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MONDIALISATION

Le document traite des effets néfastes de la mondialisation capitaliste, qui se manifeste sous des formes impérialistes, exacerbant les inégalités et nuisant au développement durable. Il souligne la nécessité de comprendre ces dynamiques pour promouvoir des alternatives et aborde divers aspects tels que la dette, l'écologie et l'oppression des femmes. Les contributions rassemblées mettent en lumière les enjeux sociaux, culturels et environnementaux liés à la mondialisation actuelle.

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MONDIALISATION

Le document traite des effets néfastes de la mondialisation capitaliste, qui se manifeste sous des formes impérialistes, exacerbant les inégalités et nuisant au développement durable. Il souligne la nécessité de comprendre ces dynamiques pour promouvoir des alternatives et aborde divers aspects tels que la dette, l'écologie et l'oppression des femmes. Les contributions rassemblées mettent en lumière les enjeux sociaux, culturels et environnementaux liés à la mondialisation actuelle.

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L e s c a h i e r s

DE CRITIQUE COMMUNISTE

Mondialisation et impérialisme

La mondialisation capitaliste prend désormais des


formes impérialistes de plus en plus détestables.
Il y a heureusement des alternatives au règne global L Mondialisation et Impérialisme
de la marchandise.
Mais pour pouvoir les promouvoir, et ainsi contribuer
à la transformation du monde, il faut savoir
l’interpréter.
Il faut en particulier comprendre que les dégâts
sociaux, culturels et environnementaux de la
mondialisation ne sont pas les faux frais inévitables
de la modernité.
La mondialisation en cours répond à des intérêts
sociaux extrêmement étroits, elle creuse partout les
inégalités, dresse d’infranchissables obstacles à ce
développement durable dont tout le monde pourtant
se réclame, elle refuse ouvertement la satisfaction de
besoins sociaux prioritaires.
Les contributions rassemblées dans ce Cahier
s’attachent à le démontrer en traitant des différentes
dimensions de la mondialisation : dette, Europe,
institutions, finance, politiques et intérêts sociaux,
écologie, néocolonialisme, militarisme et oppression
des femmes.

«Arguments et mouvements)
Mondialisation et impérialisme

Arguments et mouvements
ifS CAHIERS DE CRITIQUE COMMUNISTE
4
Les « Cahiers de Critique com m uniste »
dirigés par Antoine Artous et Francis Site!

À paraître :
Marxisme et démocratie Table des matières
Marx et la socialisation de la production
Autogestion et appropriation sociale

7 ] La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme


Michel Husson
33 ] Le coup de 1979, le choc de 2000
Gérard Duménil, Dominique Lévy
43 ] Le rôle du capital financier dans l’impérialisme
François Chesnais
53 ] Globalisation, vers un ultra-impérialisme?
Robert W ent
61 ] La guerre sans limite, l’actualité du 21e siècle
Claude Serfati
71 ] Mondialisation et écologie: de l’impasse à l’ouverture
Jean-Marie Harribey
81 ] L’oppression des femmes dans la mondialisation
Stéphanie Treillet
91 ] La discipline de la dette
Éric Toussaint
101 ] Des institutions au service des puissances
impérialistes
Odile Castel
109 ] L’impérialisme français, maillon faible ou supplétif?
Gustaue Massiah
119 ] Notes et bibliographie
?
ü Michel Husson
Les auteurs

Odile Castel, économiste, université de Rennes 1. Le Sud dans la


mondialisation : quelles alternatives ?, La Découverte, 2002.
François Chesnais, économiste. Que se vayan todos! Le peuple d ’Ar­
La mondialisation ,
nouvel horizon du
gentine se soulève, Nautilus, 2002 (avec Jean-Philippe Divès).
Gérard Duménil, directeur de recherche CNRS, Modem-CNRS, uni­
capitalisme
versité de Paris 10-Nanterre. Crise et sortie de crise. Ordre et
désordres néolibéraux, PUF, 2000 (avec Dominique Lévy).
Jean-Marie Harribey, économiste, université Bordeaux-4. La dé­
mence sénile du capital. Fragments d'économie critique, Le Dans le s pages du Capital consacrées à la ge­
Passant, 2002. nèse du capitalisme, Marx (1957) montre comment l’ex­
Michel Husson, économiste, Le grand bluff capitaliste, La Dispute, tension du commerce mondial a contribué à hâter le déclin
2001. du féodalisme et à modifier les rapports entre commerce
Dominique Lévy, Cepremap-ENS. Crise et sortie de crise. Ordre et et industrie. On peut donc dire que la « mondialisation »
désordres néolibéraux, PUF, 2000 (avec Gérard Duménil). est constitutive du capitalisme et que « la base du mode de
Gustave Massiah, économiste, membre fondateur du Cedetim. « De production capitaliste est constituée par le marché mon­
l’ajustement structurel au respect des droits hum ains» dans
dial lui-même».
Attac, Une économie au service de l ’Homme, Milles et une nuits,
Paris, 2001.
Plus près de nous, certains, comme Paul Bairoch (1994)
ont avancé l’idée que le degré d’internationalisation des
Claude Serfati, enseignant-chercheur en économie. Regards cri­
économies, défini par la part du commerce mondial dans
tiques sur la mondialisation (éd.), Octares, 2003 ; La mondia­
lisation armée. Le déséquilibre de la terreur, Textuel, 2001.
la production nationale n’est pas plus élevée qu’à certaines
Éric Toussaint, historien et politologue, président du Comité pour
périodes de l’histoire du capitalisme. Si l’on considère les
l’annulation de la dette du tiers-monde. La finance contre les trois grands pôles de l’économie mondiale, États-Unis,
peuples. La Bourse ou la vie, CADTM/Syllepse/CETIM. Europe et Japon, on constate qu’ils constituent des en­
Bruxelles-Paris-Genève, 2003; Sortir de l ’impasse. Dette et sembles relativement fermés, où la part du commerce mon­
ajustement, CADTM/Syllepse, 2002. dial est comprise entre 10 et 12%. De la même façon, le
Stéphanie Treillet, maître de conférences en économie. L'économie poids de la finance internationale a manifestement aug­
du développement, 2002, Circa, Nathan. menté depuis le début des années 1980, mais il s’inscrit
Robert Went, économiste, Université d’Amsterdam. The Enigma o f dans une alternance de phases du capitalisme où le fi­
Globalization, Routledge 2002. nancement du capital passe plutôt par le crédit (les banques)
8 Mondialisation et impérialisme
La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 9

ou la finance (la Bourse). Une autre manière de relativi­


faites, on peut alors préciser ce qu'il y a de neuf dans la
ser le phénomène de la mondialisation consiste à dire qu il
phase actuelle de mondialisation.
y a en fait peu de groupes vraiment multinationaux qui
n’aient pas une appartenance nationale, qui ne bénéficient
pas d’aides publiques ou ne disposent pas d'une source de
financement exclusivement centrée sur des capitaux qui La tendance au marché mondial
appartiennent à un ensemble national. L’essence de la mondialisation réside dans la tendance
Les marchés comptent aussi, comme le montre une à la constitution d’un marché mondial. Ce qu'il y a de nou­
étude récente réalisée au ministère de l’économie à partir veau par rapport à des étapes antérieures, c’est que ce pro­
d'une base de données détaillant les filiales des 750 plus cessus va beaucoup plus loin, et tend à la formation d'un
grands groupes mondiaux. Elle établit que « les multina­ espace homogène de valorisation. Le travail socialement
tionales sont en général les mieux implantées dans leur nécessaire - ou encore, pour adopter un langage plus mo­
pays d ’origine» (Bourcieux et Benaroya 2000). Dans le derne, les normes de compétitivité et de rentabilité - ten­
cas de la France, 77 % des effectifs des groupes multina­ dent à s’établir directement à l'échelle mondiale. De deux
tionaux présents dans notre pays appartiennent à des choses l’une : ou bien on s’aligne sur les critères d’hy-
groupes français, 12% à des groupes européens, et 11 % per-rentabilité (les fatidiques 15% de rendement que les
à des groupes d'autres nationalités. investisseurs exigent) ou bien on disparaît comme pro­
Ces réserves ne sont pas inutiles car il est nécessaire ducteur.
de relativiser les discours sur les délocalisations et sur l’ex- C’est ce qui distingue la mondialisation de l'interna­
traterritorialité de la production. On insiste souvent sur les tionalisation. Jusqu’au début des années 1980, on pouvait
possibilités offertes par les nouvelles technologies de dé­ considérer comme représentatif un modèle de l’économie
placer les lieux de production. Les expériences de travail mondiale où le mode de détermination du travail sociale­
à distance dans les pays du tiers-monde sont montées en ment nécessaire demeurait pour l’essentiel national. On
épingle, mais ces mouvements sont beaucoup moins mar­ avait donc un échange inégal «classique» où les transferts
qués que ne l’annonçaient certaines prophéties à grand de plus-value prenaient la forme de rapatriement de pro­
spectacle, parce que d’autres facteurs entrent en ligne de fits par les firmes multinationales. L’ensemble des dispo­
compte. On insiste sur la montée de la relation de services sitifs de type protectionniste garantissait jusqu’à un certain
et justement ceux-ci ne peuvent être localisés n'importe point l’intégrité de cette détermination nationale, notam­
où. Se loger, se soigner, se divertir, se déplacer, voilà au­ ment par le contrôle exercé sur les importations, sous forme
de contingentement ou de taxes. À l'intérieur des pays
tant de fonctions sociales que l’on ne peut satisfaire que
riches, on avait des régulations principalement nationales,
là où se trouve le consommateur. Toutes ces réserves étant
et la mise en contact se faisait à travers un système de taux
de change chargé d ’assurer la communication entre les
zones de production nationales.
10 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme

C ’est dans ce cadre général que des processus d 'in ­ nationaux. L’établissement de normes internationales vient
dustrialisation ont pu s’enclencher en suivant le modèle peser sur la détermination du travail socialement néces­
dit «de substitution d’importations» consistant à protéger saire à l’échelle nationale, de manière contradictoire. Elle
le développement d’industries nationales, justement en ne &,’y substitue pas entièrement, mais vient bouleverser
n’exigeant pas d ’elles qu’elles se portent immédiatement la relative homogénéité qui pouvait exister, au moins en
au niveau de productivité des pays les plus avancés. Certes, dynamique. Enfin, ces tendances n’auraient pas pu se dé­
ce modèle a fini par atteindre ses limites (Coutrot et Hus- velopper pleinement si elles n’avaient pas été assorties de
son, 1993) mais il avait une relative cohérence, et c ’est à politiques néolibérales destinées à faire sauter toutes les
cette stratégie que des pays comme la Corée (du Sud) doi­ barrières s’y opposant. L’AMI (Accord multilatéral sur
vent leurs indéniables succès, contrairement aux analyses l’investissement) fournit un exemple récent et particuliè­
qui voudraient en faire les précurseurs de l’ajustement rement significatif : il n’avait en effet d’autre fonction que
structurel. d ’éliminer les derniers obstacles à la circulation des ca­
Nous sommes aujourd’hui dans un nouveau type de pitaux, et traduisait au niveau institutionnel cette tendance
modèle caractérisé par l’ouverture totale, non seulement à la mise en place d’une péréquation mondiale du profit.
aux mouvements de marchandise mais aussi aux flux d’in­ Les caractéristiques de la mondialisation
vestissement. C ’est pourquoi, la plus belle définition de la
mondialisation est sans doute celle donnée par Percy Bar- Pour une analyse plus concrète de la mondialisation,
nevik (Greenfield, 2000), le président du groupe suisse on peut partir des quatre caractéristiques données par Boyer
ABB : «C ’est la liberté pour chaque société de mon groupe (1997): 1) l'accroissement des mouvements d’échanges
d’investir où et quand elle veut, de produire ce qu’elle veut, et surtout des mouvements d’investissements; 2) la glo­
d’acheter et de vendre ce qu’elle veut, tout en supportant balisation de la production, autrement dit l’émergence de
le moins de contraintes possibles en raison de la législa­ firmes qui règlent leur production, mais aussi leurs dé­
tion sociale. » bouchés, à l’échelle d’un marché mondial ; 3) la mondia­
Le passage de l’internationalisation à la mondialisa­ lisation financière qui assure la fluidité des capitaux et tend
tion peut donc s’interpréter comme la tendance à l’éta­ à homogénéiser les critères de rentabilité à l’échelle mon­
blissement de prix mondiaux et la généralisation d'un diale; 4) la perte relative d'autonomie des Etats-nations.
processus de péréquation des profits à l’échelle mondiale. La mondialisation est d ’abord un formidable déve­
Formellement, cette tendance prend la forme de ce qu’il loppement de l’internationalisation et un mouvement de
est convenu d’appeler financiarisation, mais les transfor­ concentration du capital et des échanges. Le nombre de
mations essentielles ont lieu du côté de la production, avec firmes multinationales est passé de 7 000 en 1970 à 37 000
un degré supplémentaire de concentration et de centrali­ aujourd'hui ; elles emploient 273 millions de salariés di­
sation des capitaux, et la constitution d ’oligopoles trans- rects, dont 40% dans d’autres pays que celui d’origine.
12 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 13

