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JESUS-CHRIST
DANS
LEUCH A RISTIE,
- OU L' A B R E G E'
· D E S E S MERVE IL ES
· DANs LE TREs-sAINT
SACRE MENT DE L' AUTE L.
o c rAvE c o M Po s E E
T'ar le R. P. AuGusTiN, DE NARE oN E,
Predic fteur Capucin.
T R o I s IE'ME EDITIoN.
| | | A T O U L O U S E,
Par J. PA u L Dle ou L A D o u R E Imprimeur ,
College de Foix.
prez
· M. D C. x C I v. - -
**vec Aprobatien @ Pergiſſan,
· · •ossieur
DE MANIBAN
M A R QuI s D'AuzAN « •
ET DE MAULE oN, &c.
P R E S I D E N T A M O RTIER
au Parlement de Toulouſe.
Mos . -
Le myſtere de l'Oétave que jeprens la
htºr*é de vous dédier à tant de raport
ii 2
Y -
E P IT R E.
à vous qn'il y a lieu de croire que
vous luy donerez une protection toute
ſinguliere. Combien vive eſt la foy _ -
que vous avez pour jeſus - Chrît
dans l'Euchariſtie ? Les rayons que
Cé't f6 767"/f/ répand ſur vôtre ame ſont
ſ lumineux , que vous n'avez pas
beſoin d'aparitions miraculeuſes pour
apercevoir , un Dieu caché ſoûs de
groſſieres aparences s & les ſentimens
qu'elle vous inſpire pour cét adorable
ſacrement, ſont ſºprofondement gravez
dans vôtre cœur, que comme vôtre bou
che parle de ſon abondance , j'ay eu
l'homeur de vous ouir dire dans une
converſation particuliere. Entre tous
les myſteres de la religion Catholique,
la preſence réele de jeſus - Chrît
dans l'Euchariſtie , eſt celuy que
j'examine avec moins de curioſité , &
que je crois avec plus de ſoûmiſ
ſîon.
Pourquoy, MoNsiEuR , doit-on ſe fº
E P I T R E.
- gurer que vous avez bien voulu être ag
gregé dans la noble Confrairie des T'e-
| nitens Blûs de Toulouſe ? Sinon pour
honorer ſoûs un ſac de penitence le tres
ſaint ſacrement de l'auteldont ces Meſ
ſieurs font l'Octave avec une devotion
extraordinaire , & une magnificence
ſans é[Link] quoy vous vous glorifîés de
ſuivre l'exemple de Loüis LE GRAND,
dont les vaſtes projets font la deſtinée :
de l'Europe, & les grandes actions l'ê-
tonement de l'univers. Qui ne ſçait
que ce Prince qui n'eſt pas moins reco
mandable par ſa piete exemplaire , que
par ſa valeur incomparable combla
d'honeur vôtre Compagnie ; lors qu'ê-
tant à Toulouſe, il viſita vôtre Chape
le, y entendit la ſainte meſſe , & s'y
fît revêttir d'un babit blû, pour adorer
le Roy des Rois dans l'Euchariſtie.
9uelles merveilles d'éloquence ne fites
"vous pas, M o N s 1E u R, lors qu'êtant
Avocat Genenal dans le TParlement,
· E P I T R E.
vous playdates pour l'Euchariſtie contre
les prophanateurs de cét auguſte myſte
re ? Vos playdoyez ſur un ſujet ſi haut
& ſî ſublime furent des pieces achevées
de <ele pour la gloire de feſus-Chrît &
· de juſtice pour la punition des ſacrile
ges. Tout y fut grand, tout y fut ſacré,
tout y fut vif & energiques & il ſem
ble que jeſus - Chrît avout acompli en
•vous cette promeſſe qu'il avoit fait à
ſes diſciples. Quand vous vous preſen
terez devant les Preſidens &9 les Con
ſeillers pour me rendre témoignage de
vant eux, ne vous metexpotnt en peine
comment vous leur parlerez. Ce que
«vous devez leur dire vous ſera doné à
l'heure même. Ce ne ſera pas vous qui
parlerez, mais ce ſera l'eſprit de vôtre
Pere qui parlera en vous. Et l'on ne fut
pas ſurpris de vous entendre parler,
avec tant de lumiere & de force 5 vous
ne défendiez qu'une cauſe comune avcc
ges hommes divinement inſpirè&;à ſga
E P I T R E.
•voir la réele preſence de jeſus-chrît
dans l'Euchariſtie, & le profond reſpect
qu'on doit rendre à cét adorable ſacre
f/4º/7f. -
A qui n'eſt pas conû, M o N s IE u R,
ce que vous avez fait depuis que d'A-
vocat general, vous êtes devenu Treſi
dent à mortier ? La preference que le Roy
vous a fait l'honeur de doner ſur plu
ſieurs concurrens à l'êlevation de cette
charge, a êté un heureux preſage des pro
diges de ſageſſe & d'équité que vous
avez fait paroître dans les arrêts que
vous avez prononce<. C'eſt dans ce poſ
te glorieux que tout le monde a remar
qué l'exellence de vôtre merite, c9 que
vous avez parfaitemet bien rempli,
l'obligation où vous êtiez de vous ren
dre digne du rang où ſa Majeſté vous
avoit mis dans le Parlement. L'Eucha
riſtie ſur cela ne vous a pas êté d'un foi-x
ble ſecours. Comme c'eſt par elle que les
Rois regnent , & que les Magiſtrats
E P I T R E.
exercent la juſtice : c'eſt auſſi par la pieté
& par l'amour que vous avez témoig
né pour ſon culte, qu'elle a tourné le plus
grand Roy de la terre à vous êlever aux
premieres charges de ſon Parlement de
Toulouſè:& que vous avez doné tant de
marques de vôtre grand genie, «9 de la
capacité extraordinaire dont il eſt ſoû
tenu, qu'on pût dire de vous, auſſi bien
que d'un premier 5Miniſtre de France,
Vous tirez toute vôtre gloire, & toute
vôtre êlevation de l'Euchariſtie.
je laiſſe, MoNsIEuR, cette longue ſui
#e d'Anceſtres , qui ſontſortis d'une des
plus nobles maiſons du Condomois, &
dont les uns ayant êté fuges - Mages
dans Bourdeaux , •Avocats Generaux
dans Toulouſe, Maitres de Requêtes de
l'Hôtel du Roy, z9 Treſidens dans le
Parlement, ont ſoûtenu la gloire que les | |
autres avoient aquiſe dans les armées. |
je laiſſe vos aliances plus illuſtres, & |
eelle même que vous amex contractée
-
|
E P I T R E.
avec Madame Marie - Marguerite de
Fieuhet, vôtre tres-honorée femme qui
êtant fille d'un des plus grands premiers
Preſidens qui ſoit jamais monté ſur le
Thrône du Parlement de Toulouſe, n'eſt
pas moins diſtinguée par l'êclat de ſa
vertu, que par le brillant de ſon eſprit,
c9 par un fonds de bonté & de douceur
incomparable. fe laiſſe enfin Monſieur
le Marquis vôtre fils qui eſt un pre
· cieux don que le ciel vous a fait pour
perpetuer vôtre gloire dans vâtre poſ
terité, & que je ſouhaite n'être pas plü
tôt l'heritier de vos grands biens que de
noos eminentes vertus.
je veux ſeulement, M oN s I E u R, be
nir le ciel de ce que les huguenots d'Ar
magnac s'êtant convertis à la foy Catho
lique, vous fîtes l'honeur aux Capucins
de les demander pour aler à vos dépens
travailer à leur inſtruction ſoûs ler or
dres des ordinaires- La providence per
mit que je fus choiſi pour cette miſſion ,
N
E P I T R E.
& parce que vous éties embraſé d'un
<ele ardent pour la preſence réele de fe
ſus-Chrît dans l'Euchariſtie, vous n'eu
tes rien tant dans le cœur pour me reco
mander que de n'obmetre rien pour leur
perſuader la croyance de ce myſtere qui
eſt le plus grand & le plus eſſentiel de
nôtre religion. Pour cét effet vous fîtes
acheter des livres, des chapelets , & .
des catechiſmes pour leur diſtribuer, &
pour fortifier les moyens de leur inſ
truction. Sur tout comme ſî cela n'eût
pas ſufi à vôtre zele , & que vous
n'euſſiés comté pour rien vos ſoins, vos
demandes, vos empreſſemens, vos tra- '
vaux, c9 vos biens, vous voulutés qui
ter Toulouſe & abandoner lés afaires
que vous aviez dans vôtre maiſon &9-
dans le Parlement pour venir dens voſ
tre ville de la Baſtide obliger tous les
nouveaux convcrtis d'aſſiſter au ſacrifi
ce de la meſſe , à la predication & au
divin ſervuce Ils le firent avec la de
--\
- E P I T R E.
| potion «9 la reverence qu'on peut ren
dre à ce grand c9 à cét auguſte myſte
re. Dieu recompenſa par avance voſtre
, peine, vous eûtes le plaiſir & la joye de
· voir dans le gyron de l'Egliſe tous vos
vaſſaux qui avoient eu le malheur d'é-
tre élevez c9 nourris dans l'erreur.
" auſſi aprés que vous les eûtes exhor
tez de perſeverer conſtament dans la -
· religion Catholique qu'ils avoient em
- | braſſée, vous les laiſſâtes avec ces pa
roles quiſont dignes d'étre gravées ſur
· l'or & ſur le porphyre Craigne< Dieu,
adorez jeſus-Chrît dans le ſacrifice de
· la meſſe, & honorez le Roy voſtre maî
tre c9 le mien. - -
Voilà , M o N s I E u R , les juſtes
titres par leſquels cette Octave rvous
apartient. je ne ſçaurois la raporter
| atlleurs, ſans trahir mon devoir , &
• choquer toute mon inclination. fe n'ay
garde de cometre cette faute. j'aurois
lieu de me la reprocher ſans ceſſe & de -
| E P I T R E.
, ne me la pardoner jamais. Elle me
priveroit de l'occaſion favorable d'ho
norer voſtre devotion à la preſence
réele de jeſus - chrit dans l'Euchariſ
tie , de reconoitre les bontez dont il
vous a plû me combler & de vous
doner une preuve ſolide du profond
reſpect, avec lequel je ſuis, -
MO N S I E U R,
Vôtre tres-humble, tres-obeiſſant
& tres-obligé ſerviteur,
Fr. A u G u s T 1 N D E NARBONE ,
Predicateur Capucin.
:%393#&G %sg$ 93,5$ 93285
# $# # # #
#e# # #
P R E F A C E.
I les Chrétiens ne rempliſſent pas leur
S devoir à l'égard de l' uchariſtie , ce
n'eſt pas aſſûrement la faute des Predi
cateurs. Qu'eſt - ce qu'ils ne préchent pas
ſur ce miſtere ? Et quelle ſorte de gens y a
t'il qu'ils n'inſtruiſent de ce qu'il faut §e pour
le pratiquer dignement ? S'il y a donc de l'igno
rance de ce ſacrement & de mal dans ſa prati
que. C'eſt parce que les fidcles ne ſuivent pas
les lumieres des Predicateurs ; & que rejetant
leurs conſeils, ils ne ſe donent aucun mouve
ment pour le conoître, & veulent bien ſe ren- .
dre coupables du corps & du ſang de Jeſus
Chrît. Il faut pourtant demeurer d'acord que
tous ceux qui ſe mélent de précher l'Euchariſ
tie ne peuvent s'y prendre d'une maniere bien
entenduë , & qui ſoit propre à perſuader les
- perſones qu'ils veulent inſtruire. Comme ce
miſtere eſt le corps & le ſang de Jeſus - Chrît
ſoûs les eſpeces du pain & du vin ; ce n'eſt pas
ſeulement le plus grand de tous les miracles
que Jeſus-Chrît ait fait : c'eſt l'abregé de tou
tes les merveiles qu'il a jamais operées. C'eſt un
ouvrage qui paſſe la conceptjon des hommes &
des Anges, & qui les met dans une perpetuele
admiration. Que ſi les Predicateurs en parlent
|- '
-,
• º
- T R E F A C E. .
il faut que Jeſus - Chrît leur faſſe la grace dé
pouvoir bien s'en acquiter, & qu'il ſuplée par
ſon ſecours à la foibleſſe de leurs lumieres.
En éfet c'eſt jeſus-Chrît qui ordone qu'il faut -
ſe ſervir du pain de froment fait ſans levain pour
, la conſccration de ſon corps ; & du vin naturel
| & ordinaire pour la conſecration de ſon ſang.
C'eſt le Seigneur qui veut qu'on employe pour
la conſccration , ces paroles. Cecy eſt mon
corps ; cecy eſt mon ſang , dont il ſe ſervit lors
qu'il inſtitua l'Euchariſtie. C'eſt le Sauveur qui
revele qu'aprés que le Prétre a prononcé les
paroles de la conſccration toute la ſubſtance du
pain eſt changée en la ſubſtance de ſon corps ,
& la ſubſtance du vin en la ſubſtance de ſon
ſang. Si bien qu'il n'en demeure que les quali
tez, les eſpeces & lcs aparences , comme ſont
la ſaveur , la couleur, la forme ; & que ce ſont
ces accidens que l'on preſſe & que l'on défait
lors qu'on preſſe & qu'on défait l'hoſtic dans la
bouche. C'cſt le Fils de Dieu qui inſpire que
comme ſon corps dans l'Euchariſtie eſt un corps
vivant il ne peut étre privé de ſon ſang & doit
avoir un ame humaine & raiſonable ; & que la
ſeconde perſone de la ſainte Trinité étant unie
inſeparablement à l'humanité de Jeſus-Chrît ;
elle ſe rencontre auſſi dans l'hoſtie : & qu'il en
eſt de méme du ſang qui ne peut étre ſeparé
du corps, de ſorte que Jeſus-Chrît eſt tout en
tier ſoûs l'une & l'autre eſpece. C'eſt le Verbe
eternel qui aprend que le ſeul Prétre peut con
ſacrer l Euchariſtie, que les autres miniſtres de
l'Egliſe ne ſont inſtituez que pour preparer les
matieres de ce ſacrement , ou pour aſſiſter le
P R E F A C E.
Prêtre dans la conſecration qu'il en fait ou
pour diſpoſer le peuple à aſſiſter avec plus de
reverence au ſacrifice. Enfin c'eſt un homme
Dieu qui oblige de croire que le Prétre conſa
cre à l'autel le corps & le ſang de Jeſus - Chrît
ſeparement pour ſignifier la ſeparation du corps
& du ſang de Jeſus- Chrît qui fut faite ſur la
croix, qu'il n'eſt pas neceſſaire de recevoir l'Eu
chariſtie ſoûs les deux eſpeces ; qu'à la verité le
Prétre qui celebre la ſainte meſſe doit comunier
ſoûs les deux eſpeces, mais qu'il ſufit aux autres |
fideles de la recevoir ſoûs une ſeule eſpece ſui- |
vant l'ordonance de l'Egliſe, puiſque l'une con- |
tient autant que toutes les deux. |
Voilà des merveiles divines qui ne peuvent
étre compriſes ni expliquées qu'à la faveur des
lumieres du cicl. Eh ! comment doit-on encore
bien concevoir pour qu'elle fin nôtre Seigneur
a-t'il inſtitué l'Euchariſtie ? Sinon d'une part |
pour continüer dans ſon Egliſe le ſacrifice
qu'il a ofert pour nous ſur la croix & rendre par · ·
ce moyen un honeur perpetuel à ſon Pere en ſe
ſacrifiant tous les jours à luy ; & d'autre part -
pour comuniquer aux fideles le fruit de ce mé
me ſacrifice de la croix en ſe donant à eux par la
ſainte comunion. Ainſi l'Euchariſtie eſt tout
enſemble & ſacrifice & ſacrement. Car aprés
avoir été oferte par le Prétte en l'honeur de
Dieu, elle eſt comuniquée aux hommes, dans |!
la ſainte comunion pour les ſanctifier s'ils la re- -
çoivent dignement. L'Apôtre nous marque cet- -
te
ce fin. Toutes
pain, les fois,
& que vousdit-il,
boirezquecevous mangerez
calice, vous • |
anoncerez la mort du Seigneur. Voilà pour
- P R E F A C E.
quoy ſaint Chryſoſtome propoſe aux comu*
nians de ſe figurer à la ſainte table qu'ils metent
la bouche dans la precieuſe playe de Jeſus
Chrît, qu'ils en ſuccent le ſang, & qu'ils par
ticipent à tout ce qu'il a aquis aux hommes par
les merites de ce ſang. Ce fut autrefois la penſée
de ſainte Catherine de [Link] elle aloit
comunier, elle ſe regardoit comme lors qu'elle
étoit cncore enfant & qu'elle alloit prendre la
mamele de ſa mcre. Et quelques fideles dans ce .
tems ſe reprcſentant Jeſus-Chrît crucifié plan
tent ſa croix dans leur cœur, comme ſur la mon,
tagne du calvaire ; & ſe jettent au pié de cette .
croix , l'embraſſent & recueillent avec les levres
toutes les goutes du ſang qui en tombcnt.
Quels éfets merveileux l Euchariſtie n'opere
t'elle pas dans les fideles ? Elle les nourrit ; & ce
ſacremcnt adorable à une vertu qui luy eſt pro
pre, & qui le diſtingue de tous les autºts. C'eſt
cette vertu qui eſt apellée par les Theologiens
refeétion ſpirituele, parce qu'elle ſert de nourri--
ture à l'ame. Auſſi pluſieurs ſaints interpretant
ces paroles de Jeſus-Chrît. Ma chair cſt un ve
ritable manger, diſent qºe tout ce que la nourri
ture corporele opere naturelement en nous cet
te nourriture celeſte l'opere ſpirituelement dans
les comunians. Ainſi comme la nourriture cor-.
porele raſſaſie les hommes, l'Euchariſtie raſſaſie
les Chrétiens. Elle remplit leur cœur de la divi
nité de Jeſus- Chrît , elle comble leur ame de
la grace , elle nourrit miraculeuſement leur
corps. C'eſt pour cela que ſaint Cyprien apelé
ce ſacrement, une viandc ſincere & veritable,
qui raſſaſie la faim de nos ames & qui les ſanc
tlf1:
• P R E F A C E.
tifie par les atouchemens des eſpeccs ſacramen
teles & par les vertus qu'clle leur inſpire. " - .
Peut-on goûter un vin plus admirable que
l'Euchariſtie ? Elle rafraîchit les Chrêtiens qui
ſont alterez des honeurs, des treſors & des plai
ſirs de la terre. Mon ſang, dit Jeſus-Chriſt, eſt
une veritable boiſſon. Et le Concile de Floren
ce ajoûte que Jeſus-Chriſt a voulu inſtituer ce ſa
crement ſous les eſpeces du vin, afin que les eſ
peces ſous leſquelles il l'inſtituoit nous fiſſent co
noître les efets qu'il produiroit & le beſoin que
nous en avons. Selon cette doctrine , de même
que le vin de la terre apaiſe la ſoif de nos corps ;
de même l'Euchariſtie éteint la ſoif des comu
nians qui ſont alterez de la gloire , de l'opulence
& de la volupté. D'où vient qu'aprés la comunioii
chacun dit à Dieu. O mon Sauveur ! comme je
ne trouve hors de moy que baſſeſſe , que miſere
& qu'une douleur infinie ; c'eſt vous qui étes la
grandeur de mon ame , qui faites mon abondan
ce , & en qui je rencontre de delices inefables.
· N'eſt - ce pas un lait divin que l'Euchariſtie 3
Elle ſoûtient la vie ſpiritucle des comunians, clle
fepare l'épuiſement de leurs forces & leur en
done des nouveles, clle les fait croître en vertu:
Ils ſont de petits enfans ſelon la regle de Jeſus
Chriſt. Si vous ne devenez des petits enfans , c'eſt
à dire purs , ſimples : innocens , & pourtant rai
ſonables & pleins de ſageſſe. Ainſi ils ont be
ſoin d'un alimcnt qui leur ſoit proportioné; &
le Verbe eternel , dit ſaint Auguſtin, étant de
luy-même une viande trop ſolide pour eux, s'cſt
fait chair afin que s'acomodant à leur foibleſ :
«,il peut devenir d'une manicre admirablc &
· · · &
*- *
"P R E F A C E.
ſinguliere dans les ſacrement de l'autel, un lais
divin qui les nourrit pendant leur enfance & les
fait croître dans la foy, dans l'eſperance & dans
la charité. Si bien que leur foy eſt vive & agiſ
ſante, lcur eſperance ferme & inebranlable , &
leur charité ardente & cnflâméc.
| Peut-on voir un ſoleil plus brillant que l'Eu
chariſtie ? Elle diſſipe les tenebres de l'ignorance,
clle detruit les nuages des paſſions , clle défait
les éclipſes des pcchés. O lumiére que l'on ne
peut aſſez admirer ? Vous êtes cachée dans cét
adorable ſacrement. Il n'y a que les fideles ſervi
teurs de Jeſus-Chriſt qui la conoiſſent. Ceux qui
manquent de foy & qui ſont plongez dans le vice
ne ſont pas capables de la voir ni de ſentir ſes
éfets. Auſſi ils ont l'eſprit couvert de tenebres
horribles, le coeur agité de furieuſes paſſions &
la conſcience chargée de pechez énormes. Mais
ks veritables ſerviteurs de Dieu qui travaillent
toute leur vie pour corriger leurs defauts reçoi
vent de ce ſoleil de juſtice une abondance de lu
mieres celcſtes pour diſſiper l'épaiſſeur de leurs
tenebres , un redoublement de ſplendeur pour
dompter la fureur de leurs paſſions, & un nouvel
éclat pour triomphcr de la maladie de leurs pechez.
Quel feu plus ardent que I'Euchariſtie ? Qui
cſt-ce qui nc brûle pas de ſes divines ſlâmes ?
N'eſt-ce pas Jeſus-Chriſt qui eſt dans ce ſacre
ment comme une fournaiſe toûjours alumée &
ſurabondante. O fidcles veritablemcnt heureux de
recevoir devotement le feu que Jeſus-Chriſt a por
té du cicl & qui brûle continuclement ſur les au
tels. Il vous unit à luy, il vous reconcilie avec les
cnemis, il vous excite à faire de bones œuvres.
•
- " P R E F A C E.
# alors que ſi les fleuves rompent toutes les
igues & tous les obſtacles qu'on leur opoſe pour
retourner à la mer, ſelon le poids de leur inclina
tion naturele; rien ne peut retenir les Chrêtiens
embraſez de l'amour de Dieu. Ils paſſent par deſ
ſus toutes les creatures,ils foulent aux picds,bicns,
honeurs, richeſſes, plaiſirs & la joye. Enfin ils
rompent toutes les chaînes dont le monde vou
droit les tenir captifs, les empécher d'aler à Jeſus
Chriſt & de brûler du feu Euchariſtique. . ,
Y a-t-il un lavoir qui ôte mieux les tâches
qui ſoüillent les hommes que l'Euchariſtie. Elle
les purifie de la fumée de l'orgueil, de la roüille ,
de l'avarice & de la boüe de l'impureté. O mer
veilleux éfet d'amour & de miſericorde. Les
Chrêtiens qui reçoivent Jeſus-Chriſt avec tous
les ſentimens de veneration & de pureté qu'ils
doivent avoir, ſe rendent digncs d'étre benis avec
Zachée. C'eſt à ceux - là que le Scigneur inſpire
l'humilité du cœur, la pauvreté d'eſprit & la pu
reté du corps. Ils ſont ſemblables à ſainte Eliza
beth , qui abaiſſa l'enflure de l'orgueil devant
Jeſus-Chrît que la ſainte Vierge portoit encore
dans ſes flancs ; à ſaint Alexis, qui quita de
grands biens aprés avoir comunié, & à ſaint Au
guſtin qui ne retourna plus dans les impurétés de
ſa vie voluptueuſe , aprés qu'il ſe fut lavé dans le
fleuve de l'Euchariſtie. . -- - -
Qui eſt-ce qui a inventé un remede plus puiſ
· ſant & plus ſouverain que l Euchariſtie ? Il guerit
les maladies de nos ames , il conſerve leur ſanté ;
il previent leurs langueurs C'eſt une mcdecine
qui fortifie les comunians. Qu'ils ſoient tentez ;
qu'ils ſoient perſecutez de toutes parts, ils ne
- - - · ·
-
& 2 *
P R E F A C E. -
craigncnt aucun mal tant que l'Euchariſtie eſt
avec eux. C'eſt pour lors qu'ils devienent terri
bles aux demons, aux bourreaux & à leurs ene
mis. Jeſus-Chriſt marqua la force de ce ſacre
ment , lors qu'incontinent aprés avoir comunié
ſes diſciples† dit. Levez-vous alons-nous
en d'icy. Ce fut comme s'il leur avoit dit. Main
tenant que vous , avez comunié vous étes forts ,
levez-vous, alons-nous-en ſ[Link]ſſi voyons
nous que dans la primitive Egliſe lors que l'on
frequentoit davantage ce ſacrement adorable ,
les fideles avoient la force , non ſeulement de
arder la loy de Dieu, mais encore de reſiſter à
# rage des tyrans & de doner courageuſement la
vie pour la foy de Jeſus-Chriſt.
Et il n'eſt pas poſſible de manger un fruit plus
delicieux que l'Euchariſtic. Celuy qu'Adam
mangea dans le paradis terreſtre fut pour luy un
mourceau fatal qui le tua, & devint pour nous
· une ſource empoiſonée de toutes les diſgraces &
les calamitez de l'ame & du corps. Mais le ſa
crement de l'autel eſt un fruit ſi exccllent qu'il
prolonge la vie de la nature, qu'il entretient celle
de la grace , & qu'il procure celle de la gloire.
Quiconque donc cherchc des fruits pour vivre
long-tems, il ne doit pas cn chercher ſur la ter
re, mais dans l'Egliſe où Jeſus-Chriſt nous prc
ſente l'Euchariſtie , qui eſt une vie increée , ſain
te, bien-heureuſe, ſmmortelle, vivifiante & plei
ne de douceur & d'amour. O vie toute puiſſante !
qui nous avez doné la vie du corps & qui nous
la continuez à chaque moment. O vic ! qui inſ
pirez la vie à nos ames, & dont les influences
nous ſont ſi neceſſaires , que ſans clle nous lan
*,L
# T R E F A c E.
guiſſons & nous periſſons. O vie bien-heureuſe !
qui ne nous regenerés pas pour lc monde, mais
pour le ciel ; qui ne nous metez pas au nombre
des hommes ; mais qui nous élevcz au rang des
Anges & des bien-hcureux; & qui ne nous éclai
rez pas des lumiéres du ſoleil ni de la lunc ; mais
qui nous faites voir la veritable lumiere qui éclai
re tout le monde. -
A-t-on jamais veu de ſemblables merveilles ?
Combien ſont elles glorie ſes à Jeſus-Chriſt,
adorables aux Anges, utiles aux hommes & ſalu
taires aux Chrêtiens ? Où ſont les ames devotes
qui ne deſirent pas ardemment prendre le corps
de Jeſus-Chriſt po r recevoir les dons precieux
qu'il nous fait , & pour joüir des grandes graces
dont il nous comble. Il eſt vray que je me loüe
ni ne blâme, avec ſaint Auguſtin, la frequente
comunion , mais comme les fideles ne peuvent étre
ſans Jeſus-Chriſt, il cſt impoſſible qu'ils vivent
s'ils ne le rcçoivent dans leur ame. Oüy , j'oſe
dire qu'il faut ncceſſairement qu'ils s'aprochcnt
ſouvent de luy & qu'ils le prenent comme un
remcde qui doit les ſauver , de peur que les for
ces ne leur manquent durant leur pelerinage ſur
la terre , s'ils ſont privez de cette nourriture ce
leſte. C'eſt ainſi que jeſus-Chriſt en a parlé, lors
que préchant aux peuples & gueriſſant toute ſorte
de maladies il dit à ſes diſciples. Je ne veux
pas les renvoyer à leurs maiſons ſans leur doner
à manger , de peur qu'ils ne tombent en foibleſſe
durant le chemin. Il fait la même grace à la co
munion , puiſqu'il ſe done dans cét auguſte ſacre
ment pour la conſolation des fideles. Comme ils
ſont ſujets à tomber dans le pcché, dans la lat
\-
P R E F A C E.
ucur & dans l'abattement , il faut neceſſairement
qu'ils ſe renouvelent, qu'ils ſe purifient & qu'ils
s'embraſent de zele par des confeſſions & des co
munions frequentes ; de peur qu'étant privez
trop-long-tems de la participation de ſon corps
ſacré; ils ne quitent inſcnſiblemcnt leurs ſaintes
rcſolutlons. Helas ! ſi dans le même tems qu'ils
comunient & qu'ils celebrent les ſaints myſteres
ils tombcnt lâchement dans la tiedeur & dans
la negligence ; quel mal ne leur arriveroit-il pas
encore , s'ils ne cherchoient un ſi grad ſecours?
Que les comunians ſont veritablemint heu
reux de recevoir dcvotement leur Dieu & d'être
remplis de grace en le recevant ; mais auſſi il faut
qu'ils ſoient tous les jours en bon état & bien
diſpoſez pour recevoir la comunion & ſe rendre
participans d'une ſi grande grace. Ils doivent
s'éprouver eux - mêmes, comme dit ſaint Paul,
avant que de manger de ce pain celeſte. Et une
des premieres choſes qu'ils doivent faire dans
cette épreuve eſt de voir s'ils n'ont point perdu
· la grace de Dieu par des pechez mortels. Ils doi
vent alors ne point aprocher de la ſainte table
qu'aprés en avoir fait une bone & veritable con
feſſion. Car ceux qui ont perdu la grace de Dieu,
qui ſe ſont rendus dignes de l'enfer par les pe
chez mortels qu'ils ont commis, doivent travail
ler à ſe purifier par le ſacrement de la penitence ;
· avant que de pretendre à l'honeur de s'aſſeoir à
la table de Jeſus-Chrît & de ſe nourrir du pain
des Anges. C'eſt ainſi que ceux qui ont ofencé
· un Roy n'ont pas la hardieſſe de ſe preſenter
·auſſi-tôt
. * » » ° - devant
l - -- ' ! luy, & de ſe metre à table ; mais
* • * ' - - - - !
ils s'éforcent de ſe reconcilier avec luy, & font
, P R E E A C E.
toutes les ſatisſactions qu'ils peuvcnt pour ren
trer en ſes bons graces. -
C'eſt de là que les veritables fideles aportent à
la ſainte comunion une vie vrayement chrêtiene,
qu'ils vivent dans la mortification de leurs paſ
ſions & dans les pratiques des vcrtus, d'humilité,
d'obeiſſance , de patience, de douceur , de charité,
de ſuport du prochain, de chaſteté, de ſobriété &
des autres ſemblables. C'eft de la qu'ils renon
cent dans leur cœur à tout ce qui pcut déplaire
à Dieu & l'ofencer ; & qu'ils employent pour cét
cfet tous les moyens neceſſaires comme les prie
res, les larmes, les jeûnes, les aumônes, la retraite,
l'éloignement des compagnies du monde , l'ocu
pation & le travail continuel, ſelon leur état &
lcur condition. Sur tout c'eſt de là que nait ce
grand deſir qu'ils ont de s'aprocher ſouvent de
la comunion. Comme cette faim ſpirituele vient .
de l'ardeur de la charité & de la ferveur de l'a- ,
mour de Dieu qui cſt dans leur cœur, elle ne peut . |
être raſſafiée que par l'étroite union avec Jeſus- | |
Chriſt qu'ils aiment. Voilà pourquoy pour plai- | ;
re à Dieu qu'ils veulent recevoir dans l'Euchari- |.
ſtie, ils travaillent fidelement à ſe mortifier dans -
les moindres choſes qui l'ofenſent, à ſe ſurmon- i
ter eux-mémes dans les mauvaiſes habitudes & | | |
inclinations, à vaincre leurs paſſions, & à ſe puri- #
fier des taches qui naiſſent de la corruption du i
peché. Autrement ce grand deſir de comunier
qu'ils peuvcnt avoir, doit étre ſuſpect , comme
n'ayant rien de comun avec cette divine faim,
d'où doit naître le veritable deſir de comunicr.
Car cette faim eſt celle dont l'Evangile parle,
quand il dit. Ceux qui ont faim & ſoif de la juſtice
ſont heureux. - --- .. r. -
|
P R E F A C E.
A quoy l'on peut ajoûter, que pour repreſenter
çc que doit faire chaque Chêtien en s'aprochant
de la ſainte table, & lors que le Prétre vient à luy
avcc la ſainte hoſtie, & qu'il luy preſente le corps
de Jeſus-Chriſt & qu'il luy dit. Le corps de Jeſus
Chriſt conſerve vôtre amc juſqu'à la vie eternele.
Il doit regarder devotement l'Euchariſtie ; & puis
baiſſant les yeux, il doit dire de bouche ou de
cœ[Link]à, mon ame, le Seigneur ton [Link]
là celuy que tu deſires. O d'où me vient ce bon
heur que mon Seigneur & mon Dieu viene à
moy. O merveilleux éfet de douceur & de bonté !
Et - il poſſible mon Dieu , que vous qui étes le
Createur de toutes les ames , & qui leur donez la
vie, ne dedaignez pas de deſcendre dans la miene
qui eſt dans l'indigence de tout bien ? Que vous
y veniez avec toute vôtre divinité & vôtre hu
manite pour la combler de richeſſes & pour apai
ſer ſa faim avec une delicieuſe abondance. O
doux Jeſus ! ſacrée manne du ciel venez & me
ſanctifiez. Daignez , ô mon Roy ! faire de mon
cœur vôtre trône pour y regner , O pain des An
ges ! ô chair adorable de mon Sauveur ! tranſ
formez - moy tout en vous. O dcbonaire Jeſus !
je vous ſuplie qu'à jamais vous demeuricz en
moy, & moy en vous, & que ce ſacrement me
ſoit un gage de la vie eterncle. -
r Aprés la comunion les fideles doivent ſortir
de la ſainte table avec un profond reſpect de la
preſence de Jeſus-Chriſt qui eſt au milieu de leur
çœ[Link] ils goûtent dans un ſaint recueille
ment combien le Seigneur eſt doux ; ils éprou
vent que le goût des ſaintes delices qu'il leur
fait ſentir leur ôte le goût des douceurs crimi
-
P R E F A C E.
meles des plaiſirs du monde qui ne font qu'em
poiſoner leur cœur & corromprc leur raiſon. Et
ils entrent dans le ſentiment du ſaint vieillard Si
mºon, lors que pour comble de ſes deſirs il vit
Jeſus-Chriſt entre ſes bras. C'eſt maintenant ,
Seigneur, diſent-ils , que nous avons la conſola
tion de mourir en paix. Nos yeux ne vous voyent
pas, mais nos ames vous poſſedent, & nôtre chair
même eſt penetrée de vous qui êtes la ſource de la
vie & de la felicité ſupreme.
C'eſt alors que les comunians rendent à Jeſus
Chriſt des actions de graces. Quelle horrible in
gratitude ne ſeroit ce pas, ſi remplis des dons de
Jeſus - Chriſt & de Jeſus Chriſt même, ils n'en
avoient aucun ſentiment ? Ils meriteroient d'étrc
regardez comme des avortons de l'enfer, ſi Jeſus
· Chriſt n'ayant pas voulu leur doner un moindre
gage que luy-mêmc pour les obliger à l'aimer, un
amour auſſi parfait ne trouvât dans leur ame au- |
cun retour ? Ah ! leur droite s'oublie elle même
avant qu'elle oublie jamais unSeigneur qui s'eſt do- - |
né à eux pour joüir toûjours de la preſence de leur
amc, qu'il aime, & dont il ne peut ſoufrir l'ab
ſence. Ils ont êté des ſuperbes, ils ont été des ava
res, ils ont êté des voluptueux ; mais ils ne veu
lent pas étre des ingrats. Ils remercient le Sauvcur
qui a uſé envers eux de tant de miſericorde. Com- . -
me ſi un riche a eu la bonté de faire manger des
pauvres avcc luy ; ces pauvres ne peuvent pour
toute reconoiſſance de ce bien-fait que s'humilier
devant le riche & luy rendre leurs actions de gra
ces. Ils ſe conſervent avec ſoin dans des ſenti
, mens de gratitude pour le Seigneur qui a eu la
| • bonté de venir à cux ; & aprés avoir pris le cali
1P R E F A C E.
ce myſterieux de ſa paſſion , la loüange de ſon
mom eſt eternelement en leur bouche.
C'eſt alors que les connnians s'ofrent eux
mêmes à Jeſus - Chriſt même, puiſqu'ils ont le
bon - heur de le poſſeder en cét auguſte ſacre
ment. Que peuvent - ils rendre à leur Dieu
· pour un bien-fait ſi grand & pour un amour
ſi extraordinaire ? . Ils ne peuvent rien faire de
plus agreable à Jeſus- Chriſt, que de luy do
ner leur cœur tout entier & de ſe tenir unis à
luy étroitement. Il eſt veritablement leur bien
aimé qu'ils ont choiſi entre mile. C'eſt en luy
qu'ils mettent toute leur afection , & en qui
leur ame deſire d'habiter tout le reſte de ſa vie.
O quel ſpectacle plus meveilleux ! que de voir
les comunians proſternez aux pieds des autels
ſe doner eux - mêmes non pas leurs preſens à
Jeſus - Chriſt par une obligation volontaire s'o-
frir à luy avec une grande ſimplicité de cœur ;
& comme des eſclaves qui nc veulent point
changer de maître, ſe doner à luy pour luy
obeïr exactcmcnt & pour luy ofrir continuele
ment des ſacrifices de loüanges & de benedic
tions , ne vouloîr la vie que pour l'employer
uniquement à ſon ſervice , ſe conſacrer pour
jamais à ſa gloire comme des victimes de re
conoiſſance , s'abandoner à tout ce qu'on veut
ordoner de leur condition , de leur ſanté & de
leur perſone, luy aſſujetir tous les organes de
leur corps, & toutes les puiſſances de leur ame ;
' & aprés le don incomparable que Jeſus-Chrit
vicnt de leur faire de luy même ne ſoufrir pas
qu'il y ait rien dans eux qui puiſſe partager le
· cœur entre la creaturc & luy.
mm"-
P R E F A C E.
Enfin , c'eſt alors que les comunians élevent
leurs deſirs vers Jeſus - Chriſt, & que metant
toute leur confiance en ſon extreme bonté & en
ſa miſericorde infinie, ils parlent à luy comme
des malades à leur medecin & à leur Sauveur.
Ils courent à cette ſource de vie comme de
hommes qui meurent de faim & de ſoif. Ils
vont, étant pauvres, au Roy du ciel comme des -
eſclaves à leur maître, comme des creatures à :
leur Creatur, & comme des afligez à leur uni- |
que conſolateur. Ils ne luy demandent pas les
honeurs du ſieclc, qui ſont les idoles des ambi
tieux , ni les richeſſes de la terre, qui ſont la
proye des avares, ni les plaiſirs du corps qui )
ſont l'amorce des voluptueux. Ils renoncent aux
choſes baſſes & ne regardent plus qu'avec mépris
les bicns de ce monde , mais ils demandent à
Jeſus-Chriſt ſa grace, ils implorent ſa miſericor
de & le prient que ſa preſence les transforme tout
en luy, afin qu'ils puiſſent devenir un même eſ- -
prit avec luy par une union interieure, l& par une
infuſion de ſon amour ardent. Et Jeſus - Chriſt
élevé leur cœur vers le ciel fait toute leur joye & ,
toutes leurs delices ; & dépuis ce moment juſqu'à ;
l'eternité, il eſt l'objet de leur tendreſſe & leur
ſouverain bien.
r
Voilà, Chrêtiens, Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſ
tie, ou l'abregé des mervcilles qu'il opere dans ce #
ſacrement ſi ſaint & ſi adorable. Elles éclatent ·
dans les ames pures qui s'aprochent des autels
pour comunier. Si vous pouvez en douter cn
- çore, je prie Dieu que vous les croyez ſur ces
bell s paroles que ſaint Cyprien vous dit pour
Vous le perſuader. Aprés que ceux qui ont
P R E F A C E.
faim & ſoif de la juſtice ſont raſſaſiez de l'Eu
chariſtie ; voycz, Chrêtiens, les actions qu'ils
font, écoutez lcs paroles qu'ils proferent, ſen
tez l'odeur qu'ils repandent dans l'Egliſe , &
confidcrcz ce que pouſſe au dehors cctte plenitude
de pieté qui ſurabonde dans leur ame. Vous
reconoîtrcz que c'eſt par la grace qu'ils reçoi
vcnt dans ce myſtere que leurs diſcours ſont
touchans & pleins d'edification, que leurs mœurs
ſont reglées, que leurs afections ſont pures ,
que leurs ſens ſont aſſujetis & leurs paſſions
domptées, & que leurs œuvres ſont ſaintes , &
des perſones chréticnes & [Link] ad
mirerez que comme ils ne mangent qu'un mé
me pain ; ils ne ſont qu'un corps, qu'un cœur
qu'une ame ; & vous ſerez ravis de voir qu'ils
ſont ſi unis à Jeſus-Chriſt que regardant toutes
les choſes de la terre commc indignes de leur
amour & dc lcur rcchcrchc, ils font leurs deli
ces de frequenter l'Enchariſtie ; afin qu'ils ſe
nourriſſent de ſon corps, & qu'ils ayent la joye
de le poſſeder comme leur Dieu & le ſouverain
Scigneur de tout ce qu'il y a dans le ciel & ſur
# #r la terre. Eſurientes & fiiientes juſtitian, eum
§po. ſaturati futrint, vide qºid agani, intellige que
loqunntur, quam ſancti odoris ſit quidquid ila
ernttat plenitude. Verkum bpnum, mores compo
ſitos , affectus pudicos ſenſus pacifices , illa inte
, rior ſinceritas ubique diffundit. Et quibus unus
eſt panis, unum eſt corpus , & omnium unum cor
& anima una , uni Chriſto adherens ; catera
emnia quaſi fermentata reſpuens in unius a Kimi
ſinceritate latatur.
|.-
-
£ # £
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§33333333333 33:333333333 33333§3§ %S%$*%
$ííííííííííííÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ
IN 0 S F R A T E R C A R 0 L 7) S
Maria à Macerata totius ordimir
Fratrum Mimorum faméti Fram
cifci Capucimorum Mimifter Geme
ralis licet immeritur.
Uthoritate noftra tibi dile&io nobis in
Chrifto Patri Auguftino Narbonenfi con
cionatori licentiam & facultatem concedimus,
ut Servatis de jure fervandis , typis mandare
poffis librum cúi titulus cft. ?efús-Chriff dans
1 Eucbariffie , &c. Recognitum tamen & appro
batum à duobus viris doéìis noßræ religionis
quibus , id commiffum erit à Reverendo `Patre
tuo Provinciali. Ip cujus rei fidem praefcntes
manu propria fubfcriptas , & figillo ófficii no
ftri munitas dedimus Auguftae Taurinorum in
conventu Capucinorum montis. Die 26. nicn
£s Maii 1688.
Fr. CAROLUS MARIA qui fupra.
-
-
- -
| --
E livre qui a pour titre ?ejus - Chriſt dan4
l'Euchariſtie , ou l'abregé de ſes merveiles
dans le tres-ſaint ſacrement # l'autel, porte avec
ſoy la recomandation, non ſeulcment par l'exce
lence de la matiere, mais encore par la maniere
dont elle eſt traitée qui eſt tres-claire, facile &
proportionée à la dignité du ſujet C'eſt le té
moignage que j'ay crû devoir rendre au public.
Fait à Toulouſe ce 1, Juin 1689.
R E s s E G u 1 E R Curé de N. D. du Taur:
V 7Eu l'aprobation des Profeſſeurs Royaux &
des Doétcurs en la faculté dc Toulouſe ;
nous permetons l'impreſſion de l Octave qui
porte pour titre. 7eſus. Chriſt dans l Euchariſtie,
& c. Compoſée par le R. P. Auguſtin de Nar
Capucin. Fait à Toulouſc ce
bonne Predicatcur
2. Juin 1689.
C o M 1N 1H A N Archidiacre Vic. Gen.
R A B Y Archidiache Vic. Gen.
D' A u s s o N E Chanoine Vic. Gen.
N† ſoûs-ſignez avons lû de l'ordre du R. P.
Provincial un livre qui porte pour titre,7ſus
Chrît dans l'Euchariſtie, ou l'abregé de ſes mervei
les dans le tres-ſaint ſacrement de l'autel. Compoſé
par le R.P. Auguſtin de Narbone Predicateur Ca
pucin,& ancien profeſſeur enTheologie,dans lcquel
nous n'avons rien trouvé qui ne ſoit conforme aux
veritez Catholiques, & aux boncs mœurs. Ceſt
-
• - - » -- - - --•. - - - - "
Aprobation des Docteurs.
N Ous ſoub-ſignez Profeſſeurs Royaux cn
Theologie, bien perſuadez du merite & de
, la vertu ſingulicre de l'Autheur du livre qui por
te pour titre , ?eſus-Chriſt dans l'Euehariſtis, ou
l'abregé de ſes merveiles dans le tres-ſaint ſacre
ment de l'autel. Declarons qu'aprés avoir leu cét
ouvrage qui va cſtre mis au jour, qu'il n'y a rien
qui ne ſoit trcs-orthodoxe, & tres-conforme aux
bones mœurs. Les fideles y trouveront ſans dou
te dequoy s'inſtruire ſur ce grand miſtere, & de
quoy augmenter leurs ſaintes ardeurs, & leurs
ferventes adorations. C'eſt nôtre ſentiment. A
Toulouſe ce 9. Novembre. 1688.
CA z E M A jo u Profeſſeur Royal en
Theologie, de l'Univerſité de Tou
louſe & Doyen.
J E A N O B R I E N Profeſſeut Royal
en Theologie de l'Univerſité de
Toulouſe,
- -
, »-4
J# leu avec aplicatiou le livre qui a pour
titrc. #eſus Chriſt dans l'Euehariſtie, où l'a-
éregé de ſes merveilles dans le tres-ſaint ſacre
ment de l'autel, dans lequel je n'ay rien trouvé
qui ne ſoit tres-orthodoxe , & tres-conforme à la
doctrine de l'Egliſe. A Toulouſe ce 19. May
1689. -
D A s T E Chanoine & Theologal de
l'Egliſe de Toulouſe.
pourquoy croyant qu'il ſera fort utile au public ;
nous avons jugé qu'il doit être imprimé. En
témoignage dequoy nous avons doné nôtre ap
bation en nôtre convent de Toulouſe cc 6«
Novembre 1688.
Fr. Au G u s T 1 N de Rejaumont Gardien
des Capucins du convent de Toulouſe
& Exdefiniteur. -
Fr. J E A N - B A P T 1 s T E de Floran
Capucin & Exprovincial.
- Ous frere Emanuel de Beſicrs Provincial
des Capucins de la Province de Toulou
ſe, ayant veu l'approbation de deux Theologiens
de nôtre ordre que nos avions nommé par le pou
voir que le tres - Reverend Pere General in'avoit
doné pour lire & examiner un livre intitulé ;
#eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie , & c. Compoſé
par le P. Auguſtin de Narbone Predicateur de nô
tre même Province,& ancien profeſſeur en Theo
logie. Permettons qu'il ſoit imprimé , Servatis
| aliis de jure ſervandis. En foy dequoy nous
avons ſigné le preſent êcrit de nôtre main , & y
avons fait metre le ſcea u de nôtre office. Fait cn
nôtre convent de Bezi crs, ce 26. Novembre 1688:
Fr. E M A N u E L Provincial:
SERM oN .
#
#:# #
S E R M O N I.
Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie,
vn pain quiraſſaſie les afames
-
Memoriam fecit mirabilium ſuorum , miſericors
& miſerator Dominus : eſcam dedit.
timentibus ſe. Pſ. IIo.
-
-,
Le Seigneur tout bon & tout miſericordieux à
conſacré la memoire de ſes merveilles. Il a
doné à ceux qui le craignent une nourriturt
miraculeuſe.
E Ncore bien, Chrêtiens, que l'incarnation
du Fils de Dieu ſoit un miſtere qui charme
le ciel & la terre ; l'Euchariſtie ne laiſſe pas
d'être un ſacrement qui atire & qui ocupe l'a-
tention des Anges & des hommes. C'eft le plus
, ſignalé miracle de Jcſus-Chriſt, le plus rare pro
dige de l'Egliſe, & le plus grand & le plus riche
preſent du ciel que les Chrêtiens puiſſent rece
voir. Comme dans l'incarnation le Fils de Dieu
couvrit ſa divinité d'un voile de chair pour ſe
· manifeſter aux hommes ; dans l'Euchariſtie il ca
che encore ſon humanité ſous les eſpeces du pain
2, Sermon I.
& du vin, afin que les Chrêtiens puiſſent le man
ger. E ſi dans ce myſtere il éleva l'homme ſur le
thrône de la gloire, l'unit à ſa perſone & le lo
gea (s'il faut ainſi dire ) dans les entrailles de
Dieu ; dans cc ſacrcment les Prêtres touchent
Jeſus Chriſt avec leurs mains , le font couler dans
la bouche des fideles & l'enferment ( s'il m'eſt .
permis de parler de la ſorte ) dans le cœur de
l'homme. Auſſi pour faire le portrait de l'Eucha
riſtie , il faudroit avoir l'art & le pinceau de ces
grands peintres , qui repreſentent Dieu ſous de
formes brilantes , quoy qu'elles ſoient emprun
tées. C'eſt un ſacrement tout celeſte & qui a êté
de tout tems mis au rang des chefs d'œuvres &
des merveiles divines. Quand il entre dans les fi
deles, il les remplit de tant d'éclat & de majeſté,
il leur inſpire de ſi nobles ſentimens, & il leur
done des mouvemens & des tranſports ſi extraor
dinaires ; qu'il eſt aiſé de croire que c'eſt un hom
me Dieu caché ſous ſes eſpeces qui produit les
éfets miraculeux qu'ils ſentent en eux - mêmes &
que je veux prêcher durant cette Octave. Dans
le premier ſermon je fairay voir l'Euchariſtie
comme un pain qui raſſaſie les afamez. Dans le
ſecondje la repreſenteray comme un vin qui ra
fraîchit les alterez. Dans le troiſiéme je la mon- .
treray èomme un lait qui fait croître les petits.
Dans le quatriéme je la depeindray comme un ſo- .
· leil qui éclaire les aveugles. Dans le cinquiéme
vous la verrez comme un feu qui échaufe les
froids. Dans le ſixiéme vous pourrez la conſide
rer comme un lavoir qui purifie les ſoüilez. Dans :
le ſeptiéme vous la regarderez comme un reme
de qui guerit les malades« Dans le huitiéme je «
ZJn pain qui raſſaſie, & c. 3
vous aprendray qu'elle eſt un fruit qui vivifie .
les juſtes. Veritablement c'eſt avec beaucoup de
raiſon que je puis m'écrier comme le Prophete.
Venez, Chrêtiens , & voyez les œuvres prodi
gieuſes que ,'Euchariſtie produit dans les ames
qui la reçoivent dignement. Je vous invoque en
cette entrepriſe ô Vierge ſainte, & vous dis avec
l'Ange. Ave Maria.
E Chrêtien eſt un homme merveileux & un
2 monſtre ſacré qui contient deux hommes.
C'eſt un double homme qui a deux natures.
Comme fils d'Adam il eſt un homme naturel
compoſé de matiere ſemblable aux Juifs & aux
infideles qui deſcendent de ce premier homme.
Mais comme Chrêtien outre la naiſſance qu'il ti
re d'Adam il en a encore une autre par laquelle
il nait de Dieu & qu'il reçoit dans le baptême, où
étant regeneré par les merites de la paſſion de
Jeſus-Chriſt il devient le Fils de Dieu & l'heri
tier du royaume ccleſte. Ces deux ſortes de naiſ
ſances ſont merveileuſement bien exprimées dans
· l'Evangile de ſaint Jean lors qu'il [Link]ſus-Chriſt -
a doné à tous ceux qui l'ont receu le pouvoir
d'être faits enfans de Dieu parce qu'ils ne ſont
oint nés du ſang, ni de la volonté de la chair
ni dc la volonté de l'homme , mais de Dieu mê
: me. De là vient quc le Cardinal Pierre Damien
· écrivant à ſon couſin Religieux de Cluni, & luy
parlaut de cette divine naiſſance luy remontra qu'il
devoit plus ſe glorifier de la qualité de Chrêtien
que de la nobleſſe de ſes ancêtres. Planè qui he D Dam.
res eſt Dei & cohares Chriſti , amnem terreni cp. 114,
ſtemmatis proſapiam ſuperat. Eſtre leA Fils
• 2 de
Sermon I. .
Dieu, luy dit-il, par la grace du baptême & le -
frere de Jeſus-Chriſt, eſt quelque choſe de plus
conſidcrable que tout ce qu'on peut ſe figurer de
grand ſur la terrc. C'eſt un don ſans bornes &
ſans meſure , une regeneration inefable , & une
ſource inépuiſable d'une gloire qui ne peut s'ex
primer. Or ſelon cette double naiſſance il faut
que le Chrêtien ait une double nourriture. Com
me fils d'Adam, il doit être nourri d'une viande
terreſtre. . Comme Fils de Dieu , il doit manger
un pain divin ſuivant ce proverbe. Tout animal
doit avoir une nourriture conforme à ſa nature.
C'eſt auſſi ce que Dieu obſerve. Il done aux hom
mes des viandes terreſtres pour ſe nourrir. Seig
neur, dit le Prophete, les yeux de toutes les crea
#. "4- rures eſperent en vous. Tu das eſcam illorum in
- tempore oporuno. Vous leur donez leur nour
riture au tems favorable , vous ouvrez vôtre main
& vous rempliſſez tout ce qui vit de vos bcnc
dictions. Et Jeſus-Chriſt done aux Chrêtiens ſa
chair comme une veritable viande qui entretient
la vie de leur ame. Saint Chryſoſtome renferme |
ce don dans ces excellentes paroles qui meritent
d'être bien conſiderées. Voyez, dit il, de quelle .
viande Jeſus-Chrît raſſaſie les fideles, il leur do
ne dans l'Euchariſtie la ſubſtance de ſon corps
comme une nourriture ſacréc. Si la tendreſſe na
turele preſſe les femmes , d'alaiter avec plaiſir les
enfans qu'elles ont porté dans leurs entrailes. . )
D. chr, Chriſtus quos regnerat , ſuo ſanguine nutrit.
hom. 3. Jeſus-Chriſt nourrit par ſa chair les Chréticns qu'il |
ad Neo. a regnerez par ſa grace Que vous êtes hcureux
Chrêtiens ! Venez venez recevoir Jeſus-Chriſt -
dans l'Euchariftie ; & pour vous aprendre que
Un pain qui raſſaſie, & c. 5
c'eſt un pain qui raſſaſie les afamez, je veux vous
faire voir diſtinctement qu'il raſſaſie le cœur, l'a-
me & le corps des comunians. I. Il raſſaſie leur
cœur, il le remplit de la divinité. 2. Il raſſaſie
leur ame, il la comble de la grace. 3. Il raſſaſie
leur corps, il le nourrit par miracle. Si bien que
les comunians remplis de Dieu , comblez de
gracc & nourris miraculeuſement par Jeſus-Chriſt
dans l'Euchariſtie fairont le ſujet & les trois partics
de ce diſcours.
L E cœur de l'homme a une capacité qui ne I.
PARTIE.
peut être remplie que de Dieu, il eſt toûjours -
vuide juſqu'à ce qu'il poſſede celuy qui l'a formé,
Tous les autres biens l'afament , ils ne peuvent
le raſſaſier , ils irritent ſes deſirs, ils ne les apai
ſent pas. Tu comedes , & non ſaturaberis. Le Mich. c.
cœur des hommes mangera, & il ne ſera point 6. I4
raſſaſié. Ce Prophete vouloit dire. Ne croyez pas
ue les hommes ſoient raſſaſiez, parce qu'ils ſont
§ l'abendance de toutes choſes. Qu'ils con
tentent tant qu'ils voudront leur avarice, qu'ils
ajoûtent terre à terre , maiſon à maiſon. Si ce
· n'eſt pas aſſez de vingt qu'ils en ayent cent, qu'ils
· ayent mille valets, & deux mille s'ils veulent,
qu'il ayent des lits, des chambres & des maiſons
toutes remplies de biens. Si cela ne les ſatisfait
, pas encore qu'ils y ajoûtent des montagnes d'or
& d'argent , une terre d'or, une mer & tout un
monde d'or : tout cela ne les rend pas heureux ,
mais ils ſont plûtôt miſerables. Les grands biens
dit ſaint Bernard , les embarraſſent en des ſoins
inutiles, ils ne les laiſſent jamais en repos , ils
·A
alument dans leur cœur une faim qui ne peut ja
6 Sermon I. - "
D. Ber: mais s'étoufer. Avarus quantà plus acquirit , - |
† † tantà plus concupiſcit. Mais comme Dieu eſt le
†" " ſouverain bien il apaiſe la faim de nôtre cœur, il
- - remplit ſon vuide il contente ſes deſirs. Le Pro- |
phete Royal voulant nous faire conoître ſon raſ
Pſ. 118 ſaſiement par la poſſeſſion de Dieu, dit ces admi
#º rables paroles. Portio mea Domine. Seigneur,
vous êtes mon partage je ne veux ni poſſeſſion ,
ni heritage , ni autre choſe que vous. C'eſt cn vous
que je trouve la pleine ſatisfaction de mes deſirs,
& mon cœur ne cherche & ne deſire que vous.
Que ſert aux avares, ajoûte ſaint Ambroiſe de re
chercher les biens de la terre ? Plus ils ſatisfont
cette faim des richeſſes, plus elle s'irrite. Comme
ils deſirent toûjours ce qu'ils n'auront jamais , ils
rendent leur maladie incurable ; & comme ils ſont
poſſedez de cette paſſion ou de cette rage pour les
choſes corruptibles, ils deviennent les plus mal -
D. Amb. heureux de tous les hommes ; mais. Cui portio
ſer. 8 in Deus eſt, totius natura poſſeſſor eſt. Ceux qui ont
Pſ. 118. Dieu pour leur partage ſont les maiſtres de toute
la nature, en poſſedant le Seigueur , ils poſſedent
toutes choſes avec le Seigneur.
Tels ſont les Chrêtiens qui reçoivent Jeſus
Chriſt dans l'Euchariſtie. Comme ils ſont rem -
plis de ſa divinité ils étoufent cette paſſion ou
plûtôt cette manie des biens terreſtrcs, ils rejetent
les honeurs qu'on leur preſente dans la cour des
Rois. Ils ſe moquent de la conſideraion où l'or &
l'argent metent les riches , & du bruit que la re
putation des conquerans fait dans le monde. Ils
mépriſent la beauté des creatures qui ſçavent enga
ger les cœurs & qui ſont adorées des [Link]
n'eſt que vanité & qu'un faux éclat à leurs yeux :
ZJn pain qui raſſaſie, & c. 7
Ils deſirent Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie com
me leur ſouverain bien, ils mangent ſa chair dans
ce ſacrement puiſque le Verbe a dit. Hoc eſt cor Ma th. c.
pus meum. Cecy eſt mon corps, & perſuadez de 2 6. 26.
la verité de ces paroles , ils aſſouviſſent la faim de
leur cœur & ſe raſſaſient de Dieu. Je ſçay bien
que les enemis de l'Euchariſtie ont toûjours eſſayé
d'ôter aux Chrêtiens cette divine viande. Les Sy -
moniens qui ont commencé de ſemer dans l'Egliſe
l'yvraye des hereſies ont êté les premiers qui ont
nié la tranſſubſtantiation & la preſence réele du
corps de Jeſus-Chriſt dans le ſacrement de l'au
tcl. Et dans l'onziéme ſiecle les Berangeriens
pouſſez par l'eſprit des tenebres dcclarerent ou
vertement une ſi grande averſion de ce miſtere ,
qu'ils enſeignerent que l'Euchariſtie n'étoit que
la figure du corps de Jeſus-Chriſt. Mais il faut
remarquer que les Symoniens n'ont pas ſeulement D. Ign.
combatu le ſacrement de l'Euchariſtie , mais enco ep. ad
re le miſtere de l'incarnation. Ils ne vouloient Smyr.
pas, dit ſaint Ignace, dans la lettre qu'il écrivit
au peuple de Smyrne que l'Euchariſtie fut la chair
de Jeſus-Chriſt, parce qu'il nioient que Jeſus
, Chriſt eut pris un corps, ou que s'il avoit pris un
corps, il êtoit changé en la divinité. De ſorte
que comme une goute de miel ou de vinaigre je
tée dans la mer ne ſe voit plus, ne ſubſiſte plus
de même le corps de Jeſus-Chriſt étant plongé &
abîmé dans l'ocean de la divinité ne conſervoit
plus ſa nature & ſa proprieté. Du tems des Be
rangeriens le Concile Romain aporta tout l'éclair
ciſſement poſſible à cette verité. Et les Papes
condamnerent l'excez de ces heretiques & leur re
procherent le tort extrême qu'ils faiſoient à l'E:
8 Sermon I.
gliſe en voulant perſuader que ce que la foy pro
poſoit comme un feſtin adorable , comme une
viande celcſte , comme une nourriture divine &
comme la gloire de Jeſus-Chriſt, la joye du ciel
& la conſolation de la terre n'étoit que la figure du
corps du Seigneur.
Quel orgueil ! qu'elle preſomption ! quelle ma
lice ! puiſque Jefus Chtiſt en parlant du pain a de
claré que c'eſt ſon corps , qui oſe revoquer en
doute cette verité ? Et puis qu'en parlant du vin il
poſitivement que c'eſtoit ſon ſang; qui
a aſſuré ſi
jamais en peut douter, & oſe dire qu'il n'eſt pas
vray que ce ſoit ſon ſang ? Il n'y a pas une plus
grande difficulté de concevoir cette converſion
que de comprendre une infinité de changemens
qui arrivent par l'induſtrie des arts , ou par les ſe
crets de la nature, ou par la puiſſance de Dieu.
Qui n'eſt ravi de voir dans le cruſet d'un verrier
des herbes calcinées ſe changer en un beau cryſ
tal ? L'induſtrie des hommes peut faire ce chan
gemeut , qui oſe refuſer un ſemblable pouvoir à
Dieu qui eſt le maître des arts & des ſciences ?Si
la nature change dans la vigne l'eau en vin , ſi les
abeilles changent le ſuc des fleurs en miel , ſi nous
changeons le pain que nous mangeons en nôtre
chair ; pourquoy voulons-nous atribuer davan
tage à l'eſtomach de l'homme qu'à la parole de
Dieu ? Il a peu ſe faire homme ſans ceſſer d'être
Tertul. Dieu , comme dit Tertulieu. Homo Deo miſ
A P. c. l I.
tus. Pourquoy ne pourra t'il faire que le pain
ceſſant d'être pain ſe convertiſſe en ſa chair ? Jeſus
hriſt êtant autrefois en Cana de Galilée , y
, changea de l'eau en vin par ſa ſeule volonté ; &
nous eſtinerons qu'il n'eſt pas aſſez digne pour
—,-
"Un pain qui raſſaſie , & c. : 9
nous faire croire ſur ſa parole qu'il ait changé le
vin en ſang ? Si ayant été invité à de noces
humaines & terreſtres il fit ce miracle ſans que
perſone s'y atendit ; ne devons nous pas encore
reconoître plûtôt qu'il a doné aux enfans de l'é-
poux celeſte ſon corps à mangcr & ſon ſang à
boire , afin que nous le recevions comme étant
indubitablement ſon corps & ſon ſang ? Saint
Gaudence s'intereſſe de bonne foy à ce qui rcgar
de la puiſſance de Jeſus-Chriſt. Il la loüe, il la
juſtifie dans l'Euchariſtie , il la propoſe aux fideles
qui veulent prendre la peine d'écouter ſes paroles. -
Naturarum conditor Dominus qui de aqua vinum Pºº
fecit, de vino ſanguinem ſuum facit. Le Seigneur §.
Createur des natures qui a changé l'eau en vin,
change
l'autel.
auſſi le vin en ſang dans le ſacrement de
- à
Ainſi quand je dis que l'Euchariſtie eſt un pain,
je ne veux pas dire qu'elle ne ſoit qu'un pain de
froment ou d'orge ſemblable à celuy que Jeſus
Chriſt multiplia pour nourrir cinq mille hommes
dans le deſert ; mais je pretens marquer qu'elle
eſt un pain qui contient l'ame & le corps de Jeſus
Chriſt , qui eſt deſcendu du ciel pour ſauver les
hommes. C'eſtoit peu pour luy d'être deſcendu
| dans le ſein d'une Vierge & de s'y être fait chair
pour demeurer avec nous, ſa charité n'a pas été
ſatisfaite à moins qu'il ne nous donat non ſeule
ment ſa grace & ſon eſprit, mais ſa divinité & ſon
humanité ſous les eſpeces du pain que le Pro
· phcte apele le pain des Anges & que Jeſus
Chriſt dit être ſa chair. Panis quem ego dabo Joan. c.
caro mea eſt. Cela a été expliqué par Tertu
lien lorſqu'il exhortoit les femmes Chrétienes à
IO Sermon I.
ne prendre pas des maris payens. Entre les
argumens qu'il employoit pour les détourner de
ces aliances , il en prend un de la communion de
l'Euchariſtie , & leur dit. Le plus ſeur dans vos
mariages eſt de n'épouſer pas des hommes idola
tres. Car ou il faudra que vous preniez l'Eucha
riſtie en cachetes & à l'inſceu de vos maris, &
cela vous ne pourrez jamais le faire ; ou vous la
prendrez en leur preſence & à leur ſceu , & pour
lors vous expoſerez le ſacrement à leur mépris.
Tcrtul. l. Non ſciet maritus quid ſecreto antè omnem cibum
2. ad guſtes. Ils ne ſçauront pas ce que vous mangerez
uxor c.5. cn ſecret avant toute autre viande. Et ſi ſciverie
anem , non illum credit eſſe , qui dicitur. Et
s'ils le ſçavent , ils ne croiront point que ce ſoit
le pain conſacré & changé au corps de Jeſus
Chriſt par la puiſſance de Dieu. Voilà ce qui
doit ſatisfaire pleinement ceux qui diſenr. Je vou
drois bien avoir veu la forme, la figure & le vé
tement de Jeſus-Chrift, Ils le voyent , ils le tou
chent & ils le mangent dans l'Euchariſtie. Ils
êtoient contens ſeulement de voir ſes vétemens,
& il ſe donne luy-même dans ce ſacremcnt à
voir, à toucher , à unanger & à prendre au de
dans d'eux comme un aliment propre à raſſaſier
leur cœur. -
L'Evangile marque une belle figure de ce raſ
ſaſiement, loſqu'il raporte qu'aprés que l'enfant
prodigue fut veau trouver ſon pere, & que s'é-
tant jeté à ſes piez il luy eut demandé pardon de
ſes débauches, le pere dit à ſes ſerviteurs. Addu
Luc. c.
cite vitulum ſaginatum, & occidite, & mandu
23• cemus & epulemur. Amenez icy le veau gras ,
tuez-le, mangeons & faiſons bounc chere. J'avouë
On pain qui raſſaſie, @9ºc. II
qu'on peut regarder l'action de ce pere de famile
comme peu conſiderable. Eh qui cſt-ce qui avoit
peu perſuader à cét homme aparement riche &
qui avoit beaucoup de ſcrviteurs de comander
ainſi qu'on tuât ſeulement un veau pour nourrir
une famile ſi nombrcuſe ? Pourquoy n'en faiſoit
il pas tuer pluſieurs ? Pourquoy n'ordonoit - t'il
de preparer des viandes exquiſes pour traiter mag
fiquement ſa maiſon ? Ne dcvoit il pas craindre
- - • _ »
que ne faiſant ſervir qu'un veau pour regaler un ſi .
grand nombre de perſones , cela pour luy qui
étoit né d'une maniere éclatante ne fut pauvre &
ſi je l'oſe dire mépriſable ? Combien les feſtins
des perſones de ſa qualité ſont ils maintenant plus
ſuperbes & plus ſomptueux ? On épuiſe l'air d'oy
ſeaux, la mer de poiſſons , la terre d'animaux pour
faire éclater la magnificence. Entrez, dit ſaint Am
broiſe, dans la cuiſine d'un grand Seigneur ? On y
ſuë, on s'y fatigue pour ſatisfaire la ſenſualité.
A voir le ſang des animaux qui y eſt repandu ,
vous diriez que c'cſt plûtôt le débris d'un com
bat que l'aprét d'un dincr. Prelium fieri, non D Amb.
ſer. 4I. in
prandium parari putares. Que des feux alume quand.
t'on ? Que des mains ocupe t'on ? Que des épi
ceries mêle-t'on pour aſſaiſoner une viande, pour
transformer un mets, pour enrichir une table,
pour recréer la gueule, pour ravigorer l'apetit qui
eſt languiſſant & qui comence à ſe dégoûter, pour
renouveler le plaiſir de la bouche ? D'où vient
donc que le feſtin du pere de famile étoit ſujet à
explication ? Car dans un homme qui tenoit un
rang comme le ſien il pouvoit être pris pour une
cruele avarice, puis qu'encore que l'enfant pro
digue mourut de faim, il ne fit tuer qu'un veau
I2 Sermon I.
pour le traiter & pour faire bonne chere à tous
ſes ſerviteurs. Mais on ne doit pas être ſurpris
de la pauvrcté apparente que le pere de famile
fit paroître dans ſon feſtin. Le veau qu'il fit
ſervir reprcſcntc Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie ,
le Pere Eterncl le donne dans ce divin ſacrcment
comme étant ſeul capable de remplir le cœur
de tous les fideles. Saint Auguſtin eſt dans ce
ſentiment , & aprés qu'il nous a montré avcc
beaucoup de pompe & d'éloquence toutes les
ceremonies de la reconciliation de l'enfant pro
D, Au$° digue avec ſon pere, il conclud. Vitulus ſa
l [Link].
C. 99.
ginatus ipſe cſt Dominus ſecundum carnem. Le
veau gras que l'on tua & que l'on ſervit à table fur
la figure de Jeſus-Chriſt qui a été la victime des
Chrêtiens ſur la croix où il a été tué pour leur
ſalut , & qui eſt la nourriture de leur ame ſur
l'autel où il leur eſt ſervi par les mains des prê
tres. C'eſt par ſes merites que s'acheve nôtre
reconciliation avec le Pcre Eternel ; & commc
dans les feſtins les alimens & les breuvages rem
pliſſent l'eſtomach des conviez ; ainſi dans l'Eu
chariſtie Jeſus-Chriſt eſt une viande qui remplit le
cœur des fideles.
O viande ſacrée ! ô mets dclicieux ! ô nourri
ture toute divine ! Juifs , on ne s'étone plus de ce
que vôtre cœur n'cſt pas raſſaſié ? Vous murmu
rez contre Jeſus-Chriſt lors qu'il vous dit. Si
vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, &
ne beuvez ſon ſang, vous n'aurez point la vie en
vous. Vous fermez les oreiles à ſes paroles &
vous éloignant de luy vous dites. Ce diſcours
eſt bien dur ; qui peut l'êcouter ? Payens je ne
m'êtone pas ſi vôtre cœur n'eſt pas raſſaſié ! vous
ſOn pain qui raſſaſie, & c. 13
reprochez aux Chrêtiens qu'ils mangent le Dieu
qu'ils adorent ; c'eſt pour cela que vous ne rece
vez pas la foy , que vous condamnez la comu
·nion au corps de Jeſus-Chriſt comme une folie ,
comme une impieté ; & qu'encore bien que la loy
des Chrêtiens vous plaiſe , vous aimez mieux
mourir en Philoſophes ſans lumiere, ſans conoiſ
ſance de Dieu & de Jeſus-Chriſt. Heretiques je
ne m'étone pas ſi vôtre cœur n'eſt pas raſſaſié !
vous niez la verité du corps de Jeſus Chriſt dans
l'Euchariſtie , vous vous imaginez que ce ſacre
ment n'eſt qu'une figure, & vous acuſez l'Egliſe
d'idolatrie de ſuperſtition & de magie. Méchans
Chrêtiens je ne m'étone pas ſi vôtre cœur n'eſt
pas raſſaſié ! vous prophanez l'Euchariſtie par vô
tre mauvaiſe vie ; quoy que vous croyez la realité
de ce ſacrement , vous vivez comme ſi vous ne
la croyez pas , vous vous en aprochez avec une
· conſcience impure & afamée des creatures. O
faim enragée l ô Jeſus que vous étes magnifi
que ! ô Chrêtiens que vous étes peu raiſonables !
que pouvez-vous trouver qui égale la bonté de
Jeſus - Chriſt. ll eſt luy ſeul vôtre pere, vôtre
nourriſſier & vôtre époux , il eſt tout ce que vous
voulez qu'il ſoit, vous ne pouvez manquer avec
luy d'aucune choſe ; & au lieu de luy dire de tout
vôtre cœur avec ſaint Auguſtin. Tu es totum U). Aug
meum , quia tu es Deus meus. Seigneur, c'eſt in pſ
I 4 .. •
vous ſeul qui nous tenez lieu de tout, parce que
vous étes nôtre Dieu : vous ſoûpirez pour les
choſes creées. Que pouvez-vous deſirer davan
tage que Dieu qui peut vous raſſaſier ? Pourquoy
fuyés vous celuy qui vous aime tant ? Que faités
vous dans le monde par tous vos cmpreſſemens,
-
I4 Sermon 1. - -
ſinon que travailer à vous perdre ? Miſerables ?
lors que vous rempliſſez vôtre cœur des biens de la
terre, vous verſez de l'eau dans de vaſes percez ,
lors que vous aimez les comerces bas & honteux
du ſiécle, vous aimez une ſource de procez , &
une ſource de quereles & de mediſances, lors que
vous courez aprés les creatures, vous luitez contre
l'air, vous ne trouvcz qu'un vuide & qu'un neant
- ſelon la parole du Sage. Vanité des vanitez , &
tout n'eſt que vanité.
Mais tout cela ne vous touche point ! Vcnez
grand Chriſoſtome avec un cœur raſſaſié confon
dez les emprcſſcmcns des Chrêtiens qui ſe ré
pandent dans l'amour des crcatures ? Je ne trouve
rien, dit - il , dans la terre, ni dans le ciel qui
D. Chr. ſoit capable de remplir mes deſirs, je n'aime que
hom. 5.
Dieu ſcul. Tu portro mea es , abundas mihi ad
in ep ad omnia. Il eſt luy ſeul mon partage & mon abon
Rohl.
dance, je ne deſire point les richeſſes du ſiecle ,
ni les douccurs de la volupté ; tout cela ne guerit
point la faim de mon cœur. Je ſuis raſſaſié lors
quc je reçois Dieu dans l'Euchariſtie , je ne man
que d'aucune choſe lors que j'ay ſoin ſeulement
de m'unir à luy tres étroitcment. Enfin n'ayant
rien de moy-même j'ay toutes choſes lors que
2
- je poſſede Jeſus-Chriſt , je ne cherche point d'au
tre viande pour me raſſaſier. C'eſt luy ſeul qui
raſſaſie les fideles , qui veut que je le poſſede au
dedans de moy. même, il veut s'arrêter dans mes
propres entrailes , il vcut en faire ſon temple &
ſon tabernacle. O amour inefable ! ô liberalité
inoüie ! que je reçoive Dieu luy même dans mon
ſein & dans mes entrailes , Jeſus. Chriſt luy mê
mc vray Dieu & vray homme, le même Sauvcur
7Un pain qui raſſaſie, & c. 15
que là ſainteVierge a porté neuf mois dans le
ſein, & le Seigneur qui me dépoüillant de tou
tes les choſes du monde me tient lieu de tout.
Ceſſez, donc Chrêtiens, à l'exemple de ce pere
d'avoir le cœur poſſedé du deſir des creatures.
| Alez à l'Euchariſtie, alez manger ce pain celeſte
qui raſſaſie les affamez , alez-vous aſſcoir à la ta
ble de Dieu , où dit excellement ſaint Auguſtin
les viandes qu'on y ſert ſont Dieu-même. Magna D. Aug.
menſa eſt , ubi epule ſunt ipſe Dominus menſe. ſer 24." .
Que les mondains rempliſſent leur cœur de l'amour de Mart.
des creatures , aprés étre acablez des travaux
continuels ils ſe trouvent le cœur vuide, & ils
endurent une faim extrême. Pour vous rempliſſez
vous de Jeſus-Chriſt homme Dieu. Ipſe invitator,
ipſe cibus. Il vous invite , il eſt vôtrc viande, vous
trouverez en luy de biens incomprehenſibles qui
vous rendront vrayment hcureux. Vôtre cœur
ſera raſſaſié de ſa divinité & vôtre ame remplie de
grace. C'eſt ce que j'ay promis dans la ſeconde
part1e.
A faim de l'ame eſt un dcſir ardent de la gra- II.
ce de Jeſus - Chriſt pour aquerir les vertus PAarº.
chrétienes. J'envoyeray , dit Dieu , la faim ſur
la terre. Mittam famen in terram , non famem Amo. c.
panis, ſed audiendi verbum Domini. Non pas la 8.11.
faim qu'on doit raſſaſier en mangeant un pain ter
reſtre; mais la faim de la grace qu'on raſſaſie en
écoutant la parole de Dieu, & celuy qui mange
cette viande a encore faim. Les malades ſont dé
goûtez , les mauvaiſes humeurs qui cauſent leurs
maladies alterent leur goût, & leur rendent tou
tes les viandes ameres & inſipides ; uiais ceux
16 Sermon 1, .
qui ſont ſains ſont toûjours diſpoſez à bien māii2
ger, la chaleur naturele de leur eſtomach eſt vi
goureuſe & digere les viandes les plus dures. Les
pecheurs qui ſe trouvent dans les foibleſſes &
dans les langueurs du vice n'ont pas faim de la
vertu , le peché leur donne un dégoût pour la
bone vie. Mais les fideles qui ont quité leurs
pechez , reglé leurs mœurs , pleuré les deſor
dres de leur vie criminele ne ſentent plus de dé
goût pour la vertu, ils ſont afamez de la juſtice,
c'eſt à dire de la ſainteté. Si bicn qu'ils ſont mo
deſtes en eux - mêmes, équitables pour le pro
chain , fervcns au ſervice de Dieu & brûlans de
zele pour l'honeut de ſa maiſon Combien Henoc
fut-il ardent pour aquerir la ſainteté qui eſt le
comble de la juſtice ? Aprés qu'il eût rcçû la gra
Gen. c.5. ce de Dieu. Ambulavit cum Deo. Il ne fut point
2 4» lache dans ſon devoir , il ſe conſerva dans la fer
vcur de l'eſprit & ſe ſouvenant que c'étoit le
Seigneur qu'il ſervoit, il marcha ſans ceſſe dans la
voye de ſes commandemens, & crût en ſageſſe 3
en âge & en grace devant Dieu & devant les
hommes. Ce qui fait dire à ſaint Jerôme. Bien
heureux ceux qui ont tant d'amour & tant de
paſſion pour la juſtice & la ſainteté qu'ils en ſont
tourmeutez comme d'une faim & d'une ſoif vio.
D. Hier lente. Non nobis ſufficit velle juſtitiam niſi juſ
in Mat. titie patiamur famem. Il ne # pas d'avoir quel
• 3 que leger deſir de la juſtice & de la ſainteté il faut
en avoir une faim & une ſoif ſi ardente que nous
puiſſions nous écrier avec le Prophete. De mê
me qu'on voit un cerf haleter aprés les ſources des
eaux, ainſi nôtre ame aſpire inceſſament à vous
ô Dieu
ZJn pain qui raſſaſie, & c. 17
à Dieu Createur & redempteur de tous les
hommes ! -
Or par la participation à l'Euchariſtie nous
ſommes vivement touchez du deſir de la grace,
Comme ce ſacrement renferme Jeſus - Chriſt,
c'eſt de là que dépend nôtre avancement ſpiri
tuel, c'eſt là le premier principe qui nous y diſ
poſe & l'unique moyen qui peut nous faire aque- .
rir la ſainteté. Auſſi ce miracle inoüi tranſporte
le Prophete Joël, & il s'écrie dans ſon excez. Fi- Joël, c.
lia Sion ! letamini in Domino , dedit vobis Domi? ... 23.
nus alimentum juſtitie. Réjoüiſſes-vous filles de
Sion & treſſaillez de joye ames fideles. Si la natu
re vous fournit une viande materiele pour entre
tenir l'embonpoint de vos corps , Jeſus - Chriſt
vous done ſa chair dans l'Euchariſtie pour con
ſerver la juſtice de vos cœurs. Et cecy ne doit
point ſembler étrange à ceux qui conſiderent que
les alimens naturels comuniquent aux hommes
leurs qualitez. On croit que Neron ne fut cruel
que parce qu'il avoit ſuccé le lait d'unc nourrice
cruele Voilà pourquoy il ne faut pas s'étoner ſi
comme les Chrêtiens prenent l'Euchariſtie, ils
entretienent la juſtice s'avancent dans la prati
que des vertus. Ce ſacrement eſt un aliment de
juſtice, parce qu'il donne Jeſus-Chriſt qui en eſt
l'auteur. C'eſt la penſée de ſaint Auguſtin, qui
aprês avoir conſideré que Dieu ne nous a pas
comandé de recevoit le ſacremcnt de ſon corps
& de ſon ſang avcc un cœur peſant & une bou
che languiſſante ; & qu'il veut que nous le rece
vions avec toute l'ardeur de nôtre ame, comme D. Aug
des hommes qui ſont veritablement afamez de ſer 1,.
ſa grace, dit. Si interior homo noſter eſuriat, ha- de Mar.
B
\
18 Sermom I.
bet cibum ſuii. Egoſum panis qui de cœlo deſcendi.
Si nôtre homme interieur # afamé qu'il prene
ſa viande, à ſçavoir Jeſus-Chriſt. Il eſt le pain
qui eſt deſcendu du ciel. S'il a Dieu avec luy que
ſouhaite t-il davantage ? S'il eſt à luy que peut
il chercher ? Et s'il le poſſede ſe peut - il faire
qu'il manque de quelque grace pour s'avancer
dans la vcrtu ? Il ſeroit bien inſatiable, s'il ne
pouvoit ſe contenter de la joüiſſance de Dieu,
qui étant l'autheur de la juſtice apaiſe la faim que
nous devons avoir de la grace , qui eſt le prin
eipe de toutes les vcrtus.
· En efet, c'eſt une regle generale qu'il ne faut
jamais rien pratiqucr des œuvres de pieté, qu'en
méme tems nous n'ayons faim des autres bon
nes œuvres, afin d'entretenir en nous la juſtice
par un renouvelement de la grace. Ce qui eſt
plus veritable de la pratique de la comunion que
de toute autre. La raiſon eſt , qu'en nous apro
chant de l'Euchariſtie , il faut que nous y apor
tions la juſtice pour profiter d'une nourriture ſi
ſainte. De là vient que ſaint Ambroiſe dans ſon
comentaire ſur ſaint Luc, conſidere premierement
que ceux à qui Jeſus Chriſt done cette nourritu
re celeſte ne ſont pas ceux qui languiſſent dans
J'oiſiveté, ou qui demeurent dans les villes par
mi les pompes & les honeurs du monde ; mais
ceux qui le ſuivent dans le deſert, parce qu'ils
ſont d'ordinaire afamez. Et remarque enſuite
qu'il eſt raporté dans l'Ecriture que le Seigneur
guerit les malades avant que de faire ce miracle ;
D. Amb. Ce qui nous fait voir, dit-il,que. Priùs unuſquiſ
l. 5. in que ſanandus eſt. Perſone ne doit recevoir la
Luc c é viande de Jeſus Chriſt qu'il n'ait été auparavant
—.- .
'On pain qui raſſaſte, & t. 19
gueri de ſes playes. Il vouloit dire que ſi l'on
acorde les viandes ſolides, non pas aux malades
mais aux ſains ; qu'auſſi l'on done l'Euchariſtie
non aux pecheurs, mais aux juſtes. Ce qui les
remplit de tant de graces, qu'ils ne deſirent rien
ſi ardemment que de s'unir parfaitement à Je
ſus-Chriſt, & que de détacher entierement leur
cœur de toutes les creatures ; afin qu'en recevant
ſouvent ſon corps ſacré, ils aprenent à goûter
les choſes celeſtes & eterneles. .
Qui
tend direpeut douter de ce? grand
à Jeſus-Chriſt efet quand
Qui venit ad meil non
en-t #. C•
eſuriet, Le juſte qui vient à moy pour nourrir ſon 5.35•
ame du pain deſcendu du ciel n'aura point faim.
