Lemotion
Lemotion
Introduction
Notre travail propose une étude théorico-clinique de l’émotion dont
l’objectif est de contribuer à la réflexion et aux recherches psychodyna-
miques sur le développement des capacités à penser et à communiquer
du bébé au sein de la dyade précoce et chez le petit enfant. Des travaux
soutenant ce paradigme donnent déjà des pistes précises et le justifient
(Guedeney, 1999b, 2007 ; Golse, 2006). Une perspective clinique dévelop
pementale tend à organiser les arguments de notre travail car penser
le bébé et l’enfant révèle que l’essentiel est affaire de changements et
de co-constructions ; le corps et les mobilisations corporelles qui sont en
train de constituer l’histoire de l’enfant et de la parentalité apparaissent
aussi au premier plan. Nous privilégions une obédience psychanalytique
pour étudier l’émotion, approche utile pour approcher ce qui est vécu
par et avec les enfants et les parents. Mais cela n’est pas facile car l’émo-
tion est un objet surtout traité par les travaux expérimentaux (psycho-
cognitifs et psychodéveloppementalistes), cet avatar témoigne d’ailleurs
de l’importance d’une notion située au croisement des réalités objectives
et subjectives d’un être humain en relation à son monde. 1
Maître de conférences
1. Essai de définition
Peur, joie, dégoût, tristesse, colère, surprise sont considérés comme les
six émotions fondamentales, dites aussi primaires ou encore darwinien-
nes selon les auteurs et par opposition aux variations subtiles qui instau-
rent des émotions liées aux contextes sociaux et relationnels complexes
(e.g. honte, envie, amour, empathie). On constate d’emblée au travers
de ces termes que les registres psychologique et somatique sont directe-
ment liés ; les émotions primaires sont aussi directement liées à un anté-
cédent temporel précis (Cosnier, 1994), il y a donc un point de départ
environnemental à l’expression émotionnelle. On notera qu’une vue
rapide des différentes théories courantes et publications concernant le
nombre, la nature et la délimitation des émotions montre très vite que
l’expression émotionnelle possède un nombre important de termes qu’il
est difficile de réduire aux émotions primaires. D’ailleurs, il n’existe
aucune preuve empirique de l’existence d’un nombre limité d’émotions
biologiquement déterminées.
Dans le dictionnaire Le Robert (1993), « émotion » est un mot issu de
« motion » qui concerne le mouvement, terme apparaissant au XIIIe siè-
cle en français comme en langues saxonnes et portant l’idée d’un mou-
vement qui s’accomplit ; la racine latine emovere signifiant « mettre en
mouvement ». L’émotion va exister au début du XVIe siècle par le mot
« esmotion » qui induira la signification utilisée actuellement : l’émotion
est un état de conscience complexe, généralement brusque et momen-
tané, accompagné de signes physiologiques (par exemple : rougissement,
sudation). Tous les signes corporels de l’émotion dépendent de l’activité
du système sympathique ou parasympathique sous l’excitation des zones
thalamiques, elle possède donc de profonds points de liaisons physiolo-
giques. La sensation ou l’état affectif agréable ou désagréable est retenu
par le sujet comme étant le marqueur de son état émotionnel mais aussi
somatique. Mais l’émotion porte aussi une définition moins ancienne
(XVIIIe siècle) qui a contribué à donner le sens actuel : il s’agit d’un mou-
vement et d’une agitation d’un corps collectif, d’une masse vivante, pou-
vant dégénérer en troubles (émeutes). La place du corps comme entité
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L’émotion
vécue par le sujet est plus évidente dans l’article de l’Encyclopædia Uni-
versalis (1976) où la physiologie de l’émotion longtemps privilégiée par la
science ouvre sur la psychologie des émotions. Notamment avec l’idée de
l’émotion comme « mode de comportement » (Claparède, 1931) qui favo-
rise l’adaptation pour la vie, et avec la notion de « conduite de l’émotion »
que Janet (1929) développe pour initier une approche de l’émotion bio-
physio-psychologique admise implicitement actuellement. Selon l’Ency-
clopædia Universalis, on retient que les travaux des années 1940 à 1960
sont plutôt de type behavioriste où l’émotion est assez systématiquement
conçue comme réaction à une situation : atypique et/ou inquiétante, sur-
prenante, engageante (émouvante) pour l’individu, qu’il soit enfant ou
adulte, humain ou mammifère animal. L’idée d’une émotivité propre à
chaque personne malgré la réalité d’émotions primaires ontogénétiques,
puis celle de l’émotion conçue comme conduite d’ensemble physio-psy-
chologique, puis l’idée que l’émotion ne peut être interprétée qu’en
contexte singulier (notamment social et relationnel) apparaissent toutes
trois fondatrices de la conception actuelle des émotions. Nous verrons
(infra chapitres 3 et 4) comment ces trois idées trouvent des exemples
tout au long de l’observation du bébé et du petit enfant.
Cosnier (1994) remarque d’emblée la polysémie du terme d’émo-
tion. En effet, en 1981, on note onze types de définition ; en 1992 ce
sont déjà seize types et en 1994 il faudrait en parcourir au moins dix-
huit. Les variations dépendent des positions des auteurs par rapport à
quelques notions comme : affect, cognition, conscience, subjectivité,
adaptation, biologie, humain/animal, processus/état, etc. Plutôt qu’une
définition unique d’une entité, on devrait proposer la notion de pro-
cessus émotionnel qui est à la fois le plus complexe à approcher mais
aussi naturellement le plus riche en explications psychologiques. Ricard
et Cossette (1999) affirment également qu’il n’y a pas de définition qui
fasse consensus en psychologie, que l’émotion est dynamique à deux
registres : d’abord elle organise le développement social, interactif et
cognitif de l’enfant, puis elle est un mécanisme dynamique par lequel
une émotion peut en entraîner une autre et ceci presque à l’infini. Ces
auteurs ont synthétisé une grande part de la littérature internationale
en psychologie du développement et retiennent le schéma suivant pour
décrire un processus d’ensemble et systématique :
L’émotion
sur l’organisme et pourtant au final pour le sujet il n’y a que la partie
affective qui importe : toute la complexité de l’émotion en tant que pro-
cessus bio-physio-psychologique semble tenir à l’appréhension singu-
lière et subjective de la situation. Ceci est d’une importance fondamen-
tale car il implique que la réalité de l’émotion et de son émergence pour
un sujet se constitue fondamentalement dans l’expérience vécue et dans
une situation de soi émergente instantanée. On pourra alors définir le
processus émotionnel comme le système d’ensemble de réaction et d’ac-
tion physio-socio-psychologique qui apparaît en contexte pour le sujet
vivant singulièrement quelque chose qui s’impose à lui, quelle que soit
la source interne ou externe d’instauration de ce système puisqu’il n’y
a pas de différence du point de vue du sujet qui au final éprouve l’émo-
tion comme un état affectif coloré de plus ou moins de plaisir ou/et de
déplaisir. L’émotion serait donc un processus d’émergence qui fait exis-
ter, concrétise, un état particulier. Empiriquement, le processus émo-
tionnel apparaît donc comme un moment de vie du sujet, ce qui veut
dire aussi qu’il prend avec lui, incorpore d’une certaine façon, les élé-
ments qui participent de ce moment : les perceptions sensori-motrices,
les accordages affectifs, les qualités des personnes impliquées dans la
situation, les effets sur ces personnes et enfin les effets transformation-
nels induits sur soi-même.
