MONDIALISATION
MONDIALISATION
DE CRITIQUE COMMUNISTE
Mondialisation et impérialisme
«Arguments et mouvements)
Mondialisation et impérialisme
Arguments et mouvements
ifS CAHIERS DE CRITIQUE COMMUNISTE
4
Les « Cahiers de Critique com m uniste »
dirigés par Antoine Artous et Francis Site!
À paraître :
Marxisme et démocratie Table des matières
Marx et la socialisation de la production
Autogestion et appropriation sociale
C ’est dans ce cadre général que des processus d 'in nationaux. L’établissement de normes internationales vient
dustrialisation ont pu s’enclencher en suivant le modèle peser sur la détermination du travail socialement néces
dit «de substitution d’importations» consistant à protéger saire à l’échelle nationale, de manière contradictoire. Elle
le développement d’industries nationales, justement en ne &,’y substitue pas entièrement, mais vient bouleverser
n’exigeant pas d ’elles qu’elles se portent immédiatement la relative homogénéité qui pouvait exister, au moins en
au niveau de productivité des pays les plus avancés. Certes, dynamique. Enfin, ces tendances n’auraient pas pu se dé
ce modèle a fini par atteindre ses limites (Coutrot et Hus- velopper pleinement si elles n’avaient pas été assorties de
son, 1993) mais il avait une relative cohérence, et c ’est à politiques néolibérales destinées à faire sauter toutes les
cette stratégie que des pays comme la Corée (du Sud) doi barrières s’y opposant. L’AMI (Accord multilatéral sur
vent leurs indéniables succès, contrairement aux analyses l’investissement) fournit un exemple récent et particuliè
qui voudraient en faire les précurseurs de l’ajustement rement significatif : il n’avait en effet d’autre fonction que
structurel. d ’éliminer les derniers obstacles à la circulation des ca
Nous sommes aujourd’hui dans un nouveau type de pitaux, et traduisait au niveau institutionnel cette tendance
modèle caractérisé par l’ouverture totale, non seulement à la mise en place d’une péréquation mondiale du profit.
aux mouvements de marchandise mais aussi aux flux d’in Les caractéristiques de la mondialisation
vestissement. C ’est pourquoi, la plus belle définition de la
mondialisation est sans doute celle donnée par Percy Bar- Pour une analyse plus concrète de la mondialisation,
nevik (Greenfield, 2000), le président du groupe suisse on peut partir des quatre caractéristiques données par Boyer
ABB : «C ’est la liberté pour chaque société de mon groupe (1997): 1) l'accroissement des mouvements d’échanges
d’investir où et quand elle veut, de produire ce qu’elle veut, et surtout des mouvements d’investissements; 2) la glo
d’acheter et de vendre ce qu’elle veut, tout en supportant balisation de la production, autrement dit l’émergence de
le moins de contraintes possibles en raison de la législa firmes qui règlent leur production, mais aussi leurs dé
tion sociale. » bouchés, à l’échelle d’un marché mondial ; 3) la mondia
Le passage de l’internationalisation à la mondialisa lisation financière qui assure la fluidité des capitaux et tend
tion peut donc s’interpréter comme la tendance à l’éta à homogénéiser les critères de rentabilité à l’échelle mon
blissement de prix mondiaux et la généralisation d'un diale; 4) la perte relative d'autonomie des Etats-nations.
processus de péréquation des profits à l’échelle mondiale. La mondialisation est d ’abord un formidable déve
Formellement, cette tendance prend la forme de ce qu’il loppement de l’internationalisation et un mouvement de
est convenu d’appeler financiarisation, mais les transfor concentration du capital et des échanges. Le nombre de
mations essentielles ont lieu du côté de la production, avec firmes multinationales est passé de 7 000 en 1970 à 37 000
un degré supplémentaire de concentration et de centrali aujourd'hui ; elles emploient 273 millions de salariés di
sation des capitaux, et la constitution d ’oligopoles trans- rects, dont 40% dans d’autres pays que celui d’origine.
12 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 13
Enfin, plus des deux tiers des exportations des pays du Sud achats de produits venant du Nord, et ainsi leur trouver un
vers le Nord sont réalisées par les sociétés transnationales débouché.
et leurs filiales. Ce « recyclage des pétro-dollars » a très rapidement dé
Cette internationalisation accélérée a répondu à plu bouché sur une montée incontrôlée de la dette, déclenchée
sieurs logiques successives. Au début de la crise, elle cor par une augmentation brutale des taux d’intérêt: au tout
respondait à la recherche de nouveaux débouchés. Ensuite début des années 1980, les pays du Sud sont brusquement
l’internationalisation répond à la nécessité d’être présent mis en demeure de verser jusqu’à 17 ou 18% d’intérêts
dans un pays pour accéder directement à son marché et sur des emprunts souscrits à 6 ou 7 %. Ils doivent s’en
contourner les obstacles protectionnistes qui pouvaient en detter pour le faire, et s’enclenche alors un mouvement in
core exister à l’époque, tout en rapprochant les lieux de fernal de croissance de la dette. À cet épisode qui relève
production et ceux de vente. Cette « multinationalisation » de la piraterie internationale pure et simple, vient s’ajou
a pris diverses formes : filiales, partenariat, co-entreprise ter le choc en retour de la récession des années 1980. C’est
avec une entreprise locale, acquisition, sous-traitance pour à partir de la crise mexicaine de 1982 que sont imposées
certains segments de la production. On a vu alors émerger aux pays endettés les recettes du FMI pour «assainir» leurs
un nouveau type d’entreprises, transnationales, qui ne sont économies, les fameux plans d’ajustement structurel. Le
pas spécialisées sur un seul produit mais intègrent diverses résultat en est un blocage économique, que l’on a appelé
activités dans un ensemble varié pour un profit maximum. la décennie perdue en Amérique latine.
Ces entreprises sont de moins en moins liées à leur « base Mais c’est au cœur même des pays les plus riches que
nationale» d’origine, quand elles ne reposent pas sur des s’affirme la prédominance du capital financier. Elle ca
bases nationales multiples, ce qui a de surcroît l’avan ractérise une phase nouvelle du capitalisme, où les profits
tage de rendre difficile l’organisation de salariés dont les des entreprises augmentent grâce à la généralisation de
niveaux de protection sociale et de revenu peuvent être l’austérité salariale, sans que cela débouche sur une re
très différents d’un pays à l’autre. prise des investissements, faute de débouchés suffisants.
La libéralisation totale de la circulation des capitaux La plus-value non accumulée doit être recyclée auprès
et le poids du capital financier représentent le second volet d’autres couches sociales que le salariat, et la financiari-
de la mondialisation. Au milieu des années 1970, les ca sation permet d’assurer à grande échelle ce transfert de re
pitalistes des pays du G7 n’étaient pas seulement confron venus, dont l’autre face est une montée régulière du
tés à un problème de débouchés pour leurs produits. Ils se chômage de masse.
trouvaient aussi à la tête de capitaux disponibles, notam
ment ceux que les monarchies pétrolières avaient placés La nouvelle unité de l’économie mondiale
dans les banques des pays du G7. La solution va alors de L’articulation entre le Nord et le Sud s’est grandement
prêter cet argent aux pays du Sud, poui'réactiver leurs modifiée depuis la seconde guerre mondiale. La fin des
14 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 15
années 1970 marque une importante rupture qui voit le roulait dans de nombreux pays. Vingt ans plus tard, les
taux de croissance moyen des pays du Sud décrocher brus libéraux feignent de croire que les pays du tiers-monde
quement. Durant la «décennie perdue» des années 1980, vont enfin pouvoir s’engager, tous, dans la voie de la mo
on enregistre, pour la première fois depuis longtemps, un dernisation capitaliste, alors même qu'ils s’enfoncent glo
recul absolu du produit par tête dans des zones entières. balement dans la récession. Le concept de domination
En même temps, c’est l’explosion de la dette, d’autant plus impérialiste reste donc d’actualité, et la notion un peu floue
incontrôlable qu’elle est alimentée par une prodigieuse de tiers-monde conserve son sens, si ce terme désigne l’en
hausse des taux d’intérêts, tandis que l’économie mondiale semble des pays dominés. Cela n'empêche pas évidem
freine des quatre fers. C ’est alors la reprise en main des ment d’énormes différenciations de s’opérer à l'intérieur
pays débiteurs par les institutions impérialistes. Banque des pays en cause. La Corée du Sud et Taïwan ont ainsi
mondiale et FMI, qui imposent un peu partout des plans suivi une trajectoire propre qui leur a permis de s’extraire
d’«ajustement structurel» organisant ce recul historique. en partie de la catégorie de pays dépendant. Ils se sont bien
Ce passage de l'onde longue expansive à l’onde longue gardés de suivre le modèle préconisé par la Banque mon
récessive s’explique par des raisons principalement in diale et se sont au contraire appuyés sur une réforme fon
ternes aux pays impérialistes. Mais la crise au Centre s’est cière, sur la protection des industries naissantes, et sur une
combinée avec une crise spécifique du modèle d ’indus politique industrielle coordonnée par l’État.