Il ne ſe ſentira plus capable de s'atacher aux crea
tures, ni de prendre interêt aux choſes de ce mon
de. C'eſt en moy que ſon ame trouvera une dou
ce tranquilité & un profond repos ; comme elle
ne rencontrera hors de moy, que travail , que
douleur & qu'une miſere infinie. O grace inefa
ble ! s'écrie le grand Ambroiſe, ô faveur incom
prehenſible ! ô amour ſans bornes que Dieu té
moigne aux comunians ! Accedite ad eum , & D. Amb,
ſatiamini, quia panis eſf. Aprochez-vous donc ſer. 18.
de Jeſus-Chriſt, il vous eſt impoſſible d'apaiſer in Pſ 118
autrement vôtre faim , qu'en recevant ce pain ſa
cré avec une ſainte joye & une avidité ſpirituele.
Une comunion bien faite vous aportera plus de
grace que tous les autres ſacrifices ſelon l'expreſ
ſion du Sage. Un peu de pain ſec avec la joye ,
vaut mieux qu'une maiſon pleine de victimes
avec des quereles. O que ces paroles ſont conſo
lantes pour les ames troublées qui ſe plaignent
ſans ceſſe qu'elles n'ont point de º, Il ne faut
2
2O Sermon I.
ſinon qu'elles aillent à l'Euchariſtie elles y trou
veront toutes les vertus » une comunion les enri :
chira, & par la comunication de Jeſus - Chriſt
elles pratiqueront la chaſteté , la patience, la dou
ccur, la force, l'obeiſſance & le zele. Non, ººº»
elles n'ontnôtre
mortifier pas lieu de dire.
corps par leNous
jeûnene, pouvºº
prº Pº la
diſcipline, porter la haire & le cilice, coucher
ſur la terre, aler aux hôpitaux & dans les priſons
viſiter les malades & les priſoniers ll ne faut ſi
non qu'elles aillent à la ſainte table ; le corPs de
Jcſus-Chriſt qu'elles y recevront leur inſpirera
une ſainte haine pour leur chair & les animera à
ſervir Dieu en ſoufrant la faim & la ſoif , le froid
& la nudité, le travail & les fatigues les veilles ,
les jeûnes & les perſccutions. Que s'il arrive que
dans le tems de la priere elles éprouvét uºe ſeche
reſſe & une ſterilité continuele ſaus qu'il tomb°
ſur elles une goute d'eau pour les conſoler ; il ne
faut ſinon qu'elles aillent au ſacrement de l'autel,
Ce pain miraculeux qu'elles y mangeront leur
faira ſentir des douceurs & des conſolations inéfa
bles & joüir de la paix & de la tranquilité inte
ricure du cœur & de tous les autres avantagº ſpi
p Cyp. rituels. Hic cœleſtis panis implet , & ſatiº*º"
#" ºnus edentium apetitus. L'Euchariſtie, dit ſaint
§ Cyprien eſt une viande univerſele qui s'acomode
& ſe transforme à tous les goûts. Il n'y a point
de deſirs où elle ne ſe proportione : elle renferme
toutes les vertus, toutes les richeſſes & tºutes les
graces, elle cauſe toutes les merveilles ; elle prend
toutes les formes, elle confere tous les dons du
ciel aux comunians. -
Auſſi ce que Jeſus - Chriſt demande & defits
©n pain qui raſſaſie, & c. 21
le plus ardemment ; c'eſt que les Chrétiens reçoi
Cant. c.
vent ſouvent ſon ſacré corps, Comedite amici.
5• I.
Mangez mes amis, mangez le pain de l'Euchari
ſtie. Comme je veux bien vous y nourrir de ma
chair vous ticndrez vos cœurs êlevez au ciel, &
vous aurez la joye de me poſſeder, Les premiers
Chrêtiens perſeveroient dans la doctrine des
Apôtres, dans la comunion de la fraction du
pain & dans les prieres. Lors que la foy étoit ar
dente dans l'Egliſe & que la devotion y étoit en
vogue il fut ordoné que les fideles comunie
roient tous les jours. Le ſaint Concile de Trente
ſouhaite qu'à chaque Meſſe ceux qni y aſſiſtent
comunient, non ſeulement en eſprit ; mais enco
re réelement. La raiſon eſt que la comunion ſa
cramentele eſt d'elle-méme d'un plus grand prix
& d'un plus grand avantage que la ſpirituele ,
parce qu'en qualité de ſacrement elle confere la
· grace par une vertu qui luy eſt propre , ce que
ne fait point la comunion en eſprit. Eh ! combien
y a t-il de Chrêtiens qui ſe contentant à l'exem
ple de la Cananée des mietes qui tombent de la
table de nôtre Seigneur font profeſſion de qui
ter toutes les pretentions & tous les interêts de
la terre pour s'atacher à l'étude de la vertu par
la frequentation de l'Euchariſtie ? Combien voit
on des perſones qui au milieu du monde renon
cent ſincerement à toutes ſes folies & à toutes
ſes vanitez pour être entierement à Jeſus-Chriſt
qu'elles ont reçû dans le ſacrement de l'autel ?
Combien y a-t-il des comunians qui tenant le
Seigneur dans leur cœur l'établiſſent leur Roy,
afin que comme il eſt le maître du ciel & de la
terre il daigne regler, ſanctifier, conduire & gou:
-\,
22 Sermon I.
verner leurs ames & leurs corps , leus penſées s
leurs paroles & leurs actions dans la loy & dans
la voye de ſes comandemens. N'étoit-ce pas un
témoignage ſenſible que ſaint Auguſtin êtoit
rempli de Jeſus-Chriſt lors qu'aprés l'avoir reçû
dans la comunion, il s'écrioit. O Jeſus ! qu'eſt
ce qu'Auguſtin pour l'honorer de vôtre viſite ?
Et pourquoy arrêtezvous ſur luy les regards de
vôtre cœur ? J'ay conſideré, mon Dieu, tous vos
ouvrages, & j'en ay été épouvanté. Quelle mer
veille le pauvre ſerviteur mange & ſe nourrit de
ſon Seigneur ? O bonté prodigieuſe ! que vous
mon Seigneur, qui êtes le Createur de tous les eſ
prits ne dedaignez pas venir dans une ame pau
vre, & par la comunication de vôtre divinité &
de vôtre humanité la combler de biens dans ſon
indigence. Que vos œuvres ſont admirables ,
Seigneur ! & que vôtre main eſt puiſſante ! vous
venez à moy & vous voulez étre avec moy,
Quelle douceur ne doit ce pas étre pour mon
ame ? Delivrez-moy, mon Dieu , de mes pe
chez , de mes vices, de mes fautes & de mes ne
D. Aug. gligences. Reple me tuis ſanttis virtutibus, & fac
l©e medit me bonis pollere moribus. Rempliſſez-moy de vos
I3°
ſaintes vertus, établiſſez-moy fortement dans la
ſainteté des mœurs, & faites par un efet de vô
tre bone volonté que je perſevere juſques à la
fin dans les bones œuvres que vôtre loy m'or
done de faire.
O qu'il eſt à ſouhaiter que les Chrêtiens co
munient d'une maniere ſi divine ! l'Euchariſtie
ſeroit pour eux un aliment de juſtice, on les ver
roit fleurir en ſainteté, ils ſeroient des hommes
eminens en pieté & en toutes fortes de vertus , &
ſ0n pain qui raſſaſie, & c. 23
en regardant leur ame remplie de grace & de
charité, on pourroit demander avec étonnement.
Qui eſt cette ame qui s'étant corrompüe dans le
vice & dans le peché, eſt devenüe aprés la comu
nion toute brillante dc vertus & de bones œuvres?
Mais ou ils mépriſent ce divin ſacrement, oû ils
y participent avcc indignité.Auſſi loin qu'ils ſoient
comblez de la grace de Jeſus-Chriſt ils ſont rem
plis de pechez énormes. Leur cœur ſeche & ſe
trouve ſans force pour ſoûtenir les travaux de la
vertu, parce qu'ils s'oublient de manger le pain
de l'Euchariſtic & de ſe fortifier du corps de Je
ſus - Chriſt. Leur atne s'éleve contr'eux & leur
crie. Gourmans, vous depeuplez l'air la ter
re, & la mer pour farcir vôtre ventre, diſſolus ,
vous alez dans les cabarets pour remplir de vins
vôtre eſtomach , cruels vous avez ſoin de doner
à vôtre corps toutes ſortes de viandes ſans que
vous puiſſiez le raſſaſier Comediſtis, & non eſtis Ass c.
ſatiati Et vous m'abandonez ſans pain, ſans 1.§
viande , ſans nourriture. Ah ! m'eſt-il permis ,
Chrêtiens, m'eſt il permis de dire que par le mé
pris que vous faites de l'Euchariſtie, vous come
tez de grands excez contre Dieu & contre les
hommes. N'eſt - ce pas vous qui étes de mon
ſtres plûtôt que des Chrêtiens, lors que vous re
jetez ce pain des Anges qui peut vous raſſafier
avec plenitude ? Peut-on nier que vous ne ſoyez
des loups plûtôt que des hommes ? Vous vous re
paiſſez de ſang & de carnage, vous tâchez à vous
enrichir de vols & de brigandages, vous cher
chez vôtre bonheur dans la miſere des autres.
Eh ! ne faut-il pas avoüer que vôtre ame eſt com
me une mer qui eſt ſans ceſſe agitée par les tem
24 Sermon I.
pétes des paſſions ? Y a-'il des deſordres dont
vous ſoyes exempts ? Y a-t-il des vices qui ne
regnent en vous ? N'etes-vous pas altiers & in
ſolens envers Dieu, jaloux de vos égaux, inſu
portables à vos inferieurs , enemis de ceux qui
ont recours à vous pour y trouver leur protection,
amateurs de vôtre beauté , idolatres de vos
propres merites , eſclaves de vos ſens , & aban
donez à la fureur de vos paſſions & de vos con
cupiſcences.
Ah ! Chrêtiens, le froment engendre un bon
ſang ; il ennoblit la conſtitution du corps , il
tempere les humeurs, il rend les inclinations ſo
Zach. c. ciables, faciles & complaiſantes. L'Euchariſtie
2• I7
eſt le froment des élûs. - Frumentum e lectorum.
Et quoy que vous en nourriſſiez vos ames, vous
n'étes pas avides de la vertu , vous n'avez point
faim de la juſtice , vous ne vous avancez point
dans la pieté, vous ne devenez point humbles,
détachés ni penitens, & vous étes toujours pe
cheurs, parce que vous étes de ſacrileges. Vous
admirés les benedictions dont l'arche d'aliance
combla la maiſon d'Abinadab aprés qu'elle fut
, renvoyée par les Philiſtins, & vous ne recevés pas
eu bon état l'Euchariſtie qui confere des graces
plus abondantes que l'arche d'aliance. Que ſert à
1D. Bern. ſaint Bernard de ſe rompre la téte pour vous per
ſer. in ſuader ? Quid melius corpore & ſanguine Chriſti ?
Toen. Samma eorum que in ſacramentis ſunt ? Comme il
· Donu. n'y a rien de plus excellent que le corps & le
ſang de Jeſus-Chriſt ; il n'y a rien auſſi qui ſoit
plus avantageux aux fideles que l'Euchariſtie.
Elle eſt le ſacrement des ſacremens & l'abregé
des graces qui ſout repandües dans les autres
tJn pain qui raſſaſte, & c. 2s
miſteres. Vous ne goûtez pas du palais interieur
de vôtre ame la douceur incomparable de cet
te viande celeſte, vous n'alez pas à ce divin ban
quet , vous refuſez de prendre ce pain du ciel, ou
ſi vous receves cét auguſte ſacrement, vous ne
ſongez pas qu'il vous eſt d'une extreme impor
tance d'étre bien preparez à le recevoir, Telle
qu'eſt la diſpoſition & la preparation que vous y
aportez; telle eſt auſſi la grace qui vous y eſt
donée ; de même que tel qu'eſt la vaſe que l'on
porte à l'eau , telle eſt la quantité qu'on en pui
ſe. Si bien que comme vous ne penſez pas à ce
que vous devez à la majeſté de Jeſus-Chriſt que
vous recevez dans l'Euchariſtie, faut il s'étoner
ſi vous demeurés dans l'aſſoupiſſement du peché,
ſi vous n'avez pas une ferveur de devotion , ni
un amour de la vertu , ſi vous n'avez pas une
foy ferme , une eſperance vive , & une ardente
charité ? .
D, Chr.
Que major ſocordia quam Deo preſente ad hom. 22.
creaturam dirigere viſum ? Quel aveuglement ad pop.
plus deplorable ! s'êcrie ſaint Chryſoſtome; que Anth.
de tourner la veuë vers les creatures en preſence
de Jeſus-chriſt qui eſt renfermé dans l'Euchariſ
tie Et quelle dureté du cœur humain plus dereſ
table, que de mepriſer ce ſacrement qui remplit
vos amcs de grace par la comunication du corps
& du ſang de Jeſus-Chriſt. C'eſt par cét auguſte
ſacrement que le Seigneur eſt en vous & vous
en luy, qu'il vous done par le moyen de ſon
corps la gloire eternele, qu'il devient le prin
cipe de vôtre vie par ſa chair, qu'il demeure en
vous qui êtes charnels , & qu'il vous acorde
toutes les graces neceſſaires pour vôtre ſanctifi
26 Sermon I.
cation , lors que vous le recevez dignement ?
Faut il diſſiper les tenebres de l'ignorance & de
l'erreur qui offuſquent vôtre eſprit, vous les diſ
ſipez parce que c'eſt un ſacrement de lumiere ?
, Faut il perdre cette langueur mortele & ce dé
goût que vous avés pour les choſes de Dieu ,
vous le perdez parce que c'eſt un ſacrement de
pieté & d'amour ? Faut-il reſiſter aux atraits de
la volupte qui flatent la chair & le ſang vous y
reſiſtez parce que c'eſt un ſacrement de pureté ?
Faut-il arrêter les paſſions qui vous portent à
l'ambition & à la vengeance, vous les arrêtez
parce que c'eſt un ſacrement d'humilité & de
douceur ? Faut-il fixer cette malheureuſe in
conſtance par laquelle vous paſſez ſi ſouvent du
bien au mal , vous la fixés parce que s'eſt un
ſacrement de ſtabilitè & de perſeverance ; & que
ſi le miſtere de la croix vous delivre de la dure
domination du peché, le miſtere de l'Eucha
riſtie vous ôte même la volonté de pecher comme
le Pape Innocent le comprend ? Pourquoy donc
vous privez - vous des graces extraordinaires
que Dieu repand dans la table de l'Euchariſtie
par le miniſtere de la comunion. Pourquoy mê
priſez-vous Jeſus-Chriſt, qui vous done tout en
ſe donant luy même ? Et comment refuſez-vous
ce divin Seigneur, qui par un prodigieux épan
chement de ſa bonté vous comunique toutes
les richeſſes de ſa divinité & tous les merites
de ſon ſang. Heureux, ſi vous vous aprochez de
la ſainte table pour remplir vos ames de la gra
ce de Dieu , & quités les pechez qui ſont les
viandes empoiſonées du ſiecle & des mets fu
neſtes qui vous donent la mort. Vous avez
Un pain qui raſſaſie, & c.
compaſſion de ceux qui endurent la faim.
27
Pour
l; '
quoy n'avez-vous pas compaſſion de vôtre ame ,
qui eſt affamée de la grace du ciel ? Si David
ſçût bon gré à la veuve Abigail de ce qu'elle luy
porta dans le deſert des vivres pour faire ſubſiſter
ſes troupes ; ne devez - vous pas remercier Jeſus
Chriſt, qui comme dit ſaint Gregoire de Niſſe. [Link].
Eſculentum ſe nobis propoſuit , ut illud efficia Niſſ. in
C• 3° Ecci
mur quod ipſe eſt. Se done à vous comme un
pain divin afin de vous remplir de ſa grace, que
vous deveniez des Dieux comme luy par la prati
que des vertus & par les merites d'une vie ſainte,
& qu'il puiſſe même ſe répandre ſur vôtre
corps ? C'eſt mon engagement pour la troiſiéme.
part1e.
LE corps ſe corrompt ſi par la faim il perd III.
PARTiE.
M- plus de matiere qu'il n'en reçoit par le man
ger. Comme la faim rend la bile plus amere ,
elle abat les forces & ſeche le corps aprés avoir
conſumé les humeurs & les eſprits ; de ſorte
· que la chaleur naturele s'eteint comme le feu
dans la fournaiſe par faute de bois, & la lumiere
dans la lampe, lorſque l'huile vient à manquer.
Auſſi la famine eſt au jugement des Philoſopes
un fleau plus cruel que la guerre & la peſte. C'eſt
un enemi domeſtique, qui ne done ni repos ni
treve aux hommes , il leur ôte les forces & le cou
rage, il altere auſſi bien leur raiſon que leur tem
perament , il leur fait endurer des choſes non ſeu
lement dificiles à concevoir, mais dont le reeit eſt
D. Hier.
extremement fâcheux. Nihil eſt fame durius, que
l. 3. ſup
ſape compellit in ſuam ſevire naturam. Rien de Am, c. 8. |
plus dur que la famine, dit ſaint Jerôme, non
28 Sermon I.
ſculcmcnt elle reduit les hommcs à des grandes
ncceſſitez. C'eſt ainſi qu'aprés que les Egyptiens
eurent conſumé tous leurs vivres , & tous les ani
maux qui peurent ſe trouver dans l'Egypte , ils
tomberent en défailance devant Joſeph. C'eſt pour
cela qu'il leur fit diſtribuer du blé pour les ga
rantir de la faim qui les preſſoit d'une maniere ſi
extraordinaire. Mais encore elle cauſe des acci
dens barbares & inoüis, elle conſtraint les hom
mes à ſe nourrir de chair humaine , & à être
cruels à leurs propre nature. C'eſt ce qui arriva
aprés que le Roy Benedab eût aſſiegé Samarie
Ce ſiege reduiſit cette ville à une famine efroïable
juſqu'à vendre, comme dit l'Ecriture la tête d'un
âne quatre vingts ſicles, c'eſt à dire plus de ſix
vingts livres de nôtre monoye, & à forcer deux
femmes à manger enſemble un enfant. Sur quoy
TO Bcr. ſaint Bernard à raiſon de dire. Non replet famem
tract. de
corporis , ventus. On ne vit point du vent , ce
dilig.
lDco c. 3. metcore n'apaiſe pas la faim qui afflige le corps, il
faut manger des viandes materieles, ſi l'on veut
cntretenir la vie naturele,
Il eſt bien vray que depuis la creation du
monde Dieu a deſtiné les oyſeaux de l'air, les
poiſſons de la mer, les animaux de la campagne,
les fruits & les grains de la terre pour guerir ce
mal; neanmoins il prend encore un ſoin extraor
dinaire pour nourrir les hommes , lors que tou
tes choſes vienent à leur manquer. Qui ne ſçait
que lors que les Iſraëlites ſe trouverent dans la
ſolitude preſſez de la famine Dieu pourveut aux
beſoins de ſon peuple en faiſant venir dans leur
champ une grande quantité de cailes & pleuvoir
le lendemain la manne ſur la terre dont ils furent
· On pain qui raſſaſie, g9ºc. 29
raſſaſiez durant quarante ans ? Et quel miracle
ne fait - il pas en faveur des Chrêtiens ? Il leur
done l'Euchariſtie pour raſſaſier leur ame , &
cette divine viande ſe répand encore ſur leur
corps. Ce n'eſt pas que je veüile aſſurer que l'Eu
chariſtie nourriſſe nôtre corps comme le pain
materiel , il faudroit que je fuſſe Lutherien, ou
Stercoraniſte ; mais je pretens vous marquer que
ce divin ſacrement apaiſe la faim qui devore le
corps, ſoit en luy donant une nouvele vigueur ,
ou en luy inſpirant le mépris dcs viandes. Les
Chrêtiens , dit le Prophete, reçoivent l'Euchariſ
tie. Et in diebus famis ſaturabuntur. Et par ce di- Pſ 36, 19
vin ſacrement ils ſont raſſaſiés dans les jours de la
famine, renouvelez comme des aigles & repeus
comme les petits des courbeaux qui demandent
à Dieu la nourriture. C'eſt auſſi cette admirable
vertu qui fait dire à ſaint Gregoire de Niſſe.
Omnis eſca ednlium Euchariſticum. L'Euchariſ- #
tie eſt une viande moëleuſe qui raſſaſie tout le § §
Chrêtien, de ſorte qu'étant animé de la foy , 13.
plein du ſaint Eſprit, & ſi fort uni à Dieu qu'ou
bliant ce qu'il eſt, il s'écrie par un tranſport d'a-
mour. Je porte en mon corps le ſacrement du
Seigneur Jeſus , afin que la vie de Jeſus paroiſſe
auſſi dans mon corps.
Quelle douceur & quel avantage pour nous. O
Euchariſtie où Jeſus-Chriſt par une invention de
ſon amour trouve le ſecret de vivre avec nous &
au dedans de nous ſans ſortir du ſein dc ſon Pere
ni du ſejour de ſa gloire. O ſacrement des ſacre
mens où par un lien inéfable ce divin Seigneur
s'unit avec nous & nous avec luy de la plus inti
mc & de la plus étroite maniere qui puiſſe ſe trou
3Q Sermon 1.
ver entre le Createur & la creature. De toutes
les unions que la nature peut faire la plus indiſ
ſoluble eſt celle qui ſe fait entre nôtre ſubſtance
& l'aliment que nous prenons. On peut ſeparer
l'ame du corps quelque liaiſon qu'il y ait entre
l'ame & le corps; mais il eſt impoſſible de ſepa
rer la nourriture de celuy qui la priſe. Elle devient
une même choſe avcc luy, & l'on ne peut rom
pre le lien qu'il a contracté avec elle ſans le di
viſer de luy même. Divin Sauveur que vôtre
amour eſt puiſſant, mais qu'il eſt ingenieux d'avoir
fait de vôtre propre ſubſtance la nourriture des
, fideles , afin de vous unir inſeparablement avec
eux, & d'être par ce moyen une même choſe
avec vôtre Egliſe comme vous êtes dans l'éter
nité une même choſe avec vôtre Pere. Je ne
vous apeleray pas ſeulement mon Dieu & mon
maître. J'oſeray dire dans la comunion où j'ay
l'honeur de manger vôtre corps & de boire vôtre
ſang ſoûs les eſpeces du pain & du vin que vous
D. Aug.
êtes ma ſubſtance & ma vie.
- • • °
Panis & vinum
• r• • .
ºde§ naſcuntur in alimentum refeltionis. Dit ſaint Au
nit, c. II. guſtin. Il eſt pourtant vray qu'il n'eſt pas de
cette divine nourriture comme des autres alimens
que nous changeons en nous , elle nous change
en elle même , & nous rend dans l'ame & dans
le corps tout divins. Afin de comencer ici bas
cette miraculeuſe transformation qui ſe doit ache
ver dans le ciel , où les bien heureux ſans per- .
dre leur eſſence ſont tellement penetres de l'être
divin , & tellement revétus des qualitez divi- .
nes qu'ils paroiſſent des Dieux plûtôt que des
hommes.
| ll faut bien que nôtre corps ſe reſſente de
'0n pain qui raſſaſie, & c. 3I
l'étroite comunication que Jeſus-Chriſt a avec
nos ames par le moyen de l'Euchariſtie. Com
me il eſt magnifique dans toutes ſes œuvres il
nous done ce ſacrement comme un banquet
pour nous raſſaſier pleinement de l'abondance &
de la douceur de ſes graces. Que ne ſert on dans
les feſtins? Ceux qui les font ſignalent leur mag
nificence par une quantité prodigieuſe de vian
des exquiſes & delicates. Quels mets delicieux
ne mangea-t'on pas dans le banquet qu'Aſſue
rus fit auxgrands de ſon état & qui dura cent &
quatre-vingts jours. Le peuple d'Aſſirie qui ne
penetra pas les ſecrets de l'avenir crût que le
Roy avoit fait ce feſtin pour montrer la gran
deur de ſes richeſſes & la gloire de ſon royaume.
Mais il n'y a point de Chrêtien qui étant inſ
truit dans l'école de Jeſus-Chriſt ne comprene -
bien que ce banquet étoit une figure de l'Eu
chariſtie, & que Dieu voulant preparer les fide
les à la participation de ce ſacrement n'avoit
permis qu'Aſſuerus fit ce feſtin que pour nous
repreſenter celuy qu'il devoit faire un jour ſur
les autcls pour nourrir premierement nos ames ,
& cnſuite nos corps par une viande miraculeuſe.
O que le feſtin de Jeſus-Chriſt eſt magnifique !
Aſſuerus n'eſt qu'un petit Roy en comparaiſon
du Seigneur qui eſt le grand Dieu & le grand
Roy, élevé au deſſus de tous les Dieux & de
· tous les Rois. Son royaume s'étend dans toutes
les parties du monde, il comande aux vivans &
aux morts, ſon empire eſt un empire eternel, le
ciel eſt le thrône de ſa majeſté, la terre eſt l'eſ
cabcle de ſes piez. C'eſt auſſi par là qu'on peut
reconoître que la magnificence que Jeſus-Chriſt
32 Sermon I.
fait éclater dans l'Euchariſtic eſt incomparable ;
qu'on peut comparer ce ſacrement au banquet
des viandes graſſes & moëleuſes que Dieu pro
mit autrefois de faire aux Juifs ſur la montagne
de Sion , & que le Prophete royal prevoyant
les graces que les Chrêtiens y recoivent , chan
ºſ. 22 I. tc dans un pſeaumc. Dominus regit me, nihil
mihi deerit. In loco paſcua ibi me collocabit. Le
Seigneur me conduit par ſa providence, je ne
manqueray de rien pour l'entretien de la vie.
Comme les Rois qui veulent regaler les peu
ples les font conduire dans des § qui ſont
deſtinées pour les feſtins ; ainſi Jeſus-Chriſt me
conduira dans l'Egliſe pour raſſaſier non ſeule
ment mon ame dans le banquet de l'Euchariſtie,
mais encore mon corps en renouvelant ſa vigueur
& en le dégoûtant de toutes les viandes groſſieres.
& terreſtres.
C'eſt maintenant que je comprens pourquoy
Job. c, 34 Job a dit. e Antequam comedam ſuſpiro. Jc ſoû
34• pire avant de manger. Car encore bien que
quand ſaint Gregoire explique ces paroles, il
nous repreſente les Chrêtiens qui endurent les
maux de cette vie avant d'être raſſaſiés dans la
D. Greg. gloire de Dieu. Qui ſe in hoc exilio per lamenta
l. 5. mo.
in Job. non humiliat, e rna patrie gaudia non de
C. 7. guſtat. Celuy, dit ce Pape, qui deſire d'aler dans
le ciel ne merite pas de goûter les douceurs de la
vie eterncle , s'il refuſe de ſoufrir les adverſitez de
ce monde. Il faut ſoûpirer dans les aflictions
pour ſe rejoüir dans les plaiſirs eternels. Ce
Prince étoit du nombre de ces ſoûpirateurs lors
qu'il diſoit, Mes larmes ſont devenües mon pain
durant le jour & durant la nuit, aprés avoir nour
ri ſon
'On pain qui raſſaſie, & c. 33
ê| ri ſon ame dans les douleurs, il s'eſt élevé en
(! pleuraut dans l'eternité de la gloire. Luttu ſuo
: anima paſcitur, cum ad ſuperna gaudia ſubleva
: tur. Pour moy je me figure que Job repreſen
s te les fideles, qui aprés avoir raſſaſié leur ame
#. dans le ſacrement de l'Euchariſtie , ſoûpirent ,
# pleurent , gemiſſent de ſe voir contraints de
| | manger le pain materiel pour faire ſubſiſter leur
# corps. . C'eſt pour cela qu'ils vont à la table
1 comme à un gibet. Ils endurent la faim durant
· quelque temps, & ne meurent pas, l'Euchariſtie
les nourrit, & Jeſus-Chriſt qui eſt caché ſous
: les eſpeces leur conſerve la vie en dépit de la
chaleur naturele. Jugez Chrêriens, de l'excel
lence de ce ſacrement, & ſi vous vous défiez
|! de mon diſcours , demandez aux fideles qui co
municut au corps de Jeſus-Chriſt. , Pourquoy
^ tnangent ils le pain mélé avec la cendre ? Pour
quoy ſe privent ils de toutes ſortes de viandes ?
· Pourquoy font - ils des jeûnes auſſi efroyables
· par leur rigucur que par leur durée ? Ces ſaints
| hommes vous répondront, qu'ils mépriſent les
mets les plus delicieux, & qu'ils ſe privent mê
me des viandes neccſſaires, parce que comme .
diſoit Jeſus - Chriſt à ſes Apôtres, [Link]- Joan r.
beo alium eibum manducare. Ils ont une au-º. 32.
tre viande à manger, à ſçavoir l'Euchariſtie qui
raſſaſiant leur ame ſe repand encore ſ[Link]
· corps. .
Veritablement un homme qui a la foy fait
moins d'état de la ſubſiſtance temporele que de
la grace de Dieu, & de la nourriture du corps -
- tque du pain de l'ame
famemſuivant
non ces paroles deitTer-
non Tert. [Link]
ulien. Fides timet, didiſ id o, c. 11
--
34 Sermon I. |
reſpicere vitam, quantà magis victum. L2
foy ne craint point la faim, elle ſe ſent obli
gée de la mépriſer pour l'amour de Dieu,
auſſi bien que tout genre de mort. Comme
clle a apris à ne pas confiderer la vie mé
me, ſeroit - il poſſible qu'elle eût égard au vi
vre & à la ſubſiſtance temporele ? Nou, non ,
le fidele qui ſe nourrit de l'Euchariſtie ne
craint point la rigueur de la faim , cette di
vine viande luy done une vigueur extraordi
naire , & bien que la faim conſume l'humi
de radical avec la chaleur naturele , elle re- .
pare ce degât par un divin rafraiſchiſſement.
Onufrius fameux Anachorete de l'Egypte eſt
une preuve de la verité que je vous prêche.
Ce ſaint homme ne vécut pendant trente
ans que de l'Euchariſtie. Toute la nature tra
vailloit à luy fournir des alimens, mais il ne
prenoit que de la graiſſe du froment , com
me dit le Prophete, c'eſt - à - dire l'Euchariſtie,
Sz cette divine viande nourriſſoit également
fon ame & ſon corps. O vertu toute cele
ſte de l'Euchariſtic ! Il faut s'en aprocher
* avec ſeureté ſelon le conſeil de ſaint Augu
# ſtin. Securus accede , panis eſt , non vene
i ja num. Elle n'eſt pas un poiſon qui tué les
comunians , elle eſt un pain divin qui les
fait ſubſiſter par une qualité toute miraculeu
ſe. Elle a êté figurée par la manne que le
ciel fit pluvoir dans le deſert pour nourrir
les Iſraelites. Elle a êté marquée par le pain
que le courbeau aporta au Prophete Elie ſur
la montagne & qui concourut à la parfaite
nourriture de ſon corps. Elle a êté repreſen
'0n pain qui raſſaſie, & c. 35
tée par les cinq pais d'orge que Jeſus-Chriſt
multiplia, & dont il raſſafia le peuple qui
l'avoit ſuivi dans la ſolitude. Et ſelon quel
ques Peres de l'Egliſe , elle eſt le pain de
chaque jour que nous demandons à Dieu ,
& qui veut étre mangé avec une grande faim
de la part de l'homme interieur. De même
que les choſes qu'on mange avec apetit font
d'ordinaire du bien au corps ; de même ce
pain celeſte fait un bien merveilleux aux co
munians, s'ils le mangent avec une grande
faim , avec une extreme impatience de s'unir
à Dieu , & avec un ardent deſir d'en obte
nir quelque grace particuliere. Le Prophete
nous aſſeure qu'il raſſaſie de biens l'aune afa
mée , & ſi ſaint Machaire d'Antioche nous .
aprend que Moïſe en converſaut avec Dieu
fut rempli de ſa divinité. • Aſcendit homo , D M: tc.
deſcendit Deus. Combien plus pouvons-nous hom. 2.2-
le dire des Chrêtiens qui mangent le pain
des Anges , qui ne voyent pas ſeulement
· Dieu , qui ne joüiſſent pas ſeulement de ſa
preſence , qui n'écoutent pas ſeulement ſes
paroles ; mais qui ſe rempliſſént de ſa ſub
ſtance comme d'un mets ſavoureux qui nour
rit leurr ame & leur corps par une vertu tou
te divinc.
Mais aprés un efet ſi merveilleux que l'Eu
| chariſtie produit dans les comunians , ne dois
· je pas , Chrêtieus, vous blâmer, vous qui
mépriſez ce ſacrement pour vous nourrir des
viandes prophanes ? Ne ſçavez-vous pas qu'il
eſt impoſſible de participer à la table de Dicu
& à la table des demons ? Pº # 2
, qui
36 Sermon I. .
tez vous les alimens de Jeſus - Chriſt pour
manger les alimens du diable ? Que diriez
vons d'un homme qui ayant reçû l'honeur
d'étre invité par un Roy de s'aſſeoir à ſa ta
· ble pour y manger des , mets exquis , iroit
dans une écuëric manger, avec les bêtes , de
paille & de foin ? Eh ! que penſez-vous qu'on
peut dire de vous , Chrêtiens voluptueux ?
Vous avez l'honeur d'être invitez par Jeſus
Chriſt au feſtin de l'Euchariſtie pour y man
ger des viandes delicieuſes qui peuvent nour
rir vôtre ame & vôtre corps par un prodi
ge inoüi ; & vous alez manger avec les pe
cheurs des viandes qui cnorguëilliſſent vôtre
chair & qui abrutiſſent vôtre eſprit. Vous
condamnez ſeverement l'enfant prodigue de ce
qu'aprés avoir diſſipé tout ſon bien en excez &
en dêbauches, il eut envie de remplir ſon ven
tre des écoſſes que les pourceaux mangeoient.
N'êtes vous pas encore plus blâmables , lors
quc rcjctant l Euchariſtie vous vous ſaoulez
des viandes qui ne ſont nullement propor
tionées à vôtre aume , & que les animaux
goûtent mieux que vous ? Prophete ! je crois
que vous êtes juſte dans le jugement que
vous faites de la bizarrerie des Chrêtiens, &
je conois à l'air que vous parlez que leur
Jer thr. malheur eſt deja avancé. Qui nutriebantur
*** in croceis amplexati ſunt ſtercora. Ceux qui
peuvent ſe nourrir des ſacremens de l'Egliſe,
qui ſont des viandes exquiſes, ſont reduits :
à une faminc cfroyable juſqu'à ſe nourrir des .
pcchez & des vices. Qui nutriebantur in
croceis amplexati ſunt ſtercora. Ceux qui
ZJn pain qui raſſaſie , & c. 37
étant honorez du ſacerdoce peuvent s'exer
cer dans les fonctions les plus ſaintcs & lcs
plus auguſtes du chtiſtianiſme s'ocupent à des
miniſteres ſordides & indignes de leur con -
dition. Qui nutriebantur in croceis ample
xati ſunt ſtercora. C'eſt une choſe bien dc
plorable que des hommes religieux & fer
vens, qui comme des aiglcs, s'élevoient au
trefois dans le ciel pour converſer avec les
Anges , ſont maintenant ſi avilis que com
me des animaux impurs ils ſe roulent dans
la boüe des plaiſirs criminels.
Saint Paul crioit contrc les premiers Chré
tiens , qui s'aſſembloient dans l'Egliſe ſous
pretexte de manger la cene du Seigneur , &
mangeoient le ſouper qu'ils y aportoient ſans
atendre les autres ; de ſorte que les uns n'a-
voient rien à manger pendant que les autres I. Cor. c.
s'enyvroient en faiſant grande chere. Onuſ II. 2t.
quiſque ſuam cœnam preſumit. Que diroit - il
maintenant s'il voyoit que les Chrêtiens ne
penſent qu'à vivre graſſement ſans penſer à
recevoir l'Euchariſtie ? Oüy, Chrêtiens, il n'eſt
que trop veritable que vous n'étes nulle
ment touchez de l'honeur que Jeſus - Chriſt
vous fait de vous inviter à ſon banquet, vous
refuſez de comunier par un oubli de Dieu,
par une negligence honteuſe des choſes de
vôtre ſalut , par une crainte ſervile. Vous
fuyez cette hoſtie vivante, comme les crimi
nels le viſage de leur juge ; c'eſt pour cela
que le diable vous ayant obligez à manger
des viandes corrompües du monde vous fait Te tul.
oir l'Euchariſtie en horreur. Hae qui agi-AP º *
38 Sermon I.
tis quantum abeſtis à conviviis Christiana
rum, Q )el eſt le predicateur, dit Tertulien,
qui ne trouve tres - mauvais que vous viviez
dans cette lethargie pour ce qui regarde les
choſes divines ; que ſi la coûtume & l' uſage,
plûtôt qu'un ſeutiment de pieté, ne vous por
toit à comunier à Pâque , à peine penſeriez
vous jamais que l'Euchaiſtie fût la nourriture
de fideles. Ah ! que vos repas ſont bien di
ferens des repas des Chrêtiens ! N'eſt - ce pas
une honte que des gens de vôtre qualité ne
cherchent que les vins & les viandes . & ne
parlent que de manger & de boire ? C'eſt
bon aux payens qui font une profeſſion ſolem
nele d'un êtat voluptueux de n'adorer d'autre
Dieu que leur ventre ; mais c'eſt une choſe
indigne que vous , qui faitcs profeſſion du
chriſtianiſme , veüillez manger des viandes
qui ſont immolées aux demons. Oſeriez-vous
paroître en preſence des premiers Chrêtiens ,
qui aloient tous les jours à l'Egliſe pour par
· ticiper à l'Euchariſtie ? Oſeriez - vous vous
produire devant ces ſaints perſonages , qui por
toient ce divin ſacremcnt dans leurs maiſons
& dans leurs voyages pour s'en munir contre
les tentations & dans tous les dangers de la vie ?
Ces amateurs de l'Euchariſtie vous feroient bien
voir l'injuſtice de l'amour que vous portez aux
' viandes de la terre. Elles peuvent farcir vôtre
ventre, mais vous en reſſentirez dans le tems les
fâcheuſes ſuites. Comme lors que la fiévre eſt
paſſée il en reſte des humeurs malignes qui per
dent le corps ſi on ne le purge ; De même lors
que vos excez ſont paſſez il en reſte un feu dans
· Un pain qui raſſaſie , & c. 39
vôtre corps qui le perd & qui perd en même
tens vôtre amc. Vôtre corps en devient languiſ
ſant , il eſt ſans vigueur & tout briſé comme un
vaiſſeau batu de la tempéte. Vôtre ame en eſt cn
core plus miſerable , elle ſent en elle méme un
feu qui la devore & qu'elle ne peut ſuporter.
Lors qu'elle paroit revenir à elle même & ſortir
de cét aſſoupiſſement brutal ; c'eſt alors qu'elle
paroit plus tranſportée & plus agitée de fureur.
Elle ne reſpire que les vins & les viandes qui
vienent de la perdre, & elle ne ſouhaite que de
rentrcr dans les excez ou ſa raiſon venoit d'étre
cnſevelie. C'eſt auſſi ce qui atire ſur elle la
colcre de Dieu , qui la jete hors de ſa face &
qui la livre dans les flâmes eterneles.
Acourons, Chrêtiens, dans l'Egliſe & pte
ſentons-nous devant les autels pour y prcndrc
le pain des enfans. Jeſus - Chriſt qu'il contient
nourrit nos amcs, & par un ſaint rejailliſſement
il guerit , dit Tertulien, la faim de nos corps. Tert. l de
Nunqnid famem pater filiis aufert. Reconoiſ OI3. c...6-
ſons donc à quel honeur il nous éleve, & que
cette veüe nous frape d'étonement, il nous fait
l'honeur de nous raſſaſier de ſa chair ſacrée.
Qu'elle excuſe nous reſte-t-il , ſi rccevant une ſi
auguſte nourriture nous ne laiſſons pas de come
tre de grands pechez ? Ce myſtere exige de
ceux qui s'en aprochent, qu'ils ſoient entierement
purs , je ne dis pas des grands § & des plus
grandes injuſtices , mais des moindres fautes.
Tâchons de rendre nos ames pures & brillantes
comme l'or, & faiſons que nos corps ſoient des
hoſties ſaintes & agreables aux yeux de Dieu.
O Jeſus ! repandez en nous vôtre ſainte graces
4o Sermon I,
afin que nous recevions dignement l'Euchariſ
tie. Nous avons beſoin de ce pain celeſte
D. Bern. pour raſſaſier nos ames afamêes. O piiſſime fran
ſer. I. in ge eſurientibus panem tuum. O Pere tres-aima
Cant. ble, dit ſaint Bernard , donez-le aux Chrétiens
qui ſont vos enfans, il nous remplira de vôtre
divinité, il aſſouvira la faim que nous avons
pour la vertu & pour la juſtice, il fera même
ſubſiſter nôtre corps par une comunication tou
te miraculeuſe ; & aprés nous avoir nourris ſur
la terre, il nous raſſaſiera encore dans le ciel ,
où nous conduiſe. -
: -
ssssssssssº
f)*#º(ºf;)
#
#
* .(t)*º(f)3 * #
S E R M O N II.
Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie.
7Jn vin qui rafraîchit les alterez.
•- -
Memoriam fecit mirabilium ſuorum , miſericors
& miſerator Dominus : eſcam dedit.
timentibus ſe. Pſ. IIo.
\
Le Seigneur tout bon & tout miſericordieux a
conſacré la memoire de ſes merveilles. Il a
doné à ceux qui le craignent une nourriture
miraculeuſe.
Raporter, Chrêtiens , les éloges que les
-
A anciens donent au vin, il faut dire qu'il
eſt le ſang de la terre, la joye du cœur ,
la force du corps, le ſoûtien de la vie, le lait
des vieillards & le rafraîchiſſement des hommes .
alterez. Mais à repreſenter les maux qu'il cauſe
dans le monde, je dois vous avoüer qu'il ſert au
demon d'une puiſſante armure pour ataquer les
hommes, que l'intemperance en fait la matiere
de ſes excez, & que les Apôtres & les Peres de
l'Egliſe nous conjurent de nous en paſſer ; ou
s'ils en conſeilent l'uſage , ils nous marquent
Y.
42 sermon II.
d'en boire peu. Le premier avis que ſaint Jc
rôtne dona a Euſtochium pour garder la chaſ
D. Hier. teté fut de ne boire point de vin. Sponſa Chriſ?s
ep. 22 ad
Euftln. vinum fugiat pro veneno. Une époùſe de Jeſus
Chriſt , dit il doit fuïr le vin comme du poiſon.
Comme il excite l'impureté il ſert au demon de
premieres armes contre la jeuneſſe. Ni l'inquié
tude de l'avarice, ni l'enfleure de l'orgueil, ni les
charmes de l'ambition n'ont tien de ſi dange
reux. Le vin & la jeuneſſe cauſent un double em
braſement qui rend le feu de la volupté plus ar
dent. Pourquoy jeter de l'huile dans le feu ?
Pourquoy à un corps qui brûle déja ajoûter de
quoy le faire brûler davantage. Ncë en fut eny
vré. Le peuple d'Iſraël devint idolatre aprés
avoir beu. Samſon étant tombé dans l'yvreſſe
fut livré aux Philiſtins par une femmc. Mais ſi
le vin de la terre nuit extrcmement aux hommes
qui le boivent avec cxcez ; celuy de l'Euchariſtie
profite beaucoup aux Chrêtiens qui le boi
vent à la table de Jeſus-Chriſt. Il eſt une celeſte
liqueur qui par ſa fraîcheur éteint le feu de leurs
paſſions ; & comme il opere ſpirituelemcnt dans
leur interieur, ce que la boiſſon corporele ope
re naturelement dans leur corps ; plus ils en boi
vcnt , plus il concourt au rafraîchiſſement ſpiri
tuel de leur ame. Auſſi je n'admire plus ſi les
cerfs étant alterez ſoûpirent aprés les ſources des .
eaux pour apaiſer leur ſoif, l'inſtint naturel &
le beſoin qui les preſſe leur fait rechercher des
fontaines pour ſe deſalterer. Mais je ſuis ravi de
voir les fideles qui étant alterez ſoûpirent aprés
l'Euchariſtie pour éteindre le feu qui brûle leur
cœur. Comme la ſoiftravaile les cerfs, les paſ
-
"Un vin qui rafraîchit , & c. 43
fions les alument ; & ſi le vin leur ſert pour de
ſalterer leur corps , l'Euchariſtie leur ſert pour
deſalterer leur ame. Voilà Chrêtiens, quel eſt le
ſujet du diſcours que je dois faire ſur l'Euchariſtie.
Mais commc il vaut mieux ſe taire que de parler
baſſement d'un miſtere ſi relevé, il faut que je de
mande les lumieres du ſaint Eſprit par l'interceſſion
de la Vierge luy diſant avec l'Ange, Ave Maria.
Uand l'Ecriture ſainte qui eſt la fidele in
Q# de l'eſprit de Dieu parle de l'Eu
chariſtie, elle dit. C'eſt le nectar admirable que
l'époux promet de doner à ſon épouſe dans la
maiſon de ſa mere, c'eſt le moût delicieux qu'il
exprime des pomes de grenade, c'eſt une am
broiſie celeſte dont Jeſus-Chriſt deſaltere les fi
deles en cette vie. Les anciens out tant eſtimé le
nectar qu'ils ſe ſont perſuadez qu'il n'y avoit que
les Dieux qui en peuſſent boire ; mais quelque
exquiſe que cette liqueur ait été , elle n'égale
pas l'Euchariſtie qui étanche la ſoif des Chrê
tiens par ſa fraîcheur toute divine. Les voya
geurs ſont toûjours alterez , le poids du jour &
du chaud qu'ils portent & le travail du chemin
qu'ils endurent échaufent leur ſang , & cette ar
deur leur cauſe la ſoif & les acable de laſſitude.
La nature fait par tout couler des fontaines pour
les rafraîchir , & le ciel leur eſt quelquefois ſi
favorable que pour étancher la ſoif qui les preſſe
· dans les deſerts, il fait ſortir un torrent des ro
chers & change en douceur l'amertume des eaux
plus ſalées. Or les Chrêtiens ſont des voyageurs
cn ce monde. Leur vie, dit ſaint Paul , eſt une
44 Sermon I I.
courfe, ils marchent ſans ceſſe vers le ciel qui eſt
leur patrie. C'eſt dans ce voyage qu'étant fatiguez
du chcmin ils ſoufrent une ſoif ardente , la natu
re leur inſpire de deſirs qui échaufent leur cœur ;
& ce feu les conſumeroit, ſi Jeſus-Chriſt ne leur
donoit l'Euchariſtie comme un divin nectar
pour les rafraîchir. C'eſt ce que David a predit
Pſ. 2 2.7. par ces paroles. Calix meus inebrians quam præ
clarus eſ*. Le calice qu'on conſacre eft glorieux,
il contient le ſang de Jeſus-Chriſt qui eſt ſans ta
che & il apaiſe la ſoif des Chrêtiens par un eny
vrement tout divin. En verité, dit ſaint Cyprien ,
le calice de nôtre Seigneur eſt glorieux, il eny
vre les Chrêtiens d'une maniere ſi ſainte qu'il
leur inſpire la temperance & la conoiſſance de
D. Cyp. Dieu. Calix Dominicus ſic inebriat, ut ſobrios
ep. 63. faciat, & mentes adſpiritalem ſapientiam redigat.
Et comme le vin réjoüit le cœur, conſole l'ame
& banit toute ſorte de triſteſſe , l'Euchariſtie
noye le vieil homme , fait oublier le comerce du
ſiecle & tranſporte le cœur en Jeſus - Chriſt.
Auſſi les fidcles brûlent de ſoif de ce ſang pre
cieux qu'il a promis de leur faire boire dans
l'Euchariſtie pour avoir la vie eternele. Ils le
prient de leur doner ce vin celeſte dont il a deſ
tiné de nourrir leur ame. Ils le conjurent que
ce vin des Anges viene en eux pour leur ſervir
d'antidote contre la corruption de leur nature ,
que ce vin qui ſurpaſſe toute liqueur viene pour
éteindre en eux les flames de leurs paſſions ,
que ce vin ſacré de la table de l'Egliſe qui fait
goûter aux juſtes toutes les douceurs de la grace,
viene pour les changer tout en luy & pour faire
qu'ils ne vivent plus eux mêmes ; mais que luy
{
'On vin qui rafraîchit, & c. 45
ſcul vive en eux & qu'ils trouvent en luy l'ac
compliſſement des deſirs qu'ils ont de la gloire,
de l'opulence & du plaiſir. I. De la gloire , parcc
que l'Euchariſtie éleve les comunians en honeur
2. De l'opulence , parce que l'Euchariſtie les
remplit de biens. 3. Du plaiſir , parce que l'Eu
chariſtie leur fait goûter de delicès inefablcs. Si
bien que les comunians élevez en honeur , com
blez de richeſſes , enyvrez de delices par Jeſus
Chriſt dans l'Euchariſtie feront le ſujet & les trois
parties de ce diſcours. -
L E deſir de l'honeur eſt un apetit de la partie
concupiſcible de nôtre ame qui chcrche les PARTis.
loüanges des hommes, & un panchant de nôtre
cœur à ſe plaire dans les aplaudiſſemens de tous
ccux qui peuvent conoître le merite de nos ac
tions. Il eſt conforme à la dignité de la nature
humaine qui ſoûpire toûjours aprés les choſes
hautes & relevées. Comme entre les animaux la
nature done aux uns un air farouche, aux autres
un inſtint ruſé & à quelques autres une humeur
timide ; ainſi entre les hommes la nature done
aux uns un cœur bas & rampant, aux autres uu
eſprit fin & delicat, & à quelques autres une ame
noble & genercuſe qui cherche plûtot l'honeut
que la ſeureté de la vie. Un grand braſicr ne
peut demeurer long - tems ſous la cendre qu'il
ne faſſe paroître quelque ſorte d'étincele , un
grand cœur ne peut demeurer long-tems ſous la
modeſtie ſans faire paroître quelque ſorte d'am
bition. Auſſi les hommes qui ſoûpirent modeſ
tement aprés les honeurs ne ſont pas ſuperbes,
mais magnanimes. Ils monſtrcnt par leurs bel
46 Sermon I I.
les actions qu'ils ſe font un plaiſir de la gran
deur de leur ame ; mais ils marquent par leut
· moderation qu'ils ſont les maîtres de leur paſ
ſion, & qu'ils ne cherchent la gloire que pour
ſoûtenir l'éclat de leur naiſſance & la nobleſſe de
leurs ancêtres. Serieuſement ſi le deſir de l'ho
meur étoit mauvais Jeſus - Chriſt ne l'auroit pas
propofé à ſes diſciples en leur diſant. Vous ſerez
aſſis ſur des ſieges jugeant les douze tribus d'Iſ
raël. Saint Auguſtin n'auroit pas témoigné que la
honte n'eſt autre choſe qu'une crainte de déplaire
à ceux qui peuvent nous honorer. Saint Jerôme
n'auroit pas aſſuré que c'eſt à bon droit qu'ou
inſtruit les jeunes gens des belles actions de leurs
peres afin de les obliger à les imiter par le deſir
de la gloire. Et ſaint Ambroiſe expliquant les
patoles que Jeſus-Chriſt dit aux Juifs : n'alez pas
dire nous avons Abraham pour pere , n'auroit
D. Amb. pas avancé. Admonentur ?udai magis ſibi clarita
1. 2, in tem operis , quam nobilitatem generis vindicare.
Luc. c. I•
Les Juifs ſont avertis de ſe glorifier plûtôt de la
grandeur de leurs actions que de la nobleſſe de
leurs peres , de peur que leur lacheté ne rabaiſſe
la gloire de ces grands hommes. Tant il eſt vray
que nous avons un deſir naturel d'aquerir de
l'honeur.
A cela aprés qui eſt ce qui étant alteré de l'ho
neur ne voudra pas boire le vin Euchariſtique à
· la table de Jeſus - Chriſt ? Quelle plus grande
gloire peuvent recevoir les ſujets que d'étre aſſis
à la table de leur Prince ? Combien David ho
nora t'il les enfans de Berzelaï Galaadite quand
il ordona à Salomon de les faire manger à ſa
· table pendant leur vie pour recompenſer les ſer
'0n vin qui rafraîchit, & c. 47
vices que leur pere luy avoit rendus lors qu'il fu
yoit la revolte d'Abſalon. Salomon étoit le plus
grand Roy du monde, il avoit aſſez de ſageſſe
pour gouverner luy ſeul tous les peuples de la
terre. Ses vaſtes projets faiſoient la deſtinée de la
Judée , ſes grandes actions étoient l'étonement
de l'univers ; & comme le ſoleil dés ſon lever
obſcurcit par l'éclat de ſes rayons la ſplendeur
de toutes les étoiles : Salomon ſurmontoit par
ſa gloire la grandeur & la puiſſance de tous les
Rois. On dit même que toute la magnificence
des Princes qui l'ont ſuivi n'a point égalé la
ſiene. Sa table étoit ſervie avec une abondance
prodigieuſe des mets les plus exquis, ainſi qu'a-
vec une propreté & une politeſſe ſurprenante, &
il faloit tous les jours pour la maiſon de ce Roy
une multitude infinie de toutes ſortes de vian
des. Si bien que comme les Rois ne font jamais
manger leurs ſujets à leur table , qu'ils n'acor
dent que rarement cette faveur aux Princes
étrangers , & qu'ils ne mangent pas toûjours avec
ceux qui ſont ſortis de la famile royale ; c'étoit le
plus grand honeur où Salomon pouvoit élever
les enfans de Berzclaï que de lcs faire manger à
ſa table. Mais la gloire des comunians eſt encore
plus éclatante. Ils ne s'aſſeoient pas à la table de
Salomon, mais à cclle de Jeſus-Chriſt. Quclle
proportion y a-t'il entre ces deux Princes ? L'un
cſt le Roy de la Judée, l'autre eſt le Monarque
du ciel & de la terre. Celuy-là eſt le Prince des
Juifs, celuy-cy eſt le ſouverain maître des An
ges & des hommes. Quel comble d'honcur pour
les Chrêtiens qui s'aprochent de l'Euchariſtie ?
Elle eſt la table de la cour ccleſte & un feſtin
48 . Sermon : I I.
ſomptueux où Dieu eſt aſſis avec les hommes. Qui .
peut douter de cette faveur aprés ce témoignage
de Dieu même ? Ego dipono vobis regnum , ue
Luc # bibatis ſuper menſam meam. Je vous diſpoſe le
22. 38. royaume, afin que vous beuviez à ma table. Ec
comme pour eſtimer digncment cette grace, il
faudroit conoître la grandeur de Dieu qui la fait
aux comunians. Saint Chryſoſtome vous dit avec
D. Chr, beaucoup d'ardeur. Cogita quali ſis inſignitus
hom. so. honore , quali menſa fruaris. Penſez en quel
· # PºP. grand honeur Dieu vous éleve lors qu'il vous
º admet an feſtin de l'Euchariſtie. Si vous ne pou
, vcz comprendre la grandeur de ſa divinité , ne
vous imaginez pas de pouvoir comprendre vôtre
gloirc lors qu'il vous fait aſſeoir à ſa table, & qu'il
vcut bien luy même vous ſervir.
C'eſt une marque d'un honeur de diſtinction
que les Rois donent à leurs ſujets , quand ils
les font manger à leur table : mais c'eſt encore un
ſurcroit de conſideration qu'ils ont pout eux lors
qu'ils les ſervent. Ce fut une grace ſingulicre que
l'Empereur fit à ſaint Martin de l'inviter à diner.
La faveur fut encore plus grande de le faire man
ger à ſa table. Et la gloire de ce Prelat fut dans
ſon comble lors que l'lmperatrice voulut le ſer
vir & qu'elle luy fit manger des viandes prcpa
rées par ſes mains royales. Aman s'enfla d'or
gucil ſe voyant ſi honoré par Eſther qu'il n'y eût
que luy ſeul de tous les courtiſans qu'elle invita
à dîner avec le Roy Aſſuerus. Combien eut il
cſtimé la gloire d'être ſervi à table par cette Rei
ne, s'il eût eu l'honeur d'y manger ? Mais qu'eſt
toute la conſideration que les Rois pcuvent avoir
, pour leurs ſujets lors qu'il leur font
-
rhºn # CS
"Un vin qui rafraîchit, & c. 49
i les ſervir à table & leur faire manger des viandes
preparées par leurs mains royales. Le bonheur
des Chrêtiens eſt ſans égal lors qu'à la table de
| l'Euchariſtie ils ſont ſervis par Jeſus-Chriſt qui
eſt le Roy des Rois & le Seigneur des Seigneurs. Luc. c.
Ego in medio veſtrum ſum , ſicut qui miniſtrat. 22 ° .27.
Peuvent ils recevoir un avantage plus glorieux ?
Que les Juifs ſe flatent d'être le peuple bien
aimé de Dieu, qu'ils ſe glorifient qu'il leur a fait
paſſer la mer rouge pour les delivrer de la tyranie
de Pharaon , tomber la manne dans le deſert
pour apaiſer la faim qui les devoroit & fbrtir
une fontaine d'un rocher pour éteindre leur ſoif ;
mais tout cela n'a êté fait que par le miniſtere
des Anges, ou par la verge de Moïſe. Les Chrê
tiens doivent ſe vanter que lors qu'il plait à Jeſus
Chriſt qui eſt le Roy des Anges & le Dieu de
Moïſe de les inviter au feſtin ſacré de l'Euchariſtie ,
il deſcend dans l'Egliſe, & que là luy que les
Anges ont ſervi dans le deſert veut bien leur faire
l'honcur de leur ſervir ſon ſang ſous les eſpeces du
vin. C'eſt la choſe à laquelle ſaint Zenon done
du relief & de la majeſté en diſant. Los Anges
ont ſervi aux Juifs la manne dans la ſolitude ,
mais. Deus vinum pretioſum ſua de menſa largitur. D. Zen.
Dieu qui invite les Chrêtiens leur ſert à ſa table ſer. I. de
Neop.
un vin precieux qui eſt Jeſus-Chriſt vray Dieu &
vray homme. -
· On recueillit cette verité de ce que Jeſus
Chriſt priant pour ſa glorification leva les yeux
au ciel & dit. Pater claritatem quam dediſti mihi , Joan. c.
ego dedi eis. Mon pere j'ay doné aux hommcs la 17. 2 ls
gloire que vous m'avez donée. Cette gloire cſt
un éclat qui ſelon les Theologiens réjalit ſur J.-
-
|.
5o , Sermon I I. •. -
ſus-Chriſt de l'union avec Dieu. Y a t'il rein de
ſi grand & de ſi glorieux que d'être le Fils de
Dicu conſubſtantiel coéternel & par tout égal à
ſon Pere dans la nature divine , & d'avoir une
unité individuele par l'union de la nature humai
ne avec la perſone du Verbe ? C'eſt cette gloire
qu'il done aux Chréticns lors qu'il lcur done
dans l'Euchariſtie ſon ſang comme un vin doux
& ſavoureux. Que vous êtes heureux Chrêtiens
d'aquerir la gloire en participant à l'Euchariſtie ?
Q,and le deſir de l'honeur s'empare de la tête
d'un homme de pouvoir & méchant, quels deſ
Sen ep. ſeins ne luy fait il pas projeter ? Si jus violandum
I4•
eſt, regnamdi cauſa violandum eſt. Il n'eſt point
de loy ſacrée qu'il ne viole ſans ſcrupule pour
monter ſur le thrônc. Il n'y a point de crime
quelque noir quelque execrable qu'il ſoit qu'il
ne comete pour s'élever dans la grandèur royale.
Et s'il faut ôter le repos à tout un état, faire ſervir
d'échelon à l'empire le corps mort d'un pere ou
d'un frere & rcduire les provinces en cendres
pour s'en rendre maître, ce ſont des coups que
le deſir deſordoné de l'honeur luy promet. Infi
da eſtſocietas regni. L'empire d'orient a veu ar
river de ſemblables tragedies. Toute la terre n'a
t'elle pas veu autre fois avec confuſion un petit
homme qui n'avoit d'autre préeminence parmi
tout le reſte des hommes que d'être apelé le Roy
de Macedoine, poſſedé avec tant de violence de
cette étrange manie, que la conquête de tout le
monde luy paroiſſoit trop petite pour la raſſaſier ?
Aprés avoir bouleverſé tout l'univers , renverſé
mile Rois d'un thrône qui leur étoit juſtement
dû, aprés avoir ſeché les rivieres , inondé les cam
*
'0n vin qui rafraîchit, c9 c. 51
pagnes par des fleuves de ſang , & ſacrifié des
milions de vies à cette fole paſſion , elle luy fit
encore deſirer de nouveaux mondes pour y faire
de nouveaux deſordres. Que le deſir de l'honeur
eſt bien plus moderé dans les Chrêtiens ? Ils de
vienent des Rois , ſelon Rupert , non pas en s'em
parant des royaumes comme les uſurpateurs ni en
répandant le ſang comme les tyrans, ni en prenant
plaiſir de voir à leur ſuite un monde de ſoldats
armez comme des eſclaves de leur ambition ; mais
en recevant le ſang de Jeſus-Chriſt ſous les acci- ... , , .
dens du vin. Qui ſanguine ſacrati ſunt , ſplendidi Abº#º
reges ſunt, Bien que les Chrêtiens, dit cét Abé, #rº
ſoient élevez par leur dignité à tout ce qu'on " "
peut s'imaginer de plus grand , ils ſont encore
auſſi glorieux que les plus illuſtres Princes de la
terre lors qu'ils ſont abreuvez du ſang de Jeſus
Chriſt dans l'Euchariſtie. - -
N'étes-vous pas, Chrêtiens , touchés de ce diſ
cours ? Avez-vous de cœurs d'eſclaves pour ne vou
loir pas aſpirer à la gloire que Jeſus-Chriſt vous
preſente dans la participation de ce divin ſacrement?
C'eſt à bon droit qu'on l'apele un feſtin, Jeſus
Chriſt qui eſt un Prince, dont la grandeur eſt ſans
meſure la preparé, les viandes qu'on y ſert ſont
magnifiques , à ſçavoir le corps & le ſang d'un
homme Dieu, le Seigneur des Anges & le maître
du ciel & de la terre y ſert les fideles , & les Chrê
tiens y devienent grands lors qu'ils comunient
· dignement. Auſſi Jeſus-Chriſt pârlant des ſaints
les compare aux aigles , en diſant. En quelque
lieu que ſoit le corps les aigles s'y aſſembleront
afin, dit ſaint Chriſoſtome, que par la comparai- .
ſon des aigles royaux nous aprenions à reconoî
P2
52 Sermon I I.
tre la dignité royale des Chrêtiens , qui ayant
pris le vin Euchariſtique, ont conçû un eſprit ſi
grand qu'ils ont mépriſé les thiares, les mitres ,
la courone, la pourpre & tout ce que la gran
D.\ Chr. deur humaine à de plus éclatant. Ot in aquilis
hotn. 49.
in Mat.
regalibus, regalis ſanctorum dignitas oſtendatur.
Gloire du monde l vous avez êté trop petite
opcr.
imp. pour les Gregoires, les Ambroiſes, les Henrys,
les Leopols & les Alphonſes ! A la verité vous
avez triomphé des Alexandres, des Ceſars & da
tois les Hcros dont la ſcule volonté faiſoit le mal
hcur ou le bonheur de tous les Roys de la terre,
Vous avez reglé le deſtin des vainqueurs , qui
ſembloient avoir fixé l'inconſtance de la fortune
en leur faveur, & vous avez rendu la victoire
leur eſclave : mais vous n'avez pû vaincre ces Pa
pcs, ces Prelats , ces Roys. Auſſi-tôt qu'ils ont
eu reçû l'Euchariſtie ils ſe ſont eſtimez ſi grands
& ſi glorieux qu'ils ont rejeté les honeurs du ſiecle
pour aquerir la gloire de cét auguſte ſacrement.
La gloire de ſaint Loüis Archevêque de Toulouſe,
peut - elle monter plus haut ? Il quita le royau
me de Sicile, dont il étoit l'heritier preſomptif,
pour embraſſer l'état religieux de l'ordre de ſaint
François, il feut plus coutent dans le cloître que
les Rois dans leurs palais. Et comme il frequen
toit l'Euchariſtie avec beaucoup d'ardeur & de
devotion, il s'éleva à la ſainteté & s'aquit les ho
neurs immortels du ciel & de la terre. C'eſt pour
cela qu'Euſebe d'Eneſſe declare que le royaume
de Jeſus-Chriſt n'eſt pas ſemblable aux royau
mes des Princes du ſ[Link]-cy conſiſtent dans
l'étenduë des provinces, dans la force des villes
& dans le nombre des peuplcs ; mais celuy - là
©n vin qui rafraichît, & c. 53
conſiſte à boire le calice du nouveau tcſtament.
C'eſt ainſi qu'il introduit Jeſ[Link]ſt parlant aux
Chrêtiens. Vobis Eccleſie regnum trado, ut cali Euſ Em.
, eem bibatis novi teſtamenti. Si vous étes alterez in Luc. c.
de l'honeur je vous doneray mon ſang dans une "
coupe ſacréc, & ce divin nectar apaiſera vôtre
ſoif, & vous élevera à la royauté,qui eſt le comble
de la grandeur,
Beuvés donc , Chrétiens , le nečtar Euchariſti
quc pour vous deſalterer, ceſſez de boire le vin
du ſiecle qui vous éhaufe au lieu de vous ra
fraîchir. C'eſt aſſez avoir cherché les honeurs du
monde, qu'importe que vous n'adoriez pas des
mouches & des ſerpens comme les Egyptiens &
d'autres peuples, ſi étant ambitieux vous reverez
l'boneur comme une idole , & fi l'ambition ravit
vôtre cœur à Dieu & le poſſede veritablement.
Il eſt vray que c'eſt une impieté bien inſenſée,
que d'adorer des mouches & des ſerpens ; nean
moins ces animaux ſont des crcatures de Dieu
& des ouvrages dignes de luy ſelon le degré de,
l'être & de la vie qu'il luy a pleu de leur donet "
mais l'ambition eſt un monſtre qui n'a pour
principe que la corruption de l'homme & la
malice du demon. Cét enemi vous invite à ſa
table lors qu'il vous montre tous les royaumes
du monde & la gloire qui les acompagne, & il
vous ſert luy-même lors qu'il exige de vous que
vous l'adoriez comme Dieu ; & vous faites ho
neur à cét impoſteur , & donez du poids à ſes arr
tifices en vous laiſſant ſeduire par les objets qu'il
vous preſente. Il vous montre les empires du
monde ; mais il ne vous montre pas les affictions
& les chagrins qu'ils cauſent aux Princes. Il
54 Sermon I I.
vous fait voir l'éclat des charges, des honeurs & ſ
des grandeurs du ſiccle : mais il vous cache les
ſoupçons, les empreſſemens, les ſoins, les crain
tes, les querelles, les haines, les rebelions , les
perfidies & les poiſons qui en ſont inſeparables.
Vôtre ſeduction eſt pire que celle des idolatres.
Combien y a-t-il eu d'Empereurs payens qui di
ſant adieu aux courones , aux ſceptres & aux
royaumes ont preferé une câbane à leur palais,
& l'agritulture à l'empire. Témoin Antigone
Roy de Macedoine, qui ſe défit de ſon royau
me comme d'une éclatante ſervitude ; & vous
recherchez les honeurs & la gloire du monde,
où le diable, comme dit ſaint Bernard , anime ſes
P. Bºn adorateurs par de hautes promeſſes. Ad honores
##ui & gloriam mundi perveniendum ſuis adoratoribus
§ " diabolus pollieetur. |
- Ah Chrétiens ambitieux je vous avoüe que
je ne puis comprendre comment ſe peut-il faire
que le ſang de Jeſus-Chriſt, qui eſt ſi humble, ne
puiſſe pas abaiſſer vôtre ſuperbe , ni borner vô
tre ambition ? Où penſez-vous lors que vous
participez à l'Euchariſtie ? Vous étes plus grands
que le ſiecle, comment pouvez-vous encore dcſi
rer les choſes du ſiecle ? Comment pouvez-vous
rechercher les choſes vaines & periſſables dit
D. cyp. ſaint Cyprien ? Nihil appetere, nihil deſiderare
ep 1 ad de ſaculo poteſt, qui ſeculo major eſt. Il n'y a que
Donar Dieu ſeul qui puiſſe rafraîchir l'ardeur & l'alte- .
ration de vôtre ame par le vin Euchariſtique : &
vous vous enyvrez du vin du ſiecle ; c'eſt à-dire
de l'ambition, qui eſt le bourreau des cœurs, la
peſte des ames , la ſource des vices , & qui étant
néc du dereglement de vôtre eſprit ne peut ſervir |
W
tJn vin qui rafraîchit, & c. 55
qu'à vous perdre, & n'eſt digne que de la haine
de Dieu & des hommes. Q le demandez vous
pour vous rafraîchir ? Deſirez - vous des ho
neurs ? Deſirez Dieu, comme il eſt le Roy des
Rois il vous preſente des grandeurs ſolides. ll
n'y a point de nation, ſi puiſſante qu'elle ſoit ,
dont les Dieux s'aprochent ſi familierement
des hommes que Jeſus - Chriſt vient vers vous ,
pour vous portet à tenir vos cœurs élevez au
ciel. QQel peuple eſt auſſi illuſtre que l'eſt le
peuple Chrêtien ? Ne voit-on pas que ceux
qui comunient dignement ſont la gloire des
Pontifes, l'honeur des Monarques, la foree des
Saints , la lumiere des Sages , l'eſperance des
malheureux, la terreur des coûpables , la joye
& lcs delices des gens de bien ? N'alez donc
plus à la table du demou , courez à celle de
Jeſus-Chriſt , clles ne ſont pas moins diferentes
que leurs condtions. Quelque magnifique que
paroiſſe la table du diable on n'y mange que des
viandes matericles , on n'y boit que des liqueurs
terreſtres ; mais à celle de Jeſ[Link]ſt, on y boit
l'ambroifie du ciel qui enyvre les Anges & les D. Aug.
· Saints , on y prend le vin de l'Euchariſtie, qui tract. 47.
eſt le ſang de Jeſus Chriſt, comme dit ſaint Au in Joan.
guſtin. Sanguis Chriſti eſt.
C'eſt là que vous ſerez élevez dans les grands
honeurs. O ſi vous deſiriez Jeſus-Chriſt de tou
te l'étendue de vôtre cœur ! tout le bonheur de
la terre ne vous ſembleroit rien en comparaiſon
de la grace que vous atendriez de le recevoir.
Venez, Seigneur, diriez - vous, hâtez - vous &
ſecourez vos pauvres creatures qui ſoûpirent
aprés vous dans l'Euchariſtie. Vous nous avez
56 Sermon I I.
creés pour vous, & nôtre cœur eſt toûjours agi
té de trouble & d'inquietude juſqu'à ce qu'il
trouve en vous ſon repos , & l'acompliſſement
du deſir qu'il a pour la gloire. Voilà comment
vous vous aprocheriez de cette divine table , vous
qui étes alterez de l'honeur & qui avcz peine de
vous en défendre lors que vous vous laiſſez eny
vrer de l'eſtime de vos merites. Quelle plus gran
de gloire pouvez-vous recevoir , quand vous ſe
ricz des Generaux d'armée, des grands-maîtres
de l'empire & des Empereurs mêmes, que d'être
aſſis avec les Anges au banquet de l'Euchariſtie ,
que de participer au myſtere d'un Dieu homme,
ſous leseſpeces du vin, que de recevoir dans vô
tre cœur celuy qui fait les Rois & qui vous cou
rone de gloire? Ne ſoyez plus orgueilleux. Ne de
D. Amb. ſirez plus les honeurs de la terre. ZDeus non regnat,
in pſ 53. in quo ſuperbia regnat. Dieu, dit ſaint Ambroi |
ſe, ne regne pas dans les hommes où la ſuperbe
regne. Au contraire il les deteſte , il les a en
horreur, & ſi la ſuperbe des Juifs a êté terrible
ment punie ; combien plus la vôtre ſera t-elle
châtiée ? O mauvais Chrêtiens ! plus vous vous
ſerez élevez dans l'orgueil, plus vous ſercz hu
miliez devant Dieu. Rejetez ce crime capital &
tâchez de recevoir l'Euchariſtie avec une ſainte
ferveur une tendreſſe pleine de confiance, & des
ſentimens d'une veritable humilité Vous y ſe
rez élevez en de ſi grands honeurs & comblez de
tant de richeſſes que vous trouverez l'acompliſ
ſement des deſits que vous avez de la gloire
& de l'opulence. C'eſt le ſujet de la ſeconde
partic. v,
-
i
vn vin qui rafraîchit, ee 57
I I.
E deſir de l'opulence eſt une envie d'avoir, PARTIE.
c'eſt une paſſion ſi naturelle dans les hommes
& ſi violente qu'elle lcs rend extrememcnt avi
des & ſoigneux de chercher leurs comoditez en
toutes choſes, Elle leur inſpire l'afcction pour
les richeſſes ; quoy quelles ſoient l'infamie des
avares,le deſir de les poſſeder ne laiſſe pas d'obli
er les hommes à s'expoſer aux perils de la mer,
à deſcendre dans les entrailles de la terre, à cou
Virg. 1.3.
rir juſqu'aux extremitez du monde, Quid non AEneid. --
mortalia pectora cogis auri ſacra fames. Il eſt
bien dificile de croire les grands eforts que fait
faire aux hommes le deſir de l'opulence , & à
quels travaux & à quels dangers il les expoſe par
l'eſperance d'aquerir des biens. S'il faut qu'une
choſe ſoit aimable pour alumer nos deſirs, les ri
cheſſes ont des charmes pour atirer le cœur des
hommes , & comme la nature humaine eſt indi
gente, ils cherchent l'opulence, qui eſt le remcde
de leurs beſoins. De la naiſſoient tous les deſirs
déreglez qui rongcoient le cœur des plus grands
Monarques, de là procedoit l'opulence d'Alexan
dre qui trouvoit la terre trop petite pour s'enri
chir , de là arrivoit l'avarice de Craſſus, qui
s'eſtimoit pauvre quoy qu'il fût le plus riche des
Romains. De la vienent dans le monde tous lcs
deſordres, tous les procez & toutes les guerres
qui le troubleut & qui le détruiſent. Chacun
veut s'aproprier les richeſſes que les autres poſſe
dent ou qu'ils recherchent. Auſſi ſaint Gregoire
D. Greg.
parlant des Apôtres dit fort a propos. Multum hom 5 in
deſeruit, qui voluntatem habendi dereliquit. En ne Evang.
quitant rien ils ont beaucoup quité, parce qu'ils
58 Sermon I I.
ont quité leurs deſirs ; & que ſe défaiſant d'une
Paſſion, qui dans leur extreme pauvreté leur do
noit droit ſur toutes les richeſſes , ils pouvoient
fc vanter d'avoir tout laiſſé pour Jeſus-Chriſt.
L'Euchariſtie guerit ce deſir, elle nous comu
nique l'opulence, non de la terre mais du ciel.
Comme elle contient Jeſus-Chriſt, & que c'éſt
la chair même de Jeſus-Chriſt, qui êtant uni à la -
divinité , participe à toutes les graces & à toute
la puiſſance du Verbe. C'eſt par là que nous pou
vons conoître les biens que nous fait nôtre Sei
gneur quand nous comunions dignement. . Il
vient dans nous pour nous honorcr de ſa puiſſan
ce, pour nous oindre par ſa grace, pour nous
guerir , pour nous laver par ſon precieux ſang ,
pour nous reſſuſciter par ſa mort, pour nous
éclairer , pour nous bleſſer le cœur du divin
amour, pour nous faire goûter avec joye ſa dou
ceur incomparable, pour nous rendre participans
de ſon eſp it, de toute vertu & de toute ſageſſe.
Ce ſacrement afermit le cœur des hommes,il re
leve ceux qui ſont ab tus, il fortifie les foibles, il
conſole les afligez, il éclaire ceux qui ont peu de
ſageſſe, il guerit les malades, il done la prompti
tude & l'activité aux pareſſeux, il eface les pe
chez paſſez, il done la forcc de les éviter à l'ave
nir, il diſſipe les tentations, il augmente la foy,
il fortifie l'eſperance, il enflâme la charité, il pu
rifié la conſcience, il rend ceux qui le reçoivent
participans des myſteres de Jeſus-Chriſt. Enfin
il nous done le gage de la vie eternele & nous
enrichit de tous les dons du ſaint Eſprit; de ſor
Tob. c.
I3° 3°
te quc nous pouvons dire avec Tobie. Per ipſum
bonis omnibus repleti ſumus. Par luy nous ſom
Vn vin qui rafraîchit , & c. 59
mes remplis de toutres ſortes de biens. C'eſt ce
que dit ſi agreablement & ſi doctement ſaint
Ambroiſe pas ces paroles. Il ne faut pas quc nous
alions chercher des fontaines ni des fleuves pour
D. Amb.
nous deſalterer. Sanguis Dei potus eſt. Le ſan ſer. 18. in
d'un Dicu eſt nôtre breuvage, il nous le done pſ. 118.
tous les jours à l'autel, tous les jours nous pou -
vons le recevoir ſans craindre que l'intemperie
du ciel, ni la ſterilité de la campagne nous en
puiſſe priver Jeſus-Chriſt ne le done point aux
Juifs ni aux Gentils. C'eſt un don qu'il fait uni
quement aux Chrétiens ; auſſi nous devons ſou
vent recourir à Jeſus-Chriſt, qui cſt l1 fontaine
de grace & de miſericorde, la ſource de toute la
bonté & de toute la pureté des ames pour pou
voir étre gueris de toutes nos paſſions & de tous
nos vices, pour devenir plus forts contre les ten
tations & les artifices du diable, pour poſſeder
les richeſſes du ciel. Accedite ad eum, & potate,
quia fons eſt. Aprochez-vous donc de l'Eucha
riſtie, vous qui n'aimez que l'opulence de l'ame.
Si vous êtes infirmes, vous y trouverez la gueri
ſon que vous deſirez, ſi vous êtes pauvres vous
y trouvercz des richeſſes ſpiritueles ; ſi vous étes
afamez, vous y trouverez dequoy vous raſſaſier:
ſi vous étes nus, vous y trouverez un vétement,
ſi vous étes acablez de travail, vous y trouverez
vôtre repas : en un mot, de quel bien que vous
ayez beſoin , vous le trouverez dans ce ſacre
ment où Jeſus-Chriſt vous eſt toutes choſes.
C'eſt en recevant l'Euchariſtie qu'on ſe met
, bien-tôt au nombre des opulens du ciel, vray ca
ractere des Chrêtiens. Comme Jeſus - Chriſt
leur communique dans ce ſacrement ſon corps ,
6e Sermon I I.
ſon ſang, ſon ame, ſa divinité, c'eſt ce que le Cotx
cilc de Trente apele répandre ſur nous abonda
ment les richeſſes de ſon amour. En efet, le Sei
gneur a une delicateſſe ſenſible ſur cela , il étudie
avec ſoin les preſens de ſa bonté, & comme l'a-
mour qu'il nous témoigne eſt infini, les liberali
tez qu'il nous fait dans l'Eucariſtie ſont immen
ſes. Saint Auguſtin s'acomode fort bien de ce
ſentiment. Il ne craint point de dire ; Quoy que
Dieu ſoit tout puiſſant, il ne peut faire un plus
grand ſacrement que l'Euchariſtie ; quoy qu'il
D. Aug.
ſoit tres-ſage, il ne peut faire un myſtere plus
tract. 8.
auguſtc. Cum ſit ditiſſimus , non poterit plus
1n Joºn. dare. QJoy qu'il ſoit tres riche, il ne peut
nous faire un preſent plus magnifique. O que
la magnificence de Dieu eſt élevée ! Lors qu'il
a creé le ciel , le ſoleil , la lune, les étoiles , la
terre , l'air & la mer, il a gardé en toutes ces
choſes la meſure, le nombre & le poids. Mais
lors qu'il nous done l'Euchariſtie , il répand ſur
nous avec abondance toutes les richeſſes de ſa
divinité, il nous conble de ſes dons , il nous
remplit de ſes graces il nous comunique avec
une profuſion inefable toute la gloire de ſa divi
ne grandeur. Anſſi les comunians ſe tienent de
vant Jcſus Chriſt avec humilité & avec reſpect,
comme des pauvres qui atendent & demandent
l'aumône à la porte du riche. Alors chacun luy
dit : Vous êtes riche, mon Seigneur, & je ſuis
pauvre vous conoiſſez ma mifere, vous la vo
yez & vous m'aimez. Seroit-il poſſible qu'aprés
m'avoir honoré d'une viſite ſi glorieuſe pour
Gen C. moy, vous vouluſſiez me laiſſer en mapauvreté.
3 2 . 2.6.
Non dimittam te,niſî benedixeris [Link] je ne
ºn vin qui rafraichit, & c. 61
vous laiſſeray point aler que vous ne m'ayez doné
vôtre benedict on. Je ne vous demande point
Seigneur des graces temporeles, des biens, des
honeurs, des richeſſes, la ſanté, la grandeur la
Proſperité : tout celà n'eſt propre qu'a exciter les
Paſſions dans l'ame la plus tranquile, & à les re
voiter contre le devoir , contre la loy & contre la
raiſon. Je vous demande les graces de mon ſalut.
Voilà, mon Dieu, les richeſſes dont j'ay beſoin.
J'ay droit en tout temps de vous les demandcr.
Mais quand vous les demanderay je avcc plus de
foy & plus d'aſſeurance de les obtenir, que main
, tenant que je vous poſſede, vous qui en étes l'au
theur & mon bienfacteur.
C'eſt icy où je puis comparer ce vin Euchariſti
que à cette eau miraculeuſe qu'un Ange aporta à
Elie ſur la montagne. Aprés que le Prophete
en eut bû il's'endormit. Ecce vas aque, & bibit, [Link]. c.
19. 6
& obdormivit. Cette boiſſon luy fit oublier l'opu
lence d'Achab, l'empecha de ſe reſſentir de la
pauvreté où il étoit reduit , & luy fit prendre ſou
repos dans une tranquilité d'ame auſſi profonde
que s'il eût êté dans l'abondance. L'Euchariſtie
cſt une fontaine d'oubli pour les pauvres qui la
reçoivent avec une parfaite conformité à la vo
· lonté de Jeſus-Chriſt Ils manquent de toutes lcs
choſes neceſſaires à la vie , ils ſont acablez dc mi
ſeres, ils fouffrent la faim , la ſoif, le froid & le
chaud , la laſſitude & la nudité : mais comme
dans les celliers de l'Egliſe ils boivent le vin Eu
chariſtique, ce divin breuvage leur fait oublier
leurs travaux, & les porte à ſoufrir avec reſigna
tion & à fe convertir à Dieu de tout leur cœur
pour y trouver toute l'opulence de leur ame. Il
62 Sermon I I. , -
ſemble que ſaint Ambroiſe ait voulu leur four
D. Amb. nir ces paroles. Potui meo non flumina querenda
ſer. I. in ſunt, nec fontes ; ſed Z)ei ſanguis potus eſt mihi.
pſ, I18. Lors que je ſuis travaillé d'une ſoif ardente, je ne
cherche pas les eaux des fontaines ni des rivieres
pour l'éteindre; je bois les ſang de Jeſus-Chriſt ,
& cette boiſſon celeſte me deſaltere pleinement.
Voilà le diſcours des pauvrcs qui ſont contens de
l'Euchariſtie. Seigneur, nous ne cherchons pas ;
diſent ils, les richeſſes pour nous metre à à cou
vert de la pauvreté qui nous tourmente , nous
renonçons entierement aux choſes du monde ,
& transferons nôtre afeétion au ſacrement de
l'autel qui eſt nôtre treſor, Témoin ce pauvre
artiſan , qui au raport de Surius, menoit ſouvent
un compagnon de même métier à l'Egliſe y co
munier en luy diſant; Je ne ſçache point de lieu
où je puiſſe mieux faire ma fortune , auſſi bien
que mon ſalut qu'à l'Egliſe. J'y reçois l'Eucha
riſtie, comme elle fait mon opulence, elle m'cn
peche de reſſentir ma pauvreté.
Que diray-je de cette merveille que l'Eucha
riſtie fait encore dans les fideles , qui ne ſe ſou
cient pas de la perte de leurs biens quelques
grands qu'ils ſoientº D'où faut il croire, que vient
cette fermeté inebranlable, avcc laquelle les He
ros de la religion chrêtiene , ont acoûtumé de
voir la déroute de leur fortune , la decadance de
leur maiſon , le renverſement de leur famille &
les autres calamitez qui ravagent leurs biens &
qui les dépoüillent de toutes les richeſſes ? Cette
grandeur d'ame eſt un miracle de l'Euchariſtie,
qui eſt tout le tréſor des comunians. Commé
il ont un grand atachement pour frcquenter ce -1
Vn vin qui rafraîchit, & c. 63
myſtere, & une vigilance ſinguliere pour mainte
nir leur conſcience dans une pureté conſtante afin
de le recevoir dignement, ils paſſent dans le ſein
de Jeſus Chriſt , d'où ils voyent ſans s'étoner
les foudres qui détruiſent leurs biens. C'eſt la
penſée de ſaint Leon. Que fait, dit-il, la partici
pation du ſang de Jeſus-Chriſt ? Et il répond.