Pour conclure cette première délimitation de l’émotion humaine,
on retiendra que le rapport entre l’émotion et l’état affectif est en fait
peu clair, le langage commun et les propositions empiriques se croisent
facilement avec des notions scientifiques spécialisées. Les auteurs uti-
lisent les deux termes dans des rapports d’inclusion ou d’exclusion, et
ce hiatus se retrouve dans le rapport biologie-psychologie où l’émotion
est aussi bien descriptible dans ces deux versants du vivant. Peut-être
pourrions-nous conclure que l’émotion doit être considérée à un pre-
mier niveau comme un processus, une transformation potentielle, et
comme une expérience subjective singulière hic et nunc, toujours en
liaison avec l’environnement : cela amène alors à considérer l’émotion
à un second niveau, celui où sont convoquées les notions d’empathie,
de partage relationnel et de fantasme. Enfin, remarquons que rien ne
concerne spécifiquement l’enfant et encore moins le bébé dans ces défi-
nitions et descriptions objectives entrevues lors de ce premier chapitre
– même dans le point de vue de Heuyer – alors que l’émotion apparaît
d’emblée comme un élément essentiel de leur vie ; en témoignent par
exemple les travaux de Spitz (1965), Stern (1985), Mazet et Lebovici
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Devenir, volume 21, numéro 1, 2009, pp. 61-99
L’émotion
émotionnel qui la sous-tend, uniquement sur l’empan plaisir–déplaisir.
Par ailleurs, on constate que Freud évoque l’angoisse chez le nourris-
son et le petit enfant dans ISA (p. 59-62) autour de la question de la
naissance et les besoins de satisfactions totales que le nourrisson recher-
che auprès de sa mère ; l’émotion dans les relations mère-bébé est donc
considérée ici bien que succinctement, Freud connaît l’importance de
certaines émotions dans le contexte de la dyade primaire : « Il est impos-
sible de ne pas apercevoir chez le nourrisson une certaine propension à
l’angoisse. Mais elle n’atteint pas son maximum aussitôt après la nais-
sance, elle apparaît seulement plus tard avec le progrès du développement
psychique » (ISA, p. 60). Nous pensons que Freud a toujours considéré
l’émotion et surtout le processus émotionnel dans ses théories mais
qu’un des enjeux de la psychanalyse, en tant que théorie du fonctionne-
ment psychique, et son utilité majeure ont été d’expliquer ce que la vie
affective du sujet humain portait comme lien avec ce qui ne se voit pas,
ne se dit pas et qui relie le sujet à ses pulsions et désirs.
L’émotion n’apparaît pas dans le Vocabulaire de la psychanalyse de
Laplanche et Pontalis (1967). C’est uniquement par la notion d’affect
(Affekt) qu’on y entend rapprocher la psychanalyse freudienne de l’émo-
tion. La difficulté reste théorique car plus on se concentre sur l’affect et
sa valeur psychique et plus le rapport avec l’émotion est ténu. Rappelons
quelques éléments de la métapsychologie : toute pulsion s’exprime au
double registre de l’affect et de la représentation, l’affect est l’expression
qualitative de l’énergie mise en œuvre dans le mouvement pulsionnel et
de son destin. L’état affectif ressenti par le sujet est de qualité variable,
du plaisir au déplaisir. Il est identifiable par la conscience ou vague et flot-
tant, il présente une décharge massive ou une tonalité générale de sen-
timents imprégnant une expérience. C’est donc le trait de décharge qui
permet de situer l’affect dans le processus émotionnel empirique, et cela
permet de conserver une cohérence entre l’émotion entendue comme
processus physio-socio-psychologique et la définition de la pulsion où la
sollicitation corporelle biologique est effectivement au premier plan : la
pulsion a sa source dans une excitation corporelle et c’est un processus
dynamique consistant en une poussée qui fait tendre l’organisme vers un
but (Laplanche et Pontalis, 1967). Il semble donc que, même par la voie
de la théorie des pulsions, l’émotion peut être considérée d’abord par rap-
port à l’expérience subjective que le sujet fait de son propre corps.
Pour Freud (1915), « les affects et les sentiments correspondent à des
processus de décharge dont les manifestations finales sont perçues comme
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L’émotion
un état du Moi se situant sur un empan plaisir–déplaisir ou agréable–
désagréable. Freud parle à partir de 1926 « d’affect d’angoisse » pour
résumer son attention extrême envers l’angoisse dans la vie affective du
sujet et, bien que l’angoisse soit toujours conçue comme un affect parmi
d’autres, elle devient le centre de la dynamique affective dans la théorie
des névroses et un modèle de l’émotion. Sa fonction de traduction de la
quantité d’énergie pulsionnelle induit cette indétermination qualifiante,
le sujet éprouve ainsi un caractère de force ou de tension variable selon
l’investissement pulsionnel inconscient.
On peut rechercher comment les hypothèses freudiennes sur l’af-
fect pouvaient avoir été appliquées à la clinique infantile en se tournant
vers Anna Freud (1946) qui aborde la psychanalyse des enfants avec les
mêmes principes théoriques et cliniques que Sigmund Freud. Mais on
constate que, lorsqu’il s’agit de l’enfant et de sa névrose, elle insiste par-
ticulièrement, tout au long de son étude du moi et des mécanismes de
défenses, sur la défense contre l’affect et contre les irruptions instinc-
tuelles : « Alors que le névrosé adulte combat ses désirs sexuels et agres-
sifs afin d’éviter tout conflit avec son surmoi, le petit enfant, lui, se com-
porte de façon analogue à l’égard de ses émois instinctuels afin de ne pas
enfreindre les interdictions formelles de ses parents. […]. Toute irruption
de cette pulsion entraîne des restrictions, menaces et punitions » (p. 54).
