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Aliss

Patrick Senécal est un auteur reconnu pour son efficacité d'écriture et sa capacité à captiver le lecteur, souvent comparé à Stephen King. Ses œuvres, telles que 'Sur le seuil' et 'Aliss', sont saluées pour leur suspense insoutenable et leur mélange de terreur et de psychologie. Le document présente également des critiques élogieuses et une liste de ses publications.

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Aliss

Patrick Senécal est un auteur reconnu pour son efficacité d'écriture et sa capacité à captiver le lecteur, souvent comparé à Stephen King. Ses œuvres, telles que 'Sur le seuil' et 'Aliss', sont saluées pour leur suspense insoutenable et leur mélange de terreur et de psychologie. Le document présente également des critiques élogieuses et une liste de ses publications.

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P

S
A

T
E
R

I N
C

K É
C
A
L

ALIRE
À PROPOS DE PATRICK SENÉCAL…

« PATRICK SENÉCAL ÉCRIT DE FAÇON EFFICACE.


L’ACTION, LE RYTHME, LA PRISE DE POSSESSION
DU LECTEUR LUI IMPORTENT PLUS QUE LES
EFFETS DE MANCHE. TANT MIEUX POUR NOUS. »
Nuit Blanche

« SANS IMITER LE STYLE DE KING, PATRICK


SENÉCAL PARVIENT À SUSCITER AUTANT D’INTÉRÊT
QUE LE MAÎTRE DE L’HORREUR AMÉRICAIN. »
Québec français

« […] SUPRÊME QUALITÉ, L’AUTEUR VA AU BOUT


DE SON SUJET, AVEC FORCE DÉTAILS MORBIDES. »
Lectures

« PATRICK SENÉCAL SE TAILLE UNE PLACE DE


CHOIX DANS LA LITTÉRATURE FANTASTIQUE.
LE THRILLER D’HORREUR AUSSI BIEN MAÎTRISÉ
NE SE VOIT QUE DANS
QUELQUES PLUMES ÉTRANGÈRES. »
Le Nouvelliste

« LE JEUNE ROMANCIER A DE TOUTE ÉVIDENCE


FAIT SES CLASSES EN MATIÈRE DE ROMANS
D’HORREUR. NON SEULEMENT IL CONNAÎT LE
GENRE COMME LE FOND DE SA POCHE,
MAIS IL EN MAÎTRISE PARFAITEMENT
LES POUDRES ET LES FUMÉES. »
Ici
… ET DE SUR LE SEUIL

« LA TERREUR […] SE TRANSMET AU LECTEUR


AU FUR ET À MESURE QU’IL TOURNE LES PAGES. »
Filles d’aujourd’hui

« […] UN THRILLER PALPITANT AUX ACCENTS


D’HORREUR ET DE FANTASTIQUE REDOUTABLES. »
Journal de Montréal

« AVEC SUR LE SEUIL, PATRICK SENÉCAL


S’AFFIRME COMME LE MAÎTRE DE L’HORREUR. »
La Tribune

« PATRICK SENÉCAL CONCOCTE DE MAIN DE


MAÎTRE UN SUSPENSE INSOUTENABLE
DANS LEQUEL LA TERREUR ET
LA PSYCHOLOGIE FONT BON MÉNAGE. »
Le Soleil

« UN SUSPENSE DIABOLIQUEMENT EFFICACE.


ON NE S’ÉTONNERA PAS D’APPRENDRE
QU’UN PROJET D’ADAPTATION
CINÉMATOGRAPHIQUE EST DANS L’AIR… »
Elle Québec

« AVEC SUR LE SEUIL, PATRICK SENÉCAL RÉUS-


SIT LÀ OÙ BIEN DES AUTEURS D’HORREUR,
DE NOS JOURS, ÉCHOUENT.
IL MAINTIENT LE LECTEUR
DANS UN ÉTAT PROCHE DE LA TRANSE. »
Voir – Montréal
ALISS
DU MÊME AUTEUR

5150 rue des Ormes. Roman.


Laval, Guy Saint-Jean Éditeur, 1994. (épuisé)
Beauport, Alire, Romans 045, 2001.
Lévis, Alire, GF, 2009.
Le Passager. Roman.
Laval, Guy Saint-Jean Éditeur, 1995. (épuisé)
Lévis, Alire, Romans 066, 2003.
Sur le seuil. Roman.
Beauport, Alire, Romans 015, 1998.
Aliss. Roman.
Beauport, Alire, Romans 039, 2000.
Les Sept Jours du talion. Roman.
Lévis, Alire, Romans 059, 2002.
Lévis, Alire, GF, 2010.
Oniria. Roman.
Lévis, Alire, Romans 076, 2004.
Le Vide. Roman.
Lévis, Alire, GF, 2007.
Repris en deux tomes :
Le Vide -1. Vivre au Max
Lévis, Alire, Romans 109, 2008.
Le Vide -2. Flambeaux
Lévis, Alire, Romans 110, 2008.
[Link]. Roman.
Lévis, Alire, GF, 2009.
ALISS

PATRICK SENÉCAL
Illustration de couverture : JACQUES LAMONTAGNE
Photographie : KARINE PATRY
Distributeurs exclusifs :
Canada et États-Unis : Suisse :
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du Conseil des Arts du Canada (CAC) et reconnaissent l’aide financière du
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loppement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour leurs activités d’édition.
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TOUS DROITS DE TRADUCTION, DE REPRODUCTION


ET D’ADAPTATION RÉSERVÉS

1er dépôt légal : 4e trimestre 2000


Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
© 2000 ÉDITIONS ALIRE INC. & PATRICK SENÉCAL
60 59 58e MILLE
À ma douce Sophie
qui a rallumé le soleil
TABLE DES MATIÈRES

Il était une fois… . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1


ALISS ou « La vie est ailleurs »
et autres vérités troublantes . . . . . . . . . . . . . . .7
VERRUE ou Plus longtemps durera le cocon,
plus beau sera le papillon . . . . . . . . . . . . . . . .37
LES INVITÉS DU PARTY ou Les effets paranoïdes
de la masturbation sur la voyeuse néophyte . .87
Je marche sur une longue route… . . . . . . . . . . . .129
CHARLES ou Tourments d’un mathématicien
chercheur de rêves . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .131
MIROIR (1) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .157
ANDROMAQUE ou Amertume d’une pute littéraire
en attente d’un second couronnement . . . . . .173
CHESS ou L’insoutenable légèreté
du junkie hilare . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .239
CHAIR ET BONe ou La torture, en tant que
quête métaphysique, commence toujours
par un thé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .299
Je suis assise sur une branche… . . . . . . . . . . . . .329
MIROIR (2) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .331
LA REINE ROUGE ou Partouze monarchique
pour sujets fidèles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .353
La route est libre… . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .399
MIROIR (3) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .401
MICKEY ET MINNIE ou Pour en finir une fois
pour toutes avec l’enseignement
de la littérature . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .451
Je tombe toujours dans le vide… . . . . . . . . . . . . .483
Tous ou Verdict unanime d’une Cour
impartialement amorale . . . . . . . . . . . . . . . .485
Alice ou « There’s no place like home »
et autres vérités troublantes . . . . . . . . . . . . .517
I want to know everything
I want to be everywhere
I want to fuck everyone in the world
I want to do something that matters
Nine Inch Nails

Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts.


