Textes complémentaires pour l'Étude de la Déclaration
des Droits de la Femme et de la Citoyenne.
Texte 1 : Gisele Halimi Discours sur la depenalisation de l’homosexualite (1982)
Monsieur le garde des sceaux, mes chers collegues, on peut se demander, avec le recul, comment des deputes
francais, c'est-a-dire par definition des femmes et des hommes qui devraient avoir l'intelligence de nos libertes
fondamentales puisqu'ils sont charges de les defendre, ont pu legiferer pour reprimer l'homosexualite. Car, s'il est
un choix individuel par essence et qui doit echapper a toute codification c'est bien celui de la sexualite.
Il ne peut y avoir de " morale sexuelle » de tous qui s'impose a la " morale sexuelle » de chacun. Chacun connait
la necessite, pour l'individu, de vivre en accord avec ce qui reste le plus profondement inexprime, par peur, honte,
conditionnement social ou repression, je veux dire sa sexualite.
Et qu'il s'agisse d'heterosexualite ou d'homosexualite, cette relation a l'autre ne peut jouer comme un facteur
d'equilibre que debarrassee de la clandestinite ou de l'autocensure auxquelles contraint bien souvent notre
environnement et, en premier lieu, nos lois qui, dans notre culture, provoquent au changement des mentalites,
avant de changer elles-memes.
Certes, comme toute liberte, ce droit de choisir sa sexualite connait ses limites, classiques au demeurant.
Premierement, la loi doit intervenir dans tous les cas pour reprimer la violence. Et il y a violence sexuelle des qu'il
y a absence de consentement d'un partenaire auquel, precisement, on denie le droit de choisir.
Deuxiemement, la loi doit intervenir pour proteger — en dehors meme de la violence — la vulnerabilite de
certaines victimes presque designees : les enfants, les mineurs, les handicapes, les hommes et les femmes « sous
influence », c'est-a-dire ne pouvant, en raison de l'autorite ou de l'ascendant qu'ils ou qu'elles subissent, librement
se determiner.
Troisiemement, la loi doit intervenir pour sanctionner un prejudice et non traduire un quelconque imperatif moral
dans noire societe civile.
La morale religieuse, pour laquelle l'amour ne se trouve justifie que dans sa fin de procreation, releve, comme la
liberte sexuelle, de la liberte de conscience de chacun.
Elle ne peut donc, meme masquee, decider du « bon choix » sexuel. La « norme » n'est, en cette matiere et dans
notre pays, ni affaire de majorite politique ou sociologique, ni affaire de loi civile.
La « norme » sexuelle ne se definit pas. Elle se dessine a l'echelle de chaque corps, de chaque enfance, de chaque
culture, de chaque plaisir, a condition — je le repete — de ne blesser, de n'agresser ou de ne violenter personne.
Texte 2 : Condorcet Sur l’admission des femmes au droit de cite (1790)
L’habitude peut familiariser les hommes avec la violation de leurs droits naturels, au point que parmi ceux qui les
ont perdus personne ne songe a les reclamer, ne croie avoir eprouve une injustice.
Il est meme quelques-unes de ces violations qui ont echappe aux philosophes et aux legislateurs, lorsqu’ils
s’occupaient avec le plus de zele d’etablir les droits communs des individus de l’espece humaine, et d’en faire le
fondement unique des institutions politiques.
Par exemple, tous n’ont-ils pas viole le principe de l’egalite des droits, en privant tranquillement la moitie du
genre humain de celui de concourir a la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cite ? Est-il une
plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, meme sur les hommes eclaires, que de voir invoquer le principe de
l’egalite des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu’un prejuge absurde en avait prives, et l’oublier a
l’egard de douze millions de femmes ?
Pour que cette exclusion ne fut pas un acte de tyrannie, il faudrait ou prouver que les droits naturels des femmes
ne sont pas absolument les memes que ceux des hommes, ou montrer qu’elles ne sont pas capables de les exercer.
Or, les droits des hommes resultent uniquement de ce qu’ils sont des etres sensibles, susceptibles d’acquerir des
idees morales, et de raisonner sur ces idees ; ainsi les femmes ayant ces memes qualites, ont necessairement des
droits egaux. Ou aucun individu de l’espece humaine n’a de veritables droits, ou tous ont les memes ; et celui qui
vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a des lors abjure les siens.