trialisation au Sud, redoublant encore, à travers le poids Les performances très contrastées des différents pays
de la dette, la profondeur de la crise dans les pays domi du Sud (et de l’Est) n’empêchent pas que l’on puisse exa
nés. Ceux-ci sont d’une certaine manière encore plus do miner en tant que telle leur situation d'ensemble. Une ten
minés que dans les années 1930, où la crise s’était traduite dance absolument frappante est en effet le choix
par une déconnexion qui avait permis à certains pays, quasi-universel d’un mode de croissance tiré par les ex
notamment l'Argentine puis le Brésil et le Mexique, de portations. Cette convergence n’est pas due au hasard
mettre en place un modèle dit de substitution d ’importa puisque ces politiques sont dans une large mesure impo
tions, et de jeter ainsi les bases d ’une industrialisation. sées aux pays concernés par des institutions internatio
Comme on le voit, cette lecture s’inscrit dans une tra nales comme le FMI ou la Banque mondiale. Dès lors, la
dition marxiste renouvelée par les théoriciens de l’impé logique d’organisation de l’économie mondiale repose sur
rialisme puis par ceux de la dépendance1. Elle permet la mise en concurrence de ces pays, sur la base de bas sa
d’éviter le chassé-croisé qui semble condamner les théo laires ou d’autres avantages spécifiques, face à des in
ries non dialectiques à être systématiquement à contre vestissements très volatils, ou à des marchés très instables.
temps. Il est en effet frappant de constater que, dans les Ce schéma conduit à une forme nouvelle de développe
années 1960, les théorisations tiers-mondistes déclaraient ment dépendant, qui dessine ce que l’on pourrait appeler
le développement impossible, alors même qu’il se dé- un néo-impérialisme.
16 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 17
Une mondialisation centrée sur les pays du Nord ploi, parce que la satisfaction des besoins sociaux s’ac
corde de moins en moins bien avec ses critères d’effica
Contrairement aux idées reçues, l’essentiel des inves
cité.
tissements à l’étranger des multinationales se fait au sein
L’internationalisation des échanges n’a fait que ren
des pays impérialistes. L’intérêt des délocalisations vers
forcer ce mécanisme fondamental en durcissant les formes
les pays à bas salaires du tiers-monde trouve ses limites
de la concurrence au sein des pays impérialistes. Elle a
car l’argument des salaires n’est en effet pas le seul à dé poussé les entreprises françaises à restructurer et à aug
terminer la localisation de l’investissement, sinon on de menter leur productivité, par l’automatisation, la flexibi
vrait enregistrer des investissements énormes vers
lité de la main d ’œuvre et les «dégraissages», afin de
l'Éthiopie, le Burkina Faso ou Haïti. En réalité, le salaire
baisser les prix autant pour répondre à un effondrement de
doit être comparé à la productivité, le rapport des deux dé
la demande que pour améliorer la compétitivité sur les
finissant le coût salarial unitaire. Si les salaires d'un pays
marchés étrangers. Ces formes exacerbées de concurrence
sont inférieurs de cinq fois aux salaires français, mais que ont encore renforcé le poids du chômage, selon une lo
la productivité y est dix fois plus basse, alors le coût sa gique facile à comprendre. Chaque pays impérialiste en
larial dans ce pays est le double de ce qu’il est en France. tend gagner contre le voisin à coup d’austérité salariale.
D’autres éléments plus qualitatifs interviennent, comme Or, comme tous en font autant, et que les salaires des uns
le degré de qualification de la main-d’œuvre ou la proxi sont les débouchés des autres, on assiste à un effondre
mité des marchés. Les immobilisations de capital, la dif ment de la demande et à un étouffement de la croissance.
ficulté à trouver des infrastructures suffisantes (tissu Telle est en particulier l’origine de la récession du début
industriel, transports et télécommunications, services), à des années 1990 qu'il est évidemment impossible d’im
disposer des technologies de pointe, etc. interviennent aussi puter à la concurrence des pays du Sud. En sens inverse,
dans la décision. De la même façon, les échanges com les dix millions d ’emplois créés en Europe entre 1997
merciaux des pays riches se font entre des pays à niveau et 2001 ne sont évidemment pas des emplois rapatriés du
comparable de développement. Malgré les discours anti Sud.
protectionnistes, des obstacles tarifaires sont maintenus L’asymétrie entre Nord et Sud fait que l’exploitation
à l’entrée sur les marchés du Nord des produits manufac des pays du tiers-monde est un facteur assez secondaire
turés émanant du Sud. dans la dynamique des pays capitalistes développés. Les
Le chômage au Nord ne peut donc s’expliquer par la raisons des succès et des échecs du capitalisme au centre
concurrence du Sud. Cette idée, souvent présentée comme ne dépendent pas principalement des ressources qu'il peut
une évidence est parfaitement erronée. La vraie cause du tirer du tiers-monde. Cela n’empêche évidemment pas, en
chômage est ailleurs : il résulte des dérèglements internes sens inverse, que les transferts de valeur pèsent de manière
du capitalisme qui l’ont éloigné d ’un relatif plein em- considérable sur l’économie des pays dominés. Mais la
18 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 19
domination impérialiste ne suffit pas non plus à rendre leurs « avantages » comparatifs en termes de bas salaires.
compte de leur évolution économique et sociale. Le fonc Pour ces deux raisons, il y a blocage de l’emploi local. Le
tionnement concret du capitalisme dans une formation so maintien de bas salaires ou la non-diffusion à l'ensemble
ciale donnée résulte en effet de la combinaison de facteurs de Uéconomie des gains de salaires du secteur exportateur,
externes - son insertion dans l’économie mondiale - et de plus toutes les autres mesures d’ajustement, ont pour effet
facteurs internes : structure de classes, répartition du re de casser la croissance du marché intérieur (d’autant plus
venu, formes de domination politique, etc. On retrouve ici, que les riches consomment beaucoup de produits impor
sous une forme différente le débat autour de la théorie de tés) et donc de réduire les créations d’emplois. En sens in
la révolution permanente: si le rapport impérialiste suffi verse, il y a éviction : des producteurs locaux moins
sait à expliquer le sous-développement, une alliance in- rentables sont mis brutalement en concurrence avec les
terclassiste serait possible pour se libérer de cette emprise. plus performants du marché mondial et sont donc évincés,
Mais ce serait oublier que les classes dominantes des pays autrement dit disparaissent comme producteurs. Exemple
du tiers-monde trouvent leur compte à la domination de typique : les producteurs de maïs au Mexique, mais aussi
leur propre pays et y participent. Leur mode de vie est iden les industries traditionnelles. Ce cercle vicieux ne pour
tique à celui des classes dominantes des pays les plus riches, rait être rompu que par un développement autocentré, et,
et leurs sources de bien-être social se situent précisément en l’état actuel des choses l’approfondissement du libre
dans les secteurs fortement exportateurs: c ’est donc le commerce ne peut qu’aggraver le déficit d’emplois, d’au
meilleur modèle dont elles disposent dans la période his
tant plus qu'il est souvent à sens unique.
torique actuelle. Ces différents éléments se combinent dif
Au jeu de la mondialisation, il y a donc beaucoup d’ap
féremment dans chaque pays dominé, notamment en
pelés et peu d’élus. La raison principale est presque arith
fonction des produits qu’il exporte, de son degré de dé
métique: la capacité d’absorption des pays impérialistes
veloppement industriel. Il faut sur tous ces points mener
est limitée en ce qui concerne les produits en provenance
des analyses concrètes des capitalismes périphériques.
des pays du Sud. Les «offreurs» sont pris dans une lo
La mondialisation est un antidéveloppement gique de concurrence sans fin les condamnant à reproduire
Si le discours sur les délocalisations était conforme à leurs « avantages comparatifs » qui résident avant tout dans
la réalité, on devrait retrouver la contrepartie du chômage leurs bas salaires ; ce type de configuration n’est donc pas
au Nord sous forme d’emplois créés au Sud. Or le sous- un modèle de développement. Ce modèle est encore une
emploi continue à y dominer. Cet apparent paradoxe s’ex fois très différent de la trajectoire coréenne, et il est pra
plique ainsi: pour exporter plus, ce qui est l’objectif tiquement exclu de voir de nouveaux pays accéder sur la
immédiat des plans d’ajustement structurel, les pays du base de la division internationale du travail à une maîtrise
Sud doivent ouvrir largement leurs frontières et reproduire complète de filières industrielles. Des succès moins sys-
20 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 21
tématiques ne sont pas impossibles, mais ils seront tou avec les armes qui sont les leurs. Ou alors il faut imposer
jours des succès contre des concurrents voisins. aux multinationales de ne pas quitter un pays dès que les
Dans la grande majorité des cas l’ajustement libéral se salaires y augmentent trop. C’est cette pression qui tire les
traduit par conséquent par la mise en place dans les pays salaires du Sud vers le bas et non une volonté machiavé
du Sud d ’un modèle que l'on peut qualifier d'excluant lique d'inonder les marchés du Nord.
ou de dualiste, parce qu'il délimite une fraction de l’éco L’idée de taxes compensatoires visant à mettre à ni
nomie susceptible de se brancher sur le marché mondial. veau les coûts du travail là-bas et ici est de ce point de vue
Le reste se trouve alors mis à l’écart, en raison de niveaux particulièrement hypocrite. D’abord parce que ces écarts
insuffisants de productivité et de développement techno reflètent des écarts de productivité. Ensuite parce que l’ins
logique, que l’«avantage» de très faibles salaires ne suf titution d’une telle taxe revient à interdire purement et sim
fit pas à compenser, du point de vue de la logique plement les importations du tiers-monde. Si leur prix est
capitaliste. Dans ces conditions, il n’est pas possible égal aux productions locales, pourquoi aller leur acheter?