Et A. Freud théorise et décrit la névrose infantile en insistant sur la mise
en œuvre de défenses du moi par « peur réelle », peur présentant deux
versants : une crainte des affects associée à la crainte de la pulsion inhé-
rente dont la satisfaction est interdite par les adultes. Elle parle ainsi de
peur des instincts et de peur réelle dans la névrose chez l’enfant, comme
si la réalité éprouvée des affects et du processus émotionnel qui l’accom-
pagne était la pierre d’angle des activités défensives du moi infantile :
dit autrement, le moi psychique infantile est directement dépendant des
éprouvés tonico-émotionnels émergents du tissu interactif et des activi-
tés de fantasmatisation sous-jacentes. Les états affectifs émergents chez
l’enfant seraient donc fondamentaux pour expliquer sa névrose. Les
défenses du moi infantile que l’auteur qualifie de « primitives » sont des
moyens de privilégier les affects de plaisir et d’essayer de ne jamais rien
entrevoir des affects de déplaisir : négation par le fantasme, négation par
actes et paroles, et rétractation du moi. L’intérêt d’A. Freud pour l’émo-
tion ne se déploie pas plus dans ses travaux spécifiques sur le normal et
le pathologique chez l’enfant (1965). En synthèse, on pourra retenir que
l’auteur se concentre toujours essentiellement sur le développement du
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moi face aux états des affects et au développement des pulsions, ceci en
interaction avec les éducateurs de l’enfant. La description et la théori-
sation qu’A. Freud mène sur « les lignes de développement » montrent
selon nous que l’émotion est transversale aux trois processus concomi-
tants fondamentaux construisant ces lignes : maturation (des pulsions),
adaptation (du système moi-surmoi) et différenciation avec l’extérieur
(interactions avec les adultes).
On peut ensuite rechercher comment une psychanalyse des enfants
qui serait moins étroitement liée aux hypothèses freudiennes pourrait
discuter l’affect et l’émotion. La perspective de Klein (1952, 1957) n’ap-
porte pas réellement plus d’éléments précis sur l’émotion mais théorise
avec plus de richesse l’affect en psychanalyse infantile. Ainsi, angoisse
de persécution et angoisse dépressive sont deux notions clés de la psy-
chanalyse des enfants, l’émotion est essentiellement vue sous l’angle
des dynamiques introjectives–projectives de l’enfant puisque celles-ci
déterminent la qualité et la force des émotions vécues. Dans Dévelop-
pements de la psychanalyse (1952), l’auteur donne deux chapitres (chap.
vi, vii) dont les titres sont centrés sur le nourrisson. L’émotion est alors
systématiquement conçue chez le bébé comme « extrême et puissante »
(p. 191), on trouve dans ce modèle que la vie intérieure d’un bébé est
tumultueuse et extrêmement dynamique. Klein propose de caractériser
une émotion fondamentale par le terme de « voracité » pour traduire
l’altération d’équilibre entre la libido et l’agressivité, la voracité peut
être suivie au cours du développement affectif de l’enfant comme le fil
rouge de l’évolution de son Moi et de la synthèse de l’objet. En phase
schizoparanoïde, « la composante agressive innée est puissante, l’angoisse
de persécution, la frustration et la voracité s’éveillent facilement » (p. 188).
En phase dépressive, l’émotion tend à disparaître du texte de Klein et les
vignettes cliniques de bébé également, on constate que l’auteur rejoint
les théorisations qui concernent autant l’adulte et les discussions sur le
complexe d’Œdipe deviennent dominantes (pp. 199-216). Pour Klein
(1952, p. 229), l’émotion apparaît comme le liant, la substance du lien
au sein, lequel constitue l’objet dominant de la relation mère-enfant. La
théorisation kleinienne ultérieure (Envie et gratitude, 1957) nécessite de
concentrer l’observation du bébé sur son rapport au sein et engendre
par conséquent une difficulté à considérer les réalités objectives et ima-
ginaires du lien complexe du bébé à ses partenaires interactifs. Le texte
de 1957 donne la notion d’envie (d’abord envie du sein puis du pénis)
comme une émotion de la plus haute importance. La difficulté selon
71
L’émotion
nous reste que l’envie est autant conçue pour décrire l’activité psychi-
que de l’adulte que celle de l’enfant ou du bébé. Enfin, on retiendra que
la question de l’émotion dans l’œuvre de Mélanie Klein est directement
associée à beaucoup d’énergie psychique et corporelle.
C’est avec les travaux de Bion (1962, 1963) que l’on saisit mieux l’as-
pect dynamique et constructif de l’émotion en elle-même et avec plus
de proximité des réalités cliniques du bébé et de la dyade. Bion a fourni
des éléments de compréhension de ce que vaut l’émotion dans le proces-
sus de pensée, et nous pensons qu’il en a fait un des éléments centraux
de la capacité de penser, notamment parce que pour Bion, l’émotion
est le moyen d’une véritable connaissance de l’objet réel et de l’objet
d’investissement pulsionnel. Si, comme le propose cet auteur, on admet
que l’émotion produit des effets de lien (comme les trois types K/L/H
de liens : Knowledge, Love, Hatred) au sein du psychisme naissant du
bébé et au sein de la dyade primaire, alors on comprend d’emblée que
l’émotion, loin d’être un contenu voire un bruitage du fonctionnement
cognitif, devient un système de pensée par elle-même ; et là où se trouve
l’émotion se trouve la question du corps propre, nous y reviendrons
pleinement infra au quatrième chapitre. Si l’on imagine le point de vue
du bébé, l’émotion serait une extension de son propre corps, une pro-
jection du bébé ou du petit enfant comme une bouteille jetée à la mer,
située dans un espace suffisamment repérable (corporel) où tout devient
dès lors possible, sans que l’on puisse exactement le prévoir mais avec
au moins l’attente de recevoir autrui ou quelque chose d’autrui. L’objet
est déjà potentiellement dans un espace singulier que le corps ouvre
sans que son lieu existe dans cet espace : on ne peut pas demander au
bébé où se trouve l’objet mais observer comment il le trouve ; nous pen-
sons qu’il y a là un aspect potentiel ou transitionnel tel que Winnicott le
concevait. Dans la perspective cognitive, on sait aussi maintenant chez
l’enfant comme chez l’adulte (Edelman, 1992 ; Gross, Thompson, 2007)
que l’émotion forge un pouvoir de liaison entre des éléments cognitifs
(des représentations, des engrammes ou des indices perceptifs) et même
entre des structures cognitives (par exemple, au sein des fonctions exé-
cutives, le lien entre l’attention sélective et la planification de l’action).
