Fernand Léger
Fernand Léger
La Lecture, 1924
INTRODUCTION
La modernité de Fernand Léger
BIOGRAPHIE
Pour un art humaniste
LES ŒUVRES
La vie moderne
- Les disques dans la ville, 1920
Figures et objets
- La lecture, 1924
- Composition, 1929
TEXTES DE RÉFÉRENCE
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
INTRODUCTION
De part en part, l’œuvre et les écrits de Fernand Léger font référence à la modernité, au point
que cette thématique suffit souvent à le caractériser. Contemporain de Picasso et de Matisse,
ami de Duchamp et de Cendrars, Léger est d’abord moderne par son appartenance à une
époque riche d’innovations artistiques. Puis il célèbre la machine et la vie urbaine
dans de nombreux tableaux. Mais à propos des thèmes qu’il traite, il déclare aussi : « Je ne
sais pas ce que c’est un sujet ancien ou moderne ; je ne connais qu’une
interprétation nouvelle et c’est tout » (conférence « Les Réalisations picturales
actuelles », 1914, in Fonction de la peinture).
Ses œuvres sont pour la majorité des peintures à l’huile, alors que ses contemporains
pratiquent le papier collé, le ready-made, la photographie. Ça et là, des faits mineurs
conduisent encore à s’interroger sur la modernité de Léger. Contrairement à des artistes tels
que Picabia ou les futuristes qui raffolent des voitures de course, il n’a jamais conduit. Alors
que le téléphone se répand depuis le début du XXe siècle, il communique par pneumatique
jusqu’à la fin de sa vie. Lorsqu’il séjourne à New York pour la première fois, il lit À la Recherche
du temps perdu...
Quelle est donc cette modernité à laquelle Léger se réfère sans cesse et comment
s’intègre-t-elle à son travail ? Dans ses écrits, il associe la vie moderne à la complexité
des sensations : «Tout ce qui se fait maintenant est plus complexe et malgré tout plus rapide
[…] La vie va sans aucun doute du simple au complexe, mais malgré tout elle gagne en
rapidité. Le but de la vie a l’air de multiplier les sensations. Le plus heureux, c’est celui qui
enregistre le plus dans le minimum de temps. C’est le jouisseur moderne. Toutes les
inventions modernes viennent d’ailleurs à lui pour lui permettre de satisfaire son besoin de
vitesse » (lettre à Louis Poughon du 8 novembre 1914).
C’est ce qu’il traduit en peinture par ce qu’il appelle, au début des années 10, des
« contrastes de formes » qui sont, non plus des « contrastes additionnels », mais des
« contrastes multiplicatifs », où chaque élément pictural s’oppose à tous les autres. Ce
qu’il applique dans une série d’une quarantaine de toiles.
Puis ce sont les contrastes dans le paysage urbain, créés par les affiches, les couleurs
vives et la multiplication de signaux visuels et sonores qui, selon Léger, plaisent aussi bien à
l’artiste d’avant-garde qu’aux gens du peuple. Comme il l’affirme dans l’une de ses
conférences, « ces interminables surfaces que sont les murs administratifs et autres sont-elles
ce qu’il y a de plus triste et de plus sinistre que je connaisse. L’affiche est un meuble moderne,
que les peintres aussitôt ont su utiliser. C’est le goût bourgeois que l’on retrouve encore là, le
goût du monotone qu’ils traînent partout avec eux. Le paysan, lui, résiste à ces
amollissements ; il a encore gardé le goût des contrastes violents de ses costumes, et une
affiche dans son champ ne l’effraye pas ».
Enfin, Léger construit ses toiles par contrastes entre les postures des personnages,
entre les objets, entre les figures et les éléments abstraits, des contrastes simples que
chacun peut observer au quotidien. Car, en dernier lieu, la modernité telle qu’il la conçoit est le
révélateur d’un lien entre les hommes, les hommes de l’escouade pendant la guerre, ceux du
chantier ou ceux du cirque quand revient la paix. Et le peintre moderne est celui qui renverse
les traditions académiques convenues pour peindre dans un style universel ce lien
universel.