d’amorcer la pompe en partant des besoins à satisfaire sur Ce discours social fait écho à des intentions louables, mais
place, et d’élever simultanément la productivité et le ni il habille un point de vue classiquement protectionniste à
veau de vie dans l’ensemble de la société. Si développe l’égard des plus faibles.
ment il y a, c’est donc d’un développement inégal et tronqué Un pas de plus est franchi lorsque l’on met en avant
qu’il s’agit. l’idée de clauses sociales qualitatives dont le non respect
devrait entraîner des sanctions commerciales. Il faut pour
Les clauses sociales, un internationalisme très
commencer absolument récuser le terme de clauses so
ambigu
ciales, parce qu’il fait référence aux termes d ’un traité, et
L’idée fausse selon laquelle la concurrence des pays que la défense des droits élémentaires ne peut avancer seu
du Sud serait la cause du chômage a conduit, par glisse lement par un addendum au traité de Marrakech instituant
ments successifs, à mettre en avant le thème des clauses l’OMC. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou
sociales. L’argumentaire consiste à montrer que la concur non défendre les droits des travailleurs et la démocratie
rence de ces pays est déloyale, parce qu’ils exerceraient tout court à travers le monde, mais de savoir quels sont les
un dumping, non seulement monétaire mais aussi sala bons outils pour le faire. Avec la notion de clause sociale
rial et social. On leur reproche leurs bas salaires, mais c’est telle qu’on voudrait nous la vendre aujourd'hui, il s’agit
un faux procès, dans la mesure où c’est le seul avantage de s’en remettre à l’OMC et même de lui subordonner
comparatif dont ils peuvent bénéficier. Cette priorité aux l’Organisation internationale du travail (OIT), comme si
exportations, encore une fois, a été largement imposée aux le Code du travail était du ressort du tribunal de commerce.
pays du Sud, avec la connivence des classes possédantes Mieux vaut donc parler de normes sociales, en réfé
locales, et on ne peut ensuite leur reprocher de jouer le jeu rence aux conventions de T OIT, dont une bonne partie
22 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 23
ne sont d'ailleurs même pas ratifiées par les États-Unis, précise. En dénonçant un bouc émissaire lointain et diffi
pourtant ardents défenseurs de la clause sociale. De plus, cilement accessible, on cherche à dissuader les travailleurs
tout ne se ramène pas à une question de commerce. Ainsi, d’entreprendre une lutte commune au niveau européen. Le
le travail des enfants est une véritable plaie à l’échelle choix du tiers-monde comme cause de tous les maux entre
mondiale et atteint des formes d’une grande barbarie. Mais en résonance avec les discours xénophobes et démago
il ne concerne que marginalement les entreprises expor giques dans l’air du temps, suscitant la peur de ^ é t r a n
tatrices qu’il s'agirait de taxer. La fermeture des marchés ger» sous toutes ses formes : l’immigration nous envahit,
des pays riches aux produits indiens par exemple ne ré comme les produits à bas prix du tiers-monde, l’«étran
duirait certainement pas le travail des enfants dans ce pays, ger» nous vole notre travail, ici et «là-bas». On paie ici
concentré dans l’économie informelle ou dans les indus l’incapacité ou le refus des directions syndicales à orga
tries traditionnelles à débouchés locaux. niser des luttes communes entre travailleurs français, bri
Avec cette logique de «clauses» commerciales cen tanniques, allemands, etc. Face à la crise, elles ont préféré
sées rétablir l’équilibre et la «justice» face à la concur le compromis et, par crainte du mouvement social et conser
rence, les pays du Sud auraient bien plus de raisons de vatisme, elles se sont refusées à adopter les formes de lutte
demander des taxes pour freiner l’importation de produits radicales contre le chômage et les gouvernements en place.
venus des pays impérialistes, qui bénéficient d’une haute À la recherche du moindre mal, elles ont finalement laissé
productivité, d’une technologie et de capitaux dont ils pri passer les principales attaques contre les acquis sociaux
vent les pays du Sud, qui contrôlent le prix des matières en Europe.
premières et des produits agricoles et qui peuvent ruiner
les économies du Sud au bénéfice des capitalistes qui les Les États et la mondialisation
importent au Nord. Pour mettre en place, au Sud comme Avec la mondialisation, les stratégies des grandes firmes
au Nord, un développement autocentré et orienté par la sa multinationales se transforment: elles raisonnent d’em
tisfaction optimale des besoins sociaux, il faut nécessai blée par rapport au marché mondial, et entretiennent entre
rement des écluses qui assurent la coexistence des différents elles des relations complexes de concurrence mais aussi
niveaux de productivité. C’est pourquoi le mouvement ou d ’accords de coopération, notamment dans la recherche
vrier devrait affirmer le droit absolu des pays dépendants technologique. Ce processus tend à introduire une disso
à prendre des mesures de contrôle et de régulation des flux ciation spécifique entre État et capital : il n’y a plus de cor
de capitaux et d’échanges. Or, encore une fois, la fonction respondance exacte entre l’horizon (mondial) du capital,
essentielle de l’OMC est de mettre hors la loi internatio et la logique (nationale ou régionale) de l’État. La carte
nale ce type de mesures. des capitaux ne recouvre plus celle des États. Cette ten
Cette manière de désigner les opprimés du bout du dance est cependant loin d’être achevée et, dans le cas de
monde remplit évidemment une fonction idéologique bien puissances économiques comme le Japon, les États-Unis
La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 25
24 Mondialisation et impérialisme
la prééminence de la question sociale sur la question de la dence en matière de droit international. Enfin, avec la créa
souveraineté. tion de l’OMC, un nouveau pas est franchi puisque cet or
L'une des tâches prioritaires du mouvement ouvrier est ganisme ne se contente pas de commenter et de conseiller,
d’intégrer cette dimension internationale nouvelle. Il n’est mais dispose de fonctions de contrôle de l’accord de Mar
pas hors de sa portée d ’engager une lutte résolue pour rakech, avec à la clé la possibilité de sanctions. Avec cet
contrer l’offensive d'un État bourgeois donné et lui im accord, qui prolonge le GATT, on voit se dessiner une ju
poser d'autres «critères», et en particulier une nouvelle ridiction internationale qui aura par exemple la capacité
«régulation» du marché du travail garantissant les inté de déclarer hors-la-loi un État prenant des mesures pro
rêts des travailleurs. Mais cette lutte sera d ’autant plus tectionnistes jugées contraires au traité. Il est absolument
puissante qu’elle pourra être étendue à un cadre plus large nécessaire de comprendre la portée d’un changement qua
que l’État-nation, au moins européen, voire mondial. litatif aussi important qui verrouille considérablement
les politiques nationales possibles.
Un gouvernement mondial?
On ne peut pas pour autant en inférer l’existence d’un
Avec la mondialisation, on a vu s’accroître le champ gouvernement mondial déjà constitué, et directement placé
de pouvoir des institutions internationales. Ainsi, le FMI au service des multinationales, qui dicterait un ordre in
et la Banque mondiale fonctionnent comme organismes ternational et disposerait de ses propres institutions, comme
de tutelle des pays endettés. Leurs crédits sont condition le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC. On aurait là une
nés à l’acceptation de plans de redressement que les émis sorte de super-Etat, certes incomplet, mais qui, déjà, ré
saires du FMI établissent souvent eux-mêmes. De cette genterait l’ensemble des États-nation. La mondialisation
manière, ces institutions ont acquis un réel pouvoir de dé constituerait, pour reprendre l’expression de Kautsky, un
cision économique et politique. ultra-impérialisme. Ce point de vue est répandu dans les
Cette tendance est générale, et on peut en donner de mouvements sociaux, dans les organisations non gouver
nombreux exemples. Ainsi, c’est l’OCDE qui supervise nementales (ONG) ou les mouvements de solidarité avec
directement les nouveaux systèmes d’impôts mis en place le tiers-monde. Il paraît en effet très radical et très critique
dans les pays de l’Est. Le FMI intervient directement dans puisqu’il dénonce le pouvoir incontrôlé des marchés fi
les politiques économiques par ses injonctions, par exemple nanciers qui s’exerce à travers ces institutions. Pourtant,
en expliquant au gouvernement français que le SMIC trop un tel point de vue peut très bien créer une sorte de dé
élevé est un facteur de chômage. La Banque Mondiale a faitisme, voire un sentiment d’impuissance par rapport des
réalisé un rapport sur les retraites qui est le mode d’em objectifs tellement éloignés de l’action quotidienne qu’il
ploi de toutes les politiques visant à remplacer les régimes y aurait une sorte de vanité à vouloir dégager, au niveau
par répartition par des assurances privées. Le Tribunal in national, des marges de manœuvre sans qu’on voit à quel
ternational de La Haye contribue à édicter une jurispru- autre niveau il serait possible de déplacer la question.