Winnicott (1958, 1971) n’a pas porté d’attention particulière à la
notion d’émotion. Celle-ci apparaît bien sûr tout au long de son travail
mais dans l’acception psychologique classique ne visant que le phénomène
psycho-physiologique. L’œuvre de Winnicott consiste en grande partie à
expliquer comment le petit humain passe d’un état de dépendance à des
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L’émotion
des termes d’affect et d’émotion et a centré son travail sur la place et le
rôle de l’émotion et du partage émotionnel ; pour introduire cette pers-
pective, il suffit de rappeler que : « la place centrale de toute la réflexion
en psychiatrie psychanalytique du bébé revient sans doute à l’émotion »
(ibid., p. 311). L’auteur distingue sentiment, affect et émotion. Le senti
ment davantage tourné vers l’intérieur serait une entité plutôt secon-
daire, issue de la construction de structures psychiques qui l’accueillent.
L’émotion et l’affect sont conçus plutôt comme tournés vers l’extérieur
et donc dans une fonction d’adresse à l’autre, la pulsion est le vecteur
princeps. En s’appuyant sur le travail de Houzel (2002) qui donne une
définition-délimitation de l’émotion en psychanalyse, Golse (ibid.) retient
que l’affect est à étudier dans la théorie des pulsions et que l’émotion se
trouverait mieux discutée dans la théorie de la relation d’objet. Golse
évoque une proposition de Haag considérant l’émotion comme une
intense dynamique de soi vers l’autre, ce qui dans l’observation des
bébés ou des petits-enfants fait d’emblée concevoir que la motricité et
les actions, en même temps qu’elles portent l’émotion, rendent possible
une relation et un lien profond à l’autre. Nous l’avions vu avec Heuyer,
ici avec Haag et Golse, « émotion » c’est encore é–motion : mouvement
vers l’extérieur, vers un autre espace. Golse (p. 102-103) rappelle que la
métapsychologie écrite par les auteurs actuels (notamment Green, 1973)
arrive à concevoir un rôle clair de représentance de l’affect en donnant
une force au sens et une empreinte, ce qui place d’autant plus l’émotion,
tant qu’on la considère comme la catégorie générale des affects, du côté
de l’expression de soi voire de la narration des états de soi : la motricité
et les actions du bébé sont des voies de communications avec l’autre et
en plus la représentance-affect/émotion est une voie de monstration de
soi. Golse (pp. 103, 105) conclut que « les affects ou les émotions sont de
plus en plus perçus comme une manière de penser l’objet » et plus préci-
sément « comme un processus qui comporte en lui-même une dimension
de représentation et de communication ». Retenons que l’émotion met en
correspondance des espaces de nature différente (interne-externe, sujet-
objet, sensation-perception, mouvement propre-mouvement de l’objet,
microrythmes-macrorythmes) ce qui donne d’ailleurs une disposition
diachronique à l’élaboration d’une représentation mentale.
Stern (1985) a apporté une contribution majeure pour théoriser l’émo-
tion du bébé de 9 à 15 mois grâce à la notion de « sens de soi subjectif »
et plus précisément avec le processus « d’accordage affectif » (chap. vii).
L’auteur y explique le partage affectif et émotionnel comme une sorte
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L’émotion
non symbolique, interactive et corporel. Si les deux termes d’affect et
d’émotion sont utilisés souvent indifféremment par les auteurs, on peut
les distinguer en mettant l’accent sur l’appréhension subjective contex-
tuelle du phénomène émotionnel dans l’interaction. L’émotion serait le
représentant visible et cliniquement manipulable de l’affect, elle s’ins-
crit donc en partie dans le champ de la conscience et elle fait le lien avec
la vie inconsciente pulsionnelle. Chez le bébé, c’est bien le processus
d’émergence émotionnelle qui est cliniquement dominant et qui engen-
dre l’intérêt que nous portons spécifiquement à l’émotion. L’émotion
n’est pas seulement un élément psychophysiologique basique et contin-
gent du contact avec le monde, elle apparaît intrinsèque à l’évolution
progressive des organisations de l’enfant en interaction affective avec
son environnement : on conçoit alors le processus émotionnel comme
un processus en évolution, un vecteur dynamique de la vie psychique.
L’émotion n’est pas tellement un objet psychologique mais plutôt un
événement impliquant l’espace-temps et autrui.
L’émotion
Par ailleurs, pour approfondir ce type de travaux, on trouvera deux
revues nord-américaines spécialisées sur les problématiques de l’émo-
tion, il s’agit de « Emotion » et « Cognition and Emotion », où les travaux
sont exclusivement abordés dans la perspective cognitive et en général à
propos de l’adulte. Le rapport entre cognition et processus émotionnel
est l’enjeu de ces travaux et renseigne de façon détaillée sur la valeur et
la force de l’émotion dans l’activité d’un sujet et au cours de ses adap-
tations, en négligeant toutefois la valeur psychique et affective des com-
plexes émotionnels. Il apparaît que c’est la question de la régulation de
l’émotion qui est le plus étudiée actuellement par les travaux expérimen-
taux et quantitatifs ; la régulation émotionnelle ayant une utilité sociale
majeure, on retrouve chez les auteurs un travail qui abonde dans le
sens des connaissances utilisées en thérapie cognitive et comportemen-
tale et appliquées autant à l’adulte qu’à l’enfant (les références suivan-
tes fournissent des éléments très précis : Ekman, 1992 ; Gross, Munoz,
1995 ; Gross, Thompson, 2007 ; Decker, et al., 2008 ; Ehring, et al., 2008 ;
Feng, et al., 2008). Somme toute, la plupart des recherches en psycholo-
gie cognitive semble négliger trois aspects importants dans l’étude de
l’émotion et du processus d’émergence. D’une part, ces recherches se
centrent essentiellement sur la population adulte, omettant l’impor-
tance de la vie émotionnelle chez l’enfant et le tout-petit. D’autre part,
elles éludent la valeur affective et psychique des mouvements émotion-
nels, se centrant majoritairement sur les processus cognitifs complexes.
