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B 2

L'extrait du roman 'La Maison des jours impairs' d'Azza Filali explore la crise conjugale d'un couple tunisien, Jaafar et Zeineb, dans le contexte post-révolutionnaire de la Tunisie. À travers une scène de conflit, l'autrice met en lumière l'absence de communication entre les époux, les pressions sociales qui influencent leur quotidien et la dégradation de leur corps comme reflet de leur mal-être. Le style de Filali mêle précision médicale et sensibilité poétique, offrant une réflexion sur les tensions entre tradition et modernité dans la société tunisienne contemporaine.

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L'extrait du roman 'La Maison des jours impairs' d'Azza Filali explore la crise conjugale d'un couple tunisien, Jaafar et Zeineb, dans le contexte post-révolutionnaire de la Tunisie. À travers une scène de conflit, l'autrice met en lumière l'absence de communication entre les époux, les pressions sociales qui influencent leur quotidien et la dégradation de leur corps comme reflet de leur mal-être. Le style de Filali mêle précision médicale et sensibilité poétique, offrant une réflexion sur les tensions entre tradition et modernité dans la société tunisienne contemporaine.

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Introduction

L'extrait étudié est issue du roman La Maison des jours impairs de l'autrice tunisienne
Azza Filali, publié en 2018. Cet ouvrage s'inscrit dans le courant du roman
psychologique arabe contemporain et nous plonge dans l'intimité d'un couple
tunisien en crise, Jaafar et Zeineb, à travers une scène de vie quotidienne
particulièrement intense.

Il est important de situer cette œuvre dans son contexte historique. Le roman a été
écrit quelques années après la révolution tunisienne de 2010-2011, un événement
majeur qui a profondément changé la société tunisienne. Cette révolution, souvent
appelée « révolution du Jasmin », a renversé le régime du président Ben Ali après
vingt-trois ans de pouvoir autoritaire. Ce soulèvement populaire a marqué le début du
Printemps arabe et a éveillé chez les Tunisiens un désir intense de liberté, de dignité
et de changement. Cependant, cette période de transition n'a pas été facile : le pays a
connu des difficultés économiques, des tensions politiques et une remise en question
des valeurs traditionnelles. De nombreux Tunisiens se trouvent partagés entre leur
héritage culturel et les nouvelles aspirations démocratiques. C'est dans ce contexte
particulier qu'Azza Filali situe son récit, offrant ainsi une réflexion sur la société
tunisienne post-révolutionnaire et ses évolutions profondes.

Dans cet extrait, l'autrice nous présente une scène de conflit conjugal où les deux
époux, incapables de communiquer, s'enferment chacun dans leur propre monde de
solitude et de souffrance. À travers ce tableau sombre de la vie conjugale, Azza Filali
interroge les fondements mêmes du mariage dans la société tunisienne traditionnelle
et les conséquences dévastatrices de l'absence de dialogue entre deux êtres qui
partagent le même toit mais plus vraiment la même vie. Le contexte post-
révolutionnaire n'est pas mentionné explicitement dans le texte, mais il plan en arrière-
plan comme une dimension supplémentaire qui permet de comprendre les tensions
entre la tradition et la modernité, entre les anciennes valeurs et les nouveaux qui
traversent la société tunisienne de l'époque.

Comment Azza Filali arrive-t-elle à travers cet extrait à montrer la dégradation


progressive d'un couple, à la fois par l'absence de communication entre les époux et
par les pressions sociales qui envahissent leur intimité, tout en utilisant un style
littéraire original qui mêle respect médical et sensibilité poétique ?
Pour répondre à cette question, nous analyserons successivement quatre axes
principaux. Dans un premier temps, nous étudions le contraste saisissant entre
l'agitation de Jaafar et le silence de Zeineb, qui révèle un couple profondément
désuni et incapable de dialoguer. Nous verrons ensuite comment les pressions de la
société s'infiltrent dans la vie privée de ce couple, transformant leur foyer en un lieu
régi par l'argent et la peur du regard des autres. Dans un troisième temps, nous
examinons comment le corps des personnages devient le miroir de leur mal-être
intérieur, traduisant par des signes visibles leur souffrance psychologique. Enfin,
nous nous intéresserons au style de l'écriture, qui oscille entre la précision du regard
médical et la sensibilité de la poésie, créant ainsi une œuvre à la fois réaliste et
profondément humaine.
I. Un couple « intranquille