28 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 29
Le processus de constitution d'un tel gouvernement l'immense avantage d’échapper à tout contrôle démocra
mondial est bien loin d’être achevé. Que ce soit au niveau tique direct.
européen ou mondial, on voit se mettre en place des struc
Les contradictions inter-impérialistes
tures étatiques qui sont par construction des structures in
complètes. À mi-chemin entre le syndicat d’États-nation Éa mondialisation s’accompagne d'une tendance en
conservant une large autonomie et la régulation mondia partie contradictoire, qui est la mise en place d’une struc
lisée, directement assurée par un gouvernement mondial ture de domination impérialiste tripolaire, assortie de pro
de fait, il existe des combinaisons instables et contradic fonds déséquilibres entre les États-Unis, l’Europe et le
toires. Au niveau européen, les analyses d’inspiration fé Japon. Il y a une dizaine d ’années, dominait une vision
déraliste postulent que la nature institutionnelle aurait « polycentriste » (la Triade) de la structuration de l’éco
horreur du vide : le déséquilibre créé par l’existence d’une nomie mondiale qui avait un sens quand le Japon et l’Eu
Banque centrale en l’absence de budget commun serait rope paraissaient capables d’équilibrer la suprématie des
forcément comblé. Or, cette rationalité des institutions États-Unis, alors remise en cause sur les terrains de l’éco
n’existe pas, et c ’est plutôt un système ad hoc d ’appa nomie et de l’innovation technologique.
reils d'Etat spécialisés qui se met en place, y compris au Ce modèle n’a jamais vu le jour et c’est une configu
niveau mondial. ration profondément asymétrique qui s’est mise en place.
Cette absence de cohérence est sans doute fonction On assiste à un rétablissement spectaculaire de l’hégé
nelle. On peut même penser que c’est dans l’incomplétude monie économique des États-Unis, sans parler des di
des structures étatiques et des institutions internationales mensions politiques et diplomatiques et du rôle de chef de
que réside leur fonctionnalité. L’OMC, par exemple, n’a guerre de l’impérialisme dominant. Le tournant remonte
pas vocation à traiter directement des normes salariales, à l’accord du Plaza de 1985, qui a entériné une dévalua
même si ses décisions pèsent sur les politiques salariales. tion du dollar par rapport aux monnaies européennes et
Les tenants de la mondialisation néolibérale n’ont pas pour surtout au yen. Depuis lors, la suprématie des États-Unis
autant intérêt, ni vocation, à étendre les compétences de repose sur un afflux continu de capitaux en provenance du
l'OMC ou de la BCE (Banque centrale européenne) pour reste du monde, qui lui a permis de financer la fameuse
constituer pas à pas un État national. Cette logique a pu « nouvelle économie ».
être celle d ’un Delors, qui disait à peu près : faisons l’euro Ce montage est lourd de tensions, et conduit à récu
et le reste - à savoir la « dimension sociale » et les insti ser le schéma idyllique d’une «gouvernance» mondiale
tutions démocratiques - nous sera donné de surcroît. Il y relativement harmonieuse fondée sur un condominium
a là une espèce d'optimisme par défaut qui s’est révélé une grandes puissances. Ce que Hardt et Negri (2000) appel
véritable illusion et une fausse piste dommageable. Cette lent «Empire» passe à côté du creusement des contradic
combinaison hétéroclite d ’institutions présente en effet tions inter-impérialistes. L’unification européenne se heurte
30 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 31
de ce point de vuerà une difficulté essentielle: l’ébauche parûtes, il introduit la régression sociale d'un côté, et étouffe
d’un État supranational est en retard par rapport à la réa dans l’œuf tout progrès social de l’autre. L’économie mon
lité du processus de mondialisation. L’absence de cohé diale capitaliste est donc entrée dans une phase d'insta
sion de l’Union européenne apparaît chaque fois qu’elle bilité profonde où risquent de germer les formes les plus
se trouve confrontée aux États-Unis. Alors que ces der barbares de perpétuation d’un système économique et so
niers n'hésitent pas à recourir au protectionnisme ou à faire cial aujourd’hui dépassé. Il serait possible aujourd’hui et
prévaloir leurs intérêts de grande puissance, l’Europe est pour les décennies à venir, d’assurer à l’ensemble de la
la seule à jouer pleinement le jeu du libre échange, et la population mondiale un accès à la satisfaction des besoins
porosité de son économie la fragilise, tandis que le cours élémentaires : les potentialités économiques existent, y
de l’euro est de fait déterminé en fonction des intérêts de compris en tenant compte des contraintes écologiques. Il
la stratégie des États-Unis. est de plus en plus clair que ce sont les exigences irra
tionnelles du système capitaliste qui font obstacle aux
Les bases objectives d’un nouvel aspirations de l’humanité ; c’est dans cette contradiction,
internationalisme de plus en plus flagrante, que réside la possibilité de fon
La loi du développement inégal et combiné est une for der un anticapitalisme contemporain. C ’est pour cette rai
mule qui convient finalement très bien au capitalisme son aussi que tout anti-impérialisme conséquent doit
contemporain. La dialectique fractionnement/intégration aujourd’hui être un anticapitalisme mettant en œuvre une
apparaît en effet aujourd’hui comme le mouvement prin double rupture articulée : avec le marché mondial, évi
cipal de l’économie mondiale. Avec l’effondrement des demment, mais aussi, à l’intérieur, avec la loi du profit et
sociétés bureaucratiques, on peut dire que le capitalisme les inégalités. On connaît les principaux éléments d’un
imprime sa marque à l’ensemble de la planète sur laquelle programme de développement : il faut donner la priorité à
il exerce sa domination à peu près sans partage et sans la satisfaction des besoins du plus grand nombre, dénon
égard pour les frontières nationales. Mais il a perdu sa ca cer la dette, organiser la réforme agraire, réorienter les res
pacité à étendre en profondeur sa logique, et il fonctionne sources vers le marché intérieur et contrôler le commerce
comme une énorme machine à exclure : plutôt que d’assi extérieur, répartir les revenus de manière plus égalitaire,
miler à sa logique les couches sociales et les zones géo mettre en œuvre une réforme fiscale. Sur chacun de ces
graphiques, il exerce un tri systématique et rejette tout ce points, on voit qu'un tel programme s’oppose aux intérêts
qu’il ne réussit pas à intégrer à sa logique. C’est le chô des bourgeoisies locales.
mage et les exclusions dans les pays riches, la croissance
du secteur informel dans les pays pauvres.
En mettant en concurrence des formations sociales qui
se situent à des niveaux de productivité extrêmement dis-
ïz .
33 Gérard Duménil, Dominique Lévy
Le coup de 1979 i
le choc de 2000
des cours boursiers au terme d ’une folle envolée culmi le taux de profit diminua, à la suite d’une détérioration des
nant au début de 2000, et dans l’entrée de l’économie conditions du changement technique. La crise se mani
des États-Unis dans une récession, les signes d’une nou festa dans un ralentissement considérable de l’accumula
velle étape. Ces perturbations viennent se combiner à la tion, responsable de la hausse du chômage. L’inflation
multiplication des crises de la périphérie. Le choc de 2000 s’emballa, suscitant le changement de politique. Le néo
marquera-t-il une rupture comparable au coup de 1979? libéralisme n’a pas causé la crise, mais en a profité pour
Est-il le signe avant-coureur d’une crise majeure comme s’affirmer. Il en a prolongé les effets, car la ponction des
celle de 1929? Marquera-t-il une métamorphose du néo profits des entreprises par les classes dominantes perpé
libéralisme, voire le commencement de sa fin? tua le ralentissement de l’accumulation.
Économie d’un coup de force politique 3. Les revenus des classes dominantes. La crise ajouta
fortement à la diminution des pouvoirs et revenus des
S’il faut bien voir dans l’affirmation du néolibéralisme classes dominantes initiée après la crise de 1929. Les taux
une reconfiguration des pouvoirs entre classes et fractions d’intérêt réels étaient faibles ; les cadres jouissaient d’une
de classes, ces mouvements ne peuvent être saisis qu’une large autonomie de gestion et distribuaient peu de divi
fois replacés dans un ensemble de mécanismes écono dendes; dans la crise, les taux d’intérêt réels tombèrent à
miques. quasiment zéro; du fait de l’inflation, un énorme transfert
1. La crise du dollar. Après la seconde guerre mon fonctionnait en faveur des entreprises endettées. Au cours
diale, l’économie des États-Unis dominait celle de la pla des années 1960, le 1 % des ménages les plus riches des
nète, mais l’Europe et le Japon étaient engagés dans un États-Unis possédait 35 % de la richesse totale de ce pays.
processus de rattrapage, permis par l’exportation des ca En 1976, ce pourcentage était tombé à 22 %. On peut voir
pitaux américains et la conduite de politiques de déve dans le néolibéralisme, la réaction à cette «euthanasie»;
loppement spécifiques. À la fin des années 1960, les au cours de la décennie 1990, ce pourcentage atteignit
États-Unis enregistrèrent les premiers déficits de leur ba 38 %2!
lance commerciale, et demandèrent à leurs concurrents de 4. Une nouvelle phase du changement technique.
réévaluer. Face au refus, ils suspendirent la convertibilité Depuis le milieu des années 1980, le profil du changement
du dollar. Se mettaient ainsi en place deux éléments clefs technique s’est profondément modifié, dans le sens d’une
de l’ordre néolibéral : a) la flexibilité des taux de change ; économie sur le capital avancé, c’est-à-dire une hausse du
b) la libre mobilité des capitaux. Les États des différents rapport de la production au capital fixe (la productivité du
pays perdaient une grande partie de leur capacité d ’agir capital). Le taux de profit, abstraction faite du paiement
sur leur économie et leur société. des impôts, intérêts et dividendes, augmente depuis vingt
2. La crise structurelle des années 1970. À partir de ans aux États-Unis et en Europe (malgré un fléchissement
la fin des années 1960 et jusqu’au milieu des années 1980, aux États-Unis depuis 1997). Le néolibéralisme a sans
36 Mondialisation et impérialisme Le coup de 1979, le choc de 2000 37
doute contribué à ce rétablissement, bénéficiant de la ma une entité sociale hybride qui regroupe les grands pro
turation des nouvelles technologies: en favorisant des priétaires capitalistes et leurs institutions. Jusqu’à la fin
restructurations et en faisant peser une contrainte de ren des années 1920, cette finance joua un rôle hégémonique
tabilité très lourde sur les gestionnaires. dans l’économie et, plus généralement, la société.