Baudelaire

Je le crois parce que c’est absurde.


Tertullien

Roum dum dum wa la dou,


C’est le temps des vacances!
popularisé par Pierre Lalonde
Il était une fois…

HÉLÈNE RIVARD, la mère :


Si je suis fière de ma fille ? Et comment donc ! Alice a
tout pour nous rendre heureux, Marc et moi. Elle est
brillante, a de très bonnes notes à l’école… C’est une
des meilleures élèves du cégep, vous savez ! Je ne
peux rien demander de plus. C’est vrai que, depuis
environ un an, elle est un peu plus distante, mais…
C’est normal, elle a dix-sept ans, bientôt dix-huit,
c’est l’âge de la contestation, de l’indépendance, et
tout ça. J’ai des amies qui ont des enfants de cet âge,
et leur crise d’adolescence est beaucoup plus difficile !
Ils découchent souvent, prennent de la drogue, manquent
de respect envers leurs parents… Alice n’est pas comme
ça. Quand elle découche, elle nous prévient… Bon,
elle sort moins avec nous qu’avant, elle fuit plus la
maison, nous avons parfois quelques engueulades,
mais… C’est tout, rien de grave. Elle continue à avoir
de bonnes notes à l’école et à fréquenter des amis très
corrects. Et je suis sûre qu’elle ne prend pas de drogue.
Je ne suis pas naïve, quand même : l’autre soir, elle
est rentrée d’un party et, de toute évidence, elle avait
bu un peu plus qu’il est raisonnable de le faire. Mais
on a tous fait ça à l’occasion, non ?… Honnêtement,
la petite crise d’adolescence de mon Alice me semble
très, très raisonnable, et j’en remercie le Ciel.
002 PATRICK SENÉCAL

MARC RIVARD, le père :


C’est vrai qu’elle fait son indépendante depuis quelque
temps, mais ça me fait plus rire qu’autre chose. La
seule affaire qui m’inquiète un peu, c’est que je crois
qu’elle… heu… je crois qu’elle a commencé à coucher
avec Julien, son petit ami. Ma femme me dit qu’elle
prend la pilule et qu’Alice est responsable… par rap-
port aux maladies, vous savez… Je ne le connais pas
beaucoup, ce Julien, moi… Mais il a l’air correct. Il
va au cégep aussi. Il est en sciences pures, comme Alice.
Bon! Je dois être un peu trop protecteur! (rires) J’ima-
gine que dix-sept ans, c’est l’âge auquel les jeunes
commencent à faire ça aujourd’hui… J’essaie de lui
en parler, mais elle me dit que je comprendrais pas.
Ho ! Elle ne me dit pas ça en criant, ni de façon mé-
prisante, non, non, mais quand même… Il y a une
plus grande distance qu’avant, c’est tout. Je ne lui en
veux pas, remarquez bien. Quand on est ado, hein ?

JULIEN GIROUARD, le petit ami :


Je la connais juste depuis cet automne. Je l’ai remar-
quée assez vite. Un, parce qu’elle est super belle (rires),
et deux, elle est ben brillante. Elle participait beau-
coup au cours, posait des questions intéressantes, des
interventions ben bright. C’est une des seules élèves que
je connaisse qui aime vraiment les cours de français :
la littérature des siècles passés, les tragédies antiques…
C’est pas tout le monde qui s’intéresse à ça ! J’étais
dans le même cours de philo qu’elle. Normalement,
tout le monde dort pendant ce cours-là, mais pas
elle ! Quand elle était pas d’accord avec le prof, elle
le disait clairement. Le genre de fille qui a pas peur
de s’affirmer. Rebelle, mais pas conne. On s’est parlé
durant le party de mi-session pis… on sort ensemble
depuis ce temps-là. Ça fait presque deux mois. C’est
une fille studieuse, qui vient d’une famille riche, mais
elle est pas straight pour autant… Pis cultivée ! Elle
ALISS 003

lit beaucoup, écoute toutes sortes de musiques, toutes


sortes de films… même des films européens ! Elle
m’épate pas mal… Côté sexe ?… Ben… Elle a accepté
très rapidement de coucher avec moi, pis dans un lit,
elle est pas mal déniaisée, mettons. Franchement, elle
m’en a même appris! (rire gêné) Je sais que je suis pas
le premier gars avec qui elle couche, ni le deuxième,
mais c’est pas une « agace », ni une fille facile qui
baise avec n’importe qui ! Elle a trop de caractère !
Pis personne oserait la traiter de « guidoune » ! C’est
juste une fille… déniaisée. Qui aime explorer, essayer.
C’est vrai que c’est pas tout le monde qui l’aime,
mais les gens sont généralement impressionnés par
elle… La drogue ? Rien d’inquiétant. Elle prend du
hasch de temps en temps, du pot… Quand elle est
gelée, elle parle beaucoup pis elle raconte des drôles
d’affaires. Par exemple, elle dit qu’elle est en train
de se limiter, dans cette petite vie tranquille. Qu’elle
doit défoncer les murs qui l’entourent. Des affaires
de même. Ça me fait rire. Je l’aime ben, je pense.

MÉLANIE BOUDRAULT, la grande amie :


Elle a beaucoup d’amis, mais c’est pas tout le monde
qui l’aime. Il y en a qui la trouvent un peu trop di-
recte, mais koudon… C’est vrai qu’elle est difficile, des
fois. Au secondaire, elle pétait des scores, mais com-
bien de fois les profs l’ont envoyée chez le directeur
parce qu’elle était une tête forte? Le directeur de l’école
était ben embêté : pas facile de punir une étudiante
qui a 95 pour cent de moyenne générale ! Y en a aussi
qui la trouvent un peu trop… audacieuse. Mais le
monde de Brossard, c’est straight ! C’est sûr que ses
parents feraient sûrement une crise cardiaque s’ils
savaient qu’elle prend de la dope pis qu’elle a baisé
avec cinq ou six gars, eux qui pensent qu’Alice est un
ange ! Mais ça enlève pas qu’elle est une bonne fille
et qu’elle adore ses parents… Moi aussi, des fois, je
004 PATRICK SENÉCAL

trouve qu’elle y va fort, mais je la respecte tellement !


Elle est super intelligente ! Une contestataire qui va
aller loin, je suis sûre.