L'extrait nous présente un couple profondément désuni où l'agitation permanente de


l'homme s'oppose au silence glacial de la femme, créant ainsi une atmosphère
étouffante qui traduit l'échec de leur communication. Jaafar se distingue par son
comportement violent et frustré : il « aboie », bande du poing sur sa table et crie pour
attirer l'attention de sa femme, révélant ainsi une solitude affective profonde qui le
pousse à créer le chaos pour exister aux yeux de Zeineb, car son silence le rend
littéralement invisible. Face à ce tumulte, Zeineb adopte une attitude radicalement
opposée : elle reste impassible et silencieuse, et ce mutisme n'est pas un signe de
faiblesse, mais plutôt une arme puissante qu'elle utilise pour se protéger en refusant
de répondre aux provocations, privé ainsi son mari de la confrontation qu'il désirs
tant. L'image des cheveux de Zeineb formant un « rideau gris perle » renforce
symboliquement cette séparation, car ce geste quotidien devient une forteresse
invisible qui l'isole de son mari. La phrase finale de Jaafar, « Même quand elle dort,
elle n'est pas là ! », résume avec une tristesse infinie l'étendue de sa solitude et l'échec
de ce mariage : les deux époux partagent une maison et un lit, mais ils sont plus
séparés que des inconnus, comme si l'esprit et le cœur de Zeineb étaient
définitivement partis. En définitive, ce couple « intranquille » illustre parfaitement
l'impossibilité de communiquer lorsque l'un parle trop et que l'autre se tait trop, car
l'absence de dialogue peut être aussi destructrice que les mots bénissant, et certains
murs, comme le rideau de cheveux de Zeineb, sont parfois plus difficiles à franchir
que les plus hautes clôtures.
II. L'intrusion du social dans l'intime

L'extrait nous montre que la vie de ce couple n'est pas guidée par leurs sentiments
personnels, mais par les pressions sociales et les problèmes d'argent, qui semblent
contrôler chaque décision et chaque conversation. En effet, les problèmes financiers
occupent une place centrale dans leur quotidien : Jaafar se plaint sans cesser d'avoir
« trop de frais » et refuser même de « dépenser cinquante dinars » pour des ampoules
électriques essentielles, ce qui révèle une vie difficile où chaque sou dépensé est une
lutte et où l'argent devient le vrai maître de cette maison. Au-delà de l'argent, c'est le
jugement permanent de la société qui dirige leurs actes : le mariage de leur fille, qui
devrait être un moment de joie, est vécu par Zeineb comme un « fardeau des
mondanités », une corvée sociale plutôt qu'une fête, et Jaafar tremble à l'idée que « Si
Bahi », un invité important, pourrait porter un jugement négatif sur leur réception, car
sa réputation aux yeux des autres semble plus précieuse que le bonheur de son
propre enfant. Jaafar se distingue également par une intolérance marquée envers
ceux qui ne lui ressemblent pas : il se moque d'un locataire qui marche « en se
déhanchant » et porte des « tenues voyantes », allant jusqu'à le traiter publiquement
de « clown », et il se méfie du jardinier simplement parce qu'il est « originaire de
Redeyef », une région présentée comme suspecte à ses yeux, montrant ainsi des
préjugés régionaux infondés qui révèlent une mentalité fermée incapable de dépasser
les stéréotypes. En définitive, cette partie de l'extrait critique durement une société
étriquée où l'argent règne en maître, où la réputation est sacrée et où la différence fait
peur, transformant ce couple en cage dorée où les vrais sentiments n'ont plus leur
place et où le regard des autres étouffe toute tentative d'être authentique.

