Daudé
Daudé
Bénédicte DAUDE
Laboratoire INSEEC
Chercheur associé au Centre de Recherche Magellan-Finance
Université Jean Moulin Lyon 3
(France)
RESUME :
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Les normes comptables internationales récentes rendent compte d’une ré-
articulation des représentations traditionnelles de leur objet d’étude et des
pratiques nouvelles liées à l’affirmation concomitante de la mondialisation en
tant qu’espace de régulation et de la fair value en tant que référence commune.
Ce processus de normalisation comptable relève donc de deux phénomènes
généraux : la mondialisation des économies et la déréglementation. Ces
évolutions ont entrainé un brouillage des coordonnées spatiales et temporelles :
l’espace normatif ne s’identifie plus au territoire national et les données
juridiques n’ont plus pour vocation d’être permanentes. Les normes font l’objet
d’une réécriture permanente et débordent les frontières de leur champ
d’application initial. Cette capacité à se reproduire non à l’identique caractérise
leur degré de résilience face à un monde de plus en plus ouvert et turbulent.
Face à des acteurs de plus en plus internationalisés qui sont, très
logiquement, en demande de règles communes ou au moins comparables, la
difficulté à voir émerger un droit mondial applicable et appliqué, issu d’autorités
internationales légitimes d’un point de vue démocratique ouvre un nouvel espace
pour des normalisateurs privés et les approches auto régulatrices. Un marché
mondial de la normalisation est en train de se mettre en place sur les pratiques
des entreprises en matière sociale, environnementale, de qualité de production ou
de référentiel comptable. Quel est le niveau de représentativité et donc de
légitimité du normalisateur privé à produire tel ou tel référentiel ?
L’I.A.S.B. foundation (International Accounting Standard Board) a démontré sa
capacité à fédérer dans le temps un nombre de plus en plus grand d’utilisateurs
autour d’un référentiel commun qui correspond désormais à un standard
comptable international. Cette suprématie des normes IAS/IFRS (International
Accounting Standards / International Financial Reporting Standard) n’était pas
assurée notamment par rapport à ses principaux rivaux, les US GAAP,
(Generally Accepted Accounting Principles) si l’on regarde dix ans en arrière.
L’année 2000 a été significative : un pas décisif a été franchi de manière
irréversible qui confère aux normes IAS/IFRS un label de qualité indiscutable.
Poser la question de la légitimité des normes IAS/IFRS peut sembler par
conséquent sans objet tant la réalité quotidienne semble attester que cette
dernière est d’ores et déjà acquise. Des voix discordantes se sont néanmoins
élevées : l’IAS 39 et l’IAS 32 furent l’objet de vives critiques notamment de la
part des professionnels de la Banque. Par ailleurs, des inquiétudes se sont élevées
de la part d’émetteurs et portaient sur deux points distincts. D’une part, les
normes IFRS allaient mettre en évidence des risques qui, s’ils existaient bien,
n’apparaissaient pas sous l’ancien référentiel : ce traitement en amont et en
interne des risques devait accentuer la volatilité future des grandeurs bilancielles.
D’autres part, les normes IFRS allaient produire une vision plus exhaustive mais
également plus complexe de la performance de l’entreprise où résultat
opérationnel et résultat issu des variations de la juste valeur des actifs et passifs
seraient agrégés.
L’objet de cette communication est précisément de faire émerger les dynamiques
et logiques internes qui sous-tendent ce processus temporel de la construction
d’une légitimité étayée « en grande partie sur une rhétorique de la compétence,
de l’impartialité et de l’indépendance ». (COLASSE, 2004) La légitimité d’une
norme peut se mesurer soit par confrontation avec des critères formels à priori
(buts assignés ; objectifs recherchés) soit à travers le consentement dont ce
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référentiel fait l’objet de la part d’une population donnée. (LAUFER, 1996)
Nous nous proposons de croiser ces deux niveaux l’un par rapport à l’autre mais
aussi avec un troisième niveau d’exigence éthique : nous rejoignons alors la
spécification ternaire des légitimités pragmatique, cognitive et morale proposées
par Suchman (SUCHMAN, 1995).