Enfin, elles négligent le versant développemental des émotions.
Les travaux de Ajuriaguerra (1962a-b), qui suivent ceux de Wallon,
avaient fourni la notion de dialogue tonique. Il s’agissait d’une avancée
utile pour étudier les bases de la co-construction progressive et relation-
nelle de l’identité de l’enfant et des contenus émotionnels qui sont au
premier plan des réalités interactives : Ajuriaguerra considère « l’impor-
tance de la fusion affective primitive dans tout le développement ultérieur
du sujet, fusion qui s’exprime au travers des phénomènes moteurs dans
un dialogue qui est prélude du dialogue verbal ultérieur et qui est appelé
le dialogue tonique. Le dialogue tonique, qui jette le sujet tout entier dans
la communion affective, ne peut avoir comme instrument à sa mesure qu’un
instrument total : le corps » (1962a). La redondance des contacts corporels
et les larges aplats corporels créés par le dialogue tonique et le style de
ces dialogues favorisent le partage émotionnel et donc la modulation
des états émotionnels, la capacité de mentalisation est donc aussi favori-
sée tout comme l’accès au dialogue verbal. Pour Wallon (1934, 1942), la
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L’émotion
des communications corporelles et vocales/verbales qui constituent la
relation intersubjective ; en effet, elles fournissent le moyen de rythmer
et d’organiser l’attention conjointe, les intentions des partenaires, et
la conscience du bébé au sujet des échanges. Trevarthen rejoint Stern
(1985) en considérant la notion « d’harmonisation des affects » comme
un processus central complexe qui permet aux parents de s’ajuster au
mieux aux pulsions d’intersubjectivité et aux émotions du bébé, et qui
permet au bébé de bénéficier de cet ajustement pour son développe-
ment de la conscience de soi et de la communication. On constate tout
au long des textes de Trevarthen que l’émotion est un passage presque
systématique pour décrire et comprendre les processus intersubjectifs
et communicatifs entre le bébé/petit-enfant et l’adulte. Dit autrement,
l’émotion s’observe à tous les niveaux de fonctionnement du petit
enfant, cela corrobore l’idée que l’émotion est une entité psychologique
fondamentale pour la vie psychique des individus en interaction.
La perspective instrumentale et sensoritonique de Bullinger (1997,
2004) décrivant chez le jeune enfant l’émergence et le fonctionnement
des processus cognitifs et identitaires basiques permet de comprendre ce
que l’instrumentation permet à l’enfant de créer : le corps, qui crée à son
tour la connaissance de soi et du milieu dans un nécessaire bain senso-
riel et émotionnel équilibré. L’équilibre sensori-tonique et la régulation
tonico-posturale sont selon l’auteur les enjeux essentiels de l’équilibre
du bébé dans la relation à l’environnement, et tout au long des présen-
tations de ses travaux, Bullinger conçoit régulièrement la régulation
émotionnelle comme la limite ou comme la barrière qui permet de diffé-
rencier l’adaptation de la décompensation ou de différencier plus bana-
lement les différents états du bébé. Le partage émotionnel est présent
dans toutes les discussions de l’auteur même si, s’intéressant à la pers-
pective instrumentale chez l’enfant, il n’en fait pas un point d’étude spé-
cifique. Le concept d’instrumentation que Bullinger développe désigne
l’exercice des moyens sensori-moteurs précâblés et disponibles qui vont
permettre l’appropriation de l’organisme par l’enfant au travers d’évè-
nements actifs et interactifs. Cet exercice concrétise les premières proto-
représentations concernant l’organisme, l’objet, l’espace, le rythme/
temporalité. Ces premières images sont fondées sur le mouvement et les
sensations, elles n’existent que dans l’action ; il s’agit de représentations
d’actions, elles ne nécessitent pas de processus cognitifs complexes et
leur agencement repose essentiellement sur la sensorialité, la perception
et l’émotion contingentes. Nous comprenons que l’instrumentation va
80
Devenir, volume 21, numéro 1, 2009, pp. 61-99
L’émotion
ments d’observation et expérimentaux que le bébé ou le petit enfant
dispose d’un moyen d’avoir une connaissance dans l’environnement de
ce qu’il est et d’où il est : la connaissance de soi chez le bébé est « située
et écologique » bien avant qu’elle soit conceptuelle, identifiée et transpo
sable d’une situation à une autre. Il vit des états de soi contextuels, sin-
guliers, agis et expérimentés dans l’environnement hic et nunc. Quatre
aspects du soi précoce sont observables. D’abord, le Soi différencié : le
bébé, dès la naissance, ne vit pas un état de grande confusion et d’indif-
férenciation avec le milieu, notamment humain. Il se confronte à une
séparation entre le soi phénoménal (fondé sur le fonctionnement et l’acti
vité de son propre corps) et le monde environnant (fondé sur le corps
des objets). Le paradigme de l’imitation précoce montre que le bébé a
des moyens de se différencier et se situer dans l’environnement. Ensuite,
le Soi coordonné : le bébé est capable dès la naissance de manifester des
actions organisées qui ne relèvent pas de systèmes réflexes, ces actions
sont orientées spatialement, temporellement et électivement vers des
aspects particuliers de l’environnement, notamment vers les sources
interactives humaines. Le Soi agent : le bébé établit un lien singulier
avec l’environnement, lien fondé sur l’exercice de son propre corps et
des situations perceptives qui sont instrumentés comme moyens d’agir
et de modifier l’état ou le fonctionnement du milieu. La connaissance
de soi située et agissante du bébé dans le milieu se trouve donc habitée
par une motivation basique mais bien présente. Enfin, le Soi projeté : le
bébé agit des actions projetées dans le futur proche et non simplement
fixées dans le présent. Les actions de préhension du bébé sont calibrées
en fonction des caractéristiques physiques principales de l’objet (par
exemple : encombrement) et en fonction des possibilités d’action du
corps que le bébé perçoit et qui le motivent à engager l’action ou non.