2Non aliud agit participatio corporis Chriſtº , D. Lco. .
quam, ut in id quod ſumimus, tranſeamus. Elle ſer 14 de
nous fait paſſer dans le cœur de Jeſus-Chriſt que paſſ.
nous recevons ſous le ſymbole du vin, & comme ---
le Seigneur eſt inacceſſible à tous les fleaux, il
rend auſſi les comunians impenetrables à la per
te de leurs richeſſes. Saint Paul l'aſſure des pre
miers Chrétiens ; comme ils perſeveroient dans
la communion au ſang de Jeſus-Chriſt, ils fu
rent remplis de tant de force & de courage, qu'ils
virent avec joye tous leurs biens pillez & ſe con
tenterent des richeſſes qu'ils avoient reçûës avec
le Seigneur. - ·
Que peut-on ajoûter à cette merveille du vin
Euchariſtique ? Sinon qu'elle remplit les comu
nians de tant de richeſſes qu'ils quittent tout pour
recevoir Jeſus-Chriſt, qui eſt le ſouverain bien.
C'eſt dans ce deſſein qu'ils ſe privent de toutes
les choſes que nous croyons neceſſaires , qu'ils
foulent les richeſſes , qu'ils mépriſent l'or & l'ar
gent, & qu'ils refuſent les rentes & les poſſeſ
ſions, afin qu'étant ainſi delivrez des inquietu
des que ces biens doncnt, & qui ſont les épines
qui étoufent la bone ſemence, ils ne travaillent
qu'à loger Jeſus-Chriſt dans leur cœur & à
amaſſer les tréſors de ſa grace. Ils ſont ſi grands
· que le Prophete Oſée remarque quc les fideles
|
Oſex c.
64 Sermon I I.
3• 5 •
ſont étonez de leur grandeur. Pavebunt ad Do
minum, & ad bonum ejus. Y a-t-il des richeſſes
comparables à celles de l'Euchariſtie ? Babylone
preſente aux hommes un vaſe d'or ; & comme il
eſt plein des abominations & de l'impureté de ſes
crimes , il cnyvre ceux qui atachent leur cœur
aux biens de la terre ; mais Jeruſalem , c'eſt à dire
, l'Egliſe, preſente aux fideles par la main des Prê
D. Aug.
tres un calice plein de Dieu, qui deſaltere ceux
l. 16. de qui aiment les tréſors du ciel. Quid credibilius,
" civ. Dei
dit ſaint Auguſtin. dicere intelligitur, quam quod
'c. 8. ad participationem menſe hujus pertinet. Il
n'eſt pas croyable que les hommes reçoivent de
plus grandes richeſſes que celles que le Seigneur
leur done en leur faiſant boire à ſa table le vin
Euchariſtique. Comme il les éloigne de l'afe
étion des biens de la terre, ils trouvcnt tout ce
qu'ils deſirent en Jeſus-Chriſt, qùi eſt le Sei
gneur univerſel de toutes les choſes qu'ils peu
vent & qu'ils doivent deſirer. Saint François cſt
l'exemple de cette divine opulence. Il abandona
tout pour ſuivre Jeſus-Chriſt, & il trouva dans
l'Euchariſtie un tréſor inépuiſable. C'eſt elle qui
luy inſpira le vœu de pauvreté, la rigueur de la .
diſcipline, l'amour de la ſolitude & du ſilence,
le zele de la mortification du corps & toutes les
D . Bon.
vertus chrêtiencs , de ſorte que dans la comunion
rn vit. S il s écrioit. Deus meus , c3 omnia. C'eſt dans vous
Franc. ſeul, mon Dieu , que ſe trouvent toutes les cho
ſes que je puis & que je dois deſirer. Vous étes
mon ſalut & ma redemption, vous étes mon eſ
pcrance & mon apuy , vous étes mon honeur,
mon tréſor & ma gloire. Je renonce à tous les
biens de la terre qui ne peuvent jamais remplir
- , -
le
— • •.
'0n vin qui rafraîchit & c. 65
le cœur des hommes. Quc les avares ſe laiſſent
aler à l'avidité de leurs deſirs, ils ſeront efecti
vement pauvres malgré leurs richeſſes. Pour
moy je me contente du vin Euchariſtique. Com
me il eſt l'opulence des Anges je me trouverºy
raſſaſié lors que je boiray à vôtre table , & je ſc
ray éfectivement riche nonobſtant ma pauvre
té. • -
Avares, deſirez-vous les richeſſes , recevez
l'Euchariſtie. Ce ſacrement eſt d'un rang ſi no
ble & d'une conſideration ſi relevée qu'il eſt le
diſpenſateur des richeſſes celeſtes ſelon ſaint
Chryſoſtome , le prix du monde, la ſource des
tréſors , ou pour mieux dire , le tréſor même &
le centre des veritables biens. Sanguis Chriſti D CliÈ.
terrarum orbis eſt pretium. Conſiderez à quel hom. 6r,
prix Jeſus-Chrît vcut contenter vos deſirs. Il ad pop. -
vous done tout ſon ſang, il vous done ſa chair, il Anth.
vous donc ſa propre vie & ſa divinité dans le ſa
crement de l'autel. Et aprés cela vous mépriſez
ce tréſor du cicl, vous rampez en bas , vous ne
reſpirez que la terre , vous étes eſclaves de l'ava
rice : & ce qui eſt encore plus inſuportable, vous
faites vanité de vôtre ſervitude , vous reverez
vos chaines & vous faites les delices de vôtre
cœur de ce qui devroit eſtre l'objet de vôtre
averſion & de vôtre haine. Le moyen que vous
puiſſiez rafraichir l'ardeur de vôtre ame ? Etant
riches des biens du monde , il faut neccſſairc
ment que vous flatiez les grands & les petits ,
que vous dépendiez d'une infinité de perſoncs,
que vous vous aſſujetiſſiez honteuſeInent à ceux
dont vous avez à faire , que vous ſoyez agitez
des ſoins , d'iniquietudes & des ſoupçons, & que
- E
66 Scrmon 1 I.
vous aprehendiez ſans ceſſe l'œil des envieux, la
langue des mediſans & les entrepriſes des avares.
O deteſtable enchantement des richeſſes. L'ar
gent, Chtétiens, vous tient aujourd'huy lieu de
tout. De là vient cette corruption & cette confu
ſion generale, qui eſt dans vôtre cœur; de là vient
que vous étes expoſez à des peines & à des perils
extremes ; de là vient que vous ne joüiſſez pas
du repos ni des richeſſes qui paſſent comme un .
ſonge.
Riches du ſiecle ! il vous arrive la méme cho
ſe qu'aux malades alterez qui ſongent à boire les
vins plus excelens. Toutes choſes leur plaiſent
dans ceſonge ; mais lors qu'ils s'éveillent ils ſe
trouvent auſſi languiſſans & auſſi alterez qu'ils
étoient auparavant Ainſi vous ſongez que vous
étes heureux, parce que vous abondez en toutcs
ſortes de biens ; mais aprés que vous aurez dor
nni vôtre ſomeil , vous ne trouverez rien dans
vos mains. Voilà ce que les Ecritures vous pre
diſent pour vous détourner de l'avarice. Et voicy
que les Peres vous repreſentent que vous étes
ſemblables aux perſones qui travaillent aux me
taux. Ces mines d'or & d'argent ne les enrichiſ-,
ſent point. Au licu de trouvcr quelque avantage
pour eux au milieu de tant de tréſors , ils n'y
trouvent quie leur perte. Ils ſoufrent des travaux
horribles , & les autres en ont le fruit. Ils paſ
ſent une vie miſerable dans une longue ſuite de
erils, & leurs perils ne ſervent que pour établir
# rcpos des autres. Leurs ſecours leur ſont ſteri
les pour eux-mémes, & ils n'en tirent autre avan
tage que leur propre mort. De méme vous imitez
ces perſones qui ne travaillent que pour amaſſer
| Un vin qui rafraîchit & c. 67
Ru bien aux [Link] étes encore plus miſera
bles que ceux qui travaillent aux metaux. Leurs
travaux, quoy que penibles , ſont moins horri
bles que l'enfer, qui eſt la malheureuſe fin de tous
vos travaux.. Ceux-là trouvent au moins dans
leur mort la fin de leurs ſueurs & de leurs pcines,
au lieu qu'clle devient pour vous le renouvcle
ment de vos maux. Ah ! recevez Chrétiens l'Eu
chariſtie. Le vin qui ſort du toneau fait ſentir
toute ſa force, au lieu que celuy qui eſt tranſ
vaſé depuis long-tems perd toute ſa bonté.Ainſi
les choſes de ce monde ne peuvent faire vôtre
opulence. Il n'y a que Jeſus-Chriſt dans l'Eu D. Aug.
chariſtie qui puiſſe faire vôtre tréſor. Aurum ſer.14. de
habes in arca. Dit admirablement ſaint Augu vcr. Ape
ſtin. Et dives es ; Deum habes in conſcientia,
dives non es ? Quoy vous avez de l'or dans le co
fre & vous étes riches ? Vous avez Dieu dans la
conſcience, & vous n'étes pas riches ? Détrom
pez-vous, Chrêtiens, & croyez que Jeſus-Chriſt
qui ſe répand dans vos ames ſous les aparences
du vin eſt l'opulence du ciel. Heureux ſi vous
alez à l'Euchariſtie. C'eſt-là que vous recevrez
les veritables richeſſes. La bonté du Seigneur
eſt aſſez puiſſante pour vous accorder les biens
eternels. Vous devez être alterez de ſes graces.
L'ardeur de vôtre ſoif doit vous faire ouvrir ſans
ceſſe la bouche de vôtre cœur pour le recevoir
comme la fontaine des caux vivantes ; & vous ne
pouvez autrement êteindre le deſir de l'opulence
dont vous êtes preſlez qu'en recevant ſon corps
ſacré avec une avidité ſpirituele & un raviſſement
de joye. e Affectanti cœleſtia, terrena non ſa D. Bcrn,
piant. Si , dit ſaint Bernard , ceux qui aiment ep.118:
2 -
68 Sermon II.
l'opulence du ciel n'ont pas des atachemens aux
richeſſes de la terre ; combien devez-vous aimer
Jeſus-Chrît dans l'Euchariſtie , où vous recevez
Jes tréſors de la grace qu'il vous y preſente.
N'eſt-il pas toûjours une fontaine toûjours pleine
& ſurabondante ? Pourquoy n'alez-vous pas pui
ſer dans cette ſourcc & boire aſſez abondament
pour vous deſalterer tout à fait ? Pourquoy n'a-
prochez-vous vôtre bouche du canal d'où coule
ce vin celeſte, afin que vous en preniez quel
que goute pour apaiſer vôtre ſoif qui vous deſ
ſeiche juſqu'à la mort ? Et pourquoy ne goûtez
vous pas le glorieux calice du Seigneur , & ne
rafraîchiſſez-vous pas vôtre bouche de ſon divin
† ? Il eſt ſi precieux qu'il eſt votre opulence,
& ſi doux qu'il fait vos delices. C'eſt la troiſié
me partie.
III.
PAR T1F. Es Philoſophes payens, parlant du plaiſir ,
• diſent que c'eſt la joüiſſance d'un bien agrea
ble Il rend l'ame contente parce qu'il raſſaſie
ſes deſirs , qu'il diſſipe ſa triſteſſe, & qu'il chaſ
ſe ſa crainte. On le regarde comme un fla
teur qui a quelque choſe d'inſinüant & de doux,
& qui par des charmes ſecrets enchante les
hommes & les empéche de ſe doner des mou
vemens pour rechercher des objets qui puiſ
ſent les raſſaſicr. C'eſt pour cela que les am
bitieux & les avares , qui laiſſent le bien pre
ſent pour ne s'entretenir que du futur , ne
peuvent être eſtinez heureux dans la joüiſſan
ce des honeurs & des richeſſes. Ils ſont lan
guiſſans & ils fondent en larmes au milieu de
leurs joyes & de leurs grandeurs. Les ſoins
Vn vin qui rafraichit, & c. 69
qu'ils prenent à la quête des biens qui leur
manquent troublent la tranquilité de leur ame,
& à moins que leur cœur ne ſoit dans une
ſituation paiſible ils ne peuvent goûter la dou
ceur du plaiſir. Les Egyptiens exprimoient
cecy par l'image d'un jeune homme qui por
toit d'une main une coupe pleine de vin, & de
l'autre un pavot. Par la coupe pleine de vin ils
repreſentoient la douceur qu'on goûte dans le
plaiſir ; & comme le pavot excite le ſomeil, ils
marquoient par là le repos où les hommes doi
vent être pour reſſentir la joye qu'il cauſe dans
leur cœur. La naturc méme inſpire à tous les
animaux de metre leurs corps dans une aſſiete
tranquile pour ſavourer les plaiſirs qui doivent
être les rcmcdes des travaux auſquels ils doi
vent être aſſujetis. Et les jeunes gens & les me
lancoliques aiment ardemment la douceur des
voluptez qui peuvent apaiſer la violence de
leurs maux. Ce qui fait dire à ſaint Auguſtin.
Delectant quedam naturaliter infirmitatem no D. Aug.
ſtram. Il y a bien des choſes dans la nature ſer. 17. de
ver. Ap.
qui ſoulagent nos infirmitez par les delectations
qu'elles nous cauſent. Dieu a donê le plaiſir
comme un caroſſe , afin qu'êtant pelerins dans
le monde nous marchions plus promptement
& plus joyeuſement vers nôtre patrie ; non
toutefois afin de nous arréter ſi fort au plai
ſir du carroſſe qu'il nous empéche de marcher
vers le ciel comme ſi c'étoit un avant-goût de la
patrie. r
Il eſt vray que les fauſſes voluptez , comme
ſont celles des ſens , devienent ennuyeuſes &
importunes , elles ne ſont pas tout-à-fait pro
7o Sermon H H.
l† au cœur humain, & leur uſage afoi
blit & corrompt les ames. . Il n'y a que les
plaiſirs que les Chrétiens goûtent dans l'Eucha
riſtie qui ſoient aimables & ſolides. Comme
: ils ſont purs & veritables , ils ne leur donent
jamais du dégoût, ils réjoüiſſent méme leur ame,
& loin de la charger & de l'afoiblir , ils la
ſoulagent & la fortifient. Les ſacrifices de l'an
ciene loy êtoient aſſaiſonez de ſel pour mar
quer la rigueur dont ils êtoient pleins ; mais
celuy de l'Euchariſtie eſt adouci par le miel
qui ſort de la pierre, qui eſt Jeſus-Chriſt. Com
me ce ſacrement eſt la fontaine de la douceur,
les delices des Roys & la joye du ciel & de la
terre, le plaiſir qu'il done aux fideles eſt ſi ſen
ſible qu'il réjalit juſques dans le cœur ſelon le
Pſ. 85. 2. langage du Prophete. Cor meum & caro mea
exultaverunt in Deum vivum. Mon cœur &
ma chair ſe ſont réjoüis dans le Dieu vivant.
De la vient que ſi le vin de la terre a cette pro
prieté qui eſt plus agreable au goût à propor
tion qu'il cſt plus exquis & que le palais de
la bouche eſt mieux diſpoſé ; il en eſt de mé
me du vin Euchariſtique; non ſeulement il ſoû
tient, il conſerve , il fortifie, mais il eſt auſſi
d'un goût admirable. C'eſt ce qui eſt ſignifié
par ce feſtin de vendange épurée que le Dieu
des armées promit de faire à tous les peuples
ſur la montaigne de Sion , & dans lequel il
anonça ce qui devoit arriver dans la loy de
grace. L'Ecriture qui parle du vin de ce fe
Iſaï c.25. ſtin dit. Convivium vindemia , vindemie de
4• facata. Le feſtin de vendange ſera d'une ven
dangc épurée , elle fera les deliccs des peuples
7Un vin qui rafraîchit, & c. 71
& les plaiſirs de tous ceux qui le goûteront
Jeſus - Chrît eſt ce vin. Et c'eſt un vin, dit
: ſaint Thomas , dont le goût eſt ſi merveilleux
:: pour ceux qui n'ont point le palais gâté qu'il ſur
paſſe tout ce qu'on en peut dire. Car les comu
nians qui reçoivent Jeſus - Chrît par le moyen
de ce ſacrement goûtent la douceur ſpiritucle
dans la ſource mémc, qui eſt Jeſus-Chrît Ad D. The.
mirandum , & omni ſuavitate repletum convi opuſc. c.
7•
vium , per quod ſpiritalis dulcedo in ſuo fonte
guſtatur. -
En verité l'Euchariſtie eſt ſemblable à la
manne , elle à de goûts qui la rendent agrea
ble. Nous liſons dans l'Exode que cette viande
celeſte s'acomodoit aux deſirs des Iſraëlites,
que ſans changer de figure , elle changeoit de
ſaveur , & que ſelon leurs , inclinations elle
prenoit des goûts diferens pour les ſatisfaire.
Si la figure avoit cét avantage pour le corps ;
ſa realité en a de plus grands pour les ames.
Le vin Euchariſtique contient la ſource de la
grace , & par là il remplit parfaitement tous les
deſirs des fideles. Il ſuplée par ſon abondan
ce à to tes lcurs facultez, il illumine leur en
tendenient , il échaufe leur volonté , il forti
· fie leur memoire , il leur fait ſentir des plai
ſirs , qui au raport de ſaint Cyprien. Om D, Cypr.
nium experant dulcedinum voluptates. Surpaſ ſer. de
ſent toutes les delices de la chair & toutes cœn. Do.
les voluptez imaginables. O vin ſaçté ! vous
· étes la joye & l'abondance des comunians. Que
fit la manne qui tomba dans le deſert , & qui
n'étoit que l'ombre de cette liqueur celeſte ?
Elle remplit autrefois d'admiration tous les cn
72 Sermon I I.
fans d'Iſraël. Qu'cſt cccy ? Diſoient - ils. Et
que fait le vin l'Euchariſtique aprés que les Chré
tiens ont comunié ? Il ravit leur ame , & ils
ſe laiſſent tranſportcr dans les ſentimens de joye
& de bonheur dont ils joüiſſent , & chacun
dit, avec ſaint Auguſtin, non de la langue, mais
du cœur. S'il eſt doux, divin Jeſus de penſer à
vous, & ſi le ſouvenir que j'en ay remplit mon
ame de conſolation & de tendreſſe ; qu'il m'eſt
D. Aug. infiniment plus doux de vous poſſeder. Inve
_inſol.c , niam te deſiderium cordis mei. Que je vous trou
ve , ô uniquc objet de mes deſirs ! Teneam te
amor anime mee. Que je vous poſſede, ô amour
de mon ame ! eAmplectar t« ſponſe cœleſtis ,
delettatio mea ſumma. Que je vous embraſſe,
ô cœleſte & immortel époux ! ô joye infinie qui
répandez vos douceurs & vos conſolations dans
mon ame & juſques ſur mes ſens corporels !
"Poſſideam te vita beata , dulcedo ſumma anime
mee. Que je joüiſſe de vous & que je vous reſ
ſente, ô vie bien-heureuſe & douceur inefable de
mon ame !
Peut-on goûter rien plus delicieux que l'Eu
chariſtie ? On dit bien que l'hiſtoire Romaine
raconte que l'Empereur Neron voulant mon
trer les richeſſes & la gloire de ſon empire fit
un magnifique feſtin , où l'on voyoit couler
par la bouche des ſerpens & des dragons une
eau muſquée , qui rendoit une odeur tres-agrca
ble & rempliſſoit les conviez de ſa douceur
& de ſes deliccs ; mais cela n'eſt pas compa
rable à la magnificence de Jeſus - Chrît. Il cſt
le Roy des Rois , & pour ſe diſtinguer des
' Monarques de la terrc , il veut bicn nous mon- .
7Un vin qui rafraîchit, cºc. 73
trer dans un feſtin digne de ſa grandeur , la
richcſſe de ſes trcſots & la majeſté de ſa gloire.
Il ſe done à boire à nous dans le vin Eucha
riſtique ; ce qui eſt une merveille plus ſurpre
nante que l'eau muſquée de Neron. C'cſt
un baume precieux qui exhale dans les comu
nians une odeur plus douce & plus agreable
que tout le muſc du monde. C'eſt un par
fum celeſte qui embaume les ames qui ſont
invitées à la table de l'Egliſe. C'eſt un tor
rent de volupté qui n'eſt pas borné aux ter- -
mes de vingt - quatre heures, comme ces amas
d'caux qui groſſiſſent & qui ſe ſechent dans
un jour. Il y a déja plus de feize cens ans
qu'il dure & que nous le beuvons toûjours :
& il durera de la méme ſorte juſqu'à la fin
· des ſiecles. Venez , s'écrie le Prophete Joël,
& voyez les œuvres de Dieu , les œuvres
prodigieuſes qu'il a faites ſur la terre. Re- Joël c.
dundahunt tarcularia vino. La table de Jeſus- 2. 24.
Chrît ſurabonde d'un vin ſi delicieux , que
ceux qui le boivent ne doivent point envier
le bon - heur des citoyens de la Jeruſalem ce
leſte. Ils goûtent la méme liqueur dont ſont
enyvrez les bien - heureux. En recevant le ſang
de Jeſus - Chrît dans l'Euchariſtie , ils reçoi
vent auſſi ſa divinité, qui eſt la ſource de toute
la ſuavité , de toute la joye & de toute la dou
ceur du ciel & de la terre. ue la ſageſſe
& que la profondeur des conſeils de Dieu ſont
admirables ! & que les moyens qu'il prend
pour rafraîchir les hommes ſont merveilleux !
Je ne m'étone plus, avec ſaint Hildebert Evé
qtie du Mans , ſi les Chrétiens vienent en fou
Sermon I I.
le dans l'Egliſe pour y boire le vin Euchariſ
D, Hild.
tique. Sitienti ſatius eſt de fonte, quam de
cp. 75.
rivo ſitis ardorem extinguere. Les voyageurs
qui ſont alterez aiment mieux apaiſer l'ardeur
de leur ſoif dans les eaux de la fontaine , que
du ruiſſeau qui cn eſt éloigné ; & les fideles,
qui ſoûpirent inceſſament aprés Jeſus - Chrît ,
deſirent plûtôt de goûter le nectar de l'Euclna
riſtie , qui eſt la fontainc de la grace , que de
boire le vin de la terre, qui eſt une ſource d'im
purcté.
Il eſt aiſé de juger aux comunians que la
douceur du vin Euchariſtique vient de Dicu.
Aprés que les Iſraëlites eurent adoré le veau
d'or , Moïſe prit cét idole , le brûla & le re
duiſit en poudre , le jeta dans l'eau & le do
na à boire au peuple d'Iſraël. Il y en a qui
s'imaginent que Moïſe fit cela pour diſtinguer
les idolatres des fideles. On dit que les ido
latres devenoient enflez comme des hydro
piques , & qu'au contraire , les fideles n'en
recevoient aucune incomodité. C'ètoit com
me le breuvage de la jalouſie, il étoit un poi
ſon pour les adulteres , & une potion agrea
ble à ceux qui étoient chaſtes. Quoy qu'il en
ſoit , il eſt certain que ceux qui prenoient
ces poudres, reſſentant l'amertume dc ce breu
vage , reconoiſſoicnt que l'âpreté eſt indigne
de Dieu , & que la douceur eſt lc caractere
de la divinité , ſuivant ces paroles de David.
Pſ 33.9.. Guſtate & videte quoniam ſuavis eſt Domi
nus. Goûtez & voyez combien le Seigneur
cſt doux. Si Dieu aime ſi tcndrement les hom
mes, qu'il pourvoit à leurs neceſſitez en leur
tJn vin qui rafraîchit, e9 c. 75
procurant les delices ; il eſt ſans doute que le
plaiſir que l'ame fidele goûte dans l'Euchariſ
tie eſt ſi grand que dans la penſée de ſaint Ber D. Bern,
nard. Solum gaudium de Creatore concipitur, eP. 114
cui omnis aliunde jucunditas comparata , mœ
· ror eſt. Nous ne pouvons nous réjoüir qu'en
Dieu ſeul qui nous a crcés : & toute autre
joye , n'eſt que triſteſſe ; toute autre ſuavi
té , n'eſt que dégoût ; toute autre douceur,
n'eſt qu'amertume ;toute autre volupté n'eſt qu'a-
fliétion. -
Combien a - t'on veu des Chrétiens, qui
étant enyvrez de la douceur du vin Eucha
riſtique rejetoient toute ſorte de breuvage, &
recevoient ſeulement la coupe de l'autel pour
| fortifier leur corps & leur ame ? Coumbien y
en avoit - t'il qui étoient tout languiſſans s'ils
étoient privez de ce vin ? Et combien s'en
eſt - il trouvé auſquels les Anges ont porté le
calice du Seigneur pour leur faire éprouver ſur
le terre le plaiſir qu'ils éprouvent dans le
ciel ? Que peut - on dire de ce Religieux de
Ciſteaux , qui toutes les fois qu'il recevoit l'Eu
chariſtie s'imaginoit recevoir un rayon de miel
qui le recreoit par ſa douceur trois jours aprés
ſa comunion. On doit parler avec eloge de
Cette Religieuſe , dans l'ame de laquelle ce
vin celcſte faiſoit couler un torrent de delices
· qui ne la deſalteroit jamais & qui luy laiſſoit
toûjours une ſoif ardente que l'Euchariſtie me
me nc pouvoit éteindre. Eh ! qui n'admire
les premiers Chrêtiens , qui aprés avoir co
munié s'emportoient comme hors d'eux mêmes ;
de ſorte que les Juifs & les Gentils les eſti
76 Sermon I I.
moient des fous , ce qui fait écrier ſaint Cy- ,
D Cypr. prien. Sanguinem figimus quo rubieati à ſapien
ſer. de
Coen.D o. tibus ſa culi judicamur amentes. O que la coupe |
de Jeſus Chrît eſt delicieuſe ! O que l'yvreſſe
du vin Euchariſtique eſt aimable ! Elle nous por
te vers Dieu , elle nous fait oublier de nos vcr
tus, elle nous fait avancer dans la pieté. C'eſt
elle qui nous ôte l'afection des choſes du mon
de, & qui nous fait mépriſer les delices de la
chair. C'eſt elle qui nous atache à la croix, qui
nous fait lécher avec nos langues les playes du
Sauveur & ſuccer ſon ſang, dont étant tout cou
verts nous ſommes eſtimez des fous par les ſages
du fiecle.
Mais quelque doux que ſoit le vin Eucha
riſtique, il y a fort peu de Chrétiens qui vcüil
lent goûter ſa douccur. Quel deſordre plus
criminel ! La principale & preſque l'unique
conſolation de l'ame fidele , tant qu'clle eſt
ici bas dans ſon corps mortel , eſt de ſe ſou
venir ſouvent de ſon Dieu , & de recevoir
ſon bien - aimé avec toute la devotion de ſon
cœur. Cependant les Chrétiens ne daignent
pas s'aprocher des autels pour participer à
l'Euchariſtie. Je ne m'en étone pas , dit par
avance le Prophete Jeremie , ils mangent de
Jerem c. verjus, ils ont les dents agacées. Omnis ho
31. 3o. mo qui uvam acerbam comederit obſtupeſcene
dentes ejns. Le verjus marque le peché. Com
me le verjus eſt cuëilli avant le temps , &
qu'on ne le laiſſe pas neurir ; ainſi le peché
eſt un plaiſir que nous voulons goûter en
cette vie , ſans vouloir atendre l'eternité où
nous goûterons des plaiſirs ſolides dans le
vn vin qui rafraîcbit, & c. 77
ciel. Gaudium non de terra, ſed de cœlo eſf. D. Aerº
La joye , dit ſaint Bernard , n'eſt pas de la ***
terre , mais du ciel ; elle n'eſt pas de ccttc
valée de larmcs , mais de celle dont il eſt dit :
L'impetuoſité du fleuve réjoüit la cité de Dicu.
Que ſi lors que vous mangez du verjus les
dents ſont tellement agacées que vous ne pou
vez manger les autres viandes ; de méme lors
que vous goûtez la douceur des plaiſirs char
· nels vous ne pouvez goûter la douceur de l'Eu
chariſtie.
Que faites - vous, Chrétiens ? Pourquoy ne
quitez - vous pas les plaiſirs de la terre pour alu
mer en vous un dcſir ardent de la douceur du
vin Euchariſtique ? Juſqu'à quand aimerez
vous les delices vaines & inſipides du monde &
de la chair ? Juſqu'à quand boirez - vous le
calice qui eſt doré par le dehors , & qui au de
dans eſt rempli d'ordures, qui a les bords oingts
de miel , & le fond plein de fiel & de venin ?
Les paſteurs donent aux chiens le lait des bre
bis, afin qu'étant atirez par ce breuvage , ils
ſuivent agreab cment le troupeau. Jeſus-Chrît
vous done le vin de lEuchariſtie, & loin de vous
atacher à luy & de goûter la douceur de ſa gra
ce & la ſuavité de ſon corps & de ſon ſang
dans le myſtere de l'autel , vous vous abando
ncz aux delices du ſiccle. Erreur funeſte ! aban
don deplorable ! ab,is criminel ! comme vous
ne pouvez boire le calice de Jeſus - Chrit & le
calice des demonie ainſi vous ne pouvez joüir
des plaiſirs du monde & des plaiſirs de Dieu.
La conſolation divine eſt ſi delicate que vous
ne la recevez jamais cn aimant les plaiſirs
\
78 Sermon I l |
de la chair. Je ne ſçay méme, dit ſaint Ba- ,
D. Baſin ſile,
quels charmes & quclle douceur pouvez
vous trouver dans les delices du corps. Oblec
Pſ. 33.
tatio corporee voluptatis , plus doloris habet,
quam jucunditatis. Je n'y vois que des aigreurs
& que des amertumes. Etes - vous encore ſi
charnels & ſi enyvrez des paſſions pour ne com
prendre pas que Jeſus - Chrit done le nom d'é-
pines aux plaiſirs de la vie ? Ah ! ſi vous rc
nonciez aux plaiſirs , vous ſçauriez que les de
---
lices ont des pointes plus perçantes & plus mor
teles quc toutes les épines que vous voyez,
& qu'elles perdent encore plus l'ame & le
corps méme , que les ſoins & les embarras
du mondc. Que diray - je, que vous étcs ſem
blables aux animaux qui habitent dans la terrc,
& qui n'aiment que les corruptions ? N'étes
vous pas des aveugles qui prenent les tene
bres pour la lumiere , des étourdis qui cueillent
les épines au lieu des roſes, des malades qui pre
ncnt l'amertume pour la douceur ? Jeſus
Chrit veut vous doner des plaiſirs innocens en
vous donant l'Euchariſtie ? Pourquoy ne fuyez
vous pas le luxe & les delices ? Pourquoy n'ai
mcz - vous la ſobrieté & la vie reglée ? Et
pourquoy ne pratiquez - vous la mortification
du corps, qu'on ne peut rejeter ſans negliger lc
ſalut de l'ame ? Mais puiſque vôtre entende
ment ne veut point deſabuſer vôtre imagina
tion, que vôtre eſprit ne veut point combatre
vôtre chair, & que vôtre volonté ne veut point
vaincre vôtre apetit. Soyez lcſtes , ajuſtez vos
cheveux , fardez vos levres & vos joües aban
donez vôtre corps , nourriſſez - vous parmi la
Vn vin qui rafraichit » 29ºc, 79
moleſſe , preferez l'empire des ſens au regne
de la raiſon & de la vertu. Pour nous, nous
avons reſolu de boire le vin Euchariſtique que
Jeſus - Chrît nous preſente dans le ſacrement
de l'autel avec ces paroles. Bibite chariſſimi Can. c.5.
& inebriamini. Beuvez mes amis , & eny
vrez - vous. O bonté infinie ! Jeſus - Chrît ne
nous comande pas ſeulement de boire , mais
de nous enyvrer dé la douceur de ſon ſang
& de la ſuavité de ce divin ſacrement , qui
fait la joye de l'Egliſe & les dclices des fi
deles. -
Participons donc , Chréticns , au ſacrcment
de l'autel qui cnferme la douceur de tous les
plaiſirs Jcſus - Chrît nous done ce divin breu
vage de peur que nos ames ne mcurent de ſoif :
& quoy quc noûs nous ſoyons cnyvrcz du vin
de la terre , il veut bien que nous deſcendions
dans ſon cclicr pour y boire le neétar des Anges.
Saint Auguſtin étoit bien pris de ce vin celeſte ,
lors qu'il s'écrioit. O merveilleux efet de mi
ſericorde ? Eſt - il poſſible , mon Dieu , que
vous qui étes le Createur de toutes les ames, &
qui leur doncz la vie, ne dédaignez pas de deſ
cendre dans la miene, qui s'eſt enyvrée ſi ſouvent
du vin que les creatures luy OI]t preſenté , que
vous y veniez avec toute vôtre divinité & vôtre
humanité pour la comblcr de plaiſirs, & pour
apaiſer ſa ſoif avec une delicieuſe abondance.
Domine omnia mihi amareſcant , ſed tu ſolus dul D A ug.
ſol. c. 21.
# cis apareas anima mea : O Seigneur ! que tou
tes choſes me ſoient ameres , ſoyez vous ſeul
doux à mon ame , & rafraîchiſſez l'ardeur qui
brule mon cœur par la douceur de l'Euchariſtic.
8o Sermon II.
O Chrétiens veritablement heureux ! de recevoir »;
devotement Jeſus-Chrît ſoûs les eſpeces du vin , |
& d'étre remplis de joye en le recevant. Deman
dons - luy ce vin celeſte, & diſons-luy humble
ment. O Jeſus ! nous voulons vous recevoir dans
Ezech.c. l'Euchariſtie. In vino pingui. Soûs les eſpeces d'un
27 18. vin gras , faites que le nectar precieux de cét au
guſte ſacrement ſoit tout nôtre bien , nôtre vie,
nôtre eſperance, nôtre gloire, nôtre tréſor, nôtre
douceur ſur la terre, afin qu'il nous rende dignes
de participer aux honeurs, aux richeſſes & aux de
lices du ciel, où nous conduiſes
-
8r
| #
#
| s E R M o N III.
Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie.
7Jn lait qui fait croître les petits.
- - 4t- -
Memoriam fecit mirabilium ſuorum , miſericors
& miſerator Dominus : eſcam dedit.
timentibus ſe. Pſ. 11o.
Le Seigneur tout bon & tout miſericordieux a
conſacré la memoire de ſes merveilles. Il a
doné à ceux qui te craignent une nourrituré
miraculeuſe. -
T E lait Chrêtiens , n'eſt pas un pus blanc ,
L comme quelques anciens on dit. C'eſt un
ſang tres-pur, il eſt cuit dans le foye, & re
cuit par la chaleur naturele des mameles , qui en
ſont les reſervoirs. Il coule doucement & ſans vio
lence du ſein des nourrices dans l'eſtomac des en
fans, où il s'unit à eux , ſe change en leur ſub
ſtance & fait croître leur corps. C'eſt ce qui fait
la joye des peres, ils ſont ravis de voir croître &
multiplier leur famille. C'eſt par là que leur
fecondité eſt heureuſe , & qu'on reconoît que
Dieu a comblé leur mariage de ſes benedictions.
F
82 Sermon I I I.
En efet Sara ayant eu un fils dans ſa vieilleſſe au |
tems que Dieu luy avoit marqué , elle vou
' lut le nourrir clle-même, & lors que le tems
de le ſevrer fut vcnu , elle fit un grand feſtin
pour témoigner la joye qu'elle recevoit de voir
que ſon enfant avoit crû en âge par le moyen
de ſon lait. C'eſt pour cela qu'on apele le lait
un vin qui fortifie le corps des enfans , com
me l'on dit que le vin eſt un lait qui ſoûtient
la foibleſſe des vieillards. Mais ſi le lait des
meres eſt neceſſaire aux enfans pour devenir
grands ; Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie n'eſt pas
moins utile aux Chrêtiens pour croître en ver
tu. Il eſt un lait myſtique que tous les Peres
D. Aug. relevent par leurs loüanges. Lac noſtrum Chri
tract. : ſºus eſ[Link]ſus - Chriſt , dit ſaint Auguſtin , eſt
†ºP
Joan nôtre lait. Si le lait eſt un ſang cuit dans le foye ,
& recuit dans le ſein des nourrices ; Jeſus Chriſt
eſt un prodige d'amour , qui a été conçû du
ſaint Eſprit, & qui eſt né de la Vierge Marie. Si
le lait coule de la mamele des femmes ; Jeſus
Chriſt comme Dieu procede du Pere Eternei,
& en qualité d'homme il ſort de ſa mere comme
un enfant tendre & plein de lait. O que ſaint
Clement d'Alexandrie dit excellemment. Alitor
# noſter eſt qui effudit pro nobis ſuum ſanguinem.
Pxd. c. 6 Verè beati qui hanc lactant mammillam. Jeſus
Chriſt, qui a verſé ſon ſang pour nous, eſt nô
tre nourricier, & ceux là ſont veritablement heu
reux qui ſuccent le lait de ſes mameles en rece
vant l'Euchariſtie. N'eſt - ce pas un merveilleux
éfet de ce ſacrement. Jeſus-Chriſt y fait éclater
le feu de ſon amour & la flâme de ſa pafſion, dont
il renouvele la memoire. Quoy qu'il y ſoit nô
7)n lait qui fait croître, & c. 83
tre viande, il ne laiſſe pas d'être nôtre Dieu. Il agit
ſur ceux qui le reçoivent dans ce myſtere, par ſes
divines qualitez, il fait impreſſion ſur leur ame,
s'il ne les fait changer de nature du moins il les fait
croître dans la vertu. C'eſt le ſujet de ce diſcours ,
pour lequel je veux bien implorer l'aſſiſtance du
ſaint Eſprit par les interceſſions de la Vierge, luy
diſant avec l'Ange, Ave Maria.
L 'Ame, Chrêtiens, eſt auſſi capable d'acroiſſe
M- ment que le corps, Comme la vertu , dit ſaint
Bernard , eſt la quantité de l'ame, ſi le corps de
vient plus grand à proportion qu'il aquiert une
nouvele quantité, l'aine croit d'autant plus que la
vertu eſt eminente. Ncanmoins il y a cette dife
rence que la quantité du corps a de certaines limi
tes qui terminent ſa grandeur ; au lieu que la
quantité de l'ame, c'eſt-à-dire, la vertu n'a point
de bornes. Loin que le corps des perſones avancées
dans l'âge acroiſſe qu'il diininüe , & la nature s'a-
· foiblit en elles ; mais leur ame devient plus grande
toutes les fois qu'elles reçoivent digncment l'Eu
chariſtie. C'eſt la penſée de l'Apôtre ſaint Pierre,
lors qu'il apele l'Euchariſtie un lait ſpirituel &
tout pur. Rationabile ſine dolo lac concupiſcite , [Link], cs
ut creſcatis in ſalutem, L'enfance naturele paſſe 2 ° k»
avec le tems ; mais l'enfance chrêtiene doit croître
& durer toute la vie , ainſi profitons de cette
nouriture. Comme le lait fait croître le corps des
enfans , l'Euchariſtie fait croître l'ame des
Chrêtiens qui imitent leur innocence , leut
douceur , & leur ſoûmiſſion. Il ne faut pas
ſe figurer que Jeſus - Chriſt ait renfermé ſa
· divinité dans le ſacrement de l'autel afin que
F2
84 Sermon I I I.
nous puiſſions le loger dans nos maiſons com
me un étranger le porter comme un diamant
dans un aneau , ou le voir expoſé ſur le haut
du tabernacle, l'adorcr , luy parler & le bai
ſcr ; mais afin que nous puiſſions le manger,
nous unir étroitement à luy , nous changer en
luy autant qu'il eſt poſſible & croître dans la
vertu comme dcs cnfans nouvelement nés en
Jeſus Chriſt & nourris de ſa ſubſtance comme
d'un lait excelent. Auſſi l'époux a bone grace de
dire, que les mameles de ſon épouſe ſont meil
leures que le vin ; pour ſignifier que l'Euchariſtie
eſt un lait, qui coulant des mameles de Jeſus
Chriſt fait croître plus avantageuſement la vertu
des comunians, que le vin ne fait croître le
corps des hommes. Les fideles congratulent mê
me l'Egliſe, qui comme une bone mere , leur do
Cant. C nc un lait ſi delicieux. Exultabimus & delectabi
1.3. mur in te memores uberum tuorum. Mere ai
mable, diſent ils, mere pleine d'amour & de ten
drcſſc ! nous ſommes dans le raviſſement & nous
nous rejoüiſſons en vous , nous reſſouvcnant qu'a-
piés avoir ſuccé le luit de vos divines mameles
nons poſſedons celuy que nous avons deſiré ; & il
nous eſt bien doux de ſavourer les conſolations
que ſa preſcnce rcpand dans nôtre ame, & de croî
tre dans les vertus que ſa grace nous inſpire. C'eſt
de l'Euchariſtie que ſaint Auguſtin tire l'obliga
tion que les Chrêtiens ont d'être vertueux ſur la
terre ; ils y reçoivent Jeſus-Chriſt, qui eſt la vian
D. Aug. de des grands, & qui fait croître les petits. Cibus
tract. 3. ſum grandium , creſce. Comme le Verbe étoit
1n I. ep.
Joan.
en Dieu avant toutes choſes , il étoit la viande
dont les Anges ſe nourriſſoient , mais parce que
— .
ZJn lait qui fait croître, & c. 85
l'homme ne pouvoit monter à Dieu , par une mer
veille inefable , Dieu eſt deſcendu juſqu'à l'hom
me, & la table des Anges eſt couverte d'un lait
qui fait croître la pieté naiſſante des fideles. ll
augmente leur foy, leur eſperance , leur charité.
I. Leur foy. Il leur comunique ſes lumieres.
2. Leur eſperance. Il fortifie leur courage. 3. Leur
charité. Il leur inſpire une chaleur celcfte. Si bicn
que les comunians brillans de lumiere, pleins de
courage & embraſez d'ardcur par Jeſus-Chriſt
dans l'Euchariſtic feront le ſujet & les trois par
ties de ce diſcours.
L A foy Chrêtiens, eſt la premiere vertu que I.
PARTI E.
nous recevons dans le baptême. Ce ſacrément
regenere les fideles de Jeſus Chriſt, & l'on peut
dite que les baptiſez ſont des agneaux nouvelement
nez, qui étant lavez dans la fontaine de l'Egliſe
ſont remplis des lumieres du [Link]ſſi la foy eſt
le ſoûtien de la religion chrêtiene. Comme il n'y
a point de lumiere naturele aſſez vaſte pour com
prendre toutes les merveilles de Dieu, il a falu ne
ceſſairement que nous ayons été éclairez d'une lu
miere divine qui peut les embraſſer toutes , & qui
ſans nous en doner une claire intelligence nous en
, done une croyance aſſeurèe. Dans les guerres ſpiri
tueles la foy eſt la premiere combatante, elle eſt
toute la force de nôtre entendement. Car ſi aimer
les choſes qui nous ſont nuiſibles, facheuſes ou
ignominieuſes eſt un éfet de la force de nôtre vo
lonté, il n'apartient pas moins à celle de nôtre en
tendement de croire tout ce dont la raiſon ne ſçau
roit la convaincre. Fides non habet meritum, ubi D. Gerg.
om. : 6
humana ratio prabet experimtntum. La foy dit in Evang.
86 Sermon III.
ſaint Gregoire, n'a plus de merite lors que la raî:
ſon humaine la perſuade par l'experience. Il faut
adorer avec reſpect des myfteres qui paſſent les re
gles ordinaires de l'intelligence, il faut nous défier
de nos propres lumieres dans les choſes divines, il
faut déferer ſans contradiction à l'authorité de l'E-
gliſe, & recevoir avec veneration tout ce qu'elle
enſeigne quelque éloigné qu'il nous ſemble être de
nos penſées ordinaires , quoy que nous en diſe
nôtre raiſon, quelque opoſition qu'elle forme,
quelque repugnance qu'elle reſſente. Cecy a êté
pratiqué par le Centenier, qui crût que le Sauveur
· pouvoit guerir ſon valet d'un ſeul mot, quoi qu'ab
ſent, parce qu'il étoit le Dieu de toutes les creatu
res, & qu'elles obeïſſoïent plus ponctuelement à
ſes moindres ſignes qu'un valet n'obeïſſoit à ſon
maître. O foy admirable ! non d'un Gentil ; mais
D. Leo.
d'un Chrêtien ; non d'un homme de guerre ordi
ſer. 1, de naire, mais d'un ſoldat de Jeſus Chriſt. Ma
Aſcen. gnarum hic vigor mentium. Ajoûte le Pape ſaint
Leon. Incunctanter credere que corporeo non vi
dentur intuitu, & ibi figere deſiderium, quà ne- .
queas inferre conſpetium. Le caractere des eſprits
les plus vigoureux, & des ames fideles & les plus
éclairées, eſt de croire fermement ce qu'clles ne
voyent point, & d'atacher leurs deſirs aux objets
· que leurs ſens ne ſçauroicnt découvrir.
Je ſçay bien que c'eſt une grande folie de ne
pas croire à l'Evangile, dont la verit a été ſi bien
établie par le ſang des Martyrs, prêchée par les
Apôtres, prouvée par une infinité de prodiges ,
· confirmée par la raiſon, publiée par les élemens
& reconüe même par les demons : mais quel
ques fideles , quelques infaillibles que ſoient les
7Jn lait qui fait croitre, & c. 87
oracles de la foy, nous avons beſoin d'être ſoûte
nus de la grace de Jeſus - Chriſt pour nous avan
cer dans leur conoiſſance. Le pere du lunatique
avoit reçû la foy ; mais parce qu'il vouloit faire
de progrez dans cette vertu, il ſe jeta aux pieds du
Seigueur f, & s'écriant il luy dit avec larmes.
Credo , Domine, adjuva incredulitatem meam. Marc. C.
Seigneur , je crois, ſupléez par vôtre bonté à ce qui 9. 23*
manque à ma foy. Les Chrêtiens reçoivent la foy
dans le baptême ; & comme ils pretendent monter
au comble de cette vertu, ils prencnt la grace des
graces, c'eſt-à-dire l'Euchariſtie, qui contient mê
me l'autheur de toutes les graces ; & ce divin ſacre
ment augmente leur foy , comme l'huile acroit la
lumiere de la lampe. C'eſt ce qu'explique tres-bien
ſaint Bernard par ces paroles. In ſacramento alta D. Bern.
ſer. de
ris ad veritatem carnis pertingit fides interior. La cœn. Do•
foy interieure des comunians ſe perfectione par la
participation du ſacrement de l'autel. C'eſt-là qu'ils
aprenent que dés que le Prétre a achevé de pro
noncer ſur l'hoſtie les paroles de la conſecration le
corps de Jeſus-Chriſt y eſt auſſi tôt le même qui
eſt né des chaſtes entrailles de la ſacrée Vierge, le
même qui eſt mort ſur la croix, & le même enfin
qui eſt maintenant aſſis à la droite de Dieu le Pere;
fi bien qu'il n'y reſte plus de pain quoy qu'il apa
roiſſe autrement à leurs ſens. Il leur revient de leur
comunion une ſemblable aventure qu'il revint à
Iſaac. Lors que Jacob voulant obtenir de ſon pere
la benediction qu'il deſtinoit à Eſaü, ſe couvrit
les mains d'une peau de chevreau pour mieux reſ
ſembler à ſon frere. C'eft veritablement la voix
de Jacob, dit le ſaint vieillard , mais ce ſont les
| mains d'Eſaü. De même ce que les comunians
88 Sermon I I I.
touchent avec les mains, ce qui eſt expoſé au juge
ment de leurs ſens, paroit du pain, mais la voix
, de la foy leur dit autre choſe & leur aprend qu'a-
prés les paroles de la conſecration le corps & le
ſang de Jeſus-Chriſt ſe trouvent efectivement ſous
les ſpeces du pain & du vin.
L'Egliſe primitive avoit acoûtumé de doner
l'Euchariſtie à ceux qui étoient nouvelement ba
ptiſez, afin que comme des enfans nouvelement
nez en Jeſus Chriſt ils peuſſent ſe fortifier dans
la foy. Sint Pierre en uſa de la ſorte,aprés qu'il eut
converti & baptiſé dans la priſon de Mamertin à
Rome ſaint Proceſſus & ſaint Martinien avec leur
famille. Il leur fit prendre le corps & le ſang du
Seigneur, afin d'augmenter leur foy par ce ſacre
ment, cotnme par un lait raiſonable & ſans venin.
Ce que ſaint Denis pretend nous faire comprendre
[Link]. par ce diſcours. Tribuit ſacerdos ſacramentum in
1 Eccl, fanti, ut in eo nutriatur, & creſat ſacris au
Hier. c 5. gmentis. Les Prêtres donent l'Euchariſtie aux ba
tiſez comme à des nouveaux enfans de Jeſus
Chriſt, afin qu'ils s'en nourriſſent comme d'un
lait ſpirituel, & qu'ils croiſſent dans la foy par
des acroiſſemens ſacrés, Le lait a cette proprietê
d'ouvrir l'eſprit des enfans, de fertiliſer leurs pen
ſées, de remplir leurs diſcours, d'afermir leurs ſen
timens. Et l'Euchariſtie, qui eſt un lait myſtique,
aſſeure l'eſprit des Chrétiens, chaſſe les tenebres
de la nature , augmente les lumieres de la foy ; &
plus ils ſe rempliſſent de ce lait admirable, plus ils
ſont inſtruits, que comme il n'y a rien d'impoſſi
ble à Dieu, la même vertu divine qui a fait que le
Fils de Dieu s'eſt fait homme, fait auſſi que le pain
& le vin ſe convertiſſent en ſon corps & eu ſou
Vn lait qui fait croitre, cºc. 89
fang. De là vient que le ſaint Concile de Trente
dit, que l'Egliſe voulant exprimer cette totale
converſion l'apele tres-proprement du nom de
tranſubſtantiation, qui veut dire changement d'u-
ne ſubſtance en une autre, Ce qui eſt conforme
à la foy des premiers ſiecles , où les Peres l'ape
loient tranſelementation. Car de même que la
tranſelementation ſignifie le changement de tou
te une choſe qui ſe reduit aux premiers elemens,
c'eſt-àdire à la matiere premiere, qu'Ariſtote ape
le element ; ainſi la tranſubſtantiation marque un
entier changement de la ſubſtance du pain & du
vin, qui ſe convertit en la ſubſtance du corps &
du ſang de Jeſus-Chriſt,
Qu'y a-t-il de plus ſpecieux que ce que ſaint
Ceſaire Archevêque d'Arles prêche dans l'home
lie cinquiéme ſur le jour de Pâque, La man
ne, dit-il, qui étoit l'ombre & la figure de l'ado
rable ſacrement de l'Euchariſtie etoit une cho
ſe auſſi petite aux yeux des Iſraëlites que la ſe
- mence de la coriandre ; mais parce qu'elle avoit la
douceur du lait , c'étoit une viande agteable à la
bouche, ſupleant ainſi par le goût ce qui man
quoit à la veüe. Prabebat guſtus, quod ignorabat D. Ca ſ,
aſpectus. Que ſi les Juifs apaiſerent leur faim en hom. [Link]
· Paſch.
mangeant la manne, qui avoit le goût de toutes
/
ſortes de choſes, & n'étoit aucune des choſes
dont elle avoit le goût ; les Chrêtiens fortifient
leurcroyance en prenant l'Euchariſtie, cette
manne celeſte, qui a le goût de pain & dc vin , &
n'eſt toutefois ni l'un ni l'autre, Et ſi l'une étoit
une viande qui rejoüiſſoit par ſa douceur le corps
des Iſraëlites , l'autre eſt un lait lumineux
qui par la foy éclaire l'ame des comunians,
y
9o ' Sermon I I I.
Quod ſi in corpore cibus ſapiat in pectore ZDeus
,credulitate proficiat. Cette ſeule authorité fait
voir clairement que l'Euchariſtie eſt un miſtere
où Jeſus Chriſt eſt preſent comme Dieu & com
me homme, & qu'elle fortifie de telle ſorte la
foy des Chrêtiens qu'ils le croyent avec une fer
meté inebranlable. Et c'eſt ici où je me ſou
viens d'une hiſtoire admirable que Rufin rapor
te dans la vie des Peres où cette importante ve
rité nous eſt repreſentée par cette excelente ima
ge. C'eſt qu'un Evéque avoit ce don de Dieu de
reconoître l'êtat de ceux qui s'aprochoient des
autels pour comunier par les marques de leurs
viſages. Les viſages des pecheurs paroiſſoient
noirs comme des charbons, mais les vertueux
avoient des viſages reluiſans : & aprés que les
uns & les autres avoient receu la comunion, les
premiers qui eſtoient en mauvais état paroiſ
ſoient avec un viſage brûlé par une flâme, & les
autres qui eſtoient en bon êtat paroiſſoient avec
un viſage reſplendiſſant d'une nouvelle lumiere
Il eſt impoſſible qu'on faſſe reflexion ſur la ſplen
deur qui paroiſſoit ſur le viſage de ces dignes
comunians qu'on ne reconoiſſe clairement que
la foy des Chrêtiens s'augmente par la partici
pation de l'Euchariſtie, qu'ils ont le merite de
cette vertu, qui conſiſte à croire ce qu'ils ne
peuvcnt voir ni comprendre, & qu'on peut dire
d'eux. Bienheureux ccux qui n'ont point veu, sº
qui ont cru. -
Leur foy en cela eſt ſemblable à celle d'Abra
ham de qui ſaint Paul dit ; que Dieu luy avoit
promis qu'il deviendroit le pere de pluſieurs na
tions. Il ne s'afoiblit point dans la foy & il ne
7Jn lait qui fait croitre, & c. 91
conſidera point qu'êtant âgé de cent ans ſon
corps eſtoit déja comme mort & que la vertu de
concevoir eſtoit éteinte dans celuy de Sara. Il |
n'heſita point ; il n'eût pas la moindre défiance
que la promeſſe de Dieu ne dût s'acomplir ; mais
il ſe fortifia par la foy rendant gloire à Dieu, &
étant pleinement perſuadé qu'il étoit tout,puiſ
ſant pour faire ce qu'il avoit promis. Sur quoy
ſaint Chryſoſtome raporte que l'eſprit d'Abraham
fut d'honorer les promeſſes de Dieu par une ſou
miſſion interieure ſans pretendre en penetrer la D. Chr.
profondeur ni en developer les dificultez. Vi hom. 4o.
deamus juſti obedientiam , non quarens cauſam , in Gcn.
ſicut multi inſipientes faciunt. Voyons, dit ce
Pere avee quelle foy Abraham ſe ſoûmit aux pro
meſſes de Dieu. Il n'imita pas la folie des hom
mes qui ſe travailent à les examiner dans un diſ
cours étudié & plein de curioſité; mais il s'arrêta
à la ſubſtance même de ces promeſſes ſans en re
garder les ſuites & les conſequences , quoyque
neceſſaires & indubitables. C'eſt ainſi que la foy
des comunians eſt admirable. Comme ce Pa
triarche crut contre toute eſperance que Sara
, quoyque ſterile & avancée dans l'âge produiroit
un fils que Dieu luy avoit promis ; les fideles qui
frequentent l'Euchariſtie croyent fermement les
miſteres de la foy qui ſurpaſſent la foibleſſe des
yeux, des oreilles, de la phantaſie & du juge
ment des hommes. Ce qui m'oblige de dire que
ceux qui ne comunient point manquent de foy
comme ſaint Pierre qui au méme tcms qu'il vit
une grande tempête & un vent furieux s'êlever ſur
la mer, il eût peur & craignit ; & manquant de
foy tout auſſi-tôt il comença de s'enfoncer dans
•.
-
92 Sermon I H F.
les eaux, & à en être preſque ſubmergé, de ſor
te qu'il fut couſtraint de crier à nôtre Seigneur =
Seigneur ! ſauvez-moy. Et que ceux qui comu
nient ſont ſemblables à cét Apôtre lors qu'il
· marcha ſur les eaux. Car tandis qu'il ne vacilla
point en la foy ferme & parfaite, il marcha auſſi
facilement & aſſeurement ſur ce freſle & liquide
element, comme ſur la terre ferme : de même lcs
comunians s'êtant êtablis dans une foy ſolide
croiſſent dans cette vertu. C'eſt alors qu'ils croyét
dans l'Euchariſtie la realité de Jeſus- Chriſt , la
quantité de ſon corps d'une maniere limitée,ſa pre
ſence en plufieurs lieux tout à la fois, le partage
de l'hoſtie ſans le partage de Jeſus Chriſt, & l'e-
xiſtence des accidens ſans ſubſtance & ſans ſujet
O foy que vous êtes éclairée. A la verité elle
n'eſt pas de nous. Comme elle eſt le comencement
de nôtre ſalut elle eſt toute de Dieu & nous n'y
avons aucune part. Elle eſt un mouvement de gra
ce, par lequel Dieu nous fait conoître ſa volon
té & nous excite à la rechercher & à la faire. En
quoy ſe verifie ce qu'a dit le Patriarche Job, que
Dieu pour l'ordinaire n'éclaire qu'une fois im
mediatement nôtre cœur, comme il éclaira ce
luy de l'Apôtre ſaint Paul. Mais pour le reſte
& dans la ſuite quoy quc nous ne puiſſions rien
, faire ſans ſa lumiere & ſon divin ſecours, il veut
toutefois que nous agiſſions nous mêmes comme
ſi tout dependoit de nous, & que pourtant nous ne
faſſions rien de nous mêmes. Ainſi nous devons
participer à l'Euchariſtie & prendre ce divin lait
que Jeſus-Chriſt nous done pour acroître nôtre
2. Mach. foy. Lac dedi & alui. Et nous obliger à croire
C. 7.17. -
avec ſoûmiſſion la verité de ce ſacrement ſans
-
ZJn lait qui fait croitre, & c. 93
s'embarraſſer dans des recherches curieuſes. C'eſt
à la faveur de cette croyance que ſaint Edmond
Docteur de Paris devint un homme de gran
de foy. Faiſant ſa leçon ſur ce miſtere, il fut
ſurpris d'un ſomeil extatique pendant lequel il
vit une colombe qui luy mettoit dans la bou
che le precieux corps de Jeſus Chriſt ; ſur quoy
s'êtant êveillé il parla de cét auguſte ſacrement
avec tant de lumiere , d'onction & de force que
ſes diſciples s'ecrierent. Lac ſub lingua ejus. Il
a le lait Euchariſtique ſous la langue , & cette
divine liqueur le fait parler avec tant de pene
tration de ce miſtere de foy.
Mais ô malheur deplorable ! les Chrêtiens
n'avancent point dans la foy , parce qu'ils ſont
aſſez temeraires pour examiner l'Euchariſtie avec
une curioſité criminele. Sidit Tertulien , parmi
les peuples qui habitoient le long de la mer du
Pont Euxin , dont le ſejour eſt inconſtant , la vie
toute ſauvage , & l'impureté abominable, on
n'a point conu de monſtre plus odieux que l'im
pie Marcion qui ſe glorifioit de ne reconoître
point la divinité. AMarcion Zbeum extintto lumi Tert-1. l,
ne fidei ſue amiſit. On peut juger que parmi les I adv.
hommes qui vivent dans l'infidelité, il n'y en a Marc c.
Ie
point de plus impies que les Chrêtiens qui ne
croyent point le miſtere de l'Euchariſtie. Que des
peuples qui naiſſent dans l'erreur, qui vivent
dans la brutalité, qui meurent dans le deſeſpoir
du ſalut eternel , rejetent les lumieres de la foy,
c'eſt un malheur en quelque façon ſuportable.
Mais que les Chrétiens qui ſont éclairez des lu
mieres de Jeſus - Chriſt, nourris de ſon ſang,
animez de ſa vie, ſoient infideles, c'eſt un deſor
94 Sermon I I I.
dre qui doit nous couvrir de confuſion & rem
plir de frayeur. Eh quoy ! les payens ont êté ſi
credules qu'ils ont crû des choſes incroyables.
Une ſyrene a pluſieurs corps, une chimere a plu
ſieurs têtes , un hydre qui renaïſſoit de ſes playes,
des centaures hommes & chevaux tout enſem
ble. En un mot ils ont crû tout ce qu'on a voulu
leur faire croire des metamophoſes d'hommes
en bêtes , de bêtes en hommes , & d'hommes
encore en fleurs & en arbres. Comment donc
Chrétiens , êtes - vous ſi opiniâtres que de ne
Tertul. l. croire point le ſacrement de l'autel & d'être du
7. adv. nombre de ceux que Tertulien apele. Cenſores
Marc. c. divinitatis , dicentes , ſic non debuit Deus ,
2.
ſic magis debuit. Les cenſeurs de la divinité de
Jeſus - Chriſt qui l'a inſtitué ? C'eſt l'orgueil de
vôtre eſprit. Vous faites les hommes forts en
matiere de religion, vous vous erigez en juges
de ſes veritez , loin de vous ſoûmetre à l'autho
rité de Jeſus - Chriſt vous vous attribucz le droit
d'examiner ſes ſacremens , & vous faites de vôtre
foible raiſon un tribunal où vous condamncz
l'Euchariſtie, en diſant. Ce n'eſt que du pain
& du vin qui repreſente le corps & le ſang de
Jeſus Chriſt mort ſur la croix ; ſi bien que ce
n'eſt que la figure , non pas la preſence reéle de
Jeſus-Chriſt. Ou du moins, ſi J. Chriſt eſt rcéle
meut dans l'Euchariſtie, lepain reſte dans ce ſa
| crement & c'eſt plûtôt une impanation qu'une
tranſſubſtantiation.
Ah , Chrêtiens , rendez à Jeſus-Chriſt la foy
en croyant aux paroles avec leſquelles il a pro
mis de doner ſa chair pour le ſalut du monde.
Penſez que celuy qui a inſtitué l'Euchariſtie n'eſt
"Un lait qui fait croître, & c. 95
· pas un Patriarche ni un Prophete, ni quelque
ſaint du vieux ni du nouveau teſtament. Ce n'eſt
pas auſſi un Ange, ni un Archange, ni un Che
rubim , ni un Seraphim ; mais Jeſus - Chriſt luy
même dont la ſâgeſſe ne peut être trompée, dont
le ſentiment ne peut étre changé, dont les pa
roles ſont tres-veritables, dont la toute puiſſance
peut beaucoup de choſes qui ſurpaſſent la portée
de nôtre imagination & de nôtre raiſonement,
& dont les merveiles ne ſeroient pas grandes ſi D. Gau.
nous les pouvions concevoir. Recedat ergo omne tract 2°
infidelitatis ambiguum. Juſques à quand ſerez in Exod.
vous ſourds pour ne pas entendre la voix de ſaint
Gaudence qui vous exhorte puiſſament de banir
de vôtre eſprit toute ſorte d'infidelité ? Qui au
thor eſt muneris, ipſe eſt teſtis veritatis, dicens,
boc eſt corps meum , hic eſt ſanguis meus. Et
pourquoy refuſez-vous de croire que le Seigneur
qui eſt l'autheur de ce ſacrement , eſt auſſi le
témoin de ſa realité ; en diſant , cecy eſt mon
corps, cecy eſt mon ſang ? Il vous le done ſous
les aparences d'un lait tout divin pour marquer
que comme le lait eſt épais quoy qu'il ſoit lumi
neux, ce n'eſt pas par l'expericnce des ſens ni par
le raiſonement de l'eſprit que vous pouvez dé
couvrir le corps & le ſang de Jeſus Chriſt dans
l'Euchariſtie , mais par la foy qui êtant obſcure
quoy qu'elle ſoit lumineuſe vous oblige de croire
cette verité avec ſoumiſſion ſans aler vous em
barraſſer dans des recherches curieuſes & inuti
les. Croyez donc que toutes les fois que vous
recevez l'Euchariſtie, vous prenez le ſacré corps
de Jeſus-Chriſt ; & par un retour merveileux cét
auguſte ſacrement fera croître vôtre foy en vous
- •
96 , Sermon 1 1 I.
|
comuniquant ſes lumieres. Ouy Chrêtiens vous
êtes heureux ſi vous prenez comme les enfans
de Dieu le lait de l'Euchariſtie avec la méme
avidité que les enfans prenent la mamele de leurs
meres. C'eſt par cette divine viande que vos
ames pourront croître dans la foy. Ce ſeroit
une choſe moſtrueuſe, ſi les hommes croiſſoient
toûjous en corpulence ; mais c'eſt une choſe deſi
rable que vous croiſſiez toûjours dans la conoiſ
ſance des miſteres de Jeſus-Chriſt. Nous ſom
mes voyageurs tant que nous ſommes en ce mon
de, & dés que nous ceſſons d'avancer dans les lu
. mieres de la foy nous reculons. Ce qui a doné
P. #iº lieu aux paroles ſi celebres de ſaint Jerôme. Sanc
in Pſ 33 tus ponit aſcenſiones in corde ſuo,peccator deſcen
ſiones. Le bon comuniant n'a que des élevations
dans le cœur, & le mauvais que des abaiſſemens ,
l'Euchariſtie fait croître ſa foy en luy comuni
quant ſes lumieres & augmente ſon eſperance en
fortifiant ſon courage comme je dois vous faire
concevoir dans la ſeconde partie.
II. Es baptiſez ſont les enfans de Dieu, & cette
PARTIE. illuſtre qualité leur fait concevoir un eſpoir
legitime de poſſeder l'heritage de leur pere. De
puis, dit ſaint Paul que les Chrêtiens ont receu
l'eſprit de l'adoption de Dicu, ils ſont ſes heritiers
par le droit de l'adoption, & les coheritiers de
Jeſus - Chriſt auquel ſeul à proprement parler
Tit. c. 3. l'heritage appartient. Heredes ſimus ſecundum
7. ſpem vite [Link]'elle bonté ! & quel amour
pour les hommes nôtre Sauveur a-t-il fait paroî
tre dans le monde ? Il nous a ſauvez, non à cauſe
des œuvres de juſtice que nous euſſions faites ;
mais
7Jn lait qui fait croître, & c. 97
mais à cauſe de ſa miſericorde par l'eau de la re
naiſſance & par le renouvelement du ſaint Eſprit,
afin qu'étant juſtifiez par ſa grace, nous devin
ſions heritiers de la vie eternele ſelon l'eſperan
ce que nous en avons. C'eſt ce que le Pſalmi
ſte marque dans le pſeaume onziéme, où il dit.
Ponam in ſalutari, fiducialiter agam in eo. Mon Pſ. II. 4
Dieu eſt mon Sauveur, je me confie en luy ; &
je veux agir en luy avec liberté & avec aſſeuran
ce d'aquerir la gloire. En effet une perſone qui
eſpere au Seigneur ne craint rien dans le monde.
La ſuperbe du Phariſien ſembloit redoutable à
la Madelaine, elle craignoit que Simon , qui ſça
voit le dereglement de ſa vie, ne criât contr'elle
& ne la chaſſât de ſa maiſon comme une peche
reſſe publique ; mais cette ſainte femme étant
touchée d'un mouvement violent vint courir vers
Jeſus-Chriſt, qu'elle regardoit comme le mede
cin de ſes playes ; & ſe confiant en ſa bonté, el
le ſurmonta la crainte que l'autôrité du Phari- .
· ſien pouvoit jeter dans ſon ame , n'eut point hon
te de r ecourir à la miſericorde de Dieu & crut
de recevoir le pardon de ſes pechez , & par la
grace du Sauveur & par le baptême de ſes larmes.
Ce grand avantage ravit autrefois ſaint Bernard. D. Bern.
Seigneur , diſoit-il. Si mihi premia promituntur ſer. 9. ln
per te obtinenda ſperabo. Quelque grande re pſ qui
compenſe que vous m'ayez promiſe pour cou hab,,
roner mes œuvres, j'eſpere l'obtenir par la gra
ce que vous m'avez faite lors que j'ay reçû le ba
ptême. Qu'une guerre s'éleve contre moy , que
le monde enrage , que le demon fremiſſe , que la
chair combate mon eſprit , j'eſpereray toûjours
poſſeder l'heritage du ciel , parce que# l'hon:
98 Sermon I I I.
neur d'être vôtre enfant adoptif.
Voilà l'eſperance que le lait de l'Euchariſtie
fortifie dans l'ame des fidcles. Conſiderez tou
tes les nations de la terre , & vous ne trouverez
perſone qui ait mis ſon eſperance au Seigneur
& qui n'en ait êté fortifié. | La fleur de l'âge ſe
laſſe & ſuccombe au travail , & la jeuneſſe a ſes
afoibliſſemens ; mais ceux qui eſperent au Sei
gueur dans l'Euchariſtie trouvent des forces
toûjours nouveles. Une eſperance de cette ſor
te cſt le plus precieux de tous les tréſors , & ce
luy qui le poſſede peut ſe flater d'obtenir de Dieu
tout ce qu'il deſire. Il bleſſe Dieu en un endroit
où il ne ſçauroit ſe defendre. David étant tom
bé dans la défiance s'écrioit. Mon ame, où eſt
vôtre Dieu ? Pourquoy étes-vous triſte ? Pour
quoy me troublez-vous ? Mais il ſe relevoit luy
même en diſant : J'entreray dans une tente ad
mirable juſques dans la maiſon de Dieu parmi
les cris d'alegreſſe, & le bruit d'un grand feſtin.
C'eſt-là, mon Dieu, où vous qui m'avez tiré du
ventre de ma mere , ſerez mon eſperance dés
Pſ. 2 1.9. que j'auray ſuccé ſes mameles. Spes mea ab ube
ribus matris mee. Tout cela convient aux Chré
tiens. Lorſque le demon les jete dans la défian
ce, & qu'il leur repreſente Jeſus-Chriſt comme
un juge inexorable qui n'a que des arrêts pour
les condamner , ni des enfers que pour les pu
nir. Ils répondent eux - mêmes. Jeſus-Chriſt eſt
dans l'Euchariſtie, il nous done cét auguſte ſa
eſe. C•
crement comme un lait qui fortifie l'eſperance
2, 24°
de nos ames. Ecse ego laltabo eam. Ainſi quoy
que nous tremblions dans la veüe de nos pe
chez, quoy que nous ſoyons penetrez de dou
'Jn lait qùi fait croître, & c. 99
leur & couvcrts de confuſion en nous aprochant
de la ſainte table ; nous eſperons tout de la bon
| té du Sauveur , nous nous abandonons tout à
luy , & nous ſommes aſſeurez que nous ne ſe- .
rons pas confondus dans nôtre eſperance. Eh !
s'il eſt vray que les Chrêtiens doivent avoir une
entiere confiance en Jeſus - Chriſt ; où eſt - ce
qu'ils doivent plus juſtement & plus ſeurement
la prendre dedit
ducandum que dans ce myſtere
, quid denegare? poterit
Qui ſe hicin man-p
futu- ſol, Chry.
ſer.
rum ? Pourroit-il leur refuſer quelque choſe en**
même tems qu'il ſe done à ceux ? C'eſt la penſée
de ſaint Chryſologue.
Cecy eſt encore exprimé par ſaint Luc, lors
qu'il dit que Jeſus - Chriſt mangeant avec ſes
Apôtres , il leur comanda de ne point partir de
Jeruſalem ; mais d'atendre la promeſſe du Pere
· qu'ils avoient oüye de ſa bouche. Conveſcens Act. c, I.
precepit eis. Qu'elle eſt cette viande que Jeſus-*.
Chriſt mangea avec ſes Apôtres ? Sinon la ſacrée
Euchariſtie, qui fortifia l'eſperance qu'ils avoient
, de recevoir le ſaint Eſprit que le Pere devoit
leur envoyer, Jeſus - Chriſt ne ſe contenta pas
de leur doner la [Link] convertir le monde ;
il leur dona encore la comunion , afin de les ani
mer par le lait cclcſte à recevoir avec plus d'ar
deur la force du ſaint Eſprit qui devoit deſcen
dre ſur eux. Ce qui nous fait comprendre deux
choſes. L'une , que fi l'eſperance des enfans
conſiſte dans la nourriture qu'ils trouvent dans
le ſein de leurs meres ; de même toute l'eſperan
ce des Chrêtiens conſiſte dans le lait Euchari
ſtique qu'ils prenent dans le ſein de l'Egliſe.
L'autre , que ſi l'eau que les Juifs beurent dans
G 2 *
IOO Sermon I I I.
le deſert & qui couloit d'un rocher , encouragea
-
ce peuple d'aler dans une terre qui diſtilloit le
-
miel & le lait. Ainſi le lait Euchariſtique, que
'es Chrêtiens prenent à l'autel & qui coule de
Jeſus-Chriſt, la pierre angulaire, anime la foi
bleſſe de leur cœur , & leur fait eſperer d'entrer
dans le ciel , ou ils ſeront enyvrez d'un torrent
de volupté. C'eſt la doctrine que ſaint Fulbert
Evêque de Chartres explique cn ces termes dans
une de ſes letres. Chrêtiens , dit - il , comme
Dieu avoit voulu que la premiere Pâque ſervît
aux Hebreux d'un monument eternel des graces
qu'il leur avoit faites ; il veut auſſi que la nou
vele Pâque, c'eſt à dire l'Euchariſtie, vous ſerve
pour rapclcr eternelement dans la memoire le
ſouvenir des bicns infinis que Jeſus-Chriſt vous
a promis. Ne vous aprochez donc pas de ce ſa
crement avcc dcgoût, avec ncgligence, & avec
froideur, aprochez vous en avec avidité , avec
D Fulg. ferveur & avcc amour, Dilata fauces ſpei, &
ſCar ep.I.
ſume interioris hominis alimentum. Dilatez le pa
lais de l'eſperance, prenez le lait Euchariſtique
comme l'aliment de l'homme intcrieur , & ſoyez
perſuadez quc ſi vous n'y aportez pas d'obſtacle ,
non ſeulement il fortifièra vôtre foibleſſe , il
éclairera vos tenebres , il vous delivrera de vos
Inéchantes habitudes , & d'hommes charncls &
mondains que vous êtes , il vous changera en
hommcs ſpiritucls & Chrêtiens ; mais cncore il
rclcvera vôtre eſperance pour les biens futurs ;
& plus vôtre eſperance ſera grande pour le ciel ,
plus il vous élevera dans la gloire, & plus il vous
fera entrer en participation de ſes grandeurs & de
ſa ſouvcraine felicité. -
7Jn lait qui fait croître & c. Ior
Si quelqu'un n'eſt pas aſſez credule ſur ce
chapitre , je veux bien le perſuader en détail des
éfets miraculeux que le lait Euchariſtique pro
duit dans les aunes qui metent en Dieu toute
leur confiance. Si l'eſperance anime les Chrê
tiens à courir dans les voyes du ſalut & de la
· perfection pour arriver au comble de la vertu ;
l'Euchariſtie fortifie leur courage pour marcher
à pas de geant dans les ſentiers de la plus ſublime
ſainteté. Si l'eſperance conſole les ames au mi
lieu des aflictions, de ſorte qu'elles ne trouvent
jamais de conſolation entiere, ni de joye parfaite
qu'en Dieu qui eſt le conſolateur des pauvres,
& le protecteur des humbles ; l'Euchariſtie adou
cit les amertumes des Chrêtiens, & quand tous
les maux ſe ſont dcbordez contr'eux, elle leur
fait ſuporter patiemment ces diſgraces. Si l'eſ
perance nous ôte dans la mort les inquietudes
qui ttoublent nos cœurs , & qui nous font
aprehender les rigueurs de la juſtice venge
reſſe de Dieu l'Euchariſtie apaiſe la conſcien
ce des Chrétiens , elle flate leurs deſirs d'uu
evenement favorable , ellgödiſſipe toutes leurs
aprehenſions , & leur fait goûter par avance
le ſouverain bien qu'ils doivent poſſeder dans
le ciel. C'eſt ce grand fruit que ſaint Ber
nard tiroit de la comunion, & qu'il nous fait
conoître , en diſant. Quidquid agendum ſit, #
- - º º e - e
Bern,
cr. 9. tn
quidquid declinandum, quidquid tolerandum, § qui
quidquid optandum , tu es Domine ſpes mea, hab.
Seigneur ! vous êtes mon eſperance, & je vous
ay pris pour mon refuge. Quelque loy qu'il
faille acomplir , quelque mal qu'il faille évi
ter, quelque travail qu'il faille ſoufrir , j'eſpe
IO2 Sermon I I I.
reray en vôtre bonté, vous êtes la fin de mes de
ſirs & le but de mes afections. Speret qui
vult in incerto divitiarum. Que les hommes
du ſiccle tâchent d'aquerir du credit & de ſe
metre en reputation dans le monde , qu'ils ſe
vantent de porter le poids du jour & du chaud,
qu'ils vous repreſentent qu'ils jeûnent deux
fois la ſemaine , & que n'étant pas comme le
reſte des hommes, qui ſont injuſtes & voleurs,
ils donent exactement le dixme de tous leurs
biens, Quant à moy, mon bien eſt de me te
nir uni à vous & de mettre mon eſperance au
Seigneur mon Dicu. Mette qui voudra ſa con
fiance dans les richeſſes incertaines & periſſa
bles , je la veux metre dans le Dieu vivant,
qui me fournit avcc abondance , ce qui m'eſt
neceſſaire à la vie ; & qui me donant l'Euchariſtie,
acroit mon eſperance & ma confiance en luy.
Ego verà, ne ipſa quidem abs te vittui neceſſa
ria ſpero.
Enfin , ſi vous croyez encore que cela ne parº
ticulariſe pas aſſez l'eſperance que les Chrétiens
mcttent en Jeſus : Chriſt dans l'Euchariſtie.
Concevez pour une 6onne fois que c'eſt aprés
la comunion que les ames ſaintes abandonent
entierement le ſoin de tout ce qui les touche
& de toutes leurs afaires dans le ſein de Dieu.
Et ce qui eſt encore plus merveilleux , elles
ne perdent pas même la confiance lors que les
· choſes leur paroiſſent les plus deſeſperées , mais
· au contraire , elles en exercent davantage des
actes. . Le Roy Joſaphat voyant une armée
prodigieuſe des Moabites & des Ammonites
l'aſſaillir de toutes parts ſans qu'il eût moyen
tJn lait qui fait croître , & c. 1°3
de s'en défaire , metant en Dieu toute ſa con
2. Pa.
fiance , luy dit. , Cum ignoremus quid agere 2O, l •
debeamus , hoc ſolum habemus reſidui , ut oc**
los noſtros ad te dirigamns. O Dieu ! nous
ne ſommes pas aſſez forts de nous mêmes pour
reſiſter à ce grand nombre d'enemis ; de ſor
te que ne ſçachent ce que nous devons faire
dans un danger ſi viſible , il ne nous reſte
qu'à lever nos yeux vers vous. La confian
ce que le Roy Joſaphat eut en la puiſſan
ce de Dieu , figure celle que les comunians
conçoivent dans leurs tentations & dans leurs
combats , lors qu'ils ſont acablez de maux »
& que leurs enemis tâchent de les ſeduire ,
& de leur ravir leur juſtice & leur ſimplicité »
qui eſt le fruit de leur comunion. Ils prient
Jeſus-Chriſt de ne pas les abandoner dans le
tems de la tribulation ; & le Seigneur exauce
leurs vœux , les tire de l'état de perdition &
du peril où ils ſont expoſez, & en prend un
ſoin trés-particulier ; ſuivant ce que ſaint Au
Aug.
guſtin dit en parlant à Dieu. Sufficit, ut no [Link]. 42
veris ; non enim amas , & deſeris. Il ſufit, in Joan.
Seigneur , que nos beſoins , vous ſoient co
nus, afin que nous ſoyons ſoulagez. Car vous
n'abandonez jamais ceux que vous aimez , vous
prenez plaiſir à vous entretenir avec eux, & vous
leur faites la grace de les nourrir du lait deſcendu
du ciel. -
O confiancc des Chrêtiens , que vous êtes mer
veileuſe ! comme Jeſus - Chriſt eſt une mere qui
les nourrit de ſon lait. C't darem lac filio meo. Ils 2, Mach
Ce 7,2,7
ſe remetent entre ſes mains & n'ont point la pre
ſomption de ne vouloir être qu'à eux ſeuls. Ils
1o4 Sermon III.
declarent hardiment qu'ils ſont à luy, & il les
tient tellement anis à luy qu'il les protege ſans
qu'ils le ſçachent & ne permet pas que rien leur
arrive qui ne ſoit pour leur propre bien , & quoy
qu'ils ſoient pauvres rien ne leur manque pour les
beſoins de leur vie. Les riches, dit David , ſont
toûjours dans la diſete & dans la faim, mais ceux
qui cherchent le Seigneur dans l'Euchariſtie ne
manquent d'aucun bien. Nous avons une belle
figure de cette verité dans le miracle de la multi
plication des cinq pains & de deux poiſſons que
nôtre Seigneur fit pour nourrir & raſſaſier cinq
Inille hommes qui l'avoient ſuivi dans le deſert ſur
la confiance qu'ils avoient en luy qu'ils ne ſouffri
roient aucune indigence. Dieu même invite les
comunians de ſe confier & de ſe repoſer en luy &
à ſes ſoins amoureux , & leur dit comme à ſainte
Catherine de Siene. Penſez toûjours à moy aprés
la comunion , & je penſeray reciproquement
à vous ; oubliez - vous vous - mêmes pour ne
vous , ſouvenir que de moy » & moy pour
être fidele à ma promeſſe j'aurya continuelement
ſoin de vous , je pourvoiray vôtre corps de
nourriture, je repandray la grace dans vôtre ame ,
& je vous doneray le lait Euchariſtique pour
élever vôtre eſperance vers le ciel & vers l'éternité
de ſa gloire. -
Mais, Chrêtiens , aprés vos comunions eſt-ce
beaucoup eſperer en Dieu , que d'étre atachez
prodigieuſement au monde & à ſes vanitez ?
Il eft perilleux aux enfans de prendre pluſieurs
faits , il eſt nuiſible aux fideles de metre le ur
confiance aux creatures & de la retirer de Dieu.
|
##
l 7. $•
« ZMaledictus qui gonfidit in homine. Maudit
- -
7Un lait qui fait croitre & c. 1o5
celuy qui met ſa confiance aux hommes, &
qui s'apuye ſur luy-même & ſur ſes propres
forces, & dont le cœur ſe retire du Scigneur
& refuſe de luy obeïr. Il ſera ſemblable à
la bruyere qui eſt dans le deſert , il ne conoî
tra pas quand le bien ſera venu : mais il de
meurera dans l'abandon & dans la ſechereſſe
au milieu d'une terre ſalée & inhabitable. C'eſt
à dire, Chrêtiens, que comme vous n'eſperez
pas en Dieu, vous ne recevrez pas ſes graces
& que vous demeurerez dans le peché & dans
l'inſenſibilité de cœur au milieu des habitu
des vicieuſes. O qu'il y a bien diference en
tre les eſperances des hommes & celles des
Chrêtiens. Quoy ! vous avez ceſſé d'eſperer
en Dieu ? Eh que penſez-vous devenir ? O eſ
poir fatal ! ſerez-vous toûjours la fin de la proſ
perité des Chrêtiens & le commencement de leurs
miſeres ? Vous êtes , Chrêtiens , ſemblables au
Phariſien , qui s'apuyant miſerablement ſur
ſes forces, ſur ſes actions & ſur ſa pieté orgueil
leuſe, la ſuperbe de ſon cœur le porta à inſul
ter à l'humble Publiquain ; auſſi il fut miſera
blement reprouvé. Voilà vôtre ſort ! vous étes
reprouvez , parce dit ſaint Auguſtin , que. Qui D Aug.
in ench.
ponit in ſemetipſo ſpem , maledicti vincule in C. 1ſ4•
nectitur. Ceux qui metent toute leur confiance
en eux mêmes encourent la malediction de Dieu
auſſi bien que ceux qui établiſſent leurs eſperan
ces dans les biens de la terre.
Que trouvez-vous, Chrêtiens, dans les cho
ſes du ſiecle qui ſoit comparable aux biens du
ciel ? Toute l'Ecriture ne vous prêche-t-elle pas
de mépriſer le ſiecle & toutes ſes richeſſes ? Le
Io6 Sermon I I I.