Notre étude repose sur une analyse exploratoire des déterminants pragmatiques,
cognitifs et moraux qui, tous ensemble, permettent à « l’édifice IAS/IFRS » de
conforter sa légitimité de standard international par rapport aux normes US
GAAP. Notre démarche tend à mettre en lumière différentes contradictions
inhérentes au choix des normalisateurs de privilégier le point de vue de
l’investisseur par rapport à tous les autres utilisateurs des états financiers, ce qui
pourrait à terme, fragiliser la légitimité pragmatique. Nous essayerons de
démontrer que ces points névralgiques, porteurs de remise en cause potentielle de
la validité des normes IAS/IFRS, sont circonscrits par les processus délibératifs
et cognitifs et les fondements moraux retenus par les normalisateurs. Nous
essayerons de mettre en évidence les processus d’équilibration entre les trois
niveaux de légitimité pragmatique, cognitive et morale. Notre analyse ne procède
pas d’une expérimentation chiffrée d’hypothèses ni d’une étude précise de
l’application de la légitimité d’une norme à un secteur d’activité particulier.
Notre propos privilégie volontairement le questionnement et a pour seul objectif
de mettre en lumière les équilibres transitoires de cette construction de
légitimités multiples articulées autour de logiques plurivalentes.
Nous consacrerons une première partie à souligner les implications et les
conséquences inhérentes à la volonté des normalisateurs de lier le nouveau
référentiel comptable international à l’exigence de marchés efficients. Nous
analyserons dans une deuxième partie, plus réflexive, les articulations et logiques
internes entre d’une part le choix de sauvegarder une dimension délibérative et
procédurale et, d’autre part, la volonté d’instaurer une déontologie disciplinaire,
toutes deux étant nécessaires pour faire émerger la « vraie valeur de
l’entreprise ».
Le passage aux normes IFRS ne procède pas d’un simple changement des
règles d’enregistrement d’opérations purement comptables et n’est pas confiné à
un niveau de traduction simplement sémantique. Bien loin de se présenter
comme un non évènement, l’application de ce nouveau référentiel induit un
changement de paradigme (LEDOUBLE, 2005) : les nouvelles normes sont
susceptibles de modifier non pas le risque lui-même mais la perception qu’en ont
les parties prenantes et plus particulièrement les investisseurs, les agences de
notations et les analystes financiers. (VERON, 2004) Enfin le changement le
plus notable se situe au niveau des interlocuteurs en prise directe avec
l’appréciation de ce risque : les marchés financiers. L’hypothèse exploratoire que
nous émettons est que les normes IAS/IFRS doivent permettre d’améliorer
l’interface sphère réelle- sphère financière, bref de rendre les marchés financiers
plus efficients et ce par l’instauration d’un cadre commun de lisibilité et
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d’interprétation de l’action économique permettant une réduction de l’asymétrie
informationnelle.
Poser la question de la légitimité pragmatique des normes revient à analyser leur
degré d’adéquation par rapport à l’ensemble des objectifs qui leur ont été
assignés. Ces objectifs se structurent autour de deux impératifs : l’un se situe au
niveau du réalisme du signifié ; l’autre s’articule autour d’une logique d’unicité
du signifiant.
Issues des dérives constatées sous les anciens référentiels, les IFRS se
prévalent d’un label qualité et par conséquent doivent démontrer leur capacité à
résoudre, par l’apport de novations fondamentales, les dysfonctionnements
constatés dans le passé. Ces finalités sont cohérentes avec l’exigence accrue en
terme de transparence financière résultant des différents scandales financiers de
la fin des années quatre vingt dix. Les dispositions du titre III de la loi sur la
sécurité financière sont à rapprocher des dispositions du titre III de la loi NRE
réformant le droit des sociétés. Dans les deux cas est souhaité un accroissement
de l’information et des contrôles. Les deux textes visent à augmenter l’efficacité
dans la surveillance de la gestion des sociétés. Toutefois, la préoccupation du
législateur n’est peut être plus tout à fait la même. « Le souci premier exprimé
n’est donc pas tant le fonctionnement interne des entreprises, la corporate
governance, que le fonctionnement externe des marchés financiers à travers le
couple sécurité – confiance» (COURET, 2003). Sur l’information financière, les
ambitions du législateur sur la sécurité financière sont d’ailleurs considérables
comme en témoignent certains documents préparatoires : elle doit être disponible
et lisible, fiable, utilisable et compréhensible. Une certaine primauté doit être
reconnue à la qualité par rapport à la quantité et donc à la pertinence de cette
information plus qu’à son abondance. « Les systèmes de traitement de
l’information de notre monde contemporain baignent dans une abondance
excessive d’informations et de symboles. Dans un tel monde, la ressource rare
n’est pas l’information mais la capacité de traitement pour s’occuper de cette
information. » (SIMON, 1983) Le filtre qui permet de sérier le degré de
pertinence de l’information comptable est recentré en priorité sur les besoins de
l’investisseur, les autres utilisateurs d’états financiers devant composer avec
l’étalon du processus de création de valeur. L’appréhension comptable de ce
processus n’est pas aisée, les contours même de la firme étant soumis à de
multiples configurations possibles.