LAURENT LÉVY, le professeur de philosophie :


Comme beaucoup d’adolescents brillants, elle est en-
core pleine de contradictions et son côté contestataire
peut paraître par moments puéril. Par exemple, nous
avons étudié un texte de Nietzsche, l’autre jour, un
texte dans lequel l’auteur dit qu’il faut arrêter de
diviser les choses en « bien » et en « mal ». Ça fait
toujours réagir les étudiants, vous pensez bien, parce
que plusieurs ont l’impression que Nietzsche veut
abolir toute forme morale, ce qui les scandalise.
Nietzsche a tellement été incompris ! Les nazis, entre
autres, ont récupéré sa pensée et l’ont complètement
déformée ! Mais je m’égare… Alice, donc, a été très
impressionnée par ce texte. Elle était d’accord et
s’est mise à dire qu’en effet la morale était un obstacle
à la liberté, qu’il fallait faire dans la vie tout ce qui
nous passait par la tête et que Nietzsche avait bien
raison. Elle était vraiment exaltée. Je lui ai expliqué
que la pensée du philosophe était un peu plus com-
pliquée, mais elle ne voulait rien entendre. Elle venait
manifestement de découvrir cet auteur et, dans l’enthou-
siasme, était convaincue de bien le comprendre après
avoir lu seulement quelques lignes de lui. C’est ça,
Alice : une passionnée brillante et curieuse mais trop
impulsive et, avouons-le, un peu naïve. Le plus drôle,
c’est qu’elle se contredit ! Une semaine après avoir
lu ce texte, nous avons parlé de certains problèmes
éthiques, comme l’euthanasie. Et là, Alice s’opposait à
cette pratique, affirmant que nous n’avions pas le droit
moral d’enlever la vie à quelqu’un. Le droit « moral »!
Assez contradictoire, non ? (rires) Je lui ai fait remar-
quer cette contradiction ; elle ne m’a pas trouvé drôle,
évidemment. Peu importe ces paradoxes, au fond…
ALISS 005

Pour l’instant, elle est tiraillée par des extrêmes, elle


réfléchit à tout ça, se pose des questions, se contredit…
À son âge, c’est une preuve d’intelligence. J’aime bien
les étudiants qui se contredisent, qui maîtrisent mal
les concepts mais qui au moins sont curieux intellec-
tuellement. En tout cas, ils sont plus intéressants que
ceux qui viennent à tous mes cours, qui font des travaux
sans véritable point de vue personnel et qui croient
qu’un film comme Forrest Gump est une réflexion
profonde sur le sens de la vie (rires)…

MÉLANIE BOUDRAULT :
Il y a dix jours, au party de fin d’année, je lui ai
demandé comment elle avait trouvé notre première
année de cégep. Elle m’a dit : « Faut aller au bout de
soi, Mélanie. Faut briser les conventions, sortir de
l’ordinaire et des chemins tracés d’avance. Pis c’est
pas en restant ici que ça va arriver ! » Quand elle
parle de même, je sais pas trop ce qu’elle veut dire. Je
lui ai demandé si elle voulait quitter Brossard, lâcher
l’école. Elle m’a pas répondu. Elle aime l’école, elle
aime sa famille, mais en même temps… Elle est un
peu mêlée, je pense.

LAURENT LÉVY :
Alice est une fille très intelligente qui n’a pas encore
le parfait contrôle de sa pensée. Sauf que, contrai-
rement à plusieurs qui sont dans la même situation,
elle va prendre les moyens pour trouver une réponse
solide, pour se trouver elle-même. Je n’en doute pas
un instant.
ALISS
ou
« La vie est ailleurs » et autres vérités troublantes

Notre conte, comme il se doit, s’ouvre sur une situation


initiale en apparence équilibrée: c’est le mois de mai, le
soleil brille et la journée s’annonce parfaite. Mais si on y
regarde de plus près, nous constaterons que notre héroïne
Alice a déjà pris une décision qui est venue briser cet
équilibre et qui va amener de grands changements dans
sa vie. De quelle décision s’agit-il donc? Approche, ami
lecteur, approche ! Alice est là, dans cette voiture…
Allons la retrouver! L’aventure commence!

Je traverse le pont.
Drôle de feeling. Pas d’emprunter le pont Jacques-
Cartier comme tel (je l’ai quand même fait une centaine
de fois), mais de le traverser en sachant que je ne le
reprendrai plus. Pas avant un bon bout de temps, en
tout cas. Le fleuve Saint-Laurent, les poutres de métal
toutes rouillées, la tour de Radio-Canada, la grosse
enseigne de Molson, les buildings du centre-ville…
Je les ai jamais regardés avec autant d’attention.
— Je te laisse où, la grande ?
— N’importe où.
Première fois que je fais du pouce, aussi. Mes pa-
rents seraient pas contents. De toute façon, ils sont pas
contents en ce moment même. Je leur ai annoncé la
008 PATRICK SENÉCAL

grande nouvelle. Depuis deux semaines ma décision


est prise, mais j’ai attendu la fin des cours. En fait,
j’ai surtout attendu aujourd’hui, le 25 mai, jour de ma
fête. Le jour de mes dix-huit ans. Symboliquement, je
trouvais ça intéressant. En plus, c’est l’an 2000. Dix-huit
ans en l’an 2000 : c’est pas un hasard. C’est un signe.
Une preuve que je prends la bonne décision.
Au moment où ils me demandaient à quel restau
j’avais le goût d’aller pour ma fête, je leur ai balancé
la bombe. Papa, maman, je retourne pas au cégep en
août. Pis je vais aller rester en appart à Montréal.
Ils m’ont pas crue. Ils pensaient que je blaguais.
Ah, ah, sacrée Alice, une vraie comique. Ils ont pas ri
longtemps. Ils ont fini par réaliser que je niaisais pas.
C’est là que les cris ont commencé. Pas les miens,
les leurs. Fallait s’y attendre. Je suis restée calme
presque tout le long. J’ai même essayé de leur expliquer.
Je dis bien « essayé », parce que, honnêtement, c’est
pas super clair pour moi non plus. Je leur ai dit que je
me posais plein de questions, depuis quelque temps,
que je réfléchissais beaucoup. Ils l’avaient sûrement
remarqué, non ? Je leur ai dit que je les aimais, que
j’aimais mes amis, que j’haïssais pas non plus la vie
que je menais, mais…
— Mais quoi? a tonné mon père. C’est quoi d’abord,
le problème ?
Papa qui jouait les gros méchants, qui voulait me
faire peur. Mais il était vraiment déconcerté, je le voyais
bien. J’ai continué à rester calme. J’ai répondu qu’il
fallait que je connaisse autre chose. Parce qu’il y a
d’autres choses, je le sais. D’autres possibilités de vie,
d’autres moyens d’envisager l’existence. Je veux expé-
rimenter l’ailleurs, aller au bout de moi-même. Qu’est-
ce qui existe, à l’extérieur de la famille, des amis et
de l’école ? Et, surtout, qu’est-ce qui existe en dehors
des conventions ? En dehors des règles ? En dehors
du conformisme? En quoi cette vie est meilleure qu’une
ALISS 009