Rochat soutient l’idée contemporaine, proche de Stern (1985), que le
nourrisson ou le petit enfant n’est pas en état de fusion total et constant
avec son milieu, notamment humain, mais qu’il a aussi besoin d’un sup-
port interpersonnel actif et expressif. Il propose donc que le bébé fait
fonctionner très tôt une connaissance « située ou perçue » de soi comme
entité différenciée, coordonnée et agissante avec son milieu. L’originalité
de l’auteur est qu’il propose que le bébé n’est pas en capacité de recon-
naître le Soi (ce qui supposerait déjà une activité cognitive accomplie de
représentation mentale et surtout une capacité réfléchissante déjà raffi-
née) mais plutôt en situation d’éprouver le Soi situé dans un contexte,
les flux sensoriels et les poussées émotionnelles guident l’activité du bébé
82
Devenir, volume 21, numéro 1, 2009, pp. 61-99
L’émotion
Finalement, lors de ce troisième chapitre centré sur l’émotion obser-
vable, l’émotion au sein de la dyade précoce apparaît être à la fois sup-
port et produit de l’interaction, être à la fois interne et externe, conte-
nue et en mouvement. Elle est omniprésente dans la vie du bébé mais
procède aussi de processus ponctuels d’émergence et d’expression, por-
tant la rythmicité. L’émotion trouve son support dans le corps propre et
dans l’instrumentation de l’organisme du bébé, au service de la relation
à l’autre, en ce sens l’émotion est un mode de communication. Elle per-
met aussi la construction de proto-représentations fondées sur des ima-
ges motrices et sur le mouvement en général qui inclut l’espace, le temps
et les objets, l’émotion est ainsi un mode de pensée en elle-même. Cette
complexité psychologique de l’émotion conduit à impliquer le registre
intrapsychique et le rôle de l’émotion dans l’espace de vie psychique et
imaginaire qui s’élabore entre le bébé et l’adulte.
L’émotion
mouvement sont altérées. Guedeney utilise des connaissances issues des
travaux de Seligman sur le « syndrome de résignation acquise » (learned
helplessness) et ceux de Widlöcher sur le « ralentissement dépressif », et
il apparaît encore que c’est l’expression émotionnelle qui est déficitaire,
le sujet-bébé ne pourrait plus adresser de signaux à l’environnement,
tellement celui-ci manque de disponibilité : on comprend que si les émo-
tions qui banalement tracent une expérience ou un état du bébé ne peu-
vent pas être reprises par autrui, alors la situation se vide d’expressivité
et les émotions ne sont plus suffisamment mises en significations par
l’interaction, elles perdent leur rôle de traçage de soi (l’état situé de soi
au sens de Rochat [cf. supra] ne peut plus se constituer spontanément),
un isolement progressif se produit que le bébé ne peut réduire seul.
Il est vrai qu’au plan clinique la réaction de retrait apparaît comme
une perte d’espoir (comme le propose précisément Guedeney, 1999b,
2007) et le bébé ou le petit enfant sans langage apparaît dépendant du
retrait, le caractère passif domine, le partage émotionnel n’est plus pos-
sible. Pourtant, normalement et banalement, ce partage émotionnel
est expressif et positif (observable) dans le sens où, quelle que soit la
valence affective (plaisir ou déplaisir) de l’interaction, l’observateur
tout comme les interactants l’éprouvent et l’observent (chacun à leur
façon et avec leurs moyens) ; en tout cas quelque chose existe, se concré-
tise et construit l’expérience perçue-vécue aux registres intersubjectifs
et intrapsychiques (il nous semble que le principe même de l’observa-
tion directe et des psychothérapies mère-bébé repose sur ce caractère
expressif et positif du partage émotionnel ; entre bien d’autres, les textes
des auteurs suivants le montrent : D. Winnicott, S. Fraiberg, M. David,
G. Appell, A. Tardos, S. Lebovici, A. Guedeney, M. Lamour, D. Stern,
B. Golse). Le partage émotionnel est normalement l’état qui se crée
lors des accordages affectifs et au travers des communications corpo-
relles contextuelles (Stern, 1985 ; Rush, 2000 ; Clifton, 2001 ; Panksepp,
2001 ; Haan, et al., 2004 ; Shuttleworth, 2004 ; Borelli, 2006 ; Rochat,
2006 ; Claudon, et al., 2008 ; Vallotton, 2008), il participe toujours à la
constitution d’un sens et d’une signification qui peuvent se dégager de
l’interaction hic et nunc et des fantasmes corrélés.
Les textes de Guedeney nous semblent d’une grande importance. En
effet, on comprend la dangerosité du retrait durable pour le dévelop-
pement du petit enfant et son rôle de pivot dans la transformation des
états du bébé vers la psychopathologie. Ce retrait apparaît, à la lumière
des références et réflexions d’auteurs jusqu’ici convoqués, comme une
86
Devenir, volume 21, numéro 1, 2009, pp. 61-99
L’émotion
partage émotionnel ; on constate que les troubles observables dans la
situation de dépression maternelle concernent profondément pour les
deux partenaires la construction d’un espace et d’un temps (rythme)
représentable.
L’émotion
Rappelons brièvement les connaissances issues des travaux de Nadel
(2005) au sujet de l’imitation dans l’autisme. Les enfants autistes de bas
niveau cognitif peuvent imiter des actions simples et familières avec un
objet (gratter, tirer, pousser, poser, animer d’un mouvement) qui sont
observables chez l’enfant typique de 12 mois. Lorsque l’âge développe-
mental s’accroît chez ces enfants, on constate que l’acte d’imiter se ren-
force et devient plus fortement corrélé à la capacité de reconnaître être
imité. L’intérêt pour notre travail est que si les enfants autistes n’imitent
pas au début de l’interaction, ils entrent rapidement, par le jeu conjoint
(imitation par l’autre/réagir à l’imitation de l’autre), dans un accrois-
sement de leur fonction d’imitation. Nadel conclut en évoquant l’idée
d’une communication basique sans mots par l’imitation, la variété des
capacités globales des enfants autistes se retrouvant dans leur niveau
d’imitation. Dans ces situations expérimentales, l’enfant et l’adulte sont
à distance mais il s’établit en peu de temps (dès la seconde séance) une
liaison directe par le biais de l’imitation des mouvements et actions
corporels. Reconnaître être imité, c’est appréhender sa propre action
comme venant du monde extérieur en résonance avec des sensations
internes : nous pensons qu’un espace se crée, orienté et identifiable par
l’enfant grâce à sa propriété sensorielle intime, ce serait alors un espace
« imaginairement à soi » ; cette notion d’imaginaire est compliquée à cir-
conscrire chez le bébé, nous reconnaissons notre difficulté à la définir et
à l’expliciter au point de vue du bébé ; du point de vue du petit enfant,
les choses se constituent « spontanément–imaginairement » dans le sens
où il n’y a pas d’effort cognitif nécessaire ou de recours à des fonctions
cognitives complexes ; les représentations sensori-motrices suffiraient,
directement issues du contexte in situ : le contact avec l’autre, l’émotion
(et son phénomène dynamique d’émergence) et les sensations qui main-
tiennent un halo singulier ; l’imaginaire renvoie aussi à une notion de
surprise, de nouveauté apparaissant en soi.