De nombreux exemples montrent que les formes de coopération, hors marché,
entre firmes, s’enrichissent et se développent. D’une part, les complémentarités
qui sont à l’origine des quasi rentes mettent plus fréquemment en jeu des
relations inter entreprises. Les évolutions technologiques permettent aujourd’hui
d’engendrer des synergies au sein d’organisations qui se situent entre firmes et
marché. Ainsi la création de valeur devient le fait d’une organisation qui dépasse
les frontières de l’entreprise, telles qu’elles sont définies juridiquement. D’autre
part, la valeur de l’entreprise dépend de la façon dont celle-ci s’insère dans un
tissu de relations de production et de commercialisation. Elle dépend de la
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robustesse de ces relations et de sa capacité à fidéliser les compétences qui
constituent sa rente et qui déterminent son potentiel de développement.
Pour illustrer ce cas de figure, on se réfère souvent à l’exemple des
entreprises en réseau : leur création de valeur résulte de la mise en relation d’un
ensemble de producteurs et ou de distributeurs. La création de valeur met en jeu
la construction d’une marque commune, la mise en place d’une logistique,
l’élaboration d’une gamme de produits. Autant d’opérations qui visent à
constituer et à gérer des interdépendances. Le surplus économique est ici le
produit des connexions ainsi établies, sans que l’on puisse dire exactement qui le
génère et où il se concrétise. Ce qui est nouveau est l’observation dans les
grandes entreprises de décisions d’externalisation de plus en plus nombreuses,
tandis que le modèle de l’entreprise réseau semble réussir dans divers secteurs de
l’économie. Il faut ajouter que ces organisations sont de plus en plus fluides et
mouvantes. Tous ces phénomènes contribuent à une sorte de dissolution des
frontières de l’entreprise. La comptabilité n’appréhende donc qu’une fraction,
sans doute instable, de ces processus. Ce qu’elle en retient est donc
particulièrement fragile. La délimitation, progressivement plus floue, des droits
de propriété constitue donc un défi majeur pour l’information financière.
Les normes IAS/IFRS ont conduit à une analyse à la fois plus exhaustive de
l’entreprise et plus proche de la réalité. Cependant cette prééminence de la
substance sur la forme a produit également une information plus complexe et
parfois recomposée. A une information comptable simple mais parcellaire a été
substituée une information financière élaborée et structurée. La première
catégorie revêt les attributs d’une présentation iconique, dont la particularité de
signal à sens univoque est tellement aboutie que ce type d’information se
caractérise presque toujours par un caractère organique, une indifférenciation du
sens. La seconde catégorie est déjà passée à travers le filtre d’une unité de
programmation de représentativité : plus véridique, elle est également plus
complexe. La démarche analytique qui sous-tend l’architecture mathématique
des normes IFRS est issue d’une logique ensembliste identitaire qui suppose la
complétude des marchés et un monde fini. L’IASB donne la vision d’un monde
structuré formé d’unités simples et soumis à des logiques d’inclusion ou
d’agrégation. Le principe de disjonction et de réduction entre catégories
cognitives ordonne le passage du complexe au simple, du tout aux parties.