III. Le corps comme miroir de l'angoisse

L'extrait nous montre que l'angoisse des personnages ne reste pas seulement dans
leur tête, elle se voit aussi sur leur corps qui s'abîme au fil du temps, comme si le
corps était un miroir qui reflète fidèlement les tourments de l'âme. Jaafar est obsédé
par une marque sur son front qui symbolise parfaitement son état de détresse
intérieure : au début, elle n'est décrite que comme une simple « tache » ou un « arpent
grisâtre », mais à mesure que la tension monte, elle devient une « crevasse », une
blessure profonde qui ouvre son front comme une terre craquelée par la sécheresse,
et il essaiera désespérément de refermer cette crevasse en rapprochant « les berges »
avec ses doigts, révélant son impuissance face à une blessure qu'il ne peut pas
contrôler. Zeineb, de son côté, examine son visage avec une attention obsessionnelle,
l'observant comme un « relevé topographique », une carte géographique où chaque
balade représente une montagne, montrant qu'elle a perdu sa beauté et sa jeunesse,
deux choses auxquelles elle semblait attachée. Jaafar porte aussi les stigmates de
ses propres vices sur son corps : il fume depuis « trente ans », et ses lèvres sont
devenues « d'un bleu presque noir », signe d'une santé gravement atteinte, d'un corps
qui s'étouffe lentement, et pour essayer de trouver le sommeil, il fini par se mettre en
boule, les « genoux au menton », comme un enfant recroquevillé, montrant un
homme qui a perdu toute sa force et sa fierté. En définitive, le mal-être des
personnages s'inscrit dans leur chaise, dans leur peau, dans leurs traits, et leurs corps
usés deviennent des témoignages silencieux de leur malheur conjugal, prouvant que
les blessures de l'âme peuvent être aussi profondes que les blessures de la guerre.

IV. Le regard du médecin, la plume du poète :

Le style d'Azza Filali dans cet extrait est particulièrement intéressant car elle mélange
deux aspects très différents qui créent une écriture unique et originale : d'un côté,
l'autrice utilise un regard presque médical et précis, influençant par sa formation de
médecin, observant le corps comme un paysage géographique avec ses montagnes
et ses vallées, le front de Jaaraf étant décrit comme une « île sombre » ou une « rive
gauche », et le visage de Zeineb comme un « relevé topographique », ce qui permet de
décrire le vieillissement et la dégradation des corps avec une grande objectivité ; de
l'autre côté, elle fait preuve d'ironie pour se moquer doucement de ses personnages et
créer une distance avec eux, comme lorsque Jaafar fait de l'humour noir en se
demandant si « les prières occasionnaient ce genre de dégâts » sur son front, ce qui
lui permet de ne pas tomber dans le mélodrame excessif. L'écriture se caractérise
également par une alternance constante entre des descriptions très réalistes et crues,
comme cette « peau cartonnée » qui évoque un visage tellement ridé et sec qu'il
ressemble à du papier rigide, et des moments plus poétiques sur la solitude intérieure
des personnages. En définitive, le style d'Azza Filali arrive à mêler la précision du
regard médical avec la sensibilité de la poésie, donnant ainsi à ses personnages une
âme, une histoire, une signification, tout en permettant au lecteur de comprendre à la
fois leur réalité physique et leur réalité intérieure.

Conclusion
Au terme de cette analyse, nous pouvons mesurer la richesse et la complexité de
l'extrait proposé. Azza Filali a réussi à créer un tableau saisissant de la dégradation
d'un couple tunisien traditionnel, prisonnier de ses propres contradictions et des
pressions d'une société en pleine mutation. Le contexte post-révolutionnaire constitue
un arrière-plan essentiel pour comprendre les tensions qui traversent ce couple : la
révolution tunisienne de 2011 a éveillé un désir de liberté et de dignité, mais elle a
aussi créé des incertitudes et des conflits entre les valeurs anciennes et les nouvelles
aspirations. C'est dans ce contexte de transition que Jaafar et Zeineb vivent leur crise
conjugale, symbolisant les difficultés d'une société tunisienne qui cherche son
identité entre tradition et modernité. L'autrice construit progressivement le portrait
d'un mariage en train de s'effondrer : le contraste entre l'agitation de Jaafar et le
silence de Zeineb révèle une incapacité totale à communiquer, les pressions sociales
envahissent leur intimité, et leurs corps deviennent le miroir de leur mal-être. En
définitive, Azza Filali nous offre une réflexion profonde sur les difficultés du couple
dans la société tunisienne contemporaine, invitant à s'interroger sur l'évolution des
mentalités dans un pays en transition où les valeurs traditionnelles se heurtent aux
nouvelles aspirations.

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