Dès lors que l’enfant autiste imite une fois l’autre ou dès lors qu’il
reconnaît être imité, la conjonction de ce qui est perçu avec ce qui est
senti établit un contact : c’est comme si se construisait un espace sensori-
tonique et proprioceptif conjoint par l’analogie des engagements corpo-
rels, l’enfant semble éprouver à cet instant un contact, une identité des
contextes corporels et peut s’approprier de façon assez harmonieuse cet
état de lui. Cet état inclut l’autre et permet la tolérance et la présence de
l’autre interagissant. Comme le proposait Anzieu (1994), on peut dire
ici que le corps de l’autre est rappelé comme analogon du corps propre.
90
Devenir, volume 21, numéro 1, 2009, pp. 61-99
Il est difficile ici de dire qui contient qui, nous pensons que du point
de vue de l’enfant, l’espace sensori-tonique et proprioceptif imaginaire
dans le jeu d’imitation stabilise et rassemble en un même lieu des élé-
ments sensori-toniques et émotionnels provenant des deux interactants,
il s’agit d’un « espace de contact ». On trouverait ici la définition origi-
nale que donne Houzel (2005) de la fonction contenante comme attrac-
teur et stabilisateur d’éléments affectifs plutôt que comme conteneur.
Les travaux de Rush (2000) fournissent une vue similaire de ce type de
matériel clinique, ils insistent sur l’idée de l’écoute du kinesthésique en
psychothérapie pour construire avec le patient une théorie de l’émotion
singulière et utile en séance. Pour conclure cette vignette puisée dans
les travaux de Nadel, ce serait un truisme de dire que le bébé ou le petit
enfant a besoin du corps de l’autre pour le sien propre, et pourtant nous
pensons qu’il s’agit d’une des clés de la genèse de l’interaction, de la
capacité de penser et de la communication induite.
C’est d’abord et surtout au travers des contacts corporels directs
que cet espace imaginaire de contact interpersonnel se constitue. Les
travaux de Haag (1985, 1988, 1995) issus de réflexions riches sur la pra-
tique psychanalytique avec l’enfant autiste fournissent une base solide
permettant de qualifier l’importance de la mobilisation corporelle dans
le fonctionnement relationnel et cognitif de l’enfant autiste jeune. Haag
(1988) avait exposé une observation précise de Soulayrol (1989) concer-
nant les enfants autistes jeunes qui n’a été que peu développée en
recherche à notre connaissance, alors qu’elle apparaît d’une pertinence
clinique indéniable et d’un intérêt heuristique : « ils ne se laissent pas ou
tellement peu aborder de face et encore moins par le regard, mais se lais-
sent par contre plus volontiers aborder de dos et prendre en contact cor-
porel de dos ». Haag citait Soulayrol pour argumenter l’importance des
sensations du contact-dos comme éléments déterminants des premières
capacités de contenance (premières peaux psychiques).
Nous proposerions une lecture complémentaire de l’observation citée
ci-dessus pour en reprendre la piste essentielle du processus de conte-
nance et en spécifiant la valeur du(des) corps. Selon nous, cette fonction
contenante et rassurante du contact-dos participe effectivement à une
communication basique de « corps à corps », mais parce que le contact
en large aplat corporel favorise l’enveloppement et y participe comme
un espace de projection des sensations de l’enfant sur l’autre corps, et
comme un espace qui maintient l’émotion « quelque part ». En réifiant
ainsi la relation interpersonnelle par la situation sensorielle dans l’espace du
91
L’émotion
corps de l’enfant, le contact-dos créerait une structure provisoirement
fiable, une limite pertinente pour vivre un sentiment de soi « identifié
et localisé dans le corps propre », autrement dit un état situé de soi per-
tinent/fiable (voir Rochat supra). Nous le qualifions de pertinent/fiable
parce qu’il est fondé sur un contexte tactile–proprioceptif–somesthési-
que propre, très proche du corps propre alors projeté/concentré dans
cet espace de contact, espace de contact qui semble être « à soi ». La part
la moins fiable serait l’émotion mais elle se stabilise facilement grâce au
rassemblement des sensations. En réalité ce contact est bien sûr partagé,
mais c’est là une des ressources essentielles du milieu humain qui par sa
malléabilité fournit à l’enfant des occasions et des prétextes circonstan-
ciels de relations sensori-toniques comme toile de fond de l’interrelation
(Guedeney, 1997 ; Bullinger, 2004 ; Claudon, 2007 ; Claudon, Lighezzolo,
2007 ; Vallotton, 2008). Peut-être que l’enfant autiste ne saurait qu’a
posteriori qu’il y a eu partage et échange relationnel, en tout cas il en
éprouve un avantage.
Si la perception et la présence de l’autre en face-à-face génère l’anxiété
de l’enfant autiste, alors peut-être que la perception « à distance » du
corps correspond à un trop grand manque de conjonction des sensa-
tions visuelles avec des sensations tactiles de l’autre, avec la présence
de l’autre, son intentionnalité, et qu’elle n’est pas envisageable comme
rassurante ou qu’elle est déstabilisante. Nous dirions qu’il y a là un trop
grand manque de stabilité/consistance de l’espace du corps propre. Rap-
pelons que Spitz (1965 ; voir chap. iv, pp. 49-53) insistait sur le passage
de la perception par contact à la perception à distance qui est de toute
première importance pour le développement du nourrisson. Il observe
la tétée qui fusionne primitivement la succion et la vue pendant que le
réceptacle et le lieu de toute chose à ce moment résident dans un senti-
ment d’unification : ce faisant, le corps propre se constitue. Pour Spitz, le
passage à la perception à distance ne remplace pas et n’abolit pas le rôle
majeur intégrateur de la perception par contact, il ne fait que l’imiter et
soutient le développement des relations d’objet. Les émergences émo-
tionnelles et la qualité de l’affect (plaisir-déplaisir) sont alors des maté-
riaux précieux pour l’adaptation du Moi du bébé entre vécu de contact
et vécu de distance. De ce point de vue, c’est donc dans la liaison entre
ces deux registres (contact-distance) que se déploie une part importante
de la qualité du développement psychique du bébé, et on pourrait pro-
poser que ce trouble de la relation à distance par le regard chez l’enfant
autiste convoque la perception du contact et l’espace du corps propre.