Les actifs corporels perdent leur unicité au profit d’une dissection en
composants à durée d’utilité propre. IAS 14 oblige une ventilation sectorielle par
répartition d’activité et par zone géographique. IAS 36 impose de regrouper,
sous certaines conditions, des actifs en unités génératrices de trésorerie pour
l’estimation de leur valeur recouvrable. Enfin la valeur actuelle peut recouvrir
plusieurs acceptions, qui vont du coût historique amorti à la valeur marché en
passant par la valeur d’utilité.
Les IFRS donnent une vision plus économique de l’entreprise mais
également une vision plus indirecte car soumise déjà à un premier filtre
analytique : le réel historique du bilan laisse place à de multiples réalités
potentielles ; le fait à l’interprétation de ce fait.
611
§ 2- DE L’INCERTITUDE EXOGENE A L’INCERTITUDE
ENDOGENE : DU TEMPS DISCRET AU TEMPS CONTINU
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sur la base d’hypothèses raisonnables et documentées. Les flux ainsi déterminés
seront actualisés « à un taux avant impôt qui reflètera l’appréciation courante du
marché de la valeur temps de l’argent et les risques spécifiques à l’actif pour
lequel les estimations de flux de trésorerie futurs n’ont pas été ajustées » (§ 55 de
la norme IAS 36). Les paragraphes 55 et 56 de la norme IAS 36 restent très
imprécis sur la définition et la segmentation du risque. S’agit-il d’un risque
correctement diversifié ou doit on intégrer dans le taux d’actualisation une prime
complémentaire pour le risque non diversifiable ?
De même, le paragraphe A 19 impose un taux d’actualisation « indépendant de la
structure financière de l’entreprise et de la façon dont celle-ci a financé l’achat
de l’actif… ».
Dans la pratique, on constate une grande dispersion des méthodes employées tant
pour l’estimation des flux que pour la détermination des paramètres à utiliser
pour le calcul du taux d’actualisation retenu. (PWC, la communication financière
sur l’application d’IAS 36, 2006) Cette variété des procédés dénote pour le
moins un manque certain de cohérence et nuit à la comparabilité des états
financiers entre eux. De plus, l’utilisation de logiciels sophistiqués pour procéder
en amont à des simulations de paramétrages des modèles internes retenus peut
prêter le flan à des suspicions d’ingénieries comptables peu orthodoxes et peu
compatibles avec les volontés d’exactitude et de fiabilité des informations
financières délivrées aux marchés.
Les nouvelles normes vont mettre en évidence des risques qui, s’ils existaient
bien, n’apparaissaient pas sous l’ancien référentiel. Ce traitement en amont et en
interne des risques oblige à remettre en perspective le rôle d’évaluation des
marchés financiers. On opposait souvent le caractère puriste et besogneux qui
sied à l’exactitude de l’activité comptable à l’imagination flamboyante des
financiers arcboutée au postulat de rationalité substantive. Les comptables se
basaient sur des faits historiques et observables et en présentaient une image
fidèle ; les financiers essayaient d’étayer dans une vision prospective la capacité
de création de valeur future de l’entreprise. Les uns s’arrêtaient aux faits, les
autres à l’idée qu’ils s’en faisaient.
L’intrusion de la valeur actuarielle et l’incorporation du temps continu dans un
rythme jusqu’à présent bi-annuel et régulier de production de comptes semblent
atténuer cette opposition classique. De plus, les sociétés, dont les instruments
financiers sont cotés sur un marché réglementé, ont, depuis le 20 janvier 2007,
de nouvelles obligations d’informations périodiques, issues de la transposition
dans le code monétaire et financier de la directive européenne dite de
transparence.