Il serait difficile de prouver que les femmes sont incapables d’exercer les droits de cite. Pourquoi des etres
exposes a des grossesses, et a des indispositions passageres, ne pourraient- ils exercer des droits dont on n’a
jamais imagine de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, et qui s’enrhument aisement. En admettant dans
les hommes une superiorite d’esprit qui ne soit pas la suite necessaire de la difference d’education (ce qui n’est
rien moins que prouve, et ce qui devrait l’etre, pour pouvoir, sans injustice, priver les femmes d’un droit naturel),
cette superiorite ne peut consister qu’en deux points. On dit qu’aucune femme n’a fait de decouverte importante
dans les sciences, n’a donne de preuves de genie dans les arts, dans les lettres, etc. ; mais sans doute, on ne
pretendra point n’accorder le droit de cite qu’aux seuls hommes de genie. On ajoute qu’aucune femme n’a la
meme etendue de connaissances, la meme force de raison que certains hommes ; mais qu’en resulte-t-il,
qu’excepte une classe peu nombreuse d’hommes tres-eclaires, l’egalite est entiere entre les femmes et le reste des
hommes ; que cette petite classe, mise a part, l’inferiorite et la superiorite se partagent egalement entre les deux
sexes. Or puisqu’il serait completement absurde de borner a cette classe superieure le droit de cite, et la capacite
d’etre charge des fonctions publiques, pourquoi en exclurait-on les femmes, plutot que ceux des hommes qui sont
inferieurs a un grand nombre de femmes ?
Enfin, dira-t-on qu’il y ait dans l’esprit ou dans le cœur des femmes quelques qualites qui doivent les exclure de la
jouissance de leurs droits naturels ?
Interrogeons d’abord les faits. Elisabeth d’Angleterre, Marie Therese, les deux Catherine de Russie, ont prouve
que ce n’etait ni la force d’ame, ni le courage d’esprit qui manquaient aux femmes.
Texte 3 : Memoires de Louise Michel (1886)
J’ai vu la-bas, dans les forets caledoniennes, s’effondrer tout a coup, avec un craquement doux de tronc pourri, de
vieux niaoulis qui avaient vecu leur quasi eternite d’arbres. Quand le tourbillon de poussiere a disparu, il ne reste
plus qu’un amas de cendre sur lequel, pareils a des couronnes de cimetiere, gisent des branchages verts : les
dernieres pousses du vieil arbre, entrainees par le reste. Les myriades d’insectes qui se multipliaient la depuis des
siecles sont ensevelis dans l’effondrement. Quelques-uns, remuant peniblement la cendre, regardent, etonnes,
inquiets, le jour qui les tue ; leurs especes nees dans l’ombre ne soutiendront pas la lumiere.
Ainsi, nous habitons le vieil arbre social, que l’on s’entete a croire bien vivant, tandis que le moindre souffle
l’aneantira et en dispersera les cendres.
Nul etre n’echappe aux transformations qui, au bout de quelques annees, l’ont change jusqu’a la derniere parcelle.
Puis vient la Revolution qui secoue tout cela dans ses tempetes
C’est la que nous en sommes ! Les etres, les races et, dans les races, ces deux parties de l’humanite : l’homme et
la femme, qui devraient marcher la main dans la main et dont l’antagonisme durera tant que la plus forte
commandera ou croira commander a l’autre, reduite aux ruses, a la domination occulte qui sont les armes des
esclaves. Partout la lutte est engagee.
Si l’egalite entre les deux sexes etait reconnue, ce serait une fameuse breche dans la betise humaine. En attendant,
la femme est toujours, comme le disait le vieux Moliere, le potage de l’homme.
Le sexe fort descend jusqu’a flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe. Il y a fichtre longtemps que nous avons
fait justice de cette force-la, et nous sommes pas mal de revoltees, prenant tout simplement notre place a la lutte,
sans la demander. — Vous parlementeriez jusqu’a la fin du monde !
Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu etre le potage de l’homme, et je m’en suis allee a travers la vie, avec la
vile multitude, sans donner d’esclaves aux Cesars. [...]