Enfin, plus des deux tiers des exportations des pays du Sud achats de produits venant du Nord, et ainsi leur trouver un
vers le Nord sont réalisées par les sociétés transnationales débouché.
et leurs filiales. Ce « recyclage des pétro-dollars » a très rapidement dé­
Cette internationalisation accélérée a répondu à plu­ bouché sur une montée incontrôlée de la dette, déclenchée
sieurs logiques successives. Au début de la crise, elle cor­ par une augmentation brutale des taux d’intérêt: au tout
respondait à la recherche de nouveaux débouchés. Ensuite début des années 1980, les pays du Sud sont brusquement
l’internationalisation répond à la nécessité d’être présent mis en demeure de verser jusqu’à 17 ou 18% d’intérêts
dans un pays pour accéder directement à son marché et sur des emprunts souscrits à 6 ou 7 %. Ils doivent s’en­
contourner les obstacles protectionnistes qui pouvaient en­ detter pour le faire, et s’enclenche alors un mouvement in­
core exister à l’époque, tout en rapprochant les lieux de fernal de croissance de la dette. À cet épisode qui relève
production et ceux de vente. Cette « multinationalisation » de la piraterie internationale pure et simple, vient s’ajou­
a pris diverses formes : filiales, partenariat, co-entreprise ter le choc en retour de la récession des années 1980. C’est
avec une entreprise locale, acquisition, sous-traitance pour à partir de la crise mexicaine de 1982 que sont imposées
certains segments de la production. On a vu alors émerger aux pays endettés les recettes du FMI pour «assainir» leurs
un nouveau type d’entreprises, transnationales, qui ne sont économies, les fameux plans d’ajustement structurel. Le
pas spécialisées sur un seul produit mais intègrent diverses résultat en est un blocage économique, que l’on a appelé
activités dans un ensemble varié pour un profit maximum. la décennie perdue en Amérique latine.
Ces entreprises sont de moins en moins liées à leur « base Mais c’est au cœur même des pays les plus riches que
nationale» d’origine, quand elles ne reposent pas sur des s’affirme la prédominance du capital financier. Elle ca­
bases nationales multiples, ce qui a de surcroît l’avan­ ractérise une phase nouvelle du capitalisme, où les profits
tage de rendre difficile l’organisation de salariés dont les des entreprises augmentent grâce à la généralisation de
niveaux de protection sociale et de revenu peuvent être l’austérité salariale, sans que cela débouche sur une re­
très différents d’un pays à l’autre. prise des investissements, faute de débouchés suffisants.
La libéralisation totale de la circulation des capitaux La plus-value non accumulée doit être recyclée auprès
et le poids du capital financier représentent le second volet d’autres couches sociales que le salariat, et la financiari-
de la mondialisation. Au milieu des années 1970, les ca­ sation permet d’assurer à grande échelle ce transfert de re­
pitalistes des pays du G7 n’étaient pas seulement confron­ venus, dont l’autre face est une montée régulière du
tés à un problème de débouchés pour leurs produits. Ils se chômage de masse.
trouvaient aussi à la tête de capitaux disponibles, notam­
ment ceux que les monarchies pétrolières avaient placés La nouvelle unité de l’économie mondiale
dans les banques des pays du G7. La solution va alors de L’articulation entre le Nord et le Sud s’est grandement
prêter cet argent aux pays du Sud, poui'réactiver leurs modifiée depuis la seconde guerre mondiale. La fin des
14 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 15

années 1970 marque une importante rupture qui voit le roulait dans de nombreux pays. Vingt ans plus tard, les
taux de croissance moyen des pays du Sud décrocher brus­ libéraux feignent de croire que les pays du tiers-monde
quement. Durant la «décennie perdue» des années 1980, vont enfin pouvoir s’engager, tous, dans la voie de la mo­
on enregistre, pour la première fois depuis longtemps, un dernisation capitaliste, alors même qu'ils s’enfoncent glo­
recul absolu du produit par tête dans des zones entières. balement dans la récession. Le concept de domination
En même temps, c’est l’explosion de la dette, d’autant plus impérialiste reste donc d’actualité, et la notion un peu floue
incontrôlable qu’elle est alimentée par une prodigieuse de tiers-monde conserve son sens, si ce terme désigne l’en­
hausse des taux d’intérêts, tandis que l’économie mondiale semble des pays dominés. Cela n'empêche pas évidem­
freine des quatre fers. C ’est alors la reprise en main des ment d’énormes différenciations de s’opérer à l'intérieur
pays débiteurs par les institutions impérialistes. Banque des pays en cause. La Corée du Sud et Taïwan ont ainsi
mondiale et FMI, qui imposent un peu partout des plans suivi une trajectoire propre qui leur a permis de s’extraire
d’«ajustement structurel» organisant ce recul historique. en partie de la catégorie de pays dépendant. Ils se sont bien
Ce passage de l'onde longue expansive à l’onde longue gardés de suivre le modèle préconisé par la Banque mon­
récessive s’explique par des raisons principalement in­ diale et se sont au contraire appuyés sur une réforme fon­
ternes aux pays impérialistes. Mais la crise au Centre s’est cière, sur la protection des industries naissantes, et sur une
combinée avec une crise spécifique du modèle d ’indus­ politique industrielle coordonnée par l’État.
trialisation au Sud, redoublant encore, à travers le poids Les performances très contrastées des différents pays
de la dette, la profondeur de la crise dans les pays domi­ du Sud (et de l’Est) n’empêchent pas que l’on puisse exa­
nés. Ceux-ci sont d’une certaine manière encore plus do­ miner en tant que telle leur situation d'ensemble. Une ten­
minés que dans les années 1930, où la crise s’était traduite dance absolument frappante est en effet le choix
par une déconnexion qui avait permis à certains pays, quasi-universel d’un mode de croissance tiré par les ex­
notamment l'Argentine puis le Brésil et le Mexique, de portations. Cette convergence n’est pas due au hasard
mettre en place un modèle dit de substitution d ’importa­ puisque ces politiques sont dans une large mesure impo­
tions, et de jeter ainsi les bases d ’une industrialisation. sées aux pays concernés par des institutions internatio­
Comme on le voit, cette lecture s’inscrit dans une tra­ nales comme le FMI ou la Banque mondiale. Dès lors, la
dition marxiste renouvelée par les théoriciens de l’impé­ logique d’organisation de l’économie mondiale repose sur
rialisme puis par ceux de la dépendance1. Elle permet la mise en concurrence de ces pays, sur la base de bas sa­
d’éviter le chassé-croisé qui semble condamner les théo­ laires ou d’autres avantages spécifiques, face à des in­
ries non dialectiques à être systématiquement à contre­ vestissements très volatils, ou à des marchés très instables.
temps. Il est en effet frappant de constater que, dans les Ce schéma conduit à une forme nouvelle de développe­
années 1960, les théorisations tiers-mondistes déclaraient ment dépendant, qui dessine ce que l’on pourrait appeler
le développement impossible, alors même qu’il se dé- un néo-impérialisme.
16 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 17

Une mondialisation centrée sur les pays du Nord ploi, parce que la satisfaction des besoins sociaux s’ac­
corde de moins en moins bien avec ses critères d’effica­
Contrairement aux idées reçues, l’essentiel des inves­
cité.
tissements à l’étranger des multinationales se fait au sein
L’internationalisation des échanges n’a fait que ren­
des pays impérialistes. L’intérêt des délocalisations vers
forcer ce mécanisme fondamental en durcissant les formes
les pays à bas salaires du tiers-monde trouve ses limites
de la concurrence au sein des pays impérialistes. Elle a
car l’argument des salaires n’est en effet pas le seul à dé­ poussé les entreprises françaises à restructurer et à aug­
terminer la localisation de l’investissement, sinon on de­ menter leur productivité, par l’automatisation, la flexibi­
vrait enregistrer des investissements énormes vers
lité de la main d ’œuvre et les «dégraissages», afin de
l'Éthiopie, le Burkina Faso ou Haïti. En réalité, le salaire
baisser les prix autant pour répondre à un effondrement de
doit être comparé à la productivité, le rapport des deux dé­
la demande que pour améliorer la compétitivité sur les
finissant le coût salarial unitaire. Si les salaires d'un pays
marchés étrangers. Ces formes exacerbées de concurrence
sont inférieurs de cinq fois aux salaires français, mais que ont encore renforcé le poids du chômage, selon une lo­
la productivité y est dix fois plus basse, alors le coût sa­ gique facile à comprendre. Chaque pays impérialiste en­
larial dans ce pays est le double de ce qu’il est en France. tend gagner contre le voisin à coup d’austérité salariale.
D’autres éléments plus qualitatifs interviennent, comme Or, comme tous en font autant, et que les salaires des uns
le degré de qualification de la main-d’œuvre ou la proxi­ sont les débouchés des autres, on assiste à un effondre­
mité des marchés. Les immobilisations de capital, la dif­ ment de la demande et à un étouffement de la croissance.
ficulté à trouver des infrastructures suffisantes (tissu Telle est en particulier l’origine de la récession du début
industriel, transports et télécommunications, services), à des années 1990 qu'il est évidemment impossible d’im­
disposer des technologies de pointe, etc. interviennent aussi puter à la concurrence des pays du Sud. En sens inverse,
dans la décision. De la même façon, les échanges com­ les dix millions d ’emplois créés en Europe entre 1997
merciaux des pays riches se font entre des pays à niveau et 2001 ne sont évidemment pas des emplois rapatriés du
comparable de développement. Malgré les discours anti­ Sud.
protectionnistes, des obstacles tarifaires sont maintenus L’asymétrie entre Nord et Sud fait que l’exploitation
à l’entrée sur les marchés du Nord des produits manufac­ des pays du tiers-monde est un facteur assez secondaire
turés émanant du Sud. dans la dynamique des pays capitalistes développés. Les
Le chômage au Nord ne peut donc s’expliquer par la raisons des succès et des échecs du capitalisme au centre
concurrence du Sud. Cette idée, souvent présentée comme ne dépendent pas principalement des ressources qu'il peut
une évidence est parfaitement erronée. La vraie cause du tirer du tiers-monde. Cela n’empêche évidemment pas, en
chômage est ailleurs : il résulte des dérèglements internes sens inverse, que les transferts de valeur pèsent de manière
du capitalisme qui l’ont éloigné d ’un relatif plein em- considérable sur l’économie des pays dominés. Mais la
18 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 19

domination impérialiste ne suffit pas non plus à rendre leurs « avantages » comparatifs en termes de bas salaires.
compte de leur évolution économique et sociale. Le fonc­ Pour ces deux raisons, il y a blocage de l’emploi local. Le
tionnement concret du capitalisme dans une formation so­ maintien de bas salaires ou la non-diffusion à l'ensemble
ciale donnée résulte en effet de la combinaison de facteurs de Uéconomie des gains de salaires du secteur exportateur,
externes - son insertion dans l’économie mondiale - et de plus toutes les autres mesures d’ajustement, ont pour effet
facteurs internes : structure de classes, répartition du re­ de casser la croissance du marché intérieur (d’autant plus
venu, formes de domination politique, etc. On retrouve ici, que les riches consomment beaucoup de produits impor­
sous une forme différente le débat autour de la théorie de tés) et donc de réduire les créations d’emplois. En sens in­
la révolution permanente: si le rapport impérialiste suffi­ verse, il y a éviction : des producteurs locaux moins
sait à expliquer le sous-développement, une alliance in- rentables sont mis brutalement en concurrence avec les
terclassiste serait possible pour se libérer de cette emprise. plus performants du marché mondial et sont donc évincés,
Mais ce serait oublier que les classes dominantes des pays autrement dit disparaissent comme producteurs. Exemple
du tiers-monde trouvent leur compte à la domination de typique : les producteurs de maïs au Mexique, mais aussi
leur propre pays et y participent. Leur mode de vie est iden­ les industries traditionnelles. Ce cercle vicieux ne pour­
tique à celui des classes dominantes des pays les plus riches, rait être rompu que par un développement autocentré, et,
et leurs sources de bien-être social se situent précisément en l’état actuel des choses l’approfondissement du libre
dans les secteurs fortement exportateurs: c ’est donc le commerce ne peut qu’aggraver le déficit d’emplois, d’au­
meilleur modèle dont elles disposent dans la période his­
tant plus qu'il est souvent à sens unique.
torique actuelle. Ces différents éléments se combinent dif­
Au jeu de la mondialisation, il y a donc beaucoup d’ap­
féremment dans chaque pays dominé, notamment en
pelés et peu d’élus. La raison principale est presque arith­
fonction des produits qu’il exporte, de son degré de dé­
métique: la capacité d’absorption des pays impérialistes
veloppement industriel. Il faut sur tous ces points mener
est limitée en ce qui concerne les produits en provenance
des analyses concrètes des capitalismes périphériques.
des pays du Sud. Les «offreurs» sont pris dans une lo­
La mondialisation est un antidéveloppement gique de concurrence sans fin les condamnant à reproduire
Si le discours sur les délocalisations était conforme à leurs « avantages comparatifs » qui résident avant tout dans
la réalité, on devrait retrouver la contrepartie du chômage leurs bas salaires ; ce type de configuration n’est donc pas
au Nord sous forme d’emplois créés au Sud. Or le sous- un modèle de développement. Ce modèle est encore une
emploi continue à y dominer. Cet apparent paradoxe s’ex­ fois très différent de la trajectoire coréenne, et il est pra­
plique ainsi: pour exporter plus, ce qui est l’objectif tiquement exclu de voir de nouveaux pays accéder sur la
immédiat des plans d’ajustement structurel, les pays du base de la division internationale du travail à une maîtrise
Sud doivent ouvrir largement leurs frontières et reproduire complète de filières industrielles. Des succès moins sys-
20 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 21