92
Devenir, volume 21, numéro 1, 2009, pp. 61-99
L’émotion
lement localisé dans un espace qui se touche et s’affirme, qui attire ainsi
les choses éprouvées. Il peut s’agir aussi d’une occurrence régressive
dérivée de ce que Haag (1985) conçoit comme « identifications intra-cor-
porelles », celles-ci étant une forme d’intériorisation globale de l’objet
sans représentation et en tout cas sans symbole, nous pensons qu’elles
permettent de faire travailler une force pulsionnelle et l’attachement
dans un dynamisme corporel propre à l’enfant. (A ce sujet, les réflexions
de Golse (2006, pp. 53-67) sont éclairantes et convaincantes.)
Le corps propre, par son fonctionnement à la fois sensoriel (somati-
que) et imaginaire (expérientiel), porterait ainsi des « pensées » et une
capacité de penser même dans une situation autistique de l’organisme
et du Moi. Le corps propre porte un « contexte interactif potentiel », une
disposition à l’interaction. D’une part, la perception de contact lors du
contact-dos constitue par le flux sensoriel et la stimulation d’activité
perceptive un ancrage corporel ; d’autre part, le partage d’un espace de
contact avec l’autre, espace que l’enfant s’approprie par l’illusion sen-
sorielle, constitue un ancrage interactif puisqu’il y a relation possible et
puisque l’adulte peut baigner de langage la situation, et il s’y applique
quasi systématiquement. Nous trouvons alors un double ancrage corpo-
rel-interactif déterminant la capacité à construire des représentations par
symbolisation que Golse (1999, 2006) rappelle comme principe d’une
des sources fondamentales de la capacité de penser.
Notre hypothèse théorique propose que le corps propre infantile
fonctionne pour la dyade interactive comme un « espace de contact »
possédant trois particularités :
En guise de conclusion
Nous avons constaté qu’il n’existe pas de théorie psychanalytique de
l’émotion puisqu’elle est en psychanalyse à la fois liée et subordonnée
à la notion d’affect. Cependant, le terme d’émotion apparaît dans plu-
Résumé
Nous proposons une réflexion
sieurs références psychanalytiques majeures. Ainsi, il nous semble que
sur l’émotion dans le champ dans le champ clinique du bébé et du petit enfant, ou encore des enfants
clinique du bébé et du petit jeunes présentant un risque de dysharmonie sévère, là où l’émotion a
enfant. L’émotion est une tant d’importance, il serait utile de développer une théorie psychody-
entité complexe pour laquelle
namique. Notre travail essaie d’en donner quelques détails mais, ce
on ne dispose pas réellement
faisant, il induit déjà des questions à approfondir, notamment celle de
de théorie psychodynami-
que. Des discussions sont
décrire l’articulation des fantasmes du bébé et de la mère avec l’émo-
menées à propos de la vie du tion et son rôle actif ou rétroactif dans l’inconscient. Egalement, bien
bébé et du petit enfant ainsi articuler l’émotion avec la pulsion et étudier le destin de l’émotion dans
que sur leurs mobilisations la dyade comme on peut concevoir le destin de la pulsion dans le Moi,
corporelles banales ou dif-
serait une autre dimension à explorer.
ficiles au sein de la relation.
Pour résumer notre réflexion, nous proposerions qu’étudier le déve-
Elles amènent à concevoir
l’émotion comme un proces-
loppement précoce de la capacité de penser amène à considérer que le
sus puis comme un « espace bébé acquiert très tôt une conscience de « soi situé ». Ce soi situé est pré-
de contact » qui nécessite la cisément un contexte interactif corporel émotionnel : quelque chose de
présence d’autrui auprès du soi se concrétise en émergeant et renforce l’identité du bébé, l’émotion
bébé pour être ressentie et
participe directement à faire agir la pensée (ses outils cognitifs disponi-
disponible pour la vie psy-
bles et les fantasmes inconscients). L’important est que les états de soi
chique se construisant hic
et nunc.
situé, ces micro-consciences de soi ou conscience de soi micro-diffractée,
ouvrent un espace de vie où doivent opérer différents mécanismes : l’inter
Mots-clés subjectivité primaire et l’attachement, les fantasmes originaires, les
Bébé.
Emotion.
Corps.
95
L’émotion
accordages affectifs, et encore dans la dyade des procès conjoints d’éla-
boration des évènements de vie réels (heurs et malheurs).
Du point de vue du sujet, il n’y aurait pas d’émotion qui se trace et
reste dans le psychisme sans la présence d’un autre humain. Passer de
la sensation (sentie) à l’émotion (vécue) nécessite au moins la présence
de l’autre (réelle et/ou symbolique) et nécessite souvent, lors des phases
précoces du développement, la présence de mobilisations corporelles
interactives qui forgent ce que nous désignions par « espace de contact ».
Au plan théorique, parce qu’elle est émergente du corporel, l’étude de
l’émotion induit la prise en compte nécessaire de la spatialité du psy-
chisme. Le mouvement et la surprise (les transformations) sont particuliè
rement importants.
Dit plus phénoménologiquement, l’émotion n’existerait pour le bébé
que si le partage émotionnel par interaction est possible. Sinon, l’émo-
tion disparaîtrait rapidement puis la sensation (ou la perception sensori-
motrice) garderait la scène spatio-temporelle, et la narrativité de soi
avec l’autre serait absente. Ceci renverrait à ce que l’on évoque clini-
quement de la possibilité/impossibilité de ressentir les émotions et de
les partager.
Le retrait relationnel durable de certains bébés et les difficultés du
contact en face-à-face du petit enfant autiste que nous avons vus sont
deux situations différentes mais qui témoigneraient de cette attente délé- Summary
The Authors propose a
tère de l’autre auprès de soi. Favoriser l’état situé de soi et l’espace de
reflection about emotion in
contact créerait le partage émotionnel qui induirait avec force la relation.
infant and child. Emotion is
studied as a complex psy-
chic dimension, a psychody-
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