2. La crise de 1929 et la répression financière. La
Politique d’un nouveau cours de l’économie
première hégémonie de la finance culmina dans la crise
Pour l'analyser le néolibéralisme en termes politiques, de 1929. Bien que les mécanismes de la crise aient été plus
nous voulons en revenir ici à l’idée de Marx que les complexes, la finance en fut rendue responsable. Le New
hommes font leur propre histoire et cela dans des condi Deal consista en une intervention des cadres publics, ten
tions données, celles retracée à la section précédente. La dant à soutenir la demande et à diminuer la concurrence.
référence à un cadre analytique marxiste implique égale Sauvé par l’État qui prit en charge les créances douteuses,
ment d'identifier au-delà des «hommes», artisans de l'his le secteur financier fut encadré par un système d’assurance
toire, des classes et fractions de classes, donc des relations et de réglementation. La finance s’en trouva, selon l’ex
de pouvoir, donc l’État où s’incarne le pouvoir des classes pression américaine «réprimée». C’est cependant la se
dominantes. conde guerre mondiale qui sortit les États-Unis de la
I. Propriétaires et gestionnaires. La première hé dépression des années 1930, avec un rôle accru de l’État.
gémonie financière. À la fin du 19e siècle, les États-Unis Les cadres d’entreprises avaient acquis une plus grande
furent le champ de trois transformations majeures qui al autonomie, ajoutant à la menace pesant sur les proprié
laient gagner l’ensemble des pays développés : a) la révo taires. La protection accrue du monde du travail scella une
lution des sociétés par actions (corporate révolution), soit forme de compromis entre les cadres et les autres salariés.
le système des grandes entreprises ; b) la révolution de la À la fin des hostilités, la finance perçut la menace. À suivre
gestion (managerial révolution), soit la prise en main de von Hayek, les limitations au jeu du capital allaient tous
la gestion des entreprises par les cadres, secondés par les nous conduire vers l’esclavage3!
employés ; c) la constitution de la grande finance moderne 3. Le compromis de l'après-guerre. Au cours de la
soutenant les sociétés (accompagnée de l’explosion des guerre, l’analyse de Keynes ouvrit la voie à un nouveau
mécanismes monétaires). compromis. Le contrôle de la macroéconomie ne pouvait
La délégation de la gestion des entreprises faisait pla plus être laissé à la finance et devait être assuré par l’État,
ner un risque considérable sur les propriétaires capitalistes, mais la finance restait en place derrière les entreprises. Les
qui causa beaucoup d’émoi. C’est la reconcentration du concessions faites au monde du travail étaient consolidées,
pouvoir du capital dans les institutions financières très alors que la composante la plus radicale de la contestation
puissantes qui garantit la perpétuation de leur pouvoir. était réprimée. Cette évolution fut grandement facilitée par
Ainsi se mettait en place ce que nous appelons la finance, le cours favorable du progrès technique. La cheville ou-
38 Mondialisation et impérialisme Le coup de 1979, le choc de 2000 39
vrière de ce compromis était les cadres des secteurs pu en leur donnant l’impression d’être associées à la pros
blics et privés. Un vaste éventail se trouvait, en fait, ou périté capitaliste, à travers la détention de titres (notam
vert entre pays, allant des politiques macroéconomiques ment, aux Etats-Unis, grâce aux fonds de pension).
keynésiennes simples à la mise en place de modèles de dé L’Etat demeure l’agent du pouvoir des classes domi
veloppements qu’on a qualifiés d'économies mixtes. Ainsi, nantes et le lieu où se cristallisent les configurations de
au lieu de parler de compromis keynésien, préférons-nous pouvoir (l’État est entendu au sens large, y compris la
l’expression compromis cadriste qui rend mieux compte banque centrale et les institutions financières internatio
de la diversité des composantes et de la variété des mo nales, embryons d’un État supranational). La finance n’est
dèles. pas contre l’État, mais contre l’État keynésien. La mon
4. Les luttes des années 1970 et l'affirmation du tée du néolibéralisme s’est faite sous la conduite de l’État
néolibéralisme. Pendant ces années, la finance n’accepta aux États-Unis comme le suggère toute l’histoire de l’après-
jamais les limitations mises à son activité. Elle se battit au guerre4.
niveau national contre les protections octroyées au monde 6. L’hégémonie américaine et le militarisme. Dans
du travail et l’intervention économique étatique du com ce tableau, il ne faut pas oublier la confrontation entre
promis cadriste, et, sur le plan international, contre les dis les différents pays et leurs États5. Il s’agit de la structure
positions de Bretton Woods, notamment la limitation des hiérarchique des pouvoirs entre pays inégaux, qui défi
mouvements des capitaux. Les intérêts de la finance in nissent le cadre de ce qu’on peut continuer à décrire comme
ternationale allaient à la rencontre de ceux des firmes mul un impérialisme. Le terme hégémonie semble le mieux
tinationales, alors en pleine expansion. Très tôt le système adapté, dans sa référence implicite à l’antiquité grecque,
des restrictions aux mouvements de capitaux permis par pour désigner le leadership des États-Unis, où se combi
les accords de Bretton Woods s’effrita. L’Europe bascula nent la défense des intérêts communs et un rapport de
rapidement. Restaient le Japon et la périphérie, mais la domination interne à cette coalition. Le militarisme, dont
partie était gagnée pour la finance. le centre se situe aux États-Unis mais qui pénètre toute la
5. Domination et compromis dans le néolibéralisme: coalition impérialiste, couronne l’ensemble de cet édifice6.
le rôle de l’État. Dans le capitalisme néolibéral, l’ex Tout est bon : établissement de dictatures ou de démocra
ploitation est criante tant au centre qu’à la périphérie (no ties de classe (lorsque les luttes sont suffisamment faibles),
tamment la nouvelle détermination à drainer les ressources interventions diplomatiques et armées, etc.
des pays moins avancés). Néanmoins, ce système ne peut 7. Luttes de classes. Le moteur de cette politique de
survivre sans compromis. En premier lieu, la finance a la domination est la lutte des classes. On peut la voir d’en
acheté la fraction supérieure des gestionnaires par haut, dans la réaffirmation du pouvoir des propriétaires du
d’énormes rémunérations (salaires et stock options). En capital, ou d ’en bas, face à la menace que les luttes
second lieu, elle a établi un lien avec les classes moyennes. populaires font peser sur tous les ordres établis. On se rap-
40 Mondialisation et impérialisme
Le coup de 1979, le choc de 2000 41
Le rôle du capital h
contraire, il faudrait seulement parler d’une nouvelle phase,
qui pourrait inclure une intervention accrue de l’État,
contredisant seulement l’idéologie néolibérale. ie r
dans l'impérialisme
Recourir simultanément à Marx et à Hilferding «banquiers», les «industriels» ont inventé la forme du
«groupe industriel» (la «corporation»), où ils restent
Afin de saisir ces mécanismes dans leur ampleur et leur
maîtres de l’interpénétration. Le grand groupe mondialisé
diversité, il est nécessaire de faire appel aux définitions
américain (ou STN) qui a servi de modèle à la plupart des
données tant par Marx que par Hilferding (1970) du «ca autres pays impérialistes, possède un marché des capitaux
pitaliste financier» et du «capital financier». Lorsque Marx interne au groupe transnationalisé et place ses fonds li
utilise le terme «capitaliste financier», il se réfère à ceux quides sur les marchés financiers, notamment de changes.