BIOGRAPHIE
Fernand Léger est né le 4 février 1881 à Argentan dans l’Orne. Grâce au témoignage de son ami
d’enfance, Louis Poughon (Fernand Léger, une correspondance de guerre, Les Cahiers du
Musée national d’art moderne, Hors-série Archives, 1997, pp. 100-106), nous savons que sa
mère l’a élevé seule – son père décède lorsqu’il a quatre ans – et qu’elle est une femme très
pieuse, vivant une vie tranquille. Son fils semble avoir été très différent d’elle. A l’école, « il ne
fut jamais un élève studieux » et, après plusieurs renvois successifs – il dessine des caricatures
de ses professeurs qui amusent beaucoup ses camarades – il entre comme apprenti chez un
architecte d’Argentan.
Doué pour le dessin, il s’installe en 1900 à Paris où il fréquente l’École des Arts décoratifs et
l’Académie Julian. Dans le quartier de Montparnasse – son atelier est d’abord avenue du Maine
puis à la Ruche –, il pénètre le milieu artistique parisien et se lie d’amitié avec Robert
Delaunay, Marc Chagall, Blaise Cendrars… A partir de 1910, le Cubisme, qui s’impose de
plus en plus dans l’avant-garde artistique, le séduit à son tour et l’amène à rejoindre Albert
Gleizes, Jean Metzinger, Henri Le Fauconnier et les frères Duchamp, fondateur du
groupe de la Section d’or. Fort de ces rencontres et d’un premier contrat avec le marchand
Daniel-Henry Kahnweiler, il participe à toute une série d’expositions à Paris, à Moscou et
même à New York, à l’Armory Show en 1913. C’est la période de ses « Contrastes de formes »
qui l’imposent dans l’avant-garde artistique.
Mais la guerre interrompt brutalement et pour quatre ans ces premiers succès. Envoyé sur le
front comme sapeur réserviste, puis brancardier, il a conscience de perdre de précieuses
années. Toutefois l’expérience qu’il vit, tant l’horreur de la guerre que la fraternité avec les
autres soldats, le marque profondément et procure une force nouvelle à son œuvre. A son
ami Poughon qui n’a pas fait la guerre, il écrit en effet : « Toi, tu vas rester un homme d’avant-
guerre et ce sera ta punition, Louis, mon vieil ami, et moi, malgré mes 34 ans, malgré ma vie
déjà commencée comme mon œuvre et que cette tragédie a cassé en deux. Je suis tout de
même encore assez jeune, assez vivant pour être, moi aussi, si le Dieu de ma mère me le
permet, pour être, tu entends, pour être de la grande génération d’après la guerre ! ».
En 1917, il signe un important contrat avec le galeriste Léonce Rosenberg. Réformé à la fin
de cette même année, il entreprend de grandes peintures qui, de plus en plus, sont influencées
Avec l’arrivée du Front populaire, son engagement politique se manifeste à travers des
conférences et de grandes peintures murales où il réalise son rêve de concilier l’avant-garde
et l’art populaire. Mais la guerre interrompt de nouveau son travail. En 1940, il s’installe à
New York. La ville moderne lui inspire ses dernières grandes compositions. De retour en
France au début de l’année 46, encore très actif, il se consacre notamment à des travaux
monumentaux, comme les vitraux de l’Église d’Audincourt, dans le Doubs.
Cinq ans après sa mort, en 1960, ses héritiers inaugurent à Biot le Musée Fernand Léger.
LES ŒUVRES
Le réveille-matin, [1914]
Huile sur toile, 100 x 81 cm
Dans un entretien de 1954 avec Dora Vallier, Léger explique qu’il s’adonne à l’abstraction au
moment où, ayant assimilé la leçon de Cézanne, il cherche à se détacher de celle-ci. « En
1912-13, ça a été la bataille pour quitter Cézanne. L’emprise était si forte que pour m’en
dégager j’ai du aller jusqu’à l’abstraction ». Mais ce passage par l’abstraction n’est pas pour
autant une rupture avec la réalité. Au contraire, l’abstraction de Léger est un réalisme, un
réalisme pictural, c’est-à-dire l’affirmation d’une réalité propre à la peinture : « La valeur
réaliste d’une œuvre est parfaitement indépendante de toute qualité imitative… En quoi
consiste en peinture ce que l’on appelle réalisme ?... Le réalisme pictural est l’ordonnance
simultanée des trois grandes qualités plastiques : les Lignes, les Formes et les Couleurs »
(« Les Origines de la peinture contemporaine et sa valeur représentative », conférence de
Fernand Léger donnée le 5 mai 1913 à Paris, reproduite dans le recueil Fonction de la
peinture).