Soyez tranquilles : il y en a encore pour longtemps. Mais ce n’est toujours pas vous qui arreterez le ras de maree
ni qui empecherez les idees de flotter, pareilles a des bannieres, devant les foules. Jamais je n’ai compris qu’il y
eut un sexe pour lequel on cherchat a atrophier l’intelligence comme s’il y en avait trop dans la race. Les filles,
elevees dans la niaiserie, sont desarmees tout expres pour etre mieux trompees : c’est cela qu’on veut. C’est
absolument comme si on vous jetait a l’eau apres vous avoir defendu d’apprendre a nager, ou meme lie les
membres.
Sous pretexte de conserver l’innocence d’une jeune fille, on la laisse rever, dans une ignorance profonde, a des
choses qui ne lui feraient nulle impression, si elles lui etaient connue par de simples questions de botanique ou
d’histoire naturelle. [...]
Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres. C’est bien fait ! Il ne fallait pas separer
la caste des femmes de l’humanite. Est-ce qu’il n’y a pas des marches ou l’on vend, dans la rue, aux etalages des
trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ? L’une, la prend qui
veut ; l’autre, on la donne a qui on veut.
La prostitution est la meme ! [...].
Esclave est le proletaire, esclave entre tous est la femme du proletaire.
Texte 4 : Sorcieres de Mona Chollet (2018)
Si elle n’en a pas l’exclusivite, la celibataire incarne l’independance feminine sous sa forme la plus visible, la plus
evidente. Cela en fait une figure haissable pour les reactionnaires, mais la rend aussi intimidante pour nombre
d’autres femmes. Le modele de la division sexuelle du travail dont nous restons prisonniers produit aussi
d’importants effets psychologiques. Rien, dans la facon dont la plupart des filles sont eduquees, ne les encourage a
croire en leur propre force, en leurs propres ressources, a cultiver et a valoriser l’autonomie. Elles sont poussees
non seulement a considerer le couple et la famille comme les elements essentiels de leur accomplissement
personnel, mais aussi a se concevoir comme fragiles et demunies, et a rechercher la securite affective a tout prix,
de sorte que leur admiration pour les figures d’aventurieres intrepides restera purement theorique et sans effet sur
leur propre vie. Sur un site de presse americain, en 2017, une lectrice lancait cet appel au secours : « Dites-moi de
ne pas me marier ! » Agee de vingt ans, elle avait perdu sa mere deux ans et demi plus tot. Son pere s’appretait a
se remarier et a vendre la maison familiale, et ses deux sœurs etaient deja mariees – l’une ayant des enfants et
l’autre des projets d’enfant. A son prochain retour dans sa ville natale, elle devrait partager la chambre de la
nouvelle belle-fille de son pere, agee de neuf ans, et cette perspective la deprimait. Elle n’avait pas de petit ami,
mais, tout en sachant que cet etat d’esprit risquait de lui faire prendre de mauvaises decisions, elle etait obsedee
par le desir de se marier elle aussi. Dans sa reponse, la journaliste soulignait le handicap dont souffrent les filles
lorsqu’il s’agit d’affronter les bouleversements de l’age adulte, en raison de la facon dont elles sont socialisees : «
Les garcons sont incites a envisager leur trajectoire future de la facon la plus aventureuse possible. Conquerir le
monde tout seul represente le destin le plus romantique qu’ils puissent imaginer, en esperant qu’une femme ne
viendra pas tout gacher en leur mettant le fil a la patte. Mais, pour une femme, la perspective de tracer son chemin
dans le monde est depeinte comme triste et pathetique aussi longtemps qu’il n’y a pas un type dans le tableau. Et
c’est une tache si enorme que de reinventer le monde en dehors de ces conventions etroites! »
Texte 5 : Defense du droit des femmes de Mary Wallstonecraft (1792)
J’espere trouver grace aux yeux de mon propre sexe, si je traite les Femmes comme des creatures raisonnables, au
lieu de flatter leurs attraits seducteurs, et de les regarder comme dans un etat d’enfance perpetuelle, qui les rend
incapables de se soutenir sans lisieres. Je desire vivement de montrer en quoi consiste la veritable dignite, la
felicite reelle de l’homme. — Je desire persuader aux Femmes qu’elles doivent tacher d’acquerir la force de l’ame
et du corps, et les convaincre que des phrases mielleuses, la sensibilite exageree du cœur, la delicatesse outree de
sentiments, et le raffinement exquis du gout sont presque synonymes des differentes epithetes consacrees a
exprimer la faiblesse. En un mot, que ces etres qui ne sont que des objets de pitie, et de cette espece d’affection
qu’on a nomme tendresse, ne tarderont pas a devenir les objets du mepris.