ſiecle eſt un lieu d'exil , une valée des miſeres,
une mer d'orages, une terre de fer , & une
école dc malice & de méchanceté. Il trompe
ceux qu'il acable de promeſſes , & il perd ies
ames qui ſe laiſſent ébloüir au faux éclat de ſes
richeſſes. Ah ! ce n'eſt pas dans le monde qu'il
faut établir vôtre eſperance , c'eſt dans le ciel
qu'il faut chercher vôtre bon-heur. Tertulien
Tertul. l. ſe ſert de cette exhortation. Cœleſtia recogita,
ad ux. c•
& terrena deſpicies Penſez aux richeſſes de
5•
la gloire ccleſte , & vous mépriſerez les biens
de la terre ſur leſquels vous vous apuyez. A
la verité les biens de la terre que vous recher
chez ſont bons en eux-mêmes ; mais ils vous
ſont mauvais , ſi pour les aquerir vous aban
donez Dieu qui les a creéz. Cependant vous
metez vôtre eſperance dans les crcatures, d'où
vous ne pouvez rien eſperer de ſolide, & vous
mépriſez les biens du ciel pour vous atacher
aux richeſſes du monde. Que trouvcz - vous
dans les pavillons de Moab qui ſoit égal aux ta
bernacles de Jacob ? Que trouvez-vous dans
les fanges d'Egypte qui ſoit , comparable aux
fontaines d'Edom ? C'eſt une vanité d'eſperer
dans les richeſſes , de metre vôtre confiance
dans les grandeurs humaines, & de vous apuyer
ſur la puiſſance de vos amis. Car ou vous
mourrez pendant que vous eſperez dans ces
ſortes des choſes , & alors vous les abandone
rez ; ou lors que vous vivrez elles periront ;
& ainſi toutes vos eſperances ne ſont , com
me dit le Sage , qu'une écume legere que la
tempête diſſipe en un moment , qu'une fu
mée que le vént emporte , qu'un ſonge qui
• Un lait qui fait croître & c. 1o7
amuſe la vie avec des phantômes , & qu'un ro
ſeau caſſé qui entre dans la main de celu
qui s'apuye deſſus & qui le tranſperce. N'en
tendez - vous pas ſaint Auguſtin qui prononce
malheur à ceux qui recherchent dcs biens qui D. Aug.
les éloignent du ciel. , Quid ponimus corda no ſer. 29. de
Jºra in terra, cum videamus, quia evertitur ver. Do.
terra ? Pourquoy tirez - vous vanité ou de la
force ou de la beauté de vôtre corps , que la
moindre maladie peut détruire aiſement ? Pour
quoy vous aplaudiſſez - vous vous - mêmes, ou
pour la nobleſſe de vôtre naiſſance , ou pour
le nombre de vos amis quelques puiſſans qu'ils
ſoient, au lieu de vous glorifier cn Dieu ſeul ?
Pourquoy metez-vous vos afeétions aux biens
periſſables & corruptibles de la terre ? Pour
quoy ne les établiſſez-vous pas en Jeſus-Chriſt, D. Bern.
qui eſt l'acroiſſement de vôtre eſperance ? Figi GP. 34.
te ſpem in Deum, dit ſaint Bernard , enervat
animam preſentium conſolatio. La conſolation
que vous trouvez dans les creatures afoiblit
vos ames ; mais la confiance de Jeſus-Chriſt,
que vous concevez dans l'Euchariſtie, vous for
tifie ; voyez donc ſi aprés la comunion vous
êtes en efet plus ardens à recourir à Dieu dans
vos beſoins qu'auparavant. Il vaudroit bien
mieux u'avoir conçû qu'une foible eſperance,
& ſe fortifier enſuite comme il faut dans cet
te vertu, que d'avoir conçû Ul n e grande eſpe
rance & la perdre aprés l'avoir conçûë. Dieu
n'a pas tant d'égard à la grandeur de vôtre
eſperance qu'à la maniere avec laquelle vous
vous y fortifiez par Jeſus - Chriſt dans l'Eu- .
chariſlie , qui eſt l'acroiſſement de vôtre con
\
Io8 Sermon I I I.
fiance & la perfection de vôtre charité. Je veux
faire icy la troiſiéme partie.
r -
. L#lente
charité n'eſt pas ſeulement la plus exce
de toutes les vertus morales , mais
auſſi des Theologales. La foy, dit ſaint Paul
aux Corinthiens , l'eſperance & la charité ſont
neceſſaires à chaque Chrêtien , & eſſentielles à
l'Egliſe ; mais la charité eſt la plus excelente
des trois. O bien-heureuſe charité ! ſainte &
divine habitude ! d'où naiſſent deux amours , à
ſçavoir l'amour de Dieu & l'amour du pro
chain. L'amour du prochain s'engendre de
l'amour de Dieu, & l'amour dc Dieu ſe nour
rit par l'amour du prochain. Le ſçavant Pierre
de Celles a reconu que ce double amour a
été repreſenté par ces deux Cherubins qui
étoient aſſis ſur le tabernacle , & qui d'une
ſeule veüe regardoient le propitiatoire & eux
Petr. mênes. In mutuo reſpectu fraterna dilectio,
† #. in vultu verſo ad propitiatorium humilis reve
"" rentia ad creatorem intelligitur. Leur regard
mutuel , dit - il , marquoit la dilection frater
nele : & le viſage tourné vers le propitiatoi
re, ſignifioit le profond reſpect qu'ils ren
doient à leur Createur. Et ce 'n'étoit pas
ſans raiſon que ces Cherubins ſe regardoient
plûtôt eux - mémes avant de rcgarder Dieu ,
parce , ajoûte-t-il. Qui proximum quem vi
det non diligit , Deum quem non videt non po
teſt diligere. Celuy qui n'aime pas ſon pro
chain qu'il voit , ne peut aimer Dieu qu'il
ne voit point , ſi bien que l'amour du pro
chain eſt la marque de l'amour de Dieu. Saint
©n lait qui fait croître & c. 1o9
Jean a été le premicr diciple de Jeſus Chriſt
qui a recommandé la charité fraternele , ſes epî
tres & chaque ligne méme de ſes epîtres ne
reſpirent que la dilection du prochain. Et ſaint
Jerôme raporte de luy , qu'étant déja ſi caſſé
de vieilleſſe qu'il ne pouvoit plus aler à l'Egli
ſe qu'on ne l'y portât ſur les bras, il repe
toit continuelement à ſes diſciples. Filioli di.
digite alterutrum. Mes enfans , aimez vous les
uns les autres ; eux ennuyez de ce qu'il re
pliquoit , toûjours la même choſe , luy en de
· Inanderent un jour le ſujet ; & il leur fit , dit D. Hier,
ſaint Jerôme. ZDignam ?oannis ſententia m, ad Gal.
quia preceptum Domini eſt, & ſi ſolum fiat C. 6.
ſufficit Une réponce veritablement digne de
ſaint Jean , parce que c'eſt le precepte du Sei
neur , leur repondit il , & que celuy-là ſeul
ſufit, pourveu qu'on l'obſerve.
Voilà la charité que l'Euchariſtie : établit
dans le cœur des fideles. Veüille le ciel que
vous la ſentiez au fond de vôtre ame, & que
chacun puiſſe dire avec l'Epouſe des Canti
ques. Bibi vinum cum latte. J'ay bû le lait Cant. c.
mélé avec le vin, c'eſt à dire l'Euchariſtie. Et
5° I.
ordinavit in me charitatem. Et cét auguſte
ſacrement m'a embraſé d'une charité ſi arden
te que je ne puis aimer Dieu ſans aimer le
prochain. Et l'on ne peut s'étonner ſi les co
munians aiment ardement leur prochain, juſ
qu'à s'unir à eux d'une amitié tendre & ſin
cere , à s'apliquer ſerieuſement à leur ſalut,
& à les aſſiſter avec des profuſions adunira
bles ; Jeſus-Chriſt qu'ils rcçoivent dans l'Eu
chariſtie leur comunique ſes ſaintcs ardeurs.
IIo Sermon II I.
L'Abé Guillaume raporte de la mere de ſaint
Bernard, qu'elle eut ſept enfans & une fille,
qu'auſſi-tôt qu'ils êtoient nez elle les prenoit
par la main & les ofroit à Dieu , & qu'elle
méme leur donoit le lait ; comme ſi avec le
lait des ſes mameles elle eût voulu leur comu
niquer la vertu de ſon ame. Voilà l'inven
tion de la ſageſſe de Jeſus-Chriſt. Il nous do
Iſaï. c. ne le lait de la mamele de Dieu. Mamilla
6O. I6 .
regum laltaveris , & erunt reges nutritii tui.
Vous ſerez , dit il , nourris de la mamele des
Roys , & les Roys ſeront vos nourriſſiers,
& vous rccevrez avec ce precieux lait la ver
tu de la charité qui vous faira aimer Dieu pour
Dieu , & vôtre prochain pour Dieu. Ce n'eſt
pas aſſez que Jeſus - Chriſt agiſſe avec nous
comme une merc & comme une nourrice , il
fait encore plus à nôtrc égard qu'une mere &
qu'une nourrice. La nourrice nourrit ſon fils
de ſon propre lait, la mere done ſon fils à
d'autres nourrices ; mais Jeſus-Chriſt nous
nourrit de ſon ſang comme d'un lait celeſte.
D. Chr.
hom. 6I.
De là vient que ſaint Chryſoſtome s'écrie. Quis
paſtor oves proprio paſcit cruore ? Quel paſteur
ad pop. a jamais nourri les brebis de ſon ſang ? Quid
Anth.
dico paſtor ? Que dis je un paſteur ? Combien
y a t il des mercs qui aprés qu'elles ont enfan
té leurs fils , les donent à d'autres nourrices,
& leur font ſuccer un lait étranger ? Hoc au
tem ipſe non eſt paſſhs. Mais Jeſus-Chriſt n'en
uſe pas de cette ſorte avec les hommes , il les
nourrit de ſon propre ſang comme d'un lait
qui coule du ciel, & qui leur comunique la
charité de Dieu & l'amour du prochain.
Z'n lait qui fait croître & c. III
En efet , c'eſt aprês la comunion qu'on voit
les Chrêtiens s'aimer ſi tendrement les uns les
autres quils font conoître que Jeſus - Chriſt a
repandu ſur eux la grace de l'union fraterne
le. Quelque diference que la nature ait mi
ſe entr'eux , l'amour du prochain leur done
une parfaite conformité de ſentimens & de vo
lonté. Que peut-on ſe figurer de plux doux,
de plus heureux & de plus admirable , que
de voir des hommes de divcrſes nations tclc
ment unis par une exacte reſſemblance de
mœurs & de diſcipline, qu'il ſemble qu'il n'y
ait qu'un eſprit ſeul en plufieurs corps , & que
pareillement pluſieurs corps ſoient les inſtru
mens de pluſieurs eſprits ? C'eſt ce qui paroit
de merveilleux dans l'Egliſe & ce qui eſt efe
ctivement comme une eſpece de miracle conti
nuel ſur les comunians ; qu'il y ait une con
formité ſi grande , & une union ſi bieu ci
mcntée entre des hommes ſi diferens entr'eux
de naiſſance , d'éducation, d'inclination , d'eſ
prit & d'humeur. Saint Jean eſt l'exemple d'une
ſi ſainte union, il ſe repoſa dans la cene ſur
la poitrine du Seigneur, & ne pouvant ſupor- .
ter la vehemence de l'amour , que l'Euchari
ſtie luy iuſpiroit , aprés qu'il cut comunié ſon
cœur s'enflâma d'une charité ſi vive & ſi arden
te, qu'il tomba en defaillance ſur la poitri
ne du Seigneur, dont il avoit divinement ſuc
cé le lait dans le ſacrement qu'il venoit de
recevoir. C'eſt dans le propre cœur de ſon
divin maître qu'il puiſa cette charité fraterne
le , qui l'unit ſi étroitement avcc les fideles
des Egliſes d'Epheſe, de Smyrne , dc Perga
1I2 Sermon I I I.
me, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphe
& de Laodicée , que ſaint Damien ne craint
D. Datm. point de dire. •AEquum erat, ut plus amaret ,
ſer, de S. qui plus amabatur , & qui primus erat in Re
Joan. demptoris amore, precipuus fieret in fraterna
charitate. Il étoit juſte que ſaint Jean, qui
étoit plus aimé de Jeſus - Chriſt , aimât plus
le prochain pour Jeſus-Chriſt ; & que l'Apô
tre qui étoit le premier dans l'amour du redem
pteur , fut auſſi le premier qui pratiquât la cha
rité fraternele. -
De plus , c'eſt par l'amour du prochain que le
lait Euchariſtique inſpire aux comunians, qu'ils
s'apliquent ſerieuſement au ſalut des ames. Le
Sage parlant à un paſteur, luy dit. Reconoiſſez
diligemment la face de vôtre brebi, & conſide
rez vos troupeaux , ſervez - vous de la laine des
agneaux pour vous couvrir , & contentez-vous
Prov. c. du lait des chevres pour vous nourrir. Sufficiat ti
27. 27. bi lac caprarum in cibos tuos. Il ne luy dit pas,
prenez le lait de brebis , ni des aneſſes il eſt trop
delicat , & il n'eſt bon que pour les perſones
d'une foible complexion, qui ne peuvent s'apli
que fortement , ni ſoutenir un grand travail :
mais il luy recomande de ſe nourrir du lait des
chevres. Comme les chevres ſont des bêtes fortes
& vigoureuſes, leur lait cſt propre pour les hom
mes robuſtes qui s'endurciſſent dans la peine,
& qui portent le poids du jour & de la chaleur.
Et c'eſt ce qu'opere l'Euchariſtie dans les paſ
teurs des ames. Ce divin lait les fortifie pour
travailler, non ſeulement à leur propre ſalut & à
leur propre perfection ; mais encore pour s'apli
quer fortement au ſalut & à la perfection du pro
- chain.
%Jn lait qui fait croître & c. 113
chain. Ce ſont des ouvriers qui ſont toûjours
/ ocupez aux fonctions de leur miniſtere, des hom
mes infatigables qui s'atachent avec un zele mer#
veileux à la converſion des ames que Jeſus-Chriſt
a rachetées par ſou ſang, & des ſoldats qui ſont
toûjours prêts à la moindre alarme, & toûjours
en êtat de combatre les enemis, & de porter du
ſecours par tout où il faut. Nous liſons dans l'E-
vangile que Jeſus-Chriſt ayant demandé trois fois
tout de ſuite à ſaint Pierre, s'il l'aimoit ? Ne ré
pondit aute choſe à toutes les aſſûrances que ſaint
Pierre luy en dona, ſinon paiſſez mes brebis.
Voulant luy dire par là. S'il eſt vray que vous
m'aimiez , vous ne ſçauriez mieux me le té
moigner qu'en travaillant avec moy au ſalut des
ames qui me ſont cheres , & pour leſquelles j'ay
doné de bon cœur mon ſang & ma vie. Et ſaint \
Chryſoſtome remarque à ce ſujet que le Seigneur s -
dit aux comunians. Ego vos carnibus meis alo, #e#
meipſum vobis appono , vos omnes generoſos eſſe § pro .
volens Je vous nourris de ma chair dans l'Eu- Anth.
chariſtie , je me done à vous comme un lait miſ
terieux qui fortifie vôtre cœur, & je deſire que
vous ſoyez aſſez genereux pour ſoufrir conſta- #
mcnt toutes choſes pour la couverſion des pe
cheurs. Combien fort , combien genereux fut
ſaint François de Sales par la participation du
ſacrement de l'autel ? Il ſe nourriſſoit de ce lait
divin, & par là il fut ardent, il fut zelé pour re
ſiſter aux heretiques, pour enſeigner les fideles,
& pour convertir les pecheurs. Dans les tenis que
les Calviniſtes & d'autres heretiques troubloient
la paix de l'Egliſe, & lors que le champ du
Scigneur êtoit ſi rempli de ronces & d'êpines, que
- H
II4 Sermom I I I.
la bone ſemence en étoit preſque êtoufèe , ce
ſaint prelat fortifié de l'Euchariſtie conçût un ſi
grand amour pour le ſervice du prochain , qu'il
s'opoſa de toutes ſes forces à l'hercfie, qu'il com
batit le vice & l'erreur par la pureté de ſa vie &
de ſa doctrine ; & qu'à l'imitation des anciens
Peres, il éclaira le monde par ſa lumiere & le
ſanctifia par ſon exemple.
Enfin la charité fraternele que le lait Eucha
riſtique répand dans le cœur des fideles , les
porte à ſecourir les pauvres avec des ſaintes libe
ralitez. On dit que lors que la mere de Caton
donoit à ſon fils le lait de ſes mameles, elle le
donoit auſſi à quelques eſclaves. Ot commune
Plut, in nutrimentum eos filio benevolos redderet. Afin,
Cat.
dit un ancien , que la même nourriture leur
comuniquât une amitié pleine de tendreſſe & de
bienveillance pour ſon enfant. Et la foy nous
aprend que lors que le Pere Eternel done ſur la
tcrre le lait Euchariſtique aux comunians ; il leur
done le même lait qu'il comunique à ſon Fils
dans le ciel , à ſçavoir la divinité afin qu'ils ayent
les mêmes inclinations , & les mêmes afections.
Or quelle ſont les inclinations & les afections de
Jeſus-Chriſt ? Sinon de faire du bien aux hommes
avec tant de dégagement, que l'Ecriture le com
pare au ſoleil , qui favoriſe toute la terre de ſes
influences, & forme dans ſons ſein de tres-grands
threſors ſans en pretcndre aucun avantage. Et
les operations des Chrêtiens qui ºnt receu le lait
Eucha,iſtique, ſont auſſi de doner avec abon
dance lcurs biens aux pauvres, ſuivant cette ex
Eccl. c.
preſſion de l'Ecleſiaſtique, où il dit. Initium
39. 3I° neceſſiria rei vita hominum, lac & panis. Le lait
'0n lait qui fait croitre, & c. I15
& le pain ſont neceſſaires à la vie de l'homme. Il
veut dire que les Chrêtiens qui prenent l'Eucha
riſtie comme un lait divin, donent du pain pour
nourrir les pauvres, & leur font l'aumône avec
abondance. Ils ne refuſent jamais rien de ce
qu'on leur demande s'ils l'ont en leur pouvoirs
Et à voir de quelle façon ils en uſent envers les
miſerables, ou diroit qu'ils ne ſont que les œco
nomes de leurs biens, & qu'ils ne les ont receus
que pour les leur doner. -
Tel êtoit ſaint Charles Borromée, aprés avoir
celebré la meſſe, comme s'il eût été enyvré de ce
lait celeſte, il faiſoit de grandes aumônes aux pau
vres ; & lors que ſes officiers luy vouloient dire
de conſerver ſes biens pour ſa ſubſiſtance , il leur
répondoit. Je vois bien que vous parlez en homº
mes du monde qui ne ſçavez pas qu'on donc à
Dieu, ce qu'on done aux pauvres. Pourquoy ne
voulez vous pas que venant de recevoir Jeſ. Chriſt
qui m'a doné tout ce qu'il eſt & tout ce que j'ay :
je ne done pas aux pauvres qui ſont mes freres, &
dans leſquels Jeſus Chriſt cache les biens que j'ay
receus de ſa pure liberalité,& pour leſquels,dit S. D. Chry.
Chryſoſtome , il veut être encore mon debiteur. hom. 4-,
Largitur illis, & mihi debitor Chriſtus obſtringi in ep. ad
tur.O que la charité eſt ardente dans les fideles qui PhiliP.
ſe nourriſſent du lait Euchariſtique. C'eſt la chari
té qui regle lcur vivre , c'eſt la charité qui regle
leut paroles, c'eſt la charité qui regle leur conſ
cicnce, c'eſt la charité qui regle les mouvcmens
de leur viſage. Ils s'uniſſent tous par le lien de la
charité , ils conſpirent tous à l'entretenir , & vo
yant qu'il n'y a pas moins de crim e à la violer qu'à
violer la majeſté de Dieu même : Si quclqu'un rc2
H 2
I16 Sermon I I I. -
fiſte à cette divine vertu on le rejete & on le chaſſa
& ſi quelqu'un l'a ruine publiquement on ne ſou
fre pas ſeulcmcnt qu'il demeure un jour avec les
autics. Ils ſçavent qu'elle a été ſi particulierement
recomandée par Jeſus Chriſt & par les Apôtres,
D Aug l,
quc fans elle tout eſt vuide & qu'avcc elle tout eſ.
de mor. rcmpli comme dit ſaint Auguſtiu. Si bec una
Eccl. c. abſit inania, ſi hee adſit plena ſunt omnia.
13. Mais quelques fortes que puiſſent étre ces
raiſons , elles ne ſont pas capables de porter les
Chrétiens à ſuccer le lait de l'Euchariſtie pour
croître dans la charité. Auſſi comme les enfans
qui ne prenent pas la mamele de leurs meres :
diminüent au lieu de croître ; les Chêtiens qui
refuſent de participcr à ce ſacrement reculent au
lieu dc s'avancer dans cette vertu. Ce n'eſt pas
qu'ils rejetent toute ſorte de lait ; mais ils apli
quent leurs bouches aux mameles des creatures
Virg. 1.4.
qui leur ſont auſſi crueles quc des tigres d'hirca
Aineid. nie. Hircancque admorunt ubera tygres. De là
vicnt qu'ils ſont diviſez entr'eux, qu'ils ne tra
vaillent point au ſalut des ames, & qu'ils refu
ſent impitoyablemcnt l'aumône aux pauvres
Vous mangez, Chrêtiens , & au lieu de croître
dans l'amour du prochain, vous devenez ſem
blables à ces vaches éfroyablcmcnt maigres que
º . #° C. I.
Pharaon vit ſortir du nil , & qui devorerent
ſept graſſes. Comediſtis, & factum eſt minus. Il
ne vous ſert méme de rien de vous aprocher ſou
vent de l'Euchariſtie , ne vivant pas charitable
mcnt avec vos freres : ces frequentes comunions
ne ſervent qu'à vous endurcir dans vos diviſions,
dans vos indiferences pour le ſalut des pecheurs,
& dans les duretez pour les miſerables. Funeſ
•
| .
#
| Jn lait qui fait croître & c. 117
'te condition des comunians ! qui ne doute que la
tº manvaiſe frequentation du ſacrement de l'autel
#! ne vous ſoit le plus grand fleau du monde. Ne
|
vous eſt-elle pas fatale ? Etant diviſez, vous n'étes
#
pas reünis les uus aux autres, étant froids pour
la converſion des pecheurs, vous ne vous échau
fez pas pour les gagner à Jeſus - Chriſt, êtant
durs envers les pauvres vous ne leur donez pas
l'aumône,
Eſt - ce avoir beaucoup d'amour pour Jeſus
Chriſt ? Eſt - ce être remplis de l'amour du pro
chain que de reconoître Jeſus-Chriſt ſur les au
tels, & de le deſavoüer dans vos afections ; de ce
garder les Chrêtiens comme vos freres, & de les
avoir en horreur comme des barbares. Marcel
lus voyant un jour une armée efroyable des Ro
mains qui n'étoient point gens de cœur, dit tout
irrité. Je vois bien des armes & des corps ; mais
je ne vois point des Romains. Il vouloit dire,
je ne vois point de ſoldats qui ſoient aſſez gene
· reux pour ſoûtenir par de belles actions la gloire
des anciens Romains. Et lors qu'on voit des
Egliſes pleines de comunians ſans amour pour
leurs freres, ſans zele pour les pecheurs, ſans cha
rité pour les pauvres : on peut dire qu'on voit des
hommes & de femmes , mais qu'on ne voit point
des Chrêtiens. Ces hommes & ces femmes ne
font point paroître aprés leur comunion l'union
mi la charité faternele des Chrétiens. Dieu s'en
plaint par ſon Prophete. Filios enutrivi, ipſiau Iſaï.
2• c. 1.
*a,
tem ſpreverunt me. I'ay nourry les Chrêtieus
comme des enfans avec un lait tout celeſte,
Exaltavi. I'ay taché de les faire croître juſques au
118 Sermon I I I.
plus haut point de la charité fraternele ; mais ils
ont mépriſé cette divine viande pour vivre dans
la diviſion. J'ay eſſayé de les fortifier du lait des
forts que je fais couler des mameles de l'Egliſe ;
au lieu d'employer toutes leurs forces pour le ſer
vice du prochain, ils ont décheu à chaque mo
ment, ils ont perdu toute vigueur, ils ont aban
doné les pccheurs dans leurs ctimes. J'ay fait
tous les eforts poſſibles pour les engraiſſer de l'a-
bondance du lait qui ſort de mes autels ; ils ont
rejeté cette divine liqueur que je leur ay donée,
& prenant le lait du ſiécle que le dcmon leur a
preſenté, ils n'ont penſé qu'à amaſſer des richeſ
ſes de la terre avec des aviditez inſatiables, &
ont laiſſé les pauvres dans leur miſere. O Chré
D. Ang.
tiens ſans charité ! ceſt en vain que ſaint Au
tract. 26. guſtin s'écrie ſur le lait Euchariſtique. O ſignum
·in Joan. unitatts ! ô vinculum charitatis ! ô ſacramen
tum pietatis. O ſigne d'unité ! ô lien de chari
té ! ô ſacrement de pieté ! vous n'avez ni l'union
du cœur, ni le zele des ames, ni la pitié pour les
pauvres. Arriere donc de l'Euchariſtie vous qui
êtes ſans charité, qui êtes dans la froideur du pe
ché, qui avez des duretez & des playes iuvete
rées, c'eſt à dire des haines qui diviſent vos
cœurs, des tiedeurs qui vous empechent de tra
vailer au ſalut des ames & des cruautez qui
vous rendent împitoyables aux pauvres. Il ne
vous apartient pas de prendre le lait de l'Eucha
riſtie. Vous devez chercher vôtre gueriſon dans
les remedes de la penitence qui eſt la medecine
, établie pour les maladies de l'ame. Ce divin
lait n'eſt point pour les ames crimineles , mais
7Un lait qui fait croitre c9c. I19
pour les ames pures & innocentes. Il n'eſt point
pour les eſclaves de ſathan, mais pour les en
fans de Dieu. Si vous étes ſi temeraires de le
prendre avant que vous ſoyez parfaitement gue
ris & purifiez, ſçachez qu'il ne vous ſervira qu'à
vous mettre en pire êtat devant Dieu & acroî
tre vôtre jugement. De même que le lait que
les enfans ſuccent des mameles de leurs meres
ne ſert à ceux qui ont le corps plein de mau
vaiſes humeurs qu'à les rendre plus malades & à
avancer leur mort , parce qu'il ſe tourne en
corruption.
Ah ! pour nous Chrêtiens frequentons l'Eu
chariſtie comme les enfans de Dieu, afin qu'el
le acroiſſe nôtre foy qui aſſujetit les ſens & la
raiſon & qui fait cependant la plus grande
perfection de l'eſprit , qu'elle releve nôtre eſ
perance , qui ſoûtient uôtre foibleſſe, & ani
me nôtre courage & qu'elle enflame de plus
en plus nôtre charité, qui nous fait embraſ
ſer la vertu & unir à nôtre prochain. Nous
avons beſoin de vivre dans l'union pour rece
voir les graces de Jeſus-Chriſt, il faut travail
ler au ſalut des ames, & l'Evangile nous re
comande de doner l'aumône aux pauvres. O
:% dit ſaint Baſile que ces comunians ſont heu
reux qui vivent dans un veritable eſprit de cha
[Link]ſ. in
|! rité. eAngelorum vivendi ritum emulantur ; conſt.
· .
# nulla eſt inter Angelos controverſia, nulla con IIlOIl, C,
|! tumelia, nulla durities. Ils imitent la façon de 29•
# vivre des Anges parmi leſquels il n'y a ni de
jr ſunion , ni tiedeur , ni dureté envers les uns
& les autres. O Jeſus divin nourriſſier de nos
I2C Sermon II I.
ames, il faloit que vôtre table fut remplie de
#zººh lait pour faire croître les petits. Et ipſ bibeue
**** lac iuum. Nous renonçons à toutes les viand
des du ſiecle , qui vous étoufent dans nos
cœurs. Donez - nous l'Euchariſtie comme un
lait intericur qui nous faira croître dans la ver
tu. O quel divin ſacrement il nous nourrit de
Dieu & nous remplit de grace afin qu'aprés
avoir augmenté ſur la terre nôtre foy , acrû nô
tre eſperance & perfectioné nôtre charité, nous
puiſſions le voir, le poſſeder & l'aimer dans le
ciel, où nous conduiſe.
- I2I
e!
#
###
S E R M O N IV.
Jeſus - Chriſt dans l'Euchariſtie.
Un ſoleil qui éclaire les aveugles.
N- •
Memoriam fecit mirabilium ſuorum , miſericors
& miſerator Dominus : eſcam dedit.
timentibus ſe. Pſ. IIo.
Le Seigneur tout bon & tout miſericordieux a
A • -
conſacré la memoire de ſes merveilles. Il a
doné à ceux qui le craignent une nourriture
miraculeuſe. -
C Eſſez, Philoſophes, ceſſez , arrêtez vôtre
inhumaine folie ? Ne vous arrachez plus
les yeux de la tête pour vaquer avcc plus
d'atention à l'étude de la philoſophie; & n'ale
guez plus pour couvrir vôtre fureur , que l'aveu
glement de vôtre corps faira une partie de la feli
cité de vôtre ame, n'étant plus obligez de voir
une infinité d'objets qui alument vôtre concupiſ
cence & qui troublent vôtre repos. Nous apre
nons dans l'école du ſaint Eſprit, qu'un aveugle
ne peut être heureux ; qu'auſſi-tôt qu'il perd l'uſa
ge de la veüe, il perd le goût & l'uſage de tous
I22 Sermon I V.
les plaiſirs, & que comme il eſt privé de voir la
lumiere du ſoleil, il s'expoſe au danger de ſe per
dre, quand il marche ſans guide dans un chemin
mal aiſé , entrecoupé de rochcrs & de precipices.
Q_elle joye ! diſoit le ſaint homme Tobie , puis
je goûter dans le monde, je gemis dans des tene
bres perpetueles, je ſuis privé de voir la lumiere
du ciel. Il vouloit dire, que toutes les joyes de
ce monde ne pouvoient entrer dans ſon ame ſi elles
ne s'y faiſoient un paſſage par les yeux. Et rien de
plus pitoyable que Samſon, le plus fort des hom
mes, il mourut ſous les ruines d'un edifice , par
ce que les Philiſtins s'en étant rendus les maîtres
luy avoient crevé les yeux. Il eſt à croire qu'il
n'auroit pas fait une fin ſi déplorable fi ſes enemis
ne luy euſſent ôté la veüe ; mais comme il étoit
aveugle, il ne peut prendre les precautions neceſ
ſaires pour éviter la mort. Or ſi l'aveuglement du
corps eſt une peine inſuportable à ceux qui en
ſont frapez , il eſt aiſé de juger que l'aveuglement
de l'eſprit eſt encore un ſuplice plus horrible aux
Chrêtiens, qui negligent de frequenter l'Eucha
riſtie. Ils ſont des aveugles qui marchent ſans
voir le ſoleil de juſtice, & ne voyant pas clair
s'expoſent au danger de ſe perdre dans les voyes
rabouteuſes du ſiecle. Que ſi le ſoleil eſt neceſſai
re à ceux qui ſont dans les tenebres pour mar
cher avec aſſeurance, l'Euchariſtie n'eſt pas moins
utile aux Chrêtiens pour vivre ſaintement dans
l'Egliſe. C'eſt dans ce ſacrement que Jeſus-Chriſt
leur dit. Levez vous hommes fideles , diſpoſez
vous à recevoir la lumiere, dont le Seigneur veut
éclairer vôtre ame, voyez la magnificence qu'il
veut faire paroître ſur elle par l'abondance des
7Jn ſoleil qui éclaire, & c. 123
graces qv'il y vient répandre C'eſt là qu'il
fortifie ` nôtre foy de telle ſorte que nous
puiſſions croire un ſi grand myſtere avec une
fermeté inebranlable. Sainte Vierge , obtenez
moy les feux & les rayons du ſaint Eſ
prit, pour repreſenter cette merveille. Je vous
demande vôtre ſecours avec les paroles de l'Ange,
e Ave Maria. -
S! les Philoſophes apelent le ſoleil l'ame du
monde, l'œil de l'univers, le Roy du ciel,
qui éclaire les étoiles du firmament ; on peut dire
avec plus de verité que l'Euchariſtie eſt l'aſtre de
l'Egliſe, le luminaire de la religion chrêtiene & le
Prince des ſacremens qui § les fideles.
Pſ 18, 5•
Dieu , chante David. Poſuit in ſole tabernacu
lum ſuum. A mis ſa tente dans le ſoleil, pour
marquer que Jeſus-Chriſt a mis ſa divinité dans
l'Euchariſtie comme dans un ſoleil éclatant. C'eſt
dans ce ſacrement qu'il habite une lumiere inac
ceſſible, qu'il ſe couche, qu'il ſe cache, qu'il re
paît en plein midy, & qu'il ſe retire dans le ſecret
de ſa face , qui eſt impenetrable à la foibleſſe de
nos yeux. De là vient que les Ecritures apelent
l'Egliſe la cité du ſoleil, une Reine qui eſt choiſie
comme cét aſtre, une femme qui eſt environée de
ce luminaire , qui a la lune ſous les pieds & ſur ſa
tête une courone de douze étoiles. Mais il y a
cette diference que le ſoleil, qui preſide au jour,
' n'éclaire que ceux qui voyent clair, au lieu que
le ſoleil Euchariſtique illumine ceux qui ſont aſſis
dans les tenebres , & dans les ombres de la mort.
Non jeune Tobie, je n'admire plus le fiel du
poiſſon que vous prites , & dont ayant froté les
I24 Sermon 1 V.
-
yeux de vôtre pere , il recouvra auſſi-tôt la veuë
J'admire bien plus le ſoleil de l'Euchariſtie , qui
frapant les yeux des Chrêtiens, qui ſont aveuglez
par les ordurcs de la terre, les ouvre & les éclaire
|
par ſes admirables lumieres. N'admirez-vous pas
vous même Chrétiens , ce miracle. Si le ſoleil
eſt la ſource des lumieres dont les aſtres emprun
tent leur éclat ; l'Euchariſtie eſt la fontaine des
graces , qui done la vertu & l'eficace à tous les ſa
cremens. Si le baptême done la vie aux Chrêtiens,
c'eſt parce que le ſoleil Euchariſtique la luy comu
nique. La confirmation les fortifie dans la foy ,
parce qu'elle tire ſa vertu de Jeſus-Chrift dans
l'Euchariſtie. Si la penitence triomphe de leurs
pechez, c'eſt parce qu'elle reçoit ſon eficace du
Seigneur qui reſide ſur les autels. L'extreme-on
ction , qui ſuit d'ordinaire la comunion , em
prunte d'elle les forces qu'elle done aux malades
pour vaincre leurs enemis dans le dernier combat.
Le mariage eſt une repreſentation de celuy que
Jeſus - Chriſt a contracté avec l'Egliſe, & qui ſe
renouvcle tous les jours par la comunion des fide
les. Enfin le ſacrement de l'ordre n'a point des ſain
teté que par raport à l'Euchariſtie. C'eſt par elle
que les Prêtres ſont établis & qu'ils reçoivent le
pouvoir de conſacrer le corps & le ſang de Jeſus
Chriſt. Ils ſe ſervent ſelon le comandement de
Dieu des mêmes paroles dont ſe ſervit Jeſus Chrift
lors qu'il inſtitua ce divin myſtcre ; Mais Dieu fi
trouve comme principal authcur. Voilà pourquoy
ſaint Chriſoſtome a bonc raiſon de dire que
| D Chry .
bom. é:
Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie. Eſt fans lusis,
ad pop. · lucis fluvios emitens. Eſt une fontaine de lu
| Anth. miere qui fait couler de ſon ſein des fleuves de lu
4
# miere.
©nEtſolil qui éclaire , & c. 125
pour dire tout , c'eſt dans ce ſa
# crement que Jeſus-Chriſt diſſipe par ſa lumiere
ſlt # la nuit les nuages & les éclypſes qui ofuſquent
## les fideles. 1. La nuit, parce qu'il détruit leur
7.# ignorance. 2, Les nuages , parce qu'il défait leurs
$ ; paſſions. 3. Les éclypſes, parce qu'il remet leurs
5 q † Si bien que les comunians delivrez de
)ſ# 'ignorance, exempts des paſſions , & afranchis
# des pechez par Jeſus - Chriſt dans l'Euchari
( : ſtie , fairont le ſujet & les trois parties de ce
diſcours.
ljº
##
# L A nuit eſt l'abſence du ſoleil qui éclaire nô PARTIE, I.
:# • tre emiſphere , l'ignorance eſt la privation
# des lumieres qui peuvent illuminer uôtre enten
ſt # dement. Quoy que Dieu nous ait comuniqué uu
rayon de ſon intelligence comme le prcmier cara
étere de ſon image , nous ne laiſſous pas de naître
tous dans l'ignorancc ; nous la portons du ſein de
nos meres, comme un reſte du neant d'où nous
avons été tirez, & nous la ſoufrous comme la
† du peché , que nous avons contracté par
a deſobeïſſance de nôtre premier pere. Hypo
crate apeloit l'ignorance un mauvais tréſor. Impe Hyp.l 12.
ritia malus eſt theſaurus. Ce vice eſt ruineux à nos de leg.
ames, il nous ôte la joye & la ſeureté de l'eſprit,
c'eſt la nourrice de la timidité, une ſource d'éfron
terie , une marque de foibeſſe & un principe
de legereté & d'inconſtance. Les Thcologicus en
reconoiſſent de trois eſpeces. Une ignorance
craſſe, une ignorance afectée & une ignorance
penale. Les uns ignorent Dieu , parce que leur
eſprit eſt ſi groſſier & ſi peſant qu'il ne peut s'éle
ver juſques à luy , & leur ame demeure toute en
I26 | Sermon I V. .
ſevelie dans ſes propres tenebres; d'où vient qu'el
le ne conoit que peu ou point du tout les myſte
res de Dieu. Il y en a d'autres qui ne le conoiſ
ſent pas ; ou parce qu'ils ferment volontairement
leurs yeux à ce divin objet, afin de pecher plus li
brement ; ou parce qu'ils reſiſtent à ſes lumieres,
& qu'employant tout le tems à contenter leurs
paſſions ils n'en trouvent pas pour conoître les ve
rités du ciel. Et il y en a quelques autres qui ne
conoiſſent pas Dieu, parce que ſa juſtice punit
leurs pechez; ou en les privant de ſa grace , ou en
permetant que les demons les aveuglent , ou qu'ils
s'aveuglent eux mêmes par leur malice. Ce que
D. Aug. ſaint Auguſtin apele. Pœna quâ unuſquiſque ho
in pſ 5 minum, ſi contempſerit vocationem & diſcipli
nam excacatur ad dominationem. Une peine par
laquelle Dieu aveugle les hommes pour leur dam
nation , quand ils ont mépriſé ſa grace & rcſiſté
à ſa vocation.
Trop heureux les fideles s'ils ont ſoin de ſe
nourrir de l'Euchariſtie. Elle eſt le pain de l'enten
dement, dont parle Salomon , elle diſſipe leur
ignorance & leur done la conoiſſance des myſteres
de Dieu. Pour apaiſer le murmure du peuple
Exod. c. d'Iſraël , Moïſe leur dit de la part de Dieu. Manè
* 1* ſaturabimini panibus , ſcietiſque quod ego ſum
Domimus Deus veſter. Demain matin vous ſerez
raſſaſiez d'un pain celeſte, & vous conoîtrez que
je ſuis le Seigneur vôtre Dieu. Ce n'eſt pas que
les miraclesque Dieu avoit fait en Egypte lors
qu'il changea l'eau en ſang , l'air en tencbres , les
cendres en moucherons , les revelations des Pa
triarches , les predictions des Prophetes & le té
moignage de Moïſe & d'Aaron ne feuſſent capables
'0n ſoleil qui éclaire, & c. 127
de faire conoître au peuple d'Iſraël les myſteres de
Dieu. Mais c'eſt que comme ce pain celeſte re
preſente le corps de Jeſus-Chriſt dans l'Eucha
riſtie, la figure de ce ſacrement comunique une
plus ſublime conoiſſance de la divinité que ne font
les miracles, les prodiges & les revelations de
Dieu , & illumine plus les hommes que les témoi
gnages & les predictions des Patriarches & des
Prophetes. Cette interpretation vint autrefois
juſqu'à ſaint Anaſtaſe Sinaïte, mais il n'en aprit
rien ni par le comerce des honêtes gens de mont
· Sinaï , ni par la rencontre des perſones de condi
tion qui paſſoient par ce païs en voyageant, ni par
les letres des amis. Il ne l'inventa pas aſſeurement
luy-même , elle luy fut inſpirée du ciel ; auſſi il
s'en ſervit ſans s'en apercevoir & ſans y entendre
fineſſe , il luy dona cours parmi les perſones ché
ricnes en cette façon de parler. Eece habes eſ D. Auaſt.
cam , habes etiam per eſcam agnitionem Dei, Sina. l.
quem per eſcam ignorarunt protoplaſti, Si la Io. hcx.
manne a éclairé les Juifs , quclles ſont les lumie
res que les Chrêtiens reçoivent de l'Euchariſtie,
qui.eſt le pain des Anges, & inſtitué pour rendre
la vcüe à leur ame qu'ils ont perduë par le peché
originel, & la conoiſſance de Dieu que nos pre
miers peres avoient voulu iguorer en mangeant du
fruit defendu ?
Qu'arriva t il aprés la reſurection de Jeſus
Chriſt, qui eſt de relation à ce ſujet ? N'eſt il pas
vray que les diſciples qui aloient avec iuy cn
Emaüs ne le conurent point, quoy que dans le
chemin il leur expliquât les Ecritures , & qu'il
leur decouvrît les myſteres divins. Le diſcours
de Jeſus Chriſt étoit plein de feu, il leur ſembloit
128 Sermon I V.
qu'il avoit alumé dans leur cœur refroidi quelquê
étincele de l'amour divin ; mais leur foy étoit flo
tante ſur la reſurection de leur maître, & cette
irreſolutiou obſcurciſſoit leur eſprit. Ils mar
choient avec la lumiere, & ils ne feurent tout à fait
illuminez, dit ſaint Luc, que juſques à ce qu'il
les fit aſſeoir à la table, & que leur donant pour la
prcmiere fois ſon corps immortel & reſſuſcité
Luc. c. ſous les eſpeces du pain. Et cognoverunt eum
24.3 ( • in fractione pains. Il diſſipa l'ignorance de leur
eſprit, & leur dona l'inteiligence de ſes myſte
res. Je ne m'en étone pas, dit Nicetas ſur ce ſu
Nicet. in jet. Divinus panis velut cœleſtis carbo divi
Luc c: I4. ne gratie radios ſpargebat. Ce divin pain ,
comme un charbon celeſte, répandoit par tout
les rayons de la grace divine ; ſi bien qu'il ouvrit
les yeux des diſciples, & qu'à la faveur de ſes lu
mieres ils reconurent Jeſus - Chriſt. Et c'cſt icy
cù l'on peut comparer l'Euchariſtie au miel qai
illumina Jonathas. Ce Prince paſſant par un
lieu plein de miel étendit ſa baguete pour en prcn
dre, & auſſi-tôt ſes yeux fcurent ouverts, il vit le
camp des Philiſtins. Ainſi les Chrêtiens qui
reçoivent ce ſacrement ſont illuminez. Com
me Jeſus-Chriſt habite par une preſence réele &
veritable dans leur eſtomach, & par une preſence
de ſon eſprit dans leur cœur, ils conoiſſent à l'ai
de de ſes lumieres l'unité de Dicu , la Trinité des
perſones , l'incarnation de Jeſus Chriſt, la redem
ption des hommes, les myſteres d'un homme
Dieu. Qui peut mieux conoître Jeſus - Chriſt
que ceux qui le reçoivent ſous les aparences du
paiu & #du vin ? Ce qui fait dire à ſaint Am
· broiſe. Veniſti ad altare , ſacramenta conſe
-. qniit tis
2)n ſoleil qui éclaire, & ci i25
quutus es cœleſtia ; Les Chrêtiens qui vienent D.5 °Amb,
de
aux autels de Jeſus-Chriſt reçoivent la grace de # ac, c, 3º
Jeſus-Chriſt, ils ſont penetrez de ſes lumieres,
& ils aquierent la conoiſſance des myſteres du
· ciel. C'eſt † cela quils s'écrient hautement.
O Jeſus ! diſſipez
1
les tenebres que la corruption
du ſiecle a repandu dans nôtre interieur , &
faites que nôtre ame éclairée de vôtre lumiere ce
leſte ſorte de ſes langeurs & de ſes aſſoupiſſemens
Voilà de quelle ſorte Jeſus - Chriſt , qui eſt le
ſoleil de juſtice , ſe cache dans l'Euchariſtie.
Encore bien que ſes rayons ſoient éclypſez ,
& qu'il ſemble que ſes lumieres ſoient étein
tes , il ne laiſſe pas , d'illuminer les fideles,
C'eſt une lampe , ajoûte ſaint Jerôme, qui
étant alumée n'eſt pas miſe ſous le muis, mais
ſur le chandelier de l'Egliſe ; d'où , comme
uu ſoleil éclatant , elle diſſipe les tenebres qui
aveuglent les Chrêtiens , afin qu'ils conduiſent
leurs pieds dans le chemin de la paix & de la
lumiere. Et ſaint Auguſtin conclud , que ce
ſacrement détruit nos iguorances , ſelon ces paro
les. Caro te cacaverat , caro te ſanat. La D.
i Àüg.
-
chair que nous avons reçûe d'Adam nous a traa. ..
aveuglez ; la chair de Jeſus - Chriſt que nous in Joad.
recevons dans l'Euchariſtié nous guerit. C'eſt a
, dire qu'elle nous comunique des lumieres ſi écla
tantes pour diſſiper nos tenebres, que ſi nous ne
ſommes obſtinez à nôtre malheur , nous aque
rons la conoiſſance des myſteres de Dieu & la
ſcience de Jeſus-Chriſt.
En effet , l'ofice de maître apartient à jeſus
Chriſt par la proprieté de ſa divine perſone: Il
eſt dans le ſein de ſon pere la ſageſſe #, &
I3o Sermon I V. ' . .
dans le ſein de ſa mere la ſageſſe incarnée , il
acomplit ce divin ofice dans la comunion. C'eſt
là qu'il devient le maître de nos cœurs , que nous
avons ce bon-heur comun avec les Anges d'étre
inſtruits de Dieu par luy - même , & qu'apli
quant ſon cœur à nôtre cœur , il nous parle ſans
l'cntrcmiſe des creatures. Rejoüiſſez vous, Chrê
ticns , dans le Seigneur, & ſoyez ravis de joye
en luy , parce qu'il vous a doné dans l'Eucha
riſtie le docteur de juſtice. Hcureux ceux qu'il
inſtruit , & auſquels il enſeigne ſa loy ! Conſi
derez-le aprés la comunion comme un celeſte &
· divin maitre, & vous mctant à ſes pieds pour
entendre ſa ſainte parole. Dites - luy , ô Jeſus !
que tous les docteurs ſe taiſent devant vous, &
" ºs º que les crcatures demeurent dans le ſilence. Lo
* " quere Domine, quia audit ſervus tuus. O Sei
gneur ! faites-vous entendre & parlez-vous ſeul
à nôtre cceur , parce que nous vous écoutons.
Vos paroles ſont eſprit & vie, elles ſout pleines
d'onction & de grace, & ſurpaſſent infiniment
la ſcience preſomptueuſe de tous les ſages du
monde. Voilà le fujet des extaſes de ſaint Paul
& le motif qui le fait écrier ſi hautement. Dieu
à parlé à nos peres par ſes Prophetes : mainte
nant il nous parle par ſon Fils , & ſon Fils nous
parle dans l'Euchariſtie par luy même. Ses pa
roles ne flatent point les pecheurs, elles ne les
entretienent point dans leurs déreglemens &
dans leur molcſſe , elles penetrent juſqu'au fond
de leur ame , elles leur inſpirent le deſir d'une
ſinccre converſion , elles leur cauſent la douleur
ſalutaire d'un repentir veritable , elles les bleſ
ſent pour les guerir. Veritablement comme nò
'un ſoleil qui éclaire, & c. 13i
.# tre ame eſt ignorante , elle ſeroit expoſée à beau
coup d'illuſions qui la détourneroient des voyes
du ciel ſi elle n'étoit éclairée de Jeſus-Chriſt. Il
eſt dans l'Euchariſtie le principe adorable de la
| vie qui nous ſoûtient & de l'entendement qui
nous enſeigne. Si l'Egliſe eſt un ciel , Jeſus
Chriſt dans cét adorable ſacrement en eſt le ſo- :
leil qui l'éclaire. C'eſt de luy qu'elle tire les -
lumieres qui l'illuminent, les conoiſſances qui
l'inſtruiſent , les veritez qui la rendent infaillible.
#udei de crucifixo tenebrati ſunt , nos mandu-D. Aº#
cando crucifixum illuminamur. Les Juifs, dit " º 33"
ſaint Auguſtin , ont êté envelopez dans de pro
fondes tenebres lors qu'ils ont crucifié jeſus
Chriſt. Et les Chrêtiens ſont illuminez lors
qu'ils mangent la chair & qu'ils boivent le
ſang de Jeſus-Chriſt , qui a été crucifié pour
les racheter. -
Que les Peripatcticiens ſe vantent qu'en ſe
promenant ils ont étudié la Philoſophie ſous
Ariſtote , qui étoit le genie de la nature & le
profeſſeur du licée. C'eſt avec bcaucoup plus
de raiſon que lcs Chrêtiens peuvent ſe flater
qu'en comuniant ils étudient Jeſus - Chriſt , qui
eſt le maître de la religion chrétiene. N'enten
dez-vous pas qu'il apele les enfans , qui ſont
pour l'ordinaire ignorans. Sinite parvulos ve- Math. c.
nire ad me. Aprochez - vous jeuneſſe ignoran-19. 14.
te, aprochez - vous de l'Euchatiſtie & vous apren
drez que le ſaint Eſprit fait que le pain comun
|
propoſé ſur la table devient le propre corps que
Jeſus - Chriſt a pris dans ſon incarnation ? Ne
| ſoyez pas baſſement atentifs au pain & au calice
qui ſont expoſez à nos yeux, mais ºf vôtre
4
I32 Sermon I V. -
eſprit, concevez par la foy que l'agneau de Dieu ,
qui éface les pechez du monde, eſt preſent ſur
cette table ſacrée, & qu'il cſt immolé par les
Prêtres ſans éfuſion de ſang. Ce qui fait dire
D chry à ſaint Chryſoſtome. Nullus communicet , miſ#
hon 83. ex diſcipulis ſit. Que perſone ne participe à
in Math l'Euchariſtie qui ne ſoit des diſciples de Jeſus
Chriſt. Que pcrſonc ne reçoive cette nourriture
ſacrée avec un eſprit impur comme Judas , de peur
qu'il ne tombe dans la même ignorance que luy .
Si on a peine de ſoufrir l'ignorance dans les infi
deles comment Jeſus Chriſt la pourroit-il ſou
frir dans ceux qui communient ? Elle n'eſt ni ex
cuſable ni pardonable dans les Chrêtiens qui s'é-
loignent de ce divin ſacrement. Les écoliers qui
fuyent le maître ne ſont jamais ni fort ſpirituels ni
ſçavans , & les fideles qui ne s'aprochent pas de
Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie n'entendent pas
finement , ni ne jugent pas des myſteres de la re
ligion avec une intelligence ſubtile & penetrante
à qui rien n'échape.
Ah inſtruifiez-vous , Chrétiens , en frequen
tant le ſacrement de l'autel. Car pour vous dire
maintenant tout ce que ma mcmoire peut me
fournir ſur le chapitre de Jeſus-Chriſt qui éclai
re les comunians. Pourquoy penſez - vous que
ſaint Gregoire Thaumaturgue , parlant de l'éta
ble de Bethléem dans laquelle Jeſus Chriſt eſt né,
D Greg l'apele. Thronns Cherubicus. Le thrône des Che
Thau , rubins. Quelle reſſemblance y a t-il de ce lieu
| †º là avec les Cherubins ? N'y a t-il pas plûtôt une
| annunt. grande diference ? Le Cherubin fignifie la ple
nitude de la ſcience & de l'cntcndcment ; & il
n'y a rien de fi mépriſable que cét antre où l'on
\
'0n ſoleil qui éclaire & c. 133
avoit retiré un bœuf & un âne, qui ſont les plus
groſſiers & les plus ſtupides des animaux. C'eſt
pour cela que Dieu voulant reprocher aux Juifs
leur aveuglement ; il leur dit. Le bœuf a conu
ſon poſſeſſeur , & l'âne la crêche de ſon maître ;
mais Iſraël étant encore plus ſot que ces ani
maux ne m'a point conu. Pourquoy donc ape
le-t-on le trône des Chcrubins une habitation
des animaux fi groſſiers & ſi peu capables de diſ
cipline ? Il eſt vray qu'avant la naiſſance de Je
ſus-Chriſt Bethléem étoit une étable de bêtes ,
mais lors que Dieu s'étant fait homme y a paru
comme un pain celeſte ; ce n'eſt plus une demeu
re d'animaux groſſiers , mais un trône de Che
rubins , qui penetrent les myſteres du ciel dans
la plenitude de la ſcience & de l'entendement.
Ce divin pain ne produit que des conoiſſances
ſublimes dans les ames qui le mangent. .. Elles
ſont ſpiritueles & ſçavantes, elles conoiſſent le
myſtere de la Trinité ſubſiſtante dans l'unité de
l'eſſence divine, elles confeſfcnt l'incarnation du
Fils de Dieu, elles ſont tres-perſuadées qu'enco
re que leurs yeux ne voyent dans le ſacrement
de l'Euchariſtie que les eſpeces du pain & du
vin, Jeſus-Chriſt ne laiſſe pas d'y être tout en
tier, & qu'il ſe comunique tres-reélement à el
les ſous ces voiles dont il ſe couvre ; parce, dit
· Tertulien , que. Non tam cœnam cœnaverint Tertu.
quam diſciplinam. Elles ne confiderent pas tant ^Pºl º
l'Euchariſtie comme un banquet facré ;où elles ***
raſſaſient leur faim, que comme une école ſainte
où elles aprenent les myſteres de la foy, & d'où
elles ſortent toutes penetrées des lumieres de
Dieu.
134 Sermon I V.
On devient ſçavant à force de frequenter les ,
écoles. Les diſciples d'Ariſtote aquirent une
grande conoiſſance de la philoſophie , parce
qu'ils frequentoient ſouvent le lycée ; mais vous,
Chrêticits , vous êtes ignorans parce que vous |
mépriſez l'Euchariſtie. Ce ſacrement eſt l'éco
le de la vcrité, un banquet de lumieres , & la
table des aigles où vous pouvez aquerir la verita
ble ſcicncc , ſi vous écoutez Jeſus-Chriſt en ſi
lencc , & recevez ſa doctrine avec une humilité
profonde & une afection pleine d'ardeur ; &
vous aimez mieux aler à l'école du monde , au
banquet des tenebres , à la table des hiboux,
où vous n'aprenez que le menſonge , où vous
pſ23.12. vous fortifiez dans vos ignorances. TBeatus
| | quem tu erudieris Damine. O Seigneur ! bien
heureux ſont ceux que vous inſtruiſez , & à qui
vous aprenez vous - même vôtre loy dans l'Eu
chariſtie, vous leur faites ſentir vôtre miſericor
de, vous les delivrez des miſeres de cette vie,
vous diſſipez leurs ignorances pour les rem
plir de la ſcience du ciel. Où penſez - vous,
Chrêtiens ignorans ? C'eſt Jeſus Chriſt qui a
enſeigné les Peres de l'Egliſe, & & qui leur a fait
conoître diſtinctement la realité de l'Euchariſtie,
Ces grands hommes ont ſçû toutes les circon
ſtances de ce myſtere, & ils ont apris des reve
lations divines tout ce que des perſones de leur
qualité en devoient ſçavoir ; ſi bien qu'ils ont
parlé ſur chaque merveille de ce ſacrement fort
apropos & en docteurs , qu'ils y ont fait les ſça
vans & ſans en obmetre rien. Témoin ſaint Ire
née , qui prouva par l'Euchariſtie la reſureétion
de la chair contre les Saducéens. Aut ſenten
ſ0n ſoleil qui éclaire c9 c. 135
tiam mutent , aut
dit abſtineant ab Euehariſtia. Ou l.D Irœn.
changez, leur il , de ſentiment ſur la reſur- 3. de
3rre. c.3-
rection des morts , que vous niez ſans fonde
ment & contre toute verité , ou abſtenez-vous
de participer à l'Euchariſtie dans laquclle Jeſus
Chriſt en changeant la ſubſtance du pain en la
ſubſtance de ſon corps fait éclater la puiſſance
qui doit reſſuſcitcr le hommes. Et vous Chrê
tiens , vous déconcertez toute la ſcience de Je
ſus-Chriſt, vous rejerez ſes lumieres, & vous
renverſez tous les deſſeins qu'il a de vous inſtrui
re de la verité de l'Euchariſtie & des myſteres de
ſa divinité.
Cecy eſt étonant & preſqu'incroyable , qui
peut ſe perſuader que dans une religion ſi noble
dans ſon origine, ſi ſublime dans ſes eſperances,
ſi venerable dans ſes ceremonies, ſi auguſte dans
ſes myſteres , ſi pure dans ſa fin, ſi ſainte dans
ſes maximes ; dans une religion apuyée ſur tant
de témoignages , ſoûtenüe par tant de graces ,
ſeélée par le ſang de tant de martyrs , confirmée
par tant de miracles , vous ne veüilliez pas apren
dre la morale de Jeſus-Chriſt, les pratiques de la
pieté , l'atachement au ſervice de Dieu à de
ſaintes ceremonies, & à des maximes fondées ſur
l'Evangile & ſur l'anciene diſcipline de l'Egliſe ?
Pourquoy avez - vous le ceeur dur ? Pourquoy
vous rendez - vous ſourds aux inſtructions de
Jeſus - Chriſt ? Vous écoutez plûtôt le demon
# que Dieu , & vous vous portez plus aiſement à
ſuivre la doctrine de § que ſon Evangile.
Le demon vous promet des conoiſſances fauſſes
& pleines d'impieté, & vous les recevez avec
une étrange paſſion ; Jeſus-Chriſt vous en pro
I36 Sermon I V.
met des veritables & d'eterneles , & vous n'avez
pour elles que de froideur & du mépris. Où
étes-vous, vous qui écoutez Jeſus-Chriſt & qui
aprenez de luy avec autant de ſoin & de zele que
Virg l. I • vous écoutez le demon & le monde ? Apparent
ÀEncid. rari nantes in gurgite vaſto. Auditeurs fideles
, du Sauveur ! veritables ſerviteurs de Jeſus-Chriſt
vous êtes bien rares ſur la terre. Je ne réve pas ,
Chrêtiens, vous êtes clairs voyans pour traiter
les afaires du ſiecle ; & vous êtes des aveugles
pour ne pas voir les myſteres du ciel. Vous êtes
ſcrupleux en des choſes de neant , & impies en
des choſes de conſequence ; vous avez des ſenti
mens intereſſez, & comme vous n'avez ni honte,
ni Dieu , ni lumiere, ni cenoiſſance, vous ne fai
tes point dificulté de noircir l'innocence & d'a-
puyer la calomnie. Faut-il que vous mépriſiez .
Jeſus-Chriſt, qui eſt le maître de la verité eter
nele ? Faut-il que vous n'aprochiez pas le ſoleil
Euchariſtique , qui chaſſeroit de vôtre eſprit
l'ignorance qui vous fait adorer les idoles. Ve
nez , venez grand Archevêque de Cantorbery.
Venez grand Anſelme, venez la gloire de l'Egli
ſe d'Angleterre venez aprendre aux Chrêtiens
que Jeſus - Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un pain
vivant qui nourrit leur ame, & une veritable lu
D. Anſ. mieré qui éclaire leur entendement. Panis vi
de coll. vus , & lux vera mentem illuminans. Qui de
| Cœl, 12. vous n'écoute pas ce prelat ? Ses paroles ſont
--
pleines d'une douceur celeſte , ſes oracles ſout
plus doux que le miel ne l'eſt à la bouche , ſa
voix eſt auſſi ardeute, que le feu , & vous devez
vous rejoüir de ſes diſcours comme des hommes
qui ont trouvé des riches dépoüilles. Rece
-
tJn ſoleil qui éclaire, & c. 137
vez donc, Chrêtiens, les lumieres du ſoleil Eu
chariſtique, qui éclaire tout homme qui s'apro
che dignement des autels. Alez comunier au
corps & au ſang de Jeſus-Chriſt, il ne détruit pas
ſeulement vôtre ignorance, il défait encore vos
paſſions. Voyons la ſeconde partie.
Es nüages ſont les vapeurs les plus groſſieres II.
ART 1E,
qui s'élevent de l'eau vers le ciel , elles le
couvrent de tenebres , elles cachent le ſoleil &
l'empêchent de lancer ſes rayons ſur la terre ; &
les exhalaiſons s'étant renfermées dans leur ſein
elles engendrent les foudres, les gréles & les
tempêtes, Voilà l'image des paſſions humaines.
Elles ſont des mouvemens ou des afections qui
s'élevent de l'apetit ſenſitifvers la partie ſuperieu
de l'ame, & qui ont acoûtumé de l'ofuſquer par
l'épaiſſeur de leurs tenebres. Quel malheur !
& quel deſordre ! les plus petites choſes de
ce monde ſont capables de faire naître des paſ
ſions violentes dans le cœur des hommes ; &
lors qu'elles ſe ſont rendües les maîtreſſes impe
rieuſes de leur ame, elles troublent leur raiſon,
obſcurciſſent les plus pures lumieres de leur eſ
prit, & font que leur entendement devient aveu
gle. C'eſt par ces funeſtes nuages que les hom
mes étant tout ocupez par une forte aprehen
ſion des objets que les paſſions leur repreſen
tent comme bons & agreables, n'ont point d'a-
tention pour s'apercevoir de ce qu'il y a de mau- .
vais & de vicieux ; Si bien qu'ils ne peuvent plus
faite aucun juſte diſcernement , mais ils ſuivent
aveuglement ces paſſions comme leurs maîtreſſes
: & leurs guides. Combien fut efroyable l'aveu
138 Sermon V I.
glement de Salomon , quoy qu'il fût le plus
ſage des hommes & le plus grand Roy qui fût
jamais monté ſur le trône de la Judée ? En
même temps qu'il ſe laiſſa aler aux paſſions de
ſon cœur. Elles exercerent une ſi cruele tyranie
ſur ſon eſprit, que ne pouvant plus s'ocuper que
de la penſée du mal qui les avoit excitées, il
mit tout le reſte dans l'oubli. Il avoit fait des
choſes admirables dans le comencement de ſa
vie ; mais les paſſions qui le dominerent étant
devenues , pour ainſi dire ſa propre nature ,
clles luy firent comettre tant de crimes qu'il
termina tant de belles actions par une fin hon
3, Reg, c. teuſe. Salomon cum eſſet ſenex, depravatum
l l« 4 eſt cor ejus per mulieres , ut ſequereiur Dees
alienos. Salomon , dit l'Ecriture , étant deve
nu vieil, laiſſa corrompre ſon cœur à l'amour
des femmes, il s'alia avec des étrangeres contre
la loy de Dieu, & la complaiſance qu'il eut pour
clles le porta à bâtir des temples aux idoles.
Tant il eſt vray , dit ſaint Gregoire, que l'a-
fection des choſes de la terre agite les ames les
plus ſages, les altere ſenſiblement dans ſes mou
- vemens , les aveugle par ſes tenebres & les
D. Greg empêche de voir le ciel. uant à mens cirea
ººº º terrena
det.
in Evail- plus ſatagit , tantà minus cœleſtia vi
Voulez-vous , Chrêtiens, n'être pas aveuglez
par la fumée des paſſions , rccevez les lumieres
du ſoleil Euchariſtique, Comme il augmente
la charité , il chaſſe les tenebres qui ofuſquent
· les ames. La perfection de la charit é, ſelon
ſaint Auguſtin, eſt la diminution de la paſſion,
& l'on peut ajoûter qu'elle ſe diſſipe devant Je
Vn ſoleil qui éclaire, & c. 139
ſus-Chriſt dans l'Euchariſtie. Sicut nebula diſ Sap c.
, ſolvetur, que fuga a eſt à radiis ſolis. Comme * 3º
une nuée qui eſt chaſſée par les rayons du ſo
leil. Voilà qui eſt juſte , le Sage parle de bon
, ſens , & je veux bien éclaircir cccy a fond par
: cette comparaiſon. Il n'y a rien de ſi terrible
que ce que produit la guerre que le ciel fait .
à la tcrre durant un , grand oragc. Les elc
mens , qui ſont armez les uns contre les au
tres ; ſemblent étre le preſage ou les avant
coureurs de la fin du monde. L'on voit en
même temps , par un prodige inoüi , le feu ſe
méler avec l'eau, les éclairs qui le portent ,
percent l'air chargé de nuages & de pluye. Les
tonerres, qui ſont continuels font un bruit &
un fracas épouvantable. Et la gréle, qui eſt
un meteore froid & peſant , dont l'air ſe dé
charge comme- d'un fardeau importun, briſe
les moiſſons , coupe les arbres, & rcduit tou
te la campaigne dans la deſolation ſemblable à
celle qu'on voit lors qu'une grande armée a
fait le dégât ſur le s terres des enemis. Mais
le ſoleil apaiſe cette tempête dés qu'il montre
ſa face. Le ciel reprend ſa beauté, les elemens
leur aſſiete, les meteores de l'air ſe diſſipent,
& toute la nature joüit d'une profonde paix par
les lumieres de cét aſtre. C'eſt une rare pein
ture de ce que le ſoleil Euchariſtique fait dans
les Chrétiens que les paſſions tourmentent jour &
nuit. L'ambition eſſaye de les atirer par ſes
charmes , l'avatice leur livre des aſſauts ,
l'orgucil leur inſpire la vanité, la curioſité leur
fait ſeparer la ſcience de la charité , la concu
piſcence les rend eſclavcs des ſens & s'éforce de
I4o Sermon I V.
les perdre par un bas atachement aux honeurs,
aux richeſſes & aux plaiſirs ; de ſorte que leur
cœur eſt auſſi agité que la mer enflée des vents &
D Greg Pleine d'orages, & que ſelon l'excellente remar
l. 33 mor. que de ſaint Gregoire. Ludus eſt demonum,
in Job. eum vagas & inſtabiles animas rotant in vi
C. 2. tinm. C'eſt le jeu des demons de faire paſſer de
paſſion en paſſion les ames irreſolües & chan
geantes. L'Euchariſtie apaiſe les paſſions. Elle
diſſipe ces brouillards de l'enfer, elle fait voit
aux Chrêtiens que le monde eſt une idole qu'ils
doivent fouler aux pieds , que l'ambition eſt
une grande erreur & un grand tourment ; &
que tout ce qui ſemble doner de la joye n'eſt
qu'une illuſion & qu'un menſonge. Comme
eſt-ce, dit ſaint Auguſtin , que les Chrétiens
pourront dégager leur cœur des paſſions qui
ſont des peſtes dangereuſes, dont le demon tâ
D. Aug, che de les empoiſoner ? Non vis regi à dia
in pſ 33. bolo. Voulez - vous, dit ce Pere, que vôtre
ame ne ſoit pas eſclave des paſsions que le de
mon vous inſpire ? Migra in lucem. Paſſez,
répond - il à la lumiere du ſoleil Euchatiſtique.
De même que le ſoleil fait mourir les vers
qui rampent ſur la terre ; Jeſus-Chriſt qui eſt
reélement dans l'Euchariſtie étoufe les paſſions
qui veulent maîtriſer le cœur des Chêtiens.
Car ſoit que la paſſion uſurpe par ſa violence
l'empire ſur nôtre ame, l'Euchariſtie coupe la
racine de cét atentat , ſoit qu'elle prcſente à
nôtre eſprit la douceur de la volupté pour le
ſufoquer : ce divin ſoleil lui reſiſte avec fer
meté, & nous done le courage de repouſſer
ſes ataques & de mépriſer ſes plaiſirs.
©n ſoleil qui éclaire & c. 141
Combien voit - on des Chrêtiens qui n'ont
pas plûtôt ſenti les lumieres de l'Euchariſtie
qu'ils êtoufent toutes les paſſions qui les em•
portoient à la recherche des biens de la terre
& à la pourſuite des plaiſirs de la chair ?
Avant la comunion ils ſe tourmentoient jour
& nuit pour venir à bout de leurs deſſeins.
Les ambitieux cherchoient l'honcur, ils vouloient
devenir grands & rendre leurs enfans encore plus
grands. Les avares aimoient les biens , ils tra
vailloient ſans ceſſe pour amaſſer de †
Les voluptueux cherchoient le plaiſir , ils ai
moient ce qui les deshonoroient. Et les cu
rieux paſſant à un degré plus ſpirituel & plus
élevé, ſe figuroient de trouver une entiere ſa
tisfaction dans la conoiſſance des choſes humai
nes, qui diſtingue ſi fort les ſçavans & les
ſages des ignorans & des inſenſez ; Mais lors
qu'ils ont participé à l'Euchariſtie , la lumiere
qui les éclaire en cét êtat les empêche d'être
ébloüis par le faux êclat des honeurs, & leur
fait reconoître que l'oſtentation faſtueuſe des
richcſſes n'a rien qui les ſatisfaſſe veritablement,
qu'une vie mole devient ennuyeuſe, & que les
conoiſſances les plus curieuſes de la ſcience ne
ſout que vanité & qu'afliction. Il ſemble que
ſaint Cyrile avoit éprouvé ce merveilleux efet
de l'Euchariſtie, lors qu'il diſoit. Poſtquam
comedimus panem in conſpeltu ZDei , meliora [Link].
tum ſentire, tum loqui didiſcimus C'eſt aprés Alex.l 3
de ador.
la comunion que les Chrêticns aprenent à con
cevoir des ſentimens de la vertu Chrêtiene, à
proferer des paroles propres à inſpirer la pieté ;
& que comme ſi nous étions dans les premiers
142 Sermon ' V I.
ſiecles de l'Egliſe, où l'on faiſoit des penitences
extraordinaires pour êdifier les payens & pour
confirmer les neophites dans la foy, les comu
nians font des œuvres meveilleuſes pour mor
tifier leurs paſſions & toutes les ocaſions qui
peuvent les faire naître. -
Quand eſt-ce que ſaint Guillaume ſe reveilla
de cét aſſoupiſſement mortel où l'avoit plongé
l'enſorcelement des niaiſeries du ſiecle , comme
parle l'Ecriture ? Quand eſt-ce qu'il ſe défit des
paſſions qui avoient aveugié ſon ame ? Ce fut
lors qu'étant mort au peché, au monde, à ſoy
même, & que ne vivant plus que pour Dieu ſeul
il merita de participer à l'Euchariſtie. Ce fut
alors qu'étant êclairé des plus vives lumieres de
ce divin ſoleil il retira tout-à-fait ſes yeux de la
vanité du monde pour ne regarder que Dieu
ſeul , qu'il quita toutes les richeſſes de la terre
pour ne poſſeder que la grace de Jeſus-Chriſt,
& qu'il ſe degoûta des plaiſirs d'une vie cor
rompuë pour n'aimer que les delices du cicls
Les débauches de ce ſaint étoient étranges, l'im
pudicité, l'impieté, l'injuſtice, la cruauté & tous
les autres vices étoient ſes divertiſſ[Link] ſe con
vertit à la veuë de ſaint Bernard, qui tenant en
main Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie luy dir ces
beaux mots. Tu n'as pas voulu obeïr aux hom
mes, voicy ton Dieu qui te jugera bien-tôt. A
ces paroles le Duc tomba par terre tout changé.
D'obſcur qu'il étoit comme une pierre, il devint
plus brillant qu'un diamant, c'eſt-à-dire, il de
vint humble d'orgueilleux qu'il étoit , il devint
chaſte au lieu qu'il étoit incontinent ; il devint
doux & patient , au lieu qu'il étoit facheux & co.
|
'0n ſoleil qui éclaire, & c. 143
: lere. Comme il avoit ſcandaliſé toute la terre par
ſes crimes, il la voulut bient edifier par ſa peni
"-
tence Il la comença dans le lieu de ſes dé
bauches, il l'ala continuer à Rome pour ſatis
#!
faire le Pape qu'il avoit ofenſé. Sur tout aprés
avoir reçeu le corps de Jeſus-Chriſt, il luy diſoit
avec ſaint Auguſtin. O bone ?eſu ! lumen ater- #
num & indeficiens reſplende mihi, illumina & §"
(#
ſanctifica vas tuum. O doux Jeſus ! ô lumiere
immortele de ſageſſe & de juſtice ! ô pain de
vie ! qui me nourriſſez tous les jours de la ſub
ſtance de vôtre corps & de l'eſlence de vôtre di
vinite , ſans y ſoufrir aucune alteration ni au
cune diminution. Illuminez-moy embraſez moy
purifiez mon cœur de toute malice des paſ
ſions charneles, rempliſſez-le de vôtre grace &
conſervez-en la plenitude juſqu'à ce que vous
me combliez de vôtre gloire.
Eh ! comment Jeſus - Chriſt dans l'Euchariſtie
ne defercit les paſſions des pecheurs, puiſqu'il
vouloit détruire celles de Judas , ſi ce traitre ne
ſe fût opoſé à un efet ſi merveilleux ? Il eſt
marqué dans l'Evangile, qu'auſſi-tôt que Judas
eut reçû l'Euchariſtie il ſortit du cenacle. Cum Joan c,
accepiſſet ille bucellam, exivit continuò. Cet- * 3°"
te fortie eſt myſterieuſe. Il auroit êté à ſou
haiter que Judas fût ſorti du cenacle pour re
cevoir plus à loiſir les lumieres du ſoleil de ju
ſtice , ou pour plurer amerement ſes pechcz ,
ou pour retirer la parole qu'il avoit donée aux
Juifs de leur livrer Jeſus - Chriſt, ou pour vo
mir le malin eſprit qui s'étoit emparé de ſou
cœur, ou pour bien edifier ceux qu'il avoit
ſcandaliſez. Non , dit ſaint Cyrile , Judas ne
144 - Sermon I V. -
ſortit pas du cenacle pour déplorer l'ingratitii=
de, par laquelle il ne ſe ſouvenoit pas que Jeſus
Chriſt l'ayant fait ſon diſciple luy avoit comis
ſa perſone, confié ſes ſecrets & doné la condui
te de ſon Egliſe ; ni pour deteſter l'avarice qui
l'avoit obligé de convertir à ſon uſage ce qu'on
donoit à jeſus - Chriſt, d'empecher les profu
ſions de la Magdelaiue, ſous pretexte d'aſſiſter
les pauvres, & de ſe reſoudre de vendre ſon
maître : ni pour ſe repentir de la trahiſon qui luy
avoit fait traiter de la mort de Jeſus-Chriſt ; ni
enfin pour avoir horreur de l'impieté , par la
quelle roulant en ſon eſprit un ſi deteſtable deſ
ſein, il avoit eu l'inſolence de manger le corps
& de boire le ſang du Fils de Dieu , & de me
ler au plus ſaint des ſacremens le plus horrible
D. Cyr des ſacrileges. Mais. ?udas magna exivit cele
l. 9. in ritate, timens ne panis ſcintillam in anima ejus
Joan C• accenderit & illuminaverit. Judas ſortit avec
I 9. une extreme viteſſe du cenacle, parce qu'il ſen
toit dans ſon cœur combien ce ſacrement eſt efi
cace pour dompter la violence des paſsions, Il
aprehenda que ce divin ſoleil n'éclairât ſon ame,
& que luy faiſant conoître ſa malice, il ne fut
obligé à deteſtet ſa perfidie & à l'expier par la
penitence, - -
Combien glorieux ſont les comunians qui
triomphent de leurs paſsions plus dominantes
par la frequentation de l'Euchariſtie ? Ils ſont
comparables aux aigles, ſuivant cette parole de
Luc. c.
Jeſus-Chriſt même. Obicumque fuerit corpus,
17. 37
illuc congregabuntur & aquile Où le corps ſe
trouvera les aigles s'aſſembleront. Je ſçay bien
qu'on dit que ces aigles ſignifient les demons
qui
Z'n ſoleil qui éclaire, & c. 145
qui s'aſſemblent pour combatre les ames qui
aiment les plaiſirs des ſens & les delices du
corps, conformement à ce que Jeſus - Chriſt
compara ces eſprits malins aux oyſeaux du
· ciel qui vinrent manger la ſemence qui étoit
tombée le long du chemin. Mais ſaint Chry
ſoſtome s'opoſe à ce ſentiment , & dit fort à
propos, que par ces aigles Jeſus - Chriſt veut
repreſenter ces ames ſublimes & élevées qui
n'ont rien de comun avec la terre, qui ne
pauchent point cn bas , & qui ne rampent
point dans l'amour des creatures ; mais qui
volent ſans ceſſe vers les choſes hautes, & dont
l'eſprit contemple fixement le ſoleil de juſtice
avec une veuë penetrante & des yeux per
çans. Voilà pourquoy il ſoûtient que cette
table eſt la table des aigles, non pas des hy
boux. Hec menſa aquilarum eſt ; non gracu hom, D. Chrys
I4,
lorum C'eſt - à - dire que la table de l'Eucha in Cp. I,
, riſtie n'eſt pas pour les Chrêtiens, qui ſont ad Co?:
dans un tcl aveuglement & dans une telle yvreſ
ſe d'eſprit, qu'ils courent aprés la ſenſualitê pour
jouïr d'un petit plaiſir pendant une vie toute
pleine de corruption ; ainſi leur ame n'ayant
non plus des yeux que les hyboux , tombe
|:
dans une mort eternele. Mais elle eſt pour
les fideles qui reſiſtent à leurs paſsions pour
recevoir les lumieres du ciel , & qui ne ſe laiſ- .
ſant poiut emporter à leur violence ont encore
les yeux de leur ame plus pcrçans que ceux
des aigles, & contemplent fixement les myſte
res de Dieu & de Jeſus-Chriſt. Quel avantaº
ge pour les Chrêtiens qui s'aprochent de l'Eu,
chariſtie. Ce divin ſoleil defait les #gº qu!
146 Sermon I V.
troublent leur cœur. C'eſt par ſes lumieres
qu'ils quitent les paſſions qui les aveuglent ,
ces dereglemens volontaires auſquels ils s'aban
donent pour être heureux , & qui les ren
dent miſerables. C'eſt un ordre de la juſtice
divine que les hommes trouvent leur ſuplice
dans leur propre dereglement Et ſaint Ber
D. Bern. nard ajoûtc. Non poteſt virtus cum vitiis pa
ſer. [Link]. riter creſcere. Ergo ut illa vigeat , iſta creſ
iu Cant.
cere non ſinantur. Il n'eſt pas poſſible que
la vertu puiſſe croître dans les Chrêtiens avec
le vice tout enſemble. S'ils veulent donc
que la vertu triomphe de leur cœur qu'ils
acourent au ſacrement de l'autel. Ce divin ſo
leil répand ſur les comunians une influcnce
qui leur fait reſiſter aux paſſions, & vaincre
leur violence. -
Mais, ô malheur ! qui peut ignorer que toutes
les marques du chriſtianiſme ſont preſqu'au
jourd'huy éteintes dans les mœurs des Chrê
tiens par les deſirs dereglez où ils ſe laiſſent
Pſ 1o5. aler durant lc cours de leur vie ? Concupie
runt concupiſcentias in deſerto. Je ne puis ,
Chrêtiens, ſans rougir raporter la licence des
paſſions éfrenées qui aveuglent vôtre eſprit.
Ccs nuages de l'cnfer vous couvrent de tene
bres ſi épaiſſes que vous ne pouvez voir les
myſteres de Dieu : ſi bien que par faute de
cette veué vous renverſez ce qu'il y a de plus
ſaint dans la religion. Au lieu de la morti
fication des ſcns , vous aimcz des voluptez
épicurienes ; au licu de la pauvrcté Evangeli
que , vcus vous laiſſez aler à l'eſprit d'avarice ;
au lieu de l'hunilité Chrêticne , vous ſuivez
,, $ ; d 4 D7, 4 * :; - -- .
, 0n ſoleil qui éclaire, & c. f47
les mouvemens faſtueux de l'orgueil & de l'am«
bition ; au lieu des fruits de penitence , vous
n'avez que des ſimples & vaines paroles ; au lieu
d'un ſaint uſage des ſacremens vous faites des
ſacrileges : au lieu de la raiſon divine, vous ſui
vez la raiſon humaine ; & au lieu de l'amour
de Dieu , vous vous abandonez aux plus grands
relâchemeus & aux plus deplorables cxcez de
l'amour propre. Helas ! que pouvez-vous de
venir parmy tant de paſſions & de deſirs de
, reglez. Vous n'êtes que des hommes & non
Pas des Anges, vous n'étes pas méme des Chrê
tiens , vous n'étes qu'une maſſe de chair & de
libertins qui dites avec les fous.
nous des vins les plus excelens , parfumons
†
nous d'huile de ſenteur , & ne laiſſons point
Paſſer la fleur de la ſaiſon ſans prendre les
plaiſirs que nôtre cœur aime & où la volu
Pté nous porte, Quel aveuglement plus de
plorable , C'eſt parmy les tenebres que les paſ.
fions excitent dans vos ames que vous ne pou
Vez lire ces paroles de ſaint Gregoire. Super D. Grcg.
bºrnm cor ad omne vitium ſternitur. Le cœur l. 33 mor.
des hommes paſſionez s'abandone à toute ſot in Jobs
te de vices que les paſſions orgueilleuſes, ter C° 2 s
reſtres & charnelcs § inſpirent, & ils tom
bent enfin dans le precipice, ſans force ni eſpc
rance de ſe relever. " -
9ui pourroit vous repeſenter les maux que
#ºuſent les paſſions que les honeurs, les richeſ
ſºs & les plaiſirs alument dans vôtre cœur ?
Cº ſont elles qui corrompent les vertus de la
religion chrêtiene , qui ruinent les ſentimens
º Dieu , qui détruiſent le fondement des con#
· K 2
148 Sermon I V.
verſions veritables , qui éteignent la pieté des
fideles, qui aboliſſent l'obligation d'aimer Je
ſus-Chriſt, qui font mépriſer ſes graces, qui
ouvrent la porte à toute ſorte de crimes, aprou
vent le libertinage des enfans, l'infidelité des
femmes, le larcin des domeſtiques. Cette no.
ble vigueur qui porte l'eſprit aux belles actions,
ce feu divin qui éleve l'ame vers le cicl lan
guit & s'éteint ſous le poids des choſes baſſes
& terreſtres où les § la tienent arrétée.
Enfin , ce ſont elles qui excitent toutes les
tempêtes dont vôtre vie eſt agitée , & vous
ne reſſentiriez point de crainte , de doulcur &
de deſeſpoir , s'il n'y avoit point de paſſions.
Croyez - moy, ne vous abandoncz pas à ces
mouvemens impetueux. Quand il ſeroit vray
que vous auries tout a ſouhait, con,bien pen
ſez-vous , dit Tertulien , que peut durer vôtre
Tert l. de
- GGI . mil. ſatisfaction ? Quid tibi cum flore morituro. Sça
G. I5 » chez , que quoy que vous ſoyez les grands
de la terre, vous paſſez en un moment com
me la fleur , ſans qu'il vous reſte aucun ſou
venir de vos plaiſirs ; que vous ne pouvcz du
rant vôtré vie prendre de divertiſſement qui ne
ſoit mélé d'amertume ; de dégoût & de crain
te ; & que la juſtice de Dieu permet que vous
-Y
ne pouvez jouïr ſans confuſion & ſans remords
des voluptez que vous cherchez , & qui vous
font mourir. Ah ! le drap d'or n'eſt pas fait
pour enveloper de la bouë ; le corps de l'hom
me n'eſt pas creé pour loger une ame corrom
puë. A quoy bon tant de ſueurs ? L'honeur,
qui eſt la fin de vos travaux , eſt une fuméc.
Qu'elle foibleſſe d'avoir de l'amour pour l'or
7Un ſoleil qui éclaire, & c. 149
" & pour l'argent ? Faut il aimer fortement ce
* qui peut facilement perir ? Qu'elle raiſon avez
* vous d'être idolatres de vôtre corps ? N'eſt - il
" pas en divers temps le jouet des maladies & Ha
* nourriture des vers ? Recevez, dit ſaint Chry
D. Chry.
* ſoſtome, recevez le ſoleil E ichariſtique. Sacra hom.
- 45 •
,
mentum hoc intra nos ſerpentes mortificat. Ce ad pop.
ſacrement faira mourir dans vôtre cœur les Anth.
:
· paſſions qui lc piquent comme des ſerpens,
* & remettra vos pechcz. C'eſt la troiſiéme
partie.
| L# ſelon les Philoſophes, eſt une , III.
privation du ſoleil par l'interpoſition de*º
la lune cntre le ſoleil & la terre. Il nous em -
péche de voir la lumiere de cét aſtre, il uous
prive de ſes influences, & nous ôte ſes irra
diations & ſes vertus ocultes. Et le peché,
* ſelon les Theologicns , eſt un eclipſe moral.