- les banquiers d’affaires et autres «chevaliers de la fi Dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme,
nance» - qui vivent de revenus provenant d’opérations Lénine, tout en ne citant que Hilferding, prend fortement
qui ont pour théâtre la Banque et la Bourse. Il nomme le appui sur la définition marxienne. Ainsi dans les dernières
capital de placement «capital porteur d’intérêt» ou encore pages du chapitre 3, comme dans le chapitre suivant por
«forme moderne du capital-argent». Celle-ci naît, dit-il, tant sur « l’exportation des capitaux », dont la forme prin
lorsque « une partie du profit brut se cristallise et devient cipale est ici encore l’emprunt d’État, Lénine rappelle que
autonome sous forme d’intérêt». Alors «le capital finan « le propre du capitalisme est de séparer la propriété du
cier [se présente] comme une sorte de capital autonome et capital de son application à la production ; de séparer le
l'intérêt comme la forme indépendante de la plus value capital-argent du capital industriel ou productif; de sépa
qui correspond à ce capital spécifique. Du point de vue rer le rentier, qui ne vit que du revenu qu’il tire du capi
qualitatif [souligné dans l’original], l’intérêt est de la plus- tal-argent, de l’industriel». La «séparation» se fait à
value obtenue par la simple possession du capital [...] bien l’échelle de pays entiers. Ainsi, c’est au sens le plus étroit
que son possesseur reste en dehors du procès de produc « d ’État-rentier, d’État-usurier, dont la bourgeoisie vit de
tion ; l’intérêt est donc produit par du capital retranché plus en plus de l’exportation des capitaux et de “la tonte
de son procès»1. Chez Hilferding, le capital financier a un des coupons” », que la France (dont le capital industriel
sens voisin, mais néanmoins différent. Le terme sert à dé est très faible, mais dont la Banque et la Bourse sont fortes)
signer la forme de capital concentré qui s’est constituée, et à un degré moindre l’Angleterre (dont l’industrie est
à partir de la dernière décennie du 19e siècle, du fait de peu concentrée au regard de celle des États-Unis et de l’Al
l’interconnexion étroite (il est même parlé de «fusion») lemagne et déclinent face aux leurs, mais dont la City est
entre les grandes banques et la grande industrie. Hilfer alors le premier centre d’accumulation financière auto
ding présente la forme spécifiquement allemande de cette nome au monde), s’intégrent dans la domination impéria
«fusion» comme si celle-ci était commune à toutes les liste mondiale du début du 20e siècle.
grandes économies capitalistes. Aux États-Unis les Car
negie et les Rockfeller ont été les pionniers de formes or
ganisationnelles où pour garder son autonomie face aux
46 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l’impérialisme 47
Les «investisseurs institutionnels», épine que fondement du système capitaliste. Elle signifie ce
dorsale du capital financier contemporain pendant deux choses. D’abord, c’est toujours plus direc
Le capital financier, dans ses deux sens complémen tement au compte des institutions spécialisées dans la
taires, est de nouveau au cœur de la domination impéria valorisation A-A’ (les investisseurs institutionnels) qu’opè
liste. Depuis la fin des années 1970, on a vu la réapparition, rent l’ensemble des mécanismes d’appropriation et de cen
tralisation de valeur et de plus-value au niveau mondial.
après une longue éclipse, de capitaux concentrés cherchant
Ensuite, depuis le milieu des années 1980, c’est dans un
à se valoriser par la « voie courte A-A’ » au moyen de pla
contexte macro-économique et institutionnel façonné de
cements. On a donc assisté aussi à la résurgence de mar
plus en plus par le tribut exigé par le capital argent rentier,
chés secondaires de titres qui offrent à ce capital le grand
que se déroule la lutte des classes. Un mécanisme parti
pouvoir économique et social associé à la «liquidité»2.
culièrement saillant est la dette publique. Elle est le vec
Les grands groupes industriels y ont contribué en desti
teur des « réformes » dans les pays où la classe ouvrière
nant une fraction croissante de leurs profits à une valori
avait conquis des acquis sociaux; des privatisations dont
sation A-A’. Ils ont accentué leurs traits de groupe financier
les «investisseurs institutionnels» ont été les artisans et
«à dominante industrielle» en prenant la forme de hol
les bénéficiaires partout dans le monde ; du pillage accé
ding. L'accumulation financière est l’essence même de
léré des ressources naturelles pour exporter et «payer la
l’activité des banques internationales, comme des com
dette ».
pagnies d ’assurance. Cependant ce sont les systèmes de
retraites privés par capitalisation (les « fonds de pension ») Les canaux de captation et de centralisation de
créés à la fin de la seconde guerre mondiale dans les pays la valeur vers les marchés financiers
anglo-saxons et au Japon, ainsi que les fonds de placement Les flux financiers internationaux qui servent de ca
«collectifs» (les mutualfunds) apparus dans leur sillage, naux d’appropriation de la valeur produite dans les pays
qui sont aujourd’hui la clef de voûte de la centralisation extérieurs à l’OCDE, sont classés par les organismes éco
et de l’accumulation financières. Ils sont l’épine dorsale nomiques en quatre rubriques : investissements directs, in
des marchés financiers. C ’est à partir de leur existence vestissements de portefeuille, prêts bancaires et aide
qu’il faut réactualiser l’analyse de « l’hégémonie du ren publique au développement (il est entendu qu’il s’agit
tier et de l’oligarchie financière sur les autres formes de d’une «aide liée» dont le pays «donataire» doit bénéfi
capital ». cier en retour)3. L’examen sur plus de dix ans de la com
Cherchons à éviter tout malentendu. Cette «hégémo position de ces flux montre la prédominance ainsi que le
nie» ne signifie en aucune façon la disparition des autres degré plus élevé de stabilité des flux comptabilisés sous
formes de capital et encore moins la disparition de l ’ex la rubrique « investissement direct »4. Pourquoi les guille
ploitation et de la maximisation de la plus value en tant mets ? Parce que l’examen attentif de cette rubrique montre
48 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l’impérialisme 49
que les opérations d ’achat d'entreprises existantes, sans la libéralisation pour asseoir des réseaux d’approvision
création de capacités nouvelles, ont représenté sur dix ans nement par sous-traitance dans les pays où les coûts sont
les trois quarts de l'investissement dit «direct», atteignant les plus bas (Chesnais, 1997). Le «pouvoir de marché»
certaines années près de 90% du total. Dans beaucoup - de;monopole et de monopsone - né de la concentration
de pays, la privatisation des entreprises publiques a été au et de la centralisation du capital, permet aux groupes de
cœur d’un vaste mouvement de changement de propriété. capter, par le biais de contrats léonins, des fractions de va
Les fonds de pension et les mutualfunds y ont été les prin leur produites par des firmes plus petites, à faible capacité
cipaux «investisseurs directs». Ils sont entrés aux conseils de négociation des prix. Le grand groupe siphonne la va
d'administration pour s’assurer qu’aucun investissement leur créée dans d ’autres firmes, autant ou plus q u ’il en
nouveau (au sens réel) ne serait fait et pour participer produit dans ses propres murs. L’organisation des groupes
aux politiques de fixation des prix prédatrices. On les trouve en «firmes-réseau», au plan interne comme au plan in
ainsi à l'origine de la pénurie d’électricité au Brésil et à la ternational, crée un brouillage entre le profit et la rente
fixation des prix prédateurs par les opérateurs des indus dans les résultats des groupes. Les petites firmes en ont
tries de service (électricité, eau, télécoms) en Argentine. fait partout les frais et leurs salariés en ont subi le poids
Les fonds de pension et les mutual funds possèdent plus que quiconque.
40% des actions cotées à Wall Street et sur les autres mar Il faut aussi souligner l’importance des impacts de la
chés de titres d’entreprises américains5. C’est dans cette concentration et de la centralisation du capital comme de
capacité qu’ils participent à l’exploitation directe et indi la valorisation A-A’ fondée sur la spéculation, sur les mar
recte des travailleurs qui fait suite aux investissements di chés de matières premières. Le renforcement du pouvoir
rects «productifs». Ils contrôlent les groupes industriels de monopole et de monopsone exercé collectivement par
par le biais des marchés financiers. Mais c’est sur les ma les groupes industriels des pays centraux a entraîné, en
nagers des groupes que reposent les activités de valorisa conjonction avec les changements dans les rapports poli
tion du capital dont dépend le montant de plus-value tiques mondiaux, la mort des organismes régulateurs des
destinée à passer entre les mains du capital rentier. À cet prix des grands produits de base établis par les pays pro
effet, ils disposent de moyens puissants venant des effets ducteurs dans les années 1940 et 1950. L’OPEP dont on
combinés de la libéralisation des échanges et des mouve connaît les difficultés de fonctionnement est le dernier or
ments de capitaux et des nouvelles technologies. Ils usent ganisme survivant de cette époque. Le démantèlement des
de leur liberté d’action retrouvée pour faire peser sur leurs organismes de stabilisation des cours au profit de marchés
salariés la menace (qui peut d’ailleurs devenir effective) soumis à la pure spéculation a fortement aggravé la si
de délocaliser leurs sites de production vers les pays où la tuation des pays exportateurs6.
main-d'œuvre est bon marché et les salariés sont peu ou C ’est sous les rubriques «investissements de porte
pas protégés. Les groupes industriels se servent aussi de feuille » et « prêts bancaires » que les statistiques rangent
30 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l’impérialisme 51
débouche sur deux questions : celle du destin des États- relations extérieures d’un système capitaliste. Il faudrait
nations et celle de la formation d’un ultra-impérialisme. aujourd'hui ajouter au moins une fonction supplémentaire:
La fin des États? 7) garantie de la stabilité du système bancaire (prêteur en
dernier recours ; surveillance).
On peut aborder la première question à partir de la Le capital a besoin que ces fonctions soient prises en
«non-coïncidence territoriale croissante entre le capital en charge, mais ce n’est pas forcément au gouvernement
expansion et son État domestique » dont parlait Murray national de le faire. Elles peuvent être assurées par des
(1971). L'approfondissement de cette contradiction a structures étatiques d’autres pays, par le capital lui-même
conduit beaucoup de politiciens, de journalistes et de cher en association éventuelle avec d’autres capitaux, ou encore
cheurs à annoncer la mort, au moins virtuelle, de l’État. par des institutions inter-étatiques coopérant entre elles.