Laissant donc de cote ces jolies petites phrases feminines, dont les hommes ont la complaisance de faire usage
pour nous adoucir notre dependance servile, et dedaignant cette elegance qui annonce la mollesse de l’ame, cette
sensibilite exquise, cette docilite si douce, cette souplesse de mœurs que l’on suppose les caracteristiques
sexuelles d’une enveloppe plus faible, je souhaite faire voir que l’elegance est au-dessous de l’energie de la vertu,
que le premier objet d’une ambition louable doit etre d’obtenir un caractere marquant, comme etre humain, sans
egard a la difference du sexe
On s’est plus occupe dans ces derniers temps de l’education des Femmes, que par le passe. Cependant on les
regarde encore comme un sexe frivole ; et les ecrivains qui veulent les corriger par la satire ou l’instruction, leur
prodiguent encore les sarcasmes ou la pitie. L’on n’ignore pas qu’elles continuent de perdre les premieres annees
de leur vie a se donner une teinture de connaissances, un vernis agreable, mais leger. Pendant ce temps, la force du
corps et celle du caractere, se trouvent sacrifiees aux notions peu chastes, libertines meme, tranchons le mot, que
les hommes ont prises de la beaute, elles-memes les immolent au desir d’un etablissement ; — car la seule voie,
pour les Femmes de s’elever, dans le monde, c’est le mariage, et ce violent desir, etouffant toutes leurs idees
morales pour n’en laisser subsister que de basses, a peine sont-elles mariees, qu’elles se conduisent comme des
enfants. Elles s’habillent, mettent du blanc, du rouge, et on nomme ces poupees le plus bel ouvrage du createur. —
Ces etres faibles et degrades ne sont bons, suivant moi, qu’a figurer dans un harem ! — je le demande en bonne
foi, de pareilles Femmes sont-elles en etat de gouverner une famille, ou de prendre soin des pauvres petites
creatures si interessantes qu’elles mettent au monde ?
Texte 6 : La Colonie de Marivaux (1750)
ARTHENICE, femme noble. MADAME SORBIN, femme d'artisan. M. SORBIN, mari de Mme Sorbin.
TIMAGENE, homme noble. LINA, fille de Mme Sorbin. PERSINET, jeune homme du peuple, amant de Lina.
HERMOCRATE, autre homme noble. Troupe de femmes, tant nobles que du peuple.
SCENE XIII. - TIMAGENE, HERMOCRATE, PERSINET, ARTHENICE, MADAME SORBIN, UNE FEMME
avec un tambour, et LINA, tenant une affiche.
ARTHENICE
Messieurs, daignez repondre a notre question ; vous allez faire des reglements pour la republique, n'y
travaillerons-nous pas de concert1 ? A quoi nous destinez-vous la-dessus ?
HERMOCRATE
A rien, comme a l'ordinaire.
UN AUTRE HOMME
C'est-a-dire a vous marier quand vous serez filles, a obeir a vos maris quand vous serez femmes, et a veiller sur
votre maison : on ne saurait vous oter cela, c'est votre lot.
MADAME SORBIN
Est-ce la votre dernier mot ? Battez tambour ; (et a Lina) et vous, allez afficher l'ordonnance2 a cet arbre.
(On bat le tambour et Lina affiche.)
HERMOCRATE
Mais, qu'est-ce que c'est que cette mauvaise plaisanterie-la ? Parlez-leur donc, seigneur Timagene, sachez de quoi
il est question.
TIMAGENE
Voulez-vous bien vous expliquer, Madame ? MADAME SORBIN
Lisez l'affiche, l'explication y est.