Il s'interpoſe entre Dieu & les hommes , com
me Dieu le leur réproche par un Prophete.
# Peceata veſtra diviſerunt inter me & vos.º c
º Il les prive des graces de Jeſus-Chriſt, il les 59. 2
# aveugle par ſa malice, il les fait êgarer dans les
# voyes du ſiecle ; ſi bien qu'ils reſiſtent aux lu
# mieres de la grace , & s'opiniâtrent à n'ou
º vrit pas les yeux da l'ame pour voir les deſor
# dres de leur vie criminelle. Job explique la
# malice de leur aveuglement par une expreſ
º ſion ſurprenante. Il dit en un endroit de ſon
& livre ; qu'en même tems que les pecheurs
º voyent paroître l'aurore, ils s'imaginent dans
# la paſſion qui les aveugle , que celle qui vient
M pour rendre le jour aux hommes ne s'eſt levée
i55 . Sermon I V. .
· que pour leur doner la mort & demeurant dans
des ſentimens ſi ridicules, ils font de la nuit le
Job.c. jour, & de ſes plus épaiſſes tenebres leurs plus
# A
7. ra,
agreables lumieres.
arbitrantur .. Si fabir
umbram à apparutrit
mortis. auro
Où ce Prophe
te nous aprend à conoître la folie de quelques
peuples, qui ſont ſi enemis du jour, qu'auſsi
tôt que le ſoleil ſe leve ils prenent les armes
pour le combatre, ils jetent une grande quan
tité de flêches vers le ciel, ils font une eſpece
de nuée qui couvre cét aſtre. Voilà l'aveu
glement des pecheurs bien exprimé. Dés que
la grace de Jeſus-Chriſt, comme une aurore,
ſe preſente à leurs yeux pour arrêter leurs cri
mes, ils prenent cette lumiere pour l'ombre
de la mort , parce qu'elle eſt contraire à leurs
deſirs. Ils ne ſe contentent pas de fermer
leurs yeux , ils font de nuées de leurs pechez
pour l'obſcurcir lors qu'ils ne peuvent l'étein
· dre. Ce qui fait dire à ſaint Chryſoſtonie.
DºCºry Sieur ceeus non poteſt videre ſolem, ita non
# poteſt homo malignus intelligere myſteria pietatis.
" " " Comme les aveugles ne peuvent regarder la
lumiere du ſoleil , les pecheurs ne peuvent en
viſager les myſteres de la pieté.
Mais de quelque avantage qu'on flâte les
Chrétiens qui frequentent l'Euchariſtie, il eſt
certain qu'on ne peut les fiater que ce ſa
creument remete leurs pechez comme le ba
ptême & la penitence. Il eſt la viande de leurs
ames , il faut par conſequent qu'elles ſoient
D.
i. deAug.
dog en vie, ,.afinditqu'elles
trement l'autheurpuiſſent la manger,
des dogmes Au
Eccleſiaſti
l'ccl. c. 5. ques. Si mens in actu peccandi eſt, grava
vn ſoleil qui éclaire, & c. 151
tur magis Euchariſtie perceptione, quam puri
ficetur. Les anes qui reçoivent l'Euchariſtie
en état de peché mortel ſont plûtôt ſoüilées
que purifiées par la participation de ce di
vin ſacrcment | Neantmoins ſaint Thomas en
ſeigne que l'Euchariſtie remet quelquefois le
· peché dont celuy qui comunie n'a point la
conoiſſance ni l'afection , elle alume dans ſon
ceeur les flâmes d'une charité toute divine ,
clle perfectione ſa contrition & remet ſon pe
ché en luy donant aſſez de forces pour l'évi
ter. C'eſt ce qui fait voit la valeur & l'ex
celence du ſang de Jeſus-Chriſt dans l'Eucha
riſtie. Il eſt ſi merveilleux qu'il eſt tout en
ſemble le breuvage de nôtre ame, & la vi
ctime de propitiation pour nos pechez. Le Sei
gneur joignit ces deux merveilles lors qu'il
dit à ſes diſciples. Bibite ex eo omnes, hie Math. C.
26. 28«
eſt ſanguis meus qui pro multis effundetur in
remiſſionem peccatorum. Beuvez-en tous , car
cecy eſt mon ſang , le ſang de la nouvele alian
ce , qui ſera répandu pour pluſieurs pour la
remiſſion des pechez. Il vouloit dire. Beuvez,
mes diſciples, le ſang de mes veines, il ſufit
que vous le beuviez , afin de rafraîchir vos
ames, & de ſatisſaire la juſtice de Dieu pour
recevoit le pardon de vos crimes. De là vient
que ſaint Cyprien dit, dans le ſermon de la
cene du Seigneur. ZNova eſt hujus ſacramenti D. Cyp.
doctrina,-ut biberent ſanguinem in remiſſionem ſer. #r
coen, Do°
peecatorum. La doctrine de ce ſacrement eſt
nouvelle, & jeſus - Chriſt a luy-méme intro
duit la coûtume de boire ſon ſang. L'ancie
ne loy defendoit de manger le ſang , & l'Evan
152 Sermon I V.
gile commande de le boire pour obtenir la re
miſſion des pcchez..
Que dit le ſçavant Origene lors qu'il ex
Deut. c. plique ces paroles du Deuteronome ? Cum me
3** dulla tritici ſanguinem uva biberent. Aprés
avoir mangé la moële du froment , ils beu
rent le ſang des raiſins. Il admire le ſort for
tuné des Catholiques, qui prenent le ſang de
, Jeſus- Chriſt pour leur breuvage. Le peuple
crig. 5o. d'Iſraël faillit à mourir de ſoif par faute d'eau
1e. in dans le deſert. Tu noſti 7bei ſanguinem bibe
lºcuts re. Il n'y a que vous, ô Chtêtiens ! qui ayez
le bon-heur de boire le ſang d'un Dieu hom
me, comme du raiſin qui eſt ſorty de la ve
ritable vigne. Et pour faire mieux conoître
le prix & la vertu de ce ſang : on pcut ajoû
ter avec les Anciens , que de tous les oyſeaux
il n'y a point de ſang qui ſoit naturelement
- plus utile aux hommes que celuy de la co
lombe, à laquelle Jeſus - Chriſt veut bien ſe
· comparer dans les Ecritures. On dit que lors
qu'on bleſſe la colombe ſous l'aile du côté
droit le ſang qui en coule eſt un antidote
pour toute ſorte de maladies, Cela peut étre
une ſuperſtition des Payens. Neantmoins il
· peut repreſenter que le ſang que Jeſus-Chriſt,
ui eſt une colombe innocente & ſans fiel , a
répandu de ſon côté droit eſt un remede ſou
verain pour guerir nos pechez & nous doner
la vie de la grace. Cette repreſentation eſt
Conc, cQnforme à la deciſion du Concile de Trente ,
#º qui a determiné que Jeſus-Chriſt nous comu
15 #de nique dans l'Euchariſtie tout ſon ſang dt à
lauct. Eu. -
§. peccatis preſervemnr. Afin que conimc par un
7Un ſoleil qui éclaire, & c. 153
baume ſalutaire nous ſoyons preſervez de tou
te ſorte de crimes & rétablis dans la liberté
des enfans de Dieu. Quel privilege plus il
luſtre. Tertulien raporte que lors que les Ro
mains vouloient doner la liberté à leurs eſcla
ves ils les faiſoient manger à leur table de la
viande qu'ils mangeoient ; & par là ils étoient
afranchis & delivrez de l'eſclavage. De même
Jeſus Chriſt voyant que les hommes gemiſſent
dans la ſervitude & dans les liens du peché, les
fait aſſeoir à ſa table, & leur fait manger la chair
d'un Dieu , afin de leur doner la libertè , & de
les delivrer d'une ſervitude qui eſt plus dure &
plus cruele , que celle où Pharaon retenoit les
enfans d'Iſraël. -
Qui peut deſeſperer du Seigneur qui éclate
comme un ſoleil dans l'Euchariſtie ? Sa lumiere
ſurpaſſe nôtre éclypſe ſon pouvoir fortifie nô
tre foibleſſe , ſa bonté eface nôtre malice , ſa ſa
geſſe rectifie nôtre imprudence, ſa grace ſurmonte
nôtre ingratitude. Le Prophete Royal parlant
des lions dit ; Ortus eſt ſol, & in cubilibus ſuis Pſ.1o3.23
collocabuntur. Le ſoleil s'eſt levé , & ils ſe ſont
retirez , & ils ſe couchent dans les cavernes.
| Pour nous aprendre , que comme quand le ſo
leil ſe leve les bêtes ſauvages ſe retirent dans
leurs tanieres ; ainſi quand l'Euchariſtie paroît
dans une ame vrayement chrétiene, les pechez
ſecrets ſe retirent dans l'enfer. C'eſt alors qu'elle
n'a ni tâche, ni ride, ni choſe ſemblable ; qu'elle
eſt ſainte & irreprochable ; & qu'elle ne vit plus
| ni dans la negligence du ſalut, ni dans l'inadver
- tance des myſteres divins , ni dans les diſtra
# gtions d'une vie relâchée , ni dans la mauvaiſe
I54 Sermon I V.
habitude , mais dans une parfaite ſainteté par
la crainte de Dieu , & par l'amour de Jeſus
Chriſt. C'eſt la doctrine que ſaint Bernard ex
D. Bern,
fer in
plique par ces paroles. Euchariſtia in mini
CCen. D o. mis peccatis minuit ſenſum , in maximis tollit
omnino conſenſum. L'Euchariſtie diminüe le ſen
timent dans les petits pechez , & dans les cri
mes énormes , elle ôte tout à fait le conſente
ment. Voilà pourquoy ſi nous ne ſentons plus
les mouvemens du peché , rendons graces au
corps du Seigneur , qui par une verru toute
divine opere cét éfet dans nos ames. O que c'eft
un ſpectacle merveilleux ! de voir que lors que
l'Euchariſtie illumine les pecheurs , elle touche
leur cœur & le fait fondre en larmes de penitence.
Seigneur diſent-ils , le cœur tout gros de ſoû
pirs , les yeux baignez de larmes , les genoux
contre terre , & les mains élevées au ciel , nous
nous proſternons aux piez de vôtre majeſté ;
& vous demandons humblement pardon des
fautes que nous avons comiſes contre vos ſain
tes loix. Nous les deteſtons toutes, ſçachant
qu'elles ont êté les inſtrumens de vos ſoufrances,
& la cauſe de vôtre mort. Helas ! grand Dieu ,
quel ſujet nous avez - vous doné de vous trai
ter avec tant d'inhumanité ;& vous étant rede
vables de nos corps & de nos ames , pour
quoy faloit - il que par nos crimes nous exce
daſſions l'ingratitude des tygres & des bêtes
les plus farouches ? Donez , doux Jeſus , do
· nez des ſoûpirs à nos cœurs pour plaindre les
trahiſons dont ils ſe ſe ſont noircis, & de larmes
à nos yeux pour les éfacer. Percez ces cœurs
\
des traits de la plus vive douleur , & faites quc -
'Un ſoleil qui éclaire, & c. 155
nos ames à la veüe de leurs crimes & de leurs infi
delitez conçoivent un regret ſenſible de les avoir .
COlIl1S• -
Les ſerpens ni les crapaux ne s'engendrent
point dans les lieux qui ſont éclairez de la lumié
re du ſoleil ; mais dans les montagnes & dans
les cavernes, où cét aſtre ne porte jamais ſes
rayons : & les pechez ſe trouvent dans les Chrê
tiens , qui ne recevant pas les lumieres de l'Eu
chariſtie , vivent dans les froideurs , dans les inde
votions , dans le déreglement de la vie, dans
le deſordre des paſſions , dans l'atachement au
mont - & dans la plenitude de l'amour propre.
Saint Auguſtin les avertit de ne tomber pas dans
le peché, de peur que le ſoleil Euchariſtique ne
ſe couche pour eux. Noli cadere , Et non tibi P.ê"s
occidat hic ſol. Il a acoûtumé de ſe coucher
pour ceux qui ſe # dans les crimes.
#©
Si tu feteris caſum , ille tibi fecerit occaſum.
Mais le peché n'oſe plus entrer dans une ame
qui reçoit les rayons du ſoleil Euchariſtique,
parce que Jeſus Chriſt y a établi ſa demeure &
qu'il y regne. C'eſt alors qu'il a pitié des Chrê
tiens , qu'il leur done un eſprit de ſageſſe & une
ſcience de ſalut , qui leur fait conoître les
pechez qu'ils ont commis, qu'il met dans leurs
cœurs de ſaintes afections qu'il les leur fait éviter
à l'avenir, & qu'il leur fait luy - même reſſentir
les efets de ſa miſericorde qui les leur pardone.
Si bien qu'il les retire du peché , ou par ſa pre
ſence, ou par ſon autôrité, ou par ſon exem
ple , ou par ſa grace, ou par ſa lumiere. Ce
qui oblige ſaint Gregoire de Nazianze de dire ,
que ce que le ſoleil eſt aux choſes qui tom
I 56 Sermon I V.
bent ſoûs les ſens , Jeſus-Chriſt l'eſt à cclles qui
ſe conoiſſent par l'entendement ; que le ſoleil
éclaire le monde viſible, & que Jeſus - Chriſt
[Link]. éclaire l'univiſible ; & qu'enfin. Ille corporis
Naz. · fecit oculos , hic mentes divinas reddit. Si l'un
orat 2r. frape les yeux du corps,, l'autre rend les ames
divines en les preſervant du peché & leur donant
ſa grace.
Qui peut mépriſer l'Euchariſtie qui eſt le
bouclier du ſoleil, & la ſource de la lumiere qoi
chaſſe les tenebres du cœur des hommes ? O
Chrêtiens , quelques clairvoyans que vous ſo
yez vous étes aveugles, parce que vous fermez
les fenêtres de vôtre ame au ſoleil Euchariſti
que. Comment connoîtrez - vous les miracles de
ce monde ; ſi le ſolcil ne vous les faiſoit con
noître ? Quelle aparence y a-t'il que vous con
noiſſiez les myſteres de l'Egliſe, ſi l'Euchariſtie
ne vous illumine ? Auſſi eſt - ce une choſe hor
rible que l'on n'ait jamais veu plus de crimes.
Pſ. 13.4. Omnes declinaverunt ſimul inutiles facti ſunt.
Helas de quelque côté qu'on ſe tourne on ne
voit preſque que des hommes qui ſe détour
nent des ſentiers de la juſtice & qui ſe plongent
dans le peché. On en trouve dans les ruës, dans
· les maiſons , dans les academies, dans les ſales ,
dans les places publiques. On ne rencontre que
des Chrêtiens gâtez & corrompus ; tant ils pe
chent non ſeulement contre les maximes de la re
ligion, mais contre les principcs de la raiſon.
Y eut-il jamais plus d'impuretez dans les maria
ges , plus de corruprion dans les familes , plus
de debordcmcnt dans la jeuneſſe , plus d'ambi
tion parmi les riches , plus de luxe parmi tou
7Jn ſoleil qui éclaire , & c. 157
te ſorte de perſones , plus d'infidelité dans le
comerce , plus d'cxccz & de débauches parmi le
peuple ? Juſte Dieu ! les paroles mc manquent
Pour rcprcſcnter l'excez de tant de crimes , &
J'ay horreur de rcmplir les orcilcs de mes audi
teurs de tant de deſordrcs. Qui peut ignorer,
Chrétiens , ce que vous ne ſçavcz que trop par
la conoiſſance que vous avez du monde, & que
les prétres conoiſſent encore davantage par lcs
#
fonctions de leur miniſtcre, ce quc les prcdica
tcurs font ſi hautcmcnt retentir dans lcs chai
rcs , pour exciter les pccheurs à la pcnitcnce.
QLe la fornication paſſe parmi les mondains pour
une faute legere ; la trahiſon pour la vertu de la
cour le libertinage pour la force de l'eſprit, le
blaſpheme pour le langage des honétes - gens,
le jeu pour le divertiſſement des riches, le mê
pris dcs maris , l'abandonement des ſoins des
familles , la negligence de l'éducation des en
fans pour le privilege des femmes qui ont quel
que avantage de la nature ou de la fortune, & en
fin les voleries pour un revenu des charges , &
: pour une invention de s'enrichir ? O aveugle
ment ! ô étourdiſſement humain ! Non vide- Pſ ;,. ,.
runt ſolem. Vous ne voulez pas Chrêtiens du
ſiécle, vous ne voulez pas recevoir les lumieres
de l'Euchariſtie , ni profiter des influences de ce
divin ſoleil.
: Alez malheureux ! vous n'étes point à plain
dre de vôtre malheur , & Dieu n'eſt point à
blâmer de vôtre perte. Vous marchez dans le
monde parmi des chemins gliſſans & tene
brcux , Jeſus - Chriſt voit vôtrc peril, il vient à
158 Sermon I V.
vôtre ſecours , il vous preſente le flambeau de
l'Euchariſtie pour vous découvrir le peril &
vous le faire êchaper ; vous vous moquez de
Jeſus - Chriſt & de ſon flambeau , vous fermez
les yeux à ſa lumiere , vous marchez dans le
ſiecle , vos mœurs ſont corrompuës ; & vous
êtes avares , ambitieux , enflez d'orgueil , ata
chez à vos plaiſirs, à l'incontinence, à l'yvrog
nerie , fourbes , perfides , mcdiſans, blaſphe
mateurs & amateurs du monde & de vous mê
nes. O Dieu ! ſoufrirez - vous plus long-tems
ces excez & ces déreglemens ſi prejudiciables
à vôtrc gloire & au ſalut de ceux qui en ſont
Pſ. 8I. 13
ataquez ? Nunquid cognoſcentur in tenebris
mirabilia tua. N'exciterez - vous point bien
tôt vôtre puiſſance pour abatre l'orgueil de ccs
hommes aveugles qui metent leur bouche con
tre le cicl , dout la langue envenimée tcrnit la
reputation des gens de bien , & †
COt i) C { CIlt
des menſonges , des trompeties , des parjures,
des calomnies , des homicides, des uſures , des
larcins , des ſimonies & tous les autres cri
mes que la nature a en horreur ? On déchi
re vôtre loy, on viole vôtre tcſtament, on com
bat l'Evangile , on oprime la verité , on cor
romp la religion , on ſcandaliſe l'Egliſe, on fa
voriſe le libertinage , on ouvre la porte aux plus
grands crimes , on donne des armes aux here
tiques pour combatre l'Euchariſtie dans leurs
preches , où ils nient la preſence reéle de vôtte
Chryſ l. divinité , parce que les Chrêtiens la propha
de laud. nent par leurs vices deteſtables. Qui currunt
c.6. B.V. ad paleas , panem manducent , cœnam lucis,
· Dn ſoleil qui éclaire , & c. 159
Arrêtez ces deſordres par les lumieres de l'Eu
chariſtie. Je ſouhaite de tout môn cœur avec
Chryſipe que vous convertiſſiez les pecheurs, que
vous les éclairiez & que vous rompiez le voyle
que le peché a mis ſur les yeux, & qui les empé
che de voir le tort inſigne qu'ils font à la religion,
à la vraye pieté, aux bones œuvres, au bien de
leurs amcs à la veritable paix , à la pureté de leurs
cot) | c1ences.
Participons , Chrêtiens au ſacremcnt de l'au- D. Ant,.
tel , comme nous exhorte ſaint Ambroiſe. Ac-ſer. §
eedite ad eum , quia lux eſt, Jeſus Chriſt nous pl. 118.
eclairera , & par les ſplendeurs de ſa grace & de
ſa charité & par les ſplendeurs que ſa chair
lumineuſe répandra dans nos ames. C'eſt par
ſes lumieres qu'il diſſipera l'ignorance qui pro
phane ſa religion , qui détruit dans les eſprits
ſa morale , qui tâche d'aneantir l'uſage des ſa
cremens de ſon Egliſe , qui en décrie les miſte
res & les ceremonies, & qui ſe moque de la pic
té & de la vcrtu de ceux qui fout profeſſion de
le ſervir. C'eſt par ſes lumieres qu'il détruira les
paſſions vicieuſes d'orgueil d'avarice , d'ambi
tion, & de volupté cºrnelle qui nous domi
nent, qui ſe forment en habitude par nôtre propre
volonté, & devienent pour ainſi dire nôtre propre
nature. C'eſt par ſes lumieres qu'il preſervera
nos cœurs du peché , comme il eſt la pureté
même , il ne pourroit demeurer dans des conſ
ciences corrompües. O Seigneur ! comme nous
nous ſommes aveuglez par le paſſé nous nous -
ſommes égarez dans une vie animale & diſſipée ,
& nous y repoſant de nôtre pleine volonté ,
Io6 Sermon I V.
nous avons multiplié nos tenebres & travailé à
conſommer la perte de nos yeux ſpirituels. Mais
Pſ 42.3. Emitte lucem tuam. Nous reconoiſſons nôtre
aveuglement , & nous venons à vous pour vous
demander vos divines lumieres. Bien que nos
pechez nous en rendent indignes , nous nous
confions que vous 'aurez plûtôt êgard à vôtre
bonté qu'à nôtre indignité. Répandez donc ô ſo
leil Euchariſtique, vos rayons pour diſſiper les
tenebres qui nous aveuglent, afin qu'aprés nous
avoir illuminez ſur la terre, vous nous êclairiez
encore dans le ciel , où nous conduiſe.
l
I6i#
#
SERMON V.
Jeſus-Chrît dans l'Euchariſtie.
©n feu qui êchaufe les froids,
-T
Memoriam fecit mirabilium ſuorum miſericors
& miſerator Dominus eſcam dedit.
timentibus ſe. Pſ. IIo.
· Le Seigneur tout bon & tout miſèricordieux à
conſacré la memoire de ſes merveilles ; il a
doné à ceux qui le craignent une nourriturè
miraculeuſe.
S 'Ille batre,
faut, Chrétiens, échaufer le fer pour
& pour l'acomoder à nos uſages ;
il faut auſſi échaufer par l'Euchariſtie les
echeurs convertis pour les ſanctifier & pour
§ faire avancer dans la pratique des vertus
Chrétienes. Jeſus - Chrît qui eſt réclement
dans ce ſaerement , cauſe un prodige ſi mer
veilleux. Comme il eſt un feu ſacré ; qui
brûle continüelement , & que rien ne peut
éteindre ; il conſume la froideur des Chrétiens
ui le reçoivent ; ſi bien qu'ils devienent des
§ ardens , & ſentent dans leur ame les
| 162 Sermon V.
étinceles de cette fournaiſe. Ce n'eſt pas qu'il
faille , contre la parole de Jeſus - Chrît , je
tcr le Saint aux chiens & les diamans aux
pourceaux , & pouſſer par une facilité indiſ
crete toute ſorte de perſones à s'aprocher ſans
aucune preparation des ſaints autcls que l'Egli
ſe apele terribles. Celuy qui auroit ce deſ
ſein ſeroit un monſtre d'ignorance , d'erreur
& d'impieté. Il ne pourroit acorder le peché
avec l'Euchariſtie , ſans vouloir alier le temple
de Dieu avec les idoles , l'arche avec Dagon,
la lumiere avec les tenebres, Jeſus - Chrît avcc
· Belial, Pour moy je ſçay ces paroles de ſaint
[Link]. Chryſoſtome. e Accedat nemo reſolutus , om
hom. 63 mes accenſî, omnes ferventes & excitati. 11e
†º les lâches & les pareſſeux n'aprochent point
de l Euchariſtie ; mais que tous ceux qui en
aprochent ſoicnt cmbtaſez d'ardeur & dc ze
" le. Si les Juifs étoient debout , avoient les
ſouliers aux pieds & leurs bâtons dans leurs
mains, & paſſoient promptement lors qu'ils man
gcoicnt l'Agneau Paſchal ; combien devons
nous avoir de feu & d'activité en ce ſacre
ment ? Voilà l état dans lequel je veux bien
que l'on comunie , lors que le cœur eſt verita
blement à Dieu par une ſolide contrition,
quoy qu'il ſoit dans quelque froideur , à cau
ſe des ſcchereſſes qui luy arrivcnt, & qui l'em
péchent d'avoir tous les ſentimens de devotion
qu'il deſireroit. Il arrive ſouvent que Dicu,
pour tenir les pecheurs convertis dans l'humi
lité, & les preſerver du venin de la preſomption,
prend plaiſir à leur cacher ſes graces , par leſ
quclles il les ſanctifie. De là vient que les
ZJn feu qui échaufe les froids. 163
Chrétiens qui s'aprochent ſouvent froids de l'Eu
chariſtie , ſe trouvent aprés le comunion échau
fez de ce feu celeſte. Y a-t'il quelqu'un qui puiſ
ſe demeurer prés d'un grand feu ſans n'en étre
pas échaufé ? O que je ſouhaite que ce ſacre
ment produiſe dans vos cœurs ce divin efet ! Eſ
prit ſaint , inſpirez-moy des paroles de feu par
le ſecours de la Vierge. Ave Maria
Ieu , Chrétiens, eſt un feu , ſuivant l'Ecri
ture , il échaufe les Seraphins qui enviro
nent ſon trône ; & comme il eſt un feu conſu
mant , il embraſe ces Eſprits de tant d'ardeur,
qu'ils ſont de buchers alumez & des miniſtres
qui ſans ſe reduire en cendres , ſe renouvelent
dans les flâmes par l'amour. Jeſus - Chrît a
aporté ſur la terre ce feu divin ; & ſi dans le
Levitique Dieu comanda que le feu brûlat conti
nuelement ſur l'autel pour conſumer la chair des
animaux qu'on ſacrifioit, le Seigneur a mis dans
l'Egliſe le ſacrement de l'Euchariſtie comme un
feu qui brûle avec tant de force les Chrétiens
qui s'aprochent de la ſainte table, qu'il les rend
des vives flâmes , des clairs flambeaux & des
braſiers enflâmez d'amour. On compare ce feu
Euchariſtique au buiſſon ardent dans lequel
Dieu aparut à Moïſe & luy comanda d'aler dé
livrer le peuple Hebreu de la tyranie d'Egypte,
à la colomne de feu par laquelle Dieu condui
ſit durant la nuit les Iſraélites dans le deſert ;
à la fournaiſe cmbraſée qui couvrit de flâme
& de fumée la montagne de Sinaï , lors que
Dieu dona la loy aux Juifs, au chariot de feu
ſiir lequel le Prophete Elie monta † cicl ; &
5 2
164 . Sermon V,
à la chaudiere boüillante que Jeremie vit po
ſée ſur des charbons ardens, comme dit ſaint
Paulin. Le Sauveur méme qui inſtitua l'Eu
chariſtie, ne peut ſoufrir les ardeurs que ce feu
divin répandoit dans ſon cœur , il quita ſes
vétemens dans le dernier ſouper, afin que les
flâmcs d'amour qui le confumoient interieu
rement , peuſſent ſortir avec plus de vehe
mence pour cmbraſer les communians La Ma
delaine méme n'ignoroit par que Jeſus-Chrît
ne fut tout brûlant des flâmes de ce feu ſa
cré ; n'ayant pas trouvé le corps du Seigneur
dans le ſepulchre, elle ſe tint dehors en pleu
rant. Ne penſez pas qu'elle crût que la mort
qui l'avoit ſeparé de ſon ame par la violence
des tourmens , l'eût reduit en poudre ? Elle
ſçavoit parfaitement que Jeſus - Chrît étant
le maître de la vie & de la mort défendroit
ſon corps pour étre victorieux de la mort. El
le ne craignoit pas , dit Origene , pour le
corps de Jeſus - Chrît ; mais elle aprehendoit
pour elle - méme. Elle ne pleuroit pas l'ou
trage du Sauveur , mais ſa propre miſere.
hom, 7. e2Mstuebat , ne amor magiſtri ſui in ſuo pec
Orig. tore frigeſceret , ſi corpus ejus non inveniret ,
in Luc.
quo viſo recaleſceret. Elle craignoit que ſe
trouvant éloignée du corps de Jeſus - Chrît,
l'amour divin ne ſe refroidit dans ſon cœur,
C'eſt pour cela qu'elle cherchoit avec ſoin ce
ſacré corps , qui comme un feu divin devoit
r'alumer les étinceles de ſon amour renflâmer
ſon cœur preſqu'éteint par ſon abſence , &
r'embraſer ſon ame d'un zele ardent pour ſa
gloire & pour ſon ſervice, Peut - on voir un
Vn feu qui échaufe les froids. 165
prodige plus admirable ? Comme le feu mate
riel échaufe les froids, l'Euchariſtie conſume la
froideur que les Chrétiens ont pour Dieu,
pour le prochain & pour eux mémes. I. Pour
Dicu , elle les unit à Jeſus - Chrît. 2. Pour le
prochain, elle les reconcilie avec leurs ennemis.
3. Pour eux mémes , elle les excite aux bones
oeuvres. Si bien que les comunians unis à Jc
ſus - Chrît, reconciliez avec leurs enemis , exci
tez aux bones œuvres par Jeſus-Chrît dans l'Eu
chariſte , fairont le ſujet & les trois parties de
ce diſcours.
L A froideur que les Chrétiens ont pour Dieu, I.
PARTIE.
eſt une langueur ſpirituele qui ralentit leur
ame, une inquietude interieure qui trouble leur
cœur , un refroidiſſement ſenſible qui les dé
goûte des choſes ſaintes. Dans ces ſortes de
· ſechereſſes ils craignent les aproches de Dieu,
comme fit ſaint Pierre ; & comme ils ne ſe ſen
tent pas aſſez forts pour écouter la voix de Dieu,
ils ſouhaitent, de même que le peuple d'Iſraël,
que Dieu ne leur parle point ; de ſortc que cette
froideur les étone , les éloigne de Dieu , & les
retarde dans leurs pratiques ordinaires de devo
tion. Dieu permet que ſes fideles ſerviteurs,
quoy que parfaitement mortifiez, ſoient quel
que-fois combatus des tentations violentes, &
qu'ils reſſentent de tems en tems ces froideurs
interieures , pour leur doner un contrepoids
d'humilité dans la devotion où ils ſont , & les
faire reſſouvenir qu'ils ſont toûjours hommes
ſujets à la corruption du peché, où il leur ſes
roit facile de tomber ſans le ſecours de la grad
A.
I66 Sermon V. -
ce qui les retient. Cela leur fait peine ; &
par l'interêt qu'ils prenent à leur infortune,
on peut dire que quclques crueles quc ſoient
les ſoufrances des amans, ou des favoris diſgra
ciez , elles ne ſont pas comparables aux lan
gueurs que reſſentent les Chrétiens dans cét état
de froideur. Ils tombent d'une condition plus
eminente, & ne ſentant pas leur cœur embraſé
d'un amour ſenſible pour Dieu , ils perdent un
bien plus ſouhaitable. Jeſus-Chrît luy méme
fut ſenſiblement touché de ſe voir abandoné par
Wath. c. ſon Pere lors qu'étant ſur la croix,il s'éc ia. Deus
27. 46. meus, Z)eus meus, ut quid dereliquiſti me. Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoy m'avez-vous aban
doné ſans douccur , ſans conſolation , ſans fa
veur, Saint Bernard ſe plaint amoureu ement
d'étre dans les ſechercſſes & dans les tentations.
D Bern. Exaruit cor meum. Mon cœur, dit - il, s'eſt ſe
ſer 54 in ché ; il s'eſt épaiſſi comme du lait ; il eſt devenu
Cant. comme une terre ſans eau , & ſa dureté eſt ſi
grande , que je ne puis verſer de larmes, ni je
ter de ſoûpirs, que la pſalmodie me rebute, que
la lecture ſpirituele ne m'agrée point , que je ne
goûte point de conſolation interieure dans l'orai
ſon , que dans la mcditation de la loy je ne ſens
plus exciter & alumer dans moy ſon amour O
froideur domageable ! vbi illa inebriatio ſpiri
rus ? Obi mentis ſerenitau & pax & gaudium in
Spiritu ſanito ? Où eſt maintenant cette yvreſſe
ſpirituelle qui ſanctifioit mon ame ? Où eſt cette
tranquillité de conſcience , cette paix & cette
joye au ſaint Eſprit qui charmoient mon cœur,&
qui m'uniſſoient à Dieu par l'amour. -
* Cherchez,
-
. *. ' , : ;
Chrétiens refroidis, Jeſus-Chrit à
".
Vn feu qui échauſe les froids. 167
1 l'autel comme un feu tres-ardent pour conſumcr
vos langueurs, aſſûrez que vous devez étre de
cette verité Apoſtolique ; Si Dieu eſt pour vous ,
qui ſera contre vous, il n'y a point de froideur
dans ceux qui ſont incorporez en Jeſus - Chrît ,
& qui ne marchent point ſelon la chair, mais ſe- .
lon l'eſprit. L'experience nous aprend qu'une
bone comunion eſt plus puiſſante pour guerir ces
langueurs ſpiritucles qui afoibliſſent leur ame,
& pour r'aſſurer leur cœur contre ces inquietu
des interieures qui les troublent, qu'une année
toute entiere de mortification interieure ſeparée
du comerce de ce ſacrement. Quelle froideur
pourroit reſiſter aux ardeurs du feu que Dieu a
alumé dans Sion , comme dit Jeremie ? Snccen Jerem.
dit ignem in Sion. Ces langueurs, ces inquietu thr. c.4-
des peuvent - clles ſoufrir un moment la violence II •
de la fournaiſe Euchariſtique ? Et l'ame qui
brûle de ces flâmes ſacrées, peut-elle conſerver
les ſechereſſes qui la troublent & les ſterilitez
qui la dégoûtent ? Veritablement le feu de l'Eu
chariſtie eſt ſi ardent dans les ames qui comu
nient dignement , qu'il en conſume toute la froi
dcur , & que devorant l'amour propre , qui en
cſt le principe, il les unit à Dieu. Le feu mate
riel , qui eſt le plus noble dc tous les elemens,
change cn ſa ſubſtance tous les ſujets qu'il brû
le, parce qu'il détruit toutes les qualitez con
traires, & qu'il leur comunique ſa vertu & ſa
forme ; ainſi le feu Euchariſtique change tous les
cœurs qu'il échaufe, parce que Jeſus-Chrît con
ſume tous les refroidiſſemens plus ſenſibles qu'ils
ont pour Dieu ; & que commiquant ſon eſprit
& ſa vie à ceux qui reçoivent la grace de la re
168 Sermon V.
conciliation, il demeure en eux, & eux en luy,
Joan.e.
C'eſt ce que veulent dire ces paroles du Sauveur
6. 56e dans ſaint Jean Qui manducat meam carnem,
& bibit meum ſanguinem in me manet, & ego in
illo Ma chair eſt un veritable manger, & mon
ſangun veritable breuvage ; qui mange ma chair
& boit mon ſang , il demeure en moy, & moy
en luy. Au lieu que par le moyen de la cha
leur naturelle la nourriture que l'on prend de
vient la méme choſe que celuy qui la prend ;
ici par lc moyen de la grace, celuy qui mange
le pain des Anges, devient la méme choſe que
ce pain celeſte dont il ſe nourrit. Car, dit ſaint
E5, Chry. Cyrile de Jeruſalem. Concorporei, ut ita di
# cam , & eonſanguinei Chriſts facti eſtis. Une
IY. 4 des principales raiſons pour laquelle Jeſus-Chrît
a inſtitué le ſacrement de l'Euchariſtie, ç'a été
pour nous unir à luy , & pour faire que nous
ne fûſſions qu'une méme choſe avec luy. De
· méme que par les paroles de la conſecration ce
qui étoit auparavant de pain, ſe change en la
propre ſubſtance de Jeſus - Chrît ; ainſi en vertu
de la ſainte comunion , celuy qui étoit homme
avant que de la recevoir eſt transformé ſpiritue
lement en Jeſus-Chrît méme.
O Seigneur ! j'admire le pouvoir de vôtre
amour , & j'adore le feu Euchariſtique qui vous
unit les fideles avec une liaiſon ſi étroite J'ay
lû que l'amour des hommes a eſſayé de repre
ſenter une image de cette union. J'ay apris que
les ſerviteurs du Prince Job deſiroient de man
ger de la chair de leur maître pour luy doner une
job. c,3- marque de leur amitié extréme. Qais det de car
4 I.
psm jus , ut ſaturimur ? Ce deſir eſt naturel à
|
vn feu qui échaufe les froids. 169
ceux qui aiment ardemmeut, ils deſirent de faire
paſſer dans leur cœur & d'y faire vivre lcs per
ſonnes qui ſont l'objet de leur amour. L'hiſtoire
d'Egypre raconte qu'Arthemiſe étant afligêe de
la mort de ſon mari Mauſole, fit reduire ſon
corps en cendres, & que les mélant dans ſa boiſ
ſon, elle les fit paſſer dans ſon eſtomach pour
les atacher à ſon cœur, & faire triompher ſon
amour de la puiſſance de la mort. Mais ces éfets
de l'amour humain ont été également indiſcrets
& preſomptueux , ce § prodige étoit re- .
ſervé à Jeſus - Chrît. Il ne ſe contente pas de
toucher quelque partie exterieure des hommes,
comme lors qu'il gueriſſoit les malades par l'apli
cation de ſes mains , il n'aplique pas ſeulement
l'hoſtie conſacrée ſur la bouche, ſur le front, ſur
la téte, comme l'eau du baptéme ou l'huile de
la confirmation ; mais il entre dans nos bou
ches , & coulant dans nos eſtomachs , il en
tre juſqu'au fond de nos ames , & ſe méle
avec nous ; non par une union de foy ou de pen
ſée , mais par un mélange réel & éfectif, qui
nous unit dans l'unité d'un méme corps. Sur
quoy le Cardinal Hugues de ſainct Victor de
mande ; Comment Jeſus - Chrît demeure - t'il
Hug.
dans les juſtes?Et il ré[Link] dominus in hoſ Catd iu°
pitio, ſacerdos in templo , ſponſus in thalamo. c.6* Ioan
Comme le maître dans la maiſon, le prétre dans
le temple, l'époux dans le lit nuptial. Mais com
ment le juſte demeure-t'il dans Jeſus - Chrît ? Il
ajoûte. Tanquam membrum in captie Comme
le membre dans le chef. Voilà une réponſe de
grand poids & pleine de bon ſens ; car le pro
pre du ſacrement de l'Euchariſtie eſt de tranſ
- -
)
17o Sermºn V . 4
former l'homme en Dieu , & de le rendre ſem
blable à luy.
Lors que le Prophete Natan voulut faire co-.
noitre l'amour qu'un homme portoit à une brebi
qu'il aimoit uniquement , il dit , qu'elle man
geoit de ſon pain & qu'elle beuvoit de ſon vin,
L. :. Rcg.
9 l 2.3. Comedens de pane illius , & de calice ejus bibens- .
Combien grand eſt l'amour que Jeſus-Chrît nous
témoigne dans l'Euchariſtie , ſe donant à nous
ſoûs les eſpeces du pain & du vin & nous uniſ
ſant à luy par ſon corps & par ſon ſang ? Eh !
pouvoit-il rien faire qui nous fit mieux voir l'ex
cez de ſon amour pour nous ? C'eſt le propre de
l'amour de vouloir toûjours joüir de la preſence
de ce qu'on aime, & de n'en pouvoir ſoufrir l'ab
ſence. C'eſt pour cela q ie comme Jeſus-Chris
aimoit tendrement les hommes , & qu'il devoit
retourner à ſon Pere, il trouve le moyen de quit
ter le monde , de telle ſorte qu'il ne le quitte
pas tout à fait ; & de s'en aller de telle ſorte, qu'il
ne laiſſe pas de demeurer. Il étoit deſcendu ſur |
la terre ſans quitter le ciel, il remonte au cicl ſans
quitter la terre ; il étoit parti du ſein de ſon Pe
re, & ne laiſſoit pas d'y demeurer toûjours, il de
meure auſſi toûjours avec ſes enfans quoy qu'il
ſoit parti d'auprés d'eux. Ce qui fait dire à ſaint
[Link].
hom 64. Chryſoſtome. Chriſtus nihil omiſît , quod aman
· in Joan. tem vehementem deceret. Jeſus - Chrit n'a rien
ômis pour agir d'une manicre digne d'un amant
qui aimoit ardement les hommes. Son amour a
été ſi induſtrieux qu'il trouvé l'invention que le
ciel & la terre, les Anges & les hommes le poſſe
dent méme tems. Le ciel par la joüiſſancc , la
terre par l'Euchariſtie , les Anges par ſa preſen
70n feu qui échaufe les froids. 171
ce naturele , les hommes par ſa preſence ſacra
mentele. D'où l'on infere que dans ce ſacrement
qui eſt ſingulierement & par excclcnce le ſucre
ment de ſon amour & de ſa charité cnvers les
hommes il leur fait manger ſon corps & boire ſon
ſang pour les changer tout en luy , & pour faire
qu'il ne vivent plus eux mémes, mais que luy ſeul
v1vc cn cux.
O amour inéfable ! ô union ſainte ! ô heureuſe
transformationlôlien de charité qui unit les hom
mes avec Dieu, comme le feu qui penetre ſi for
tement le fer qu'il en fait un troiſiéme corps qui
brûle comme le feu & qui peſe comme le fcr.
C'eſt par l'Euchariſtic que Jeſus-Chrît ſe met en
tre nos mains & qu'il s'unit à nous par ſon corps
& par ſon ſang. C'eſt par l'Euchariſtie qu'il fait
ſes delices d'étre avec les enfans des hommes ; &
c'eſt par ce ſacremcnt qu'il nous fait entendre ccs
douces & ces obligeantes paroles. Celuy qui me
, mange demcure cn moy , & moy cn luy. Oln
dit qu'Adam qui aimoit aſſez Eve pour luy dé
couvrir toutes les penſées de ſon cœur plein d'a-
mour & de tcndrcſſe pour clle, voulant luy decla
rer ſa paſſion par quelque choſe d'inſinûant & de
doux, luy dit. Hoc nunc os, de oſſibus meis, & Gen. c.z-
caro de carne mea. Il faut qu'il y ait entre nous 23•
unc union étroite & inviolable. Vos étcs os de
mcs os , & chair de ma chair, parce que vous avés
été tirée de ma côte. Mais aprés tout les douceurs
qu'Eve receut d'Adam n'égalent pas la violence
de l'amour que Jeſus-Chrît nous témoigne dans
l'Euchariſtie cn nous donant toute ſa ſubſtance
divine & humaine. L'amour méme des mercs n'cſt
jamais venu juſqu'à ce point. Sainte Monique a
27 ; Sermon V.
aimé ſon fils ſaint Auguſtin avec beaucoup d'ar
deur ; Elle a gemi dans le fond de ſon ame, elle a
ſoûpiré de toute l'étenduë de ſon cœur, elle a
pleuré amerement pour obtenir de Dieu par ſes
larmes ſon ſalut & ſa converſion. C'eſt pour ce
la que pour luy doner des preuves d'une afection
ſi vive & ſi tendre, clle l'apeloit. L'enfant de ſon
cœur & de ſes yeux. Mais l'amour de Jeſus
Chrît paſſe plus avant. Il nous done ſon corps &
ſon ſang, non ſeulement pour apaiſer la faim de
nos ames; mais auſſi pour s'unir fi étroitement à
nos cœurs que ſaint Cyrile d'Alexandrie s'ima
gine ne pouvoir mieux expliquer cette union que
par la comparaiſon familiere & ſi ſouvent rapor
tée de deux cires, qui étant fonduës ſur le feu ſe
mélent tellement enſemble, qu'il ne s'en fait
qu'une : ainſi le corps & le ſang de Jeſus - Chrît
s'uniſſent ſi étroitement à nos cœurs qu'il demeu
» re en nous, & que nous demeurons en luy. Com
D Cyr municatione corporis & ſanguinis Chriſti ipſº eſ?
Alex.l.1o.
i n 'oan. in nobis , & nos in ipſo.
c. : 3• Ah ! que faiſoit ſaint Philippe de Neri l'un
des plus ſaints prétres du dernier ſiccle. Comme
il étoit bleſſé de la charité de Dicu, il languiſ
ſoit ſans ccſſe d'amour ; & ſon cœur brûloit de .
tant d'ardeur que ne pouvant étrc contcnu dans
ſa region naturele, Dieu agrandit miraculeuſe
ment ſon ſcin. Il rompit dcux côtes , & les éle
va de force , afin que ſon cœur fut plus au lar
ge & qu'il peut ſuporter plus librement les divi
nes flâmcs de ce feu ſacré. Pendant le ſacrifice de
la Meſſe, il étoit toûjours uni à Jeſus - Chrît &
, partie
transformé en luy. Il en diſoit la plus grande
avec beaucoup de gemiſſemens & de
#-
#
Vn feu qui êchaufe les froids. 173
# larmes : & pendant l'autre, il étoit ravi en exta
ſe par l'excez de ſon amour, ou élevé en l'air
tout éclatant de lumiere. Aprés la comunron il
s'adreſſoit à Jeſus-Chrît & luy parloit en ces
termes dans ſon cœur. Dites-moy de grace, ô
unique Seigneur de mon ame, pourquoy m'ai
Inez vous à ce point, moy qui ſuis une creatu
re ſi indigne de vôtre amour ? Que voulez-vous
de moy qui ne ſuis que poudre & cendre, vous
qui étes le Roy de gloire ? Helas Seigneur ! je
commence de voir cn la ſplendeur de vôtre ar
dente charité que vous ne voulez de moy qu'u-
ne ſeule choſe qui me montre encore plus clai
rement la pureté de l'amour que vous avez pour
moy. Car vous ne m'aimez qu'afin que je vous
aime : & vous ne vous donez tout entier à moy,
qu'afin que je me done tout entier à vous. Et
ce n'eſt pas encore parce que vous avez beſoin
de moy, que vous deſirez que je me done ainſi
à vous : mais afin que vivant en vous je deviene
en quelque ſorte vous-méme par une amoureuſe
union, & que mon cœur terreſtre alant ſe perdre
dans le voſtre, il ne ſe faſſe plus de deux qu'un
ſeul cœur divin Ce ſaint homme avoit apris de
ſaint Auguſtin que ce n'eſt pas le corps de Jeſus
Chrît qui ſe transforme en la ſubſtance de celu
qui le reçoit : c'eſt celuy qui le reçoit qui #
transformé en Jeſus-Chrît. La nourriture de
ceux qui ſont grands, dit ce Pere , c'eſt Jeſus
Chrit, Cibus ſum grandium, creſce, & manduca-D. Aug,
bis me ; nec tu me mutabis in te, ſed tu mutabe-l. 7 ºoºf
ris in me. Croiſſez, & vous le mangerez : vous
me le changerez pas cependant en vous, comme
174 Sermon V.
la nourriture que vous prenez, mais vous ſerez
changé en luy.
Que dire aprés cela, Chrétiens ? Sinon que ſi
juſqu'icy nous avons eſté aſſez indifferens pour
ne rien aimer , accordons au moins nôtre affec
tion à Jeſus-Chrit qui nous cherit ſi tendre-'
ment. L'ame doit bien paſſer pour inſenſible
laquclle refuſe de rendre le rcciproque à qui fait
pour elle les premieres avances. Pourquoy n'ai
mer pas un ami qui de tout tems nous aime ? Je
ne m'étonne pas ſi les Patriarches de l'ancienne
loy ne ſe ſont pas ſignalez en l'amour de Dieu;
-
ils n'avoient point le ſacrement de l'Euchariſtie.
Abraham s'cſt rendu recomandable par la foy ,
Iſaac par l'obeiſſance, Jacob par l'eſperance, Job
par la patience, David par la douceur : mais au
cun n'a excellé en l'amour. Ce privilege étoit
reſervé pour la loy de grace où les Chrétiens
s'aprochant de l'Euchariſtie devoient brûlcr des
flâmcs de l'amour divin. Cependant, Chrétiens,
vous vous échaufez dans le feu de l'amour im
pur , vous êtes idolatres des creatures, vous ſoû
pircz pour elles, vous rccherchez leur afection,
vous tachez de vous lier à elles avec des chaines
Theop. indiſſolubles. Non pudet vos ad idolorum cali
in ep. I. cem recurrere, â calice hoc qui vos ab idolis libe
ad Cor. ravit. N'avez-vous pas honte, dit ſaint Theophi
C. l O• lacte, de recourir au calice des idoles, c'eſt à di
re, d'aimer les creatures qui ſont des idoles de
bouë & de plâtre, & de renoncer au calice de
Jeſus-Chrit, c'eſt à dire, à l'amour de Jeſus-Chrît
qui vous a délivrez du culte des idoles. Cét
anour regne par tout. On le voit dans toutes les
-;-
Vn feu qui êchaufe les froids. 175
| conditions. Amour prophane parmy les nobles:
ils entretienent publiquement des comerces ſcan
daleux. Amour prophane parmy les gens de ro
be : ils corrompent la juſtice pour ſatisfaire leurs
- paſſions voluptueuſes. Amour prophane parmy
les marchands : ils font des negoces nocturncs &
trafiquent de la purcté du ſexe comme d'une
marchandiſe riche & precieuſe. Amour propha
ne parmy les artiſans, parmy les parens, les amis,
les aliez , les voiſins, les ètrangers, les grands,
les petits, les pauvres & les riches. O que ſaint
Gregoire a bien raiſon de dire. e Amor dulcis eſt D Greg.
tyrannus. L'amour prophane eſt un doux tyran, Na & '
O, a. 27•
il ſe coule ſi ſecretement dans vôtre cœur , qu'il
eſt impoſſible d'en remarquer l'entrée ny les dé
marches ſi vous ne luy en fermez la porte. Com
me un enemi maſqué il s'avance & ſe ſaiſit des
principales parties de vôtre ame avant que
vous puiſſiez le rcconnoitre, & pour lors vous
n'avez plus de moyen de le faire ſortir , il faut
qu'il triomphe & que vôtre raiſon deviene ſon
eſclave.
Choſe étrange, Chrétiens ! ſi un Roy vous
demandoit vôtrc amitié , vous vous fairiez un
grand honeur de la luy doner ; Jeſus-Chrit dans
l'Euchariſtie vous demande l'amour de vôtre
cœur, & vous le luy refuſez & le donez aux crea
tures. Ne ſçavez-vous pas les maux que l'amour
impur a fait de tout tems par toute la terre ?
Comme le feu quelque purcté qu'ii ait, éleve des
fumées puantes & dangereuſes s'il ſe prend à des
matieres corrompuës , il nc faut pas s'étoner ſi
vôtre amour ſe nourriſſant parmy les vices dont
vôtre cœur eſt infecté,ue produit que de ſales de
|
176 Sermon V.
ſirs,ne forme que des mauvais deſſeins & ne vous
cauſe que des troubles, des ſoucis & des mal
heurs.C'eſt un perſecuteur de vôtre corps,il s'en
flame par le vin, il s'embraſe par l'impureté, il
brûle par ſes douceurs, il s'alume par la veuë des
belles perſones, il ſe nourrit des vaines eſperan
ces, il ſe ſeche par le deſeſpoir,il perſiſte conſta
ment dans ſes afections,il eſt acablé par le travail,
agité par les ſoins, foulé par la violence des paſ
ſions. Ah Chrétiens que c'eſt mal imiter les pre
miers fideles qui tout brûlans du feu que Jeſus
Chrît avoit porté du ciel pour embraſer le cœur
des hommes, participoient ſouvent à l'Euchari- .
ſtie; & qui dans l'action de graces faiſoient que
leur ame ſe fondoit & couloit toute dans le ſein
de Jeſus-Chrît par une éfuſion d'amour. Ah! que
c'eſt mal ſuivre la pieté des dignes comunians qui
s'étant retirez de la ſainte table éclatent en ſes
élans. Nous vous aimons, grand Dieu; nous vous
aimons, parce que vous nous avez aimé les pre
miers & que vous avez bien voulu nous prevenir
de vos tendreſſes & de vos afections. Quel amour
pourrions-nous rendre, ô doux Sauveur , pour
celuy que vous avez pour nous, lequel eſt extre
me & incomparable ? Que nôtre cœur recevant la
grace de vôtre viſite ſoit penetré par vos flâmes
ſalutaires, & conſumé par leurs ardeurs. De ſor
te que nous vous aimions , Seigneur, vous qui
étes nôtre force, nôtre apuy , nôtre refuge &
nôtre liberateur. Enfin † mal profiter de la
leçon que ſaint Bernard vous fait en ces termes.
D. Bern. Z)iſce à Chriſto quemadmodum diligau Chriſtume
ſer. # Aprenez de Jeſus-Chrît, comment vous devez
in Cant. aimer Jeſus-Chrît. Il n'y a point de maître qui
puiſſe
*. ZJn feu qui échaufe les froids. 177
| puiſſe vous enſeigner la maniere de l'aimer que
luy qui eſt fi ardent à vous aimer. Donez-vous
- tout à luy , puiſqu'il s'eſt doné tout à vous dans
l'Euchariſtie, & brûlez de ce feu divin. Quelle
froideur pourroit tenir contre ce ſacrement , qui
contient un Dieu d'amour ? Souvenez vous des
paroles de ſaint Auguſtin. O gnis qui ſemper D. Aug:
ardes & nunquam extingueris accende me Ah ! Sol.c.34.
qu'il eſt doux d'être enflâmé d'ardeur pour Jeſus
Chriſt d'aimer l'Euchariſtie , de mourir à ſoy
même, & de poſſeder un Dieu. O feu divin ?
les Chrêtiens deſirent de tout leur cœur que vous
_ exerciez ſur eux toute vôtre activité & cèdèe, vô
tre force. O feu d'amour ! que vos flâmes ſont
douces, & que vos ardeurs ſont aimables. Mal
heur à ceux qui ont le cœur de marbre & de gla
ce, & qui ne ſentent point la douceur de vos
flâmes. Anatheme contre ceux qui proſtituent
leur ame, à l'affection des creatures. Anatheme
contre ceux qui refuſent d'aimer Dieu. Ana
theme encore un coup contre ceux qui avaut de
ſortir de cette Egliſe ne doneront pas leur amour
à Jeſus Chriſt qui le leur demande dans l'Eucha
riſtie , & qui comme un feu divin détruit l'ini.
mitié. Cecy merite un nouveau diſcours dans
la ſeconde partie
| T 'Inimitié eſt un refroidiſſement de cœur, & _ ii. '
| un dereglement de l'eſprit qui diviſe les hom- PARrié:
ines & les arme pour ſe detruire les uns les autres.
Ce deſordre vient de la diverſité de leurs ſenti
mens, de l'opiniâtreté de leur propre jugement ;
de l'atachement à leur volonté, de l'interêt , de \
l'envie , du chagrin ou de la mauvaiſe humeur à
M.
178 Sermon V.
laquelle ils ſe laiſſent quelquefois aler , & d'au
tres ſemblables defauts enemis de l'union & de
la charité. Tout le monde en eſt plein ſuivant
la lcttre que ſaint Cyprien écrivoit à ſon ami
Donat , & où il luy diſoit. Figurez - vous que
vous êtes élevé ſur une haute montagne , d'où
·vous pouvez voir tout l'univers. Jetez les yeux
de tous côtez, regardez ce qui ſe paſſe dans les
états & dans les villes, penetrez dans les ſecrets
des maiſons , voyez la conduite particuliere des
hommes ; de quelque côté que vous jetiez les
D. CyP;
ep. 2. a
yeux. Savit invicem diſcordantium rabies ,
l) Onat. haſta# , & illic gladius. Vous ne verrez que ,
des haines violentes & animées , vous ne décou
vrirez que \† funeſtes & des crueles
vengeances. Comme le fiel s'acroit par l'acoûtu
mance que les hommes ont à former & à ſuivre
les mouvemens de la vengeance, l'acroiſſement
de la bile augmcnte l'inclination qu'ils ont de
ſe metre en colere, & de vouloir ſe venger. De
là vient que Joſeph recomanda à ſes freres de
ne ſe metre pas en colere les uns contre les au
Gen, c. tres. Ne iraſcamini in via L'égalité & la dou
45 • 2 • ccur , leur dit-il , ſont les qualitez que je deſire
trouver en vous , conſervez la paix dans le che
min, & prenez garde qu'entre les foibles que je
pourrois vous reprocher le plus dangereux à mon
ſens , eſt la colere. De combien de crimes n'eſt
elic pas ſuivie ? Et de combien de repentirs n'eſt
elle pas cauſe ? Ainſi fuyez cette paſſion comme
un écuëil qui eſt à craindre ; en vous alumant
perdriez, &
les uns contre les autres vous vous
vous vous détruiriez vous - mêmes. O le bon
conſeil ! s'écrie ſaint Ambroiſe. Benè docet
" !
'Un feu qui échaufe les froids. 175
#oſeph ab iracundia precavendum , quod ea poſ D, Am6:
· ſet ſeparare germanos. C'eſt à bon droit que l. de Joſ,
Joſeph exhorte ſes freres à ne ſe laiſſer point em- º *
porter à l'impetuoſité de la colere. Elle aveu
gle l'eſprit, elle alume le dépit & le chagrin, elle
produit le mépris elle eſt la ſource des diſſen- '
tions qui ſeparent les freres les plus unis & les
mieux intentionez.
Il eſt vray que les Chrêtiens quitent toute ſor
te de haine dans le tribunal de la penitence, &
que s'étant reconciliez , ils évitent toute ſorte de
diviſion ; mais comme aprés avoir reçû la grace
de la penitence , ils reſſentent encore des froi
deurs interieures pour le prochain qui les a chaº
quez ; & des violentes inclinations pour la ven
geance , ils doivent recevoir l'Euchariſtie pour
étoufer ces mouvcmens. Le feu unit les metaux a
& ce ſacrement unit les cœurs. C'eſt le myſtere
de l'union & de la charité; & c'eſt par ſon moyen
. que les fideles ſont rendus participans d'une mê
me nourriture & d'un même eſprit , & qu'ils
ſont faits une même choſe par la charité. Qui
peut mieux repreſenter cette merveille que Salo
mon, qui a êté le plus ſage des hommes ? Ce
Prince fit un feſtin dont les viandes inſpirent .
la charité aux fidelles de Jeruſalem. Ferculum Salo- Cant. #.
mon media charitate conſtravit propter filias ?e- 3 º
ruſalem. Pour marquer que Jeſus - Chriſt, qui
eſt le vray Salomon, dans lequel ſont renfermez
tous les treſors de la ſageſſe , & de la ſcience de
Dieu devoit inſtituer l'Euchariſtie comme un
banquet ſacré, afin d'inſpirer la charité aux co
munians qui ſont predeſtinez pour être les ci
toyens de la ſainte Jeruſalem, vº#
ce qu'il y
4 -
18o Sermon V.
a à conſiderer dans ce ſacrement. Il eſt l'cntre
meteur de l'amour fraternel & l'enemi de la ven
gcance. Quel Chrêtien penſeroit à ſe venger
de ſes cnemis ayant logé dans ſon cœur Jeſus
Chriſt qui a pardoné à ſes bourreaux , qui ne
reſpire que l'amour, & qui eſt la charité même ?
Saint Damaſcene apele pour cét efet les Chrê
tiens, qui ont reçû l'Euchariſtie, des hommes ar
D. Dam, dens comme le feu. Participatione divini ignis
† ignimur Soit qu'il veuille nous aprendre que
' *. comme la pierre ſe transforme par le feu & pert
ſa dureté dans la fournaiſe ; les Chrêtiens ſe
transformcnt par l'Euchariſtie, & perdent dans
la comunion la dureté qu'ils avoient pour leurs
encmis. Soit qu'il pretende nous montrer que
comme les hommes ne peuvent porter le feu dans
leur ſein ſans ſe b ûler ; les Chêtiens ne peu
vent recevoir l'Euchariſtie ſans brûler de flâmes
de ce feu celeſte, Soit enfin, qu'il ait deſſein de
nous repreſenter que comme l'on ne peut cacher
le feu ſans qu'il n'en ſorte quelque fumée ; les
Chrêtiens qui participent au corps & au ſang de
Jeſus Chriſt ne pouvant contenir dans leur ame
le feu qui les conſume, en font ſortir les étin
celcs au dehors pour repandre par tout ſes ſaintes
- ardeurs.
Saint Paul a eu encore une ſi haute idée de
cette merveille , & l'a jugée d'un ſi grand prix
qu'il a cſtimé tres - legeres toutes les dépenſes
qu'on fait pour la poſſeder, tres-aiſez tous les tra
vaux qu'on entreprend pour l'aquerir , & tres
douces toutes les peines qu'on endure pour la me
. Cor c. riter. Onus panis , nnum corpus. Tous ceux , di
o. 17. ſoit cét Apôtre, qui participent à l'Euchariſtie
-
*
vn feu qui échaufe les froids. 181
ne font qu'un même corps. Comme le pain eſt
fait de divers grains, qui étant mélez & broyez
enſemble compoſent une maſſe comune ; les fi
deles ſont nourris du pain que les Anges regar
dent avec une ſainte horreur , & c'eſt par ſa ver
tu toute divine qu'ils s'uniſſent entr'eux d'une
union ſi étroite & indiſſoluble. C'eſt en ce ſens
que le Concile de Trente dit que Jeſus-Chriſt
a voulu que le ſacrement de l'Euchariſtie fût un
gage de la gloire eternele, & un ſymbole du corps
dont il eſt le chef , & auquel nous devons nous
- unir comme les membres par le lien de la foy , de
: l'eſperance & de la charité. Autrement la chari
té chrétiene ſeroit violée comme celle des payens
par des diſcordes ſanglantes & tragiques qu'on
repreſente ſur les theatres. Il dit luy même. Ro- Joan. c.
go Pater , ut ſint unum , ſicut nos unum ſumus. 17. zI.
Je veux que es Chrêtiens, ne ſoient qu'un en
tr'eux de la même maniere que vous & moy ne
ſonmes qu'une même choſe. C'eſt ce qu'on
peut apeler l'union la plus ſublime, la plus forte,
la plus pure, la plus tranquile & la plus conti
nuele qu'on puiſſe s'imaginer. Cette union ne
conſiſte pas ſeulement à être unis corporelement
dans une même maiſon, dans une même cham*
bre, à une même table, à un même travail, à mê
mes excercices ; mais beaucoup plus à être unis ſpi
rituelement, & à n'avoir qu'une même ame, qu'un
même cœur, qu'une même volonté , qu'un même
ſentiment, que les mêmes deſſeins, que la mê
me fiu , que lcs mêmes moyens pour y parvenir.
La premiere union ſans la ſeconde eſt politique,
la ſeconde qui eſt la forme & la perfection de la
premiere eſt la veritable union chrétiene qui s'eu
182 Sermon V.
tretient par l'Euchariſtie. Auſſi ſaint Chryſo
D. Chr.
hom. 62.
ſtome remarque excellemment que. Chriſtus
ad pop. ſuum corpus in nos contemperavit, ut unum quid
ARth, ſimus. Jeſus-Chriſt nous done ſon corps dans la
comunion , afin que comme nous ne ſommes -
qu'un par amour ; nous ne ſoyons entre nous ,
qu'une même choſe par l'union & la charité fra
ternele. -
Les Caramanes ſe tiroient le ſang des veines,
les Scytes en rempliſſoient des coupes, les Medes
& les Indieus ſe piquoient le corps & ſucçoient
le ſang des uns & des autres pour aſſeurer leur,
amitié. Saluſte même raporte que les Romains, -
qui entrerent dans la conſpiration de Catilina,
beurent tous du ſang humain dans une même
coupe ; afin que plus ils étoient coûpables d'un ſi
grand crime , plus ils fuſſent fideles entr'eux.
Sal. de Què inter ſe fidi magis forent tanti facinoris
bell civ. conſcii. Et c'eſt l'invention ingenieuſe que l'a-
mour a inſpiré à Jeſus-Chriſt. Il ouvre les vei
nes de ſon corps, il permet aux Chrêtiens de ſuc
cer la playe de ſon côté, afln de ſigner le traité de
ſon aliance. C'eſt pour cela qu'on les apele con
ſacramentaux, & qu'aprés avoir participé à l'Eu
chariſtie leurs cœurs ſont plus fortement unis par
le lien de la charité divine, que David & Jona
thas n'étoient joints par la chaîne de l'amour na
turel. Combien admirable fut l'union des pre
miers Chrêtiens qui participoient à ce divin my
ſtere ? Les Apôtres établirent la comunion or
dinaire entre les fideles que le baptême venoit de
dépoüiller du vieil homme, & revetir du nou
veau , à qui l'impoſition de leurs mains venoit.
de conferer la plenitude de l'Eſprit ſaint , dont
ZJn feu qui échaufe les froids. 183
la foy operoit tous les jours une infinité de mi
racles, dont l'eſperance les élevant déja dans le
ciel leur faiſant fouler aux pieds tous les biens de
la terre , & dont la charité , qui eſt le comble de
la perfection Chrêticne êtoit ſi parfaite qu'ils ne
faiſoient tous enſemble qu'un cœur & qu'une
ame. De là vient que Tertulien, qui vivoit dans
le ſecond fiècle de l'Egliſe, dit dans ſon apologe
- tique, que toute la loy de l'Evangile conſiſte aux
devoirs de la charité que les uns & les autres doi
vent ſe rendre, & que c'eſtoit le comun dire des Tertul.
· gentils en parlant des Chrêtiens. Vide , ut ſe Apol. «.
diligant , ut alter pro altero mori ſint parati.
Voyez avec quelle union fraternele ils s'entr'ai
ment , ils ſont prêts de mourir les uns pour les
2l1tl'cS ,
Qu'eſt ce qui adoucit le cœur de Conſtance
Reine de Sicile, lors que le jour du grand Ven
dtedy elle dona la vie au Prince Chatles qui avoit
tué ſon fils Conradin. Oa dit bien qu'elle ne
voulut pas répandre le ſang d'un homme le même
jour que Jeſus-Chriſt avoit verſé le ſien pour
tous les hommes ; mais il eſt croire que l'Eu
chariſtie, qu'elle avoit reçûe en ce ſaint tems luy
inſpira ce genereux ſentiment de la generoſité
chré[Link]ſi, éloignée de la vengeance qu'inſ
pire la haine, elle n'eut point d'autre paſſion que
de doner au Prince Charles uue preuve de la dou
ceur de ſon cœur vrayement reconcilié. Et non
ſeulement elle fit, pour plaire à Jeſus - Chriſt,
tout ce que ſa grace luy ſuggera ſur ce ſujet ,
mais entierement devoüée à ſa gloire, elle em
ploya toute ſon induſtrie & toute ſa diligence
pour engager tous les eſprits à conoître cette chaº
184 Sermon V.
rité , & tous les cœurs à l'aimer & à la pratiquer,
Saint Ambroiſe eſt un témoin de cette merveille
que Jeſus-Chriſt opere dans les ames qui reçoi
vent ſon ſacré corps avec une grande pieté & une l
afection [Link] ce que ſaint Jean -
raconte de Jeſus- Chriſt quand il ſe promenoit
P, Amb, dans le temple de Salomon , il dit. Ambulat
: 3: de Chriſtus in pectore ſapientis omnes ſibi dedicaturus
$Pir S. afetius Jcſus - Chriſt ſe promene ſpirituelement
dans le cœur des Chrêtiens qui ont comunié pour
conſacrer toutes leurs afections. C'eſt là qu'il en
· chaîne la colere, qu'il étoufe la haine, qu'il éteint. *
l'inimitié qu'il arrétc la vengeance , & qu'aprés -
avoir fortifié leur ame contre ces vices , il les cm
braſe de ſon amour, & leur inſpire une union in
diſſoluble.
C'eſt par cette union qu'ils couvrent & excu
ſent leurs freres en leurs defauts & dans leurs foi
bleſſes, ſoit corporeles, ſoit des mœurs ſelon le
conſeil de ſaint Paul, qui ordone de porter avec
une ſainte émulation le fardeau les uns des autres.
C'eſt par cette union qu'ils couvrent & excuſent
leurs fautes comme des morts qu'il faut enſevelir \
dans l'oubli ; que quand on parle d'eux en mau
vaiſe part dans la converſation, ils ſe font leurs
avocats, ou du moins ils détournent prudemment 4
& charitablement ce diſcours, tenant cette regle
pour inviolable , qu'il faut toûjours prendre le
parti des abſens C'eſt par cette union qu'ils par
lent toûjours d'eux avec eſtime, ou du moins avec |
charité , puiſqu'il eſt peu d'hommes , pour relâ
- chez qu'ils ſoient, qu'ils n'ayent quelque bone
qualité qui peut être une matiere de loüanges .
Qu'ils agiſſent avec eux avec douceur afabilité ,
tJn feu qui échaufe les froids. 185
ſimplicité ; & ſur tout avec une ouverture de
cœur qui leur done lieu de s'adreſſer à eux quand
ils ont beſoin qu'on leur rendc ſervice. Enfin, les
comunians ne raportent point aux autres ce que
d'autres ont dit ou fait contre leurs freres , & ne
ſement pas la diſcorde entre leurs amis, qui eſt
la peſte, que le Sage dit avoir en une ſinguliere D. Aug.
· execration. Officium dilectionis eſt invicem one l 83 q.71 .
ra noſtra portare, cogitando etiam in eo vitio ſe
eſſe potuiſſe. L'office de la charité , dit ſaint Au
guſtin, eſt de ſuporter les defauts l'un de l'autre.
C'eſt ce que font les comunians à l'exemple de
ſaint Paul, qui s'étoit fait tout à tous pour les
gagner tous, en conſiderant qu'ils peuvent tom
ber daus les mêmes defauts deſquels ils deſirent
les delivrer.
Mais on a beau dire que l'Euchariſtie eſt uu
ſacrement de reconciliation , les Chrêtiens alu
, "A
ment par tout les feux dc la diſſention , & rom
pent le lien de la concorde. Irreconciliables co
munians n'entendez - vous pas ſaint Chryſoſtome
qui condamne vôtre humeur ſauvage & quereleu
ſe. Quenam erit nobis excuſatio cum lupi fiamus, D. Chry.
hom... 6o.
· agnum comedentes : cum tanquam oves paſti, //70 - ad pop.
re leonum diripiamus?Qu'elle excuſe pouvez-vous Anth.
aleguer pour couvrir vos inimitiez & vos vengean
· ces ? En mangeant un agneau, vous devenez des
loups ; & aprés que vous êtes nourris comme des
brebis, vous vous déchirez comme des lions ?
pas vray que parmi vous, les uns ſe do
N'eſt il
nent des duëls, ou feignent de rencontres pour
ſe batre contre la loy de Dieu & l'ordonance du
Prince qui le defend avec une infllexible ſeverité.
Que les autres enlevent le bien à leur prochain
186 Sermon V.
par des chicanes & par des contraintes judiciai
res , ſans compaſſion, ſans miſericorde, ſans hu
manité. Que les autres ruïnent le comerce pour
détruire les marchands qui pourroient y faire
quelque gain, & cela par haine, par jalouſie, par
malice. Que quelques autres choquent les inte
rêts de leurs voiſins, de leurs aliez, de leurs con
citoyens, s'opoſent à leurs projets , renverſent
leurs plus juſtes pretenſions, les pillent, les ſaca
gent , les inſultent, leur font ſoufrir mile violen
ces , mile cruautez, mile barbaries. Chrêtiens
factieux & mal intentionez pour le prochain !
n'êtes vous pas bien aveugles ? Les procez les
quereles , les meurtres ſont les ſuites de la divi
ſion où vous vivez ; cependant vous preferez
l'inquietude au repos, l'inimitié à l'amour, l'in
ſolence à la douceur, la broüillerie à la paix. Ne
faut-il pas dire comme le poëte ſatyrique ; Que
les ſerpens & les bêtes des forêts s'acordent mieux
que les Chrêtiens. Les ours, les ſangliers, les
tygres, les lions, les viperes, les aſpics, les cro
codiles, en un mot, tous les animaux gardent la
paix dans leur eſpece ; & les Chrêtiens ſe pour
ſuivent les uns les autres, & ne vivent que pour
tâcher à s'oprimer mutuelement. Reſſentiment
inhumain ! fatale diviſion ! cruele vengeance !
N'êtes - vous pas les membres d'un même chef ?
Tertul. N'avez-vous pas, comme dit Tertulien. 0na no
l. de vel.
vir. C• 2 • bis, & illis fides, unus Deus & idem Chriſtiu,
eadem ſpes , eadem lavacri ſacramenta, dixerim,
una Eccleſia ſumus. Une même foy, un même
Dieu, un même Jeſus. Chriſt , une même eſpc
rance une même Euchariſtie ; & pour dire tout ,
une même Egliſe. Pourquoy ne ſongez - vous
ZJn feu qui échaufe les froids. 187
qu'à vous deſunir de vos freres, & qu'à vous ven
ger de ceux qui vous outragent qu'à alumer le
feu de la diſſenſion, qu'à mépriſer le ſacrement
de Jeſus-Chriſt, qu'à des honorer ſa gloire, qu'à
élever les eſperances du demon, qu'à devenir des
Cyclopes, des Buſiris, des Scythes, des Phalaris,
des Miſantropes ? -
Ah ! ſi les voleurs les plus cruels épargnent
ceux avec qui ils ont bû & mangé, & oublient à
leur égard cette inhumanité qui leur eſt ſi nature
le ; quelle excuſe vous reſte-t-il, ſi aprés avoir
mangé enſemble la même chair du Sauveur vous
avez moins d'amitié que de voleurs ? Les payens
autrefois ſe ſont entr'aimez, non pour n'avoir eu
qu'une même maiſon, qu'une même chambre &
qu'une même table ; mais ſeulement pour avoir
êté citoyens d'une même ville. Que pouvez-vous
donc atendre de Dieu ? Vous vous trouvez divi
ſez les uns des autres ; vous qu'il a unis par tant
de nœuds & par des chaînes ſi ſacrées ; vous , qui
demeurez dans la même ville , dans la méme
maiſon ; vous, qui marchez par la même voye,
qui entrez par la même porte, qui êtes les reje
tons d'une même tige, qui êtes les membres d'une
même tête, & qui n'avez qu'une même vie, un
même Createur, un même pere, un même paſteur,
un même Roy, un même maître & un même ju
ge, Si vous voulez vous deſunir, diviſez-vous de
ceux qui n'ont que des paſſions vicieuſes & qu'u-
ne religion prophane ; mais uniſſez-vous aux
Chrêtiens , puiſque vous participez a un ſacre
ment , qui comme diſent ſaint Auguſtin, le vene- concii
rable Bede & le Concile de Trente. Eſt ſignum r§
unitatis, vinculum charitatis, pacis & consor-13. c, s
I88 Sermon V.
die ſinbolum. Eſt le ſigne de l'unité, le lien de
la charité, & le ſimbole de la paix & de la con
corde. Vous acomplirez la prophetie d'Iſaïe, qui
porte que le loup & l'agneau habiteront dans le |
même bercail que le leopard & le bouc ſe reti
reront dans une même taniere, que le veau , le
lion & la brebi demeureront enſemble. O que
ce tems ſera heureux, & quel ſiecle d'or, où l'on
verra que les hommes ſeront ſi moderez que ceux
qui étoient raviſſans comme des loups , cruels
comme des leopards & furieux comme des lions ;
deviendront humains, doux & pacifiques comme
Iſaï. c. des agneaux & des brebis , parce qu'ils mange
1 I. 7. ront une même viande. Leo quaſi bos comedee
paleas. Voilà un merveilleux efet de l'Euchariſtie.
Qui ne recevra donc ce divin ſacrement comme
un feu ſacré qui étoufe l'inimitié dans l'ame des
comunians ? Quelle plus grande injuſtice pour
rions nous cometre , que de conſervet un cœur
TY Ambr•
plein de diviſion & de haine aprés avoir pris l'Eu
ſ r 7. in chariſtie. Mundat hie ignis animum & conſumit
pſ. I18. errorem eordis. Ce feu, dit ſaint Ambroiſe ,
purifie nôtre ame, conſume l'inimitié de nô
tre cœur & le remplit de charité , de paix &
de concorde. C'eſt pour cela que nous de
vons vivre dans la paix avec nos freres. Si le
demon ne peut ſoufrir que cette vertu regne
parmi les Chrêtiens qui frequentent l'Euchariſ
tie, nous triompherons par la comunion de la
malice de ce crucl enemi. Mais je ne dois pas
obmetre, qu'elle eſt auſſi un feu qui conſume
la froideur de nôtre ame en nous inſpirant la
pratique des bones œuvres. Exprimons cccy
dans la troiſiéme partie.
7Jn feu qui échauſe les froids. 189
III.
Ar la froideur que nous avons pour nos
PARTIE.
· ames, on entend un engourdiſſement de pa
-
V
reſſe qui nous retient dans le vice, une ſechereſ
ſe interieure qui nous met dans l'impuiſſance de
nous apliquer aux exercices de la vie ſpirituele ,
& un dégoût & un relâchement d'eſprit qui
nous fait reculer au lieu d'avancer dans la ſainte
té. Cette froideur cſt tres-dangereuſe dans les
pecheurs, elle nait d'une confiance preſomptueu
ſe en la miſeticorde de Dieu. Les froids con
ſiderent que Dieu ſignale ſa clemence dans la
.. converſion des pechcurs, & que comme il ſe
plait à faire ſentir les douceurs de ſa bonté,
plûtôt que les rigueurs de ſa juſtice, il les
apelera à la pratique des choſes ſaintes, lors
qu'ils y penſeront le moins. Ils ſe fortifient dans
la froideur par la converſion de la Samaritaine
qui arriva par la rencontre impreveüe du Sau
veur ; & voyant que Jeſus Chriſt a mis ſaint
Paul au nombre de ſes enfans, lors méme qu'il le
perſecutoit avec plus de violence , ils s'aſſeu
rent que les richeſſes de ſa miſericorde ſe repan
· dront juſques ſur les cœurs les plus refroidis.
Abuſez qu'ils ſont ! s'écrie ſaint Ambroiſe d'une
maniere excclente ; qu'ils aprenent que Dieu.
Non dormientibus, ſed obſervantibus legem di D. Amb.
vina beneficia conferuntur. Ne tourne pas les l. [Link].
ycux ſur les pecheurs , comme il fit ſur ſaint Pier C. I •
re avec une lumiere également vive & pcrçante ;
& qu'il n'a pas acoûtumé de doner ſa grace à ceux
qui s'endorment dans le peché ; mais à ceux qui
obſervent ſa loy. Il eſt vray que s'étant laiſſez
touchcr à la grace de Jeſus-Chriſt , ils ſe gar
I9O Sermon V.
dent dés leur converſion de toute ſorte de crimess
ils s'acoûtument à les fuïr, ils s'élevent dausl'horr
eur de leur malice; Mais comme ils ne s'apliquent
pas de tout leur pouvoir à faire des bones œuvres,
ils ne ſont ni entierement froids , ni entierement
chauds , parce qu'il ne ſufit pas de fuïr le mal ſi
l'on ne s'étudie de faire lc bien. Autrement s'eſt
retourner en arriere, ſuivant ces paroles de ſaint
Auguſtin , dans la voye du Seigneur nous ne
pouvons nous empécher de deſcendre qu'en
IlOtlS éforçant toûjours de monter ; car dés que
nous commençons à nous arrêter nous deſccn--
dons , & c'eſt reculer que de n'avancer pas. Si º•
D. Aug. bien que. Si volumus non redire , currendum
eR !'3 eſt. Si nous ne voulons retourner en arriere , il
ad Dem faut que nous courions toujours ſans nous re
poſer.
Mais cette froideur ne peut ſubſiſter devant
l'Euchariſtie. Comme Jeſus-Chriſt qui eſt pre
ſent dans ce ſacrement , eſt un feu qui conſume
tout, il empéche que la glace du peché ne refroi
diſſe le cœur des fideles, & il diſſipe la tiedeur
qui engourdit les juſtes. Voilà pourquoy ils
nourriſſent dans leur ame un deſir ardent de la
perfection, & le feu qui les brûle au dedans fait
qu'ils prenent à cœur le ſoin de leur avance
Sap, c. ment , & qu'ils s'y portent avec zele. Fulge
3 7 bunt juſti, & tanquam ſcintille in arundineto diſº
current. Les juſtes brilleront, dit le Sage , &
courront comme des étinceles dans un lieu
plein de roſeaux. Le ſaint Eſprit nous declare
bien par cetre metaphore avec quelle viteſſe &
qu'elle legereté les juſtes marchent dans le che
min de la vertu , quand leur cœur eſt une fois
7Un feu qui échaufe les froids. 191
embraſé du feu Euchariſtique. Figurez-vous de
qu'elle maniere la flâme court parmi des roſeaux
ſecs où le feu a pris ; ainſi les juſtes courent
dans le chemin de la vertu, lors qu'ils ſont bin
euflâmez par l'Euchariſtie. Et ſaint Bernard ne
craint point de dire. Neque enim ſpiritus , & #. #. 4
caro : ignis, & tepiditas in uno domicilio com- §
morantur. L'eſprit & la chair, le feu & la tie- -
deur ne peuvent demeurer dans un même cœur ;
principalement lors que la tiedeur provoque le
vomiſſement de Dieu, ſelon ce qu'il dit dans
l'Apocalypſe, parce que vous ètes tiede je vous
vomiray de ma bouche. A peine les Chrêtiens
ont participé à l'Euchariſtie qu'ils ſentent leur
cœur embraſé de ce feu divin, & n'en pouvant
contenir les ardeurs il s'apliquent avec un zele
merveilleux à la pratique des bones œuvres.
C'eſt alors qu'ils ſont ſi animez qu'ils ont pour
la vertu la même ambition que les mondains
ont pour la terre ; & comme ceux - cy tâchent
de monter de degré en degré juſqu'au faiſte de la
grandeur humaine , ceux-là s'éforcent auſſi de
croître de vertu en vertu juſqu'au ſommet de la
perfection Evangelique. . "
David eſt une image des comunians qui ſont
animez par les ardeurs de l'Euchariſtie. Sei
gueur , dit il. Viam mandatorum tuorum cucur- Pſ.118.22
ri cum dilataſti cor meum. J'ay couru dans la voye
de vos comandemens, lors que vous avez étendu
mon cœur. Le feu dilate les corps qu'il brûle,
comme la glace reſerre ceux qu'elle refroidit :
& Dieu élargit les cœurs qu'il poſſede, comme
le peché retrecit ceux dans leſquels il entre.
Auſſi les comunians reconoiſſent avec David
V,
I92 Sermon V.
que s'ils courent dans la voye de Dieu, c'eſt
patce que Dieu ouvre & dilate leur cœur, c'eſt
à dire, que Dieu leur fait trouver de la joye &
de la douceur dans la pratique de la pieté , &
dans tous les exercices des bones'œuvres. Car ſe
lon S. Auguſtin cette étenduë de cœur, n'eſt au
D. Aug.
# tre choſe que l'amour de la juſtice. Cordis di
ſer. 3. - * - - « - >
P
ſ. na. latatio, eſt juſtitie delectatio. Et c'eſt un grand
don que Dieu leur fait , ajoûte ce Pere, lors que
la crainte ne les met plus comme à l'étroit dans
la voye de ſes preceptes ; mais que l'amour les
met au large , & les y fait courir ſans aucune
peine. C'eſt pour cela que les juſtes ne s'éle
vent point de cette facilité qu'ils trouvent dans
la pratique des vertus ; mais en rendent graces
à la miſericorde de Dieu , qui a êtendu leur
cœur, & qui leur fait trouver la douceur dans
ce qui paroit penible à tant d'autres. Et que
les pécheurs qui font tous leurs eforts pour
ſortir des voyes dures & fâcheuſes de ce mon
de s'atendent que Jeſus-Chriſt leur donera ſa gra
ce, afin de ne marcher plus dans ces voyez qui
ne ſont pas ſeulement étroites & reſſerrées ;
mais encore pleines de ronces & d'épines , &
aſſiegées par un grand nombre de bétes farou
ches ?, Combien êtoit il impoſſible aux Juifs
de paſſer la mer ſi Dieu ne l'eût ouverte par un
grand miracle ? ' Et combien eſt - impoſſible
aux pecheurs de paſſer de leur premiere vie à
une vie ſainte & celeſte , à moins que le Sau
veur ne leur ouvre les eaux ſalutaires de la gra
ce. Q e ſi les Juifs alors ſans contribuer rien
de leur part peurent ſurmonter de ſi grandes
difficultez par la ſeule miſericorde de Dieu ,
que
ZJn feu qui échaufe les frcids. 19;
que ne doivent eſperer les pecheurs, lors qu'1ls
tâchent de joindre leur travail & leurs éforts au
ſecours & à l'operation de Jeſus Chriſt dans l Eu
chariſtie ? S'il a ſauvé ceux qui étoient lâches &
pareſſeux, faut il croire qu'il abandone ceux qui
agiſſent , & qui travailent ?