Une fois conquise cette autonomie de la peinture, l’artiste peut réintégrer des éléments qui
l’ouvrent aux problématiques du monde environnant, ici le réveil qui symbolise le dynamisme
propre à Léger.
Pour une analyse des premières toiles de Léger, dont Contrastes de formes, 1913, voir le dossier
pédagogique : Le Cubisme
Dans ce dessin de 1916, son style pictural ne varie guère par rapport à la période des
Contrastes de formes. On y voit des formes schématisées, par endroit grisées au crayon pour
donner du volume, un procédé graphique comparable aux tronçons des cylindres colorés qui
peuplent ses précédents tableaux. Mais, à la différence de ceux-ci, le dessin se limite à la
grisaille de la mine de plomb et, surtout, renoue clairement avec la figuration, les personnages
et leur posture typique de joueurs de cartes. « Pendant que les gars jouaient aux cartes, je
restais à côté d’eux, je les regardais, je faisais des dessins, des croquis, je voulais les
« saisir », raconte Léger (cité par Georges Bauquier, p.77).
Léger s’oriente déjà vers un art humaniste. Ce dessin, et d’autres sur le même thème, servira
l’année suivante de point de départ à une plus vaste composition à l’huile, La Partie de cartes
(Kröller-Müller Museum, Otterlo, Pays Bas). Épuisé par la guerre, il sera en effet hospitalisé en
1917, ce qui lui permettra enfin de peindre à nouveau.
LA VIE MODERNE
L’une des révélations de Léger pendant la guerre est le constat que le monde a
changé. Tout va plus vite, tout est plus complexe, les sensations sont multipliées.
C’est l’avènement de la modernité que Léger cherche à exprimer par des moyens
plastiques appropriés, en peinture, mais aussi au cinéma.
LA VILLE
En 1918, Léger peint Les Disques dans la ville (Musée d’art moderne de la Ville de Paris), où le
disque est traité pour lui-même et le rythme qu’il insuffle à la toile. Puis, en 1919, il réalise La
Ville (Philadelphia Museum of Art), une composition où les aplats de couleur se mêlent à des
représentations d’affiches et d’éléments architecturaux. Les Disques dans la ville, de 1920, sont
une synthèse de ces deux précédentes toiles : les disques transmettent leur dynamisme
à la ville comme les engrenages d’une machine. Ce tableau est un hymne à la modernité
caractérisée par un foisonnement de stimulations sensorielles. Quelques années plus
tard, en 1922, Léger reviendra, d’une manière différente, sur le dynamisme du disque dans la
ville avec un article de critique cinématographique consacré à La Roue d’Abel Gance, « La
Roue, sa valeur plastique », qui posera les jalons de sa propre œuvre filmique à venir.
LE CINÉMA
Charlot cubiste,1924
Assemblage
Eléments en bois peints, cloués sur contre-plaqué,
73,6 x 33,4 x 6 cm
Léger décrit son travail ainsi : « J’ai pris des objets très usuels que j’ai transposés à l’écran en
leur donnant une mobilité et un rythme très voulus et très calculés. Contraster les objets, des
passages lents et rapides, des repos, des intensités, tout le film est construit là-dessus »
(conférence « Autour du Ballet mécanique », 1924-25 in Fonction de la peinture). Montré pour
la première fois à Vienne dès 1924, le film fera le tour du monde.
Pour approfondir les relations entre cinéma et arts plastiques ainsi que la place de Ballet mécanique dans ces
relations,
voir le dossier pédagogique Le mouvement des images
FIGURES ET OBJETS
Au milieu des années 20, la plupart des artistes d’avant-garde marquent un temps
d’arrêt dans l’exploration de la nouveauté, au profit d’un regain d’intérêt pour le
classicisme. Cette période a été qualifiée de retour, voire de « rappel » à l’ordre.
