque
peu osée. Mais au combat, où les vies humaines et le succès
de la journée sont en jeu, un chef n'en prend-il pas, à chaque
instant, de plus graves ?
Je fais appeler au milieu du carré le drapeau et le colonel.
Après avoir rédigé, d'accord avec les officiers espagnols,
des motifs de citation à l'ordre de l'Armée, je leur épingle
à tous deux, en leur donnant l'accolade, notre croix de guerre
des théâtres d'opérations extérieures avec palme.
Le colonel, un héros, rappelle alors, en français, son admi-
ration pour Gouraud, pour Lyautey, pour la France et son

armée d'Afrique...
Le soir, la colonie espagnole offre à ses hôtes français,
sur un parquet de plein air, un bal extrêmement brillant.

LES LENDEMAINS TRAGIQUES

Qu'est-il advenu aujourd'hui, dans la tourmente, de ces


camarades de combat auxquels, on l'a montré, nous lient
le souvenir et les affections les plus puissantes de toutes,
celles qui se nouent dans la zone de bataille ?
J'apprends, un jour, par la presse, que San-Jurjo,comman-
CAMPAGNE DU RIF. 333

dant en chef de la garde civile, — la gendarmerie, — une


troupe d'élite d'ailleurs, — aurait conseillé, et facilité, à son
Roi son départ d'Espagne ; puis plus tard, que, se plaçant à
la tête d'un soulèvement contre le nouveau gouvernement, —
on disait autrefois un pronunciamiento,—il marche sur Séville,
échoue, est arrêté, traduit en jugement. Le risque, pour lui,
est celui que chacun devine.
Je n'ai jamais aimé le tempora si fuerint nubila solus eris
du poète désabusé. J'écris donc à San-Jurjo dans sa prison
de Madrid une lettre signée de mon nom, suivi de la mention :
Grand-croix du Mérite militaire d'Espagne. Sachant qu'elle
va être, bien sûr, ouverte, je la rédige en espagnol, pour éviter
les délais d'une traduction éventuelle, car je pense bien que,
dans son pays chevaleresque, son plus mortel ennemi la lui
remettra. En voici, sommairement, les termes :
«... Je n'ai pas, comme étranger, à donner mon opinion
sur votre action politique, mais ce que je crois pouvoir affir-
mer avec toute ma conviction, après vous avoir vu à l'œuvre
au Maroc, c'est que je vous y ai, moi, votre camarade de
combat et ami, toujours estimé comme un chef d'un haut
courage, animé uniquement de sentiments patriotiques d'ordre
élevé, et du souci de ménager la vie du soldat. Je connais
donc la noblesse de votre caractère. Les mobiles de vos actes,
depuis, n'ont pu être ainsi que dénués de tout intérêt per-
sonnel, e t c . . »
En somme, c'est ce que je dirais au tribunal s'il y avait
place pour un témoignage de moralité. Je ne me fais d'ailleurs
aucune illusion sur le « poids » de cette, attestation, peut-être
en outre parvenue trop tard, tant ces sortes de jugements
sont rendus vite.
Nous apprendrons plus tard, que gracié de la peine de
mort, le « forçat » San-Jurjo, l'homme qui a donné le Maroc
à son pays, se trouve soumis au régime du droit commun,
dans un pénitencier de la côte basque. Puis, plus rien. Je compte
aller l'y voir, lui dire, — là encore je suis sûr que la générosité
espagnole me le permettra, — toute ma sympathie et mon
cordial souvenir, quand j'apprends par hasard qu'il se trouve
maintenant au Portugal, gracié ou évadé « à la Bazaine » ?
La presse est muette à cet égard.
Au début de l'été 1936, un coup de téléphone d'un de ses
334 REVUE DES DEUX MONDES.