Qui eſt - ce qui s'eſt aproché de Dieu ſans
être embraſé de ſes divines ardeurs ? Les Anges
qui ſont au tour de ſon trône ſont apelez Se
raphins à cauſe du feu qui les brûle ſans les con
ſumer. Et on les peint avec des aîles , pour
· marquer la diligence avec laquelle ils executent
les ordres de Dieu , & travaillent au ſalut des
hommes. Auſſi - tôt que Moïſe & Araon fu
rent choiſis de Dieu pour être les conducteurs,
& les #" peuple d'Iſraël , ils furent rem
plis d'un zele tout divin , & quiterent les ri
cheſſes & les delices de la cour de Pharaon , afin
que dépoüilez de leurs biens, ils n'eûſſent point
- d'autre paſſion que Dieu , & que débarraſ
ſez du ſoin des choſes temporeles , ils puiſſent
enſemble s'apliquer à la priere & à la conduite
des Juifs dans la terre promiſe. Et dés qu'Iſaïe
ſe vit engagé dans les fonctions toutes divines
de Prophete de Dieu , non ſeulement il predit
tres clairement la grace de l'Evangile & l'evene
ment du Seigneur & du juſte par excelence qui
devoit naître de la race de David ; mais encore il
fit voir un grand exemple de zele , de liberté &
de conſtance dans l'exercice d'un miniſtere ſi re
levé De ſorte que c'étoit par un effet ſurnatu
· rel de la grace de ſon Dieu qu'il ne craignoit
plus les Rois & les peuples qui luy paroiſſoient
auparavant fi formidables. Ce qui oblige ſaint
-
194 , Sermon V.
D. Greg. Gregoire de dire. Cum mentem charitas pleni
†" cºperit, hanc ad innumera opera accendit. Lors
C. 4s que le feu de la charité commence d'embraſer
une ame, elle l'excite à pratiquer une infinité de
bones œuvres pour plaire à ſ)ieu, qu'clle aime
d'un amour tendre & ſurnaturel, - -
Qui ne ſçait qu'aprés que ſaint Pierre & ſaint
Paul furent apelez à l'Apoſtolat ils ſentirent leur
cœur tout brûlant d'ardcur pour s'avanccr dans la
yoye de la perfection. Si bicn qu'ils vivoient dans
un corps mortel comme des purs c'prits , qu'ils
étoicnt citoycns du ciel , bien qu'ils fuſſcnt cn- .
core voyageurs ſur la terre , qu'ils convcrſoicnt "
plus avcc les Anges , qu'avec les hommes ,
qu'ils n'avoient ancune liaiſon avec le monde
quoy qu'ils fuſſent dans le monde , & qu'ils
n'étoient point du monde , parce dit ſaint Am
broiſe qu'ils étoient au deſſus du monde. L'E-
gliſe méme prefere les Martyrs aux autres Saints.
Aprés avoir reçû l'Enchariſtie & la grace de
Jcſus - Chriſt , ils ont brûlé d'un zele ſi ardent
qu'ils ont doné leur vie pour les intereſts de
D Aug. Dieu & de la foy. Suos non agnoſcebant , dit
iu pſ #. ſaint Auguſtin. Commc s'ils étoient épris d'une
· ſainte yvreſſe, ils ne conoiſſoient pas leurs fem
mes. Quid tam ebrium quam , non agnoſcere
na orem flentem , non filios non parentes. . Ils
diſoient adieu à leurs enfans, ils congedioient
leurs domeſtiques , ils ſe ſeparoient de leurs
amis , ils quitoient tout le monde pour ſou
frir agreablement la faim , la ſoif, la nudité , la
pcrſecution, l'cxil , les priſons , les chaînes & la
1l) C) t t .
QQe diray - je d'un grand nombre innombra
ZJn feu qui échaufe les froids. 195
ble de Confeſſeurs qui s'étant échauffez dans
le feu Euchariſtique, ont fuï les honeurs , ont
renoncé aux plaiſirs, & ſe ſont privez de toutes
les ſatisfactions humaines. Ils ont mieux aimé
obeir que commander, ſe cacher que ſe produi
re & s'apauvrir dans l'excrcice de la charité , que
s'enrichir même par les voyes de la juſtice. Ils
ont preferé les hôpitaux aux pelais , les ulceres
des pauvres malades aux delicateſſes des tables
ſomptueuſes, & les plus humbles devoirs de la
religion aux plus eminentes fonctions des êtats
· Saint François tout enflamé de l'amour de Dieu
ne portoit qu'une tunique durant les plus gran
des rigueurs de l'hyver. Comme le feu Eucha
riſtique échaufoit ſon ame , ſaint Bonaventure D. Bori :
raporte que ; Non poſſe frigere foris , qui in-i vi $:
tus caleſceret. Son corps ne ſouffroit point de Fran.
froid. Et ſaint François Xavier aprés la comu
nion ſentoit un ſi grand braſier dans ſon cœur
qu'il êtoit obligé de s'écrier à Dieu. Satis eſt, Sut. in
ſatis eſt. C'eſt aſſez mon Dieu , c'eſt aſſez vit.S. Fr.
je ne puis ſuporter davantage , les ardeurs de **
'la fournaiſe Euchariſtique. O Dieu tout puiſ
ſant ! c'eſt par les ardeurs de ce feu divin que
les Anachorctcs , les Pauls , les Anthoincs , les
Machaircs , les Arſenius , les Pacomes & une
foule incroyable° de leurs enfans ont répondu
fort bien à la premiere fervcur de l'Egliſe naiſ
ſante, & que par un mépris genereux qu'ils ont
fait du monde ils ſe ſont retircz dans les ſolitu
des , ſe ſont renfermez dans lcs monaſteres & ſe
ſont enſevelis tout vivans cn des profondes ca
vernes, & en des tombeaux où ils n'ont cu au
cune ſocieté avcc les hommes C'eſt par cette
N 2
^
196 Sermon V. *
ſainte incendie qu'aux Agathes les raſoirs ont
-
êté plus agreables que les fleurs , que les feux
des Apolonies ſe ſont changez en roſes, que les
Chaterines ont couru aux roües , les Tecles aux
lions , les Agnes aux buchers , le Ccciles aux
êpées qu'on a veu une infinité de Vierges foi
bles , ſoûtenuës par l'ardeur de leur charité diſ
puter le prix decla vertu & du courage avec les
hommes les plus fermes & les plus Saints, qu'el
exemple à mou
les ont animé les autres par leur
rir pour Jeſus - Chriſt , & qu'aprés avoir d *é
des preuves publiques d'une magnanimité plus .
qu'humaine , & d'une paticnce preſqu'incroya
ble , elles ont non ſeulement merité le nom de
Martires , mais des meres des Martirs, comme
D Greg. ſaint Gregoire dit de ſainte Felicité. Nunquid
# hanc feminam martirem dixerim, ſed plus quam
772a7"f tre 7/7..
Je m'arrête ici pour declamer contre les
Chrétiens qui ne ſont pas échaufez du feu
Euchariſtique- Il faut que leur cœur ſoit bien
inſenſible , puis qu'ils refuſent l'amour que .
Jeſus - Chriſt leur témoigne dans ce ſacremcnt
Je ſçay bien qu'il y a des fideles qui s'apro
chent de l'Euchariſtie ſe donent à Jeſus Chriſt
comme l'Epouſe à ſon amant, ſe ſentent preſſez
de la charité , rcvétent le nouvel homme , nc Vi
vent point pour eux mêmes, & ſe glorifient de
vivre en l'amour de Dieu ſelon ces parolcs de ſaint
n An( Anſelmc. Hunc cibum plus manducat , qui am
#º p/lus amat : & plus manducat ; plus & plus am4f •
#. " Mais auſſi combien y en a : t'il qui ſe retirant de
l'Euchariſtie ſentcnt l'indevotion dans leur ame ,
de diſtractions en leur eſprit , des rebellions en
7Un feu qui échaufe les froids. 197
leurs ſens , ſe reconoiſſent dans l'averſion &
| dans le dégoût pour toutes les choſes de Dieu,
i & dans l'ardeur & dans l'enyvrement pour tou
(; tcs celles du monde , denüez de graces, de fer
# veur & de charité, remplis d'amour d'eux-mê
1 mes, & de paſſions déreglées. Vous êtes d'ê-
. tranges gens, Chrêtiens, qui peut s'êtoner , ſi
, vous ne purifiez pas vos cœurs de ce qui les
# corrompt & qui les cnvcnime ? Vous vivez dans
une froideur qui vous fait negliger la ſainteté de
vôtrc ame. Eſt ce bien courir dans la voye des "
comandemens de Dieu , de marcher dans la
, - pratique du vice ? Eſt - ce bien s'avancer dans
les cxercices de la pieté que de tomber dans le
relâchcment qui a de ſi dangereuſes ſuites ?
Pourquoy ne craignez - vous pas de vous dé
tourner legerement de la loy de Dieu ? Ces fau
tes vous font tomber pca à peu, & d'une ma
niere preſque inſenſible dans les plus grands
deſordres. De là vient qu'on voit malheureuſe
ment relâcher en vous le ſoin de vous avancer
dans la conoiſſance des myſteres de la religion ,
qui peuvent fortificr l'eſprit & encourager le ze
le pour la pieté, que vous laiſſez abâtardir vos
ames , & tomber dans une langueur qui vous
rend incapables de toutes les bones œuvres, & que
' vous vivez dans un dégoût des choſes ſaintes ,
dans une remiſe temeraire de la penitence , & dans
toutes les pratiques du peché.
Ah ! ſi vous faiſiez autant pour Dieu que
vous faites pour les Princes de la terre , vous
fairiez bien conoître que vous aimez Dieu ſe
lon cette maxime toute amoureuſe de ſaint Ber- B. Ber.
nard. Tunc verè Deum diligis , ſî pro illius l de
198 Sermon V. -
mod. bt amore bona que potes operaris. Peut - on bien
nc viv.
Aj|.
exprimcr l'emprcſſement , l'aſſiduité , la ferveur
& le zele avec lequcl vous ſervez ces hommes
mortels de qui vous ne pouvez eſperer que
quelque bien periſſable ? N'eſt - il pas vray que
vous ſoufrez dans les cmplois de la guerre, ce
que les Apôtres de Jeſus - Chriſt ont enduté
dans les travaux de la perfection , la faim , la
ſoif , le froid , le chaud , le peril ſur la mer , le
peril ſur la tcrre , le peril dans les fleuves, le
peril dans les campagnes, le peril au milieu de vos
enemis , le peril même parmi les ſoldats ? Si
vous enduriez ces choſes pour Dieu, vous meri-.
tericz la gloire du martyre ; mais parce que vous
endurez tout cela pour le monde , je puis vous
apeler les martyrs de la vanité, ou les victimes
de l'ambition. C'eſt auſſi ce qui alume la cole
re de Dieu contre vous. Quoy , dit - il, vous
me refuſez vôtre amour qui n'eſt dû qu'à moy
ſcul , & vous le domez à un homme qui a êté
formé de terre , & qui doit retourner en terre ?
Vous ne m'aimez pas, moy qui ſuis vôtre Dieu
& vôtre ſupréme monarque, & vous vous ata
· chez à une creature fragile & impuiſſante, vous
| cherchez plûtôt vôtre plaiſir dans les hommes
qu'en moy qui ſuis le ſouverain bien , & un
torrent de volupté , qui enyvre les bienheureux
, dans le ciel. Encore ſi c'eſtoit des infideles
, qui me traitaſſent ainſi l'injure ſeroit plus tole
rable ; mais que je ſois outragé de cette ſor
te par des Chrêtiens que je nourris de mon
corps & de mon ſang comme mes enfans,
qu'ils ayent de la froideur pour moy , pen
dant que je brûle pour eux , & qu'ils do
7Jn feu qui échaufe les froids. 199
nent leur cœur au monde tandis que je tâche
de les enflamer par l'Euchariſtie ; c'eſt une
injuſtice & une indignité qui me deshonore
& qui m'oblige de leur reprocher. Quomodo Tertul. 1
2Deum diligis , eujus mandata contemnis ? 2. adjud.
C. Z.
Comment aimez - vous Dieu , puis que
vous mépriſez ſes comandemens ,. en luy re
fuſant l'honeur ſuprême qui n'eſt dû qu'à luy
ſeul ? -
Alons , Chrétiens, à la comunion & recevons
dignement Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie. Qui D. Chr.
hom. 52.
#gne Chriſti captus fuerit , talis ſit , ut ten in act.
.iationes contemnat. C'eſt un feu dit ſaint Chry Ap.
ſoſtome qui nous faira ſurmonter les tentations du
demon pour nous unit à Jeſus-Chriſt comme
au ſouverain bicn & le centre de tous les biens.
Si bien que nous ſerons transformez en Dicu ,
que nous vivrons cn luy & que nous luy ſerons
ſemblables en nous uniſſant à luy par ſon corps
& par ſon ſang. C'eſt un feu qui éteindra en
nous le refroidiſſement du cœur & le déreglement
de l'eſprit qui diviſe les hommes & les armc
pour ſe détruire les uns les autres. De ſorte
que nous ſerons rendus participans & d'une même
nourriture & d'un même eſprit , & que nous
ſerons une même choſe par la charité. Enfin
c'eſt un feu qui animera nôtre courage , forti
fiera la foibleſſe de nos ames , & nous en
tretiendra dans une ſi grande ferveur pour fai
re de bones œuvres , que nous vaincrons nô
tre langueur dans l'exercice de la pieté, que nous
ſurmonterons nôtre tiedeur dans les pratiques de
la vertu , & que nous guerirons nôtre lenteur
dans la voye de la § O ſainte ! ô dia
2oo Sermon V.
vine Euchariſtie ! conſumez - en nous toutes les
froideurs qui ſont les reliques de nôtre vie cri
Deut. c. minele. Sculptilia eorum igne combures. O feu
du ciel excitez dans nos cœurs un embraſement
7. 25 .
tout celcſte , afin que nous aimions Dieu. Portez
dans nos eſprits les êtinceles de vôtre amour,
afin de nous reconcilier à nos enemis, & enflâ
mez nos ames d'une ſainte ferveur , afin de nous
avancer dans la pieté , & que pratiquant toutes
les vertus chrétienes & religieuſes, nous recevions
la grace ſur la terre & la gloire dans le ciel , où
nous conduiſe.
2O I
#
#
# #
*s(t)*3.*(f)3.º3.(t (f)3:*::
|!
(!
l')
#
# S E R M O N VI.
|!
# Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie.
f!
#
7Jn lavoir qui purifie les ſouille<.
Memoriam fecit mirabilium ſuorum miſericors
& miſerator Dominus eſcam dedit
timentibus ſe. Pſ. IIo.
Le Seigneur tout bon & tout miſericordieux a
conſacré la memoire de ſes merveilles ; il a
doné à ceux qui le craignent une nourriture
miraculeuſe.
UJ N homme, Chrêtiens, qui eſt ſoüillê
doit ſe laver dans une fontaine , ou
' dans quelque riviere , pour ôter les
ſoüilleures dont ſon corps eſt entaché. La na
ture a doné à l'eau la qualité de laver les taches
les plus horribles. C'eſt ainſi que l'intendant de
la maiſon de Joſeph preſenta de l'eau à ſes fre
res pour laver leurs pieds qui étoient craſſeux,
& tout couverts de pouſſiere ; que le Prince
Naaman étant alé ſe laver ſept fois dans le fleu
ve Jourdain , par l'ordonance du Prophete Eli
ſée, fut guery ſur le champ de la lepre dont il
2O 2 Sermon V I.
étoit frapé , & que Jeſus - Chriſt même ayane
mis ſur les yeux de l'aveugle né un emplâtre fait
de boüe avec de la ſalive, il l'envoya à la piſcine
de Siloë pour s'y laver. Si bien qu'étant alé à
cette piſcine, il s'y lava & rccouvra la veuë en
ôtant dans l'eau toutes les taches qui obſcur
ciſſoient ſes yeux. Comme ceux qui touchent
la poix ſe noirciſſent & gâtcnt leurs habits par
des ſouillûres horribles ; les pecheurs qui aiment
le peché, ſe ſouillent par ſes ordures, & ſe ren
| dent corrompus & abominables dans leurs pen
ſées & dans ieurs actions. Il y a dans chaque
peché une certaine tâche, macula peccati, di
ſent les Theologiens, ou une diformité qui rend
leurs ames ſi laides & ſi moſtrueuſes aux yeux
de Dieu qu'elles ſeroient inſuportables à ceux
des hommes ſi elles en pouvoient étre aperçûes.
Voilà pourquoy ils ſont obligez de participer à
l'Euchariſtie, & de ſe jeter dans ce lavoir my
ſtique pour éfacer leurs ſouillûres. Je ſçay bien
que les Peres de l'Egliſe ne recomandent la fre
quentation de l'Euchariſtie qu'aux innocens,
c'eſt-à-dire , à ceux qui ont conſervé la grace du
baptéme, & aux juſtes qui s'êtant lavez de tou
tes leurs impuretez, par une longue & ferieuſe
penitence ſe ſont remis dans les exercices d'uue
vie vtayement chrêtiene. Les pecheurs , ſelon
la doctrine des Conciles , doivent s'éforcer dc
tout leur pouvoir de quiter promptement le vi
ce, de s'en purifier & d'embraſſer une forme de
vie penitente & vertueuſe pour s'aprocher aprés
cela de l'Euchariſtie avec grande confiance ; mais
auſſi ils reconoiſſent que les pecheurs , qui ſont
nouvelement relevez du peché mortel , doivent
7Un lavoir qui purifie les ſoüilles. 2o3
s'aprocher de la comunion. Aprés cette renaiſ
ſance de l'eſprit ils ont plus beſoin de ce lavoir
que les innocens & les juſtes. Autrement c'eſt
une choſe cruele & dangereuſe de refuſer à ceux
qui vienent de ſe ſanctifier, le bain le plus ex
celent pour entretenir la ſainteté de leur ame.
C'eſt ce que je pretens vous faire voir dans ce
diſcours , aprés avoir ſalué la Vierge. e Ave
AMaria -
Ieu, Chrêtiens, eſt une pureté eſſentiele,
une ſainteté ſouvcraine & une beauté exem
pte de toute ſorte de ſouillûre. Il n'arrête jamais
ſes yeux ſur aucun objet impur, & les hommes
ne doivent pas ſe preſenter devant ſa majeſté
qu'ils ne ſoient entirement nets & entierement
purs. C'eſt pour cela que dépuis que Jeſus
Chriſt a établi dans l'Egliſe le baptême comme
la voye de la regeneration, qu'il a ordoné la pe
nitcnce, comme la ſource du ſalut , & inſtitué
l'Euchariſtie comme la fontaine de la purifica
tion ; les Chrêtiens reçoivent le baptéme pour
regenerer leur ame, ſe ſoûmetent à la penitence
pour obtenir la remiſſion de leurs pechez, &
participent à l'Euchariſtie pour purifier leur
cœur. C'eſt la Theologie de ſaint Thomas ,
lors qu'il enſeigne que l'Euchariſtie eſt une fon
taine dont les autres ſacremens ne ſont que les
ruiſſeaux. C'eſt la ſource de toutes les graces de
ciel, elle contient d'une maniere inefable Jeſus
Chriſt, qui eſt la fontaine même des graces du
ciel , & l'autheur de tous les ſacremens. La Ge
neſe raporte que Dieu mit Adam dans un para
dis de delices , où il y avoit une fontaine qui
2o4 Sermon V I. -
Gen, c.
, 26. arrouſoit toute la terre. Fons aſcendebat de terra
Cette fontaine repreſente Jeſus-Chriſt dans l'Eu
chariſtie. Il ne deſaltere pas ſeulement les fideles,
parce qu'il remplit pleinement tous les deſirs de
leur cœur; mais encore il netoye les taches de leur
ame par l'infuſion de ſa grace. Si l'eau a bien le
pouvoir de changer d'elle même toutes lés choſcs
où elle s'atache, & de leur comuniquer ſa forme
· & ſa perfection, aprés avoir détruit en elles tout
ce qui pouvoit étre contraire à ſa nature. A com
bien plus forte raiſon cette admirable fontaine de
la divinité netoyera-t-elle tout ce qu'elle trouve
ra d'impur dans nos ames, & les rendra-t-elles
toutes pures ? C'eſt la penſée de ſaint Ambroiſe
lors qu'il demande, pourquoy l'eau & le ſang ſor
D. Amb.
tirent du côté de Jeſus-Chriſt ? Et il répond.
l. 5. de Sanguis exivit, ut redimeret ; aqua ut emunda
ſac. c. r. rer. Le ſang ſortit pour racheter le monde ;
mais l'cau coula pour laver les ſoüillûres des
Chrêticns. Et Tertulien ne s'éloigne pas de
cette verité dans le livre qu'il a fait du baptéme.
En parlant de l'eau & du ſang qui ſortirent du
côté de Jeſus-Chriſt , il dit qu'il eſt ſorti deux
baptémes de la playe que Jeſus Chriſt a rcçûe
dans ſon côté. Ceux qui croyent au ſang ſont
lavez par l'eau, & ceux qui ſont lavez par l'cau
boivent le ſang de Jeſus Chriſt Car les Chrê
ticns ne peuvent recevoir l'Euchariſtie ſans être
Tertul. l. lavez par l'eau de l'innocence. C't qui in ſan
de bapt. guinem ejus crederent aqua lavarentur : qui aqua
c. I6• laviſſent, etiam ſanguinem potarent. Veritable
ment l'Euchariſtie eſt un lavoir qui purifie trois
ſortes de taches. Elle diſſipe la fumcée de l'or
gueil , elle ôte la roüille de l'avarice, elle anean
ZJn lavoir qui purifie les ſouillez. 2o5
tit la boüe de l'împureté. I. Elle diſſipe la fu
mée de l'orgueil, parce qu'elle inſpire l'humilité
du cœur 2. Ellc ôte la roüille de l'avarice,
parce qu'elle fait embraſſer la pauvreté d'eſprit.
| 3. Elle aneantit la boüe de l'impureté, parce
qu'elle comunique la pureté du corps : Si bien
que les comunians humbles de cœur , pauvres
d'eſprit & purs de corps par Jeſus-Chriſt dans
l'Euchariſtie, fairont le ſujet & les trois parties
de ce diſcours.
- L A fumée eſt une vapeur fuli gineuſe , elle PARTIE.
ſort de la matiere que le feu brûle, elle s'ele
| ve dans l'air & l'obſcurcit ; & par la noirceur
des cheminées , on peut juger qu'elle noircit
tout ce qu'elle touche. Et l'orgueil eſt une noi
re exhalaiſon qui s'éleve dans un cœur inſolent
& plein de fierté, & qui ſoülle tous ceux qui le
Pſ. 9. 26.
conçoivent. Dum ſuperbit impius inquinate
ſunt vie illius. Lors, dit David, que l'impie
devient ſuperbe, ſes voyes ſont toûjours ſoül
lées , ſes penſées ſont impures , ſes conſeils
pleins de malice ; & ſe laiſſant ébloüir aux loüan
ges dont on fiate les deſirs de ſon ame, il n'y a
point de Dieu devant ſes yeux. Combien la
fumée de l'orgueil défigura-t-elle l'ame de Sen
nacherib lors qu'il voulut s'élever au deſſus de
Dieu, & le deshonorer par des blaſphemes, ſi
atroces que Dieu luy reprocha ? Cui exprobaſti ? C.4. I9,
Reg.
2 2.
Et quem blaſphemaſti contra ſanctum Iſraël ?
Prince inſolent & ſuperbe ! peut on voir un or
gueil plus inſenſé ? Vous oſez défier Dieu ? Ne
ſçavez-vous pas que comme il eſt le protecteur
des Iſraëlites ; il ne permetra pas que vous ra
2o6 Sermon V I.
vagiez ſa ville, ni que vous contaminiez ſon
temple ? Craignez qu'un Dieu ſi puiſſant ne
châtie ſeverement vôtre inſolence, & ayez pi
tié de vôtre ame dont la fumée de l'orgueil a
terni l'éclat. Ah ſuperbe ! terrible fumée de
l'enfer ! pourquoy ſoüillez - vous les cœurs qui
reçoivcnt vos exhalaiſons. Comme ils ſont
gâtez par un amour dereglé de l'honeur du
mondc, ils ſont des horribles ſpcctres & des
monſtrcs épouvantables. Ils ſont ſans pieté &
ſans religion , ſans crainte & ſans reſpect, ſans
douceur & ſans tendreſſe, ſans grace & ſans
amour , comme le cœur des damnez & des dia
D. Amb. bles. Voilà pourquoy ſaint Ambroiſe s'écrie.
ſer 7. in Quid hoc peccato poteſt eſſe deterius quod à Dei
pſ I18. cœpit injuria ? L'orgueil eſt le plus grand pcché
dcs hommcs ; ou pour mieux dire, c'eſt la ſour
ce de tous leurs crimes, C'eſt la premierc flé
che que le demon a décoché contre nous. Si le
premier homme n'eût pas afecté la divinité, ja
mais le peché ne fût entré dans le monde Voyez
· donc combien l'orgueil eſt deteſtable ? Il a co
mencé par outrager Dieu & par ſouillcr les
hommes. Hoc telo nos primum diabolus vulne
ravit.
Que faire pour empêcher que cette fumée ne
ſaliſſe nos ames ? Il faut participer à l'Euchari
ſtic, ce divin ſacrement diſſipera toutes les va -
' pcurs de l'orgueil. Si lors que Jeſus - Chriſt en
tra dans Jeruſalem toute la ville s'émeut en di
ſant. Qui eſt celuy cy ? Qui n'excitera cn ſoy
la crainte & l'humilité s'il éleve les yeux de ſon
ame, & conſidere quel eſt ce Seigneur qu'il re
çoit dans l'Euchariſtie. Dans la verité ſa ſub
--
*On lavoir qui purifie lesſoiiillez. 2o7
|# ſtance ſe trouve ſous les aparcnces du pain &
| ! du vin, & la majeſté de celuy qui a creé tout le
i monde y cſt proprement & veritablement. C'eſt
| luy devant qui tremblent les cieux & toutes les
:: creatures. C'eſt luy de qui le ſoleil & tous les
# | aſtres empruntent toute la lumiere & tout
(. l'éclat. C'eſt luy devant qui les Anges ſont dans
: un perpetuel tremblement en le loüant & glori
# fiant ſans ceſſe. Q i pourroit donc concevoir
|! quelle profonde humilité les Chrétiens font pa
# roître dans la comunion ? Humiliatum eſt cor
# eorum. Ils n'écoutent point ccs enemis de la ve
# , rité , ces acuſateurs pleins de menſonges , ces
, \ calomiateurs envenimez qui ne craignent pas
de nier ce myſtere , cn diſant. Comment ſe
peut - il faire que Dieu tout entier ſoit enfer
mé dans un petit morceau de pain ? Comment
cſt - il reçû de tous également , ſoit qu'on eu
prene une grande , ou une petite partie ? Com
ment n'eſt - il pas ſoüillé par les pecheurs qui le
logent dans un cœur noirci d'orgueil & d'inſo- .
lence ? Non ils confeſſent la force toute puiſſan
te de Dieu, qui a creé le ciel & la terte par ſa
ſeule parole , & qui ayant produit tant de creatu
res viſibles & inviſibles, les change maintenant
coumme il veut. Enſuite ils humilient autant
qu'il eſt poſſible leur cœur avec ſes penſées , &
comme dit ſaint Auguſtin. Cum angelica reve D. Ang.
rentia ad altare accedunt , ubi Chriſtus immola ſer.58. de
tur, & ſumitur. Ils s'aprochent de ce ſacre temp.
meut adorable avec une extreme humilité & un
extreme reſpect. C'eſt là qu'ils font paroître une
modeſtie angelique & un recüeillement tout di
vin ; pour exciter ce ſentiment en leur cœur ,
2o8 Sermon VI.
ils ſe repreſentent la grandeur ſupreme , & la
majeſté infinie de Dieu , qui eſt reélement dans
l'Euchariſtie. Ils conſiderent que c'eſt luy qui a
creé le ciel & la terre, & ſongent que les Anges
tremblent de reſpect devant luy , & qu'au moin
dre ſigne qu'il fait les colomnes du ciel s'ébranlent
& fremiſſent de crainte.
Ji veut voir une anciene repreſentation de
cette merveille ? Il doit regarder Miphiboſeth,
& il jugera que ſon humilité en eſt une caution
bien aſſurée. Ce Prince ayant mangé à la table
de David quita tous les ſentimens d'orgueil que
la naiſſance royale
y inſpire aux hommes ſuper- .
bes. Il ooblia qu'il étoit de la race de Saül &
fils de Jonathas , & il ne fit plus paroître dans
toute ſa perſone cét air & ce je ne ſçay quoy de
grand & de majeſtueux , qui marque ſi bien les
Princes qu'il les diſtingue de tous les hommes
du comun. , La faveur du Roy ne flata pas ſon
ambition , parmi tant d'honeur tout feut hum
ble , tout feut abjet en luy; & s'inclinant pro
[Link] c, fondement devant David, il luy dit. Quis ſum
2.8 : ego , ſervus tuus ? Quoniam reſpexit ſuper ca
-
nem mortnum. D'où m'a pû venir cette grace
que mon Roy ait bien voulu m'apeler à ſa ta
ble ? Qui êtes - vous grand David ? Quand je con
ſidere vôtre majeſté , je vois que vous êtes un
Roy juſte & puiſſant, qui par mile actions glo
rieuſes vous êtes aquis l'amour & la ſoûmiſſion
de vos ſujets , & atiré l'eſtime & la veneration
de tous les peuples de la terre. Et lors que je
tourne les yeux ſur moy même , je ne regarde
que miſere & que baſſeſſe. Eh ! que ſuis - je,
moy vôtre ſerviteur que vous ayez fait manger
à vôtre
Z)n lavoir quipurifie les ſouillez. 2a3 !
, à vôtre table ? Je ne ſuis qu'un vil eſclave, &
#, qu'un homme auſſi mépriſable qu'un chien
mort. Si Miphiboſeth a fait paroître tant d'hu
militê aprés avoir mangé à la table de David,
# où il n'y avoit que l'ombre & l'image de la ve
rité ; combien profond eſt l'abaiſſement des
Chrêtiens, qui ont le bonheur de s'aſſeoir à la
table de Jeſus - Chriſt, & d'y recevoir Dieu dans
leur cœur ? Ils conſiderent quel eſt leur être &
leur nature , & ils voyent qu'ils ſont devant luy
comme s'ils n'étoient point , & qu'ils luy ſont
auſſi inutiles que le neant. Ils regardent quelle
, eſt la multitude infinie de leurs pechez ; & ils di
N ſent en eux mêmes. Comment avons nous oſé
indignes vers que nous ſommes recevoir un ſi
grand Seigneur ſans être tout penetrez de crain
te & de tremblement ? Nous qui avons comis
contre luy tant de pechez, tant de ſuperbes, tant
d'impietez ? Comment le tres - haut a - t'il pû
entrer dans un cœur comme le nôtre ; ce cœur
qui a été ſi ſouvent la honteuſe retraite des dra
gons, la caverne des ſerpens & des baſilics. Ah !
nous ſommes devenus ſemblables à la vanité ,
& au menſonge. Et bien que nous ayons fait
de grands crimes , nous n'avons pas laiſſé de
recevoir, non pas les Anges ni les cieux , com
me dit ſaint Chryſoſtome. Sed ipſum horum D. Cor.
omnium Dominum. Mais le Createur des Anges hom. 24.
& des cieux. in 1 ep.
Quels Chrêtiens ſeroient orgueileux devant ad cor.
un adorable & ſi redoutable Seigneur ? Et com
ment oſeroient - ils ſe preſenter à ſes yeux n'ê-
tant qué des pecheurs abominables ? Les étoiles
ne ſont pas pures en ſa preſence, & il trouve de
O
2IO Sermon V 1. '-
la corruption dans les Anges. C'eſt pour cela
que plus les graces que Dieu fait aux hommes
de pieté ſont grandes , plus leurs reſpects ſont
ſoumis ; & que plus ils enviſagent ſa majeſté &
reſſentent ſa miſericorde , plus ils reconoiſſent
leur neant & deteſtent leur orgueil Iſaye vît
la gloire de Dieu qui êtoit aſſis ſur un thrône
élevé, environné des Cherubins qui par des cris
redoublez chantoient un divin cantique ; &
dans une veüe ſi claire de la ſainteté de Dieu , il
entra dans une humiliation profonde, & témoi
gna qu'il avoit les levres trop impures pour an- .
noncer aux hommes de ſi grandes choſes. Dieu.
aparut à Job dans ſa majeſté, & a l'inſtant Job 2
au lieu de s'enorgueilir s'humilia dans le ſac &
dans la cendre. Q and eſt ce qu'Abraham joüit
de la veuë de Dieu ? Ce ne fut pas répond ſaint
Ambroiſe, tant qu'il demeura dans le païs des
·Caldeèns qui étoient un peuple orgueileux &
idolâtre ; mais dés lors qu'entrant dans la terre
de Chanaam , il paſſa à la veritable religion , il
commença de voir Dieu , & cette veuë l'obligea
à deteſter l'orgueil , & à pratiquer l'humilité.
D. Amb. 'Obi demigravit ad veram religionem paratam
l. t de humilitati , tunc ZDeum videre capit. Habitude ,
Abrah.
c. 3
pretextes , engagemens, honte de s'abaiſſer , plai
ſit de ſe voir comme le Seigneur & le Prince de
la terre de Chanaam , & mile belles qualitez dont
il êtoit doüé ne peurent enfler ſon cœur. La veuë
de Dieu diſſipa toutes les fumées de l'orgueil qui
pouvoient noircir ſon cœur ; & ſa religion luy
aprenant à s'humilier, il fut pur & ſans tâche
devant la divine majcſté.
Qu'eſt tout cela f Sinon une image de l'hu
·vn lavoir qui purifie les ſoiiilles. Iïï
· milité des comunians. Ils reçoivent Jeſus
Chriſt dans le myſtere de l'Euchariſtie , ils luy
repreſentent leur indignité , ils ſe confondent
de la veuë de leurs miſeres ; & par l'admiration
de la bonté du Seigneur, ils s'humilient devant
luy , & devienent les enemis de l'orgueil. Aprés
qu'ils ſe ſont retirez de la ſainte table, les uns
ſe repreſentent devant Dieu comme l'enfant
· prodigue ſe preſenta devant ſon pere , ſi plein
de compaſſion & de tendreſſe. Ils ſe ſervent de
ſes paroles, & luy crient avec larmes. Seigneur
· nous avons peché contre le ciel & contre vous ,
& nous ne ſommes pas dignes d'être apelés vos
fils Recevez-nous ſeulement comme les ſervi
teurs de vôtre maiſon. Et les autres entrent
dans les ſentimens du' Publiquain de l'Evangi
, !
le, & pleurent avec luy. Ils n'oſent demeurer
prés de l'autel, ny même lever les yeux au ciel ;
mais ils ſe tienent dans un coin du temple, ils
frapent leur poitrine en diſant. Seigneur ayez
pitié de nous qui ſommes pecheurs. D'où nous
peut venir cette grace que vous nous viſitiez ?
Qu'eſt ce que nous ſommes que vous nous éle
viez à un ſi haut degré ? C'eſt avec raiſon qu'ad
mirant vôtre bonté nous nous écrions en cette
rencontre. O merveile inconcevable ! des eſ
claves vils & abjets mangent le Seigueur qui à
creé le ciel & la terre par un ſeul acte de ſa vo
lonté. Et quelques autres conçoivent la con
fuſion & l'humilité qu'a une femme envers ſon
mari , lors que luy ayant manqué de fidelité ;
il luy fait la grace de la recevoir dans ſa maiſon.
A peine l'oſe t'elle regarder au viſage en penſent
d'une part à l'outrage qu'elle luy a #. & dë
•4- -- :-
- C) :
2I2 Sermon V I.
l'autre à l'extrême bonté avec laquelle il veut bied |
la recevoir aprés ſes ofenſes. La miſericorde que
Jeſus Chriſt leur témoigne dans ce myſtere, eſt
encore bien plus grande, il reçoit dans ſa maiſon
& à ſa table des ames qui l'ont abandoné par
leurs pechez , des amcs adulteres qui ont acompli
les deſirs du diable ; cependant lors qu'elles retour
ncnt à Dieu il ne les confond point, il ne leur
reproche point leurs dereglemens, il les reçoit
cntre ſes bras, commc dit ſaint Jerôme. Nonº
D. Hier. enim
1n Mat. Zbeus homini iraſcitur, ſed vitio. S'il ſe met
c. 17. en colere ce n'eſt pas contre eux, mais contre leur .
· orgueil.
Saint Chryſoſtome pour exciter en luy l'hu
milité conſideroit & repaſſoit dans ſon eſprit la
miſericorde infinie que le Seigneur avoit pour
luy dans la communion, & deteſtant toutes les
vapeurs de la vanité qui avoient ſali ſon ane , il
diſ[Link] charité de mon Dieu que faites-vons !
Et qu'ay je fait moy pecheur, moy neant, moy
ver de terre , moy charogne puante & propre à
nourrir des ſerpens & de flâmes, moy vaſe tres
vilain & tout empoiſoné. J'ay reçû l'agneau ſans
tâche, le Dieu de toute pureté dans un, cœur
Pall in
impur & ſoüilé d'orgueil. Amplins lava me ab
in vit D. iniquitate mea & à peccato meo munda me. J'eſ
Chry. pere Scigneur que vous m'avez déja lavé par le
ſacrement de penitence ; mais lavez-moy encore
davantage , & purifiez - moy de nouveau de
toutes ſes ſoüileures de ma ſuperbe, afin que je
m'humilie devant vous. Il y avoit plaiſir à con
ſidcrer ſaint Jerôme, que l'on faiſoit paſſer pour
un exemple de la pieté & de l'humilité chrêtie
nt , dans l'extremité de ſa vie où il étoit purifié
-
-*
| •
ſUn lavoir qui purifie les ſouillez. 113
# des vapeurs de l'orgueil qui entêtent les hommes.
Euſebe raporte que ce grand homme ſur le
point de reçevoir le viatique ſe couvrit d'un ſac,
ſe coucha ſur la terre, ſe proſterna devant Jeſus
Chriſt , & frapa pluſieurs fois ſa poitrine , en
diſant. Tu es Dominus meus & Deus meus. In Euſeb.
vit.
O Dieu ! mon être eſt comme le neant devant vos D. Hier
yeux , vous ne dedaignez pas de vous abaiſſer
juſqu'à moy qui ne ſuis pas digne de lever les
yeux vers vous. Je confeſſe que vous êtes le
Roy de la gloire , auſſi je vous adore de tout
mon cœur, & m'humilie devant vôtre majeſté.
, Enfin Loüis de Gonzague ce grand , ce devot
5
* & ce ſaint Religieux ſortoit de la ſainte table
avec un profond reſpect , & entrant dans un
juſte ſentiment de ſou indignité , il s'écrioit vers
Jeſus - Chriſt qu'il venoit de recevoir. Recede
à me Domine. Retirez-vous de moy , Seigneur ,
parce que je ne ſuis qu'un ſuperbe & qu'un
orgucileux. Que fi ô mon Roy vous daignez
faire de mon ame vôtre thône pour y regner.
Cor mundum crea in me Deus. Creés en moy Pſ. 5o. II
un cœur pur , renouvelez juſqu'au fond de mes
entrailes un eſprit de baſſeſſe & d'humilité, par
lequel je puiſſe m'abaiſſer & m'aneantir devant
vous ; & ſans lequel toute la devotion dont je
me ſens touché en comuniant ne ſeroit que men
ſonge & illuſion. -
Chrêtiens orgucileux qui mépriſez l'Eucha
riſtie ! Avcz-vous bicn conſideré quel eſt le Roy
qui vous fait l'honeur de vous inviter à ſon feſ
tiu ? Elevez les yeux de vôtre ame, & voyez que .
c'eſt le Roy de la gloire. Faitez reflexion qu'il
quite ſon thrône pour êclipſer toute ſa grandeus
114
- - - I •
Sermon V I.
ſous une miete de pain , qu'il deſcend du ciel
pour habiter dans nos Egliſes, & que de l'autel
il paſſe dans nôtre cœur , pour nous aprendre dit
Tertulien , l'humilité par l'exemple d'une hu |
Tertul. miliation ſi merveileuſe. Ergo ZDei filius in tan
l. car. * tum humiliatis exhauſtus. Avec quel excez d'é-
Chriſ. fronterie vous élevez-vous dans vôtre cœur de
c. i7. . vant une majeſté ſi humiliée & ſi redoutable
tout enſemble ? Comment ne craignez-vous pas
miſerables que vous êtes que le foudre ne tom
be du ciel pour vous conſumer ? Comment
avez - vous la hardieſſe étant pecheurs comme .
vous êtes de mépriſer ce myſtere ? Y a-t'il un
plus grand peché que celuy de mépriſer volon
tairement & de propos deliberé la majeſté de
Dieu, & de s'enfler d'orgucil en ſa preſence, de
l'inſulter dans l'Egliſe, de la braver à ſa table
de l'outrager ſur l'autel & dans le tabernacle ? O
Dieu l eſt-il poſſible que vous n'ayez pas du reſ
pect pour Jeſus-Chriſt ? Si je vas daus les palais
des Princes, je vois que l'ambition peuple leur
cour , & leur atire de toutes parts des adora
teurs ou plûtôt des idolatres qui leur rendent
le culte ſupreme, qui les ſervent avec un zele
incroyable , & qui leur ſacrifient leur repos ,
leur conſcience, leur liberté & leur vie. Faut
il, Chrétiens, que vous gardiez le reſpect & l'hu
milité pour les Rois de la terre, & la ſuperbe
& l'enfleure du cœur pour Jeſus-Chriſt qui eſt
le Roy du ciel. Cette injurieuſe preference
n'eſt - elle pas capable de luy doner de la jalou
ſie , & de le prevoquer à la vengeance ? Vous
ne luy rendez pas les reſpects que les Anges
luy rcndent ſur les autels, ni les ſoûmiſſions
-
:::::
1 70n lavoir qui purifie les ſoùillez, 215
que les courtiſans rendent aux Princes de la terre.
t:
| Prâtres de Jeſus - Chriſt ſortez des autels ,
d#
venez icy vous qui avez la puiſſance de faire ,
lJ•
deſcendre Dieu ſur la terre, & de renfermer ſa
#.
majeſté dans une hoſtie conſacrée. Venez - vous
é
ames devotes qui vous aprochez ſouvent de la
:,
table Euchariſtique. Venez-vous juſtes & bien
heureux qui repoſez dans ce ſaint temple. Sor
tez de vos tombeaux Martyrs , ou. Saints qui
avez autrefois communié au corps d'un Dieu in
carné. Dites-nous ſi c'eſt pour s'enorgueilir que
Jeſus-Chriſt demeure dans les eſpeces du ſacre
Anges qui êtes au tour
- ment de l'Euchariſtie ?
* de Dieu , & qui reſidez ſur les autels ! dites
nous quel deſſein avez-vous lors que vous qui
tez le ciel pour venir dans les Egliſes ? Ah ! dit
ſaint Chryſoſtome. Angelorum multitudo altare [Link].
· circumdat inclinato capite. Ce n'eſt que pour l.ſacer.
7. de
ſe renger au tour de 'autel, & s'y tenir dans ,4. «.
$
une poſture reſpectueuſe , comme des ſujets de
vant leur Prince. C't ſi quis milites ſtantes vi
deat ſtante Rege. Et vous , Chrêtiens , vous
paroiſſez devant Dieu la tête pleine d'ambition ,
J'ame boufie d'orgueil, & ne reſpirant que la va
mité & l'inſolcncc. Ne ſçavez vous pas que ſelon Prov. c.
cette ſentence du ſaint Eſprit. Immundus ante 16. 29,
2Deum omnis tumidi cordis. Ceux - là ont le
, cœur ſoüilé devant Dieu qui l'ont enflé d'or
gueil. Juſques à quand donc voudrez-vous ſalir
vôtre cœur par la fumée de la ſuperbe ? Les
Apôtres ont foulé aux pieds la gloire du mon
de, lors qu'ils ont eu goûté l'Euchariſtie ;ipout
quoy recherchez - vous encore les honeurs du
ſiecle aprés avoir ſi ſouvent participe à ce ſacre
2I6 Sermon V I.
ment ? Si vous êtes ſages, voyez combien eſt
· grande la tromperie des honeurs & la vanité des
- dignitez. Peſez la moindre petite partie de
l'Euchariſtie ; tout ce qui ſemble être éclatant
dans le monde , les royaumes , & les empires ,
les courones, les ſceptres , enfin toute la terre ;
& cetre petite partie emportera par ſon poids
tout le monde comme une feuille que le vent
enleve. N'imitez pas les Phariſicns. Ils s'apro
choient ſeulement de Jeſus-Chriſt pour le ten
ter & avec un eſprit ſuperbe & envieux ; auſſi
ils s'en retournoient confus , & n'atiroient ſur.
eux que ſa malediction & ſa haine. Imités les .
enfans qu'on luy preſenta afin qu'il leur impo- ^
ſât ſes mains. Autrement qn pourroit vous re
procher que vous n'avez pas la foy de la rcéle
preſence de Jeſus Chriſt dans l'Euchariſtie : &
l'an pourroit vous dire ces paroles de Tertulien,
Tertul. ſ2ui talem Deum dedignaris, neſcio an fide cre
APºl º das Deum. Apliquez-vous de tout vôtre cœur
39- à pratiquer l'Euchariſtie ; & Jeſus - Chriſt vous
aprendra à fouler aux piés la gloire du monde,
à vous afermir dans l'humilité du cœur. Ouy
Chrêtiens , alez à l'Euchariſtie qui doit vous
purifier de la fumée de l'orgueil. C'eſt en vain
que l'ambition ſe diverſifie en cent manieres
differentes. C'eſt en vain que les uns pour être
honorez deſirent d'être ſouverains , les autres
d'être grands, les autres d'être riches , les au
tres forts & robuſtes , & que les autres paſſio
nez de l'amour de la gloire cherchent à plaire
P Cyril aux [Link] laboras ſuperbia ſume Chriſtum ad
Alex. c. panem humiliatum, & panis ſic humilis humilem
6. 1n - - - - - > -
joan. se faciat. Pour vous, dit ſaiut Cyrile, ſi l'orgueil
7Jn lavoir qui purifie les ſouillez. 217
vous tourmente , tecevez l Eachariſtie , c'eſt a
dire Jeſus - Chriſt humilié ſous les eſpeces du
pain. Ce ſacrement purifiera vos cœurs des ta
ches de la ſuperbe , vous inſpirera l'humilité,
vous faira mépriſer la gloire du ſiccle & les
loüanges du monde , & vous aprendra à fuir
l'avarice & à aimer la pauvreté d'eſprit Voyons
cette belle choſe dans la ſeconde partie.
I I.
A roüile eſt une humeur ſeiche & rougeâ PART1E.
tre qui ronge peu à peu l'or & l'argent.
Comme c'eſt le vice qui gâte les metaux, elle
-
repreſente l'avarice qui corrompt les cœurs en
·•
amaſſant des richeſſes avec des aviditez inſatia
bles. Il faut que l'avarice ſoit quelque choſe de
bien horrible, puiſque ſaint Paul dit, que ceux
qui veulent devenir riches tombent dans la ten
-
tation & dans le piege du diable. C'eſt un mon
ſtre énorme qui regne dans la cour des Roys &
· daus les tribunaux des juges, dans les temples
& dans les maiſons, dans les villes & dans les
forêts , dans les chemins publics & dans les
lieux ſacrez & prophanes. C'eſt un mal conta
gieux qui infecte par ſon venin les grands & les
petits, les Princes & les ſujets, les nobles & les
roturiers , les Prêtres & les laïques, les pauvres
& les riches. Et une bête cruele & ſanguinaire
qui change le monde en une forêt de bêtes ſau
vages , qui ſe déchirent par les inimitiez , par
les procez, par les outrages & par les quereles,
par les guerres & par les combats, par les meur
tres , par les parricides & par les ſacrileges. pe .
O pecunie amor ! s'ecrie Pierre de de Blois, ô ti-pl§in
mea cordium ! rnbigo mentium , languor peſſimus Job.
218 Sermon V I.
· animarum. O avarice ! ô amour des richeſſes ! |
ô pouſſiere des cœurs, roüille des eſprits , lan
gueur pernicieuſe des ames. Vous étes la peſte
des vertus & la ſource des vices, changeant l'a-
mour en haine, & la grace de Dieu au mépris
de ſa loy. Quomodo corda divitum excecas , ut
quantà amplius habeant, tant à minus ſe habere
credant. Comment ſoüillez - vous les cœurs
des riches ? Ils ſont ſi aveugles, que plus ils ont
des biens, moins ils s'imaginent en poſſeder.
C'eſt pour cela que l'Ecriture ſainte témoigne,
que rien n'eſt plus domageable que l'amour des
richeſſes. Cette paſſion rend les ames venales,
les empêche de ſe juſtifier, les fait tomber dans
l'idolatrie, les exclut du royaume du ciel & les
rend coupables des peines de l'enfer.
Qui n'a en horreur des tâches ſi horribles ? Et
qui ne frequentera l'Euchariſtie pour les efacer ?
Ce myſtere du ciel combat l'avarice des hommes ;
& comme il contient un Dieu qui poſſede les ve
ritables richeſſes, il leur inſpire de quiter du
moins en affection les biens exterieurs.. L'Exode
raconte, qu'aprés que les Iſraëlites eurent mangé
la manne dans le deſert, ils ne mangerent plus
de viandes qu'ils avoient porté d'Egypte. Fi
Fxod. c. lii Iſraël comederunt Man, donec venirent in
1é. 35. terram habitabilem. De quelque excelente fa
rine que les viandes fuſſent paitries, les Juifs
les mépriſerent, & leur prefererent le pain que
Dieu leur envoyoit ; pour nous marquer qu'auſſi
tôt que les Chrêtiens ont reçû l'Euchariſtie ,
ils mépriſent les richeſſes, qui ſont la proye
de l'avarice ; & cette divine nourriturc puri
fie leur ame, & lcur inſpire la pauvreté d'eſ
ZJn lavoir qui purifie les ſoüillez. 219
s prit. La manne repreſente viſiblement l'Eu
s chariſtie , Jeſus-Chriſt le témoigne luy-même
# dans l'Evangile. La manne étoit un pain que les
# Anges faiſoient ; l'Euchariſtie contient les corps
# de Jeſus - Chriſt qui a êté conçû par l'operation
• du ſaint Eſprit. La manne ne fut donée qu'à
• ceux qui avoient paſſé la mer rouge ; l'Euchari
· ſtie n'eſt reçûe que par les Chrêtiens qui ſont
: baptiſez. La manne fortifioit les Iſraëlites pour
, vaincre le peuple d'Amalech ; l'Euchariſtie do
ne des forces à nos ames pour triompher des
: demons. Enfin , Dieu donoit également la
· la manne à tous les Juifs, ſoit pour reprimer
· · · leur avarice & leur intemperance, ou pour fai
, re admirer ſa providence ; & dans l'Euchariſtie,
Jeſus-Chriſt ſe done tout entier à tous les Chré
tiens ; de ſorte que ceux qui le reçoivent digne
mcnt ſe detachent de toutes les choſes de la ter
re, parce que, dit ſaint Chryſoſtome. Hec men- D. Chr .
ſa anime noſtre vis eſt, nervus mentis , fiducie †. #
| · vinculum ſpes, ſalus, lux, vita noſtra. La table ad Cor.
Euchariſtique eſt la force de nôtre ame, le nerf '
de nôtre eſprit, le lien de nôtre confiance, nô
tre eſperance, nôtre ſalut , nôtre lumiere, nô
trc V1e.
L'abondance rejoüit les riches qui ſont poſſe
dez du demon d'avarice. Saint Luc raporte que
les terres d'un homme riche ayant extraordinai
rement raporté. Il s'entretenoit en luy-méme
de ces penſées. Quid faciam ? Que feray-je ?
Surquoy ſaint Chryſologue dit fort ſubtile
ment que c'eſt la voix d'un homme qui en -
interroge un autre. Interrogantis vox eſt. Lue. c.
Mais qui penſez-vous que cét homme interro-12 17:
22O Sermon VI.
geoit ? C'étoit, répond ce Pere, le demon qui
le poſſedoit. C'étoit l'êtat où l'avarice l'avoit
reduit dépuis qu'il s'en étoit rendu l'eſclave. Il
avoit une inſenſibilité pour Dieu & pour la ver
tu ; & une paſſion furieuſe pour l'argent. Il étoit
prêt de ſe vendre & de ſe proſtituer pour un peu
D. Chry, de bien.
Erat in illo alter qui ad ejus penetralia
ſer. 1o4. jam diabolus poſſeſſor intraverat. Le demon qui
étoit entré dans le cœur de cét avare , penetroit
les plus ſecretes penſées de ſon eſprit , il luy
inſpiroit la malice, & luy cauſoit une joye ma
ligne par la conſideration d'une abondante rc
colte, Au contraire, cinq mille hommes s'aſſi
rent ſur le foin , & gâterent une abondante moiſ- .'
ſon lors qu'ils voulurent manger le pain que Je
ſus-Chriſt leur dona dans le deſert. Pour ſigni
fier que les fideles qui participent à l'Euchariſtie
mepriſent les choſes caduques & periſſables ,
qu'ils embraſſent la pauvreté d'eſprit, & qu'ils
bornent toutes leurs richeſſes à un habit & à une
nourriture, comme dit ſaint Paul. Comme ils
ont toûjours l'image de Jeſus-Chriſt devant les
yeux, ils font peu de cas des biens de la terre,
ils penſent que le Seigneur leur dit. Souvenez
vous de la pauvreté dans laquelle j'ay vécu »
rendez-vous pauvres pour l'amour de moy, &
vous trouverez dans vôtre pauvreté un tréſor
qui vous rendra veritablement riches.
En efet , c'eſt Jeſus - Chriſt luy-même qui
nous a enſeigné toute ſa vie la pauvreté par ſon
exemple. C'eſt la premiere leçon que ce divin
maître nous a doné en venant au monde. L'éta
ble où il eſt né, la creche où il a êté couché , les
langes qui l'ont evelopé , le foin ſur lequcl il
º)n lavoir qui purifie les ſoiiillez. 22i
a repoſé , l'haleine des animaux qui a ſervi à le
défendre du froid, tout cela nous prêche la pau
vreté dés le commencement de ſa vie. Dans ſa
mort , il a êté auſſi pauvre que dans ſa naiſſan
ce. Il eſt mort tout nud ſur la croix, & ſon corps
a êté envelopé dans un linceul emprunté. Dans
ſa vie il n'a pas eu un denier pour payer le tri
but à Ceſar. Et ſa pauvreté n'a pas ſeulement
conſiſtê à ne poſſeder rien de propre, & à n'a-
voir rien de ſuperflu ; mais encore à ſoufrir la
| privation des choſes neceſſaires , à endurer le
froid , le chaud, la faim , la nudité , la diſete,
-
· & les autres ſemblables incommoditez , qui
'ſont les , compagnes inſeparables , des pauvres.
C'eſt pour cela qu'il n'avoit pas où repoſer ſa
tête, & qu'il ſe diſoit plus pauvre que les oy
ſeaux qui ont des nids , & que les renards qui
ont des tanicres pour ſe retirer. O paupertas ! D. Aug:
ſer.81. de
Ecce caput pauperum. O pauvreté ! dit ſaint tCIIl ,
Auguſtin par admiration. Voicy le chef des
auvres. Le fils de Dieu nait dans une pauvre
étable, le ſouverain de l'univers eſt couché dans
une crêche , le maître du ciel & de la terre, le
Createur des Anges & des hommes , l'ouvrier
des choſes viſibles devient la nourriture des
pauvres. Fit cibaria pauperihus cœli & terre
Dominus. Jugez, Chrêtienes , ſi Jeſus-Chriſt
qui eſt contenu dans l'Euchariſte n'inſpirera pas
la pauvreté d'eſprit , qu'il a fi inviolablement
pratiquée ; & ſi ayant êté l'eaemi de l'avarice ,
il pourra ſoufrir que ſa roüille gâte l'ame des
COInUt]13 IlS. - -
Zachée , vous étiés ſoüillé lors que vous étiés
|
l'eſclave de vos biens , & que vous ne vous en
, ,t
222 Sermon V I. -
ſerviez que pour nourrir vos paſſions & pour
multiplier vos maux & vos maladies ? Mais lors
que Jeſus - Chriſt eſt entré dans vôtre maiſon
vous n'étes pas alé emprunter de vos voiſins
leurs § meubles , vous ne vous étes
point empreſſé pour tirer de vos cofres de riches
tapiſſeries, vous n'avez point voulu d'autres or
nemens pour recevoir Jeſus-Chriſt , que ceux
qui plaiſoicnt à Jeſus- Chriſt. Je done, avez
vous dit, la moitié de mes biens aux pauvres ;
& je rends au quadruple tout ce que j'ay pris ?
D. Chr. Vide miraculum. S'écrie ſaint Chriſoſtome.
hom. de Voyez voyez combien fut miraculeuſe l'en- '
Zach. trée de Jeſus-Chriſt dans la maiſon de Zachée. '
· Salvator radiis#fugat nequitie caliginem.
Par les rayons de ſa juſtice, il a chaſſé du cœur
de ce voleur la roüille de l'avarice. Mathieu ,
vous étiez abominable lors que vous étiez
publiquain ? Vous étiez de ces riches avares ;
qui volent & pillent tout le monde, Vous do
niez tout au luxe & au plaifir , vous vous glo
rifiez de vos meubles ſomptueux qui rendoient
vôtre maiſon ſemblable à une ſale de bal & de
comedie. Mais lors que Jeſus - Chriſt eſt alé
chez vous , vous avez tout quité pour le ſuivre ,
vous avez compris l'excelence des choſes ſpiri
tueles , & quelque magnifique que fût vôtre
maiſon, elle a êté aux yeux de vôtre ame com
me un amas de boüe & un lieu d'une odeur
inſuportable. Il ne faut pas, dit ſaint Chryſolo
[Link]. gue , être ſurpris de ce prodige. Vidit illum
ſol. ſer.
Chriſtus , ut ille latebras pecunie non videret:
3o. , Jeſus-Chriſt vit Mathieu dans le bureau des im
pôts , afin qu'il ne vit plus la grandeur de ſes
t)n lavoir qui purifie les ſoiiillez 223
richeſſes ; C'eſt pour cela qu'il les quita pour em
braſſer la pauvreté de Jeſus Chriſt. Et pourquoy
liſons nous que comme la comunion étoit en
grande vogue dés le comencement de l'Egliſe
# primitive , tous les biens des fideles étoient en
comun, de ſorte que ceux qui avoient des maiſons
& des heritages les vendoient & en apottoient
le prix aux pieds des Apôtres , qui en faiſoient
enſuite la diſtribution ſelon les bcſoins de chacun.
D. Hier.
C'eſt, dit ſaint Jerôme. ©t oſtenderent divitias ep. 3 ad
eſſe calcandas. Pour montrer que les richeſſes de l)emct.
la terre doivent être foulées aux pieds par ceux qui \
. ont reçû l'Euchariſtie,
C'eſt conformement à la ſainteté de cette do
étrine , & à la pratique de la comunion, que ſi
l'on examine le raport qu'il y a entre un fidele
qui reçoit l'Euchariſtie , & un riche qui mépri
ſe ce ſacrement, on trouvera que celuy-cy, rem
ply d'inquietudes , montre ſur ſon front ſevere
& chagrin , la triſteſſe où eſt plongée ſon ame
atacheée aux biens de la terre ; & que cluy-là
montre ſur ſon viſage gay, la joye ſincere de ſon
eſprit dégagé des richeſſes. On verra que celuy-ci,
au milieu des miſeres qui luy rongent le cœur ,
ne poſſede qu'une felicité aparente ; & que leſ
prit de celuy-là eſt exemt d'agitation , & joüit
interieurement d'une profonde paix. Enfin, on
reconoîtra que celuy-cy, inquieté du deſir d'a-
maſſer des nouveaux biens & miſerable par la
crainte qu'il a de perdre ceux qu'il poſſede ,
eſt expoſé à toutes les injures de la fortune, &
que plus il a de biens , plus il en deſire ; & que
celuy - là tres - riche dans ſa pauvreté ne de
ſire que le neceſſaire, & ne craint rien , parce
224 Sermon V I,
qu'il n'a rien qu'on puiſſe luy ôter. Sa pauvre
té eſt comme un rampart qui le defend conte
toutes les violences ; & il n'y a point de Roy ,
ni d'Empereur qui puiſſe le vaincre , puiſqu'on
dit que cent hommes enſemble ne peuvent dé
poüiller un homme nud. Auſſi c'eſt aprés cét
examen que ſaint Jerôme fait entendre ces pa
D. Hier.
roles. Fulgear quilibet auro, & pompaticis fer
ep. t 1.
culis coruſca ex farcinis metalla radient. Eſtime
ad Ruff, qui voudra le plus beau & le plus precieux des
metaux dont on fait des ſuperbes ſtatues ? Poſ
ſede qui voudra des montagnes d'or & d'argent ?
Tout cela n'eſt nullement comparable à l'Eucha
riſtie. Les avares ſont plûtôt les eſclaves que les .
maîtres des richeſſes. De là vient que l'Ecritu -
re les apele , les hommes des richeſſes. Elle veut
dire que les richeſſes ne leur apartienent pas ;
mais qu'ils apartienent aux richeſſes , & que ce
ſont les richeſſes qui leur comandent, & qui les
rendent criminels. Je les ay raſſaſiez, dit Dieu
dans Jeremie , & ils ſont devenus des adulteres.
Jer. c 5. Saturavi eos & mœchati ſunt. Ecoutez cecy
7.
vous tous qui avez reçû du Seigneur de gran
des richeſſes qui êtes remplis & comme raſſaſiez
des biens de la terre, & qui vous abandonez enſui- .
te au dereglement. Que ſouhaitez-vous lors que
vous deſirez de devenir riches & de raſſaſier vô
tre cupidité ? Sinon de tomber , comme dit
· ſaint Paul dans les pieges du demon, & dans
5 - - -
l'abîme du peché ? Plus dit ſaint Jerôme, vous
A - - * •
êtes puiſſans & élevez en authorité , plus vous
A - - v • -
| D. Hier. êtes inſolens dans vos deſordres. Quantà in di
in Jer.
C. 5»
vitibus major authoritas, tantà major inſolentia
peccatorum. -
Les
ºOn lavoir qui purifie les ſouillez.225
· Les comunians au contraire ſont les maîtres
non pas les eſclaves des richeſſes. Ils les abando
nent pour l'amour du Sauveur , & veulent bien
étre pauvres des biens temporels, pour recevoir
le centuple dés cette vie & poſſeder la vie eternele
dans le ciel. Combien a-t'on veu de Monarques
qui aprés avoir 1eceu l'Euchariſtie ont mis ſoûs les
piés leurs courones & leurs treſors pour embraſ
ſer la pauvreté de Jeſus-Chrît. C'eſt dans cette
vertu que leurs yeux éclairez de vives lumieres
de ce ſacrement ont dêcouvert quelque choſe de
plus precieux que toutes les richeſſes du monde.
Un Carloman en France, un Rachiſius Roy des
Lombards, un Iſaac Comnenus Empereur dans
l'Orient, un Lothaire Empereur dans l'Occident,
un Veramond dans l'Eſpagne : & tant d'autres
dont lcs hiſtoires ſont remplics ont quité tout ce
que la royauté a de magnifique , de grand & de
riche pour s'atacher à Jeſus-Chrît, qu'ils avoient
receu dans l'Euchariſtie.
Pourquoy donc, Chrétiens, amaſſez-vous les
choſes du ſiecle pour contenter vôtre avarice ?
Croyez - vous que les grands du monde ſoient
heureux , parce qu'ils ſont dans l'abondance de
toutes choſes. Dites plûtôt que comme ils aquie
rent ces biens par des voyes injuſtes, ils ſont bien
miſerables de changer le ciel contre un peu de
terre , & de boüe. Dites qu'ils ſont ſemblables
à un Roy qui ayant changé ſon royaume contre
un fumier, fairoit gloire de cét échange , comme
ſi le fumicr valoit micux que ſa courone. . Dites
que les richeſſes ſont preſque toûjours en querele
avec les gens de bien. Et qu'ainſi elles ne vont
pas chez eux;qu'elles ſont le plus ſouvent avec les
226 Sermon V I. -
pecheurs,& que pour l'ordinaire elles n'ont pour
camarades que les plus grands ſcelerats du mon
de. Comment les gens de bien verroient-ils les
richeſſes chez eux ? Ils ne ſçavent pas les cher
cher,ils ne dérobent point, ils ne trompent point,
ils ne mentcnt point, ils ne cajolent point, ils ne
ſe laiſſent point corrompre, ils ne ſucccnt point
lc ſang d'autruy, ils ne ſe flatent point, ils ne ſont
point gens d'[Link] s'enrichiroient
ils, puis qu'ils ne cherchent jamais les richeſſes ?
Mais toutes ſortes d'hommes déreglez s'atachent
aux richeſſes , & tous ces gens-là ſont autant de
monſtres d'avarice. Ils ont du bien d'autruy , ils
ne payent pas leurs dettes,ils pourſuivent des pro
ccz injuſtes, ils trompent au jeu, ils mentent dans
le comerce, ils reçoivcnt des preſens contre les
innocens, ils prétent leur argent à uſure. Com
ment ne ſeroient-ils pas riches ? Ils s'ocupent
avec excez à s'enrichir , ils manquent à aſſiſter
les pauvres, ils pillent tout le monde. Voilà
pourquoy ſaint Jerôme remarque que Crates ce
riche citoyen de Thebes alant aprendre la Philo
ſophie à Athcnes,jeta dans la mer une groſſe ſom
me d'or , ne croyant pas que les richeſſes & la
vertu peuſſent s'acomoder enſemble. Et enſuite il
D. Hier. reproche aux riches avares. Et nos ſuffarcinati
Gp. I.4. ad auro pauperem Chriſtum ſequimur. Avec quel
l'aul. front oſez-vous aler recevoir un Dieu dans l'Eu
chariſtie avec d'immenſes richeſſes , & avcc des
deſirs ardens de les aquerir & de les augmenter
par des moyens illicites ?
Pleut à Dieu, Chrétiens, que vous conſideriez
combien les richeſſes entraînent de maux avec
clles, & combien elles font perdre des biens,vous
-
Vn lavoir qui purifie les ſouillez. 227
verriez ſans doute que comme diſent les Payens.
, l'avarice eſt comme le fort & le retranchement
de tous les vices : & combien eſt veritable cette
: ſentence de l'Apôtre. La convoitiſe eſt la raci
: ne de tous les maux. C'eſt elle qui fait naître
les guerres, c'eſt elle qui eſt cauſe des parjures
& des trahiſons , c'eſt elle qui remplit la terre
de larrons, la mer de pirates, les maiſons d'em
bûches, les villes d'emotions & de troubles. O
avarice que tu es aveugle
b
dans tes tenebres &
-
emportée dans tes deſirs, cruelle dans tes tyra
· nies, & fatale par tes poiſons & tes pertes de
l'ame. Vous vous trompez , vous trompez ſi
vous croyez faire un grand gain en amaſſant
de grands treſors par des inventions crimineles.
Ecoutez, écoutez les paroles de ſaint Ambroi
ſe, il vous préche. . Quod putatur lucrum eſſe D, Ambe
pecunie, damnum eſt anima ; quia virtutis eſt ſer. 15. in
detrimentum. Vous faites un grand amas des pſ 118.
richeſſes , vous avez de grands revenus dont
vous uſez pour vous avec faſte, & avec oſten
tation ſans que vôtre rang , & vôtre qualité
le demandent. Vous croyez que c'eſt un grand
avantage pour vous ; mais pourtant c'eſt un
grand domage pour vôtre ame. , Vous aque
rez de l'or & de l'argent dont vous vous ſer
vez avec éclat dans le monde ; mais vous per
dez les vertus qui ſont les richeſſes du ciel, &
qui peuvent vous établir dans l'amitié de Jeſus
Chrît, & vous le faire recevoir dignement dans
l'Euchariſtie. Ce ſacrement vous purifiera de la
roüille de l'avarice. La paſſion de l'argent tient
aujourd'huy lieu de tout. Cette corruption eſt
generale dans le monde; & ce qui eſt plus deplo
- - P 2
228 Sermon V I. :
rable, eſt qu'il eſt impoſſible de fixer de bornes à
l'avarice, & qu'il ſeroit plus aiſé à un homme de
voler en l'air que de guerir ſa convoitiſe en amaſ
ſant des richeſſes. Or dit le vcnerable Bede , ſi
vous étes des bons comunians vous ſerez riches
Bed in Omnes boni fideles ſunt divites. L'Euchariſtie
Joan. c. vous débarraſſera des ſoins inutiles qu'il faut
I6.
prendre pour amaſſer des biens de la terre, &
vous faira paſſer à un autre monde où vous trou
verez des richeſſes ſans inquietude, & qui vous
rendront heureux. Voilà pourquoy je ſouhaite
que vous ayez une grande foy de ce miſtere, &
un ardent amour pour luy ; il n'ôtera pas ſeule
ment à vos ames la roüille de l'avarice,il y anean
tira encore la boüe de l'impureté. C'eſt ce que je
vous montreray dans la troiſiéme partie qui mé
rcſte pour achever ce ſermon.
, III. · A boüe eſt une terre limoncuſe détrempée
PART1E. dans l'eau, comme elle ſalit par ſes ordures
tout ce qu'elle touche, elle ſignifie l'impurcté
qui ſoüille les Chrétiens , ou par de mauvaiſes
penſées, ou par des paroles deshônétcs , ou par
dcs actions crimineles. Encore bien qu'il ne ſoit
pas au pouvoir des Chrétiens d'éviter les mauvai
ſes penſées & de ne les reſſentir, il eſt en leur
ouvoir de leur reſiſter & de n'y conſentir. Ce
† qui prendroit un charbon ardent par hazard,
& le jeteroit promptement ne ſeroit point brûlé;
au contraire celuy qui voudroit le conſerver
long-tenis dans ſa main reſſentiroit la brûlure:
& les Chrétiens qui chaſſent les mauvaiſes pen
ſées tout d'abord qu'elles entrent dans leur cœur
ſont innocens ; mais ceux qui leur permetent d'y
ſ0n lavoir qui purifie les ſouillez. 229
loger ſont criminels. Ce qui fait dire à ſaint
Auguſtin. Nullus ab hoc juſto ſupplicio, niſî D Aug l.
[Link] civ.
gratia redimentis liberatur indebita. Lcs Chré Dci c.12.
tiens ſeront damnez ſi par la grace du mcdiateur
ils ne reçoivent le pardon des pechez qu'ils ont
commis dans leur cœur par des mauvaiſes pen
ſées , quoy qu'ils n'ayent jamais eu la volonté
de les cxecuter. De plus c'cſt d'un cœur cor
rompu que la langue profere des paroles desho
nétcs. Saint Jaques l'apele un feu & un monde
d'iniquité ; & bien qu'elle ne ſoit qu'un de nos
membres elle infecte tout le corps. Lingua ma Jacob, c.
«ulat totum corpus. Il n'y a point d'inſtrument 3.6.
qui vuide tant lc cœur que la langue. Ce qui
m'eſt penible, dit ſaint Bernard, & ce que je ne
puis ſoufrir, eſt de voir des perſones qui ont une
bouche & une langue de demon, & qui ne ſe
plaiſent qu'a la deshonorer par des diſcours in
famcs. Quis numeret quam multiplex in labiis ſer. D. Berne
: incircumciſis immunditias coagulatur ? Qui peut trip. de
compter les ſaletez dont la langue ſoüille nos ling cur.
amcs ? Quelles ordures n'amaſſent des levres im
pures , & combien ſe ſalit une bouche dont les
paroles me ſont pas rcglées par la circonſpection
& par la ſageſſe ? Enfin les actions impures foui
lent ſi horriblement les aumes que les Philoſo
phes payens les conſiderent comme des paſſions
de bétes , que l'Ecriture ſainte les compare dans
ſaint Jude aux vagues furieuſes de la mer d'où
ſortent comme une écume ſale leurs ordures &
leurs infamies. C'eſt pour cela que les hommes
impurs fuyent la lumiere , de peur qu'on ne les [Link].
ſurprene dans leurs ſ[Link] ſaint Clement d'A- Alex. 14.
lexandrie dit qu'ils ſont. Centauris ſimiles. Sem Sto.
23o | Sermon V I.
blables aux centaures qui ont la figure d'hommes
en la partie ſuperieure de leurs corps, & la figure
des chcvaux en l'inferieure, -
O prodigieux ſacrement de l'Euchariſtie qui
ſanctifie l'ame & le corps des Chrétiens, ſelon la
priere que l'Egliſe fait dans la Meſſe. Fiat nobis
ad ſalutem mentis & corporis Jeſus-Chrît qu'el
le renferme eſt la pureté eſſentiele, & il n'habi
te que dans les ames qui ſont pures & ſans tache;
de ſorte que comme un aſtre dont toutes les in
fluences ſont favorables, il répand la pureté dans
les Chréticns qui comunient : parce qu'il s'in
corpore & ſe concentre avec les comunians d'u-
, ne maniere plus intime que le levain ne ſe méle
avec la pâte. Ou parce qu'il excite la ferveur de
la charité, & que l'amour de Dieu , comme un
clou pouſſe un autre clou , chaſſe les mauvaiſes
penſées qui vienent fondre ſur les [Link] par.
ce qu'il leur fait faire reflexion ſur l'excelence de
ce ſacrement, & qu'il perſuade quc c'eſt une cho
ſe indigne que les Chrétiens qui en ſont magni
fiquement raſſaſiez ſe laiſſent corrompre par de
deſirs déraiſonables.L'Ecriture marque cette mer
Joſuë Ce veile quand elle porte qu'auſſi-tôt que le Jourdain
3. I 6e eût ſenti la preſence de l'arche. Steterunt aque
deſcendentes,ad inſtar montis intumeſcentes, infe
riores in mare deſcenderunt. Les eaux qui étoient
au deſſous des prétres s'écoulerent à leur ordi
naire dans la mer morte ; mais celles qui étoient
au deſſus monterent vers leur,ſource & s'éleverent
comme une haute montagne pour reſpecter l'ar
che où la mannc qui étoit la figure du ſacrement
de l'autel étoit renfermée. N'eſt-ce pas ainſi que
l'Euchariſtie s'opoſe aux mauvaiſes penſées, &
-
7Un lavoir qui purifie les ſouillez. 231
qu'elle arréte ces afections impetueuſes & turbu
lentes, & ces mouvemens criminels qui ſollici
tent, qui troublent, qui ataquent, qui inquie
tent & veulent forcer le cœur des fideles. Ecou
tez les paroles de ſaint Chryſoſtome qui releve
en termes magnifiques les éfets admirables du
ſang de Jeſus-Chrit, en diſant. Ce ſang retrace
dans les Chrétiens avec des vives couleurs l'ima
ge royale de leur Prince ; ce ſang ne laiſſe pas flé
trir leur beauté & leur nobleſſe;ce ſang étant rcceu
dignement
5 chaſſe les demons & les éloigne d'eux,
& aproche d'eux les Anges & le Seigneur des An
ges. Hic ſanguis demones procul pellit : Angeloſ, D, Chf
& Angelorum Dominum allicit. Ce ſang eſt le nom§.
- ſalut de leur ame, il la lave, il l'embelit, il l'em- in Joan.
braſe, il la rend plus claire que le feu & plus bri
lante que l'or. Auſſi les comunians entrent dans
les beaux ſentimens que l'uſage de ce miſtere inſ--
piroit aux premiers fideles ſelon le raport de ſaint
Cyprien. Hoc uno contenti ferculo mundi deli-P. Cyp.
ſer, de
cias aſpernantur. Ils ſe contentent de ce pain ce Cen
leſte, & avec cette ſeule nourriture ils mépriſent Dom.
toutes les delices du monde. Comme il ont le
bon-heur de poſſeder Jeſus-Chrît,ils baniſſent de
leur amc toutes les penſées impures que la chair
pcut leur inſpircr. Retirez-vous, diſent ils, pen
ſées & phantômes de la chair, vous n'avez rien à
prendre ſur des ames qui ont comunié, & qui
ne ſont plus ſenſibles aux atraits & aux creatures.
Vous n'avez pas d'éfort aſſez grand qui puiſſe
nous faire plier, & tous lcs élemens ſe pourriront
plûtôt avant que vous puiſſiez corrompre nôtre
cœur. Il eſt vray quc nous nous défions de nos
forces; mais étant fortifiez de l'Euchariſtie nous
N
:
232 Sermon V I.
atendrons vôtre choc avec la méme tranquilité
& avec la mémc confiance que ſi nous étions aſ
ſûrez de la victoire.
Davantage c'eſt l'Euchariſtie qui retient la lan
gue des Chrétiens. Ce ſacrement eſt le coûteau
que Salomon veut qu'on mete à la bouche quand
Prov. c,
on eſt aſſis à la table du Prince. Quando ſederis ,
23• I•
ut comedas cum principe,ſtatne cultrum in gutture
rno. C'eſt par là qu'ils rompent les paroles ſoûs
les dents comme les alimens, & qu'il évitent le
trop parler qui les détourne de toutes leurs ſain
tes penſées, & qui étoufe entierement en eux tou -
tes les inſpirations du ciel, C'eſt en ce ſens que
les Peres leur conſeilent de rapeler ſouvent dans :
· leurs diſcours le ſouvenir de la comunion , afin
que l'Euchariſtie leur ſerve comme d'un frein
pour arrétcr lcurs langues , & comme d'un motif
excelent à dire des bones [Link]ſez,dit ſaint
Chryſoſtome à quelle table vous avez été apelez,
quand vous vous ſentirez enclins à dire quelque
mauvaiſe parole. Souvenez-vous de l'Euchariſtie
que vous avez receuë, afin que cette penſée arré
tel'emportement de vôtre langue, & vous oblige
T). Chr, à bien [Link]ſum eſt linguam tali ſangui
lhom. 2 I •
ad pop.
ne purpuratam ad convitia & ſcurrilitatem trans
ferre. C'eſt une choſe pernicieuſe d'employer la
langue empourprée du ſang de Jeſus-Chrît à pro
ferer des paroles étourdies & inconſiderées, d'où
naiſſent d'ordinaire les quereles & les diſſenſions.
Et ne prophaneray-je pas ce diſcours, ſi je dis ce
que les Poètes ont feint, que lors qu'AEnée deſ
cendit dans les enfers pour voir l'ame de ſon pere
- Anchyſe , la Sybille luy dona un pain compoſé
de drogues aſſoupiſſantes, afin que le jetant dans
70n lavoir qui purifie les ſouillez. 233
la bouche de Cerbere qui veiloit toûjours,il peut
l'endormir & l'empécher d'aboyer ? C'eſt une fa
ble; mais c'eſt une verité que le prétre met l'Eu
chariſtie dans la bouche des Chrétiens pour les
empécher de blaſphemer contre le ciel, les obli
ger de parler de Jeſus-Chrît & à chanter ſes divi
nes loüanges.
Les hommes du ſiccle parlent ſans ceſſe des
afaires du ſiecle, ils boivent le vin de la terre ;
& leur ame s'emporte aux blaſphemes , aux ſa
letez , aux médiſances , aux paroles oyſeuſes. -
Les bons Chrétiens ſont plus heureux & plus in
nocens. Ils boivent le vin de l'Euchariſtie , & ils
ſont ſi reglez aprés leur comunion,que comme le
Seigneur met de gardes à leur bouche & une por
te à leurs levres, afin que leur langue ne les faſſe
pecher & ne les perde , ils ferment leur bouche à
toutes ſortes de paroles mondaines,& ne l'ouvrent
qu'aux diſcours touchans & pleins d'édification.
C'eſt la grace qu'ils demandent a Jeſus - Chrit
dans l'Eccleſiaſtique. Quis dabit ori meo cuſto Eccl. c.
diam, ut lingua non perdat me ? O Jeſus, diſent 2 2 ° 23
ils, metez des gardes à nôtre bouche, & le ſceau
de la ſageſſe ſur nos levres , afin qu'elles ne nous
faſſent point tomber,& que nôtre langue ne nous
perde point. Il faut tant de circonſtances & tant
de conditions pour ne parler que bien à propos,
que ce n'eſt pas ſans raiſon que les comunians
craignent que leur langue ne les perde, & qu'ils
demandent à Dieu le diſcernement ncceſſaire pour
ſçavoir ouvrir & fermer leur bouche quand il faut.
Auſſi ils s'entretienent des pſeaumes & des canti
ques ſpirituels; & comme ils n'enviſagent que la
gloire de Jeſus-Chrît, ils parlent tellement par
234 Sermon V H.
l'impetuoſité de l'eſprit de Dieu, que voulant
Produire au dehors les grands ſentimens dont ils
ſont tout remplis,leur langue ne peut ſufire à leur
cœur. Ce qui fait remarquer à ſaint Gregoire,
que les Chrêtiens qui frequentent l'Euchariſtie,
D. Greg. Kalde inſolens eſtimant;quidquid non ſonat,quod
l. 7. mor. tntus amant. Devienent müets, qu'ils s'enuycnt
in Job.c. de parler des choſes de la terre qu'ils mépriſent
é,
dans leur ame; parce qu'ils voudroient parler &
cntendre parler des miſteres de Dieu qu'ils aiment
dans leur cœur.
Enfin ſi lorſque l'Hemoroiſſe s'aprocha de Je
ſus-Chrit par derriere, & qu'elle toucha le bord . r -
de ſon vêtement, elle fut guerie à l'heure méme; "
faut-il s'étoner ſi lors que les Chréticns touchent
les eſpcces de l'Euchariſtie qui ſont comme des
vétemens qui couvrent Jeſus - Chrît , ils ſont
gucris ſur l'heure des langueurs de la concupiſ
cence. C'eſt le ſujet de cette exclamation de ſaint
D. Chr. Chryſologue. O quam docuit mulier quantum ſie .
ſol. ſer. cºrpus Chriſti,que fimbriam tantam eſſe monſtra
5 +• vit, O que cette femme a fait bien voir combien
grande eſt la vertu du corps de Jeſus-Chrit, puis
qu'elle nous a montré combien puiſſant & ſalutai
re a été pour elle le bord de ſa robe?C'eſt par les
graces actueles que l'Euchariſtie répand dans le
cœur des comunians qu'elle arrête la promptitude
des ſens, qu'elle regle les Inouvemens de l'apetit,
qu'elle reforme le déreglement du corps, qu'el
le modere l'inſolence de l'eſprit, la liberté des
paroles , la vanité , des yeux, l'impureté de
l'atouchement, la delicateſſe du goût ; & qu'el
le aneantit les œuvres de la chair qui ſont,
comme dit ſaint Paul , l'adultere , la fornica
ZJn lavoir qui purifie les ſouillez. 235
tion, l'impureté , l'impudicité, la diſſolution
& autres ſemblables, dont il declare que ceux
qui cometent ces crimes ne ſeront point heri
tiers du royaume de Dieu. Si les Chrétiens,
dit ſaint Bernard , ne ſont point ataquez ni ſi
ſouvent , ni ſi viven1ent des mouvemens de la
chair , ils doivent rendre des actions de graces
au corps & au ſang de Jeſus - Chrît. Quoniam D. Berne
ſer. in
virtus ſacramenti operatur in illo. Au lieu Coen,
que les viandes natureles échaufent le corps, & Doml.
qu'elles excitent des fumées qui brûlent le
cœur ; ce ſacrement rafraiehit les ames, tem
| , pere l'ardeur de la concupiſcence , & rend la
#
chair pure & ſujete à l'eſprit. Quand je con
ſidere les Benoiſts , les Bernards , les Domini
ques , les François & ce nombre preſqu'infini
de leurs enfans , & que je me ſouviens des fa
meuſes victoires qu'ils ont remportées ſur la
chair & ſur le demon ; mon imagination 1l1C
· repreſente la comunion qu'ils ont faite au corps
de Jeſus - Chrît dans l'Euchariſtie , & je loüe
la vertu du ſacrement qu'ils ont receu. Lors
qu'ils n'y a pas eu de tirans pour leur faire
ſoufrir de tourmens, elle les a obligez à deve
nir cux mémes leurs propres bourreaux. Par
ſes ſaintes inſpirations, ils ſe ſont condamnez
eux mémes volontairement à mille divers ſu
plices & toûjours ingenieux à ſe perſecuter eux
mémes , ils ont inventé mille diferentes manie
res de tourmenter leur chair, de reprimer leurs
aſſions , d'expier leurs pechez & d'exprimer
† leur perſone l'image de Jeſus - Chrît ſou
frant. En un mot ils ont paſſé toute leur vie
, dans les jcûnes, dans les larmes, dans les auſte
236 Sermon V I.
ritez, & dans les penitences, afin de mortifier
leurs ſens, & de triompher de la fureur de leur
concupiſcence. -
Que diray-je des Vierges, qui aprés avoir re- |
çû l'Euchariſtie ont conſervé leur virginité mal
gré les tentations des hommcs, de la chair & du
demon. Ce fut par la puiſſance de Jeſus-Chrit
dans l'Euchariſtie que ſainte Claire mit en fuite
une armée de Sarrazins qui cſcaladoient ſon mo
maſtere pour inſulter les Religieuſes, & aſſouvir
leur brutalité.Ce fut par la force de ce ſacrement
que ſainte Catherine de Siene vainquit les penſées .
les plus ſales & les plus honteuſes dont le demon
tourmentoit extremement ſon cœur pour ébran
ler ſa pudicité. Ce fut par l'eficace de ce myſtere
que ſainte Thereſe a conſervé la pureté de ſon
corps inviolable,& que toutes les fois qu'elle co
munioit , elle gardoit toutes les avenuës de ſon
cœur avec plus de ſoin qu'à l'ordinaire, ſe repre
ſentant Jeſus - Chrît dans ſon cœur comme un
vainqueur qui triomphe des paſſions charncles.