On peut parler ici d ’une thèse «hyper-globaliste» selon C’est de ce point de vue que l’on peut maintenant examiner
laquelle «la globalisation définit une nouvelle époque de la situation actuelle. Après l’effondrement du mur de Berlin
l’histoire humaine dans laquelle les États-nations tradi et avec l’ouverture de la Chine au capital étranger, le point 6
tionnels sont devenus des entités économiques artificielles, n’est plus une préoccupation centrale à l'heure actuelle. 11
appelées à disparaître au sein de l’économie globale. [...] en va sans doute de même pour le point 4, bien que la ré
Une telle approche de la globalisation privilégie le plus duction tendancielle des dépenses publiques notamment
souvent la logique économique et, dans sa variante néo pour l’éducation et le transport aura à plus long terme
libérale, célèbre l’émergence d’un marché mondial unifié des conséquences négatives sur la qualification des emplois,
et le principe de la concurrence globale comme les signes les infrastructures et le développement technologique. En
annonciateurs du progrès humain» (Held etalii 1999). ce qui concerne les points 1 et 2, l’internationalisation du
Cette idée selon laquelle les États pourraient tout sim capital depuis le début des années 1980 lui a globalement
plement disparaître et laisser le fonctionnement du capi permis de renforcer ses positions. Cependant le mécon
talisme au marché ne tient pas la route. Certes, l’Etat-nation tentement croissant à l’égard de la globalisation, qui s’est
est une forme historiquement spécifique d ’organisation traduit par l’impossibilité de mettre en œuvre l’Accord
sociale du monde, mais il remplit un certain nombre de multilatéral sur l’investissement (AMI) et par les critiques
fonctions économiques indispensables à la reproduction croissantes à l’OMC, montre que ce rapport de forces peut
du capitalisme. À son époque Murray énumérait les six être contesté et qu’il n’a rien d'irréversible.
fonctions suivantes: 1) garantie des droits de propriété; Les points 3 et 7 posent de sérieux problèmes, comme
2) libéralisation économique; 3) environnement écono le montrent les débats récurrents sur le rôle et le fonc
mique; 4) mise à disposition des moyens de production tionnement du FMI et les tensions et conflits d’intérêt entre
(travail, terre, capital, technologie, infrastructure); 5) in les États-Unis, l’Union européenne et le Japon à propos
tervention en faveur du consensus social ; 6) gestion des de la coordination des politiques monétaires et macro-
Globalisation, vers l'ultra-impérialisme? 57
56 Mondialisation et impérialisme
cette direction, en dépit des obstacles qu’elle peut ren cée par l’intermédiaire des marchés financiers et de leur
contrer. Burbach et Robinson vont encore plus loin, en prééminence militaire, il serait imprudent d’exclure cette
soutenant qu’une «classe capitaliste transnationale» est possibilité.
en train d ’émerger. Robinson et Harris (2000) poussent Il* en va de même d'un troisième modèle, celui de la
jusqu’au bout cette logique en affirmant que des institu poursuite de la concurrence inter-impérialiste, où « l’in
tions telles que le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, le terpénétration internationale des capitaux est assez avan
G7 et l’OCDE constituent « l’ébauche d’un appareil d’E cée pour qu’un nombre plus élevé de grandes puissances
tat transnational en formation » \ Dans la mesure où ils sou impérialistes indépendantes soit remplacé par un plus petit
lignent le rôle dominant du capital financier4, leur nombre de superpuissances impérialistes, mais elle est si
perspective évoque tout à fait celle de Y ultra-impérialisme, fortement entravée par le développement inégal du capi
à savoir une configuration où « l’interpénétration inter tal que la constitution d’une communauté globale d’inté
nationale des capitaux est avancée au point où les diver rêts du capital échoue » (Mandel 1972). Une telle évolution
gences d’intérêts décisives, de nature économique, entre ne peut être non plus exclue, compte tenu de la dynamique
propriétaires de capitaux de diverses nationalités, ont com de l’intégration européenne, et des incertitudes quant aux
plètement disparu» (Mandel 1972). Ces auteurs raison prochains développements en Asie (un bloc autour du
nent sur des tendances et soulignent les nombreuses Japon ? quel rôle pour la Chine ?).
contradictions et conflits d’intérêt qui peuvent s’y oppo Pour conclure, l’accélération de l’internationalisation
ser'. Mais ils restent convaincus que la trajectoire de l’éco du capital depuis la fin de l’expansion d’après-guerre ne
nomie mondiale conduit à exclure d’autres configurations s’est pas accompagnée d’une internationalisation des fonc
mondiales possibles. Il est pourtant permis de penser qu’un tions étatiques. L’idée que les États-nations sont appelés
tel choix n’est pas justifié, et que les deux autres modèles à disparaître est donc erronée : les États ne meurent pas,
possibles ne peuvent être exclus et qu’ils sont même tout ils changent. Mais cela ne veut pas dire que la situation
aussi plausibles. actuelle est stable. La déconnexion entre la globalisation
On peut d ’abord examiner le scénario du super du capital et l’internationalisation timide des États et des
impérialisme, autrement dit une configuration où « une fonctions étatiques est l’un des points faibles de l’écono
grande puissance impérialiste unique détient une hégémonie mie mondiale, et les tentatives de restructuration sont donc
telle que les autres Etats impérialistes perdent toute autono inévitables. Mais dans la mesure où existent de nombreux
mie réelle à son égard et sont réduites au statut de puissan conflits d’intérêt et des problèmes de la légitimité, les ré
ces semi-coloniales mineures» (Mandel 1972). On pense sultats ne sont pas prédéterminés : trois modèles - État
ici au rôle de puissance hégémonique que pourraient jouer transnational, hégémonie des États-Unis et poursuite de
les États-Unis. Compte tenu du poids de leur économie, la concurrence inter-impérialiste - sont aujourd’hui éga
du rôle international du dollar, de leur domination renfor- lement (im)probables.
to
Claude Serfati
l’escroquerie, le pillage se déploient ouvertement, sans militaires des États-Unis, mais aussi celles des autres pays
masque». Contrairement à la «théorie libérale bourgeoise impérialistes, sont restées au cours des cinq décennies sui
[qui] sépare le domaine économique du capital de l’autre vantes à des niveaux extraordinairement élevés, au nom
aspect, celui des coups de force considérés comme des in de la menace constituée par l’URSS. Dans ce pays, les
cidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure», sommes gigantesques consacrées à la défense ont conso
Rosa Luxembourg souligne de manière très actuelle que lidé la caste dirigeante et son existence parasitaire, en même
«la violence politique est, elle aussi, l’instrument et le vé temps qu’elles ont contribué à la saignée des ressources
hicule du processus économique ; la dualité des aspects de productives et financières.
l ’accumulation recouvre un même phénomène organique, Le fait saillant depuis la seconde guerre mondiale est
issu des conditions de la reproduction capitaliste [souli un enracinement du système militaro-industriel dans l’éco
gné par moi]. » nomie et la société des États-Unis, qui n’a nullement été
Dans sa polémique contre Dühring, Engels (1973) ana affaibli par la disparition de l’URSS et aborde au contraire,
lyse les relations entre le militarisme et le développement en ce début de siècle, une nouvelle étape de consolidation.
technologique du capitalisme. L’histoire montre que la Ce renforcement du système militaro-industriel repose sur
conduite des guerres repose sur la production d'armes qui une conjonction de facteurs : une concentration industrielle
dépend elle-même de l’état de l’économie, plus précisé et une liaison encore plus étroite des groupes de l’arme
ment du développement industriel et technologique, car
ment avec le capital financier, une hausse du budget mi
« l’industrie reste l’industrie, qu’elle s’oriente vers la pro
litaire engagée par Clinton en 1999 et considérablement
duction ou la destruction d’objets». Engels note les chan
amplifiée par Bush, et une présence renforcée sur les
gements radicaux qui surviennent lorsque le capitalisme
technologies de l’information et de la communication
est devenu dominant dans le monde. «Le navire de guerre
(TIC). Ces technologies ont bénéficié de l’Initiative de dé
est non seulement un produit, mais en même temps un spé
fense stratégique de Reagan (la «guerre des étoiles»); elles
cimen de la grande industrie moderne, une usine flottante. »
jouent un rôle déterminant dans la «domination informa
Pour lui, «le militarisme domine et dévore l’Europe», et
cette formule trouvera une tragique confirmation dans la tionnelle » et la «guerre centrée sur les réseaux »‘ qui sont
guerre que les impérialismes européens se livreront à par les thèmes favoris des stratèges du Pentagone dans les
tir de 1914. années 1990. La suprématie militaire et le contrôle
La production d ’armes n’est plus seulement une sécuritaire permettent aux groupes de l’armement améri
«branche de l’industrie moderne», elle s’est trouvée de cains de conquérir une position centrale dans le dévelop
puis la seconde guerre mondiale au cœur de trajectoires pement des TIC, dominé dans les années 1990 par les firmes
technologiques essentielles au mode de production (aéro civiles (la prétendue « nouvelle économie » et son cortège
nautique et espace, électronique, nucléaire). Les dépenses de start-ups).