tématiques ne sont pas impossibles, mais ils seront tou­ avec les armes qui sont les leurs. Ou alors il faut imposer
jours des succès contre des concurrents voisins. aux multinationales de ne pas quitter un pays dès que les
Dans la grande majorité des cas l’ajustement libéral se salaires y augmentent trop. C’est cette pression qui tire les
traduit par conséquent par la mise en place dans les pays salaires du Sud vers le bas et non une volonté machiavé­
du Sud d ’un modèle que l'on peut qualifier d'excluant lique d'inonder les marchés du Nord.
ou de dualiste, parce qu'il délimite une fraction de l’éco­ L’idée de taxes compensatoires visant à mettre à ni­
nomie susceptible de se brancher sur le marché mondial. veau les coûts du travail là-bas et ici est de ce point de vue
Le reste se trouve alors mis à l’écart, en raison de niveaux particulièrement hypocrite. D’abord parce que ces écarts
insuffisants de productivité et de développement techno­ reflètent des écarts de productivité. Ensuite parce que l’ins­
logique, que l’«avantage» de très faibles salaires ne suf­ titution d’une telle taxe revient à interdire purement et sim­
fit pas à compenser, du point de vue de la logique plement les importations du tiers-monde. Si leur prix est
capitaliste. Dans ces conditions, il n’est pas possible égal aux productions locales, pourquoi aller leur acheter?
d’amorcer la pompe en partant des besoins à satisfaire sur Ce discours social fait écho à des intentions louables, mais
place, et d’élever simultanément la productivité et le ni­ il habille un point de vue classiquement protectionniste à
veau de vie dans l’ensemble de la société. Si développe­ l’égard des plus faibles.
ment il y a, c’est donc d’un développement inégal et tronqué Un pas de plus est franchi lorsque l’on met en avant
qu’il s’agit. l’idée de clauses sociales qualitatives dont le non respect
devrait entraîner des sanctions commerciales. Il faut pour
Les clauses sociales, un internationalisme très
commencer absolument récuser le terme de clauses so­
ambigu
ciales, parce qu’il fait référence aux termes d ’un traité, et
L’idée fausse selon laquelle la concurrence des pays que la défense des droits élémentaires ne peut avancer seu­
du Sud serait la cause du chômage a conduit, par glisse­ lement par un addendum au traité de Marrakech instituant
ments successifs, à mettre en avant le thème des clauses l’OMC. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou
sociales. L’argumentaire consiste à montrer que la concur­ non défendre les droits des travailleurs et la démocratie
rence de ces pays est déloyale, parce qu’ils exerceraient tout court à travers le monde, mais de savoir quels sont les
un dumping, non seulement monétaire mais aussi sala­ bons outils pour le faire. Avec la notion de clause sociale
rial et social. On leur reproche leurs bas salaires, mais c’est telle qu’on voudrait nous la vendre aujourd'hui, il s’agit
un faux procès, dans la mesure où c’est le seul avantage de s’en remettre à l’OMC et même de lui subordonner
comparatif dont ils peuvent bénéficier. Cette priorité aux l’Organisation internationale du travail (OIT), comme si
exportations, encore une fois, a été largement imposée aux le Code du travail était du ressort du tribunal de commerce.
pays du Sud, avec la connivence des classes possédantes Mieux vaut donc parler de normes sociales, en réfé­
locales, et on ne peut ensuite leur reprocher de jouer le jeu rence aux conventions de T OIT, dont une bonne partie
22 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 23

ne sont d'ailleurs même pas ratifiées par les États-Unis, précise. En dénonçant un bouc émissaire lointain et diffi­
pourtant ardents défenseurs de la clause sociale. De plus, cilement accessible, on cherche à dissuader les travailleurs
tout ne se ramène pas à une question de commerce. Ainsi, d’entreprendre une lutte commune au niveau européen. Le
le travail des enfants est une véritable plaie à l’échelle choix du tiers-monde comme cause de tous les maux entre
mondiale et atteint des formes d’une grande barbarie. Mais en résonance avec les discours xénophobes et démago­
il ne concerne que marginalement les entreprises expor­ giques dans l’air du temps, suscitant la peur de ^ é t r a n ­
tatrices qu’il s'agirait de taxer. La fermeture des marchés ger» sous toutes ses formes : l’immigration nous envahit,
des pays riches aux produits indiens par exemple ne ré­ comme les produits à bas prix du tiers-monde, l’«étran­
duirait certainement pas le travail des enfants dans ce pays, ger» nous vole notre travail, ici et «là-bas». On paie ici
concentré dans l’économie informelle ou dans les indus­ l’incapacité ou le refus des directions syndicales à orga­
tries traditionnelles à débouchés locaux. niser des luttes communes entre travailleurs français, bri­
Avec cette logique de «clauses» commerciales cen­ tanniques, allemands, etc. Face à la crise, elles ont préféré
sées rétablir l’équilibre et la «justice» face à la concur­ le compromis et, par crainte du mouvement social et conser­
rence, les pays du Sud auraient bien plus de raisons de vatisme, elles se sont refusées à adopter les formes de lutte
demander des taxes pour freiner l’importation de produits radicales contre le chômage et les gouvernements en place.
venus des pays impérialistes, qui bénéficient d’une haute À la recherche du moindre mal, elles ont finalement laissé
productivité, d’une technologie et de capitaux dont ils pri­ passer les principales attaques contre les acquis sociaux
vent les pays du Sud, qui contrôlent le prix des matières en Europe.
premières et des produits agricoles et qui peuvent ruiner
les économies du Sud au bénéfice des capitalistes qui les Les États et la mondialisation
importent au Nord. Pour mettre en place, au Sud comme Avec la mondialisation, les stratégies des grandes firmes
au Nord, un développement autocentré et orienté par la sa­ multinationales se transforment: elles raisonnent d’em­
tisfaction optimale des besoins sociaux, il faut nécessai­ blée par rapport au marché mondial, et entretiennent entre
rement des écluses qui assurent la coexistence des différents elles des relations complexes de concurrence mais aussi
niveaux de productivité. C’est pourquoi le mouvement ou­ d ’accords de coopération, notamment dans la recherche
vrier devrait affirmer le droit absolu des pays dépendants technologique. Ce processus tend à introduire une disso­
à prendre des mesures de contrôle et de régulation des flux ciation spécifique entre État et capital : il n’y a plus de cor­
de capitaux et d’échanges. Or, encore une fois, la fonction respondance exacte entre l’horizon (mondial) du capital,
essentielle de l’OMC est de mettre hors la loi internatio­ et la logique (nationale ou régionale) de l’État. La carte
nale ce type de mesures. des capitaux ne recouvre plus celle des États. Cette ten­
Cette manière de désigner les opprimés du bout du dance est cependant loin d’être achevée et, dans le cas de
monde remplit évidemment une fonction idéologique bien puissances économiques comme le Japon, les États-Unis
La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 25
24 Mondialisation et impérialisme

rable entraîne un sentiment d'impuissance. Il faut donc in­


et l'Allemagne, la coordination entre l’État et les grands
troduire d’importantes nuances quant aux transferts réels
groupes reste active.
de souveraineté. Ainsi en Europe, la Commission de
En même temps, le fonctionnement des États bourgeois
Bruxelles est souvent présentée comme une entité supra­
se transforme. Les politiques de déréglementation, les pri­
nationale qui imposerait ses volontés aux États. Pour­
vatisations, la réduction de l’«État-providence» à un mi­
tant, en l’état actuel des choses, la Commission demeure
nimum social, conduisent à rétrécir l’État capitaliste et à
la réunion de commissaires désignés par les gouverne­
en faire un organisateur du marché plutôt qu’un interve­
ments européens, son autonomie politique reste relative­
nant direct. Mais là encore, le mouvement est graduel, no­
ment réduite. La présentation inverse a évidemment
tamment en raison des résistances sociales à une régression
l’avantage, pour chaque gouvernement, de se dédouaner,
difficile à légitimer.
et de légitimer les décisions auxquelles il contribue au nom
Il existe donc des rapports étroits entre mondialisation
de la soumission à des lois ou à des processus de mon­
et néolibéralisme, mais il n’y pas pour autant identité.
dialisation, face auxquels on n’aurait pas d’autre choix que
On pourrait très bien imaginer, par exemple, la mise en
de s’adapter. Ce qui est à dénoncer, c’est plutôt que les ins­
œuvre de politiques néolibérales menées à l’intérieur d’un
titutions européennes ne rendent compte qu’aux gouver­
cadre national et qui s’accompagnerait de protectionnisme
nants, et fonctionnent en l’absence de toute transparence
à l'égard du marché mondial. L’imbrication récente entre
démocratique, comme un syndic des bourgeoisies euro­
mondialisation et néolibéralisme tient en premier lieu à ce
péennes.
que la mondialisation sert assez naturellement de levier,
Cette précision est essentielle par rapport à la tentation
et de prétexte aux politiques néolibérales. Par conséquent,
souverainiste qui, comme son nom l’indique, voudrait dé­
«loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la consé­
montrer que c’est la mondialisation qui viderait la sou­
quence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la
veraineté nationale de toute substance, en lui substituant
désindustrialisation, la croissance des inégalités et la
les politiques des grands groupes internationaux. En réa­
contraction des politiques sociales résultent de décisions
lité, le ver était dans le fruit, et c’est le tournant néolibé­
de politique intérieure qui reflètent le basculement des rap­
ral qui a précédé la mondialisation, en la préparant par des
ports de classe en faveur des propriétaires du capital »
politiques de déréglementation très interventionnistes. Le
(Bourdieu et Wacquant, 2000).
refus de la mondialisation capitaliste est certes la condi­
L’enjeu de cette discussion est évident. En effet, si l’on
tion pour rompre avec le néolibéralisme, mais c’est une
pense que les forces du marché s’imposent désormais à
condition nécessaire et non suffisante. Les programmes
des Etats à peu près impuissants, alors il est vain de s’adres­
protectionnistes de repli national ne sont pas des pro­
ser à eux et, dans ces conditions, mieux vaut se résigner
grammes de transformation sociale mais des projets réac­
à l’impossibilité d’une «autre politique». Cette manière
tionnaires dont il est essentiel de se démarquer en assurant
de présenter la mondialisation comme un mécanisme inexo-
26 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 27

la prééminence de la question sociale sur la question de la dence en matière de droit international. Enfin, avec la créa­
souveraineté. tion de l’OMC, un nouveau pas est franchi puisque cet or­
L'une des tâches prioritaires du mouvement ouvrier est ganisme ne se contente pas de commenter et de conseiller,
d’intégrer cette dimension internationale nouvelle. Il n’est mais dispose de fonctions de contrôle de l’accord de Mar­
pas hors de sa portée d ’engager une lutte résolue pour rakech, avec à la clé la possibilité de sanctions. Avec cet
contrer l’offensive d'un État bourgeois donné et lui im­ accord, qui prolonge le GATT, on voit se dessiner une ju­
poser d'autres «critères», et en particulier une nouvelle ridiction internationale qui aura par exemple la capacité
«régulation» du marché du travail garantissant les inté­ de déclarer hors-la-loi un État prenant des mesures pro­
rêts des travailleurs. Mais cette lutte sera d ’autant plus tectionnistes jugées contraires au traité. Il est absolument
puissante qu’elle pourra être étendue à un cadre plus large nécessaire de comprendre la portée d’un changement qua­
que l’État-nation, au moins européen, voire mondial. litatif aussi important qui verrouille considérablement
les politiques nationales possibles.
Un gouvernement mondial?
On ne peut pas pour autant en inférer l’existence d’un
Avec la mondialisation, on a vu s’accroître le champ gouvernement mondial déjà constitué, et directement placé
de pouvoir des institutions internationales. Ainsi, le FMI au service des multinationales, qui dicterait un ordre in­
et la Banque mondiale fonctionnent comme organismes ternational et disposerait de ses propres institutions, comme
de tutelle des pays endettés. Leurs crédits sont condition­ le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC. On aurait là une
nés à l’acceptation de plans de redressement que les émis­ sorte de super-Etat, certes incomplet, mais qui, déjà, ré­
saires du FMI établissent souvent eux-mêmes. De cette genterait l’ensemble des États-nation. La mondialisation
manière, ces institutions ont acquis un réel pouvoir de dé­ constituerait, pour reprendre l’expression de Kautsky, un
cision économique et politique. ultra-impérialisme. Ce point de vue est répandu dans les
Cette tendance est générale, et on peut en donner de mouvements sociaux, dans les organisations non gouver­
nombreux exemples. Ainsi, c’est l’OCDE qui supervise nementales (ONG) ou les mouvements de solidarité avec
directement les nouveaux systèmes d’impôts mis en place le tiers-monde. Il paraît en effet très radical et très critique
dans les pays de l’Est. Le FMI intervient directement dans puisqu’il dénonce le pouvoir incontrôlé des marchés fi­
les politiques économiques par ses injonctions, par exemple nanciers qui s’exerce à travers ces institutions. Pourtant,
en expliquant au gouvernement français que le SMIC trop un tel point de vue peut très bien créer une sorte de dé­
élevé est un facteur de chômage. La Banque Mondiale a faitisme, voire un sentiment d’impuissance par rapport des
réalisé un rapport sur les retraites qui est le mode d’em­ objectifs tellement éloignés de l’action quotidienne qu’il
ploi de toutes les politiques visant à remplacer les régimes y aurait une sorte de vanité à vouloir dégager, au niveau
par répartition par des assurances privées. Le Tribunal in­ national, des marges de manœuvre sans qu’on voit à quel
ternational de La Haye contribue à édicter une jurispru- autre niveau il serait possible de déplacer la question.
28 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 29