autre ? En quoi cette ligne droite que nous nous ef-


forçons de suivre est plus pertinente ou intéressante
qu’une ligne sinueuse ? Là, j’ai vu qu’ils comprenaient
pas trop, que je les perdais un peu… J’ai changé de
cap et je suis redevenue terre à terre :
— Peut-être que j’aimerai pas ça, peut-être que je
vais me planter, mais il faut au moins que je le sache,
que je l’essaie, que je l’expérimente. Sinon, je vais
vivre le restant de ma vie sans savoir. Pis ça, je peux
pas. Vous me connaissez, je suis trop curieuse, trop
affamée de tout… Je vais aller essayer. C’est tout.
Ç’a été le tour de ma mère. Elle, ce n’est pas la
colère, son atout. C’est la déception. La désillusion. Les
hochements de tête, l’affaissement sur une chaise, le
visage entre les mains, toute la panoplie, quoi. Mais
dans son cas aussi, c’était honnête. Je le sentais.
— Je ne te reconnais plus, Alice, qu’est-ce qui t’ar-
rive ? Abandonner tes études !
J’ai rectifié. Je n’abandonne pas, je fais une pause.
Pour voir. Pour essayer autre chose. J’y retournerai
peut-être, on verra. Cela n’a pas réconforté maman
du tout. Mais tu vas vivre de quoi, Alice, à Montréal ?
T’inquiète pas, maman, je vais me trouver un boulot.
Mais pourquoi, pourquoi, Alice, faire une telle folie ?
Tu cherches quoi, au juste ? Je le sais pas, maman. Je
le sais pas, mais je veux chercher, je veux essayer,
point final. Pis si je me suis trompée, je vais revenir !
C’est tout !
Les larmes ont commencé à monter aux yeux de
ma mère. Mon père s’approchait de plus en plus du
point d’ébullition. En silence, il tournait en rond. Ça
me faisait vraiment de la peine de les mettre dans un
tel état, de les décevoir ainsi. Jamais ils n’avaient
pensé que je prendrais une telle décision. Ils ne me
reconnaissaient tout simplement plus. Mais peut-être
m’avaient-ils toujours connue en surface, aussi… S’ils
savaient tout ce que j’ai déjà fait… Des choses dont
ils ne se doutent même pas…
010 PATRICK SENÉCAL

La grosse voix s’est de nouveau élevée. Seulement


cinq mots :
— Il n’en est pas question !
Mots absurdes, grotesques. Les mots de la loi. Et
moi, la petite fille sage, j’avais toujours, en apparence
du moins, respecté cette loi. C’est fini, ça. J’ai dix-huit
ans, papa, tu peux plus rien m’interdire, maintenant.
Je suis une adulte, je fais ce que je veux. Je ne voulais
pas vous demander la permission, je voulais juste vous
prévenir, c’est tout. Je me donne deux semaines pour
me trouver un appart et une job à Montréal, ensuite je
pars. Avec votre bénédiction, ce serait formidable, mais
elle n’est pas indispensable.
— Écoute, la grande, moi, je m’en vais sur Rachel,
ensuite sur Saint-Denis, jusqu’à Jean-Talon… Tu restes
avec moi jusque-là ou je te dépose avant ?
Très court moment de réflexion.
— Je vais… je vais descendre sur Saint-Denis…
Quelle différence, puisque je n’ai aucune idée où
je vais ? Parce que je suis partie pas mal plus tôt que
je l’avais planifié, finalement. C’est ça, le problème :
t’as beau tout planifier, ça arrive jamais tout à fait
comme tu l’attendais. J’avais peut-être prévu la tris-
tesse de mes parents, leur incompréhension, mais j’ai
jamais pensé que mon père irait jusque-là…
— Écoute-moi, Alice, et écoute-moi bien ! Si tu
renonces pas immédiatement à cette folie, c’est pas
dans deux semaines que tu t’en vas, c’est tout de
suite !
Ça m’a sciée ! Papa me connaît pourtant assez pour
savoir qu’on menace pas une fille orgueilleuse comme
moi-même en personne ! Très bien, parfait ! Mon
calme et ma tristesse se sont évaporés d’un seul coup.
J’ai pas réfléchi, j’ai crié je sais pas quoi et je suis
allée préparer une petite valise. Vraiment petite. Là,
c’est devenu vraiment caricatural. Mon père qui me
menaçait, ma mère qui pleurait et qui me suppliait de
ALISS 011

réfléchir, et moi, en beau maudit, insultée, blessée,


qui faisais ma valise en leur criant des affaires du
genre : « Je me doutais que vous comprendriez pas,
mais jamais que vous me menaceriez de même ! » ou
« Ce que tu viens de me dire là, p’pa, ça démontre à
quel point j’ai raison de vouloir aller voir ailleurs ! »,
et autres grandes phrases dignes du pire des mélos.
Sur le seuil de la porte, ma mère m’a implorée une
dernière fois. Elle, je l’ai embrassée. Mon père, je l’ai
regardé et, malgré le ressentiment que j’éprouvais, je
lui ai dit assez calmement, mais assez froidement
aussi :
— Si je me suis trompée, je vais revenir !
— Si tu t’en vas, tu reviens pas !
Criss d’orgueilleux ! Je retiens pas des voisins, c’est
clair! Je le sais qu’il le pensait pas vraiment, que c’était
une façon désespérée d’essayer de me retenir, mais
c’était la pire chose à me dire. Je suis partie sans
ajouter un mot. Sans le savoir, mon père venait de me
donner la plus grande motivation pour partir.
Et voilà. Ça fait même pas trois quarts d’heure de
ça. Je suis restée pompée tout le long. Pompée quand
j’ai commencé à faire du pouce. Pompée quand le gars
m’a embarquée. Pompée quand on a roulé sur Tas-
che reau. J’ai commencé à me calmer sur le pont
Jacques-Cartier. Maintenant, rue Saint-Denis, j’ai repris
le contrôle de mon moi-même en personne… Je réalise
ce qui vient de se passer… pis j’en reviens pas.
— Ici, ça va ?
— C’est parfait.
Je descends avec ma petite valise, remercie le gars.
Je regarde autour de moi. Me voici à Montréal.
Pour de bon. À part mes parents, personne ne le sait.
À la vitesse où je suis partie, j’ai pas pu avertir per-
sonne. Ni Mélanie, ni Julien, ni personne. Dire qu’il
y a un party d’organisé pour ma fête, ce soir, chez
Julien ! Hé, ben ! Ils vont être surpris !
VERRUE
ou
Plus longtemps durera le cocon,
plus beau sera le papillon

L’élément déclencheur est donc déclenché: une nouvelle


vie commence pour Aliss! Notre héroïne est prête à ren-
contrer tous les personnages qui peupleront ses aventures!
Mais lesquels seront ses amis et lesquels seront ses ennemis?
Elle devra être vigilante… et toi aussi, ami lecteur, ouvre
l’œil!