Voilà pourquoy ellc eſſayoit de conſerver alors
toute la modeſtie poſſible dans ſes diſcours, dans
ſes regards, dans ſes geſtes, & dans ſon exterieur,
comme un ſujet qui fait paroître dans toute ſa
perſone la joye qu'il ſent du triomphe de ſon
Prince. Et n'admirez-vous pas, Chrétiens, la fer
veur & la joye qui tranſporte dans les cloîtres une
infinité de perſones qui vivoient delicatement dans
le ſiecle?Pourquoy croyez-vous qu'elles chatient
leurs corps par les jeûnes, par les diſciplines, par
les cilices, par les veilles & par les autres auſteri
tcz & mortifications de la chair ? C'eſt parce que
lEuch ariſtie leur inſpire l'amour de la pureté,
7Jn lavoir qui purifie les ſoiiillez.237
qu'elle renouvelle & qu'elle nourrit ſans ceſſe la
#
ferveur de l'eſprit, & qu'elle leur done des forces
pour ſuporter les auſteritez de la religion, & pour
ſurmonter les afections déreglées de la concupiſ
cence. O Dieu tout puiſſant ! s'écrie ſaint Am
broiſe, qu'elle eſt la componction des Chrétiens,
qu'elle eſtleur crainte&leur tremblement,qu'elle
eſt l'abondance de leurs larmes, quel eſt leur reſ
pcct & leur humilité, quelle eſt leur pureté exte
rieurc &interieure,quelles ſont leurs larmes,leurs
ſoûpirs, leurs prieres,leurs jeûnes, leurs aumônes .
aprés qu'ils ont participé à l'Euchariſtie. Hoc ſa- D. Amb
, cramento inebriantur fidelium [Link] herbes
- - ſer. 1 5 i n
ont la vertu de guerir l'enflûre de la chair ; com- pſ. 118.
bien la chair chaſte & virginale de Jeſus - Chrît
doit-elle rendre la chair des Chrétiens pure par
ſes atouchemens ſacrez , & luy comuniquer la
chaſteté & l'innocence dans la ſainte comunion.
Mais que tirer de là ? Je tremble d'achever ce
ſermon. Jeſus-Chrît eſt pur, quoy que les Juifs
l'ayent chargé d'outrages,quoy qu'ils l'ayent ape
lé un mangeur,un beuveur,un devoreur un Sama
ritain, un heretique, un idolâtre, un endiablé, un
homme poſſedé du demon ; ils n'on jamais done
aucune ateinte à ſa pureté. Il eſt la pureté méme,
les Anges & les Saints ſont purs; mais ils ne ſont
pas la pureté comme Jeſus-Chrit. Il eſt plus pre
ſent dans les comunians,qu'il ne l'eſt dans le ciel,
& qu'il nc l'étoit par une preſencc locale dans la
Paleſtine ou dans la Judée. Il eſt plus uni à leur
ame que le rayon n'eſt uni au ſoleil,que le ruiſſeau
n'eſt uni au fleuve qu'il compoſe,que leur ame mé.
me n'eſt unie à leur corps. Il fait en eux d'impreſ
ſions inéfables, il comunique de lumieres pures à
238 Sermon V I.
leur entendement, d'afections ardentes à leur vo
lonté, il fortifie leur cœur pour rejeter les ſolici
tations importunes du demon,& les tentations fâ
cheuſes de la chair & du monde,il done un frein à
leur apetit iraſcible pour domtcr la violence de la
colere,il fait goûter au concupiſcible de delices &
de rafraîchiſſemens celeſtes,illes munit de graces
exterieures , il comande aux Anges gardiens de
veiller avec plus d'aſſiduité pour les délivrer des
embûches du diable, il les invite à la pureté par
la neteté des vaſes ſacrez,ou par la blancheur des
orncmens qui ſervent à l'autel,ou aux Prétres qui
celebrent le ſacrifice de la Meſſe. Mais aprés tout .,
cela n'y - t'il pas en eux de mauvaiſes penſées,
d'imaginations impures, d'intentions crimineles,
de deſirs illicites, des ſentimens vains, erronés ou
temeraires ? N'y a-t'il pas en eux des paroles des
honétcs ou à double entendre, de diſcours de co
queterie, de ſotiſe & de raillerie; ce qui eſt le ca
, ractere des eſprirs galans,badins & boufons. N'y
a-t'il pas en eux des poëſies prophanes & impudi
ques, de lectures de romans,de promenades noc
turnes , de colations magnifiques dans des mai
ſons ſuſpectes, de bals, de comedies, de rendez
vous. Et pour dire tout,n'y a-t'l pas en eux de for
nication, d'adultere, d'inceſte, de ſacrilege & une
- vie toute voluptueuſe,que japele avec laint Chry
D. Chr. ſoſtome,une tres-grande & tres-infame proſtituée.
hom. Turpiſſimam atque obcœniſſimam meretricem ap
quod Inc cllo, vitam que in deliciis tranſigitur.
Jaed. Plût à Dieu que les paroles du Prophete Jere
Jerem, c.
mie ne fuſſent pas veritables. Saturavi eos , &
5. 8. ma chati ſunt. Je les ay raſſafiez du pain de l'Eu
chariſtie,& ils ſont tombez dans la fornication,ils
- Vn lavoir qui purifie les ſouillez. 239
ont comis des adulteres dans la maiſon des fem
mes débauchées, & ils ſont devenus comme des
animaux indomtez qui ſe jetent ſur la proye avec
une fureur brutale. Vive Dieu ! le Seigneur les a
rcpûs comme il repaît les agneaux dans la campa
gne, & ils s'emportent dans l'impureté comme
des bêtes ſalcs & puantes. O impuretê ! que tu és
: ardcnte dans les Chrétiens, ô Jeſus ! c'eſt en vain
que vous avez choiſi un precurſeur vierge, une
mcre vierge , un pere nourriſſier vierge, & que
|! vous voulez que les vierges vous ſuivent dans le
# ciel ; les Chrétiens ſont des prophanes, des im
-
purs & des voluptueux.C'eſt à bon droit que ſaint
Paul dona au diable un inceſtueux qui participoit
: à l'Euchariſtic en vivant dans l'inceſte. Ce ſont les
chiens & les empoiſoneurs qu'il faut metre de
hors l'Egliſe,& qu'il faut rejeter des autels les im
pudiques, les fornicateurs & les concubinaires ,
& ceux qui aiment & font l'adultere. C'eſt à ceux
| là qu'il faut refuſer l'abſolution & la participation
du corps & du ſang de Jeſus-Chrit,qui eſt la pu
, reté du ciel & de Dieu méme & qui au raport de
ſaint Paulin, rafraîchit nos ames & nos volontez
par un doux breuvage , de peur que nous ne
ſoyons brûlez par les feux des cupiditez charne
les. Dulci potuChriſtus nos refrigerat, /76 C4Y77a
D. Pau!.
luum cupiditatum eſtibus peruramur. ep. 36.
Alons, Chrétiens, à l'Euchariſtie , ell ſervira
à nous purifier de la boüe de l'impureté. Ce vice
ne nous inſpire que le libertinage & le déregle
ment, il mct dans nos cœurs des imaginations
ſales, & des afections crimineles, il ſoüille nos
langues par des paroles deshonêtes, plonge I1OS
corps dans toute ſorte d'intemperances & de
24o Sermon V I. -
Pet, Bleſ.
plaiſirs charnels; mais dit Pierre de Blois. Qui
ſer. 38. cumque ad altare Domini accedit inquinatus lu
xuria, juxta Filium Virginis deponit idolum Ve
meris. L'Euchariſtie mortifiera les deſirs de la
chair. C'eſt par ce myſtere qne nous épurerons
les mauvaiſes penſées de nôtre cœur, que nôtre
, langue ne proferera que de bones paroles, que
nôtre corps quitera l'idole de Venus auprés du
Fils la Vierge ; & qu'en fuyant les plaiſirs crimi
nels nôtre ame deviendra le temple du ſaint Eſ
prit ſur la terre, & la compagne des Anges dans
le ciel, où nous conduiſe.
S E R M O N V 1 I.
Jeſus - Chrît dans l'Euchariſtie.
ZJn remede qui guerit les malades.
—à
-
--
Meinoriam fecit mirabilium ſuorum miſericors
& miſerator Dominus eſcam dedit
timentibus ſe, Pſ. IIo.
Le Seigneur tout bon & tout miſericordieux 4
conſacré la memoire de ſes merveilles ; il a
doné à ceux qui le craignent une nourriture
miraculeuſe.
Tº Ncore bien , Chrétiens , que ſaint Baſile
E conſeille de ne ſe ſervir de la medecine qu'a-
-* vec mediocrité, les perſones malades doi
vent uſer des mcdecins & des remedes qui peu
vent adoucir, & méme guerir les incomoditez
corporeles. Comme Dieu a doné la vertu aux
herbes & aux plantes de la terre , & inventé l'aré
de la medecine pour la gueriſon des maladies ;
il veut que le corps qui a êté tiré de la terre
puiſſe être conſervé & rétabli en ſa force , & en
ſa ſanté par des racines & des fruits de la même
terre. C'eſt pour ce ſujet que l'Ecriture ſainte
-
-
/ -
242 . | Sermon V I I.
raconte que le Roy" Ezechias êtant tombé daris
une maladie mortele, le Prophete Iſaïe fit apli
qucr ſur ſa playe un cataplâme de figues, & en
méme tems ce Prince rccouvra ſa premiere ſan
té. Que ſi c'cſt une pratique humaine & raiſo
nable d'ordoner aux malades les rcmcdes les plus
éficaces pour leurs infirmitez; combien les Chré
tiens ſont ils obligez de prendre l'Euchariſtie
pour recevoir la gueriſon de leurs pechez ? La
ſanté du corps eſt preticuſe dans le monde, avec
· elle la pauvreté eſt ſuportable, & les maux fes
plus fâcheux qui nous ataquent pendant la vie
· ſont [Link] ellel'abondance eſt ennuyeu
ſe, les richeſſes ſont à dégoût, les plaiſirs ſont
| amers, les honeurs ſont à charge, & la ſageſſe
eſt ſterile. Mais la ſanté de l'ame eſt encore
plus importante. C'éſt la mcilleure regle de la
vie que d'en faire grand cas , & d'cmployer les
remedes les plus propres pour la conſerver , ou
pour la rétablir lors que le peché y a fait quel
' quc bréche. Ainſi nous devons recourir à l'Eu
chariſtie , qui eſt la medccine de nôtre aine.
Nous fommcs,toûjours infirmes. La concupiſ
· cence qui nous eſt laiſſée eſt une racine vivante
qui produit continuelement en nous de nou
. veaux germes de peché, & nous tient en perpe
· tuelle langueur. Nous ſommes comme ces fe
| [Link] qui ſont auſſi foibles aprés avoir perdu
- l'accez de la fiévre qu'auparavant. Cette con
voitiſe eſt cn nous comme ces maladies incura
bles qui demandent toûjours la preſence du me
decin, de ſorte que nous ſavons beſoin de fre
quenter l'Euchariſtie pour étre gueris par la ver
tu de ce remede. Car on dit que cc miſtere ſoû.
| Vn remede qui guerit les malades.24;
tient nos foibleſſes, nous inſpire la haine du
mal, & nous ôte la volonté de pecher. C'eſt le
, ſujct de ce diſcours ; mais comme la Vierge
en travaillant au myſtere de l'incarnation a
beaucoup contribuê à la gueriſon de nos maux,
nous devons la ſalüer pour luy témoigner nos
reconoiſſances, & luy dire avec l'Ange. Ave
AM aria. -
Eſus-Chriſt, Chrétiens , eſt le medecin de
nos ames, il eſt venu icy bas exprés pour
en exercer l'ofice , il a inſtitué l'Euchariſtie, &
| : il nous la done comme une medecine celeſte
pour guerir nos infirmitez par une vertu toute
divine. Salomon autheur du livre des Proverbes,
introduit Jeſus-Chriſt parlant aux Chrétiens en
cettc ſorte , ſur la frequentation qu'ils doivent
faire de cét auguſte ſacrement. Comede mel fili Prov« c,
mi. Mangez, mes enfans, le miel, c'eſt à dire 24° 13i
l'Euchariſtie, qui eſt ſalutaire contre la corrup
tion funeſte de la pome. les medecins diſent
que le miel étant mélé avec les autres viandes
nourrit les hommes & guerit les maladies.
L'Euchariſtie n'eſt pas moins puiſſante pour
guerir les infirmitez des Chrêtiens. Si le miel
fortifie la chaleur de l'eſtomach pour digerer les
viandes les plus ſolides ; l'Euchariſtie adoucit
les plus fâcheux évenetnens. Elle fortifie les fi
deles ; elle leur fait ſoufrir, non ſeulement avec
patience, mais avec joye les aflictions les plus
· dures, elle conſume l'aſſoupiſſement du monde
qui les engourdit, & comme elle les échaufe
elle les porte à pratiquer les vertus, & à faire
des bones œuvres, Que les Hiſtoriens de la na,
- Q -2
244 , º Sermon V I I. -
ture ne me parlent pas que c'eſt aſſez de porter
de corail pour étre preſervé de tout malheur :
qu'il défend les maiſons de la foudre & en écar
te les mauvais genies ; qu'il, diſſipe les enchan
temens & les ſortileges, qu'il arrête le ſang , &
que ſa cendre beuë avec de l'eau cſt un remede
ſouverain contre pluſieurs maladies : tout cela
eſt incertain. Les gueriſons que fait Jeſus-Chrît
dans l'Euchariſtie ſont plus aſſeurées. L'Evan
gile raporte qu'une femme qui avoit unc pcrte
de ſang dépuis douze ans, & qui ayant dépenſé
tout ſon bien à ſe faire traiter par les medecins
n'avoit pas êté guerie par aucun deux, s'aprocha
de Jeſus-Chrît par derriere, & toucha le bord
de ſon vétement, & au même inſtant ſa perte
de ſang s'arrêta. On dit que cette femme, qui
avoit beaucoup ſoufert de pluſieurs medecins,
ſignifie les pecheurs qui endurent beaucoup
pour cometre leurs crimes ; & que comme elle
obtint cette gueriſon en touchant le bord de la
robe de Jeſus-Chrît, les Chrétiens ſont deli
vrez de leurs maux en recevant l'Euchariſtie
qui contient Jeſus-Chrît. Ce qui fait dire à
ſaint Chryſoſtome. Touchons auſſi, Chrétiens,
le bord de la robe de Jeſus-Chrît , ou bien ſi
nous voulons nous l'avons tout entier. Ce n'eſt
pas ſeulement ſa robe, mais tout ſon corps qu'il
nous preſente : non ſeulement pour le toucher ,
mais pour le manger & en étre raſſaſiez. Voilà
D. Chry pourquoy. « Adeamus Chriſtum egrotantes
h om 2 ,. cor
in Math. roborabimur , ſi torun in nabis habebimus. Puiſ
que nous ſommcs malades, alons tous enſem
ble à Jeſus-Chrît avec une grande foy : car ſi
tous ceux qui ont touché le bord de ſa robe ont
#
Vn remede qui guerit les malades 245
l! !
| rcçû une parfaite ſanté : combien plus ſerons
(!
nous fortifiez ſi nous avons Jeſus-Chriſt au mi
· lieu dc nouspar une ſainte participation à ce
#.
divin miſtere ? L'Euchariſtie eſt un remede qui
,$
#
cſt utile au malades, aux ſains & aux languiſ
ſans. I. Aux malades, elle leur rend la ſanté.
2. aux ſains, elle conſerve leur vigueur. 3. Aux
languiſſans, elle previent leur rechûte. Si bien
que les malades gueris, les ſains conſervez, les
languiſſans prevenus par Jeſus-Chrît dans l'Eu
chariſtie, fairont le ſujet & les trois parties de ce
diſcours.
D† ſe gouvernc en la gueriſon de nos ames I.
- tout autrement que les medecins ordinai PART1E.
res en la gueriſon des maladies [Link]
qu'un mcdecin traite un malade , il employe
toute ſon induſtrie, & tout le ſecret de ſon art
à ôter la cauſe du mal par la force des remedes ;
e qu'êtant fait, la gueriſon s'enſuit, le malade
reprend ſes forces, & quand il joüit d'une ſanté
forte & vigoureuſe il le laiſſe à ſa propre con
duite, ſuivant cét aphoriſme de la medecine.
Qui ſanus, eſt debet eſſe ſue ſpontis. Celuy qui
eſt ſain doit ſe gouverner ſoy-méme & vivre
comme il luy plait. Ce n'eſt pas ainſi que Dieu
ſe conduit envers nous. Il guerit telement nos
maladies ſpiritueles par ſa grace, qu'il nous laiſſe
toûjours la racine & la cauſe du mal. Quelques
vcrtucux que nous ſoyons, il nous laiſſe dans
cette langueur, qui nous entraîne comme dcs
pauvres captifs par violence, qui excite des re
belions frequcntes par le pechê qui habite en
nous, ſelon ſaint Paul, qui combat ſans ceſſe
57
- -
246 , Sermon V I I.
contre l'eſprit juſqu'au dernier ſoûpir de nôtre
vic,& qui ſurmonteroit aiſément nôtre reſiſtance,
ſi Dicu ne nous ſoûtenoit continuelement par une
† contraire qui nous fortifie & nous aide à
aire toutes les bones actions que nous faiſ[Link]
grand Apôtre eſt le grand exemple de cette infir
mité. Aprés ſa converſion il étoit gueri ; nean
[Link]. e, moins. Datus eſt mihi ſtimulus carnis mec qui me
I2-7- colaphizet. Il reſſentoit les éguillons de cét ape
tit dépravé qui procede de la nature humaine cor
rompuë par le peché originel, & quil'inclinoit à
mediter & à faire pluſieurs crimes. Auſſi S.-Au
guſtin aſſeure que nous ſommes telement gueris
que nous ſommes toûjours malades. Totum dele
D. Aug. tum eſt ſacro baptiſmate, reſtat cum carne confli
ſer. 5 de btus;deleta eſt iniquitas,ſedmanet [Link]
Verb. ſommes, dit-il, en partie libres,& en partie eſcla
Apoſt. ve du peché, nous n'aurons une liberté pure,plei
ne & entiere que dans l'eternité ; mais celle que
nous avons en ce monde eſt fort imparfaite, par
ce qu'encore que tous nos pechez nous ſoient re
mis par le baptéme, & que toute l'iniquité ſoit
éfacée, la foibleſſe demeure encore.
Voilà le mal que l'Euchariſtie comme une me
decine celcſte repare. Comme Jeſus Chrît eſt ca
ché ſous les ſymboles Euchariſtiques , il guerit
toutes les langueurs des fideles ſuivant la parole
Pſ.1o2.3. de David. Qui ſanat omnes infirmitates tua. La
raiſon eſt, que Dieu ayant creé les hommes, il les
conſerve dans l'être qu'il leur a doné; & il ne les
pourvoit pas ſeulement des choſes qui ſont ncceſ
ſaires pour leur ſubſiſtance ; mais il done encore
aux pierres,aux herbes, aux plantes & aux caux la
vertu de rétablir la ſanté du corps, ainſi Jeſus
r
7Jn remede qui guerit les malades. 147
h,
Chrit a pourvû leur ames des remedes à leurs in
l[l#
[Link] le corps eſt ataqué de maladies corpo
il
rcles,l'ame eſt ateinte de langueurs ſpiritueles,qui
ſont d'autant plus funeſtes, que l'ame eſt plus no
blc quc le corps.C'eſt pour détruire ces maladies,
qui ſont les pechez & les vices quc Jeſus-Chrît a
inſtitué l'Euchariſtie comme un puiſſant remede,
où il eſt luy méme le medecin des ames. Le Pro
phcte Iſaïe s'excuſant de recevoir l'empire qu'un,
peuple luy preſentoit, leur dit. Non ſum me 7• Iſaï, c.3.
dicus, & in domo mea non eſt panis. Je ne ſuis
point mcdecin , & dans ma maiſon il n'y a point
de pain. Ces paroles ſemblent enigmatiques.
Quclle raiſon allegue - t'il de ne pouvoir étre
Prince, parce qu'il n'cſt pas medecin, & qu'il
n'a point de pain dans ſa maiſon ? Croit il qu'il
ſoit neceſſaire qu'un Prince ſoit medecin pour
guerir les maladies de ſes ſujets , ou bien qu'il
ſoit un provediteur pour fournir du pain à ſon
peuple, puis qu'il s'excuſe de n'avoir jamais été
docteur en mcdecine, & de n'avoir point de pain
en ſa maiſon ? Saint Jerôme declare quc le ſen
timent du Prophete eſt admirable, en ce que par
ce pain il entcnd l'Euchariſtie que jeſus - Chrît,
comme un celcſte medecin , done aux fideles
pour guerir les infirmitez de leur ame. Combien,
dît ce Pere , y a - t'il de trompeurs qui font de
belles promeſſes ſans les tenir ? Ils n'ont ni pain
ni vétement, puis qu'ils ont faim & qu'ils ſont
nuds eux-mémes, ils manquent des viandes ſpi
ritueles, ils n'ont point conſervé entiere la tu
nique de Jeſus-Chrit : & ils prometent aux au
tres d'alimens & de vétemens. Ils ſont couverts
de playes , & ils ſe vantent d'étre medecins. Ils
248 Sermon V I I.
ne gardent point ce precepte de Moïſe. Pour
voyez celuy que vous envoyez : ni cét autre co
mandement. Ne veüillez pas devenir juge , de
D. Hier,
in c. 3 peur que vous ne puiſſiez ôter les iniquitez. So
Iſaï. lus ?eſus omnes languores ſanat, & infirmitates.
Il n'y a que Jeſus-Chrît qui guerit toutes les lan
gueurs & toutes les infirmitez, ſelon ce qui eſt
écrit. C'eſt luy qui guerit ceux qui ont le cœur
cótrit,c'eſt lui qui bande leurs playes,& qui ſou
lage leurs maux par le ſacrement de l'Euchariſtie.
En éfet, ceux qui travaillent par les exercices
de la penitence à preparer les deſordres de leur
mauvaiſe vie, & à remetre peu à peu leurs ames
malades en bone diſpoſition doivent recevoir
l'Euchariſtie, afin que ce pain ſpirituel & divin
faſſe à leur égard, ce que le pain materiel à fait
l'égard du corps, ne ſervant pas ſeulement à les
nourrir, mais auſſi à achever leur cntiere gueri
ſon, & à fortifier leur vigueur en leur donant
la ſemence & la racine d'une ſanté toute divine.
C'eſt ce que nous aprenons du comentaire que
ſaint Cyrile a fait ſur ſaint Jean, lors qu'expli
quant les merveilles de l'Euchariſtie , il dit. .
Euchariſtia agrotos curat, & colliſos redintegrat
D. Cyt. Ce ſacrement eſt un antidote qui nous done la
l. c. in ſanté & nous la conſerve, qui nous délivre du
Joan. c. mal , & nous en défend, qui entretient le tem
I7, 4- .-/-*
erament dc l'ame dans la juſtice reglée , &
qui plus heureux que les medecines, qui ne peu
vent combatre le mal qu'en afoibliſſant la natu
re , rcpare les Chrétiens autant de fois qu'ils
s'aprochent du Seigneur. C'eſt aprés la comu
nion que les fideles découvrent confidemment à
à Jeſus-Chrît toutes les maladies & les playes de
"Un remede qui guerit les malades. 249
leur ame, en diſant à ce divin medecin. Mon
Dieu, ceux qui ſont ſains n'ont pas beſoin de
medecin , il n'eſt neceſſaire qu'à ccux qui ſont
malades pour reparer leur ſanté. Vous voyez dc
|
quels maux & dans quels vices nos ames languiſ
ſent malheureuſement. Vous ſçavez combien de
fois elles ſe trouvent en peine, à combien de
troubles & de tentations elles ſont expoſées , &
de combien de pechez elles ſont ſoüillées. Nous
recourons à vous comme à un ſouverain reme
- de, comme à nôtre ſeule conſolation, nous vous
conjurons de nous ſoulager & de nous traitet
· avec la miſericorde que vous avez acordée à tant
de ſaints d'une maniere ſi admirable. Tantôt ils
ſe preſcntent à luy comme le lepreux de l'Evan
gile, en conſiderant les ordures & les ſoüilleures
de leurs pechez, & l'adorent cn luy diſant, Seig
neur, ſi vous voulez vous pouvez nous guerir,
répondez-nous, nous vous en prions. Que vou
lez-vous ? Et dites-nous, ſoyez gueris. D'autre
fois ils crient comme cét avcugle mendiant.
Fils de David ayez pitié de nous : & s'imagi
nant qu'il leur dit. Que voulez - vous que je
vôus faſſe ? Ils répondent ſoudain. Seigneur,que
nous voyons vôtre lumiere. Enfin, ils luy pre
ſentent leurs ames comme on luy preſenta ce
ſourd & müet dont parle ſaint Marc, & luy di
ſent. Metez vos doigts , Seigneur , dans nos
oreilles, & touchez nôtre langue, & luy dites,
Epheta, c'eſt à dire, ouvrez-vous ; & auſſi-tôt
nos oreilles ſeront ouvertes, & ce lien qui arré
te nôtre langue ſera ôté. Il n'y a rien pour
merveilleux qu'il ſoit que vous ne puiſſiez ope
rer, vôtre Pere vous a doné une toute puiſſan
25o Sermon V I I.
ce dans le cicl & ſur la terre, il a mis toutes les
creaturcs cn vôtre diſpoſition ; voyez donc de
quels maux vous pouvez nous guerir , & quelle
grace pouvons - nous recevoir de vôtre grande
miſericorde. - -
O ſageſſe infinie ! que le vin & l'huile ; c'eſt
à dire le ſacrement de l'Euchariſtie, dont Jeſus
Chrît ſe ſert comme un medecin tres - experi
mcnté pour rendre la ſanté à nos ames ſont ſou
verains, Ils agiſſent avec une force temperée
de douceur , de douceur pour les conſoler , de
force pour les faire rajeunir. Ne voyons-nous
pas que quand à l'imitation des aigles, les fide
les s'élevent juſqu'à ce ſoleil caché de nüages ,
ils éprouvent que dans la foibleſſe de leur chair,
Pſ. 1o2.5. l'eſprit ſe renouvele, comme dit David. Renº
vabitur ut aquila juventus mea. C'eſt là qu'ils
ſont ſanctifiez & remplis d'une ſainte ferveur ;
& quc l'homme exterieur ſe ruinant par les an
nées & les abſtinences, l'homme interieur ſe re
fait par la medecine celeſte qu'il prend dans
l'Euchariſtie.O grace que l'on ne peut aſſez
admirer !vous étes cachée dans cét adorable ſa -
crement Il n'y a que les fideles ſerviteurs de
Jeſus - Chrît qui vous conoiſſent. Ceux qui
manquent de foy & qui ſont plongez dans
le vice ne ſont pas capables de vous ſentir , ni de
goûter vos éfets. Oüi, cét auguſte ſacrement do
ne une vertu divine, qui rend à l'ame les forccs
qu'elle avoit perdûës, & repare en clle la beauté
que lc pcché a flétrie & défigurée. Saint Au
guſtin ne peut aſſez admirer que Dieu qui dans
la loy de Moiſe avoit défendu ſoûs peine de
mort de boire le ſang dcs animaux , comande
7Jn remcde qui
ſoûs la méme
guerit les malades. 251
peine dans l'Evangile que les
Chrétiens boivent ſon ſang ; mais il répond,
que dans l'ancien tcſtament Dieu défendoit dc
boire le ſang des animaux. Ut doceret beſtialem D. Aug.
• 57. in
vitam fugere. Pour nous aprendre à fuir la vie ! CV1U •
des bétes. Maintenant il nous ordone de boire
ſon ſang. Ut vitam vite ſue ſimilen agamus.
Afin que nous mcnions une vie raiſonable &
ſemblable à la ſicnc. Le ſang eſt le ſiege de
l'ame , la ſource de la vic ; & nôtre vie eſt tellc
quel eſt le ſang dont nous nous nourriſſons. De
la vient que dans l'anciene loy Dieu défendoit
de boire le ſang des bétes, de peur que les hom
mes ne priſſent les humeurs des bétes ; maisº
dans la nouvelle il veut que nous beuvions ſon
ſang , afin que nous perfectionions la raiſon,
qui eſt l'image du Verbe- Ce fang opere en nous
une majeſté royale, il ne laiſſe pas flétrir la beau
té de nôtre ame, il la renouvele , & luy inſpi
re les grandes vertus. Si les Iſraëlites étant
nourris de la mannc dans le deſert ne fûrent
point ſoüillez des paſſions humaines ; combien
les Chrétiens , qui ſont nourris du corps &
du ſang de Jeſus - Chrît , ſont - ils délivrez
du trouble des paſſions , & délivrez dans leur
Coeur. -
C'eſt par la comunion que les Chrétiens ſont
comparables au ſerpent. Cét animal ſe trouve
chargé d'une vieille peau qui le rend peſant >
jeûne quarante jours afin qu'elle ſe relâche, &
s'expoſe aux ardeurs du ſoleil juſqu'à ce qu'elle
ſe ſeche, & paſſant par un trou fort étroit, il ſe
dépoüille & ſe trouvc tout rajeuni. Les Chré
tiens ſe trouvent apeſantis par le peché, ils mar
2 52 Sermon V I I.
chent par la voyc étroite de la vertu : & quitant
ainſi le vieil homme, ils ſe renouvelent dans leur
ame , & ſe revétent de l'homme nouveau en
s'aprochant de l'Euchariſtie. C'eſt par la fre
quentation de ce ſacrement que les comunians
devienent d'autres hommes, & qu'ils devienent
meilleurs, non par la nature, mais par la gra
ce. On peut exprimer ce changement par la
converſion qui ſe fait dans l'Euchariſtie. Avant
la conſecration il y a trois choſes, à ſçavoir, le
pain, le vin & l'eau ; aprés la conſecration il
n'en reſte rien, elles ſe changent au corps & au
ſang du Seigneur. Dans les hommes on y re
marque auſſi trois parties, la concupiſcible,
l'iraſcible & la raiſonable ; or par la vertu du ſa
crement, la concupiſcible & l'iraſcible ſe chan
gent en la raiſonable, & les hommes qui étoient
tourmentez, ou par la concupiſcence, ou par la
paſſion, n'agiſſent plus que ſelon la lumiere de
la raiſon ; de ſorte qu'ils ſont tous renouvelez
par l'Euchariſtie. O que David avoit bien pre
vû cette mcrveille ! lors qu'cn la perſone du pe
cheur qui ſe trouve couvert de la vieille pcau
du peché, & qui deſire de la quiter & de rajeu
Pſ 42.4. nir , il diſoit. Introibo ad altare Z)ei, ad Deum
qui latificat juventutem meam. Je m'aproche
ray de l'autel de Dieu, qui remplit ma jcuneſſe
d'une ſainte joye. Il vouloit dire, encore bien
que je me trouve comme un ſerpent, qui a vieil
li dans l'ordure du vice ; toutes les fois que je
m'aproche de Jeſus - Chrît dans l'Euchariſtie,
il n'eſt pas poſſible que mon cœur ne brûle d'a-
|!
mour pour cét aimable Seigneur. Je dépoüille
la vieillc peau du peché lors que je paſſe par le -
Vn remede qui guerit les malades. 253
trou de la penitence, & tout renouvelé je ſers
Dieu avec unc cxtréme ardeur. Auſſi ſaint Am
D. Amb,
broiſe diſoit aux comunians. Depoſuiſti peccato l. 4. de
rum ſenetiutem. Vous avez quité la vieilleſſe de ſacr c. 2.
vos pechez , vous avez aproché les autels du
Dieu vivant , vous avez pris l'embonpoint de
la grace par l'eficace des ſacremens celeſtes.
Sumpſiſti gratie juventutem , hoc preſtiterunt
ſacramenta cœleſtia- Il faut donc que vous re
nouveliez toûjours vôtre eſprit pour vous mieux
diſpoſer à recevoir l'Euchariſtic, & que vous
conſideriez ce grand myſtere de nôtre ſalut avec
· une aplication toute particuliere. Autant de
fois que vous celebrez ce ſacré myſtere, ou que
vous y aſſiſtez, vous devez le trouver grand &
nouveau, vous en devez étre auſſi touchez que
ſi ce jour là méme Jeſus-Chrît deſcendoit dans
le ſein de la Vierge pour ſe faire homme, ou s'il
étoit encore ataché à la croix, qu'il y ſoufrit &
qu'il y mourût pour le ſalut de tous les hon
11lCS.
Je ne nie pas qu'il arrive ſouvent que ceux
qui ſont atachez aux medecines font des inſtru
mens dc la ſanté les cauſes de la maladie. Il n'y
a que les Chrêtiens qui reçoivent dignement
l'Euchariſtie , qui ne reſſentent jamais aucune
infirmité. Jeſus-Chrît ſert plus à leur ame lan
guiſſante qu'un bon medecin à un corps malade.
Mais ô malheur ! Chrétiens, quelles actions de
graces, & quelles reconoiſſanccs, rendez-vous
à Dieu pour un ſi grand bien-fait ? Y a-t'il rien D. Chr.
de ſi déplorable, dit ſaint Chryſoſtome. Que hom. 6o.
nam erit nobis excuſatio ? Cum talibus paſ[Link] ad pop.
lia peccemus. Quelle excuſe pouvez-vous ale Anth.
254 Sermon V I I.
guer pour couvrir les déreglemens de vôtre
ame ? Quelques dangereuſes que ſoient les ma
ladies qui vous ataquent, & quclquc ſalutaire
que ſoit la medecinc que Jeſus-Chrît vous pre
ſente dans l'Euchariſtie, vous mépriſez le reme
de de Jeſus-Chrît, & vous aimez vos infirmitez,
O cieux où ſont vos foudres ! ô terrc où ſont
vos abimes ! ô Chrétiens ! que vôtre conduite
eſt malheureuſe, vous étes malades & vous re
· fuſez le remedequi peut rétablir vôtre ſanté.
Eh ! que pcnſez-vous devenir ? Au lieu que vous
ſoyez des fideles innocens , vous devenez des
hommes criminels. Comme vôtre cœur eſt vui -
de de l'Euchariſtie, il ſe trouve rempli de cri |
mes. Les Saints prient Dieu de leur ôter lcs
mauvaiſes penſées qui veulent loger tumultuai
rement dans leur ame , afin qu'étant purifiez
d'eſprit & de corps ils puiſſent goûter dignemcnt
le Saint des Saints. Ils demandent à Dieu que
la comunion de ſa chair & de ſon ſang ſoit la rc
miſſion de leurs pechez, la fuite de leurs imagi
nations impures , l'expiation de leurs paroles
inſolentes, le renouvclement de leurs ſens , la
cauſe de leurs bones œuvres, la défenſe de leur
amc & de leur corps contre les embuches de
Jer. c. 9. leurs enemis. Cependant. e Abierunt poſt pra
l 4• vitatem cordis ſui. Vous faites à vôtre cœur des
playes morteles en l'abandonant à l'injuſtice, à
la chicanerie des procez, à la tromperie du co
merce , à la vanité des honeurs, à l'afection des
biens de la terre, à l'atachement aux creatures ,
à tous les ſentimens criminels que le monde, le
diable & la chair peuvent inſpirer.
Quel étrange deſordre , dit ſaint Ambroiſes
r
tJn remede qui guerit les malades. 255
D. Amb.
A2ui vulnus habet , medicinam requirit. Tout l. 5. de
d'abord que vos corps ſont malades vous apelez acr. C. 4»
les medecins, vous prenez les potions les plus
ameres qu'ils vous ordonent, vous n'atendez pas
que la playe ſoit gangrenée pour y apliquer le re
mcde. Vulnus eſt, quia ſub peccato ſumus. Pour
quoy vôtre ame étant malade, puiſque vous étes
pecheurs, ne vous aprochez - vous pas de Jeſus
Chrît ? Pourquoy ne recevez-vous pas l'Eucha
riſtie qu'il vous ofre dans l'Egliſe comme une
medecine celeſte ? « Medicina eſt cœleſte & ve
nerabile ſacramentum. Pourquoy atendez-vous
que vôtre ſalut ſoit deſeſperé pour participer à
ce ſacrement ? O qu'il y a bien diference entre
les maladies du corps, & les infirmitez de l'ame ?
Que vous ſert la ſanté du corps, ſi vôtre ame eſt
ateinte d'une langueur mortele ? Ignorez - vous
que commc la ſanté du corps , eſt la perfection
naturele de l'homme, & ſans laquelle ſa vie cſt
une demi mQrt ; qu'auſſi la ſanté de l'eſprit eſt
la perfection naturele des Chrétiens , ſans la
quelle leur ame eſt morte. A la bone heure que
vous aimicz lcs infirmitez corporeles , vous en
pouvez tirer quelque avantage. La goute pur
ge le cerveau , la diſſenterie ſoulage la goute, la
fiévre conſume les humeurs ſuperfluës , les vari
ces & les ulceres reçoivcnt le ſang impur & me
lancolique, & en déchargent les parties nobles ;
& comme elles ſont des careſſes & des viſites de
Dieu, vous pouvez vous en ſervir pour détacher
vos cœurs des choſes du monde. Mais il n'eſt
pas poſſible que vous tiriez aucun fruit des ma D, Bern.
ladies qui travaillent vôtre ame ; au contraire. ſer. 3. de
Ecce unde pudor , timor & dolor. Elles vous Nat. D o.
256 Sermon V I I.
cauſent des foibleſſes & des défaillances tres-fä
cheuſes, elles vous empéchent de rajeunir com
me des aigles divins de vous renouveler comme
des éperviers celeſtes, & de quiter le vieil hom ,
me avec ſes paſſions & ſes illuſions. Pratiquez
donc , Chréticns, l'Euchariſtie coinmc la 1me
decine de vôtre ame, & cherchez dans la co
munion des remedes à vos playes. Si celuy qui
a un ulcere court aux remedes ; le peché eſt un
ulcere , & ce celeſte & venerable § eſt
l'emplâtre ſacré que vous y devez metre. ſelon
ces paroles de ſaint Ignace. Tenez vous fermes
dans la foy de Jeſus-Chrît, en ſa charité, en . -
ſa paſſion, en ſa reſurrection. Rompez le pain,
D. Ign. qui eſt. Pharmacum immortalitatis & antidotum
ep. 14, ad purgans vitia. Le medicament de l'immortali
Eph. té & l'antidote qui chaſſe les maladies. Si la piſ
cine de Bethſaïda gueriſſoit les Juifs de toute
ſorte de maux ; l'Euchariſtie, qui eſt la piſcine
myſtique de l'Egliſe, guerira toutes les infirmi
tez de vos ames. Elle eſt utile aux maladcs , elle
leur rend la ſanté ; & aux ſains, elle conſerve |
leur vigueur. Examinons dans la ſeconde partie
ſi cette propoſition eſt aſſez juſte.
I I.
PARTIR.
L§ raiſon ne fait pas la force des Chrétiens,
quoy qu'elle nous ſoit donée pour nous ſer
vir de guide, pour nous faire diſcerner les biens |
des maux, & pour nous regler dans nos deſirs
& dans nos actions ; neanmoins comme elle eſt
toute obſcurcie & toute corrompuë par le pe
ché , nous flotons dans la mer de ce monde au
gré des paſſions qui nous emportent , tantôt
d'un côté , & tantôt d'un autre , comme un
vaiſſeau
ZUn remede qui guerit les malades. 257
vaiſſeau ſans voile & ſans pilote. Auſſi ſaint Ber- .
nard eſtime que ce que le Fils de Dieu a dit du
grain de moutarde qui eſt ſi petit en ſa naiſſance ,
& fi prodigieux en ſon progrez, n'eſt point com
parable à la paſſion , dont les moindres éforts
jetent les hommes dans la derniere foibleſſe.
Concupiſcentia noſtre,niſî premantur, opprimunt D Ber:
nos. C'eſtlaenforce
chercher Dieudesſeul, & en ſa grace
Chrêtiens. qu'ilgue-
La grace faut ſer 4 de
Aſcenſ,
Doma
rit leurs ames, elle les ſoûtient parmi leurs lan
gueurs & leurs foibleſſes, elle les rend plus cir
conſpects & plus vigilans, lors que les ennemis
les aſſiegent, & que les tentations les ataquent
de toutes parts , elle leur done une vigueur qui
les delivre des maux & les rend victorieux. C'eſt
inutilement qu'on tend des filets devant les oy
ſeaux, & qu'envain les demons tendent les leurs
pour prendre les ames , ſi clles s'élevcnt au ciel
pour demander à Dieu la grace. Mes yeux ſont
toûjours élevez vers le Seigneur dit le Prophe
te. C'eſt luy qui me delivrera de touts les pie
ges. Il eſt mon ſecours dans le tems d'afliétion.
J'eſpereray à l'ombre de ſes aîles. Saint Auguſtin
touché de l'idée que cette figure luy donoit , di
ſoit à Dieu. Seigneur, metez moy à couvert ſous
vos ailes ;je ſuis encore ſi foible que ſi vous ne
' me defendez, le milan n'enlevera. Cecy eſt ſur
tout repreſenté dans le commencement du livre
des Rois, où Anne demande à Dieu un fils, pour
marquer dit ſaint Gregoire. Quos ſantta Ec- D. Greg.
cleſia parere predicando appetit , Evangelica in l .
perfeltione fortes eſſe concupiſcit. Que l'Egliſe Regsc. 1«
dont cette femme eſt la figure, n'engendre pas
des ames lâches & éfeminées qui ſe laiſſent char:
258 | Sermon V I.
mer aux atraits du monde ; mais des ames fortes
· & genereuſes qui triomphent par la grace de l'E-
vangile de la violence des paſſions & de la puiſ
ſance de l'enfer.
Ne ſoyez pas Chrêtiens, ſemblables à ces
gens qui n'ont point de cœur , & quc la preſen
cc de l'enemi rend telement paralitiques qu'ils
n'ont ni jambes pour éviter le danger, ni de
bras pour parer les coups. Si la concupiſcence
veut afoiblir vôtre ame & gâter ſon cmbonpoint,
recevez l'Euchariſtie que Jeſus-Chriſt vous pte
ſente comme un remede qui conſerve la vigueur
Pſ. 67. des fideles. Mon Dieu dit le Prophcte. Ha - .
MO•
reditati tue infirmata eſt , tu verò pefeciſti
eam Les Chêtiens qui ſont vôtre peuple &
qui aſpirent ſans ceſſe à vôtre heritage ſont afoi
blis par la concupiſcence. Toute languiſſante
qu'elle cſt dans leur cœur elle a toûjours aſſez
de vigueur pour les engager dans le peché , ſi
leur raiſon aſſiſtée de la grace ne combat perpe
tueleinent ſes mouvemens ; mais vons Seigneur 3
vous les nourriſſez de l'Euchariſtie qui repare les
ravages que cette cruele enemie fait dans leur
ame. L'authorité de ſaint Ambroiſe donera
de jour à ce que je viens de dire. Comme dans
l'homme la maladie eſt une imtemperie qui de
vore l'humide radical, elle afoiblit la ſanté du
corps ; ſi bien que ſa beauté eſt flétrie, & ſa vi
gueur éfeminée , & comme dans le Chrêtien ,
la concupiſcence eſt un feu qui ataque le cœur ,
& que le demon alume ſans ceſſe, elle afoiblit
· la force de l'ame & gâte ſon éclat. Car encore
que la concupiſcence depuis le baptême ne ſoit
plus peché , elle n'eſt pas neanmoins oyſeuſe
f
*Jn remede qui guerit les malades 25g
dans nos ames,elle fait d'étranges progrez quand
on ne s'opoſe point à ſa fureur. Elle ſe prevaut de
toutes les ocafions qui ſe preſentent ; & tenant
ſous ſon empire les paſſions & les ſens, elle eſ
ſaye par leur entrepriſe d'aveugler l'entende
ment , & de corrompre la volonté. Mais i'Eu
chariſtie, dit ſaint Ambroiſe , empéche ce Inau
vais efet de la concupiſcence, elle n'eſt pas un
pain qui ſe change au corps des fideles, c'eſt un
pain de la vie éternele qui ſoûtient la ſubſtance D. Amb:
de nôtre ame. Non iſte panis eſt qui vadit in l. 5. de
corpus ; ſed panis vite eterne qui anime noſtre ſacr, c. 4:
ſubſtantiam fulcit. Si un homme qui ſe ſent
foible par defaut de nourriture , ou parce que
ſon eſprit ſe ſent épuiſé par le travail , fait bien
de recourir au pain pour conſerver ſes forces,
& pour le guerir de cette foibleſſe. L'Euchariſ
tie eſt donée aux Chrêtiens, pour purifier leur
ame , pour la maintenir en vigueur , pour empé
cher le deperiſſement de la grace pour reparer
ce qu'ils perdent tous les jours, pour les ſoûte
nir dans les foibleſſes qui leur arrivent par la laſ
ſitude du chemin lors qu'ils ſuivent Jeſus-Chriſt
dans le deſert ; comme les cinq pains qui étoient
une figure de ce ſacrement furent diſtribués aux
troupes, de peur qu'elles ne tombaſſent en dé
faillance.
Saint Gregoire de Niſſe qui parut comme une
lumiere de l'Egliſe dans le Concile general de
Conſtantinople & dans celuy d'Antioche , con
feſſe que l'Euchariſtie eſt un remde plus puiſ
ſant que le batême pour entretenir les forces des
Chrêtiens. Car ſoit que la preſence de Jeſus
Chriſt les geuriſſe par une vertu º# que
2
26o Sermon V I I.
la concupiſcence aprehende un corps qui eſt l'ou
vrage du ſaint Eſprit, ſoit enfin que ce ſacrement
leur done des forces , ils éprouvent tous les
jours que l'Euchariſtie cſt une medecine qui apai
ſe leurs deſordres , & qui repare les domages
quc la chaleur de l'amour propre fait dans leur
D - Gre ame. Panis iſte medicamentum eſt ad ſanandas
N iij.
infirmitates. Que ſi vous n'ctcs pas contens de
orat 33.
ce témoignage ſi formel & ſi authentique de l'un
des plus ſçavans Evêques de l'antiquité, & des
mieux inſtruits dans les loix ſacrées de l'Egliſe
Greque. Le Concile de Cologne qui fut cele
bré quelque tems aprés a décidé ; que lors que
les Chrétiens reçoivent l'Euchariſtie avec les diſ
poſitions qu'exige ce ſacrement adorable ils pre
Concil. nent Medicamentum ſalutare pravas animi,
Col. C• & corporis affecliones corrigens. Un remede
de Eu C ,
ſalutaire qui calme leurs paſſions, qui afoiblit
leur concupiſcence, qui fait rcgner la raiſon.
Ne vous étonez pas de ces paroles , les Eeri
tures les apuyent en nous aprenant que l'Eucha
riſtie eſt nn pain divin qui fortifie le cœur des
· fideles. Et panis cor hominis confirmet. Ce
ſacrement eſt ſemblable à une verge de fer qu'on
met dans un foible roſeau. Comme le roſeau
devient fort par la ſolidité de la verge ; ainſi les
Chrêtiens qui reçoivent l'Éuchariſtie dans leur
ame devienent courageux pour ſurmonter non
· ſculement la violence des paſſions , mais auſſi la
cruauté des perſecutions. Car bien que les hom
mes ayent êté changeans, & qu'ils n'ayent pas
toûjours répondu aux inſpirations du ſaint Eſ
prit ; neanmoins ſi nous confiderons ce que les
Chrêtiens ont êtê aux yeux de Dieu ce qu'ils
ZJn remede qui guerit les malades 261
ont paru aux ycux des hommes, que la charité
a êté la ſeule cauſe de lcurs ſoufrances, qu'ils
ont étoné les tyrans , qu'ils ont laſſé les bour
reaux, & que dans la violence de leurs douleurs,
ils ont ont prié pour ceux qui les tourmentoient :
nous avoüerons ſans doute que l'Euchariſtie a
élevé leurs ames au deſſus d'ellcs mêmes, qu'el
le leur a doné des forces merveileuſes , & que
quelques zelez qu'ayent êté les idolatres, il n'y
a point cu de comparaiſon entre les victimes de
l'erreur & les Martyrs de la foy. C'eſt cn veüe
de cette force que l'Egliſe avoit acoûtumé de
comunier les Martyrs pour les fortificr dans le
dernier combat , & pour les animer à doner leur
vie pour celuy qui venoit de leur doner la ſiene.
Nous ne voulons pas , dit ſaint Cyprien , expo
ſcr les fidcles au combat tout nuds & ſans armes:
mais nous les couvrons du ſang de Jeſus - Chriſt
comme d'un caſque pour les dé[Link] fideles
ne ſont pas capables de ſoufrir le martyre ſi
l'Egliſe ne les arme pour les faire entrer dans le
combat. Et mens deficit , quam Euchariſtia eP. D. Cyp.
54 .
non erigit , & accendit. Et le courage leur man
que lors qu'ils ne ſont pas élevez ni ſoûtenus par
l'Euchariſtie. Ainſi on voyoit ces invincibles
ſoldats , en ſortant de la ſainte table monter
courageuſement ſur l'échafaut Aprés avoir reçû
le ſang de Jeſus-Chriſt , à la comunion , ils ne
faiſoient point dificulté de verſer le leur pour ſa
gloire. Ils aimoient mieux que la violence des
ſuplices arrachat leur ame de leur corps que de
permetre au moindre conſentement de rompre
l'union qu'ils venoient de contracter avec luy
dans le dernier uſage de ce myſtere.
262 Sermon V I I. -
Saint Auguſtin ne peut aſſez loüer ſaint Lau
rens, que la cruauté de ſon martyre a fendu ſi
celebre dans l'Egliſe. Comme il avoit comunié
au corps & au ſang du Fils de Dieu , ilidemeu
roit en Jeſus-Chriſt, & Jeſus Chriſt demcuroit
en luy. Il y demeura juſqu'à la perſecution des
tyrans , juſqu'aux interrogations des juges , juſ
qu'aux ſanglantes menaces, juſqu'à la [Link]
fut encore peu. Il y demeura juſqu'à un cruel
tourment ; on ne le fit pas mourir tout d'un
coup , on luy fit ſoufrir le feu. C'eſt là qu'on
le fit vivre long-tems, ou bien on ne le fit pas .
vivre long - tems , mais on le fit mourir lente-.
ment. Cependant bien que ſa mort fut la plus
horrible & la plus cruele qu'on puiſſe inventer
D. Ang. Quia benè manducaverat, & benè biberat , tan
tra3. 27. quam illa eſca ſaginatus, & illo calice ebrius tor
iaJoan menta non ſenſit. Ce genereux Athlete ne reſ
ſentoit pas la rigueur des ſuplices , parce qu'a-
| yant mangé le corps & beu le ſang de Jeſus
Chriſt, il s'étoit engraiſſé de cette viande celeſ
te, & enyvré de ce calice adorable. En un mot
l'Euchariſtie remplit les fideles de l'Egliſe primi
tive d'une force ſi heroïque, que la puiſſance
des Rois la cruauté des preſidens , la violence
des bourreaux ne peurent jamais les ſeparer de
Jeſus-Chriſt. C'eſt pour cela qu'on ne pouvoit
voir un ſpectacle plus nerveileux qu'en conſide
rant des femmes foibles , & de jeunes enfans
courir aux tribunaux , aux ſuplices, & à la mort
avec autant d'ardeur que les autres courent au
bal , aux nôces & aux feſtins parce qu'ils par
ticipoient au pain de l'Euchariſtie. Qu'on ne
nous entraîne plus devant les juges , diſoient
- --
| 7Un remede qui guerit les malades. 263
ils aprés la comunion qu'on nous faſſe mourir »
le retardement de nôtre ſuplice eſt le retarde
mcut de nôtre gloire. Coupez bourreaux, cou
pez nos têtes, nôtre ame eſt plus forte que vô
tre épée, nôtre courage ſurpaſſe vôtre cruauté ,
& Jeſus-Chriſt qui nous fortifie eſt plus puiſſant
que les tyrans qui nous ont condamnez. Bêtes
farouchcs , épées ſanglantes, ſoldats inhumains ,
cruels foüets , horribles raſoirs , braſiers ar
dens. Vous ſçavez que la force des Martyrs a
êté un efet de l'Euchariſtie , vous ſçavez que ç'a
êté par la frequentation de ce myſtere. Que les
, Ignaces ont incité eux - mêmes les lions à les dé
chirer. Que les Blaiſes ſe ſont réjoüis lors que
les bourreaux ſont venus les prendre dans leurs
rochers , & qu'ils les ont fait mourir aprés plu
ſieurs tourmens. Que les Coſines & les Da
miens ont fourni courageuſetnent la carriere des
ſoufrances , & enduré les ſuplices avec une conſ
tance mâle & genereuſe. QJe les Agates ont
mépriſé pour l'amour de Jeſus - Chriſt toute la
rage des Q jiutiens , & toute la rigueur des la
mes ardentes & des raſoirs qui ont coupé leurs
mameles. Que les Juliens ont triomphé des
foüets & des ongles dc fer qui déchiroient leurs
corps, & qui n'ont rien pû ſur leur cœur. Que
les Apolonies ont ſoufert conſtament qu'on leur
ait arraché toutes les dents avec des tcnailes : &
que voyant qu'on avoit alumé de grands feux
pour les jeter dedans , l'inſpiration du ſaint
Eſprit , leur a fait prévenir les deſirs des tyrans.
Elles ſe ſont jetées elles mêmes dans ces braſiers
ardcns pour y être conſumées comme des ho
locauſtes agreables à Dieu. Enfin vous ſçavez
264 Sermon V I I.
9u'une infinité de Martyrs & de Martyres ſou
*enus par la force du ſacrement de l'autel ont ge
nereuſement enduré les feux, les bêtes, les foüets»
les chevalets, les ongles de fer , les rouës , & les
croix pour Jeſus Chriſt, & qu'au milieu de ces
horribles ſuplices , chacun a dit comme ſaint
D. Igna. Ignace. Nihili pendo ſupplicia hec neque tanti
ep. ad amo vitam hanc, ut eam plus amem quàm Domi
Rom num. Je ſoufre , mais peu m'importe , je n'ay
pas tant d'amour pour les plaiſirs de la vie , que
je n'en aye encore davantage pour Jeſus-Chriſt,
que je viens de recevoir dans l'Euchariſtie.
Voilà d'où venoit la fermeté des Martyrs. Et -
d'où vient la foibleſſe des Chrêtiens ? C'eſt du
mépris qu'ils font de l'Euchariſtie. O malheur !
ô tems ! quand on void des perſonnes qui ne peu
vent rcſiſter aux mouvemens de la concupiſcence,
qui ne peuvent ſuporter la moindre afliction ſans
murmurer contre Dieu , qui ne peuvent rompre
les liens du diable , comme ſont toute ſorte de
mauvais engagemens qui les retienent dans le
mal qui ne peuvent ſecoüer ſon joug en tenon
çant à ſes pompes & à ſes œuvres & qui ne veu
lent point vaincre les voluptez de la chair par
1'exercice de la mortification comme toutes les
· habitudes corrompües doivent ſe détruire par la
pratique des vertus contraires. C'eſt que ces per
ſones indevotes ne ſe fortifient point du pain Eu
chariſtique, elle ne ſe nourriſſent point de cette
viande forte , comme le retranchement de la .
nourriture materiele reduit leur corps dans la
langueur , le retranchement de la nourriture ſpi
rituele met leur amc dans la foibleſſe. Ah Chrê
tiens ne voyez vous pas , dit ſaint Chryſoſtom e
\ 'Un remede qui guerit les malades.265
avec qu'elle avidité les enfans prenent la mamele
de leurs meres, & avec qu'elle ardeur ils apli
quent leurs levres à ces ſources de vie , aprochez
vous donc de l'autel avec une diſpoſition ſembla
ble. Et dans
Et ſoyez unuslaſitdouleur
nobis dolor hac eſca
d'être privcz privari. hom
de l'Eucha- D. Chr.
ºs.
riſtie qui nourrit l'eſprit & le corps, qui porte †º
la lumiere dans l'un, & la vigueur dans l'autre -
par une comunication inefable, afin que con
ſcrvant l'homme tout éntier, il ſoit ſon rcmcde
dans la maladie , & ſa nourriture dans la ſanté.
Comment croyez - vous reparer les forces qui
ſont épuiſées par le peché, ſi vous ne prenez le
pain Euchariſtique ? Combien de fois étant forti
fiez par ce ſacrement avez-vous combatu les mau
vais deſſeins de la concupiſcence ? Combien de
fois avcz-vous triomphé de la violence des hcm
mes ? La concupiſcence penſoit étre le funeſte
écueil de vôtrc ame, & l'Euchariſtie a fait êchoüer
ſes injuſtes pretentions ; elle ſe vantoit de vous
avoir rcduit à ſon empire, & l'Euchariſtie l'a re
duite aux abois ; elle croyoit vous ttoubler par
ſes mouvemens dereglez, & l'Euchariſtie a apaiſé
reperé tous ſes ravages ; elle s'i-
ſes deſordres &
maginoit vous conſumer par ſes ardeurs , &
l'Euchariſtie a éteint ſes feux, & la contrainte.
de reſerrer ſes flâmes ; clle ſe figuroit enfin de
vous perdre par la cruauté de vos perſecu
# . teurs , & l'Echariſtie a abatu leurs coups &
| vous a fait trouver les perſecutions plus dou
ces que les roſes.
: Comment donc, Chrêtiens, ne mangez-vous
ce pain du ciel qui vous défend contre la cha
leur de la concupiſcence, qui vous fortifie con
ſ
I66 Sermon VII. |
· tre les facheux accidens, & qui guerit vos foi
bleſſes ? Quelle honte & quellc confuſion pour
vous. On ne lit point que quand Je us-Chriſt
converſoit parmi les hommes, perſone ait im
ploré inutilemcnt ſon aſſiſtance. La Cananée ne
· fit que toucher le bord de ſon vêtement, & elle
fut guerie. La pechereſſe publique ſe jeta à ſes
piez & y reçût le pardon de ſes pechez. Les le
preux , les poſſedez , les paralitiques , les aveu
gles , les boiteux, les müets trouvoient la gue
riſon de tous leurs maux, dés qu'ils avoient re
cours à luy. Quia virtus de illo exibat , & ſa
nabat omnes. Parce qu'il ſortoit de luy une ver
tu qui les gueriſſoit tous. N'eſt-il pas le méme
dans l'Euchariſtie qu'il étoit alors ? Il a la mé
me volonté & le mêm· pouvoir , & ceux qui
s'aprochent de ce divin ſacrement avec une ar -
dent deſir d'être gueris y trouvent le remede à
toutes les maladies de leur ame. Pourquoy ,
Chrêtiens, ne vous aprochez - vous pas de Je
ſus Chriſt pour fortifier vôtre cœur par la vertu
qu'il fait paroître dans ce ſacrement. La concu
piſcence eſt une grande maladie, & un mal plus
dangereux que toutes les maladies du corps.
Elle eſt la langueur de la nature, l'amorce du
peché, le tyran & l'éguilon de la chair. Saint
Paul l'apele la loy de la chair, la loy des mem
bres & le corps du peché , la chair & le peché.
Ce n'eſt pas qu'elle ſoit un peché; mais elle eſt
la cauſe & la ſemence du peché, parce qu'elle
procede du peché & qu'elle y potte l'homme
par ſes atraits : ſi bien que comme elle broüille
l'entendement par ſes tenebres & qu'elle gagne
la volonté par ſes charmes ſecrets, elle fiate les
·\
7Un remede qui guerit les malades. 267
# ſens, ſuggere de mauvaiſes penſées & produit
U( d'afections crimineles. Cependant en quelquc
# deplorable êtat que vous puiſſiés étre, ſi vous
|• recevez ſaintemcnt l'Euchariſtie , elle diſſipera
: toutes vos foibleſſes , clle reparera vos forces ,
: elle conſervera vôtre vigueur. Ah craignez ! fi
$ deles indevots, que Dieu ne vous ôte l'Eucha
#. riſtie pour la ruïne de vôtre ame comme il me
naçoit ſouvent ſon peuple de leur ôter le ſoû
.
•
' tien robur
omne du pain. Auferet
panis. Eſt-ilàpoſſible
?eruſalem
que Dominus,
des hom- 3º" c.
• ^ mes élevez dans la doctrine de Jeſus - Chriſt
|| n'ayent point de crainte de cette perte ? Ah je
vois bien , dit ſaint Chryſologue , d'où vient ce
malheur. Non Chriſtus infirmantibus, ſed fides D. Chr.
deeſ. Jeſus Chtit ne manque pas aux malades, º 3º
ce ſont les malades qui manquent de foy cn Je .
ſu Chriſt, vous étes fidcles & vous pratiquez
une impieté payene. L'Euchariſtie vainc la
mort, détruit le pcché, renverſe l'empire du de .
| mon ; & vous ne croyez pas qu'elle puiſſe con
ſerver vôtre ſanté. Elle guerit tous vos maux ;
| & vous n'en eſperez aucun ſecours. Deteſtez
| cette erreur , & ſecoués vôtre pareſſe pour re
cevoir le ſacrement de l'autel. Il vous fortifiera
dans les exercices de la vie chrêriene. Ce ſera
aprés la communion que vôtre foy ſera plus vigi
lante dans la guerre ſpirituelle , qu'elle ſera plus
vive, plus claire , plus exacte dans l'obſervation
des jeûnes, des ſtations, des prieres & des pra
tiques de la vertu, comme dit [Link], Ex hu- D Tho.
jus ſumptione vitium diſplicet & virtus diligitur. opuſc.
Eh quoy ſcra-t-il dit que Jeſus-Chriſt ait inſtitué 58 ° 7:
l'Euchatiſtie pour fortifier vos ames , & que
(
268 Sermon V I I.
vous ſoyez aſſez lâches & aſſez pareſſeux pour
ne prendre pas un remcde ſi divin Vous vous
rendriez inexcuſables devant le tribunal du juge
eternel, vous ſeriez réponſables des graces du
ſacrement, & vous ne pourriez vous plaindre,
ny de dangers qui vous environent , ny des
- foibleſſes qui vous acablent. L'Euchariſtie rend
la ſanté à vos ames, & previent vos rechûtes. Te
nés-vous préts pour entendre la troiſiéme partie
III.
PARTIE. S I la rechûte eſt éfroyable dans les maladies
du corps , elle eſt encore plus éfroyable
dans la maladies de l'ame. Elle eſt dangereuſe
dans les maux du corps. Comme elle trouve la
nature afoiblie par le travail de la maladie prece
dente , elle l'acable par ſes redoublemens, elle
jete le malade dans l'extremité de la langueur ,
elle le reduit dans le tombeau. Mais elle eſt
épouvantable dans les maux de l'ame. Elle mul
· tiplie ſes crimes , elle renouvele ſes paſſions , el
le la jette dans l'abîme du vice, elle luy ôte le
ſentiment de ſon malheur , elle la prccipite dans
l'enfer. Aufſi ſaint Auguſtin parlant des pecheurs
qui s'abandonent ſans aucune diſtinction à la re
chûte, les apele de bêtes horribles aux yeux de
Dieu qui retournent à toutes. rcncontres à leur
D. Aug.
1 5o hom premier vomiſſement. Canis horribilis oculis
5 O. Dei converſus ad vomitum. La gueriſon de la
maladie eſt aiſée, mais il eſt dificile de guérir la
rechûte. On remet facilement un os de la cuiſſe
ou d'un bras qui ne s'eſt diſloqué qu'une fois ;
s'il ſe briſe pluſieurs fois le malade ſoufre une
infinité de fois de douleurs aigües & violen
\
tes , la playe devient incurable & le bras & la l
:
v
©n remede qui guerit les malades. 269
cuiſſe ne font preſque jamais leurs premieres
fonctions. Il en eſt de la méme ſorte des playes
de l'ame Si aprés que les Chrêtiens ont comis
des crimes capitaux, ils recourent à la penitcn
ce, ils reçoivent la ſanté qu'ils avoient perduë;
mais s'ils ajoûtent crime à crime, & ſi couvrant
la playe de leur aine ils y laiſſent metre la cor
ruption & la pourriture : il eſt à craindre, dit
ſaint Eloy ce digne Evéque de Noyon , que la
D. Eiig.
prophetie ne s'acompliſſe en eux. Computruc hom. 15 .
runt jumenta in ſtercore ſuo. Les bêtes ont pour
ri dans leur ordure. -
Neanmoins Jeſus-Chriſt tache de fortifier les
Chrêtiens contre les rechûtes ; en leur donant
l'Euchariſtie comme un remede qui les previent.
Qui pourroit deſeſperer du Seigneur ? Son pou
voir ſurpaſſe nôtre infirmité, ſa bonté nôtre ma
lice , ſa ſageſſe nôtre prudence, ſa grace nôtre
ingratitude. Lors que les Iſraëlites ſortirent d'E-
gypte, ils étoient au nombre des ſix cens mile
combatans, ſans les femmes & les enfans , & il
ne s'y trouva perſone de malade dans leurs tri
bus. Ce que la providence de Dieu fit , de peur
que la maladie ne retardât la delivrance de leur
ſervitude. Dans le deſert méme tant qu'ils man
get ent la manne ils ne furent jamais ataquez
d'aucune infirmité. Non erat in tribubus eorum Pſ 1o4.
39
infirmus, dit le Prophete. Ils changeoient ſou
vent de demeure , ils marchoient par une ſolitu
de où la diſete des eaux & i'abondance des ſer
pens pouvoit leur faire aprehender la contagion ;
mais cette viande entretenoit ſi bien leur tempe
rament que quoy qu'ils viſſent tous les jours
dans leur camp des rebelles & des idolatres, ils
/
27o Sermon V I I.
n'y virent jamais d'infirmes ni de malades.
L'Euchariſtie fait dans nos ames le même mira
cle que la manne fit parmy un nombre ſi éfroya
ble du peuple Juif. Comme l'un des principaux
efets de ce ſacrement eſt de nous doner la force
contre les ataques de nos enemis, il nous ſert
d'un celeſte contre-poiſon , qui nous empeche
d'étre infectez de nouveau par le venin des pe
Jer. thr.
chez mortels. C'eſt la penſée de ſaint Ambroiſe,
C. 4. 2 O. lors qu'expliquant ces paroles de Jercmie. In
umbra tua vivemus in gentibus. Nous vivrons
lD. Amb, dans vôtre ombre parmi les nations, il dit. O -
ſer.19. in Jeſus ! divin Seigneur ! ©mbra tua earo fuit,
pſ 118. que noſtrarum eſtus refrigeravit cupiditatum.
C'eſt vôtre chair, qui étant couverte de l'om
bre du ſacrement, eſt un remede eficace pour
rafraîchir les ardeurs de nos cupiditez, pour re
primer l'inſolence des vices, pour éteindre le
feu des paſſions , & pour domter la fureur des
demons qui tâchent de nous dominer. Et fai
ſant d'abort alluſion à l'ombre de ſaint Pierre
où tous les malades recouroient pour étre gue
ris de leurs maladies , il s'écrie. Quid dicam de
umbra Domini, quando Apoſtolorum umbra ſa
mahat ? Si l'ombre des Apôtres gueriſſoit les
malades, que diray-je de l'ombre du Seigneur ,
c'eſt à dire de l'Euchariſtie, qui couvre la divini
té de,Jeſus-Chriſt ? Quelles maladies incurables
ne previendra-t-elle ? Et dans combien de pe- .
chcz n'empechera-t-elle de retourner les perſo
nes qui ont êté les plus crimineles & les plus de
ſeſperées du monde ?
Ecoûtez cecy, vous qui cherchez ſans ceſſe
à trafiquer de vos injuſtices , & à ajoûter toû |
ZJn remede qui guerit les malades. 271
•
©1 jours crime ſur crime. D'où vient que l'épouſe Cant. c.
dit Faſciculus mirrhe dilecius meus. Mon époux lO• Il•
eſt ſemblable à un bouquet de mirthe , qui re
joüit mon cœur per la douceur de ces parfums ?
Sinon pour marquer que comme la mirrhe eſt
un excellent preſervatif qui empeche la corru
ption du corps; qu'auſſi Jeſus-Chriſt dans l'Eu
chariſtie empêche les Chrêtiens de retourner
dans leurs crimes ; ſi bien que leurs ames ſont
fermes & inviolables dans les pratiques de la
vertu , & dans l'averſion du pcché. Ce n'eſt pas
que je veüille dire, qu'aprés un certain nombre
de comunions, les Chrétiens ſoient confirmez
dans la grace ; mais je m'imagine que ſi les cen
dres de la vipere ſont une excelente medecine
pour guerir les morſures de la vipere ; la chair
de Jeſus Chriſt, qui eſt priſe dans l'Euchariſtie,
eſt une the iaque admirable pour ſanctifier la
chair des Chrêtiens, un remede qui les delivre
du poiſon des fautes ordinaires , & ſuivant la de Conc.
ciſion du Concile de Trente Antidotum quo à Trid. fl.
peccatis mortalibus preſervamur. Un antidote 13 c. 11
qui les preſerve du venin du peché mortcl. Ce
qui fait qu'ils peuvent comter pour un profit,
non ſeulement de faire de progrez dans la gra
ce; mais auſſi de ne point tombcr , & de ne point
reculer en arriere. Le Pape Innocent eſt alé plus
avant. Comme il s'eſt declaré pour la frequcn
te comunion au corps de Jeſus-Chriſt , il n'a
pas craint de dire. O combien l'Euchariſtie eſt
elle loüable ! ſi les remcdes qui empechent les
maladies ne ſont pas moins.à eſtimer que ceux
qui fortificnt la ſainteté ; c'eſt un grand ſujet de
conſolation pour ceux qui prenent cette celeſte
272 Sermon VII.
medecine, elle ſoûtient & fortifie leur ame par
des acroiſſemens de grace ſi merveilleux qu'elle
Inn. III. leur ôte la volonté de pecher. Myſterium Eu
ºP # chariſtia eripit nos à voluntate peccandi. C'eſt
†yº là une des merveilles de ce ſacrement d'empé
cher que les comunians ne tombent en peché
mortel & de leur conſerver la vie de l'ame ; de
meme que la nourriture corporele leur conſer
ve la vie du corps. Quand ils le reçoivent ils
ſentent une ferveur de devotion admirable & de
douceurs inefables ; & au lieu de la ſechereſſe &
de la tiedeur, qu'ils ſe trouvoient auparavant ,
ils n'ont alors que de l'ardeur & de la promtitu-.
de pour le bien.
Comment l'Euchariſtie n'empêcheroit - elle
pas les rechûtes des Chrétiens ? C'eſt par elle
qu'ils triomphent du demon , qui fait tous les
Pſ. 22. 6. eforts poſſibles pour les faire retomber dans le
pcché. Paraſti in conſpectu meo menſam adverſus
eos qui tribulant nos. Le Seigneur, dit le Pro
phete, a preparé cette table contre tous ceux
qui nous tourmentent. Il veut dire , ceux qui
nous troublent ſont les ſuggeſtions de l'enemi,
les agitations des cupiditez & des plaiſirs du ſie
cle ; & toutes ces tentations ſe diſſipent par la
participation de l'Euchariſtie. Soit que Jeſus
Chriſt ſe ſerve de ſa puiſſance pour defendre au
demon de nous tenter° avec tant de violence , &
pour l'abatre de ſa main , comme il briſa l'idole
de Dagon en preſence de l'arche ; ou que la pre
ſence du Seigneur, & la veüe de ſon ſang épou
vantent cét eſprit rebele, & l'oblige de ſe retirer .
d'une ame qui a comunié, & de ne la ccmbatre
que de loin. Saint Auguſtin raporte que le de
- 1IlOIl
-
7Jn remede qui guerit les malades.273
| mon s'êtant emparé d'une maiſon de campa
gne, y faiſoit entendre de jour & de nuits
comme de cris de petits enfans des plaintes
de femmes , des beélemens de brebis , des
mugiſſemens des bœufs , des rugiſſemens des
lions , le bruit d'une armée & le ſoin horrible
de pluſieurs voix afreuſes mélées enſemble. Ce
qui efrayoit telement le monde qu'on avoit
deſerté la maiſon & perſone n'oſoit l'habiter.
Quelques ſaints Prêtres y entrerent , y cele
brerent la Meſſe ; & comme ils y ofrirent le
| même fils de Dieu , qui s'êtant ofert ſur la croix
· · avoit vaincu le diable & triomphé de ſa puiſſan
ce; cét eſprit de malice ne put ſoûtenir la pre
ſence de ſon vainqueur , il ſe retira , & l'on
n'entendit plus de bruit dans cette maiſon. Or
ſi la preſence de Jeſus-Chriſt a obligé le demon
- de ſe retirer d'une maiſon où il s'étoit inſinüé
| pour intimider ceux qui l'habitoient , combien
" l'éloignera-t-elle de l'ame des Chrétiens qui
- ont reçû ſon corps & ſon ſang dans l'Eu
| chariſtie ? C'eſt pour cette raiſon que le bien
' heureux Pierre Damien dit avec hauteur. -
, Terretur adverſarius cum labia videt cruore #º
: Chriſti rubentia. Le demon eſt ſaiſi de frayeur §.
·| voyant les levres des Chrêtiens teintes du mon, c. 3i
, ſang de Jeſus - Chriſt, il voit les marques de
: ſa perte, il ne peut ſoufrir la veuë de ce ſang
| qui a été l'inſtrument de la victoire de ſon
: maître , le trophée de ſa défaite & le triomphe
, de ſa tyranie. - .
· · · Soit encore que Jeſus - Chrieſt remporte cette
: viétoire par le miniſtere des Anges qui aſſiſtent
· au ſacrifiee de la meſſe , non ſeulement pour
- S
-
274 Sermon V I I.
l'adorer ; mais auſſi pour combatre le demou
qui ne pouvant ataquer le Seigneur en luy mê
me l'ataqüe dans les Chrêtiens qui comunient.
Saint Nil , qui a êté diſciple de ſaint Chryſoſto
me, écrit que quand ce grand Saint entroitldans
l'Egliſe , il voyoit une grande multitude d'Anges
vétus de blanc, qui ſe tenoient autour de l'autel
dans un profond reſpect , & qui paroiſſoient
comme ſaiſis d'étoncment à la veuë du ſouverain
maître qui y eſt preſent. Et que comme les fi
deles ſujets defendcnt leur Prince contre ceux
qui ſe mgtent en état de l'ataquer , ces eſprits
celcſtes combatent & metent en fuite le diable,
qui veut ataquer Jeſus - Chriſt en troublant la
devotion des Chrêtiens qui le reçoivent dans
, l'Euchariſtie. Le ſoin que les Anges prenent des
comunians paroit au ſecours viſible qu'ils done
rent dans l'ancien teſtament à l'Egliſe d'Iſraël.
au ſortir de l'Egypte, le peuple étant vivemeut
pourſuivi par l'armée de Pharaon , l'Ange du
Seigneur, qui prccedoit les Iſraëlites, ſe mit en
tr'eux & les Egyptiens, pour les fortifier par une
protection toute nouvele ; bien tôt aprés l'ar
mée des Egyptiens fut noyée dans la mer , & lcs
Juifs la paſſerent à pied ſec & furent victorieux
de leurs enemis. Que ſi les Anges ont aſſiſté le
penple Hebreu dans un beſoin fi preſſant , ce qui
l'obligea de dire Il a prccipité dans la mer le
cheval & le cavalier : il eſt à croire qu'ils prote
gent les Chrêtiens que le demon veut tenter aprés
avoir rcçû l'Euchariſtie. Et cette protcction eſt
D. Ber. neceſſaire, dit ſaint Bernard. Vide quod neceſſa
ſer !º, in ria ſi iſta protectio ; conſidera que ſequuntur. Su
pſ qui per aſpidem & baſilicum ambulabis. C'eſt par
hab.
)
7Jn remede qui guerit les malades. 275
elle que les Chrêtiens ſe trouvent en ſeureté,
qu'ils foulent aux pieds l'aſpic & le baſilic ; c'eſt
à dire qu'ils reſiſtent au demon, qu'ils triom
phent de ſes tentations, & que ce méchant eſprit
ſe retire dans l'enfer ne pouvant ſoûtenir les eforts
des Anges qui les defendent.
Soit enfin que l'Euchariſtie ſoit un pain adora #
ble que Dieu a fait , & qui done aux Chrétiens
de forces pour vaincre le demon. Le Concile de
Florence dit, que Jeſus-Chriſt a voulu inſtituer
ce ſacrement ſous les eſpeces d'un aliment , afin
que les eſpeces, ſous leſquelles il l'inſtituoit nous
fiſſent conoître les efets qu'il produiſoit & le be
ſoin que nous en avions pour nos ames. Selon
cette doctrine, il eſt évident que comme la nour
riture corporele ſoûtient la vie du corps , repare
les forces , & done de la vigueur aux hommes
pour ſuporter les travaux les plus facheux ; ce di
vin ſacrement ſoûtient la vie ſpirituele de l'ame ,
repare l'épuiſement de ſes forces, luy en donc des
nouveles contre les tentations du demon. Et c'eſt
pour cela que ſaint Chryſoſtome dit qu'il faut
que nous nous levions de cette table. Tanquam D. Chr.
hom, 6Iº
leones ignem ſpirantes ab hac menſa recedamus ad pop,
facti diabolo terribiles. Comme des lions jetant Anth,
le feu par les yeux & devenus terribles au diable.
O Dieu ! quelle eſt la vertu des Chrêtiens ! quel
le eſt leur force & leur courage ! quelle eſt la ſain
teté de leur vie ! quel eſt leur zele & leur pieté !
quellc eſt leur humilité exterieure & interieure !
quelles ſont leurs oraiſons, leurs abſtinences,leurs
liberalitez aprés qu'ils ont participé à l'Euchari
ſtie. C'eſt pour lors qu'ils vivent dans le monde
ſans être corrompus ni par ſes fauſſes maxi mes, ni
S 2
276 Sermon V I I.
par ſes mauvais exemples, qu'ils preſeverent con
ſtament dans la pratique de la vertu ſans jamais
reculer d'un pas ; & qu'ils ont de violentes tenta
tions à combatre , mais ils n'y ſucombent jamais,
& en ſoûtienent les ataques avec une fermeté &
une confiance en Jeſus - Chriſt toûjours egale.
Si bien que , comme dit ſaint Auguſtin. Leur
victoire eſt plus gloricuſe d'avoir reſiſté à la ten
D. Aug. tation que de n'avoir pû être tentez. Eſt palma
l...3 de
gen ad glorioſior non conſenſiſſe tentatos , quam non
lit. c. I. potuiſſe tentari.
Aprés cela Chrêtiens , faut-il s'étoner ſi vous
cometez des crimes énormes ? Vous negligez de
prendre l'Euchariſtie. Vous êtes environez de
mile dangers, ataquez d'une infinité de maladies,
combatus de mile tentations, chargez des playes
morteles; & vous mépriſez un remede ſi ſalutai
re. Faut-il s'étoner ſi vos rechûtes ſont frequen
tes, ſi vos maladies ſont deſeſperécs, ſi vos playes
ſont gangrenées , ſi vos tentations ſont funeſtes ?
Vous ne prenez qu'une ou deux fois l'année ce
puiſſant antidote. N'entendez vous pas Dieu
'eretn. s. · qui ſe plaint par ſon Prophete. Nunquid non eſt
8. 22, reſina in Galaad ? Aut medicus non eſt tibi ?
N'y a-t-il pas de reſine en Galaad ? Et n'avez
vous pas un medecin ? Quare ergo non eſt obdu
ćta cicatrix filie populi mei ? Pourquoy donc la
playe de ma fille n'a t-elle pas êté conſolidée ?
Il vcut dire. Il y a dans l'Egliſe de Dieu une pre
cieuſe medecine qui adoucit les douleurs , qui
guerit les maladies, qui ferme les playes pour
quoy donc , Chrêtiens, reſſentez-vous encore
de crueles douleurs , de funeſtes maladies & de
playes inc urables ? N'eſt ce pas la folie de vôtre
- - • - " 1
Z'n remede qui guerit les malades 277
eſprit égaré qui vous fait endurer de ſi grands
maux ? Si vous demeuriez dans un lieu qui fût
infecté de la peſte vous prendriez ſouvent de mc
decines qui fuſſent capables de vous garantir du
danger & de vous preſerver de la mort ; une fu
neſte contagion eſt repandue dans tout le monde,
& vous reſpirez facilement cét air peſtiferé.Vous
êtes environez des ocaſions vencneuſes du peché;
pourquoy donc ne prenez vous ſouvent l'Eucha
riſtie ? Elle eſt une medecinc que Jeſus-Chriſt
vous preſente gratuitement & qui peut vous pre
ſerver d'une peſte mortcle. Ne craignez-vous pas
· que Jeſus-Chriſt ne vous diſe ? Curavimus Ba- Jerem.e.
bylonem, & non eſt ſanata , relinquamus eam. 5i. ».
J'ay pris le ſoin de Babylone, clle n'eſt pas gue
rie abandonons là. Il vous preſente l'Euchari
ſtie, vous ne voulez pas la recevoir. Il eſt juſte
que Dieu vous abandone , & que vôtre maladie
ſe fortifiant, les vices d'eſprit vous poſſedent, les
vanitez vous enflent, les ambitions vous brûlent,
les avarices vous rongent , les haines vous tour
mentent , & les envies vous déchirent & vous
faſſent mourir.
Je ſçay bien, Chrêtiens , que vous prenez
quelquefois ce remede celeſte , mais je n'gnore
pas auſſi que vous prenez cn même tems les
plaiſirs criminels, qui ſont les medecines que le
demon vous preſente. Le vieillard Elzear refuſa
de manger la chair de pourceau , parce qu'il avoit
mangé l'agneau Paſchal ; vous voulez alier deux
medecines contraires , comme ſont la chair du
dragon & la chair de Jeſus Chriſt. N'eſt-ce pas
une choſe horrible ! avoir une medecine divine ,
& prendre des medicamens terreſtres ? Etre pour:
|
278 Sermon V I I.
vûs de tous les remedes que le ciel done, & pren- .
dre ceux que l'enfer prepare. Recevoir le ſacre
ment de l'autel, & nourrir le peché dans l'ame.
Pouvoir vivre ſains & en élûs, & ſe reſoudre à
vivre malades & reprouvez. Ce ſont des ſacrile
ges qui gâtent l'innocence , qui alterent la pieté,
qui atirent la malediction. Ne ſçavez-vous pas
que le peché a des comencemens bien doux , &
D. Aug. des iſſuës bien ameres. Miſeri dit ſaint Au
ſer. 8 de guſtin Qui quotidie corpus ZDomini tractamus,
ver. Do & ſumimus, & noſtris vulneribus non curamur.
O eſprits mal ſains ! quels maux n'alez-vous pas
contracter ? Eſt-il poſſible que vous ayez encore -
quelques rayons, & que vous puiſſiez projeter
une ſi horrible prophanation ? Eſt-il poſſible que
vous ayez quelque pudeur, & que vous puiſſiez
être inſenſibles aux faveurs dont Jeſus - Chriſt
vous comble ? Ne vous done-t-il l'Euchariſtie que
pour la fouler aux pieds ? De quels pretextes
pretendez-vous colorer vos rechûtes ? Des hom
mes medicamentez du remede Euchariſtique ,
peuvent-ils avoir des raiſons contre leur mede
cin ? Faut-il qu'on vous diſe que le peché reïteré
eſt un œufd'aſpic que vous couvez dans le cœur ?