Le processus de constitution d'un tel gouvernement l'immense avantage d’échapper à tout contrôle démocra­
mondial est bien loin d’être achevé. Que ce soit au niveau tique direct.
européen ou mondial, on voit se mettre en place des struc­
Les contradictions inter-impérialistes
tures étatiques qui sont par construction des structures in­
complètes. À mi-chemin entre le syndicat d’États-nation Éa mondialisation s’accompagne d'une tendance en
conservant une large autonomie et la régulation mondia­ partie contradictoire, qui est la mise en place d’une struc­
lisée, directement assurée par un gouvernement mondial ture de domination impérialiste tripolaire, assortie de pro­
de fait, il existe des combinaisons instables et contradic­ fonds déséquilibres entre les États-Unis, l’Europe et le
toires. Au niveau européen, les analyses d’inspiration fé­ Japon. Il y a une dizaine d ’années, dominait une vision
déraliste postulent que la nature institutionnelle aurait « polycentriste » (la Triade) de la structuration de l’éco­
horreur du vide : le déséquilibre créé par l’existence d’une nomie mondiale qui avait un sens quand le Japon et l’Eu­
Banque centrale en l’absence de budget commun serait rope paraissaient capables d’équilibrer la suprématie des
forcément comblé. Or, cette rationalité des institutions États-Unis, alors remise en cause sur les terrains de l’éco­
n’existe pas, et c ’est plutôt un système ad hoc d ’appa­ nomie et de l’innovation technologique.
reils d'Etat spécialisés qui se met en place, y compris au Ce modèle n’a jamais vu le jour et c’est une configu­
niveau mondial. ration profondément asymétrique qui s’est mise en place.
Cette absence de cohérence est sans doute fonction­ On assiste à un rétablissement spectaculaire de l’hégé­
nelle. On peut même penser que c’est dans l’incomplétude monie économique des États-Unis, sans parler des di­
des structures étatiques et des institutions internationales mensions politiques et diplomatiques et du rôle de chef de
que réside leur fonctionnalité. L’OMC, par exemple, n’a guerre de l’impérialisme dominant. Le tournant remonte
pas vocation à traiter directement des normes salariales, à l’accord du Plaza de 1985, qui a entériné une dévalua­
même si ses décisions pèsent sur les politiques salariales. tion du dollar par rapport aux monnaies européennes et
Les tenants de la mondialisation néolibérale n’ont pas pour surtout au yen. Depuis lors, la suprématie des États-Unis
autant intérêt, ni vocation, à étendre les compétences de repose sur un afflux continu de capitaux en provenance du
l'OMC ou de la BCE (Banque centrale européenne) pour reste du monde, qui lui a permis de financer la fameuse
constituer pas à pas un État national. Cette logique a pu « nouvelle économie ».
être celle d ’un Delors, qui disait à peu près : faisons l’euro Ce montage est lourd de tensions, et conduit à récu­
et le reste - à savoir la « dimension sociale » et les insti­ ser le schéma idyllique d’une «gouvernance» mondiale
tutions démocratiques - nous sera donné de surcroît. Il y relativement harmonieuse fondée sur un condominium
a là une espèce d'optimisme par défaut qui s’est révélé une grandes puissances. Ce que Hardt et Negri (2000) appel­
véritable illusion et une fausse piste dommageable. Cette lent «Empire» passe à côté du creusement des contradic­
combinaison hétéroclite d ’institutions présente en effet tions inter-impérialistes. L’unification européenne se heurte
30 Mondialisation et impérialisme La mondialisation, nouvel horizon du capitalisme 31

de ce point de vuerà une difficulté essentielle: l’ébauche parûtes, il introduit la régression sociale d'un côté, et étouffe
d’un État supranational est en retard par rapport à la réa­ dans l’œuf tout progrès social de l’autre. L’économie mon­
lité du processus de mondialisation. L’absence de cohé­ diale capitaliste est donc entrée dans une phase d'insta­
sion de l’Union européenne apparaît chaque fois qu’elle bilité profonde où risquent de germer les formes les plus
se trouve confrontée aux États-Unis. Alors que ces der­ barbares de perpétuation d’un système économique et so­
niers n'hésitent pas à recourir au protectionnisme ou à faire cial aujourd’hui dépassé. Il serait possible aujourd’hui et
prévaloir leurs intérêts de grande puissance, l’Europe est pour les décennies à venir, d’assurer à l’ensemble de la
la seule à jouer pleinement le jeu du libre échange, et la population mondiale un accès à la satisfaction des besoins
porosité de son économie la fragilise, tandis que le cours élémentaires : les potentialités économiques existent, y
de l’euro est de fait déterminé en fonction des intérêts de compris en tenant compte des contraintes écologiques. Il
la stratégie des États-Unis. est de plus en plus clair que ce sont les exigences irra­
tionnelles du système capitaliste qui font obstacle aux
Les bases objectives d’un nouvel aspirations de l’humanité ; c’est dans cette contradiction,
internationalisme de plus en plus flagrante, que réside la possibilité de fon­
La loi du développement inégal et combiné est une for­ der un anticapitalisme contemporain. C ’est pour cette rai­
mule qui convient finalement très bien au capitalisme son aussi que tout anti-impérialisme conséquent doit
contemporain. La dialectique fractionnement/intégration aujourd’hui être un anticapitalisme mettant en œuvre une
apparaît en effet aujourd’hui comme le mouvement prin­ double rupture articulée : avec le marché mondial, évi­
cipal de l’économie mondiale. Avec l’effondrement des demment, mais aussi, à l’intérieur, avec la loi du profit et
sociétés bureaucratiques, on peut dire que le capitalisme les inégalités. On connaît les principaux éléments d’un
imprime sa marque à l’ensemble de la planète sur laquelle programme de développement : il faut donner la priorité à
il exerce sa domination à peu près sans partage et sans la satisfaction des besoins du plus grand nombre, dénon­
égard pour les frontières nationales. Mais il a perdu sa ca­ cer la dette, organiser la réforme agraire, réorienter les res­
pacité à étendre en profondeur sa logique, et il fonctionne sources vers le marché intérieur et contrôler le commerce
comme une énorme machine à exclure : plutôt que d’assi­ extérieur, répartir les revenus de manière plus égalitaire,
miler à sa logique les couches sociales et les zones géo­ mettre en œuvre une réforme fiscale. Sur chacun de ces
graphiques, il exerce un tri systématique et rejette tout ce points, on voit qu'un tel programme s’oppose aux intérêts
qu’il ne réussit pas à intégrer à sa logique. C’est le chô­ des bourgeoisies locales.
mage et les exclusions dans les pays riches, la croissance
du secteur informel dans les pays pauvres.
En mettant en concurrence des formations sociales qui
se situent à des niveaux de productivité extrêmement dis-
ïz .
33 Gérard Duménil, Dominique Lévy

Le coup de 1979 i
le choc de 2000

Un nouveau cours du capitalisme s’est af­


firmé depuis environ deux décennies, que l’on désigne par
le terme néolibéralisme. Il se combine à un autre proces­
sus ancien, celui de la mondialisation dont il a défini de
nouvelles formes. Mais le néolibéralisme renvoie à bien
d’autres transformations: une nouvelle discipline impo­
sée aux travailleurs et aux gestionnaires, de nouveaux flux
> financiers en faveur des institutions financières et des
classes dominantes, une réaffirmation de l’hégémonie des
États-Unis, etc.1
Comment dater de tels changements ? La désagréga­
tion, au cours des années 1970, de l’ordre financier et mo­
nétaire international défini après la Seconde Guerre
mondiale et la montée du monétarisme marquèrent une
première étape. À la fin de la décennie, on peut localiser
un événement bien défini dans le temps : la décision de
la banque centrale des États-Unis, la Réserve fédérale,
en 1979, de hausser les taux d’intérêt. Nous l’appelons le
coup de 1979, au sens ou l’on parle d’un coup d’état, car
il s’agit d’un processus politique soudain et délibéré. En­
viron vingt ans plus tard, beaucoup voient dans la chute
34 Mondialisation et impérialisme Le coup de 1979, le choc de 2000 35

des cours boursiers au terme d ’une folle envolée culmi­ le taux de profit diminua, à la suite d’une détérioration des
nant au début de 2000, et dans l’entrée de l’économie conditions du changement technique. La crise se mani­
des États-Unis dans une récession, les signes d’une nou­ festa dans un ralentissement considérable de l’accumula­
velle étape. Ces perturbations viennent se combiner à la tion, responsable de la hausse du chômage. L’inflation
multiplication des crises de la périphérie. Le choc de 2000 s’emballa, suscitant le changement de politique. Le néo­
marquera-t-il une rupture comparable au coup de 1979? libéralisme n’a pas causé la crise, mais en a profité pour
Est-il le signe avant-coureur d’une crise majeure comme s’affirmer. Il en a prolongé les effets, car la ponction des
celle de 1929? Marquera-t-il une métamorphose du néo­ profits des entreprises par les classes dominantes perpé­
libéralisme, voire le commencement de sa fin? tua le ralentissement de l’accumulation.
Économie d’un coup de force politique 3. Les revenus des classes dominantes. La crise ajouta
fortement à la diminution des pouvoirs et revenus des
S’il faut bien voir dans l’affirmation du néolibéralisme classes dominantes initiée après la crise de 1929. Les taux
une reconfiguration des pouvoirs entre classes et fractions d’intérêt réels étaient faibles ; les cadres jouissaient d’une
de classes, ces mouvements ne peuvent être saisis qu’une large autonomie de gestion et distribuaient peu de divi­
fois replacés dans un ensemble de mécanismes écono­ dendes; dans la crise, les taux d’intérêt réels tombèrent à
miques. quasiment zéro; du fait de l’inflation, un énorme transfert
1. La crise du dollar. Après la seconde guerre mon­ fonctionnait en faveur des entreprises endettées. Au cours
diale, l’économie des États-Unis dominait celle de la pla­ des années 1960, le 1 % des ménages les plus riches des
nète, mais l’Europe et le Japon étaient engagés dans un États-Unis possédait 35 % de la richesse totale de ce pays.
processus de rattrapage, permis par l’exportation des ca­ En 1976, ce pourcentage était tombé à 22 %. On peut voir
pitaux américains et la conduite de politiques de déve­ dans le néolibéralisme, la réaction à cette «euthanasie»;
loppement spécifiques. À la fin des années 1960, les au cours de la décennie 1990, ce pourcentage atteignit
États-Unis enregistrèrent les premiers déficits de leur ba­ 38 %2!
lance commerciale, et demandèrent à leurs concurrents de 4. Une nouvelle phase du changement technique.
réévaluer. Face au refus, ils suspendirent la convertibilité Depuis le milieu des années 1980, le profil du changement
du dollar. Se mettaient ainsi en place deux éléments clefs technique s’est profondément modifié, dans le sens d’une
de l’ordre néolibéral : a) la flexibilité des taux de change ; économie sur le capital avancé, c’est-à-dire une hausse du
b) la libre mobilité des capitaux. Les États des différents rapport de la production au capital fixe (la productivité du
pays perdaient une grande partie de leur capacité d ’agir capital). Le taux de profit, abstraction faite du paiement
sur leur économie et leur société. des impôts, intérêts et dividendes, augmente depuis vingt
2. La crise structurelle des années 1970. À partir de ans aux États-Unis et en Europe (malgré un fléchissement
la fin des années 1960 et jusqu’au milieu des années 1980, aux États-Unis depuis 1997). Le néolibéralisme a sans
36 Mondialisation et impérialisme Le coup de 1979, le choc de 2000 37