Léger, dès 1924, participe de cette tendance en réalisant des œuvres « statiques »
LA FIGURE-OBJET
La Lecture, 1924
Huile sur toile, 113,5 x 146 cm
Rompant avec sa production antérieure, elle n’en reste pas moins construite sur le principe des
contrastes : contraste des couleurs − le bleu de la jupe et de l’oreiller s’oppose au rouge des
livres −, contraste des formes − entre les cadres du fond et les arrondis des corps −, et
enfin contrastes des détails caractérisant les deux femmes − l’une est couchée et l’autre
debout, l’une est nue et l’autre habillée, l’une est chevelue et l’autre chauve. Ce dernier détail
n’a pas manqué de choquer, à commencer par Léonce Rosenberg qui demanda à Léger de lui
ajouter des cheveux. Léger refusa, sa composition obéissant toujours à sa conception du
« réalisme plastique ».
Appliquée à la figure humaine, cette conception devient celle de la « figure-objet » : le corps
et le visage sont destitués de leur valeur sentimentale pour devenir un objet à traiter comme un
autre en peinture. Les deux femmes de ce tableau acquièrent de ce fait une apparence
énigmatique, d’autant plus que leur regard ne se porte pas vers leur livre mais vers le public.
LE TRIOMPHE DE L’OBJET
Composition, 1929
Huile sur toile, 60 x 92 cm
Dans cette composition très équilibrée, les aplats de couleur pure servent de fond au
rapprochement incongru de deux bustes stylisés − leurs visages effacés sont proches des têtes
peintes par De Chirico −, d’une grappe de raisin, d’une feuille et de serpentins qui procurent de
la fluidité à l’ensemble. Suspendus dans l’espace, ces objets sont dépourvus de pesanteur,
comme souvent dans les peintures de Léger à cette époque.
Fernand Léger a toujours été attiré par la peinture murale qui renvoie à l’art éternel
des fresques et à l’architecture. Les compositions de très grands formats qu’il
commence à réaliser au milieu des années 30 sont un pas vers cet idéal, que
l’exigence de formats standard de ses marchands avait jusqu’alors réfréné.
Les deux perroquets, qui spécifient le titre de la composition, créent un effet de surprise ou de
« contraste » inattendu par leur taille modeste. Mais ils apportent aussi à cette vaste
toile leurs couleurs vives. Peut-être sont-ils un clin d’œil à une vieille recette d’atelier selon
laquelle un perroquet suffisait à attirer l’œil du public sur un tableau…
Les autres éléments de la composition présentent, quant à eux, de nombreuses similitudes
avec Composition aux trois figures de 1932. [1] L’échelle et la corde, le nuage, les personnages
massifs, la composition partagée entre des figures et des motifs abstraits rappellent en effet
cette précédente peinture comme s’il s’agissait ici de l’amplification d’un même modèle. Mais,
ici, les personnages semblent sans poids comme dans les tableaux consacrés aux
acrobates que Léger commence à réaliser autour de 1933 et qu’il développera pendant la
guerre aux Etats-Unis. Après l’avoir exposée à Paris en avril 40, Léger emportera d’ailleurs
cette toile aux Etats-Unis, pour l’offrir au Musée national d’art moderne à son retour.
[1]. Pour une exploration de l’œuvre de Fernand Léger, Composition aux trois figures, 1932
NEW YORK
commente ainsi : « Ça c’est l’Amérique, ma dernière toile Adieu New York écrit sur la
banderole. Vous savez les USA sont un pays où les décharges sont innombrables. On jette tout
plutôt que de réparer. Alors, vous voyez ici, il y a des morceaux de ferraille, des bras de
machine et même des cravates. Ce que j’aimais là-bas, c’était faire des toiles éclatantes avec
tout cela ».
Ce thème du rebus lui permet d’organiser une fois de plus un contraste, entre la
ferraille et la végétation qui l’envahit. Mais c’est aussi l’occasion d’innovations stylistiques
comme la dissociation des couleurs et du dessin qui lui aurait été inspirée par les lumières
de Broadway.