S4 Mondialisation et impérialisme La guerre sans limite, l’actualité du 2 1' siècle 65
Les groupes de l’armement doivent également déve le cadre des États des pays capitalistes dominants. Le «ca
lopper de nouveaux systèmes d ’armes pour les armées pitalisme mondial », dans le sens donné par ces auteurs,
de terre. La préparation de «guerres urbaines» (c’est l’ex n’existe pas. Le capital, en tant que rapport social, a certes
pression employée par les experts du Pentagone) conduites une propension à transcender les frontières nationales et
par des soldats équipés d’armes hyper-sophistiquées re les autres barrières (formes d’organisation socio-politique
layant au sol l’action de l’aviation, occupe une place im par exemple). Le «marché mondial est contenu dans la
portante dans les budgets militaires. Il s’agit de conduire notion même de capital » disait Marx, mais il s’agit là d’un
des guerres contre les populations des immenses agglo processus marqué par des contradictions qui s’expriment
mérations des pays du Sud (celles d’Amérique du Sud ob dans les rivalités intercapitalistes et inter-impérialistes ainsi
sèdent les stratèges américains), et éventuellement contre que dans les crises. C’est pourquoi l’extension mondiale
les «classes dangereuses» des villes du Nord. On peut du capital à toujours pris et continue de prendre une phy
donc prévoir que l’influence majeure que les groupes de sionomie indissociablement liée aux rapports de forces
l’armement ont acquise au sein des institutions fédérales inter-étatiques et à leur cortège de violences.
et étatiques depuis la seconde guerre mondiale, l’élargis La domination des États-Unis sur les autres pays im
sement de l’«agenda de sécurité nationale» à des objec périalistes est évidente. C’est une raison qui rend impro
tifs non militaires2 mais qui concernent de plus en plus bable le déclenchement de guerres inter-impérialistes
d’aspects de la vie sociale et privée, accélèrent la forma comme celles qui ont eu lieu au vingtième siècle. L’inté
tion d’un «système militaro-sécuritaire». Celui-ci jouera gration des capitaux transatlantiques, entre les États-Unis
dans les prochaines années un rôle bien plus important que et une partie de l’Union européenne, s’est poursuivie et a
celui du «complexe militaro-industriel» pendant la «guerre constitué un des traits distinctifs de la «mondialisation»
froide». de la fin du vingtième siècle. Les classes dominantes des
États-Unis et de l’Union européenne sont, dans une cer
L’impérialisme au 21e siècle
taine mesure, dans la situation que Marx décrivait à pro
La formation de ce système militaro-sécuritaire donne pos de la concurrence entre capitalistes : ils se comportent
à l’État américain une puissance considérable. On est loin comme des «faux frères dans la concurrence» mais comme
du déclin de la «forme État» de domination du capital, une véritable « franc-maçonnerie » face aux ouvriers et de
qui, selon Hardt et Negri (2000), laisserait la place à un vrait-on ajouter face aux peuples des pays soumis à leur
«Empire» au sein duquel le capital et le travail s’oppo domination (Serfati, 2001).
seraient sans médiation. Pour maintenir sa domination, L’improbabilité de guerres entre les puissances capi
le capital ne peut se passer d ’un appareil politique, dont talistes dominantes ne rend pas caduque la relation établie
les institutions (judiciaires, militaires, etc.) se sont consti entre la guerre et l'impérialisme par le marxisme du début
tuées, renforcées et améliorées depuis deux siècles dans du vingtième siècle. Il suffit par exemple de penser à ce
66 Mondialisation et impérialisme
La guerre sans limite, l'actualité du 21e siècle 67
qui se passerait si la transformation capitaliste de la Chine plus que jamais nécessaire aujourd'hui, aux antipodes des
sous le contrôle de la bureaucratie du parti communiste, mystifications qui associent les «m archés» et le libre-
au lieu d’accélérer les tendances centrifuges à l’œuvre dans échange à la paix et la démocratie. La mondialisation du
ce pays, en venait à menacer les États-Unis sur le terrain capital s’accompagne d ’un processus de marchandisation
de l’économie*. L’ultra-impérialisme qui permettrait au que l’on peut définir comme l’extension des espaces où le
capital de dépasser ses contradictions, tel qu’il était ima capital peut mettre en place ses droits de propriété. Telle
giné par Kautsky, n’est sûrement pas à l’ordre du jour. est en effet la condition préalable à l’existence de «mar
La guerre conserve et accroît son rôle dans la phase ac chés», dont l'objectif et l’effet sont, d’une part, d’accroître
tuelle de mondialisation du capital. la dépendance des producteurs en les rendant plus « libres »,
Mondialisation du capital et militarisme c ’est-à-dire plus contraints de travailler pour le capital
et, d’autre part, d’asservir de nouveaux groupes sociaux,
La mondialisation du capital n’entraîne pas une ex
en particulier dans les pays dominés. Ces espaces ne sont
pansion du capitalisme définie comme un élargissement pas seulement des territoires géographiques, ce sont de
de la reproduction de la valeur à l’échelle planétaire. Elle nouveaux domaines d’appropriation privée, tels que la bio
conduit plutôt à un accroissement des prédations opérées sphère (marchés des permis de droits à polluer), les pro
par le capital, dont les «droits de propriété» (sur des ac cessus du vivant (brevets sur les semences, etc.) et de façon
tifs financiers) lui permettent de percevoir des revenus fi croissante les droits de propriété intellectuelle dont l’ex
nanciers aussi bien que de s’approprier les processus du tension incessante par les tribunaux représente une sérieuse
vivant. «On ne produit pas trop de subsistance propor atteinte à la liberté des populations. Tous ces objectifs ne
tionnellement à la population existante. On en produit trop peuvent être atteints sans l’usage de la violence.
peu pour satisfaire décemment et humainement la masse Les États-Unis se trouvent au centre de la mondiali
de la population. » (Marx, 1957) C ’est cette contradic sation du capital. Le renforcement du militarisme observé
tion que la mondialisation du capital a portée à un niveau au cours des années quatre-vingt-dix n'est pas un «sup
inégalé, écrasant la plupart des pays d ’Afrique et empor plément d’âme» qui s’ajouterait à un fonctionnement éco
tant au cours de la décennie 1990 les pays «émergents» nomique par ailleurs «prospère». Mondialisation du capital
d’Asie et d’Amérique latine dans la crise. et militarisme sont deux aspects d’un « même phénomène
L’État a toujours joué un rôle majeur dans ce proces organique» comme dit Rosa Luxemburg, et c’est aux États-
sus d’expropriation des producteurs par le capital, non seu Unis qu’ils sont les plus interdépendants. La puissance po
lement dans la phase dite d’«accumulation primitive» mais litico-militaire a été un facteur déterminant dans les
également lors des conquêtes coloniales dont l’objectif processus qui ont permis aux États-Unis, au cours des an
était de soumettre les peuples et les territoires de la pla nées quatre-vingt-dix et à un rythme accéléré après la crise
nète à la domination du capital. La violence des États est des pays d’Asie (1997), de drainer vers ses places finan-
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cières le capital argent en quête de placements dotés d’une des pays dominés. L’heure est plutôt, comme le conti
forte « sécurité ». nent africain en donne l’exemple tragique depuis vingt
Finalement, l’économie américaine a été atteinte par ans, au démembrement des États des «pays du Sud», qui
la récession en 20004. Il n’est pas possible d’en analyser ne peuvent résister aux conséquences de la domination des
ici les mécanismes, mais l’important est de comprendre impérialismes.
que si les États-Unis sont au cœur de la mondialisation du Les classes sociales dont l’existence repose sur un mode
capital, ils sont également au cœur de ses contradictions, de domination sociale qui privilégie à ce point l’appro
bien plus profondes que ne le mesurent les indicateurs uti priation de la valeur créée par les producteurs, et encou
lisés pour qualifier une récession. Le développement ra rage toujours plus la prédation rentière, ne peuvent qu’avoir
pide de ces contradictions a donné tort à ceux qui pensaient des préoccupations de très court terme, sans égard pour
que les États-Unis constituaient un «îlot de prospérité» les conséquences sociales et environnementales catastro
dans l’océan des dévastations mondiales produites par la phiques pour l’humanité. Elles ont besoin de gouverne
domination du capital financier (la « nouvelle économie »). ments et d’institutions étatiques qui leur assurent la pleine
Les contradictions économiques sont amplifiées, et non jouissance et la sécurité de leurs droits de propriété. Plus
réduites, par la mise en œuvre des programmes budgé le capital financier réussit à conforter et à étendre sa lo
taires décidés après le 11 septembre 2001 et pour lequel gique, et plus le besoin de la force armée grandit.
le terme de «guerre de classes» a été utilisé5. Dans ce
contexte, la «guerre sans limites» engagée par l’admi
nistration Bush est à mettre en relation avec la trajectoire
du capitalisme depuis vingt ans. Cette politique exprime
les intérêts d’une oligarchie financière, dont les bases ma
térielles reposent sur le pillage des ressources naturelles
(au premier rang desquelles figure bien sûr le pétrole) et
sur le paiement de la dette perpétuelle, fut-ce au prix de la
mise en danger physique et même de l’existence de classes
sociales et de populations les plus vulnérables. Le contrôle
que les États-Unis et les autres pays dominants - la «com
munauté internationale» - sont en train d’exercer à tra
vers des formes de gestion directe, de mandat ou de
protectorat, a, encore moins que les conquêtes coloniales
des impérialismes du début du 20e siècle, la prétention et
la possibilité de stimuler le développement économique