doute contribué à ce rétablissement, bénéficiant de la ma­ une entité sociale hybride qui regroupe les grands pro­
turation des nouvelles technologies: en favorisant des priétaires capitalistes et leurs institutions. Jusqu’à la fin
restructurations et en faisant peser une contrainte de ren­ des années 1920, cette finance joua un rôle hégémonique
tabilité très lourde sur les gestionnaires. dans l’économie et, plus généralement, la société.
2. La crise de 1929 et la répression financière. La
Politique d’un nouveau cours de l’économie
première hégémonie de la finance culmina dans la crise
Pour l'analyser le néolibéralisme en termes politiques, de 1929. Bien que les mécanismes de la crise aient été plus
nous voulons en revenir ici à l’idée de Marx que les complexes, la finance en fut rendue responsable. Le New
hommes font leur propre histoire et cela dans des condi­ Deal consista en une intervention des cadres publics, ten­
tions données, celles retracée à la section précédente. La dant à soutenir la demande et à diminuer la concurrence.
référence à un cadre analytique marxiste implique égale­ Sauvé par l’État qui prit en charge les créances douteuses,
ment d'identifier au-delà des «hommes», artisans de l'his­ le secteur financier fut encadré par un système d’assurance
toire, des classes et fractions de classes, donc des relations et de réglementation. La finance s’en trouva, selon l’ex­
de pouvoir, donc l’État où s’incarne le pouvoir des classes pression américaine «réprimée». C’est cependant la se­
dominantes. conde guerre mondiale qui sortit les États-Unis de la
I. Propriétaires et gestionnaires. La première hé­ dépression des années 1930, avec un rôle accru de l’État.
gémonie financière. À la fin du 19e siècle, les États-Unis Les cadres d’entreprises avaient acquis une plus grande
furent le champ de trois transformations majeures qui al­ autonomie, ajoutant à la menace pesant sur les proprié­
laient gagner l’ensemble des pays développés : a) la révo­ taires. La protection accrue du monde du travail scella une
lution des sociétés par actions (corporate révolution), soit forme de compromis entre les cadres et les autres salariés.
le système des grandes entreprises ; b) la révolution de la À la fin des hostilités, la finance perçut la menace. À suivre
gestion (managerial révolution), soit la prise en main de von Hayek, les limitations au jeu du capital allaient tous
la gestion des entreprises par les cadres, secondés par les nous conduire vers l’esclavage3!
employés ; c) la constitution de la grande finance moderne 3. Le compromis de l'après-guerre. Au cours de la
soutenant les sociétés (accompagnée de l’explosion des guerre, l’analyse de Keynes ouvrit la voie à un nouveau
mécanismes monétaires). compromis. Le contrôle de la macroéconomie ne pouvait
La délégation de la gestion des entreprises faisait pla­ plus être laissé à la finance et devait être assuré par l’État,
ner un risque considérable sur les propriétaires capitalistes, mais la finance restait en place derrière les entreprises. Les
qui causa beaucoup d’émoi. C’est la reconcentration du concessions faites au monde du travail étaient consolidées,
pouvoir du capital dans les institutions financières très alors que la composante la plus radicale de la contestation
puissantes qui garantit la perpétuation de leur pouvoir. était réprimée. Cette évolution fut grandement facilitée par
Ainsi se mettait en place ce que nous appelons la finance, le cours favorable du progrès technique. La cheville ou-
38 Mondialisation et impérialisme Le coup de 1979, le choc de 2000 39

vrière de ce compromis était les cadres des secteurs pu­ en leur donnant l’impression d’être associées à la pros­
blics et privés. Un vaste éventail se trouvait, en fait, ou­ périté capitaliste, à travers la détention de titres (notam­
vert entre pays, allant des politiques macroéconomiques ment, aux Etats-Unis, grâce aux fonds de pension).
keynésiennes simples à la mise en place de modèles de dé­ L’Etat demeure l’agent du pouvoir des classes domi­
veloppements qu’on a qualifiés d'économies mixtes. Ainsi, nantes et le lieu où se cristallisent les configurations de
au lieu de parler de compromis keynésien, préférons-nous pouvoir (l’État est entendu au sens large, y compris la
l’expression compromis cadriste qui rend mieux compte banque centrale et les institutions financières internatio­
de la diversité des composantes et de la variété des mo­ nales, embryons d’un État supranational). La finance n’est
dèles. pas contre l’État, mais contre l’État keynésien. La mon­
4. Les luttes des années 1970 et l'affirmation du tée du néolibéralisme s’est faite sous la conduite de l’État
néolibéralisme. Pendant ces années, la finance n’accepta aux États-Unis comme le suggère toute l’histoire de l’après-
jamais les limitations mises à son activité. Elle se battit au guerre4.
niveau national contre les protections octroyées au monde 6. L’hégémonie américaine et le militarisme. Dans
du travail et l’intervention économique étatique du com­ ce tableau, il ne faut pas oublier la confrontation entre
promis cadriste, et, sur le plan international, contre les dis­ les différents pays et leurs États5. Il s’agit de la structure
positions de Bretton Woods, notamment la limitation des hiérarchique des pouvoirs entre pays inégaux, qui défi­
mouvements des capitaux. Les intérêts de la finance in­ nissent le cadre de ce qu’on peut continuer à décrire comme
ternationale allaient à la rencontre de ceux des firmes mul­ un impérialisme. Le terme hégémonie semble le mieux
tinationales, alors en pleine expansion. Très tôt le système adapté, dans sa référence implicite à l’antiquité grecque,
des restrictions aux mouvements de capitaux permis par pour désigner le leadership des États-Unis, où se combi­
les accords de Bretton Woods s’effrita. L’Europe bascula nent la défense des intérêts communs et un rapport de
rapidement. Restaient le Japon et la périphérie, mais la domination interne à cette coalition. Le militarisme, dont
partie était gagnée pour la finance. le centre se situe aux États-Unis mais qui pénètre toute la
5. Domination et compromis dans le néolibéralisme: coalition impérialiste, couronne l’ensemble de cet édifice6.
le rôle de l’État. Dans le capitalisme néolibéral, l’ex­ Tout est bon : établissement de dictatures ou de démocra­
ploitation est criante tant au centre qu’à la périphérie (no­ ties de classe (lorsque les luttes sont suffisamment faibles),
tamment la nouvelle détermination à drainer les ressources interventions diplomatiques et armées, etc.
des pays moins avancés). Néanmoins, ce système ne peut 7. Luttes de classes. Le moteur de cette politique de
survivre sans compromis. En premier lieu, la finance a la domination est la lutte des classes. On peut la voir d’en
acheté la fraction supérieure des gestionnaires par haut, dans la réaffirmation du pouvoir des propriétaires du
d’énormes rémunérations (salaires et stock options). En capital, ou d ’en bas, face à la menace que les luttes
second lieu, elle a établi un lien avec les classes moyennes. populaires font peser sur tous les ordres établis. On se rap-
40 Mondialisation et impérialisme
Le coup de 1979, le choc de 2000 41

pellera que le premier acte de l’affirmation du néolibéra­


lisme au Royaume Uni et aux États-Unis a été la répres­ aux États-Unis de pousser plus avant l'endettement consi­
sion de vastes mouvements de grève. dérable des ménages et les déficits extérieurs ; le frei­
nage de la chute de la bourse est très délicat, et peu
Économie politique des contradictions de l’ordre compatible avec le maintien de taux d’intérêt réels forts,
néolibéral une des bases du néolibéralisme ; le retour à des taux d’in­
Même si l’affirmation de l’ordre néolibéral frappe par vestissement élevés, moyennant un financement national
son caractère fulgurant, au centre comme à la périphérie, et non international, impliquerait que les profits cessent
il ne faut pas sous-estimer ses contradictions. d’être distribués dans leur quasi-totalité aux actionnaires.
1. Le néolibéralisme n ’est pas un modèle de déve­ Par ailleurs, l’accroissement presque inéluctable des dif­
loppement, et la relative réussite des Etats-Unis est ficultés économiques de la périphérie fait peser un risque
fondée sur des mécanismes non exportables. Globa­ de contagion sur les économies du centre.
lement, les deux décennies du néolibéralisme se caracté­ 3. Les bases du compromis néolibéral aux États-
risent dans le monde par une croissance lente. Les Unis sont minées. Les deux volets du compromis néoli­
États-Unis ont retrouvé dans les années 1990 des taux de béral, au sommet de la pyramide gestionnaire et vis-à-vis
croissance peu inférieurs à ceux des décennies de l’après- des classes moyennes, ne résisteront pas à la chute des
guerre ; mais l’Europe croît très lentement et ne peut venir cours de bourse et à la baisse des taux d’intérêt, pour des
à bout de son chômage ; le Japon est en crise. Tous les pays raisons évidentes.
de la périphérie, ou presque, qui ont suivi les voies du néo­ 4. Le développement des luttes et résistances. Le
libéralisme, ont des taux de croissance plus faibles qu’au- cours du néolibéralisme suscite nécessairement des ré­
paravant et souffrent d’une instabilité accrue. Cet avantage sistances de la part de ceux qui en ont le plus souffert. Les
des États-Unis provient d’abord du fait que ce pays fut at­ luttes et manifestations électorales d’humeurs antinéoli­
teint beaucoup moins profondément par les changements bérales dans la périphérie rejoignent les mouvements ré­
institutionnels dus au passage au néolibéralisme. À cela clamant une autre mondialisation ou luttant contre la guerre.
est venu s’ajouter un soutien de la consommation par le
Ces luttes créent un nouvel espoir mais auront beaucoup
crédit (avec une forte intervention de l’État fédéral) et une
de mal à surmonter leur éclectisme. Face à elles, la finance
certaine reprise de l’investissement, très diminué. Ces po­
n’est évidemment pas désarmée. Outre les crédits en de­
litiques ont impliqué un déficit extérieur sans précédent,
vises, elle contrôle l’information et la propagande. Elle
que seuls pouvaient se permettre les États-Unis.
dispose de la force directe : subversive et militaire.
2. La relative prospérité des États-Unis au cours
5. La transformation ou le dépassement du néoli­
des années 1990 est, peut-être, compromise, et la me­
béralisme. Il faut distinguer entre l’ajustement des mé­
nace d ’une crise plus grave est réelle. Il sera difficile
canismes économiques à l’intérieur de l’ordre néolibéral
42 Mondialisation et impérialisme
43 François Chesnais
représentant des pouvoirs et compromis de classe in­
changés, et une transformation impliquant la définition de
nouveaux compromis. Abstraction faite du pouvoir évo­
cateur idéologique du mot néolibéralisme, seule la venue
au monde d ’une nouvelle configuration de pouvoir si­
gnalerait un dépassement de l’ordre actuel. Dans le cas

Le rôle du capital h
contraire, il faudrait seulement parler d’une nouvelle phase,
qui pourrait inclure une intervention accrue de l’État,
contredisant seulement l’idéologie néolibérale. ie r
dans l'impérialisme

Situer la place et le rôle du capital financier


dans l’impérialisme, c’est centrer l’attention sur les méca­
nismes assurant la centralisation vers les marchés finan­
ciers des pays impérialistes, et à partir de ceux-ci vers les
couches sociales bénéficiaires de revenus financiers (in­
térêt et dividendes), de segments de valeur et de plus-value
produits au sein de pays dans lesquels rien n’est fait - et
souvent ne peut être fait - pour empêcher la ponction. Aux
mécanismes d’appropriation de valeur par la fiscalité et le
remboursement des emprunts d ’État, dégagés par Rosa
Luxemburg (1967) et étudiés ensuite par les historiens,
s’en ajoutent aujourd’hui bien d’autres: captation de va­
leur par les sociétés transnationales (STN) aux dépens
d’entreprises locales placées en situation de subordina­
tion ; flux de rentes transitant par les prêts internationaux
aux systèmes bancaires locaux; enfin, depuis la libérali­
sation financière des pays rebaptisés «marchés émergents»,
flux transitant par leurs marchés financiers libéralisés.
44 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l'impérialisme 45

