Conclusion
D’un point de vue philosophique, l’idée d’inconscient, au sens le plus large, peut être
envisagée de bien des manières. Au niveau le plus fondamental, la notion même de
conscience implique celle d’inconscient comme son envers. Tout état de conscience se
découpe nécessairement sur fond d’inconscience. Dans un état conscient – ou état
intentionnel, la fraction d’éléments qui « apparaissent » est extrêmement réduite : si je perçois
un arbre ou si je lis un texte, que de choses doivent rester dans l’ombre pour que ces actes
soient possibles ! Ainsi les remarques que Nietzsche semble faire au niveau moral peuvent se
comprendre en termes d’inconscient et de conscience :
Pour qu’il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l’ombre
est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt
amicalement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre s’échappe à sa suite.
Nietzsche, Humain, trop humain, III, « Le Voyageur et son Ombre »
Il y a un retrait inhérent à tout apparaître. Tout objet éclairé par la lumière du soleil ou de
la science projette une ombre. Toute chose vue par un œil a sa face cachée. Tout objet
intentionnel s’accompagne d’un mode de visée intentionnel, toute chose apparaît sur un
certain mode d’être, lequel ne peut être vu que « du coin de l’œil ». Le voir ne peut être vu
que « du coin de l’œil ». Toute action et toute conscience sont comme un faisceau de lumière
concentré, qui laisse dans l’ombre la plus grande partie d’elles-mêmes. Dans un acte, on ne se
concentre que sur quelques rares éléments, les motifs et les buts ; le reste, les conditions de
l’acte, son origine, son sens, sont laissées dans l’ombre. Tout acte repose sur un « monde »
très complexe et très riche : un monde, c’est-à-dire un réseau de croyances, de valeurs et de
rapports de renvois et de signification entre les choses. L’ensemble de ce monde est laissé
dans l’ombre, et n’apparaît que de façon exceptionnelle, en cas de dysfonctionnement. C’est
quand l’outil se brise qu’apparaît soudain le monde de l’artisan : ce qu’il cherchait à faire, et
comment il cherchait à le faire : car il est alors confronté à une nouveauté inattendue qui
l’oblige à réfléchir à de nouvelles solutions.
Cette idée générale d’inconscient (Nietzsche) peut se décliner aussi bien au niveau
psychique (Freud) qu’au niveau social (Marx). La sociologie marxiste est d’ailleurs
parfaitement analogue à la psychanalyse freudienne : il se passe la même chose dans un corps
humain et dans une société. Dans les deux cas ce sont les caractéristiques matérielles
inconscientes qui déterminent les manifestations conscientes.
Freud Marx
Conscience Superstructure
moi système politique (appareil d’Etat) et système
idéologique (juridique, scolaire, culturel, religieux)
détermination détermination
Inconscient Infrastructure
ça et surmoi moyens et rapports de production
Il y a donc au moins deux types d’inconscient : l’inconscient psychique et l’inconscient
social. Remarquons pour conclure que l’inconscient social, puisqu’il détermine les actes des
individus, doit prendre lui aussi la forme d’un inconscient psychique. La conscience collective
(les règles sociales, les interdits, etc.) doit être présente, d’une façon ou d’une autre, dans les
individus. Nous avons déjà vu que Freud lui-même pense le terme à l’intersection du social et
du psychique par le concept de surmoi : le surmoi est cette instance psychique où résident les
contraintes sociales intériorisées. Nous pourrions ajouter le concept peut-être plus général
d’habitus introduit par le Pierre Bourdieu. L’habitus désigne l’ensemble des caractères
(manières de faire, de penser, de se tenir, etc.) socialement inculqués dans le corps même de
l’individu au cours de la socialisation primaire (c’est-à-dire au cours de l’enfance). L’habitus,
au même titre que le surmoi, est donc la cristallisation dans le psychisme de prescriptions
sociales, mais encore plus insidieuses que celles qui constituent le surmoi car elles sont plus
profondes et ne se manifestent même pas comme des interdits. Mais elles produisent
néanmoins un ensemble de valeurs et de comportements qui déterminent en grande partie la
vie sociale consciente de l’individu.