Texte 1
Je n'avais, je n'ai, aucune prévention contre la maternité: les poupons ne m'avaient jamais
intéressée, mais, un peu plus âgés, les enfants me charmaient, souvent ; je m'étais proposé
d'en avoir à moi au temps où je songeais à épouser mon cousin Jacques. Si à présent je me
détournais de ce projet, c'est d'abord parce que mon bonheur était trop compact pour
qu'aucune nouveauté ne pût m'allécher. Un enfant n'eût pas resserré les liens qui nous
unissaient Sartre et moi : je ne souhaitais pas que l'existence de Sartre se reflétât et se
prolongeât dans celle d'un autre : il se suffisait, il me suffisait. Et je me suffisais : je ne rêvais
pas du tout de me retrouver dans une chair issue de mo1. D'ailleurs, je me sentais si peu
d'affinités avec mes parents que d'avance les fils, les filles que je pourrais avoir
m'apparaissaient comme des étrangers j'escomptais de leur part ou de l'indifférence, ou de
l'hostilité, tant j'avais eu d'aversion pour la vie de famille. Aucun fantasme affectif ne
m'incitait donc à la maternité.
SIMONE DE BEAUVOIR, La Force de l'âge, Gallimard, 1960.
Texte 2
Il y a effectivement danger, danger économique et danger militaire. Le danger économique
apparaît aujourd'hui à tous. Il résulte d'une ivresse technique, d'un développement trop rapide
de l'industrie dans des conditions où la machine, au lieu d'être mise au service de tous les
hommes, vient concurrencer victorieusement ceux-ci. Des hommes sont sans travail et sans
ressources en face d'une paradoxale surproduction et d'autres, ceux qui restent attachés à la
machine pendant un temps trop long, deviennent les esclaves de celle-ci, perdent l’initiative,
la spontanéité qui faisaient la valeur de l'ancien artisan. [...]
Il y a aussi le danger que j'appelais tout à l'heure militaire, celui qui résulte de la terrible
efficacité que la science a donné aux moyens de destruction. La question est angoissante de
savoir laquelle ira le plus vite dans ses effets, des deux possibilités de servir et de nuire qu'une
seule et même science met à la disposition des hommes.
PAUL LANGEVIN (1872-1946), Préface de L'Évolution humaine.
Texte 3
Juridiquement, si l'on ose le dire, la femme n'a d'existence qu'à titre d'épouse ou de mère dans
les sociétés africaines. Cela tient à ce que la société n'est pas composée seulement des vivants,
mais surtout des morts-les ancêtres-qui ont jeté les bases du groupe, qui sont les raisons de
vivre des vivants. Perpétuer leur culte, nous l'avons vu, est le principal but de la vie.
Chaque membre de la société contribue à perpétuer le culte en assurant le renouvellement des
générations, Où alors se tiendra la femme célibataire dans ce milieu ? Puisqu'elle n'est pas
apte à assurer le renouvellement des générations, ne s’excommunie-t-elle pas d'elle-même de
l'église familiale et des avantages de son corps mystique ?
La pression des croyances et des traditions a forgé chez la femme africaine une véritable
vocation de mère, à tel point que l'occasion de l'être lui manquant, c'est toute la raison de
vivre qui lui manque. La société d'ailleurs lui dispense de nombreuses sanctions diffuses
quand seulement elle tarde à se marier : elle est indiquée du doigt dans les rues, traitée de
« pied plat », ce qui passe pour porter malheur à l'homme ; on l'appelle « le bois que le feu
refuse de consumer », ce qui est encore une bien grave injure.
MAXIMILIEN QUÉNUM, Afrique noire, rencontre avec l'Occident, Nathan.