Recourir simultanément à Marx et à Hilferding «banquiers», les «industriels» ont inventé la forme du
«groupe industriel» (la «corporation»), où ils restent
Afin de saisir ces mécanismes dans leur ampleur et leur
maîtres de l’interpénétration. Le grand groupe mondialisé
diversité, il est nécessaire de faire appel aux définitions
américain (ou STN) qui a servi de modèle à la plupart des
données tant par Marx que par Hilferding (1970) du «ca­ autres pays impérialistes, possède un marché des capitaux
pitaliste financier» et du «capital financier». Lorsque Marx interne au groupe transnationalisé et place ses fonds li­
utilise le terme «capitaliste financier», il se réfère à ceux quides sur les marchés financiers, notamment de changes.
- les banquiers d’affaires et autres «chevaliers de la fi­ Dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme,
nance» - qui vivent de revenus provenant d’opérations Lénine, tout en ne citant que Hilferding, prend fortement
qui ont pour théâtre la Banque et la Bourse. Il nomme le appui sur la définition marxienne. Ainsi dans les dernières
capital de placement «capital porteur d’intérêt» ou encore pages du chapitre 3, comme dans le chapitre suivant por­
«forme moderne du capital-argent». Celle-ci naît, dit-il, tant sur « l’exportation des capitaux », dont la forme prin­
lorsque « une partie du profit brut se cristallise et devient cipale est ici encore l’emprunt d’État, Lénine rappelle que
autonome sous forme d’intérêt». Alors «le capital finan­ « le propre du capitalisme est de séparer la propriété du
cier [se présente] comme une sorte de capital autonome et capital de son application à la production ; de séparer le
l'intérêt comme la forme indépendante de la plus value capital-argent du capital industriel ou productif; de sépa­
qui correspond à ce capital spécifique. Du point de vue rer le rentier, qui ne vit que du revenu qu’il tire du capi­
qualitatif [souligné dans l’original], l’intérêt est de la plus- tal-argent, de l’industriel». La «séparation» se fait à
value obtenue par la simple possession du capital [...] bien l’échelle de pays entiers. Ainsi, c’est au sens le plus étroit
que son possesseur reste en dehors du procès de produc­ « d ’État-rentier, d’État-usurier, dont la bourgeoisie vit de
tion ; l’intérêt est donc produit par du capital retranché plus en plus de l’exportation des capitaux et de “la tonte
de son procès»1. Chez Hilferding, le capital financier a un des coupons” », que la France (dont le capital industriel
sens voisin, mais néanmoins différent. Le terme sert à dé­ est très faible, mais dont la Banque et la Bourse sont fortes)
signer la forme de capital concentré qui s’est constituée, et à un degré moindre l’Angleterre (dont l’industrie est
à partir de la dernière décennie du 19e siècle, du fait de peu concentrée au regard de celle des États-Unis et de l’Al­
l’interconnexion étroite (il est même parlé de «fusion») lemagne et déclinent face aux leurs, mais dont la City est
entre les grandes banques et la grande industrie. Hilfer­ alors le premier centre d’accumulation financière auto­
ding présente la forme spécifiquement allemande de cette nome au monde), s’intégrent dans la domination impéria­
«fusion» comme si celle-ci était commune à toutes les liste mondiale du début du 20e siècle.
grandes économies capitalistes. Aux États-Unis les Car­
negie et les Rockfeller ont été les pionniers de formes or­
ganisationnelles où pour garder son autonomie face aux
46 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l’impérialisme 47

Les «investisseurs institutionnels», épine que fondement du système capitaliste. Elle signifie ce­
dorsale du capital financier contemporain pendant deux choses. D’abord, c’est toujours plus direc­
Le capital financier, dans ses deux sens complémen­ tement au compte des institutions spécialisées dans la
taires, est de nouveau au cœur de la domination impéria­ valorisation A-A’ (les investisseurs institutionnels) qu’opè­
liste. Depuis la fin des années 1970, on a vu la réapparition, rent l’ensemble des mécanismes d’appropriation et de cen­
tralisation de valeur et de plus-value au niveau mondial.
après une longue éclipse, de capitaux concentrés cherchant
Ensuite, depuis le milieu des années 1980, c’est dans un
à se valoriser par la « voie courte A-A’ » au moyen de pla­
contexte macro-économique et institutionnel façonné de
cements. On a donc assisté aussi à la résurgence de mar­
plus en plus par le tribut exigé par le capital argent rentier,
chés secondaires de titres qui offrent à ce capital le grand
que se déroule la lutte des classes. Un mécanisme parti­
pouvoir économique et social associé à la «liquidité»2.
culièrement saillant est la dette publique. Elle est le vec­
Les grands groupes industriels y ont contribué en desti­
teur des « réformes » dans les pays où la classe ouvrière
nant une fraction croissante de leurs profits à une valori­
avait conquis des acquis sociaux; des privatisations dont
sation A-A’. Ils ont accentué leurs traits de groupe financier
les «investisseurs institutionnels» ont été les artisans et
«à dominante industrielle» en prenant la forme de hol­
les bénéficiaires partout dans le monde ; du pillage accé­
ding. L'accumulation financière est l’essence même de
léré des ressources naturelles pour exporter et «payer la
l’activité des banques internationales, comme des com­
dette ».
pagnies d ’assurance. Cependant ce sont les systèmes de
retraites privés par capitalisation (les « fonds de pension ») Les canaux de captation et de centralisation de
créés à la fin de la seconde guerre mondiale dans les pays la valeur vers les marchés financiers
anglo-saxons et au Japon, ainsi que les fonds de placement Les flux financiers internationaux qui servent de ca­
«collectifs» (les mutualfunds) apparus dans leur sillage, naux d’appropriation de la valeur produite dans les pays
qui sont aujourd’hui la clef de voûte de la centralisation extérieurs à l’OCDE, sont classés par les organismes éco­
et de l’accumulation financières. Ils sont l’épine dorsale nomiques en quatre rubriques : investissements directs, in­
des marchés financiers. C ’est à partir de leur existence vestissements de portefeuille, prêts bancaires et aide
qu’il faut réactualiser l’analyse de « l’hégémonie du ren­ publique au développement (il est entendu qu’il s’agit
tier et de l’oligarchie financière sur les autres formes de d’une «aide liée» dont le pays «donataire» doit bénéfi­
capital ». cier en retour)3. L’examen sur plus de dix ans de la com­
Cherchons à éviter tout malentendu. Cette «hégémo­ position de ces flux montre la prédominance ainsi que le
nie» ne signifie en aucune façon la disparition des autres degré plus élevé de stabilité des flux comptabilisés sous
formes de capital et encore moins la disparition de l ’ex­ la rubrique « investissement direct »4. Pourquoi les guille­
ploitation et de la maximisation de la plus value en tant mets ? Parce que l’examen attentif de cette rubrique montre
48 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l’impérialisme 49

que les opérations d ’achat d'entreprises existantes, sans la libéralisation pour asseoir des réseaux d’approvision­
création de capacités nouvelles, ont représenté sur dix ans nement par sous-traitance dans les pays où les coûts sont
les trois quarts de l'investissement dit «direct», atteignant les plus bas (Chesnais, 1997). Le «pouvoir de marché»
certaines années près de 90% du total. Dans beaucoup - de;monopole et de monopsone - né de la concentration
de pays, la privatisation des entreprises publiques a été au et de la centralisation du capital, permet aux groupes de
cœur d’un vaste mouvement de changement de propriété. capter, par le biais de contrats léonins, des fractions de va­
Les fonds de pension et les mutualfunds y ont été les prin­ leur produites par des firmes plus petites, à faible capacité
cipaux «investisseurs directs». Ils sont entrés aux conseils de négociation des prix. Le grand groupe siphonne la va­
d'administration pour s’assurer qu’aucun investissement leur créée dans d ’autres firmes, autant ou plus q u ’il en
nouveau (au sens réel) ne serait fait et pour participer produit dans ses propres murs. L’organisation des groupes
aux politiques de fixation des prix prédatrices. On les trouve en «firmes-réseau», au plan interne comme au plan in­
ainsi à l'origine de la pénurie d’électricité au Brésil et à la ternational, crée un brouillage entre le profit et la rente
fixation des prix prédateurs par les opérateurs des indus­ dans les résultats des groupes. Les petites firmes en ont
tries de service (électricité, eau, télécoms) en Argentine. fait partout les frais et leurs salariés en ont subi le poids
Les fonds de pension et les mutual funds possèdent plus que quiconque.
40% des actions cotées à Wall Street et sur les autres mar­ Il faut aussi souligner l’importance des impacts de la
chés de titres d’entreprises américains5. C’est dans cette concentration et de la centralisation du capital comme de
capacité qu’ils participent à l’exploitation directe et indi­ la valorisation A-A’ fondée sur la spéculation, sur les mar­
recte des travailleurs qui fait suite aux investissements di­ chés de matières premières. Le renforcement du pouvoir
rects «productifs». Ils contrôlent les groupes industriels de monopole et de monopsone exercé collectivement par
par le biais des marchés financiers. Mais c’est sur les ma­ les groupes industriels des pays centraux a entraîné, en
nagers des groupes que reposent les activités de valorisa­ conjonction avec les changements dans les rapports poli­
tion du capital dont dépend le montant de plus-value tiques mondiaux, la mort des organismes régulateurs des
destinée à passer entre les mains du capital rentier. À cet prix des grands produits de base établis par les pays pro­
effet, ils disposent de moyens puissants venant des effets ducteurs dans les années 1940 et 1950. L’OPEP dont on
combinés de la libéralisation des échanges et des mouve­ connaît les difficultés de fonctionnement est le dernier or­
ments de capitaux et des nouvelles technologies. Ils usent ganisme survivant de cette époque. Le démantèlement des
de leur liberté d’action retrouvée pour faire peser sur leurs organismes de stabilisation des cours au profit de marchés
salariés la menace (qui peut d’ailleurs devenir effective) soumis à la pure spéculation a fortement aggravé la si­
de délocaliser leurs sites de production vers les pays où la tuation des pays exportateurs6.
main-d'œuvre est bon marché et les salariés sont peu ou C ’est sous les rubriques «investissements de porte­
pas protégés. Les groupes industriels se servent aussi de feuille » et « prêts bancaires » que les statistiques rangent
30 Mondialisation et impérialisme Le rôle du capital financier dans l’impérialisme 51

les mécanismes internationaux de valorisation de capitaux Les crises financières


selon le cycle A-A’. Depuis vingt ans les prêts ont forte­ Pour les pays «émergents», le recours au capital por­
ment reculé au bénéfice des flux d'investissements de por­ teur d’intérêt comme source de financement a un coût ex-
tefeuille, c’est-à-dire des placements à court ou à très court trêrrtement élevé, dont les crises financières sont un autre
terme sur les marchés financiers locaux de pays qui ont li­
aspect. Ces crises sont provoquées par le retrait des in­
béralisé leurs systèmes financiers. La négociation par les
vestisseurs des places financières subordonnées par crainte
gouvernements d’emprunts «syndiqués» avec des groupes
de pertes face à l’accumulation des déficits provoqués par
de banques a cédé très largement la place à l’émission au
la libéralisation commerciale et financière ou à des pers­
«prix du marché» de titres de la dette qui sont ensuite
pectives de récession. Mais elles sont aussi le résultat de
achetés par les investisseurs institutionnels et échangés sur
décisions de «prises de bénéfice». S'agissant des pays
les marchés obligataires. Les titres émis ont souvent une
maturité courte ou très courte et les investisseurs peu­ «émergents», il importe de récuser la notion d’économie
vent les vendre à tout moment. Les taux d’intérêt sont cal­ de casino. Dans la majorité des cas les investisseurs ne su­
culés en référence au taux américain (le différentiel est bissent aucune perte lors des crises et empochent leurs pro­
nommé le « spread»), selon le risque-pays établi par les fits financiers et plus values boursières. Lorsque les capitaux
agences de notation. Ils sont toujours élevés - de deux à placés l’ont été sous forme de prêts bancaires, ils bénéfi­
trois fois supérieur au taux de référence - et en période de cient de l’appui du FMI et des principaux pays du G8 pour
crise financière ils peuvent représenter jusqu’à cinq fois assurer que la sécurité des placements sera respectée. En
le taux de base. Le portefeuille des fonds de placement fi­ revanche, dans les pays touchés, les crises financières dé­
nancier peut aussi contenir des actions d’entreprises de clenchent des mécanismes complémentaires et cumulatifs
pays «ém ergents». Il faut en voir les implications. La de crise économique qui conduisent à la récession et même
capitalisation agrégée de l’ensemble des marchés bour­ à la dépression proprement dite (Indonésie, Argentine). Le
siers de ces pays ne représente que 7 % de la capitalisation plus important mécanisme proprement financier est l’ef­
boursière mondiale. Les marchés sont très peu liquides fondrement des structures du crédit. La capacité des
et dominés par un très petit nombre de titres. À Bombay, banques locales d'offrir du crédit repose sur des refinan­
dix firmes assurent 30% de la capitalisation. La place que cements que les banques internationales peuvent, comme
les actions d’entreprises de pays «émergents» occupent en 1997, refuser d’accorder. Mais la perte de liquidité bru­
dans les portefeuilles des investisseurs étrangers est donc tale des banques à la suite de l’effondrement des taux de
extrêmement faible, mais la moindre vente importante change et des marchés financiers locaux résultent aussi
de titres viendra déstabiliser et faire plonger le marché mécaniquement de l’accroissement de leur endettement et
dans son ensemble. de l’effondrement de la valeur des titres dans leurs bilans.
La contraction du crédit propage la crise très vite vers l’en-
32 Mondialisation et impérialisme
Robert Went
semble de l’économie. L’autre mécanisme financier est
boursier. Il concerne la contagion d'une place financière
à l'autre, des peurs des investisseurs financiers relatifs à
la pérennité du capital fictif détenu en actions ou en obli­
gations locales. Les marchés financiers «émergents» su­
bissent alors les effets, souvent destructeurs, de la
propagation de la suspicion du capital de placement du
G lobalisation ,
vers l'ultra-impérialisme ?
pays «foyer» vers tous les autres. Depuis la libéralisation
financière, les pays subordonnés sont suspendus en per­
manence à la menace de retrait des capitaux flottants. C’est
l'autre «discipline» proprement financière de leur sou­
mission au capital financier impérialiste. Partout dans le monde, la rentabilité des
firmes a commencé à baisser nettement à partir du mi­
lieu des années 1960, ce qui a conduit à un recul de l’in­
vestissement et à un sévère ralentissement de la croissance.
L’internationalisation croissante des économies qui s’en
est suivie s’appuie sur un processus sans précédent his­
torique de globalisation qui concerne chacun des trois cir­
cuits de capital. Il s'incarne en cette trinité inédite qui réunit
le libre marché (le marché mondial), la libre circulation
des capitaux (le casino global) et la globalisation de la pro­
duction (l'usine globale)'.
Cette internationalisation croissante de capital n’a pas
été accompagnée - ou seulement de manière très timide -
par une globalisation parallèle des régulations et des modes
de gouvernance, car il n’existe aucune symétrie sponta­
née entre les évolutions économiques et les développements
institutionnels. Certes, les projets de zones commerciales
régionales et d’organismes supranationaux se sont multi­
pliés sans pour autant obtenir le succès escompté, et la lé­
gitimité d’institutions comme la Banque mondiale, le FMI
et l’OMC est de plus en plus remise en cause. Ce diagnostic
54 Mondialisation et impérialisme 55
Globalisation, vers l'ultra-impérialisme?