Franchement, l’appart est pas aussi miteux que je


le craignais. Bon, c’est pas le Ritz, c’est sûr. Le papier
peint est laid, mais en bon état. Le plancher est pas au
niveau, mais en beau bois franc. Les meubles datent
du Déluge, mais sont encore utilisables. Le four et le
frigo sont d’un jaune vomitif, mais ils fonctionnent.
Quant à la salle de bain, la pièce que je redoutais le
plus, elle me rassure : minuscule, mais assez propre. Et
comme le téléphone est compris, j’ai déjà une ligne
téléphonique.
Je prends un gros cinq minutes pour faire le tour
de mon nouveau chez-moi. Voilà ! Ce sera mon décor
pour au moins les trois prochains mois ! La mélancolie
et l’angoisse en profitent pour m’attaquer sournoisement
par-derrière. Normalement, à cette heure-ci, je serais
chez moi, avec papa et maman, et on se préparerait à
aller au restau…
Je devrais peut-être leur téléphoner.
038 PATRICK SENÉCAL

Non, non, c’est trop tôt. Allons, je faiblis, moi !


Ho, là là ! Il faut me refaire des forces ! Vite, vite, des
vitamines !
Je sors dans le vestibule. J’ai l’appartement cinq,
au troisième. Je passe devant le numéro six, dont la
porte est entrebâillée. Une musique provient de l’in-
térieur. Une chanson qui m’est familière, un chanteur
super kitch que ma mère écoute souvent… Comment
se nomme-t-il, déjà?… Joe Dassin, c’est ça! Je m’arrête
et tends l’oreille, amusée :
On s’est aimés comme on se quitte
Tout simplement sans penser à demain
À demain qui vient toujours un peu trop vite
Aux adieux qui quelques fois se passent un peu
trop bien
Une des préférées de maman, en plus. Maudit que
c’est quétaine ! J’ai aucune difficulté à m’imaginer le
locataire: une matante qui lit des Harlequins à longueur
de journée. Pathétique. Comme je viens pour m’éloi-
gner, un rire se fait entendre de l’intérieur de l’appart.
Un rire d’homme, rauque, vieux, plein de roches et
d’épines. C’est donc un mec qui écoute ça ? Un gars
qui, si on se fie à son rire, a pas l’air très en forme.
Accompagnant le rire, une odeur vient me cha-
touiller les narines.
Du hasch. Du bon, en plus.
Il y a un homme qui écoute du Joe Dassin en ri-
golant et en fumant un joint.
Je descends les marches, perplexe.
Je croise un gars qui monte. Dans la vingtaine.
Cheveux noirs longs en queue de cheval. Veste de cuir.
Cute à mort. Je peux pas m’empêcher de le regarder
avec intensité. Quand un gars me plaît, moi, j’hésite
jamais à le lui faire savoir. Mes amies m’ont toujours
trouvée pas mal audacieuse, là-dessus… Souvent, les
gars baissent la tête, intimidés : ça me fait rire. Lui,
par contre, soutient mon regard et me lance même un
ALISS 039

petit sourire pas mal vicieux. Je le suis des yeux, sur-


prise, gênée et ravie. C’est le genre de regard qui aurait
pu nous mener loin si on s’était rencontrés dans un
bar ! Le gars arrive au troisième, entre dans l’appart
numéro six et je l’entends crier :
— Calvaire ! t’écoutes pas encore cet ostie de
morron-là !
Il ferme la porte derrière lui.
Est-ce qu’il vit là ? Un beau voisin comme ça, ça
ferait mon affaire… Et l’autre, avec lui ? Son coloc ?
Le rire avait l’air vieux. Son père, peut-être ?
Dehors, je me mets en marche vers la rue Lutwidge,
vraisemblablement la rue principale du coin. En face,
je vois l’immeuble rouge, avec sa porte de métal.
Ça, faut absolument que je découvre ce que ça
cache…
J’aperçois alors, accrochée à la devanture d’un
immeuble voisin, à six mètres du sol, une immense imi-
tation de clé, grosse comme un traîneau, sur laquelle
est inscrit : SERRURIÈRE. Ça me donne l’idée d’aller
me faire un double de ma nouvelle clé.
Je rentre chez la serrurière. Un long comptoir. Les
murs recouverts de clés. Une dame derrière le comptoir.
Elle examine une clé avec une loupe, l’air très concentré.
— Bonjour.
Elle lève la tête. Cheveux en bataille. Quarantaine
avancée. Elle me voit, marque de la surprise, puis
sourit :
— Oui ?
— Je voudrais faire un double d’une clé.
Elle approuve :
— Et tu as chosi la milleure plce por ça ! Madme
Letndre, c’st la srrurière nméro un dans le qurtier !
Que c’est ça ? Est-ce du français ? J’ai compris ce
qu’elle a dit, mais j’ai vraiment l’impression qu’elle
a parlé tout croche. Elle dépose sa loupe et me dit :
— Dnne-mo ta clé, je te fas ça tut de site.
040 PATRICK SENÉCAL

Mais quelle sorte de dialecte elle parle ? On dirait


un extraterrestre qui voudrait imiter notre langue ! Je
lui tends la clé, sans cesser de la dévisager, comme si
je fixais un handicapé.
— Madame Letendre, c’est vous ?
— Letndre, oui, c’st moi.
Elle prend ma clé, toute gentille :
— Prfait. Ça va prndre un ptit instnt.
Elle s’affaire sur sa machine, me tournant le dos.
C’est incroyable. Ça doit être une maladie qui attaque
la prononciation ou quelque chose du genre.
— Volà. Ça fra un gros dollr et cinqunte sous.
Je prends les clés, paie. J’arrête pas de la fixer, elle
va finir par me trouver impertinente. Elle ne se rend
compte de rien, prend l’argent, sourit toujours.
— Mrci, june flle. Au revor.
Je marche vers la porte. Dans mon dos, la serrurière
me lance :
— Si tu as bsoin de quo que ce soit, revens me vor.
— De quoi que ce soit ? Vous faites juste des clés,
non ?
— Est-ce qu’l y a qulque chse de plus imprtant
qu’une clé, madmoislle ? Ça put tout ouvir.
Je souris aussi, avec indulgence. Elle prend son
métier un peu trop au sérieux, on dirait.
— Merci, madame Let… heu… merci, madame.
Je sors. Hé, ben ! Drôle de bonne femme !
J’arrive dans Lutwidge. Trouve un petit restaurant.
Mange une lasagne gratinée. Pas mauvaise. Le restau
est à peu près vide. La serveuse est bizarre : elle veut
absolument me convaincre que le repas n’est pas à mon
goût.
Café et réflexion : qu’est-ce que je fais de ma pre-
mière soirée à Montréal? Je sors? Je vais au ciné? Dans
un club? Je vais bouquiner? Rien de tout cela me tente,
au fond. Je suis épuisée. À bout. Grosse journée.
ALISS 041