Faut-il qu'on vous repreſente que la rechûte
ralentit vôtre ardeur, qu'elle relâche vôtre vertu,
qu'elle éteint vôtre zele, qu'elle afoiblit vôtre
force ? Où eſt l'innocence de vôtre cœur ? En
quoy faitez-vous paroître la devotion de vôtre
ame ? Vous êtes orgueilleux en toute vôtre
vie, inconſtans dans la foy , diſſolus dans les
paroles , injuſtes dans vos actions , dereglez
dans vos mœurs. Vous ne pouvez recevoir une
injure, ſans en faire une autre, vous rompez la
-
70n remede qui guerit les malades 279
paix avec vos freres, vous aimez le monde au
prejudice de l'amour de Dieu , vous mépriſez la
bonté Jeſus - Chriſt , vous ne craignez point
ſa juſtice; & vous perdrez courage dans les moin- .
dres tentations , parce que vous êtes deſtituez de
la force que l'Euchariſtie done aux fideles. C'eſt
pour cela qu'ou peut dire de vous comme l'on
diſoit des payens. Luctantur pauci comedunt
eoliphia pauci. On ne voit point des luiteurs
dans le cirque , parce qu'il n'y a perſone qui
mange le pain des athletes. Vous ne pouvez
reſiſter aux ataques du demon, parcc que vous
ne vous aprochez pas dc la table que Jeſus
Chriſt a preparée contre ceux qui nous trou
· blent. Vous n'entrez pas dans les greniers du
Seigneur pour manger le grain qui doit vous
animer au combat, vous ne vous ſervez pas du
pain E chariſtique comme de l'épée de Gedeon
pour vaincre vos enemis , vous ne liez pas le
demon avec la chaîne que l'Ange du teſtament
porte en ſa main, & vos levres ne ſont pas tein
tes du ſang de Jeſus - Chriſt. Faut-il s'étoner, ſi
vous ne triomphez pas dans les combats que vous
livrent les puiſſances de l'abîme.
Recourons , Chrêtiens , à l'Euchariſtie , elle
empêchera que nous ne retournerons point à nô
tre vomiſſement. N'entendons-nous pas Jeſus
Chriſt qui crie dans ce myſ[Link] vous tous
qui êtes travaillez par les demons , & je vous
ſoulageray. Alons donc le recevoir avec une
foy agiſſante, une humilité profonde, & une cha
rité parfaite. Ot contra venena diaboli dulcem D. eau.
medicinam conſequamur. C'eſt par-là, dit ſaint l. rs de
Gaudence, que nous autons une douce medeci- Paſſ. De.
28o Sermon V I I.
ne pour reſiſter au demon qui cauſe nos rechûtes.
Pſ. 4o. 5. O divin & celeſte medecin de nos ames ? Sana
animam meam. C'eſt de vous que nous atendons
nôtre gueriſon, les maux extremes que nous reſ
ſentons nous forcent de crier vers vous , & d'im
plorer vôtre miſericorde. Ayez pitié de nous ,
Seigneur ;& gueriſſez-nous, nous ſerons gueris ;
arrêtez les ardeurs de nôtre concupiſcence , for
tifiez-nous dans les exercices de la vertu , pre
venez nos rechûtes, comblez-nous de graces ſur
la terre, afin que nous ſoyons heureux dans le
ciel où nous conduiſe,
28I
####
#*g(f)*#º(f)#º(f)º,º(f)3.º3:
# §é#e#è ée e#
# ##
S E R M O N V I I I.
Jeſus - Chriſt dans l'Euchariſtie. -
Vn fruit qui vivifie les juſtes.
- •- C
Memoriam fecit mirabilium ſuorum miſericors
& miſerator Dominus eſcam dedit ti
mentibus ſe. Tºſ IIo.
Le Seigneur tout bon c5 tout miſericordieux a
conſacré la memoire de ſes merveilles ; il a
doné à ceux qui les craignent une nourriture
miraculeuſe. -
Uoy que la mort, Chrêtiens, reçoive des
Q loüanges des Philoſophes , & qu'entre
les remedes qui ſoulagent nos maux, elle
ſoit un des plus excelens ; il faut quelle cede à la
vie ; & vouloir metre la mort au deſſus de la vie,
c'eſt vouloir preferer la tempête à la bonace, les
tenebres à la lumiere, & la douleur au plaiſir. La
vie eſt le premier bien fait que nous recevons de
Dieu, le plus grand bien dont nos corps puiſſent
joüir dans le monde. On peut l'apcler les delices
de la nature humaine, une merveille de l'univers,
un tréſor precieux, un ſoleil dont la preſence
282 Sermon VIII.
adoucit toutes les amertumes, & diſſipe tous les
niiiges de la triſteſſe. De là vient l'inſtint natu
rel que les hommes ont d'aimer la vie, de ſupor
ter agreablement toute ſorte de travaux pour l'en
tretenir, & d'employer tous les biens de la natu
re pour la prolonger. Ils mangent les fruits de
la terre pour apaiſer leur faim , ils boivent les
eaux des fontaines pour éteindre leur ſoif, ils ſe
ſervent des laines & du poil des animaux pour
faire des vêtemens afin qu'ils puiſſent reſiſter au
froid. Seigneur, dit le Prophete, vous arroſez
les montagnes d'en haut, & la terre eſt raſſaſiée
des fruits qui ſont vos ouvrages ; vous produiſez
du foin pour les bétes, & l'herbe pour le ſervice
de l'homme, afin qu'il tire le pain de la terre ,
que le vin rejoüiſſe le cœur de l'homme, que
l'huile engraiſſe ſon viſage, & que le pain forti
fi : ſon cœur. Jeſus-Chriſt même contente quel
quefois luy ſeul le deſir que les hommes ont pour
la vie. Dans l'Euchariſtie il leur ſert de nourritu
re, non ſeulement pour doner à leur ame la vie de
la grace & de la gloire, mais auſſi pour entretenir
ſouvent la vie de leur corps. Jugez quelle doit
étre la magnificence de Jeſus-Chriſt envers les
hommes ; luy qai a formé le ciel, la terre & la
mer pour faire ſubſiſter les hommes, fait encore
dcs miracles dans le ſacrement de l'autel pour les
conſerver, puiſqu'étant mortels, ils ne fait point
difficulté de les repaître d'une nourriture immor
tele. O Jeſus ! que vôtre providence eſt admi
rable par les merveilleux efets de l'Euchariſtie,
Comme elle a de grands raports avec l'incarna
tion, nous y recevons de differentes [Link]ſi
quand vous voyez que les fideles mépriſent les
©n fruit qui vivifie les juſtes. 283
viandes de la tcrre pour ſe nourrir de ce ſacre
ment ; admirez le grand nourriſſier qui leur do
ne la vie en leur donant ſa divinité ſous les aparen
ces du pain & du vin, & reconoiſſez quc Jeſus
Chriſt eſt un fruit vivifiant, & combicn le ſaint
Eſprit doit me doncr des lumieres pour faire ce diſ
cours. C'eſt luy qui le forma dans le ſein de la
Vierge, lors qu'un Auge luy dit. Ave Maria.
Omme Dieu , Chrétiens, avoit planté luy
même tous les arbres du paradis tcrreſtre, on
peut s'imaginer que l'arbre de vie portoit un fruit
ſi agreable que ſa beauté charmoit les yeux, ſi ſa
voureux que ſon odeur recreoit la bouche, ſi
merveilleux que ſa vertu conſervoit en l'homme
innocent tout ce que la juſtice originele y avoit
mis. C'eſt ce fruit delicicux qui reparoit les ra
vages que la chaleur naturele faiſoit dans l'hom
me qui l'entretenoit dans ſa vigueur, & qui le ga
rantiſſoit de la mort. En quoy on trouve qu'il a
un grand raport avec l'Euchariſtic. Erat ei in li D Ang,
8 de
gnis ceteris alimentum , in illo autem ſacramen [Link]. al
tum. Le fruit de l'arbre de vie, dit ſaint Augu lit. c. 4.
ſtin, faiſoit dans l'homme innocent , ce que le
ſacrement de l'autel fait dans l'homme Chrêtien.
Auſſi les Peres l'apelent un fruit vivant, parce
qu'il vit par luy-même, & qu'il contient le prin
cipe de la vie, ou fruit de vie , parce qu'il fait vi
vre ceux qui le mangent, & qu'il leur comunique
la vie comme un fruit qu'ils ne peuvent cüeillir
que ſur cét arbre. Si bien que pour comprendre
ce myſtere , il faut remarquer que comme la
mort eſt cntrée dans le monde par une nourri
ture vivante, & que celle qui a vaincu Adam
284 Sermon VIII.
par le fruit defendu, eſt vaincüe par le fruit Eu
· chariſtique. Ce ſacrement eſt à l'ame ce que
l'ame eſt au corps. Jeſus-Chriſt qu'il contient
eſt la vie eſſentiele ; Et parce qu'il inſpire à ſon
humanité une vie participée, c'eſt à ſçavoir la
vie de la grace & de la gloire, il done aux hom
mes une vie ſemblable dans l'Euchariſtie. Com
me la lumiere, dit ſaint Cyrile, eſt produite de
la lumiere ; ainſi la vie eſt produite de la vie.
D. Cy " Sicut lumen de lumine ;ſic vita de vita eſt; Et
l. 4• in
OdIl C comme le Pere illumine par le Fils ceux qui ont
J8. bcſoin d'étre illuminez, & les rend par luy
ſçavans & bicn éclairez. De méme il vivifie
par le Fils comme par la vie qui procede de
luy ceux qui ont beſoin d'étre vivifiez. O
Chrêtiens que vous êtes heureux ! de recevoir
la vie en recevant Jeſus-Chriſt dans l'Euchari
ſtie. C'eſt par ce ſacrement que vous contractez
, aliance avec la divinité. C'eſt par la comunion
que vous devenez des Dieux, & que vous vous
incorporez & concentrez dans Jeſus-Chriſt par
la ſimilitude d'une vie toute ſainte & toute di
vine. Auſſi pour vous atirer à la ſainte table , je
ne veux pas employer les douceurs en vous di
ſant avec le Prophete. Goûtez cette manne ca
chêe qui contient toute ſorte de ſaveur. Jugez
s'il y a quelque choſe de plus doux dans le mon
de, plus vous la goûterez , plus vous y trouve
rez de delices. Vos ſolides interêts ſont des
· puiſſans motifs qui vous engagent au frequent
uſage de ce divin ſacrement. C'eſt le moyen le
plus eficace que la religion vous preſente pour
vous faire vivre de la vie de Dieu. Le ſacremcnt
cſt apelé le ſacrement des ames vivantes ; Q e
vnfuit qui vivifie les juſtes. 285
ſi les autres conferent la grace celuy cy la ſup
poſe & l'augmente ; que ſi dans les autres on
recoit la vie, dans celuy cy on reçoit ſon au
theur comme un fruit qui done la vie de la na
ture , de la grace & de la gloire. I. De la
nature il la prolonge. 2. De la grace , il
l'entretient 3. De la gloire, il la procure. Si
bien que les comunians, vivans long-tcms ſur
la terre , ſantifiez dans l'Egliſe & glorifiez
dans le cicl par Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtic,
fairont
COll ſ S • le ſujet & les trois parties de ce diſ
A - -
I.
A vie des hommes n'eſt autre choſe qu'un PART1E.
jour multiplié , ſuivant la remarque des Phi
loſophes. Les jours compoſent les ſemaines, les
ſemaines font les mois , les mois produiſent les
années, & les années conſtituent toute la du
rêe de nôtre vie. Elle n'eſt autre choſe qu'un
tiſſu de jours redoublez , ou pour me ſervir de
la penſée de Seneque, elle n'eſt proprement
qu'un jour, puiſque dans un ſeul jour de nôtre
vie, nous voyons l'image de toute nôtre vie.
Singulos dies , ſingulas vitas puta. Elle eſt le Scnec l,
de brev.
plus grand bicn que la nature puiſſe preſenter vit. c. 7.
aux hommes , ils l'aiment méme lors qu'elle eſt
pleine de douleurs , & leur ame a de grands ata
chemens pour un corps qui exerce continuele .
ment ſa patience. Cét amour eſt legitime , com
me ſon être eſt plus noble que toutes les cho
ſes du monde, il doit étre plus durable, afin que
le bien fait de la vie que Dieu luy done ſoit plus
ſignalé ; & plus il eſt une creature parfaite, plus
il doit craindre ſa perte & rechercher ſa conſer
286 Sermon VIII.
vation. La Geneſe ne dit pas que l'homme ait
êtê ſeulement fait de la terre ; mais du limon de
la terre, pour marquer que l'ame eſt ataché° à
un corps gluant, d'où elle ne peut étre que tres
dificilement arrachée. Toutes choſes fuyenº
leur deſtruction, l'on détache avec grande vio
lence le marbre de ſon rocher ; le bois qu'on
coupe gemit ſous la ſcie. Ce n'eſt pas l'opinion
de l'homme, mais ſa nature qui a horreur de la
mort. Si les animaux aiment la vie & fuyent lº
mort ; combien plus l'homme , qui a êté creé
pour vivre eternelement, s'il eût voulu vivº
ſans pecher , doit aimer la vie & aprehender :
ſa deſtruction ? Combien a t on vû des hom
mes, qui ont eu tant de paſſions pour la vie » qu°
les tourmens n'ont pû leur en faire perdre le de
fir, qui ſe ſont vantez eux mêmes qu'ils l'au
roient encore aimée dans les ſuplices , qu'à l*
torture ils auroient fait des vœux pour la Pro"
longer, qu'ils auroient trouvé de charmes dans
les plus crueles. ſoufrances, pourveu qu'ils y
D. Aug. euſſent trouvé la vie. Et quis non ut viverºº
tract. 49,
continuà voluit perdere, unde viveret ; magis
in Joan. eligens vitam mendicantem, quam celerem m07*
tem. Et que ſelon le têmoignage de ſaint Augu
ſtin ils auroient doné tous les biens de cette vie
pour vivre, aimant mieux mener une vie pau
vre, que ſoufrir une promte mort.
, La croûte du pain, au dire des mcdecins, eſt
bone pour prolonger la vie, elle apaiſe les dou
leurs qui l'afoibliſſent, elle arrête les fluxions
qui la corrompent, elle guerit la plenitude des
mauvaiſes humeurs qui l'étoufent ; mais l'Eu
chariſtie luy eſt encore plus avantageuſe. Il arri
|
tJn fruit qui vivifie les juſtes. 287
Tmºi ve ſouvent que quand la foy vient au ſecours
mºt de la pieté, cette divine croûte étend ſes efets
il éi juſques dans le corps , qu'elle entretient la ſan
# té auſſi bien que le ſalut, qu'elle guerit auſſi
s # bien les malades que les pecheurs En tout
likiº tems elle a fait des cures admirables. Quelques
## Peres de l Egliſe nous aprenent que les mede
l' cins étoient inutiles dans leur ſiecle. Les Chrê
ui , ticns trouvoient leur gueriſon dans le ſacrement
# de l'autel , ils éprouvoient qu'ils contenoit le
t# # même Jeſus Chriſt, dont la parole étoit autre
l# fois ſi fatale aux infirmitez & ſi favorable aux
Oſeæ c.
# -
infirmes. Cecy avoit êté predit par Oſée. Vi 24.8.
5# vent tricico , & germinabunt ſicut vinea. Les fi
º,# deles ſe nourriront de froment, & ils germeront
ſtkº comme la vigne. La vigne qui eſt de bon plan
# #| & qu'on travaille ſoigneuſement, vit long tems
) # -
jete de longues branches , & porte une grande
:|!
º, abondancc de raiſins, d'où ſort le vin qui rejoüit
nts Ul} le cœur de l'homme ; & les Chrêtiens qui ſe
qºj nourriſſent du pain de froment fait ſans levain,
# & dont les Prêtres ſe ſervent pour la conſecra
;mº corps de nôtrre Seigneur, menent une
tion du
// mº vie longue, par une vertu ſecrcte que Jeſus
àg Chriſt leur comunique. O mon Dieu , que
tit ! - l'Euchariſtie eſt admirable ! que vôtre puiſſance
j: pr eſt grande ! que vôtre bonté eſt inefable. Les
jours des Chrêtiens paſſent plus vîte qu'un
courrier, qui ne s'arrête dans les hôteleries que
pour manger & pour dormir, & leur vie s'écou
le dans le tombeau comme un vaiſſeau qui va
ſur la mer à voiles déployées. De même qu'un
vaiſſeau conduit au port les matelots, ſoit qu'ils
vcillent ou qu'ils dormcnt ; qu'ils mangent ou
288 Sermon VIII.
qu'ils boivent. Ainſi les Chrétiens tendent à
leur fin à chaque moment de leur vie, ſoit qu'ils
travaillent, ou qu'ils ſe repoſent , qu'ils parlent
ou qu'ils ſe taiſent , qu'ils ſoient aſſis, ou qu'ils
ſoient debout. Neanmoins l'Euchariſtie fixe en
quelque maniere leur tems , & cette viande
D. Aug celeſte prolonge leur vie. Qui manducat hunc
# # panem inviſibiliter
Auguſtin
in Joan. , qui mangeſaginatur. Celuy, dit
le pain adorable ſaint
de l'Eu
chariſtie devient inſenſiblement gras, & cette
divine graiſſe entretient quelquefois ſon corps
par une qualité ſinguliere.
Pourquoy doit on croire que l'oracle divin,
s'expliquant par la bouche du Prophete Royal
apele les comunians , les enfans de l'olivier ?
º 3** Èilii tui ſicut novelle olivarum iu circuitu menſe
tua. Pourquoy ne les apele t-il pas les fils de
l'amandier, ou du chêne ou de quelqu'autre ar
bre, dont la tige ſoit plus droite , & les bran
ches mieux reglées & plus élevêes ? Eſt ce pour
marquer leur ſageſſe puiſque l'olivier a toûjours
paſſé pour le ſymbole de la prudence ; c'cſt
pour cela que les ſages de Grece étoient couro
nez d'olivier ? Comme on remarquoit en eux
tout ce qui fait les , grands
- s " . magiſtrats ; un cœur* •
docile pour recevoir les impreſſions de la verité ,
noble pour s'élever au deſſus des paſſions & des
interêts, tcndre pour aſſiſter les malheureux, &
ferme pour reſiſter à l'iniquité, & juger les dife
rens qui naiſſoient parmi le pcuple ; on leur me
toit une branche d'olivier ſur la tête pour re
compenſer leur vertu & faire triompher leur ſa
geſſe. Cette penſée eſt belle, mais elle n'eſt pas
propre à mon ſujet. Si le Prophete apele les co
II] llIl13 I}S
zJn fruit qui vivifie les juſtes. 283
munians les enfans de l'olivier ; c'eſt que l'oli
vier vit plus long-rems que les autres arbres, &
ne meurt qu'aprés pluſieurs ſiecles, comme chan
te le poëte Virgile. Et prolem tarde ereſcentis Virg:
olive. Qui eſt - ce qui conteſtera la même ver Georg
tu à l'Euchariſtie ? Si l'olivier , à cauſe du ſuc 1• I•
oleagineux qui l'engraiſſe, ne ſe ſeche qu'avec
dificulté, peut-on trouver une huile plus divine
que l'Euchariſtie , qui cache ſous ſes eſpeces
l'oingt du Seigneur ? Auſſi tout d'abord que les
Chrêtiens ont mangé cette viande celeſte ils
triomphent de la douleur & de la mort. Jeſus
Chriſt, qui les environe, met en deſordre cette
· megere; & comme elle voit que les communians
† cette même chair & ce même ſang qui
'a vaincuë ſur le calvaire, elle s'éloigne d'eux
& n'oſe pas les ataquer dans le lit. On voit ſou
vent des gueriſons ſurprenantes parmi les fide
les. Les uns ſont frapez comme Job d'un ulcere
épouvantable, qui leur couvre tout le corps, &
ils ſont reduits à s'aſſeoir ſur un fumier , & racler
avec le teſt d'un pot de terre la pourriture qui
ſort de leurs playes, & les vers qui s'y forment.
Les autres ſont brûlez par des fiévres ardentes &
tombent dans des maladies dangereuſes & mor
teles. Et quelques autres ont les entrailles déchi
rées par des tortures crueles, & jetent une odeur
inſuportable à eux - mêmes, à leurs domeſtiques
& à toute leur maiſon. Voilà qui eſt étonant &
déplorable. Mais que font pour lors ces Chtê
tiens ? Tant de maux joints enſemble les font
^ rentrer en eux-mêmes , ces playes étranges les
avertiſſent qu'ils ſont hommes : & l'état horri
ble où ils ſe voyent les oblige de s'aſſujetir à
T
29o Sermon V 1 I f.
Dieu, de pratiquer la penitence , de recevoir
Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie. C'eſt par ce di
vin ſacrement, comme par un fruit merveilleux
qu'ils gueriſſent de leurs maladies quelques
prodigieuſes & quelques deſeſperées qu'elles
ſoient, qu'ils retournent en ſanté , & qu'ils pro
De pœ longent leur vie. Voilà pourquoy les canons
D1t. 2. C•
ordonent aux medecins d'avertir lcs malades de
cum. in
firm. rccevoir l'Euchariſtie, afin que Jeſus Chriſt les
ueriſſe de leurs infirmitez.
Ce qu'on dit du pelican eſt une choſe ex
traordinaire. Cét oyſeau nait dans les ſolitu
des d'Egypte le long du fleuve du nil , avec
ſon bec , comme avec un canif, il tuë ſes petits
dans le nid , aprés les avoir tuez il les pleure
pendant trois jours , juſqu'à ce que la mere ſe
bleſſe bien dangereuſemcnt, & que repandant
ſon ſang ſur eux, il leur redone la vie. Peut-être,
dit ſaint Auguſtin, cela cft vray, peut-être ce
D. Aug. la eſt faux. Si cela eſt vray. Habet hee avis
in pſal. magnam ſimilitudinem carni Chriſti, cujus, ſan
I O I•
guine vivificati ſumus. Cét oyſeau a des raports
merveilleux avec Jeſus-Chriſt. Le pelican tuë
ſes petits & les guerit par l'efuſion de ſon ſang ;
& Jeſus - Chriſt mortifie les Chrêtiens en leur
envoyant des maladies morteles, & il les vivifie
par l'aplication de ſa chair divine. Dans les au
tres ſacremens Jeſus - Chriſt opere comme ab
ſcnt. Il ne deſcend pas de ſon trône pour venir
luy même dans l'eau du baptêmc, où entre les
mains du miniſtre qui l'aplique , il ne s'y trou
ve que par l'activité de ſa puiſſance ; mais dans
l'Euchariſtie Jeſus-Chriſt eſt prcſent à l'opera
| tion de ce ſacrcmcnt. ll ne ſe contente pas
r
'0n fruit qui vivifie les juſtes. 29r
d'agir par des lieutenans ou par des ambaſſa
deurs, il s'y trouve luy-même en diſant les mê
mes paroles qu'il dit au Centenier qui le prioit
de vouloir guerir ſon ſerviteur malade. Ego ve Math. Ci
miam & curabo illum. Je ne me contente pas 8. 7. ,
d'envoyer la puiſſance de ma parole ; je veux eu
trer moy-même dans vôtre eſtomach, je m'apli
queray moy-même aux ſources de la maladie,
je vous toucheray de mes mains pour vous do
ner la ſanté ; ma chair étant unie au Verbe a une
vertu vivifiante. En efet, dit ſaint Ambroiſe ,
Nemo te melius reficit, quam qui fecit. Il n'y [Link]è
ſact
, a point de medecin qui gueriſle plûtôt les ma C. 3
lades que Jeſus - Chriſt, qui les a creés & qui
les touche de ſa chair divine dans la comu
nion. -
Veritablement comme la maladie ſucccde à
la ſanté , il arriva que David fut ataqué d'une
fiévre ſi violente qu'il ne peut trouver aucuu
ſoulagement ni dans les ſaignées, ni dans les
purgations, ni dans les viandes, ni dans les ra
fraichiſſemens. Renuit conſolari anima mea Il Pſ. 76. 3,
ſe ſouvint de Dieu , auſſi tôt cette cruele mala
die ſe diſſipa, & il trouva ſa ſanté dans ce ſou
venir. e_2Memar fui Dei , & delectatus ſum.
Que ſi le ſouvenir de Dieu ſoulage les hommes
qui reſſentent actuelement la flâme & la violen
ce de la fievre ; on peut juger aiſement que
l'atouchement de Jeſus-Chriſt apaiſera les dou
leurs des comunians ; & qu'encore bien qu'ils
ſoieut ataquez des maladies dangereuſes , on
peut dire que ce ſont des fleurs qui certaine
meut minent peu à peu leurs corps ; mais qui
, ne peuvent les detruire ni leur faire changer
T2
- -
• "-
292 Sermon VI1i.
de conſtitution , parce que Jeſus - Chriſt les
touche de ſa chair divine. Quand eſt - ce que .
1
Jeſus - Chriſt reſſuſcita la filie de Jaïre ? Ce
Math. c. fut aprés qu'il luy eut pris la main. Tenuit
9. 2.5 - manum ejus. Encore bien que la loy defendit
aux juifs de toucher les cadavres, qu'elle regar
doit comme des choſes impures & capables de
ſouiller le peuple de Dicu ; Jeſus Chriſt ne laiſ
fa pas de toucher la main de cette fille , pour
faire voir que ſa chair étoit un inſtrument de ſa
puiſſance , la cooperatrice de ſes miracles, & un
principe vivifiant qui donoit la vie aux morts.
D'où ſaint Cyrile tire cette belle conſequence..
D. Cyr. Si ſolo tactu ſito corrupta redintegrantur ; quo
l 4 in modà non vivemus qui carnem illam guſtamus, &
Jºn e manducamus ? Si par le ſcul atouchement de
14» Jeſus-Chriſt, les cadavres ſales & puans repre
nent leur premiere vie ; comment ne vivrons
nous pas, nous qui goûtons & qui mangeons ſa
divine chair ? Ah ! il eſt conſtant, que quelques
infirmes que ſoient les fideles : il arrive ſouvent
que dés qu'ils s'aprochent du ſacrement de l'au
tel, ils ne reſſentent plus cette foule de maux
qui # à tous momens la tranquilité de
leur vie. Témoin en ſoit Gorgonie ſœur de
ſaint Gregoire de Nazianze. Elle êtoit travail
lée dépuis long-tems d'une maladie incurable,
enfin aprés avoir inutilement employé tous les
remedes humains, elle eut recours à l'autel, elle
pria avec des cris & avec des larmes celuy qui
cſt adoré dans l'Euchariſtie ; & enſuite de la co
H.6ch. munion , elle obtint le ſoulagement de ſes dou
ſcr. 7 de leurs & la prolongation de ſa vie. De là vient
E. Virg qu'un ancien apele l'Euchariſtie. Alimentum
ZJnfuit qui vivifie les juſtes. 293
vite. Jn aliment qui conſerve la vie des Chrê
tiens par une vertu inviſible.
| Comme je parlerois trop long-tcms ſi je par
lois davantage de la vie que l'Euchariſte pro
longe dans les malades, il ſufit de blâmer les
Chrêtiens qui ne reçoivent pas ce ſacrcmcnt
aprés avoir fait une bone confeſſion. Il faut
avoüer , qu'à l'cxception de l'Euchatiſtie , le
ſoin qu'ils prenent de prolonger leur vie eſt plein
d'inquietude & d'afiiction , que les moyens
qu'ils employent ſont quelque fois acompa
gnez de folie & de ſtupidité d'eſprit , & que le
'dcfir immoderé de joüir des plaiſirs de la chair
leur inſpire unc fureur inſenſéc , lors qu'étei
gnant les lumicrcs de la raiſon qui leur coman
de d'aimer la vie, ils mépriſent ce myſtere qui
peut les guerir de la mort. Je ne deſaprouve
pas que lors qu'une fiévre ardente brûle leurs
corps, & que mctant les humeurs dans ll llC I}O-
table indiſpoſition , elle corrompt leur tempera
ment, ils ne ſe ſcrvcnt des remedes que Dieu a
creés pour la gueriſon des maladies : mais je ne
puis ſoufrir qu'ils ſe ſervent des remedes inuti
les, & quclque fois ſuperſtiticux. A ne point
mentir ils ſont dcs hommes inconſidcrez. Dieu
leur avoit doné la ſanté pour le ſervir , & ils en
ont fait un uſage tout prophane. Jeſus - Chriſt
leur envoye la maladie pour les obliger de re
courir à luy, & ils recourent à des vieilles per
ſones, afin qu'elles les gueriſſent par des en
chantemens. Eſt - il poſſible que des hommes
· élevez dans la doctrine de Jeſus-Chriſt n'ayent
point de honte de ces abominations ? Mais ce
qu'il y a de plus deplorable, c'eſt que pour s'ex
294 Sermon VIII.
cuſer , ils diſent que les ſorciers ſe ſervent du
nom de Dieu pour les guerir. C'eſt pour cela
que je les deteſte d'employer un nom ſi adora
ble dans une action ſi prophane ; d'être fideles ,
& de pratiquer une impiteté. Les demons mê
mes avoüent & reconoiſſent un Dieu , ils n'en
ſont pourtant pas moins abominables. Et c'eſt
choquer ces paroles de ſaint Fulbert Evêque de
1D. Ful. Chartres. Exere palatum fidei, extende viſcera
Carn.
charitatis, & ſume panem vite. Ouvrez la bou
ep. t. | che de la foy, êtendez les entrailles de la charité,
& prenez le pain de la vie.
N'eſt ce pas envain, Chrêtiens, que je vous ;
ay prêché que parmy les premiers fideles l'Eu
chariſtie faiſoit des cures admirables. Vous re
jetez ce remede du ciel. Que ſert il de vous di
re que vous fleuririez comme une vigne ſi vous
vous nourriſſiez du froment Euchariſtique ?
Qu'avance - je de vous perſuader que vos années
ſeroient auſſi longues que celles de l'olivier, ſi
vous vous aprochiez de la table Euchariſtique ?
Que fais-je de vous anoncer que Jeſus-Chriſt
vous done ſon ſang dans ce ſacrement pour
vous rendre la ſanté comme un divin pelican ?
quel avantage tire l'Egliſe d'ordoner aux mede
cins d'avertir les fideles de communier lors que
les maladies ſont dangereuſes ? Et que font les
bons medecins lors qu'ils vous conſeillent de
recevoir le viatique , afin que Jeſus-Chriſt daig
ne benir leurs remedes ? Vous faites la ſourde
oreille à toutes ces propoſitions, vous rejetez
l'Euchariſtie, qui eſt un fruit de vie, vous vous
raſſaſiez des choſes vaines & fragiles du mon
[Link] folie ! quelle fureur ! êtes-vous plus
'0n fruit qui vivfie les juſtes. 295
tt puiſſans que Loüis le debonaire , êtes-vous plus
devots que ſaint Loüis, êtes - vous plus ſages
que Loüis le Juſte ? Ces grands Roys êtant ma
lades ont prié Dieu avec grande ardeur de leur
rendre la ſanté ; & joignant la comunion à leur
priere, ils ont obtenu la gueriſon de leurs maux.
Pourquoy ne frequentez - vous l'Euchariſtie à
l'imitation de ces Princes vrayement Chrêtiens ?
Qui êtes vous pour mépriſer ce ſacrement ? Faut
il s'étoner s'il y en a pluſieurs parmi vous qui ſont
malades & languiſſans, & ſi pluſieurs dorment [Link]. c.
le ſomeil de la mort ? Ideo inter vos multi infirmi, II• 3C.
· & imbeeilles , & dormiunt multi. .
L'Ecriture declare cét épouvantable châti
ment, nous en voyons des figures dans les Bal
thaſars , les Oſias, les Abiuds & les Bethſami
tes. Dans le premier livre des Roys, il eſt ra [Link]. c.
4. I7.
porté qu'auſſi tôt que l'arche fut priſe Ophni &
Phinées furent tuez par les Philiſtins, parce que
Dieu les regardoit dans ſa fureur, & que ces
deux Prêtres corrompus atirerent plus de maux
# ſur eux que l'arche ne pouvoit alors leur atirer
de graces. Jamais on ne vit plus ſenſiblement
combien Dieu venge l'injure qu'on fait aux
choſes ſaintes par l'abandonement même de ce
qu'il y a dc plus ſaint; & que rien ne l'irrite
tant que les pechez des Prêtres dont la ſainteté
devroit l'apaiſer, lors qu'il eſt prêt de punir l'ini
quité de ſon peuple. Nous liſons encore dans D. Cyp.
ſaint Cyprien des punitions étranges que Dieu l. de lap.
a fait des indigues comunians. Ce Pere raconte
que l'Euchariſtie ne peut jamais demeurer dans
la bouche d'une fille qui avoit mangé quelque
viande qui avoit êté oferte au demon. Et dans le
A"
296 Sermon V I I I.
même endroit il ajoûte que Dieu punit une
femme pcchereſſe aufſi-tôt qu'elle eut reçû l'Eu
chariſtie. Comme ſi elle eût pris du poiſon ,
elle tomba toute mourante, elle ſe déchira la
langue avec les dents, & ſe ſentant preſſée d'une
violente douleur, elle mourut dans le deſeſpoir
D. Greg. Et nous trouvons dans l'hiſtoire de France qu'a-
Tur. an. pres que le Pape Nicolas eut excomunié Lo
8o8.
thaire à cauſe de ſes impuretez avec Vvaldrade ,
ce Prince reſolut d'aler à Rome pour recevoir
l'abſolution. Comme il eût dit fauſſement au
Pape Adrien ſecond, qui avoit ſuccedé au Pon
tificat, qu'il avoit renoncé à ſes amours, il re
çut l'Euchariſtie avec tous ſes courtiſans qui
avoient confirmé ſon menſonge ; mais Dieu pu
nit bien tôt cette indigne comunion. Le Roy
mourut à Plaiſance & les courtiſans qui avoient
êté les complices de ſes crimes furent auſſi les
compagnons de ſa [Link] ſi efroyables puni
tions ne vous aprenent-elles pas Chrêtiens , à
ne pas metre telement vôtre confiance dans le
plus ſaint des ſacremens que vous n'ayez ſoin
en même tems de vivre d'une vie divine pour
vous nourrir de ce pain du ciel ? Dieu ne prote
ge que ceux qui l'honorent , Jeſus-Chriſt fera
éclater ſa juſtice ſur vous ſi vous vous rendez
indignes de luy. C'eſt par une comunion indi
gne au corps & au ſang de Jeſus-Chriſt que vous
vous expoſez à la mort , puiſque ſelon ſaint
D. chr. Chryſoſtome. Gladium, ut occidat vos in cor
hom. 3. de occultatis. Vous cachez dans vôtre cœur
ad Eph. un glaive pour vous tuër. Eh quoy ! ſi l'Em
pereur Juſtinien condamna les ſacrileges aux
bêtes, au feu & au gibet !; pourquoy Jeſus
vn fruit qui vivifie les juſtes 297
Chriſt ne vous condamnera t-il pas à la mort
fi vos prophanez l'Echariſtic, qui eſt le plus au
- guſte ſacrement de la loy nouvele ? Pourquoy
donc ne participez vous pas dignement à l'Eu
chauiſtie, elle guerit miraculeuſement vos maux
& vous prolonge la vie du corps. Vôtre vie cſt
pourſuivie ſans rclâche par les aflictions , &
cette terre eſt une valée de larmes, & un licu où
la douleur exerce ſes lenteurs & ſes activitez.
Jeſus-Chriſt vous preſente l'Euchariſtie comme
un ſoulagement dans les travaux, comme un ra
fraîchiſſement dans les ardeurs, comme une con
ſolation dans les aflictions commc un remede
dans les douleurs de la mort. Recevcz donc ce
ſacrcment comme un fruit qui done la vie aux
D. Amba
malades plus deſeſpcrez. Quomodo morietur, ſer. 18.1n
cui vita cibus eſt. Comment dit ſaint A mbroiſe, pſ. I 18.
ceux-là pourroient-ils mourir auſqucls l'Eucha
riſtie ſert de viande, qui prolonge la vie de la
nature, & qui entretient la vie de la grace. C'eſt
la merveille de la ſeconde partic.
I I.
L, vie de la grace eſt une participation dc PAR r 1 E.
la nature divine que Dieu ſeul peut nous
comuniquer. Comme il n'y a que le feu qui
brûle, il n'y a auſſi que Dieu qui vivifie nos
ames en nous comuniquant ſa grace. Dans l'an
ciene loy Moïſe fit beaucoup de choſes pour le
peuple Juif, il les delivra de la ſervitude d'Egy
· pte & de la tyranie de Pharaon , il ouvrit les
eaux de la mer rouge pour les faire paſſer à picd
ſec, il fit couler pour leur doner à boire des
ruiſſeaux d'eau dans une terre ſeche & ſortir des
fleuves de la dureté d'un rocher, il défit par ſes
298 sermon VIII.
prieres les Amalechites, qui leur ayant declaré
la guerre étoient venus fondre tout d'un coup
ſur eux , il leur dona les tables de la loy, le taber
nacle , le propitiatoire, l'arche d'aliance les pains
de propoſitiou , le chandelier d'or, l'autel des
parfums, les habits des Prétres & les ornemens
des Levites. De là vient qu'on apele Moïſe le
maître des elemens, le legiſlateur des Iſraëlites
& l'inſtituteur des ceremonies de la religion Ju
daique. Mais quelque puiſſant que fût Moiſe
il ne dona pas la manne aux enfans d'Iſraël. Ce
fut un pain que Dieu leur cnvoya du ciel pour
les nourrir pendant quarante ans dans le deſert. :
Ce qui marque, diſent les Peres de l'Egliſe,
qu'encore bien que les hommes puiſſent nous
procurer des grands avantages, ils ne peuvent
nous doner la grace, qui eſt un preſent du ciel
& dont la manne étoit la figure. Il n'y a que
Dieu qui puiſſe nous faire un don ſi precieux.
Elle eſt en cela ſemblable à la lumiere qu'elle eſt
donée univcrſeleinent à tout le monde, Dieu
ne la refuſe à perſone, chacun en a ſufiſament
pour ſe ſauver, s'il en veut profiter. Voilà pour
quoy nous ſommes obligés à Dieu des graces
abondantes qu'il nous done, ſur tout dans le
chriſtianiſme ; & nous n'y devons pas manquer,
mais travailler pendant que la lumiere nous
éclaire , & rcmercier Dieu de ſes faveurs, de
peur d'en tarir la ſource par nôtre ingratitude.
: Eh ! qui n'eſtime pas la grace de Dieu qui nous
done une vie divine ? Elle rend nos ames toutes
pnres & auſſi bclles que les Anges, elle alume
dans nôtre cœur l'amour de Dieu, elle y exci
te la charité envers le prochain, elle nous com
vn fruit qui vivifie lesjuſtes. 299
ble des richeſſes ccleſtes & de tous les dons du
ſaint Eſprit, & nous oblige à travailler avec un
zele merveilleux à l'aquiſition de la gloire O
grace divine que vôtre cficace eſt miraculeuſe.
Saint Auguſtin ne peut parler plus avantageu
ſement pour la grace , que lors qu'il dit. Vita #
carnis tue, anima tua ; vita anima tue , Deus § j#
tuus. Dieu eſt la vie de l'ame , comme l'amc -
eſt la vie du corps. Sa grace la guerit de ſes
maladies , la garantit de la corruption releve
ſa beauté & la rend agreable aux yeux du Pere
Eternel.
Il eſt certain que tous" les ſacremens comu
niquent la grace aux fideles, mais l'Euchariſtie
la done d'une maniere plus abondante ſelon ce
que chante l'Egliſe. Mens impletur gratia. L'a-
me ſe remplit de grace par la participation de
cét auguſte ſacrement. Cela arrive parce que
l'Euchariſtie eſt la ſource de toutes les graces.
Qui peut ignorer que l'eau ne ſoit plus abon
dante dans la fontaine , que dans les ruiſſeaux ;
que la lumiere ne ſoit plus éclatante dans le ſo.
leil , que dans les aſtres ; que la vie ne ſoit plus
parfaite dans le cœur ou dans le cerveau , que
dans les autres parties du corps humain ; que
l'humeur ne ſoit plus vigoureuſe dans la racine
de l'arbre, que dans les raineaux ? Or l'Eucha
riſtie eſt entre les ſacremens comme la fontai
ne entre les ruiſſeaux , comme le ſoleil entre les
aſtres ; comme la téte ou le cœur entre les
membres du corps, comme la racine de l'arbre
entre les rameaux & les branches ; ſibien que
les comunians y reçoivent la vie de la grace
avec plus d'abondance. David a predit cette
3oo Sermon V I I I.
Pſ. 2.I. 27 merveile lors qu'il a dit. Edent pauperes & ſa
turabunturi, & vivent corda eorum. Les pauvres
Inangeront , & ſeront raſſaſſiez & leur cceur vi
Vra. Il a voulu dire, les Chrêtiens qui pour ſe
diſpoſer à la ſainte comunion ſe dégagent com--
me de pauvres volontaires de toutes les afec
tions des choſes ſenſibles mangeront l'Eucha
riſtie, & leur ame ſera raſſaſiée & vivra de la vie
de la grace dont elle ſera comblée. Et c'eſt ici
où je ne veux pas aler plus loin ſans raporter la
raiſon qu'aleguent quelques Theologiens pour
| prouver que l'Euchariſtie done aux fideles la vie
de la grace. Ces docteurs ſe perſuadent que ce
ſacrement produit cét efet parce qu'il nous re
:
preſente merveileuſement bien la paſſion de Je
ſus-Chriſt qui eſt la grande ſource de tous les
dons celeſtcs. C'eſt ſur la croix que Jeſus Chriſt
nous a doné la vie de la grace en étoufant le pe
ché qui avoit tué nos ames. C'eſt dans ce bain
miſtique qu'il a purifié toutes nos taches. C'eſt
dans cette fournaiſe qu'il a alumé les feux qui
ont conſumé toute la roüile de nos cœurs. C'eſt
ſur cette chaire qu'il nous a animez de travailer
avec ardeur à nôtre ſalut ; de ſorte qu'il renou
vcle ces admirables efets dans l'Euchariſtie par
ce qu'elle repreſente le miſtere de ſa paſſion,
mais la choſe me ſemble plus claire & plus evi
Tcrtul 1. dente en diſant avec Tertulien, Caro corpore &
de reſur ſanguine Chriſti veſcitur, ut anima de Deo ſa
c3r. c, 8,
gºnetur. La chair mange le corps & le ſang de
Jeſus Chriſt, & l'ame s'engraiſſe de Dieu. C'eſt
à dire le Chrétien qui participe au corps & au
ſang de Jeſus-Chriſt dans l'Euchariſtie reçoit la
grace & la charitê, qui eſt la vie de ſon ame. Soit
ZJn fruit qui vivifie les juſtes. 3oi
que Jeſus - Chriſt que l'Euchariſtie contient, ,
#
produiſe la grace auſſi - tôt que l'hoſtie eſt man
gée comme les autres viandes, ſuivant la penſée
de quelques Theologiens. Soit qu'il faſſe cet
te action pendant le tems qu'il demeure ſous
les eſpeces du pain & du vin dans nos eſtomachs
juſqu'à ce que la chaleur naturele les ait conſu
mées , comme quelques auttes enſeignent.
C'eſt par là que les ames vrayement Chrêtie
ncs s'aprocheut ſouvent de la ſainte table pour
recevoir le prccieux corps & le precieux ſang
. du Fils de Dieu. Les enfans s'aprochcnt de la
. mamele de leur mere autant de fois que la natu
re la leur fait deſirer , & la mere ne leur refuſe
point le lait autant de fois qu'ils le demandent ,
' ' ſçachant qu'ils ont beſoin de nourriture pour ſe
| fortifier pour acroître & pour prendre leur em
| bonpoint. Ainſi les ames fideles reçoivcnt le
ſacré corps de Jeſus-Chriſt ſelon l'apetit & le
deſir qu'elles ont de cette viande celeſte que
l'Egliſe leur preſente, comme la nourriture qui
leur eſt convenable, pourveu qu'elles ayent lc
cœur pur & qu'elles menent une vie ſans repro
che. Alors elles ont droit de manger le pain &
de boire le calice de l'Euchariſtie ; parcc que ,
comme a dccidé le Concile de Trente , fondé
ſur ces paroles de l'Apôtre. Probet autem ſe [Link]. c.
ipſum homo. Elles ſe ſont éprouvées elles- 11.48.
mêmes , & ſe ſont miſes dans la diſpoſition
requiſe pour recevoir en elles la grace du ſa
crement. La raiſon de cela eſt, qu'il faut que
la grace prene dans les ames qui comunient ,
de nouveaux accroiſſemens, qu'elle amortiſſe
en elles les ſentimens de l'amour du ſiccle ,
3o2 sermon vIII.
qu'elle les renouvele de jour en jour, & les
rende fortes & vigoureuſes pour combatre &
vaincre les enemis de Dieu & les leurs propres.
C'eſt pour cela que ces ames, pour profiter de
cette divine nourriture , doivent conſerver toû
jours la qualité d'enfans de Dieu, ou en gar
dant l'innocence du baptême, ou en faiſant leur
épreuve par le moyen de l'examen & du tribu
nal de la confeſſion & menant une vie exemte
de crimes. Si Nabuchodonoſor vouloit qu'ou
luy choiſit des jeunes enfans, qui n'euſſent au
cun defaut, pour les nourrir des viandes que
l'on ſervoit à ſa table, combien eſt-il plus juſte
quc les ames Chrêtienes ſoient ſans defaut en
s'aprochant de la table divine ? Et ſi c'eſt le pain
3
des Anges qu'elles y mangent, elles doivent le
manger avec une pureté angelique ; puiſque, dit
D. Dion.
ſaint Denis , le ſacrement de l'autel exige d'elles
l. de cœl. une extreme pureté. Extremam exigit mundi
hier. c,3- tiem ſacramentum altaris.
Eh ! qui ne comprend maintenant que les
Chrêtiens, qui ſont pleins de l'eſprit de Jeſus
Chriſt, qui eſt le ſaint Eſprit même, ſont di
gncs d'étre aſſis à la table des enfans de Dieu?
Ils ont le cœur tout brûlant d'amour pour Dieu ;
& comme cette ardente charite eſt la vie, la for
ce & la ſanté de leur ame, & qu'elle eſt acom
pagnée d'une faim & d'une ſoif continuele de
cctte celeſte nourriture, ils ne peuvent la rece
voir ſi ſouvent qu'ils le ſouhaitent ; ne s'en pou
vant non plus raſſaſier que les Anges de la veüe
du Verbe divin. Peut - on trouver une aliance
plus ſainte & une union plus étroite que cele
qu'on voit entre, la bone vie des Chrétiens &
©n fruit qui vivifie les juſtes. 3o3
lcur comunion frequente au ſacrement de Jeſus
Chriſt ? On ne peut preſque les diviſer ſans une
extreme violence. Autant que le Seigneur a
d'amour pour ceux qui ſont entrez dans ſon
eſprit par un amour chaſte , & qui ont renoncé
au monde & à eux-mêmes pour n'être qu'à luy
ſeul , autant ils ont d'inclination pour luy. Si
Jeſus-Chriſt a un ardent deſir de ſe doner à eux,
la paſſion qu'ils ont de le recevoir & de le poſſe
der ne leur done aucun repos ; & dans cette ſainte
impatience chacun d'eux s'écrie. Mon bien
aimé eſt tout à moy , & je ſuis tout à luy , qu'il
-
, deſcende dans ſon jardin pour y goûter les fruits
de ſa grace & de ſon amour. Veniat dilectus
Cant. c,
meus in hortum ſuum , & comedat fructum pomo
5 • I•
rum ſuorum. Que pourroit-on voir dans l'Egliſe
ſi l'on avoit l'œil de la foy aſſez épuré , ſinon
une image du paradis ? Comme les bien-heu
reux ſont dans le cicl tous brûlans des ſaintes
flâmes de l'amour divin , & ſouhaitent eterne
lement de joüir de Dieu, quoy qu'ils en joüiſ
ſent pleinement. Ainſi dans l'Egliſe les juſtes
qui regardent la comunion comme la participa
tion de la felicité des Saints, ont une faim in
ſatiable du corps de Jeſus - Chriſt. Plus ils le
reçoivent , plus ils le ſouhaitent ; & leur vie
n'eſt qu'un deſir continuel de cette manne ce
leſte, qui a tous les goûts & tous les plaiſirs ſou
haitables. Et de même que dans le ſcjour de la
gloire Dieu contente ſon amour en ſe donant
entierement aux Saints, & les penetre intime.
ment par l'efuſion de ſon eſſence. Ainſi dans
l'Egliſe le plaiſir de Jeſus - Chriſt eſt de s'unir
aux fideles , d'entrer dans leurs ames , de les
3o4 · Sermon V III.
changer en luy-mêmes, & de les faire vivre de la
vie de la grace en ſe faiſant leur nourriture par
l'Euchariſtie. Voilà comment ſaint Bernard ,
ſaint Elzear, ſaint Charles Borromée , & une
infinité de vrays & de parfaits Chrêtiens ont
ſouvent comunié , afin de vivre de l'eſprit de
Jeſus - Chriſt , ſelon ces paroles de ſaint Au
D. Aug guſtin. Vis ergo vivere de ſpiritu Chriſti, in cor
tract. 29 pore eſto Chriſti ? Vonlez-vous donc vivre de
" J" l'eſprit de Jeſus - Chriſt, & être en état de vous
nourrir de ſa chair & de ſon ſang ? Soyez mem
bres du corps de Jeſus - Chriſt , il n'y a que le
corps de Jeſus-Chriſt, qui vive de ſon eſprit &
de ſa grace. -
Aprés quoy , pour ne rien diſſimuler , com
bien les Chrétiens ſont-ils blâmables lors qu'ils
mépriſent l'Euchariſtie pour ne pas recevoir la
vie de la grace ? C'eſt le comble du mépris, le
plus haut point de l'inſolence, le dernier efort de
l'aveuglement. Quoy la vie de l'ame eſt la ve
ritable vie des Chrêtiens. Les Saints ont ſoufert
toute ſorte de travaux pour la conſerver, ne doi
vent - ils pas du moins recevoir l'Euchariſtie
pour l'entretenir ? Ce ſacrement leur rendra ce
· que le peché leur a fait perdre, pourveu qu'ils
le frequentent avec la pureté du cœur , & il les
enrichita de tant de graces , que durant l'eter
nité ils ne ſeront pas capables de remercier Je
ſus - Chriſt. O douce penſée ! ô agreable con
ſolation qui rejoüit ſaint Paul , & luy fait écri
Rom. c. re aux Romains. Exiſtimate vos mortuos eſſe
2 I. peccato , vivere antem Deo in Chriſto ?eſu.
Dépuis, mes freres, que vous avez reçû l'Eu
chariſtie , vous devez vous conſiderer comme
--
ºn fruit qui vivifie les juſtes. 3o5
étants morts au peché, & ne vivant plus que pour
Dieu en Jeſus - Chrît, afin que comme il eſt le
principe de vôtre vie vos actions ayent du raport
à ſa grace & luy ſoient conformes. Tant qu'une
bête eſt animée, elle mene une vie de bête; mais
quand elle eſt morte & mangée des hommes , &
que par la chaleur de leur eſtomach, elle leur cſt
unie & convertie en leur ſubſtance, clle mene une
vie raiſonable , qui eſt incomparablement plus
noble. Et lors que les Chrétiens ſont atachez au
peché, ils menent une vie de peché ; mais lors
qu'ils ſont morts au peché par la haine qu'ils en
ont conçûë dans la penitence & qu'ils ont reçû
l'Euchariſtie ; ils ne menent plus une vie de pe
ché, ni méme des hommes , mais des Chrétiens
& de Jeſus - Chrît. Comme par la comunion,
dit ſaint Auguſtin , ils ſont devenus le corps de
Jeſus- Chrit, ils ne peuvent vivre que de l'eſprit
de Jeſus-Chrît. Non poteſt vivere corpus Chriſ D. Aug.
tra6t. 2ö.
ti, niſ de ſpiritu Chriſti. Quel avantage plus in Joan.
merveilleux ! Le peché éloigne les Chrétiens de
Dieu , l'Euchariſtie les en aproche ; le peché
bleſſe mortclement leur ame , l'Euchariſtie leur
prepare un baume qui guerit leurs playes ; le pe
ché les abaiſſe aux creatures, l'Euchariſtie lcs êle
ve au Createur; le peché les fait enemis de Dieu,
l'Euchariſtie les reconcilie avec luy ; le peché
ſoüille leur conſcience & la rend ſale & diformc,
l'Euchariſtie l'embelit avec le ſang de Jeſus
Chrît & le rend digne des yeux du Pere Eternel ;
le peché les reduit dans une cxtréme miſere, l'Eu
chariſtie les enrichit & leur done des tréſors in
nombrables ; le peché les deshonore , l'Eucha
riſtie les glorifie & les éleve à la poſſeſſion du ciel;
r• • --
3o6 Sermon V I I I. '
le peché les tuë & l'Euchariſtie les vivifie. De
ſorte que c'cſt par l'Euchariſtie que les fideles
s'aprochent de Dieu, qu'ils ſont gueris & éle
vez, rcconciliez & purifiez, enrichis, honorez &
vivifiez. · · · .
Cependant, que dois - je dire contre vous,
Chréticns, enchantez de la vie du monde ? Vous,
qui ne travaillez à autre choſe qu'à pouvoir alier
Jeſus-Chrît avec Belial ; vous qui ne ſentez pas
quclquc pcnchant à vous arracher du vice où
vous mourez d'envie de vieillir ; vous , qui entre
prcnez d'aprocher des autcls avec des aparences
hypocrites, avec la picté ſur le viſage & le peché
dans le cœur. Vous étes ſemblables à l'aiglc.
Job c 9. Sicut aquila volans ad eſcam. Il n'y a rien de
i
{:
2.6.
plus bcau que de voir un aigle ſur la terre, il s'éle
ve dans l'air, il perce les nuées , il ſe dérobe à la
vcüe des hommes, il va regarder le ſoleil, il vol
tige, il plane, il ſe balance ſoûs cét aſtre ; mais
en méme tems qu'il regarde le ſoleil, il a les yeux
ſur la proye, & par un trajct imperceptible il
fond ſur elle , il l'cnleve , il la devore. C'eſt
ainſi , Chrétiens , que vous vous aprochez de
Jeſus - Chrît dans l'Euchariſtie. Il ſemble que
vous avez les yeux au cicl, que vous regardez le
ſoleil de juſtice, que vous étes penetrez de ſes
rayons ; & vous avez vos yeux au peché & à
l'ocaſion prochaine du peché , aux intrigues
amoureuſes , aux comerces d'impudicité, aux
dcbats , aux inimitiez , aux haines, aux quere
· les , aux calomnies , aux blaſphémes , & vOus
vous atachcz à regarder ces crimes avec tant
d'avidité & tant d'aplication que vous ſemblez
nc vouloir jamais voir Dieu. C'eſt par-là que vous
- • • ••
ZJn fruit qui vivifie les juſtes. 3o7
tombez du faîte de la vertu, & qu'en tombant
lº, d'un état ſi éminent vous ſoufrez la plus funeſte
: de toutes les morts. Commc la vie de l'ame eſt
plus conſiderable que la vie du corps, la mort
de la grace eſt plus horrible que celle de la natu
re. La mort du corps vous done de l'horrcur &
de la crainte, elle vous prive de la vie que vous
-
aimez naturelement ; pourquoy ne craignez-vous
| pas la mort de l'ame ? Elle vous prive de Dieu ; ſi
bien qu'en étant abandonez vous étes des cada
vres. Quoy que vos corps ſoient vivans, vos
ames ſont mortes, l'Euchariſtie que vous rece
-
. vez indignement vous devient un fatal poiſon
- qui ruine la foy , qui eſt la vie de vôtre ame.
Auſſi-tôt que vous prophanez ce ſacrement,
Dieu fait de l'autel un tribunal pour punir vos
ſacrileges , il retire ſes lumieres , il vous abando
ne dans les tenebres ; & commc la malice de vô
tre ame aveugle vôtre eſprit, vous vous égarez
dans vos voyes,
Ah ! remarquez , Chrétiens , que lors que
l'Ange voulut, par l'ordre de Dieu, faire mourir
tous les aînez des Egytiens aveugles & obſti
nez , il dit aux Juifs d'arrouſer le haut de leur
porte du ſang de l'agneau Paſchal,& qu'il leur ſe
roit un ſigne de vie, & aux Egyptiens un ſigne de
mort. Ce fut une figure de l'Euchariſtie, qui ſc
lon la proſe de ſaint Thomas eſt la mort aux mé-.
chans & la vie aux bons. Comme le ſoleil de juſ
tice elle aporte la lumiere , la chaleur & la vie
ſpirituele à ceux qui s'en aprochent avec une vive
foy & une ardente charité ; mais à vous elle do
ne [Link] comme ſi vous étiez des Egyptiens.
Vous vous y preſentez avec une conſcience en
V2
· t
3o8 sermon. V I I I.
durcie & une ame aveugle. Eh quoy ! dit ſaint
Jerôme , dans l'anciene loy on puniſſoit tres-ſe
verement les hommes prophanes & impurs 2 qui
mangcoient par ignorance de viandes ſanctifiées
D. Hier.
l. 1 . ad
& offertes à Dicu. Si damnatur in lege ignoran
Pel tia, quanto magis in Evangelio conſcientia. De
quelle punition doit - on expier dans le tems de
l'Evangile lcs ſacrileges des Chrétiens , qui
croyent, ſçavent & & conoiſſent que Dieu reſide
dans l'Euchariſtie , & ne laiſſent pas de le recevoir
avec des mains impures & une conſcience ſoüil
lée de vices & de pechez ? Faut-il douter que
Dieu ne vous puniſſe, comme il a puni les Juifs
qui l'avoient ofenſé ? Conſiderez ſeulement la di à
ference qu'il y aura entre la punition de Juifs &
vôtre chatiment. Les Juifs ont été punis, parce
qu'ils n'ont pas rcçû Jeſus-Chrît ; vous ſerez cha
tiez , parce que vous le recevez indignement. Les
Juifs n'ont pas reçû Jeſus-Chrît, & ils ont perdu
Jeſus-Chrît, le temple & le ſacerdoce ; vous re
cevez indignement Jeſus-Chrit, & vous perdez
la grace & la religion. Ne voit-on pas les princi
pales parties du monde ſans autels, ſans ſacrifi
ces, ſans prêtres, ſans temples ? Ne voit-on pas
l'hereſie répandué dans l'Europe ; le mahumetiſ
me floriſſant dans l'Aſie , l'idolatrie en vogue
dans l'Afrique ? Que ſi dans le jugement dernier
le regne de la grâce doit finir , parce que comme
les juſtes n'habiteront plus la terre, ils ne partici |
peront plus aux ſacremens ; il eſt à craindre que
Jcſus-Chrît , par un jugement avancé, ne ruine
la religion pour punir la prophanation que vous
faites de l'Euchariſtie. Pourquoy donc ne partici
pez-vous pas à ce ſacrement ? Il ſanctifiera vos
©
-
-
Le fruit qui vivifie les juſtes. 3o9
ames en vous donant la vie de la grace. Bien en
tendu qu'avant de participer à ce myſtcrc, vous
conſideriez que le Concile de Trente allegue
comme une regle inviolable,que c'eſt par la pure
té de lavie,par l'innocence des actions,par l'excr
cice des bones œuvres, par le dégagement de la
corruption du monde, par l'union avec Dieu, &
par un état ferme & perſiſtant dans la vertu chré
tiene que vous vous devez juger dignes de rece
voir ce ſacrcmcnt. Que ſi vous faites le contraire,
il vous faut changer de vie avant que manger la
D. Aug.
vie, ſelon l'avis de ſaint Auguſtin. AMutet vitam ſer. t. de
qui vult aceipere vitam. Et ainſi vous pourrez temp.
utilement manger le corps & boire le ſang de
Jcſus - Chrît. Rien plus que la troiſiéme partic,
Chrétiens, pour achever ce qui me reſte à vous
précher dans cctte octave. -
A vie de la gloire ne conſiſte pas ſeulement III.
dans la claire vcuë & dans l'amour de Dieu ; PART1E.
mais encore dans la poſſeſſion de ſa divinité, &
dans une joye inefable qui nait de cette jouiſſan
ce Seigneur, dit le Prophete, la ſource de la vie
eſt en vous, & nous verrons la lumiere dans vô
tre lumiere. Les bien-heureux ſeront ſi fortement
atachez à Dieu durant l'eternité bien-heureuſe,
qu'ils ſeront un méme eſprit avec luy , & ils le
poſſederont avec tant de joye que leur ame ſera
heureuſement abforbée dans le ſein de Dieu.
C'eſt ce que Dieu declara à ſon grand amy
Abraham, lors qu'il luy dit. Ego protector tuus Gen. c.
| ſum , & merces tua magna nimis. Patriarche, je I5.
veux. étre vôtre protecteur ſur la terre , & vôtre
gloire ſera infiniment grande dans le ciel. C'eſt
/
·
3Io | Sermon V I I I.
là que la poſſcſſion de ma divinité remplira telle
ment tous les beſoins & tous les deſirs de vôtre
ame , & toute la capacité qu'elle a d'aimer , de
deſirer & de joüir, ſera tellement épuiſée, qu'elle
ſera incapable de deſirer & d'aimer quelqûe cho
ſe hors de ma divinité, parce qu'elle y trouvera
tout , & que ma divinité luy tiendra lieu de tou
tes les choſes. En cfet, l'or n'eſt pas ici ce qu'eſt
l'argent, le vin n'eſt pas ce qu'eſt le pain, la lu
miere n'eſt pas un brcuvage ; mais Dieu ſera tout
à ceux qui le poſſederont. Il ſera leur nourriture
en les garantiſſant de la faim ; leur breuvage en
apaiſant leur ſoif; leur lumiere en éclairant leurs #
tenebres ; leur ſoûtien, en les prcſervant de la dé
faillance. Il les poſſedera tout entiers en ſe donant
à eux. Ils ne ſe feront point de tort l'un à l'autre
en le poſſedant, chacun le poſſedera tellement tout
entier qu'il n'empéchera pas qu'un autre ne le poſ
ſede de méme; parce qu'ils ne ſeront tous qu'un »
& que Dieu les poſſedera tous en unité & totale
[Link].
ment. Ce qui fait dire à ſaint Gregoire de Niſſe
Niſſ. or.
ZBeatitudo eſt illa vita immortalis & indorrupta»
I. de bca.
inefabile pariter , & inexcogitabile bonum. La
vie que Dieu prepare dans le ciel à ceux qui le ſer
vent ſur la terre eſt ſi glorieuſe que la foy ne peut
la comprendre , ni l'eſperance la concevoir, ni la
charité l'ateindre. Elle ſurpaſſe les vœux & les
deſirs des hommes ; ils peuvent l'acquerir, mais
ils ne peuvent aſſez l'eſtimer. .. C'eſt une vie im
mortele & incorruptible, la beatitude eſſentiele
des Saints, & un bien inconcevable & inéfable
du ciel.
Nous ſommes creés pour poſſeder la vie de la
gloire, Dieu méme nous inſpire à la deſirer ; ſoit
r
Vn fruit qui vivifie les juſtes. 311
, en nous donant de l'horreur pour les maux de cet
. te vie ;ſoit en nous faiſant goûter quelques dou
ceurs du paradis ; & comme il nous a crcés pour
: la gloire, il nous done tous les moyens ncceſſai
| res pour l'aquerir. N'eſt-il pas vray que l'Eucha
-- riſtie ne nous done pas ſeulement droit à la gloire,
parce qu'elle la produit comme dans la racine &
dans la ſemence ; mais encore cllc nous porte un
ſecours extraordinaire pour nous conſerver dans
la grace, afin qu'étant fortifiez nous puiſſions ar
|!
river à la vie bien-hcureuſe ? C'eſt ce qui a été fi
# guré par le feſtin de vendange épurée, qu'Iſaïe dit |
| - que le Scigneur doit faire à tous lcs peuples ſur la
- montagne de Sion, & d'où la mort ſcra eterncle
, ment banic. N'eſt-ce pas bien décrire & recom
|! mander lc banquet Euchariſtique par la puiſſance
|! de Dicu qui le faira, par la hauteur du lieu où il
| ſera dreſſé, par le grand nombre des conviez qui
: · y ſont apelez,par la magnificence des viandes qui
| y ſeront ſervies, & par la joüiſſance de la vie eter
## · nele qui y ſera poſſedée ? C'eſt encore ce qui a
été repreſenté par la graiſſe, dont la table de Job
# étoit pleine, pour engraiſſer les invitez. Qui doû
te que la table de l'Euchariſtie, dont celle de Job
: étoit la figure, ne ſoit remplie de la douceur des
* delices que les Saints goûteront dans la ſouverai
º ne felicité ? C'eſt enfin ce qui a été marqué par le
lieu des pâturages, où David aſſûre que Dieu l'a
# mis pour le nourrir. Par l'interpretation de ſaint
# Ambroiſe. Bona paſcua ſunt divina ſacramenta. D. Amb
Ces gras pâturages ſignifient les ſacremens que ſer, 14 ii
à Dieu a inſtituez dans l'Egliſe pour ſanctifier les Pſ **.
| Chrétiens. Carpis illic florem reſurrectionis qui
º bonum odorem dedit. On y cüeillit, dit-il, la fleur *-..
312 Sermon V I I I.
de la reſurrection qui répand une bone odeur.
Carpis roſam, hoc eſt Dominici corporis ſangui
nem. On y recüeillit la roſe, c'eſt à dire, le ſang
du corps du Seigneur. Carpis lilium in quo ſit
ſplendor etermitatis. On y cüeillit le lis où brille
la ſplendeur de l'eternitê. Ainſi dans ces pâcages
où Jeſus-Chrît nourrit les fideles, on n'y man
ge pas des mets pcriſſables & corruptibles ; mais
des viandes eterneles & divines. J'apele à té
moin le Prophete Elie, Il s'enfuit dans le deſert
où étant acablé d'ennui & de fatigue, il pria Dieu
de le faire mourir. Il s'endormit en cét état, un
Ange vint le reveiller, & luy preſentant un pain
cuit ſoûs la cçndre avec un pcu d'eau, il luy dit.
Levez-vous & mangez. Il le fir. Et aprés avoir à
mangé il marcha pendant quarante jours & qua
rante nuits, étant fortifié par ce pain miraculeux,
qui a été toûjours regardé comme l'image de l Eu
chariſtic , qui nous ſoûtient par ſa force divine
durant tout le voyage de cette vie
Jeſus - Chrît même fait voir qu'elle eſt la for
Joan c.é. ce de ce pain, lors qu'il dit. Qui manducat
58. hune panem vivet in eternum. Ccluy qui man
ge le pain Euchariſtique vivra eternelement, Le
Principal éfet de cette viande celeſte eſt de de
fendre les hommes de la mort, & de leur doncr
la vie. Ce pain des Anges, ajoûte ſaint Ber
nard , défend contre la pourriture, il ne deſcend
D. Bern.
ſer. de
pas en bas ; mais il tend en haut , & il ramene
l'homme à Dieu. Iſte eſt panis Angelorum qui
|
cœn, Do, neſcit putreſèere ; nec vadit in ſeceſſum , ſed ten
dit in excelſum. Nunc reducit hominem, unde
traxit imaginem. Pour comprendre cette mer
veille , il faut ſe reſſouvenir que l'Euchariſtic ne
7Jn fruit qui vivifie les juſtes. 313
ſe change pas en la ſubſtance de ceux qui la pre
nent ; mais elle les convertit miraculeuſement
en elle méme. Voilà pourquoy les Peres de
l'Egliſe admirent le ſaint artifice dont Jeſus
Chrît ſe ſert pour nous unir avec luy , & ape
lent ce ſacrement une divine transformation,
où l'homme perd ce qu'il a de corruptible &
de criminel, & aquiert les avantages des bien
heureux. , Saint Ignace le Martyr faiſant l'élo
ge de ce ſacrement l'apele le gage de la gloire,
l'antidote de la mort, & le remede qui nous pro
cure la vie eternele par Jeſus - Chrît. e Antido- [Link],
tum mortis , & pharmacum vitam in Deo # 14, ad
concilians per ?eſum Chriſtum. C'eſt à dire P
que comme le fruit défendu nous a doné la
mort , & qu'il a répandu dans nos corps un
venin ſecret qui nous doit un jour ôter la vie ;
· l'Euchariſtie qui nous eſt donée comme le re
mede de cctte mort , & l'antidote de ce venin
nous done l'immortalité , & répand dans nos
corps un principe de vie, qui produira un jour la
gloire eternele.
Il ne ſeroit pas glorieux à la miſericorde
de Dieu , ni à ſa juſtice de priver de la gloi
re , les Chrétiens que Jeſus - Chrît a honorez
dans l'exil de la participation de l'Euchariſtie,
Il y a cette diference entre la manne & ce
pain celeſte , que la manne qui fut donée aux
Iſraëlites dans le deſert perit avec eux , & les
laiſſa enſevelis dans le tombeau ; au licu que
comme l'Euchariſtie eſt un pain vivant elle ſub
ſiſte eternelement , done la vie aux Chréticns
qui ſont morts & enſevclis dans les ſepulchres,
& les conduira dans la vie cternele, Ecoutez
3I4 Sermon V I I I.
les paroles dont Tertulien ſe ſert, pour mon
trer que ceux qui ſe nourriſſent de l'Euchariſ
tie ſeront un jour glorieux. Cette chair , dit
· il , que Dieu a faite à ſon image, qu'il a animée
· par ſon ſoufle à la reſſemblance de ſa vie, qu'il
a élevée ſur tous les ouvrages de la creation,
qu'il a revêtûë de ſes ſacrcmens , dont il'aime
les puretez, dont il éprouve les fidclitez , dont
il s'aproprie les aflictions. Cette chair , dis-je,
qui apartient à Dieu par tant de titres ne ſubſiſ
Tertul ]. tera-t'elle pas. ? Illa caro, haccine non reſurget,
de reſurr.
toties Dei ? Diſons mieux , cctte chair qui a ſi
Car. c. 9.
ſouvent participé à l'Euchariſtie ſera couronée • *2
de l'immortalité par la chair vivifiante de ce ſa
crement. Auſſi Dieu nous comande de ne ſortir
pas de cc monde ſans ce viatique, & par une par
ticuliere providence il en a pourvû les Saints
avant leur mort , quoy qu'il ſemblât qu'ils n'cn
Bar. t. 7. euſſent pas beſoin. Nous liſons dans Baronius
ailn. 27I. une choſe admirable de Boèce, aprés que Theo
deric Prince Arrien luy eût fait couper la tête,
il la prit comme ſaint Denis entre ſes, mains,
& la porta dans une Egliſe qui étoit proche
du lieu de ſon ſuplice , il fléchit le genou &
reçût l'Euchariſtie avant de mourir. Je laiſſe
l'exemple de la Madelaine , qui étant ſur la
fin de ſa vie fut repûë de l'Euchariſtic par ſaint
Maximin ; de ſainte Marie Egyptiene, qui étant
prochc de la mort fut nourrie de ce ſacrement
par l'Abbé Zozimc ; & de ſaint Ambroiſe, qui
étant dans l'extremité de la maladie , fut comu
niê par ſaint Honorat Evéque de Verceil ; pour
vous dire avec ſaint Cyprien , que les Chré
: tiens vivent du ſang de Jeſus - Chrît vivant.
Vn fruit qui vivifie les juſtes. 315
D. Cyp
C't nos ad ſocietatem vire eterna ſuo ſanguine ſer.
perducat. Afin que par la participation de ce di coen,deD c
vin ſang, il nous conduiſe à la ſocicté de la vie
eterncle.
O ciel ! comment les Chrétients oſent - ils
mépriſer l'Euchariſtie, elle leur procure la vie
de la gloire. O paradis ! aimable demcure !
douce patrie ! heureuſe terre des vivans ! vous
étes le blanc de nos eſperances, la fin de nos
entrepriſes , l'objet de nos deſirs , le ſoulage
ment de nos travaux. O ciel ! qui étcs la mai
ſon de nôtre eternité , où la paix & la vcrité
ſont aſſûrées , où Dieu ſe voit face à face , où
· les ſoldats reçoivent la recompenſe de leur va
· leur , où les vainqueurs reçoivent les palmes
de leurs victoires , où les richeſſes ſont incor
ruptibles, les plaiſirs continüels & la gloire du
rable & eterncle ! les Chrétiens n'cn veulent
oint de vous, puis qu'ils rcjetent ou propha
nent l'Euchariſtie , qui eſt le gage le plus aſ
ſûré de vôtre gloire. Comme ils la reçoivcnt
en état de peché mortel , elle les frape d'une
fatale mort. Jeſus - Chrît qui cſt dans ce ſa
crement devient leur juge, il leur y fait voir ſen
ſiblement des marques de colere, il les prive de
la vie de la grace, il les chaſſe du cicl, il les con
damne avec le diable , il les confine dans l'enfer.
N'eſt - ce pas le grand Apôtre des Gentils qui
leur aprend. Que. Qui manducat & bihit in I. Cor,
dignè judicium ſibi manducat & bibit. Celuy II. 23.
qui reçoit indignement l'Euchariſtic rcçoit ſa
, condamnation. . C'eſt alors quc le diable ſert
de miniſtre a la juſtice de Jeſus - Chrît , qu'il
s'empare viſiblement de l'ame des coûpables
3I6 Sermon VIII. .
qu'il s'erige un autel dans leur cœur, qu'il fait
des victimes de ſes eſclaves , qu'il les engage
dans le deſeſpoir, aprés les avoir engagez dans
le ſacrilege. C'eſt ainſi que le demon traita
Judas. Aprés que cét Apôtre eût comunié in
dignement , l'Evangeliſte raporte que le diable
ſe coula dans l'ame de ce diſciple, qu'il le preſ
ſa d'executer ſon deteſtable deſſein , que pour
un leger interêt il luy fit éfacer de ſon eſprit
· le ſouvenir de toutes les graces qu'ils avoit re
çûës de ſon maître, qu'il le precipita d'abîme
en abîme qu'il le pouſſa de l'avarice dans la per
fidie, de la perfidie dans le ſacrilege , du ſacri
lege dans le parricide, du parricide dans le de
ſeſpoir. Aprés que l'eſprit malin, qui le poſſe
doit, luy eût conſeillé de trahir le Fils de Dieu,
il luy conſcilla de ſe pendre , il l'anima con
tre luy-méme, il ſe ſervit de ſes mains pour luy
D At!g.
tract.
doner une juſte & cruele mort. 7am talis , dit
# ſaint Auguſtin, #udas venerat ad convivium ex
in Joan.
plorator paſtoris , inſidiator ſalvatoris , vendi
tor redemptoris, Judas fut condamné à l'enfer ,
parce qu'il avoit aproché du feſtin Euchariſti
que comme un perfide qu'inſulte à ſon paſteur,
qui trahit ſon Sauveur, qui vend ſon Redemp
tCll r . -
Que ferez - vous indignes comunians, con
damnez à la mort de l'enfer , qui eſt la plus
mauvaiſe de toutes les morts. Cette mortalité
n'eſt que l'ombre de la mort , la condamnation
avec le diable eſt la veritable mort, elle ſepatc
l'ame de Dieu , elle la corrompt par la puanteur
du peché, elle la pique avec le ver de la conſciçn
ce , elle l'enſevelit dans l'abîme eternel. Com
#
Vn fruit qui vivifie les juſtes.
317
ment pourrez-vous ſoufrir une immortalité mal
heureuſe , où le mauvais uſage que vous faites
de l'Euchariſtie vous'condamnera ? Quid gravius D. Amb .
1. de fid.
immortalitate miſerabili. Y a-t'il rien, dit ſaint reſurr.
Ambroiſe, dè plus fâcheux qu'une immortalité
#
miſerable ? Conſiderez un arbre qui eſt planté au
milieu d'une campagne, s'il eſt arrouſé de l'eau
du ciel , ou des fontaines , il tire du ſoleil de
merveilleux avantages ; cét aſtre par ſes rayons &
par ſes influences le fait croître , le revêtit de
fl urs, le couvre de feüilles, le charge de fruits ;
mais s'il arrive que les racines de cét arbre man
qucnt d'eau , il n'a point un plus grand encmi
que le ſoleil. Alors cét aſtre par ſa chaleur le
ſeche & le dépoüille de toutes choſes ; & il de
vient ſec , & n'eſt bon que pour metre au feu.
Voilà , Chrétiens , vôtre ſort bien exprimé,
lors que vous vous preſentez devant le ſoleil de
l'Euchariſtie comme des arbres baignez de lar
mes , & arrouſez des caux de contrition , il eſt
favorable & ſalutaire. Il illumine vôtre enten
dement en vous donant l'intelligence des myſ
teres du ciel , il échaufe vôtre cœur de l'amour
de Dieu , il excite vôtre ame à la pratique des
bones œuvres , il vous done la vie de la gloi
re , parce qu'il eſt la vie aux bons. Mais lors
que vous vous aprochcz de l'Euchariſtic ſans
que vos yeux verſent de larmes de contrition,
ni que vôtre cœur ſoit briſé de douleur pour vos
pechez ; que pouvez-vous atendre des rayons ar
dens de ce ſoleil, qui eſt auſſi juſte que miſericor
dieux ? Si ce n'eſt qu'il vous rende ſi ſecs & ſi ari
des que vous ne ſerez bons que pour étre des ti
ſons d'enfer, parce qu'il eſt la mort des méchans.
| 318 Sermon V III.
Ne tremblez - vous pas , Chrétiens ? La
crainte de la mort eternele ne vous excite - t'el
le pas à faire une ſainte comunion ? il n'y a
point de myſtere où le Fils de Dieu témoig
ne plus de rigueur où il puniſſe plus ſevere- |
ment , où il pardone plus rarement. Com
me les crimes y ſont plus grands , il ſem
ble que les vengeances ſoient plus éclatan
tes. Adam qui a été le premier de tous les
pecheurs , eſt un grand Saint dans le ciel. Da
vid qui joignit um meurtre à l'adultere, regne
dans la gloire avec le Fils de Dieu. Saint Pier
re , qui renia publiquement Jeſus - Chrît en . ..
la maiſon de Caïphe .. eſt auſſi grand dans le "
ciel qu'il a été grand dans la terre. Saint Paul
qui vouloit étoufer la religion chrétiene dans
ſon berceau , a trouvé ſon ſalut dans ſon pe
ché ; & Jeſus Chrît l'a mis au nombre de ſes
enfans , lors qu'il étoit ſon plus cruel enemi.
). Aug. Mais ;. dit ſaint Auguſtin. º/OatMs eſt pants
ract , Chriſti ?ude per quem mancipatus eſt diabolo. Le
n Joan. premier qui prophana le corps de Jeſus - Chrît,
a été abandoné à la fureur du demon ; & com
me il a expié ſon crime par une mort violen
tc , il vous aprend qu'il n'y a point de peché
plus ſeverement puni en la terre que celuy qui
ſe comct contre Jeſus - Chrît dans l'Eucha
riſtie. Et qu'ainſi vous ne devez pas étre les
complices de ſon indigne comunion , ſi vous
ne voulez étre les compagnons de ſa damnation
eternele.
Participons , Chrétiens, à l'Euchariſtie , elle
nous procurera la vie de la gloire. O vie vray
ment eſtimable & ſolide. Vie qui n'aura pas un
LI EITI - ·.
ſ0n fruit qui vivifie les juſtes. 319 .
'éclat paſſager, mais qui ſubſiſtera eternelement.
Vie qui ne ſera pas renfermée dans un petit nom
bre de perſones , mais qui ſera poſſedée par au
tant d'hommes qu'il y aura de citoyens dans la
celeſte Jeruſalem. Vie qui conſiſtera à nous co
noître tous, à uous aimer tous, à glorifier tous
Dieu pour les graces qu'il aura faites à chacun
de nous. Qui de nous refuſera d'aler à la comu
nion qui nous atire de ſi grands avantages ?
Alez-y Meſſieurs du clergé, en qui je ne vois
rien que d'éclatant, que d'auguſte, que d'exem
plaire , quc de modeſte, que de religieux. Alez
y Meſſieurs de la nobleſſe qui joignez ſi bien
la crainte de Dieu avec le ſervice du Prince. Et
qui comme dit l'Evangile ; rendez à Ceſar, ce
qui eſt à Ceſar ; & à Dieu , ce qui eſt Dieu.
Alez - y Meſſieurs les magiſtrats , qui eſtes ſi
ardens pour la gloire de Dieu, ſi vigilans pour
les afaires du Roy , & ſi paſſionez pour les in
tereſts de la juſtice, & de la police de la ville.
Alez - y Meſdames en qui la foy de Jeſus
Chrît & l'honeur du ſexe , ont jeté de profon
des racines de pieté, & de devotion. Alez -
mon cher peuple , vous qui eſtes veritable
ment Chrétiens , & dont les moeurs ſont con
fo mes à la croyance. Alons - y tous Chré
tiens , pourvû que nous executions fidelement
ce que nous avons promis dans le baptéme,
· que nous ſoyons diſciples de Jeſus - Chrît , &
que ſelon la doctrine de l'Egliſe nous vivions
chrétienement. Alons tous à l'Euchariſtie qu'un
ſaint homme dit étre un heureux fruit , plein
d'abondance qui produit la virginité ; que#ſaint
Thomas nomme un pain ſuculant qui fait les
32o Sermon VIII. -
dclices des Rois, dont le goût eſt ſi merveileux
pour ceux qui n'ont point le palais gâté, qu'il
ſurpaſſe tout ce qu'on peut dire , & que ſaint
Cyrile apele. Une viande qui nourrit les fideles
D. Cyr. pour l'immortalité & pour la vie eternele. Cibus
l 4: " nutriens ad immortalitatem & vitam aternam.
lºº La participation de ce divin ſacrement nous
rolongera la vie du corps, ou du moins nous
délivrera de la mort des pecheurs , nous faira
joüir de la vie de la grace ſur la terre , & nous
procurera la vie de la gloire dans le ciel, où nous
· conduiſe. -
· ITIS
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| 12 AP8g
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v .
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ºxº sººººººº !
: T A B L E -
DU SUJET ET DES PARTIES
de châque Sermon.
S E R M O N , I.
Eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un pain qui
raſſaſie le cœur, l'ame & le corps des co
munians. -
| [Link] cœur , parce qu'il le remplit de ſa divi
71Zt 6 »
2. L'ame , parce qu'il la comble de la gra
C6.
3° # corps,
Cl6e
parce qu'il le nourrit par mira
- -
- -----
•• -
J Eſus. Chriſt dans l' Euchariſtie eſt un vin qui
rafraîchit les deſirs de la gloire, de l'opu
lence & du plaiſir des comunians.
1. ZDe la gloire , parce qu'il les éleve en hon
Z26f4/',
2- Zoe l'opulence , parce qu'il les remplit de
bievr. - -
3 Du plaiſir, parce qu'il leur fai t goûter de de
lices inefables. -
» "
#-----=-
SE R M O N III
Eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un lait qui
fait croitre la foy, l'eſperance & la cha
rité des comunians. .
J. La foy , parce qu'il leur comunique ſes lumie
7'64 •
2. L'eſperance, parce qu'il fortifie leur coura
gé.
3. La charité, parce qu'il leur inſpire une cha3
leur celeſte, ·:
–a
S E R M O N I V.
Eſus Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un ſoleil
'J qui éclaire la nuit , les nuages & les éclypſes
des comunians.
M, La nuit , parce qu'il diſſipe leur ignoran
C76•
^ 2. Les nuages , parce qu'il défait leurs .paſ
ſions.
a Les écbpſes , parce qu'il remet leurs pe.
· chez. - - - -
-
|
sER MON v,
MT Eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un feu qui ·
échaufe la froideur, l'inimitié & la pareſſe
des comunians. | • , -
-
-
", : '
I. La froideur, parce qu'il les unit à lav.
2. l'inimitié, parce qu'il les reeoncilie avec leurs
6716 //21.ſ.
3 La pareſſe, parce qu'il les excite aux bones
07/4/47'6.J.
- - —- — »- c
-
' SERMON v I.
Eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un lavoir
qui purifie la fumée de l'orgueil, la roiiille
de l'avarice & la boîte de l'impureté des
C0772M7244/7f.
I. La fumée de l'orgueil, parce qu'il leur inſpire
l humilité du cœur.
2. La roüille de l'avarice , parce qu'il leur per
ſuade la pauvreté d'eſprit. -
3. La boiie de l'impureté, parce qu'il leur comu
nique la pureté du corps.
•--
S E R M O N V I I.
Eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un remede
qui ſoulage la maladie, la ſanté & la lan
gueur des comunians.
I. La maladie, par ce qu'il la guerit.
2. La ſanté, parce qu'il la couſerve.
3. La langueur, parce qu'il la previent.
5-•- -----=
S E R M ON V III.
| Eſus-Chriſt dans l'Euchariſtie eſt un fruit qui
done la vie de la nature , de la grace &
de la gloire aux comunians. \
1.. De la nature, parce qu'il la prolonge.
2. De la grace , parce qu'il l'entretient,
3. De la gloire , parce qu'il la procure.
º
V Eu l'aprobation des Profeſſeurs Ro
yaux en la Faculté de Theologie, &
de Meſſieurs les Vicaires Generaux, nous
conſentons pour le Roy l'impreſſion du li
Vre énoncé. Fait à Toulouſe le 13. May
I689. -
·
DAsTE Avocat duRoy.
Permis l'impreſſion. .
----„--~~~~ ~~~~! !! !!----
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-·
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