Est-on passé de l’ère de l’objectivité de la vérité comptable à celle de la
subjectivité de la convention financière ? Dans la collusion des champs
disciplinaires, autrefois distincts, de la comptabilité et de la finance, où se situe
la vérité ? Va-t-on être amené à constater de manière isomorphe à la finance
l’avènement d’une «comptabilité sans rivages» ou sans autres rivages que ceux
précisément assignés par les marchés financiers. Cette caractéristique
« d’autonomie dépendance » des systèmes comptables par rapport aux marchés
financiers évoque la propriété caractéristique des systèmes complexes qu’est la
récursivité. Ici, la récursivité est présente à l’interface du représenté et du
représentant, l’un et l’autre étant eux-mêmes transformés par la transformation
qu’ils demandent ou qu’ils subissent de l’autre, l’un et l’autre ainsi confondus et
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pourtant différenciables. L’hypothèse exploratoire que nous émettons est que le
curseur de volatilité ait été transféré de la sphère financière à la sphère réelle,
donnant un pouvoir de régulation jamais encore octroyé aux « experts ». On tend
ainsi à professionnaliser l’estimation de la prime de risque du marché et par là
même à limiter, autant que faire ce peut, tout risque de bulles spéculatives et de
krachs.
L’amélioration du degré de représentativité des états financiers nécessite
ainsi l’incorporation de novations diachroniques mais également synchroniques.
Le découpage plus fin ainsi obtenu de la réalité économique de l’entreprise
devient alors plus ou moins opposable aux approximations et simplifications du
référentiel précédent. L’incorporation du temps continu dans l’élaboration
périodique des comptes conduit singulièrement à complexifier le paysage
comptable de l’entreprise. Ces novations si elles satisfont l’objectif des
investisseurs d’améliorer l’interface sphère réelle sphère financière, ne
correspondent pas forcément aux exigences de visibilité et de lisibilité des autres
utilisateurs d’états financiers. De plus, la diversité des interprétations possibles
des normes IFRS et le nombre d’options intégrées à plusieurs d’entre elles
peuvent faire craindre un manque de cohérence d’ensemble et peuvent conduire
à une diversité d’approche allant à l’encontre du tout premier objectif des normes
IFRS : permettre une meilleure comparabilité des états comptables des
entreprises au niveau international.
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L’IFRIC (International Financial Reporting Interpretations Committee) est
chargé de répondre à des incohérences ou conflits entre normes qui sont apparus
à partir de leur mise en œuvre. L’accent est mis, avec ces comités, sur
l’importance capitale des processus d’adaptation des normes, qui seuls peuvent
assurer la flexibilité et donc la pérennité d’un dispositif de normalisation
complexe comprenant aussi l’articulation des normes unifiées avec les espaces
nationaux et régionaux. Ces mécanismes d’adaptation et d’interprétation des
normes comptables internationales contribuent à assurer leur légitimité cognitive
et donc leur caractère obligatoire.
La phase de transition voulue par l’IASB doit donner le temps aux différents
acteurs concernés par ce changement de paradigme de s’approprier ces nouvelles
normes. De fait, l’analyse détaillée des modalités d’applications des normes
IFRS laisse entrevoir beaucoup plus de flexibilité et d’options que de contraintes
coercitives. Cette souplesse opérationnelle, qui laisse un degré certain
d’appréciation aux comptables, permet indéniablement une meilleure
appropriation de ces règles et ainsi procure une garantie de non rejet et
d’acceptabilité. Elle entraîne, néanmoins, une diversité des pratiques, laquelle
pourrait, à terme, entacher d’approximations la comparabilité des comptes
financiers.
Cette période d’adaptation et d’ajustement des pratiques par rapport à la doctrine
devrait faire émerger des standards, issus des usages. Le rôle des stratégies
comptables des entreprises, qui à un certain niveau d’agrégation vont initier des
comportements de mimétisme intersectoriel, doit être souligné. Cela conduira, à
terme, à des convergences résultant d’un processus de clôture des débats. La
clôture des débats s’entend ici simplement comme l’émergence d’un consensus
qui s’impose.(DAVID, 1998) La clôture opérationnelle des pratiques comptables
se présente alors comme une configuration d’orientations de croyances corrélées
entre praticiens, croyances portant sur la validité de telle ou telle interprétation
ou la pertinence de tel ou tel modèle interne de valorisation.
Nous aurons ainsi la coexistence de deux types de normes comptables : les
premières, d’origine légale, seront sources de diversité et diminueront la
comparabilité initialement voulue. Les secondes, issues des pratiques, sonneront
l’avènement d’un deuxième type de normes dont la vérité et la crédibilité
s’enracineront dans le terreau du consensus et du compromis. Les phénomènes
de pouvoirs sont ici bel et bien présents mais leurs effets sont en quelque sorte
amortis car indirects, le pouvoir de suggestion ayant supplanté le pouvoir
d’injonction.