LE MONUMENTAL
En 1949, le Père Couturier pense de nouveau à l’architecte Maurice Novarina et à Fernand Léger
pour le chantier de l’Église du Sacré-Cœur à Audincourt (près de Montbéliard).
Ainsi, au moment où Matisse décore la chapelle du Rosaire à Vence [1], Léger peint, sur le
thème des instruments de la Passion, les maquettes des 17 vitraux qui seront réalisés en
dalle de verre et ciment pour entourer le chœur et la nef de l’Église d’Audincourt.
Le style pictural qu’il pratique alors, des formes cernées de noir et des couleurs vives,
convient particulièrement au vitrail et lui procure une puissance surprenante. Les habitants
d’Audincourt, en voyant les maquettes, auraient dit à Léger si l’on en croit le témoignage de
Pierre Descargues : « Ça va péter le feu, ça sera du tonnerre » !
Quant au thème, il convient aussi parfaitement à l’artiste qui a fait de l’objet sa préoccupation
principale : « Magnifier les objets sacrés, clous, ciboires ou couronnes d’épines, traiter le
drame du Christ, cela n’a pas été pour moi une évasion, … j’ai simplement eu là l’occasion
inespérée d’orner de vastes surfaces selon la stricte conception de mes idées plastiques ». Il
réalise, ensuite, une tapisserie pour la décoration de l’autel.
Après cette commande qui, cette fois-ci, satisfera entièrement le Père Couturier, Léger sera
appelé pour la réalisation d’autres vitraux, par exemple pour l’Université de Caracas en
1953.
[1] En savoir plus sur la Chapelle du Rosaire, voir le dossier pédagogique Henri Matisse
TEXTES DE RÉFÉRENCE
« Sans avoir la prétention d’expliquer le but et les moyens d’un art arrivé déjà à une réalisation
assez avancée, je vais tâcher de répondre, autant que cela est possible, à une des questions les
plus souvent posées devant les tableaux modernes. Je transcris cette question dans toute sa
simplicité : « qu’est-ce que cela représente ? ». Je me fixe donc comme but cette simple
interrogation et je vais m’efforcer dans un exposé très court d’en éprouver la parfaite inanité.
Si l’imitation de l’objet dans le domaine de la peinture avait une valeur en soi, tout tableau du
premier venu ayant une qualité imitative aurait plus de valeur picturale. Comme je ne crois pas
qu’il soit nécessaire d’insister et de discuter un cas semblable, j’affirme donc une chose déjà
dite, mais qu’il est nécessaire de redire ici : la valeur réaliste d’une œuvre est parfaitement
indépendante de toute qualité imitative.
Il faut que cette vérité soit admise comme un dogme et fasse axiome dans la compréhension
générale de la peinture.
J’emploie à dessein le mot réaliste dans son sens le plus propre, car la qualité d’une œuvre
picturale est en raison directe de sa qualité de réalisme.
En quoi consiste en peinture ce que l’on appelle réalisme ?
Les définitions sont toujours dangereuses, car pour enfermer en quelques mots tout un
concept, il faut une concession qui souvent manque de clarté ou est trop simpliste.
J’en risquerai une malgré tout et je dirai qu’à mon sens, le réalisme pictural est l’ordonnance
simultanée des trois grandes quantités plastiques : les Lignes, les Formes et les Couleurs.
Aucune œuvre ne peut prétendre au pur classicisme, c’est-à-dire à la durée indépendamment
de la période de création, si l’on sacrifie complètement une de ces quantités au détriment des
deux autres.
Je sens très bien le côté dogmatique d’une pareille définition, mais je la crois nécessaire pour
bien différencier les tableaux à tendance classique d’avec ceux qui ne la réalisent pas. »
Fernand Léger, une correspondance de guerre, Les Cahiers du Musée national d’art
moderne, Hors-série Archives, 1997, pp. 11-12
l’arbi », surnom d’un gars de l’escouade, ancien colonial qui a fait le Maroc et qui détient toute
mon admiration, c’est le grand « démerdard », c’est lui qui sauve toujours la situation quand la
distribution est en retard et que l’on risque de « bouffer avec les chevaux de bois » suivant sa
belle expression. Il a toujours un lapin ou un poulet dans sa musette, toujours un bout de
bougie quand personne n’en a plus, et pense que nous roulons dans un département où les
villages ont été brûlés, pillés et bombardés par les Allemands pendant notre retraite. Il ne reste
rien ; mais « Chouya » y trouve quand même qqchose. Cet animal-là, c’est l’ordre personnifié.