débouche sur deux questions : celle du destin des États- relations extérieures d’un système capitaliste. Il faudrait
nations et celle de la formation d’un ultra-impérialisme. aujourd'hui ajouter au moins une fonction supplémentaire:
La fin des États? 7) garantie de la stabilité du système bancaire (prêteur en
dernier recours ; surveillance).
On peut aborder la première question à partir de la Le capital a besoin que ces fonctions soient prises en
«non-coïncidence territoriale croissante entre le capital en charge, mais ce n’est pas forcément au gouvernement
expansion et son État domestique » dont parlait Murray national de le faire. Elles peuvent être assurées par des
(1971). L'approfondissement de cette contradiction a structures étatiques d’autres pays, par le capital lui-même
conduit beaucoup de politiciens, de journalistes et de cher­ en association éventuelle avec d’autres capitaux, ou encore
cheurs à annoncer la mort, au moins virtuelle, de l’État. par des institutions inter-étatiques coopérant entre elles.
On peut parler ici d ’une thèse «hyper-globaliste» selon C’est de ce point de vue que l’on peut maintenant examiner
laquelle «la globalisation définit une nouvelle époque de la situation actuelle. Après l’effondrement du mur de Berlin
l’histoire humaine dans laquelle les États-nations tradi­ et avec l’ouverture de la Chine au capital étranger, le point 6
tionnels sont devenus des entités économiques artificielles, n’est plus une préoccupation centrale à l'heure actuelle. 11
appelées à disparaître au sein de l’économie globale. [...] en va sans doute de même pour le point 4, bien que la ré­
Une telle approche de la globalisation privilégie le plus duction tendancielle des dépenses publiques notamment
souvent la logique économique et, dans sa variante néo­ pour l’éducation et le transport aura à plus long terme
libérale, célèbre l’émergence d’un marché mondial unifié des conséquences négatives sur la qualification des emplois,
et le principe de la concurrence globale comme les signes les infrastructures et le développement technologique. En
annonciateurs du progrès humain» (Held etalii 1999). ce qui concerne les points 1 et 2, l’internationalisation du
Cette idée selon laquelle les États pourraient tout sim­ capital depuis le début des années 1980 lui a globalement
plement disparaître et laisser le fonctionnement du capi­ permis de renforcer ses positions. Cependant le mécon­
talisme au marché ne tient pas la route. Certes, l’Etat-nation tentement croissant à l’égard de la globalisation, qui s’est
est une forme historiquement spécifique d ’organisation traduit par l’impossibilité de mettre en œuvre l’Accord
sociale du monde, mais il remplit un certain nombre de multilatéral sur l’investissement (AMI) et par les critiques
fonctions économiques indispensables à la reproduction croissantes à l’OMC, montre que ce rapport de forces peut
du capitalisme. À son époque Murray énumérait les six être contesté et qu’il n’a rien d'irréversible.
fonctions suivantes: 1) garantie des droits de propriété; Les points 3 et 7 posent de sérieux problèmes, comme
2) libéralisation économique; 3) environnement écono­ le montrent les débats récurrents sur le rôle et le fonc­
mique; 4) mise à disposition des moyens de production tionnement du FMI et les tensions et conflits d’intérêt entre
(travail, terre, capital, technologie, infrastructure); 5) in­ les États-Unis, l’Union européenne et le Japon à propos
tervention en faveur du consensus social ; 6) gestion des de la coordination des politiques monétaires et macro-
Globalisation, vers l'ultra-impérialisme? 57
56 Mondialisation et impérialisme

aucun cas prédéterminée. Les États-nations ne sont donc


économiques, ou de l’absence d’une telle coordination.
pas appelés à disparaître, même si le statu quo actuel ne
L’observation de Murray selon laquelle «le processus
peut non plus se perpétuer. Les réorganisations régionales
d'internationalisation tend à accroître l’instabilité écono­
et globales à venir, ou déjà en cours comme l’intégration
mique potentielle de l’économie mondiale en même temps
européenne, auront des implications significatives sur l’or­
qu'elle réduit la capacité des gouvernements nationaux à
ganisation des États.
contrôler l’activité économique, même à l’intérieur de leurs
propres frontières » semble encore plus vraie aujourd’hui. Un ultra-impérialisme?
Finalement, c’est l’absence de légitimité (le point 5) Ceci nous conduit à la deuxième question : la concen­
du fonctionnement actuel de l’économie globale qui re­ tration et la centralisation internationales du capital condui­
présente l’une de ses principales faiblesses. Il y a trente
sent-elles à une redéfinition du rapport entre les États
ans, Mandel (1970) se référait à la loi du développement
capitalistes dominants qui donnerait naissance à un ultra-
inégal et combiné pour montrer que l’impérialisme, « bien
impérialisme ou à un super-impérialisme ? Cette question
qu’il unifie l’économie mondiale en un marché mondial
n’est pas nouvelle. Elle a été discutée au début du 20e siècle
unique [il] ne constitue pas la société mondiale en un en­
à propos de la nature de l’impérialisme, puis au début
vironnement capitaliste homogène. [...] Il conserve et ren­
des années 1970 dans une polémique sur l’évolution des
force à l’extrême les différences entre sociétés». C ’est
rapports entre les États-Unis et l’Europe (Mandel 1972;
encore plus vrai aujourd’hui. À peu près personne ne se
Rowthom 1971). Ce rappel devrait nous inciter à nous mé­
risquerait à nier que les différenciations sociales ont aug­
fier des théorisations hâtives qui risquent d’être périmées
menté entre pays et presque sans exception à l ’intérieur
avant d’être imprimées.
des pays. Dans la mesure où cette divergence croissante
Pour Burbach et Robinson (1999), le processus «ouvert
dément le pronostic des avocats de la mondialisation, on
et inachevé» de la globalisation a d’ores et déjà conduit
voit que le consensus social que le capitalisme appelle
à une configuration où «pour la première fois dans l’his­
de ses vœux est hors de sa portée.
toire [...] on peut parler de transnationalisation du capital,
Ainsi, à mesure que le capital s’internationalise, des
d’un monde où les marchés sont vraiment globaux inté­
fonctions étatiques essentielles ne sont aujourd’hui plus
grés. La propriété du capital des grandes entreprises est
remplies, ni par des États-nations, ni par des institutions
également internationalisée, avec des actionnaires ou des
internationales ou par la coopération entre États. La pers­
institutions financières de diverses régions du monde en
pective la plus plausible est celle d’une période prolongée
mesure de déplacer leurs capitaux d’une société à l’autre,
de tâtonnements visant à redistribuer les responsabilités
ou d’un pays à l’autre ». On peut discuter de savoir jusqu’à
et les tâches entre les différents niveaux - national et in­
quel point c’est vrai2, mais très de peu de chercheurs nie­
ternational - et par conséquent assortie de conflits entre
raient de nos jours qu’il existe une tendance qui va dans
intérêts divergents. L’issue d’un tel processus n ’est en
58 Mondialisation et impérialisme Globalisation,vers lultra-impérialisme? 59

cette direction, en dépit des obstacles qu’elle peut ren­ cée par l’intermédiaire des marchés financiers et de leur
contrer. Burbach et Robinson vont encore plus loin, en prééminence militaire, il serait imprudent d’exclure cette
soutenant qu’une «classe capitaliste transnationale» est possibilité.
en train d ’émerger. Robinson et Harris (2000) poussent Il* en va de même d'un troisième modèle, celui de la
jusqu’au bout cette logique en affirmant que des institu­ poursuite de la concurrence inter-impérialiste, où « l’in­
tions telles que le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, le terpénétration internationale des capitaux est assez avan­
G7 et l’OCDE constituent « l’ébauche d’un appareil d’E­ cée pour qu’un nombre plus élevé de grandes puissances
tat transnational en formation » \ Dans la mesure où ils sou­ impérialistes indépendantes soit remplacé par un plus petit
lignent le rôle dominant du capital financier4, leur nombre de superpuissances impérialistes, mais elle est si
perspective évoque tout à fait celle de Y ultra-impérialisme, fortement entravée par le développement inégal du capi­
à savoir une configuration où « l’interpénétration inter­ tal que la constitution d’une communauté globale d’inté­
nationale des capitaux est avancée au point où les diver­ rêts du capital échoue » (Mandel 1972). Une telle évolution
gences d’intérêts décisives, de nature économique, entre ne peut être non plus exclue, compte tenu de la dynamique
propriétaires de capitaux de diverses nationalités, ont com­ de l’intégration européenne, et des incertitudes quant aux
plètement disparu» (Mandel 1972). Ces auteurs raison­ prochains développements en Asie (un bloc autour du
nent sur des tendances et soulignent les nombreuses Japon ? quel rôle pour la Chine ?).
contradictions et conflits d’intérêt qui peuvent s’y oppo­ Pour conclure, l’accélération de l’internationalisation
ser'. Mais ils restent convaincus que la trajectoire de l’éco­ du capital depuis la fin de l’expansion d’après-guerre ne
nomie mondiale conduit à exclure d’autres configurations s’est pas accompagnée d’une internationalisation des fonc­
mondiales possibles. Il est pourtant permis de penser qu’un tions étatiques. L’idée que les États-nations sont appelés
tel choix n’est pas justifié, et que les deux autres modèles à disparaître est donc erronée : les États ne meurent pas,
possibles ne peuvent être exclus et qu’ils sont même tout ils changent. Mais cela ne veut pas dire que la situation
aussi plausibles. actuelle est stable. La déconnexion entre la globalisation
On peut d ’abord examiner le scénario du super­ du capital et l’internationalisation timide des États et des
impérialisme, autrement dit une configuration où « une fonctions étatiques est l’un des points faibles de l’écono­
grande puissance impérialiste unique détient une hégémonie mie mondiale, et les tentatives de restructuration sont donc
telle que les autres Etats impérialistes perdent toute autono­ inévitables. Mais dans la mesure où existent de nombreux
mie réelle à son égard et sont réduites au statut de puissan­ conflits d’intérêt et des problèmes de la légitimité, les ré­
ces semi-coloniales mineures» (Mandel 1972). On pense sultats ne sont pas prédéterminés : trois modèles - État
ici au rôle de puissance hégémonique que pourraient jouer transnational, hégémonie des États-Unis et poursuite de
les États-Unis. Compte tenu du poids de leur économie, la concurrence inter-impérialiste - sont aujourd’hui éga­
du rôle international du dollar, de leur domination renfor- lement (im)probables.
to
Claude Serfati