amis m'avise, de sa part, qu'il est à Paris et serait heureux


de me voir. Un retard m'empêche de le joindre, et je ne saurai
plus rien autre chose de lui que, vers la fin de juillet 1936,
sa chute mortelle d'avion au départ du Portugal, vers l'insur-
rection...
C'était une nature franche, tout en dehors, un chef et un
soldat brave comme l'acier en même temps qu'un amant de
la vie, physiquement infatigable, ne dédaignant pas, nos
conférences officielles terminées, de reprendre avec fougue
sa liberté, le soir, à Rabat, à Fez, à Casablanca, dans tout
notre Maroc. Je le vois encore, chez le Résident général de
France à Rabat, après nos signatures du matin, se jeter
éperdument dans la mêlée des fox-trots et des tangos.
Et Goded ? Au retour du Maroc, resté sur le terrain pure-
ment militaire, il écrit sa campagne de 1926 ; puis plus tard
il porte très probablement ombrage, par son attitude politique,
à certains gouvernements de son pays, car il n'y a nul doute
qu'il ne suive toujours la fortune de son chef ; son nom, à
ce sujet, paraît plusieurs fois dans la presse : il est l'objet de
déplacements ; le mouvement insurrectionnel de juillet dernier
l'amène au point crucial, à Barcelone.
On connaît, du moins dans l'ensemble, la suite, la révolte
étouffée dans l'œuf, Goded condamné à mort. Je le reconnais
sur une photographie d'audience, avec son front volontaire,
son attitude fière et digne, dans sa tenue militaire. « Pour-
quoi, lui aurait demandé, paraît-il (d'après un écho de ,
presse), un des représentants du gouvernement, vous êtes-
vous laissé si facilement arrêter, alors que, assuriez-vous,
vous ne tomberiez jamais vivant entre nos mains ? » Goded
aurait alors montré, à côté de lui, le corps sanglant de sa jeune
femme qui venait d'être assassinée parce qu'elle était la femme
d'un général. Vérité, légende ?
E t vous les survivants de l'épopée de 1925 et 1926,
dont nous avons encore devant les yeux les sympathiques
silhouettes, où êtes-vous ?
Est-il vrai que Carrasco aurait été fusillé comme insurgé
à Saint-Sébastien, Carrasco, le camarade de combat immédiat
de Dosse, que nous revoyons dans sa petite taille, maigre,
distingué, ne quittant jamais un jonc à pomme d'or qui
lui servait à désigner les objectifs, à souligner ses menaces
CAMPAGNE DU RIP. 335

contre les dissidents, à appuyer ses ordres aux troupes ?


Que sont devenus, et s'il est encore en activité ou en retraite,
le général Castro girona au langage vif, au geste énergique
et tranchant ? Sa silhouette massive et vigoureuse rappelait
celle du général Mangin avec lequel il présentait plus d'une
ressemblance. Et le colonel Uzquiano, que notre lieutenant-
colonel d'état-major Prioux a vu si souvent à l'état-major
de Melilla ?
Si, par un écho de presse, je vois que le grand mutilé du
Tercio, Milan Astray, bataille, comme commandant de brigade,
contre les gouvernementaux devant Madrid, que le colonel
Ascensio, autrefois au service de YIntervencion à Larache, se
trouve actuellement face au front de Madrid, nous ne savons
rien du colonel, aujourd'hui général, Ponte, de formation
française, grand blessé de guerre du Rif, qui a pris une part
active aux opérations de 1926 ; rien non plus ni du lieutenant-
colonel d'alors Martin Prats, ancien élève de notre École de
guerre de Paris. Comme le fût d'ailleurs aussi le très sympa-
thique commandant Ungria dont je n'ai pas entendu parler
non plus ces années dernières.
Et pourtant Ungria, officier de liaison de San-Jurjo à
mon quartier général, où il vécut si près de moi, pendant
toute la campagne, était devenu un ami ; je l'avais retrouvé
ensuite à Paris, attaché militaire du Roi, puis de la jeune
République, et c'est lui qui m'y a remis après la campagne,
au nom de son gouvernement, le grand cordon du Mérite
militaire d'Espagne.
Si'nous savons, comme tout le monde, qu'Aranda, qui fut
de toutes nos conférences au Maroc, se bat avec acharne-
ment à Oviedo, combien de ces chefs, que nous avons connus
dans cette guerre et qui ne peuvent pas, eux non plus, nous
oublier, dont nous ignorons le sort dans le drame : les géné-
raux Aldâve, Berenguer et Sansa, les colonels Guedra, Bar-
bero, etc.. et tous ces brillants aviateurs que nous voyions
tous les jours atterrir dans nos camps pour y prendre la
liaison ; et tous ces officiers des troupes se battant vaillam-
ment à nos côtés contre le Riffain !

GÉNÉRAL BOICHXJT.

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