Il a un sac qui contient mille choses sans être lourd. Il sait exactement la valeur des choses
premières. Il ne se trompe jamais sur le bois qui va s’allumer vite ou qui n’est pas bon. Chez
des hommes comme cela, je les admire surtout à cause du parfait rapport entre eux et leur
situation – il n’y a aucun déchet, ils ne perdent pas leur temps en discussion. »
« L’on peut considérer l’évolution actuelle artistique comme une bataille qui se livre et qui dure
depuis cinquante années entre la conception du sujet comme l’a conçue la Renaissance
italienne et l’intérêt pour l’objet et le ton pur qui s’affirme de plus en plus dans nos idées
modernes.
Cette bataille vaut la peine d’être suivie, étudiée, observée de très près, car elle est toujours
très actuelle. C’est une espèce de révolution dont les conséquences sont très importantes. Ce
sentiment de l’objet est déjà dans les tableaux primitifs – dans les œuvres des Hautes Époques
égyptienne, assyrienne, grecque, romaine, gothique.
Les modernes vont le développer, l’isoler et en sortir toutes les conséquences possibles.
L’obligation du sujet n’est plus acceptée. Cette armature qui domine tout l’art de la Renaissance
a été brisée.
Le sujet détruit, il fallait trouver autre chose, c’est l’objet et la couleur pure qui deviennent la
valeur de remplacement.
Dans cette nouvelle phase, la liberté de composition devient infinie. Une liberté totale qui va
permettre des compositions d’imagination où la fantaisie créatrice va pouvoir se révéler et se
développer.
Cet objet qui était enfermé dans le sujet devient libre, cette couleur pure qui ne pouvait
s’affirmer va sortir. Il devient le personnage principal des nouvelles œuvres picturales. Par
exemple, je me trouve devant un paysage composé d’arbres, de ciel, de nuages. Je vais
m’intéresser à l’arbre seul, l’étudier et en sortir toutes les possibilités plastiques qu’il
comporte : son écorce qui a un dessin souvent expressif, ses branches dont le mouvement est
dynamique, ses feuilles qui peuvent valoir décorativement. Cet arbre si riche en valeur
plastique est sacrifié dans le tableau à sujet. Isolé, étudié à part, il va nous fournir du matériel
pour renouveler l’expression picturale actuelle.
Je dois reconnaître que dans cette histoire si passionnante de l’objet, le cinéma avec ses gros
plans nous a permis d’"aller plus vite". »
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
1881
Naissance de Fernand Léger à Argentan en Normandie.
1900
A dix-neuf ans, il s’installe à Paris où il suit des cours de peinture, notamment à l’Académie
Julian, et travaille chez un architecte et un photographe.
1907
Expose pour la première fois au Salon d’automne.
1909
S’installe à la Ruche où il rencontre Delaunay, Archipenko, Soutine, Chagall, Cendrars…
1911
Il commence à fréquenter les théoriciens du Cubisme, Gleizes et Metzinger, et les frères
Duchamp. Ensemble, ils forment le groupe de la Section d’or.
1912
Ses expositions se multiplient, à Paris comme à l’étranger.
1913
Participe à l’Armory Show de New York. La même année, il signe un contrat avec la galerie
Kahnweiler.
1914
Léger est mobilisé le 2 août et part au front dix jours plus tard.
1917
Hospitalisation à Paris puis à Villepinte. Signature de son contrat avec la Galerie de l’Effort
moderne de Léonce Rosenberg qui le représentera pendant dix ans.
1918
Léger est réformé. Collaboration avec Blaise Cendrars pour l’illustration d’un ouvrage.
1921
Il se lie d’amitié avec le peintre américain Gérald Murphy.