Ce procédé de « décantification » permet le passage, cette fois, du complexe au
simple. Produit d’une rationalité procédurale, il revêt les habits de la légitimité
cognitive, catégorie proposée par Suchman.
Le processus interprétatif ne peut être analysé correctement dans une
configuration purement statique, en termes de résultats, puisque ceux-ci sont,
par définition, transitoires et singuliers. Par conséquent, dés lors que l’on intègre
des situations de choix complexes, l’hypothèse de la substantialité de la
rationalité ne peut plus en quelque sorte rendre compte de la rationalité d’un
comportement. Il en découle alors l’obligation de réintégrer à l’analyse la
dimension procédurale de la rationalité du processus de décision.
Dans l’approche procédurale de la rationalité, précisément, le résultat de la
décision n’est pas isolé des processus qui lui ont donné naissance. Un
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comportement est ainsi rationnel s’il est le produit d’un processus délibératif
adapté d’où découle un choix, qualifié alors de rationnel. Il en résulte que dans
l’approche procédurale, l’adaptation d’un choix à la poursuite d’un objectif ne
suffit pas à le qualifier de rationnel : la qualification de la rationalité d’un
comportement est déduite également du processus qui le génère.
« Alors que l’approche procédurale comprend avant tout la rationalité de
l’homme comme désignant l’usage de sa faculté délibérative, l’approche
substantielle de la rationalité rabat la rationalité de l’homme sur ce qu’elle
produit, à savoir un choix rationnel ou adéquat au vu de la fin poursuivie »
(QUINET, 1992) Bref, l’approche procédurale qualifie le comportement
rationnel à travers une totalité constituée d’un processus et d’un résultat : il
englobe en quelque sorte le point de vue substantiel.
Niveau
du sujet Processus
Environnement de décision Décision
Niveau de
l’observateur Jugement de
rationalité
616
à la contrainte, la régulation ; à la stabilité, l’adaptabilité » (CHEVALLIER,
1998) La dimension procédurale des normes IAS/IFRS permet de gérer les
résistances aux changements plus ou moins radicaux introduits par ce nouveau
référentiel comptable international. Elle participe également à l’élaboration
commune de conventions comptables qui, en tant que résultats d’un processus
émergent de coordination, ne peuvent être constatables qu’empiriquement et à
postériori. Leur validité se mesure à l’aune des déterminants de légitimité
morale spécifiques aux normes IFRS.
617
l’information interprétée (BAUMARD, 1996) et qui intègre, en tant que
composante essentielle, la dimension tacite des savoirs, individuels ou collectifs.
Ainsi, la réalité tire ses origines et se construit, de fait, à partir du terreau du réel.
La connaissance est ici considérée non comme une représentation de l’action
mais bien plutôt comme inscrite dans l’action (BERTHOZ, 2003) Interprétatifs
de la réalité économique, les systèmes comptables, en donnant du sens,
s’approprient cette réalité même.
Une représentation est toujours déterminée par le regard de celui qui la construit.
Si la représentation comptable doit nous donner accès à la réalité de l’entreprise,
elle n’est pas pour autant son réel même, mais sa vision simplifiée et en un
certain sens déformée. On peut ainsi parler de comptabilité créative permettant
d’atteindre une vérité qui « n’est pas qu’un pur système technique
d’information » mais comme produit car elle est régulée par des
normes, participe « de façon invisible mais puissante à la régulation sociale »
(CASTA ; COLASSE 2001).