Je rentre donc dans mon nouveau chez-moi. Défais


ma valise. Suspends les vêtements que j’ai apportés,
range les quelques livres et quelques disques…
Puis, je me plonge dans Hygiène de l’assassin, le
roman d’Amélie Nothomb. Une couple d’heures de
lecture.
Je perçois de la musique. Ça vient d’à côté, du nu-
méro six. Une autre toune quétaine, si j’en juge. Est-ce
que le gars fume encore un gros batte en écoutant cette
merde ?
Je me demande si le beau mec de tantôt est avec lui.
— Baisse ça, tabarnac, ou je criss mon camp ! re-
tentit une voix assourdie mais suffisamment claire.
J’ai ma réponse.
La musique baisse, suivi du même rire rocailleux
que tout à l’heure.
Je vais m’accouder sur le bord de la fenêtre ouverte
et sors la tête. J’observe la rue, faiblement éclairée par
les lampadaires. Personne.
Un piéton passe. Disparaît.
Plus loin à droite, de l’autre côté de la rue, je vois
l’immeuble écarlate. Une ampoule est allumée au-
dessus de la porte de métal. Rouge aussi.
Ça fait bordel en maudit, ça.
La porte extraterrestre s’ouvre. Ho, ho ! Je deviens
attentive. Qui va en sortir ? Charles ? Le doorman ? Un
envahisseur de l’espace ?
Deux hommes. Ils s’arrêtent sur le trottoir. L’éclai-
rage de l’ampoule rouge est discret, ils ne sont donc
pas faciles à distinguer. En tout cas, l’un a un chapeau
particulier, on dirait un haut-de-forme.
Ils parlent tous deux quelques instants. Ils émettent
un ricanement sonore, puis s’éloignent ensemble vers
Lutwidge.
Je reviens au bâtiment rouge. Un bordel, j’en suis
sûre. Et les deux gars qui sont sortis, sûrement deux
clients.
042 PATRICK SENÉCAL

Charles qui fréquente un bordel ? Ça colle tellement


pas…
J’aimerais bien le revoir, lui, tiens.
Je bâille. Dix heures, pis déjà fatiguée ! Allez, au lit.
Demain, je commencerai ma nouvelle vie pour vrai.
Disons que, pour ce soir, on va mettre la switch à off.
Le lit est un défi en soi. Ça grince, zzincc, zzincc,
c’est mou, c’est pas récent, ç’a dû servir pendant la
guerre de Corée… Je demeure les yeux ouverts long-
temps.
Des petites pointes d’anxiété. Des pensées fugitives,
pour papa et maman.
Un peu de crainte. Un peu d’angoisse.
Allons, c’est normal, c’est ma première nuit. Faut
que je me laisse une chance, quand même…
N’empêche, je peux pas m’empêcher de penser à
mes parents. À Brossard. Au cégep. Puis, je me mets
à reculer. L’école secondaire. Mon premier chum. Je
recule encore. Mes cours de piano. Ma petite école
primaire… Déjà, à huit ans, j’étais audacieuse pas
mal… Je voulais tout essayer…
Le gros arbre interdit, dans la cour d’école, au pri-
maire…
On l’appelait comme ça parce que les professeurs
nous interdisaient d’y grimper. Moi, petite tête forte,
durant une récréation, je me tenais devant l’arbre et
je me disais : « Vas-y ! Grimpe ! » Je savais que je me
ferais chicaner, mais je voulais le faire quand même.
Par défi. Je sais que plusieurs enfants sont comme ça,
sauf que moi, quand je désobéissais, je le faisais sans
me cacher, devant tout le monde. J’affichais ma déso-
béissance avec fierté.
J’étais sur le point de grimper dans l’arbre quand la
concierge est arrivée. C’était une drôle de femme. Elle
ne parlait à personne mais avait pas l’air méchante.
Elle m’a regardée et m’a dit, doucement :
ALISS 043

— Grimpe si tu veux, ma petite fille. L’important,


ce n’est pas que ce soit permis ou interdit. L’important,
c’est que tu assumes les conséquences de tes actes.
Pour une fillette de huit ans, c’était une drôle de
phrase…
Alors, j’ai grimpé. Jusqu’en haut. Sur la plus haute
branche, je triomphais, tandis qu’en bas les élèves me
regardaient avec admiration et les profs me criaient
de descendre tout de suite.
Et je suis tombée ! Ben oui ! Une méchante chute !
Je suis tombée sur mon bras, il a cassé net ! Je braillais
comme un saule pleureur, à m’en crever les poumons.
C’était la panique autour de moi. Malgré mes larmes
et ma douleur, j’ai remarqué la concierge. Elle ne s’éner-
vait pas du tout. Elle me regardait et souriait. Pas un
sourire moqueur, ni moralisateur, non, non. Un sourire
qui semblait me poser une question, qui me demandait,
en fait : « Alors, petite fille, assumes-tu les consé-
quences ? » J’ai arrêté de pleurer presque instanta-
nément. Je venais de comprendre quelque chose.
J’ai passé trois semaines dans le plâtre, mais j’ai
jamais regretté d’être montée dans l’arbre. Jamais. J’ai
assumé.
Quand je suis retournée à l’école, la concierge n’y
travaillait plus. Toutes sortes d’histoires ont couru sur
elle. Qu’elle était détraquée, qu’elle avait commis un
crime quelconque, qu’elle s’était sauvée de la prison.
N’importe quoi. Les enfants grossissent tout.
De temps en temps, le souvenir de cette aventure
réapparaît. Je me souviens pas du nom de cette femme
et à peine de son visage, mais je me souviens de la si-
tuation. Je me souviens des mots précis qu’elle m’avait
dits. Je me souviens du ton. Et je suis convaincue que
cette rencontre de quelques secondes, entre elle et moi,
a eu un impact sur le reste de ma vie.
Bon ! Avec tous ces souvenirs, je ne suis plus fa-
tiguée du tout. Quoi faire, flûte de merde ?
044 PATRICK SENÉCAL

Je vais me masturber, tiens. L’effet relaxant est


garanti. Rien de tel qu’un bon orgasme digital pour
dormir.
Je m’humecte les doigts et réchauffe le moteur.
Normalement, mes fantasmes tournent autour du
même thème : trois ou quatre gars qui me baisent en
même temps. Très cochons, mes fantasmes. J’en ai
déjà parlé à Mélanie. Elle m’a regardée avec horreur.
« Honnnn ! Que c’est donc dégoûtaaaaaaaant, Alice !
Comment peux-tu trouver excitant de penser à de
telles choooooooses ! » On sait ben ! Son rêve à elle,
c’est de s’envoyer en l’air avec un inconnu sur une
plage. Heille ! C’est pas du fantasme, ça, c’est de la
carte postale !
J’ai les yeux fermés. Il y a quatre gars autour de
moi, bien érectés… mais ça marche pas. Ça m’excite
pas, ce soir…
Je repense alors au beau gars de cet après-midi,
dans l’escalier.
Soudain, métamorphose: les quatre hommes virtuels
ont tous le visage du beau gars. Flouchhhh ! Je mouille
instantanément. Mes doigts s’activent. Les quatre clones
me font des choses… des choses… Le plaisir monte,
l’orgasme est proche. Quatre belles faces, quatre su-
perbes membres, quatre regards pervers, quatre fois le
même super mec, pis ça monte, ça monte…
Etttttttttt… bang ! Ça y est ! Et un orgasme pour
célébrer ma première nuit à Montréal, un !
Bon. Ben, voilà, c’est fini.
Je regarde ma main toute humide et l’essuie noncha-
lamment sur les draps. C’est ben le fun de se masturber,
mais ça reste un prix de consolation. Jusqu’à main-
tenant, j’ai couché avec six gars, et si je compare ce
score avec celui de mes amies, ça fait de moi une fille
très expérimentée. Les gars en question étaient loin
d’être tous des experts en la matière, n’empêche : la
réalité est toujours mieux que le virtuel. Surtout que
ALISS 045