ARTHENICE
Elle vous apprendra que nous voulons nous meler de tout, etre associees a tout, exercer avec vous tous les
emplois, ceux de finance, de judicature et d'epee.
HERMOCRATE
D'epee, Madame?
ARTHENICE
Oui d'epee, Monsieur ; sachez que jusqu'ici nous n'avons ete poltronnes que par education. MADAME SORBIN
Mort de ma vie ! qu'on nous donne des armes, nous serons plus mechantes que vous ; je veux que dans un mois,
nous maniions le pistolet comme un eventail : je tirai ces jours passes sur un perroquet, moi qui vous parle.
ARTHENICE
Il n'y a que de l'habitude a tout. MADAME SORBIN
De meme qu'au Palais a tenir l'audience, a etre Presidente, Conseillere, Intendante, Capitaine ou Avocate.
UN HOMME
Des femmes avocates?
MADAME SORBIN
Tenez donc, c'est que nous n'avons pas la langue assez bien pendue, n'est-ce pas? ARTHENICE
Je pense qu'on ne nous disputera pas le don de la parole.
Texte 7 : Voltaire « Femmes, soyez soumises a vos maris » in Melanges, pamphlets et œuvres polemiques
(1759-1768)
L'abbe de Chateauneuf la rencontra un jour toute rouge de colere.
«Qu'avez-vous donc, madame ?» lui dit-il.
– J'ai ouvert par hasard, repondit-elle, un livre qui trainait dans mon cabinet; c'est, je crois, quelque recueil de
lettres ; j'y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises a vos maris ; j'ai jete le livre.
– Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Epitres de saint Paul ?
– Il ne m'importe de qui elles sont; l'auteur est tres impoli. Jamais Monsieur le marechal ne m'a ecrit dans ce style;
je suis persuadee que votre saint Paul etait un homme tres difficile a vivre. Etait-il marie?
– Oui, madame.
– Il fallait que sa femme fut une bien bonne creature : si j'avais ete la femme d'un pareil homme, je lui aurais fait
voir du pays. Soyez soumises a vos maris ! Encore s'il s'etait contente de dire : Soyez douces, complaisantes,
attentives, economes, je dirais : voila un homme qui sait vivre; et pourquoi soumises, s'il vous plait ? Quand
j'epousai M. de Grancey, nous nous promimes d'etre fideles : je n'ai pas trop garde ma parole, ni lui la sienne;
mais ni lui ni moi ne promimes d'obeir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, apres
m'avoir epousee, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N'est-ce pas
assez que je mette au jour avec de tres grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne
suffit-il pas que je sois sujette tous les mois a des incommodites tres desagreables pour une femme de qualite, et
que, pour comble, la suppression d'une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu'on
vienne me dire encore : Obeissez?
Certainement la nature ne l'a pas dit ; elle nous a fait des organes differents de ceux des hommes; mais en nous
rendant necessaires les uns aux autres, elle n'a pas pretendu que l'union format un esclavage. Je me souviens bien
que Moliere a dit :
Du cote de la barbe est la toute-puissance.
Mais voila une plaisante raison pour que j’aie un maitre ! Quoi ! Parce qu'un homme a le menton couvert d'un
vilain poil rude, qu'il est oblige de tondre de fort pres, et que mon menton est ne rase, il faudra que je lui obeisse
tres humblement ? Je sais bien qu'en general les hommes ont les muscles plus forts que les notres, et qu'ils peuvent
donner un coup de poing mieux applique : j'ai peur que ce ne soit la l'origine de leur superiorite.
Ils pretendent avoir aussi la tete mieux organisee, et, en consequence, ils se vantent d'etre plus capables de
gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passes d'une
princesse allemande qui se leve a cinq heures du matin pour travailler a rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes
les affaires, repond a toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui repand autant de bienfaits qu'elle a de
lumieres. Son courage egale ses connaissances ; aussi n'a-t-elle pas ete elevee dans un couvent par des imbeciles
qui nous apprennent ce qu'il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu'il faut apprendre. Pour moi, si j’avais
un Etat a gouverner, je me sens capable d'oser suivre ce modele.»
L'abbe de Chateauneuf, qui etait fort poli, n'eut garde de contredire Mme la marechale.