1922
Création de décors pour les Ballets suédois et pour le film de Marcel L’Herbier L’Inhumaine,
pour lequel il collabore avec Robert Mallet-Stevens et Pierre Chareau.
1924
Réalisation avec le cinéaste Dudley Murphy de Ballet mécanique, film sans scénario, composé à
partir des contrastes d’images.
1925
Collabore avec Delaunay, Barillet, Laurence et Mallet-Stevens à la réalisation du hall d’entrée
du pavillon français pour l’Exposition internationale des arts modernes décoratifs et industriels
de Paris. Il participe aussi à la Revue L’Esprit nouveau de Le Corbusier et Ozenfant.
1928
Parution de la première monographie Fernand Léger écrite par Tériade, et éditée par les
Cahiers d’art.
1931
Premier voyage aux Etats-Unis à l’invitation de Gérald Murphy. Rencontre avec Simone
Hermann.
1933
Participe au CIAM, Congrès international d’architecture moderne.
1935
Travaille avec Charlotte Perriand pour l’Exposition internationale qui se tient à Bruxelles.
Rétrospective de son œuvre au MoMA de New York.
1937
Participation à l’Exposition internationale des arts et des techniques de la vie moderne où il
réalise des panneaux muraux pour la CGT. Exposition Léger-Calder à Helsinki et rencontre avec
Alvar Aalto.
1938
Exposition à Bruxelles, à Londres… Il voyage aux Etats-Unis où il fait la connaissance de John
Dos Passos, des Rockefeller dont il décore l’un des appartements.
1940
Il s’embarque pour New York où il séjournera durant les années de guerre et sera très actif.
1943
Rencontre avec le Père Couturier à Montréal.
1946
Retour en France et exposition des œuvres réalisées aux Etats-Unis à la galerie Louis Carré. Il
commence le chantier de la façade de l’Église Notre-Dame de Toute Grâce du plateau d’Assy,
près de Chamonix.
1948
Commande des vitraux de l’Église du Sacré-Cœur à Audincourt, prés de Montbéliard.
1949
Rétrospective au Musée national d’art moderne à Paris.
1950
Il commence à réaliser des céramiques à Biot.
1954
Nombreux chantiers monumentaux, par exemple pour l’Université de Caracas ou pour Gaz de
France à Alfortville.
1955
Il meurt le 17 août.
1960
Inauguration du Musée national Fernand Léger à Biot construit sur une propriété qu’il avait
acquise pour sa villégiature.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
LIENS INTERNET
- Pour consulter toutes les œuvres de Fernand Léger dans la collection du Musée national
d’art moderne
ESSAIS
- Eric Michaud, Fabriques de l'homme nouveau : de Léger à Mondrian, Paris, Carré, 1997
- Pierre Descargues, Fernand Léger, Paris, Cercle d'art, 1997
- Serge Fauchereau, Fernand Léger, un peintre dans la cité, Paris, Albin Michel, 1994
- Georges Bauquier, Fernand Léger. Vivre dans le vrai, Paris, A. Maeght, 1987
CATALOGUES D’EXPOSITION
ÉCRITS DE L’ARTISTE
CORRESPONDANCES
- Fernand Léger, une correspondance d’affaires, Les Cahiers du Musée national d’art moderne,
Hors-série Archives, 1997 (lettres à Léonce Rosenberg, 1917-37)
- Fernand Léger, une correspondance de guerre, Les Cahiers du Musée national d’art moderne,
Hors-série Archives, 1997 (lettres à Louis Poughon, 1914-18)
- Fernand Léger, une correspondance poste restante, Les Cahiers du Musée national d’art
moderne, Hors-série Archives, 1997 (lettres à Simone 1931-41)
Pour consulter les autres dossiers sur les collections du Musée national d'art moderne
En français
En anglais
En savoir plus sur les collections du Musée et les œuvres actuellement présentées,
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Contacts
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Crédits
© Centre Pompidou, Direction de l'action éducative et des publics, avril 2008
Œuvres de Fernand Léger © Adagp, Paris 2008. Ballet Mécanique : © Adagp © Droits réservés
Texte : Vanessa Morisset
Maquette : Michel Fernandez
Coordination : Marie-José Rodriguez