moi, ça m’arrive de venir vaginalement. Une vraie


chance si je me fie aux témoignages de certaines co-
pines. Mélanie peut même pas venir clitoridiennement,
même en se stimulant pendant la pénétration ! C’est
pas drôle, ça ! Elle dit qu’elle fait semblant pour pas
décevoir son chum. Pauvre Mélanie ! Elle va faire
semblant toute sa vie. Dans le sexe pis dans le reste.
Pas moi.
Même si rien ne bat une vraie baise, j’avoue que
ce soir, pour un travail manuel, c’était assez bien payé.
Faut croire que le beau gars de tantôt m’a fait de l’effet.
Ça serait un autre beau défi, ça : cruiser mon beau
voisin. Coucher avec lui ? Hmmm… pourquoi pas ?
Je me retourne sur le côté en ricanant. Ça s’annonce
excitant !
Toujours les bruits, à côté.
Vaguement, je pense à la maison…
Ça me prend bien du temps à m’endormir.

Allez, debout, debout, hop ! hop ! Grosse journée,


faut s’y mettre ! Petit déjeuner et après, au centre-
ville pour magasinage !
La porte du six est encore entrouverte. Je viens
pour descendre les marches quand une voix provenant
de l’intérieur se fait entendre :
— Y a quelqu’un ? Mario, c’est toi ?
Une voix rauque et maganée.
— Mario, c’est toi, oui ou non ?
J’hésite, puis finis par répondre :
— Non, c’est… c’est moi, votre nouvelle voisine.
— Une nouvelle voisine ?
— C’est ça…
Je fais un pas pour m’éloigner.
— Vous pouvez venir, un instant ?
046 PATRICK SENÉCAL

Nouvel arrêt. Nouvelle hésitation. Pourquoi pas ?


Je vais peut-être rencontrer mon beau mec d’hier !
Excellent, ça !
J’entre. Je me retrouve dans un salon, avec les
mêmes meubles que les miens, sauf qu’ils sont sales,
recouverts de poussière, tachés. Plusieurs cendriers.
Tous pleins.
— Par ici, appelle la voix éraillée.
J’arrive à la cuisine. C’est immonde. Des casseroles
sales, le four souillé, de la bouffe moisie qui traîne un
peu partout. Ça sent l’intestin grêle. Je grimace, pouah!
— Dans la chambre, persiste l’autre.
Dans le mur droit de la cuisine s’ouvre la chambre.
J’entre. Pas un meuble, pas un lit, pas une chaise. Par
terre, le bonhomme est assis, le dos appuyé contre le
mur du fond. En pyjama. Enfin, si on peut appeler ses
guenilles un pyjama.
L’homme a au moins soixante ans. Ses cheveux sont
d’un blanc sale et lui tombent sur les épaules. On
dirait de vieux glaçons tordus pour les arbres de Noël.
Sa face a été labourée par tous les tracteurs du monde.
Il y a tellement de rides que j’ai peine à distinguer sa
bouche fermée. Son nez est long et pendant, une masse
de chair vide.
Une loque.
Mais au milieu de ce désastre, ses petits yeux sont
calmes, clairs, lucides.
Sur le sol, à sa droite, un radio avec lecteur CD.
Des dizaines de compacts éparpillés sur le sol, autour
du vieux. Un seau, dans un coin, à portée de sa main.
Une vision vraiment étrange. Pour enrober le tout,
une odeur pas très agréable.
— Bonjour, que je dis en souriant, malgré mon
dégoût.
La loque, assise contre le mur, a une jambe étendue,
l’autre repliée. Appuyée contre son genou relevé, sa
main recouverte de taches brunes tient un joint précai-
ALISS 047

rement suspendu entre de longs doigts osseux. Le


vieux écarquille les yeux de surprise, puis ouvre la
bouche pour parler. Il en a donc une. Petite, mince. Et
sans dents. Beau spectacle.
— Mais tu es toute jeune…
Ça commence mal.
— Pas tant que ça. J’ai dix-huit ans.
Il prend une touche et fait une moue hautaine.
— C’est ce que je disais.
La voix sort d’un broyeur à déchets. Il prend une
longue pof de son joint, pfffffffff. Il semble apprécier.
— Tu vis donc dans l’appartement de Pinto ?
— Pinto, c’est celui qui est mort ?
— Qui t’a dit ça ?
— La proprio.
Il ricane en se grattant la joue droite. Mouvements
parmi les rides. Le ricanement fait peur, plein de glaires
et d’années glauques.
— Oui… C’est une explication qui se vaut…
— Il est mort ou non ?
— Disons qu’elle est venue le chercher… Enfin,
pas elle en personne, mais…
— De qui vous parlez ?
Autre touche. Autre moment de béatitude. Il parle
peut-être de la Mort… Il se croit poète, le pauvre.
— Alors, voilà. Je suis votre nouvelle voisine, Aliss.
Enchantée.
— Tu en veux ?
Il a sorti un autre joint de la poche de son pyjama
et me le tend.
Il veut me tester, hein ? Il pense impressionner la
petite jeune, c’est ça ?
— Oui, merci bien.
Je prends le joint. Ramasse un carton d’allumettes
qui traîne sur le sol. M’allume, sous le regard indifférent
du vieux.
048 PATRICK SENÉCAL

Je prends une longue pof. C’est vraiment du bon


hasch.
— De la qualité, que je dis en prenant un air d’ex-
perte.
— J’ai juste des bonnes choses.
Il fouille dans son autre poche. Deux petits flacons
de plastique. Pleins de pilules.
— Ça, c’est encore mieux. T’en veux ?
Du chimique. Des drogues dures. Ça m’a toujours
attirée, ça, mais en même temps, ça me fait peur…
— Non, merci. Une autre fois, peut-être.
— Peut-être, oui…
Il remet les pilules dans sa poche, d’un air entendu
et supérieur.
Je prends une dernière touche du joint, puis le
dépose dans le cendrier.
— Bon. J’y vais. Au revoir.
— Attends ! J’aimerais que tu me rendes un service.
J’attends, méfiante.
— J’aimerais que tu me fasses quelques commis-
sions. Normalement, c’est Mario qui les fait pour moi,
mais il est parti en beau simonac, hier. J’ai l’impression
qu’il reviendra pas avant un jour ou deux, alors…
— Vous faites jamais vos commissions vous-même?
— Non.
— Vous êtes paralysé ?
Pof. Fumée.
— J’aime mieux pas trop bouger.
— Écoutez, j’ai moi-même pas mal d’achats à faire
aujourd’hui, ça fait que…
— Attends, attends…
Il fouille de nouveau dans son pyjama. Ce sont pas
des poches, mais des tiroirs! Il en sort un billet de vingt
dollars.
— C’est pas compliqué : tu m’achètes pour vingt
piastres de nourriture. Rien pour boire, juste de la
bouffe. N’importe quoi. Pour vingt piastres.
ALISS 049