Lu guerre sans limite


l'actualité du 21e siècle

L es relations entre le militarisme , la


guerre et le capitalisme retrouvent une nouvelle actualité
en ce début de 21e siècle. La «guerre sans limites», nou­
veau programme politique lancé par l’Administration Bush,
marque un changement d’échelle dans le militarisme du
capitalisme américain, et rappelle: plus que jamais, la mon­
dialisation du capital et le militarisme apparaissent comme
deux aspects de la domination impérialiste.
Militarisme, capital et technologie
Rosa Luxemburg (1969) rappelle que «le militarisme
a une fonction déterminée dans l’histoire du capital. Il ac­
compagne toutes les phases historiques de l’accumula­
tio n » 1. Ses analyses font ressortir ce qu’on appellerait
aujourd’hui «l'historicité» de la relation du militarisme
au capital et conservent toute leur pertinence. Elle définit
«la phase impérialiste de l’accumulation [comme] phase
de la concurrence mondiale du capital [qui] a le monde
entier pour théâtre. Ici les méthodes employées sont la po­
litique coloniale, le système des emprunts internationaux,
la politique de la sphère d'intérêts, la guerre. La violence.
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l’escroquerie, le pillage se déploient ouvertement, sans militaires des États-Unis, mais aussi celles des autres pays
masque». Contrairement à la «théorie libérale bourgeoise impérialistes, sont restées au cours des cinq décennies sui­
[qui] sépare le domaine économique du capital de l’autre vantes à des niveaux extraordinairement élevés, au nom
aspect, celui des coups de force considérés comme des in­ de la menace constituée par l’URSS. Dans ce pays, les
cidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure», sommes gigantesques consacrées à la défense ont conso­
Rosa Luxembourg souligne de manière très actuelle que lidé la caste dirigeante et son existence parasitaire, en même
«la violence politique est, elle aussi, l’instrument et le vé­ temps qu’elles ont contribué à la saignée des ressources
hicule du processus économique ; la dualité des aspects de productives et financières.
l ’accumulation recouvre un même phénomène organique, Le fait saillant depuis la seconde guerre mondiale est
issu des conditions de la reproduction capitaliste [souli­ un enracinement du système militaro-industriel dans l’éco­
gné par moi]. » nomie et la société des États-Unis, qui n’a nullement été
Dans sa polémique contre Dühring, Engels (1973) ana­ affaibli par la disparition de l’URSS et aborde au contraire,
lyse les relations entre le militarisme et le développement en ce début de siècle, une nouvelle étape de consolidation.
technologique du capitalisme. L’histoire montre que la Ce renforcement du système militaro-industriel repose sur
conduite des guerres repose sur la production d'armes qui une conjonction de facteurs : une concentration industrielle
dépend elle-même de l’état de l’économie, plus précisé­ et une liaison encore plus étroite des groupes de l’arme­
ment du développement industriel et technologique, car
ment avec le capital financier, une hausse du budget mi­
« l’industrie reste l’industrie, qu’elle s’oriente vers la pro­
litaire engagée par Clinton en 1999 et considérablement
duction ou la destruction d’objets». Engels note les chan­
amplifiée par Bush, et une présence renforcée sur les
gements radicaux qui surviennent lorsque le capitalisme
technologies de l’information et de la communication
est devenu dominant dans le monde. «Le navire de guerre
(TIC). Ces technologies ont bénéficié de l’Initiative de dé­
est non seulement un produit, mais en même temps un spé­
fense stratégique de Reagan (la «guerre des étoiles»); elles
cimen de la grande industrie moderne, une usine flottante. »
jouent un rôle déterminant dans la «domination informa­
Pour lui, «le militarisme domine et dévore l’Europe», et
cette formule trouvera une tragique confirmation dans la tionnelle » et la «guerre centrée sur les réseaux »‘ qui sont
guerre que les impérialismes européens se livreront à par­ les thèmes favoris des stratèges du Pentagone dans les
tir de 1914. années 1990. La suprématie militaire et le contrôle
La production d ’armes n’est plus seulement une sécuritaire permettent aux groupes de l’armement améri­
«branche de l’industrie moderne», elle s’est trouvée de­ cains de conquérir une position centrale dans le dévelop­
puis la seconde guerre mondiale au cœur de trajectoires pement des TIC, dominé dans les années 1990 par les firmes
technologiques essentielles au mode de production (aéro­ civiles (la prétendue « nouvelle économie » et son cortège
nautique et espace, électronique, nucléaire). Les dépenses de start-ups).
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Les groupes de l’armement doivent également déve­ le cadre des États des pays capitalistes dominants. Le «ca­
lopper de nouveaux systèmes d ’armes pour les armées pitalisme mondial », dans le sens donné par ces auteurs,
de terre. La préparation de «guerres urbaines» (c’est l’ex­ n’existe pas. Le capital, en tant que rapport social, a certes
pression employée par les experts du Pentagone) conduites une propension à transcender les frontières nationales et
par des soldats équipés d’armes hyper-sophistiquées re­ les autres barrières (formes d’organisation socio-politique
layant au sol l’action de l’aviation, occupe une place im­ par exemple). Le «marché mondial est contenu dans la
portante dans les budgets militaires. Il s’agit de conduire notion même de capital » disait Marx, mais il s’agit là d’un
des guerres contre les populations des immenses agglo­ processus marqué par des contradictions qui s’expriment
mérations des pays du Sud (celles d’Amérique du Sud ob­ dans les rivalités intercapitalistes et inter-impérialistes ainsi
sèdent les stratèges américains), et éventuellement contre que dans les crises. C’est pourquoi l’extension mondiale
les «classes dangereuses» des villes du Nord. On peut du capital à toujours pris et continue de prendre une phy­
donc prévoir que l’influence majeure que les groupes de sionomie indissociablement liée aux rapports de forces
l’armement ont acquise au sein des institutions fédérales inter-étatiques et à leur cortège de violences.
et étatiques depuis la seconde guerre mondiale, l’élargis­ La domination des États-Unis sur les autres pays im­
sement de l’«agenda de sécurité nationale» à des objec­ périalistes est évidente. C’est une raison qui rend impro­
tifs non militaires2 mais qui concernent de plus en plus bable le déclenchement de guerres inter-impérialistes
d’aspects de la vie sociale et privée, accélèrent la forma­ comme celles qui ont eu lieu au vingtième siècle. L’inté­
tion d’un «système militaro-sécuritaire». Celui-ci jouera gration des capitaux transatlantiques, entre les États-Unis
dans les prochaines années un rôle bien plus important que et une partie de l’Union européenne, s’est poursuivie et a
celui du «complexe militaro-industriel» pendant la «guerre constitué un des traits distinctifs de la «mondialisation»
froide». de la fin du vingtième siècle. Les classes dominantes des
États-Unis et de l’Union européenne sont, dans une cer­
L’impérialisme au 21e siècle
taine mesure, dans la situation que Marx décrivait à pro­
La formation de ce système militaro-sécuritaire donne pos de la concurrence entre capitalistes : ils se comportent
à l’État américain une puissance considérable. On est loin comme des «faux frères dans la concurrence» mais comme
du déclin de la «forme État» de domination du capital, une véritable « franc-maçonnerie » face aux ouvriers et de­
qui, selon Hardt et Negri (2000), laisserait la place à un vrait-on ajouter face aux peuples des pays soumis à leur
«Empire» au sein duquel le capital et le travail s’oppo­ domination (Serfati, 2001).
seraient sans médiation. Pour maintenir sa domination, L’improbabilité de guerres entre les puissances capi­
le capital ne peut se passer d ’un appareil politique, dont talistes dominantes ne rend pas caduque la relation établie
les institutions (judiciaires, militaires, etc.) se sont consti­ entre la guerre et l'impérialisme par le marxisme du début
tuées, renforcées et améliorées depuis deux siècles dans du vingtième siècle. Il suffit par exemple de penser à ce
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La guerre sans limite, l'actualité du 21e siècle 67

qui se passerait si la transformation capitaliste de la Chine plus que jamais nécessaire aujourd'hui, aux antipodes des
sous le contrôle de la bureaucratie du parti communiste, mystifications qui associent les «m archés» et le libre-
au lieu d’accélérer les tendances centrifuges à l’œuvre dans échange à la paix et la démocratie. La mondialisation du
ce pays, en venait à menacer les États-Unis sur le terrain capital s’accompagne d ’un processus de marchandisation
de l’économie*. L’ultra-impérialisme qui permettrait au que l’on peut définir comme l’extension des espaces où le
capital de dépasser ses contradictions, tel qu’il était ima­ capital peut mettre en place ses droits de propriété. Telle
giné par Kautsky, n’est sûrement pas à l’ordre du jour. est en effet la condition préalable à l’existence de «mar­
La guerre conserve et accroît son rôle dans la phase ac­ chés», dont l'objectif et l’effet sont, d’une part, d’accroître
tuelle de mondialisation du capital. la dépendance des producteurs en les rendant plus « libres »,
Mondialisation du capital et militarisme c ’est-à-dire plus contraints de travailler pour le capital
et, d’autre part, d’asservir de nouveaux groupes sociaux,
La mondialisation du capital n’entraîne pas une ex­
en particulier dans les pays dominés. Ces espaces ne sont
pansion du capitalisme définie comme un élargissement pas seulement des territoires géographiques, ce sont de
de la reproduction de la valeur à l’échelle planétaire. Elle nouveaux domaines d’appropriation privée, tels que la bio­
conduit plutôt à un accroissement des prédations opérées sphère (marchés des permis de droits à polluer), les pro­
par le capital, dont les «droits de propriété» (sur des ac­ cessus du vivant (brevets sur les semences, etc.) et de façon
tifs financiers) lui permettent de percevoir des revenus fi­ croissante les droits de propriété intellectuelle dont l’ex­
nanciers aussi bien que de s’approprier les processus du tension incessante par les tribunaux représente une sérieuse
vivant. «On ne produit pas trop de subsistance propor­ atteinte à la liberté des populations. Tous ces objectifs ne
tionnellement à la population existante. On en produit trop peuvent être atteints sans l’usage de la violence.
peu pour satisfaire décemment et humainement la masse Les États-Unis se trouvent au centre de la mondiali­
de la population. » (Marx, 1957) C ’est cette contradic­ sation du capital. Le renforcement du militarisme observé
tion que la mondialisation du capital a portée à un niveau au cours des années quatre-vingt-dix n'est pas un «sup­
inégalé, écrasant la plupart des pays d ’Afrique et empor­ plément d’âme» qui s’ajouterait à un fonctionnement éco­
tant au cours de la décennie 1990 les pays «émergents» nomique par ailleurs «prospère». Mondialisation du capital
d’Asie et d’Amérique latine dans la crise. et militarisme sont deux aspects d’un « même phénomène
L’État a toujours joué un rôle majeur dans ce proces­ organique» comme dit Rosa Luxemburg, et c’est aux États-
sus d’expropriation des producteurs par le capital, non seu­ Unis qu’ils sont les plus interdépendants. La puissance po­
lement dans la phase dite d’«accumulation primitive» mais litico-militaire a été un facteur déterminant dans les
également lors des conquêtes coloniales dont l’objectif processus qui ont permis aux États-Unis, au cours des an­
était de soumettre les peuples et les territoires de la pla­ nées quatre-vingt-dix et à un rythme accéléré après la crise
nète à la domination du capital. La violence des États est des pays d’Asie (1997), de drainer vers ses places finan-
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cières le capital argent en quête de placements dotés d’une des pays dominés. L’heure est plutôt, comme le conti­
forte « sécurité ». nent africain en donne l’exemple tragique depuis vingt
Finalement, l’économie américaine a été atteinte par ans, au démembrement des États des «pays du Sud», qui
la récession en 20004. Il n’est pas possible d’en analyser ne peuvent résister aux conséquences de la domination des
ici les mécanismes, mais l’important est de comprendre impérialismes.
que si les États-Unis sont au cœur de la mondialisation du Les classes sociales dont l’existence repose sur un mode
capital, ils sont également au cœur de ses contradictions, de domination sociale qui privilégie à ce point l’appro­
bien plus profondes que ne le mesurent les indicateurs uti­ priation de la valeur créée par les producteurs, et encou­
lisés pour qualifier une récession. Le développement ra­ rage toujours plus la prédation rentière, ne peuvent qu’avoir
pide de ces contradictions a donné tort à ceux qui pensaient des préoccupations de très court terme, sans égard pour
que les États-Unis constituaient un «îlot de prospérité» les conséquences sociales et environnementales catastro­
dans l’océan des dévastations mondiales produites par la phiques pour l’humanité. Elles ont besoin de gouverne­
domination du capital financier (la « nouvelle économie »). ments et d’institutions étatiques qui leur assurent la pleine
Les contradictions économiques sont amplifiées, et non jouissance et la sécurité de leurs droits de propriété. Plus
réduites, par la mise en œuvre des programmes budgé­ le capital financier réussit à conforter et à étendre sa lo­
taires décidés après le 11 septembre 2001 et pour lequel gique, et plus le besoin de la force armée grandit.
le terme de «guerre de classes» a été utilisé5. Dans ce
contexte, la «guerre sans limites» engagée par l’admi­
nistration Bush est à mettre en relation avec la trajectoire
du capitalisme depuis vingt ans. Cette politique exprime
les intérêts d’une oligarchie financière, dont les bases ma­
térielles reposent sur le pillage des ressources naturelles
(au premier rang desquelles figure bien sûr le pétrole) et
sur le paiement de la dette perpétuelle, fut-ce au prix de la
mise en danger physique et même de l’existence de classes
sociales et de populations les plus vulnérables. Le contrôle
que les États-Unis et les autres pays dominants - la «com­
munauté internationale» - sont en train d’exercer à tra­
vers des formes de gestion directe, de mandat ou de
protectorat, a, encore moins que les conquêtes coloniales
des impérialismes du début du 20e siècle, la prétention et
la possibilité de stimuler le développement économique

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