Dès lors, où se situe la borne entre la recherche d’une valeur informative qui
nous conduit vers cette vérité essentielle de l’entreprise obtenue par une analyse
diachronique des bilans et la simple et oh combien plus grossière manipulation
de comptes ? Monsieur Paul Volker, ancien président du système fédéral des
Etats-Unis, a tenté de répondre à cette question dans une conférence de la
Fédération Bancaire Française le 4 février 2003. « J’ai quant à moi la vision
d’une beauté comptable, quelque chose de clair, de compréhensible, de normes
cohérentes à travers le monde entier. Des commissaires aux comptes,
professionnels, compétents, interprétant les normes comptables de manière juste
et cohérente. Enfin, j’ai une vision des dirigeants des entreprises qui respectent
les principes de la bonne gouvernance, qui pensent aux intérêts à long terme de
l’entreprise et non pas simplement au cours de l’action demain ou après
demain » Cette incantation peut laisser perplexe. En effet, elle semble donner la
prééminence à la déontologie sur l’éthique et confère ainsi aux commissaires aux
comptes le soin « d’être les gardiens de la vérité du marché ». Le versant
disciplinaire semble donc l’emporter nettement, avec son corolaire de
transparence hypertrophiée.
Cet état de fait peut surprendre par son pessimisme, ou si l’on veut par son
réalisme, dans la mesure où la déontologie se superpose normativement à une
activité alors que l’éthique en est la substance. Il semblerait, pour l’ancien
président de l’IASB, que si vérité comptable il y a, elle ne puisse exister que
dans les faits et non dans les esprits. Encore faut-il ajouter que ces faits sont
corsetés dans l’obligation des preuves de leur parfaite transparence, preuves qui
ont toutes un coût, celui de la probité. La transparence est devenue la
quintessence de la vertu. Cette recherche unanime de la clarté suscite la
réflexion. (CANTO-SPERBER, 2003) Le fantasme de la transparence s’inscrit
dans la continuité de ces projets d’absolue visibilité de la société : c’est en
définitive le triomphe de la forme sur le fond. L’idéologie actuelle voudrait que
tout devienne direct. Mais enlevez les contrastes et vous ne voyez plus rien. Il
s’agit donc d’éclaircir mais de manière sélective. C’est précisément ce que
l’étymologie du terme nous rappelle : « du latin trans apparaître, la transparence
est la manifestation d’une chose dans une autre, via un sas, ce qui suppose de
l’opacité, une distance et une médiation.» (CASSIN, 2000) Cela ne résout pas
néanmoins le problème de la qualité des filtres et des filtreurs, d’où la nécessité
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de faire confiance à celui qui instaure la norme, à la norme elle-même et à ses
supports et donc notamment aux marchés financiers. Cette confiance peut
également survenir d’un procédé de gouvernance selon « un principe circulaire
d’efficacité » (DELMAS MARTY 1998) entre les trois niveaux de légitimité que
nous venons de détailler, chacun étant nécessaire à l’autre. Cette construction de
légitimités multiples articulées autour de logiques plurivalentes n’est pas
acquise une fois pour toute, mais peut à tout moment être remise en cause, dès
lors que le système de triangulation dynamique de légitimité pragmatique,
cognitive et morale n’est plus suffisant pour contenir les disparités d’intérêt et de
pouvoir entre parties prenantes. La gestion de cette pluralité de légitimités ne
doit pas s’entendre comme une gestion synchronique de plusieurs niveaux
distincts ayant chacun sa propre logique ou comme des modes exclusifs les uns
des autres mais bien au contraire comme une gouvernance de l’interrelation entre
ces niveaux interdépendants les uns par rapport aux autres. (GABRIEL ;
CADIOU, 2000)
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LEGITIMITE PRAGMATIQUE
COMPARABILITE
ECONOMIE NORMES
COMPTABLES MARCHES
REELLE IFRS
FINANCIERS
INTEROPERABILITE
CONVENTION ETHIQUE
COMPTABLE
TRANSPARENCE
DIMENSION
COGNITIVE
DIVERSITE DES
DEONTOLOGIE
PRATIQUES
COMPTABLES
LEGITIMITE COGNITIVE
LEGITIMITE MORALE
620
CONCLUSION
Bibliographie
621
Casta J.F. et B. Colasse, ( 2001) Juste valeur : enjeux techniques et politiques,
Economica,
622
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actuelles de la comptabilité et les projets de l’IASB », La lettre [Link],
n°26, février 2004,
Véron N., (2004), « Les points de vue des investisseurs sur l’adoption des
normes IFRS », Association Française de la Gestion Financière, 15 décembre
2004
Véron N., Autret M., Galichon A., L’information financière en crise, Ed Odile
Jacob, 2004
623
624