Il me tend le billet. Je bouge toujours pas. Il sou-


pire d’un air las et insiste :
— C’est pas la fin du monde, il me semble !
Il est pas gêné, celui-là ! Non seulement il ose me
demander de faire ses commissions, mais en plus il
me met de la pression ! Incroyable ! J’ai jamais ren-
contré tant de gens malpolis en si peu de temps : le
Monsieur Métro, la proprio, le mari de la proprio, la
serveuse du restau, et maintenant lui, ce vieux schnock!
Ça va faire ! Je vais jouer sur le même terrain, moi
aussi ! Ils vont voir que j’ai pas la langue dans ma
poche !
— Je suis pas votre servante, vous saurez ! Pour-
quoi je ferais ça pour vous ?
Je m’attends à ce qu’il me traite d’égoïste, mais
non. Il fait l’étonné, baisse son billet et réfléchit :
— C’est vrai, ça… Pourquoi tu ferais ça pour moi ?
Ça me surprend tellement que, malgré moi, je dis :
— Mais… Pour vous rendre service, tout simple-
ment !
La vieille peau émet un sifflement méprisant.
— C’est la raison la plus ridicule que j’ai jamais
entendue !
Sur quoi, il croise ses jambes à l’indienne et avance
sa face pleine de rides vers moi.
— Qui es-tu, au juste ?
— Je vous l’ai dit, je m’appelle Aliss, et…
— Non, non ! Je te demande qui tu es.
Il appuie ses mots avec insistance. Bon ! Il veut
philosopher, maintenant ! Pas envie de ça ce matin…
— Il faut que j’y aille. Au rev…
— Reste ici, Aliss !
Pardon ? Il vient de me donner un ordre, la vieille
guenille ! Ça, je le prends pas !
— Heille, vous avez beau avoir l’âge de mon grand-
père, vous commencerez pas à me dire ce…
050 PATRICK SENÉCAL

— Si tu m’achètes de la bouffe, je te donne tous


les joints que tu veux.
Je le regarde longuement. Il insiste :
— Du bon stock de même, c’est cher, tu sais…
Il a l’air tellement suffisant, malgré son triste état,
tellement fat! Comment peut-on avoir l’air d’une merde
pareille et dégager tant de prétention en même temps ?
Comme un Empereur qui se rendrait pas compte que
son trône est une chiotte !
Je jette un coup d’œil au joint. C’est vrai que c’était
du bon.
— OK. Marché conclu.
Il me donne le billet de vingt dollars.
— Parfait, Aliss. À tantôt.
Et sans plus s’occuper de moi, il met en marche son
lecteur CD. Je reconnais une vieille chanson de Francis
Martin, le roi des quétaines des dernières années.
Quand on se donne
À une femme d’expérience…
Le vieux fredonne l’infect refrain, puis éclate de
rire, sans raison.
— Nectar ! marmonne-t-il. Pur nectar !
Sur quoi il prend une touche de son joint, tandis
que le pauvre Francis continue de s’égosiller. Manifes-
tement, je n’existe plus. Je finis par sortir, déconcertée.
Spécial en criss, le bonhomme…
Je descends les marches, clop-clop-clop. Les deux
touches du joint m’ont mise en forme.
Ce Mario, qui fait habituellement les commissions
du vieux, ça doit être le beau gars d’hier. Mario. Faut
que je retienne ça. Le beau Mario…

Pour mes achats, aussi bien rester dans le quartier.


Je vais acheter tellement de choses que c’est plus pra-
PATRICK SENÉCAL...

... est né à Drummondville en 1967. Bachelier en


études françaises de l’Université de Montréal, il a
enseigné pendant plusieurs années la littérature et
le cinéma au cégep de Drummondville. Passionné
par toutes les formes artistiques mettant en œuvre
le suspense, le fantastique et la terreur, il publie
en 1994 un premier roman d’horreur, 5150, rue
des Ormes, où tension et émotions fortes sont à
l’honneur. Son troisième roman, Sur le seuil, un
suspense fantastique publié en 1998, a été acclamé
de façon unanime par la critique. Après Aliss
(2000), une relecture extrêmement originale et
grinçante du chef-d’œuvre de Lewis Carroll, Les
Sept Jours du talion (2002), Oniria (2004), Le Vide
(2007) et [Link] (2009) ont conquis le grand
public dès leur sortie des presses. Sur le seuil et
5150, rue des Ormes ont été portés au grand écran
par Éric Tessier (2003 et 2009), et c’est Podz qui a
réalisé Les Sept Jours du talion (2010). Trois autres
romans sont présentement en développement tant
au Québec qu’à l’étranger.
ALISS
est le quarante-cinquième titre publié
par Les Éditions Alire inc.

Cette version numérique


a été achevée en mai 2010
pour le compte des éditions
« […] PEU À PEU, VOUS DÉRAPEZ. ET
C’EST LÀ L’ART DE PATRICK SENÉCAL :
IL VOUS FAIT DÉRAPER, DE FAÇON TRÈS
MÉTHODIQUE, DE FAÇON TRÈS FEUTRÉE,
DANS UN TOUT AUTRE UNIVERS. »
SRC – Indicatif Présent

A L I S S

Il était une fois…


… Alice, une jeune fille curieuse, délurée,
fonceuse et intelligente de Brossard. À
dix-huit ans, poussée par son besoin
d’affirmation de soi, elle décide qu’il est
temps de quitter le cégep et le cocon
familial pour aller vivre sa vie là où tout
est possible, c’est-à-dire dans la métropole.
À la suite d’une rencontre fortuite dans
le métro, Alice aboutit dans un quartier
dont elle n’a jamais entendu parler et où
les gens sont extrêmement bizarres. Mais
c’est normal, non ? Elle est à Montréal et
dans toute grande ville qui se respecte, il
y a plein d’excentriques, comme Charles
ou Verrue, d’illuminés, comme Andro-
maque ou Chess, et d’êtres encore plus
inquiétants, comme Bone et Chair…
Alice s’installe donc et mord à pleines
dents dans la vie, prête à tout pour se
tailler une place. Or, elle ne peut savoir
que là où elle a élu domicile, l’expression
être « prêt à tout » revêt un sens très
particulier…
TEXTE INÉDIT

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