L'Amour Sans Prévenir
L'histoire de Derick
Un roman de romance
PREMIÈRE PARTIE — L'homme ordinaire
Chapitre 1 — Un mardi comme les autres
Le réveil sonna à 6h47.
Derick Mbemba tendit le bras dans le noir, tâtonna sur la table de nuit, et finit par éteindre
l'alarme d'un geste mou. Il resta quelques secondes allongé sur le dos, les yeux ouverts, à
regarder le plafond blanc de son appartement du troisième étage, rue des Acacias.
Vingt-huit ans. Célibataire. Comptable dans une petite société d'import-export à Brazzaville.
Un chat roux qui s'appelait Moïse — parce qu'il avait été trouvé dans un panier, posé devant
la porte, comme par miracle.
Voilà qui était Derick.
Pas un héros. Pas un homme de légende. Juste un homme, avec ses habitudes, ses petites
manies, et son café du matin qu'il buvait debout devant la fenêtre, les yeux perdus sur la rue
qui s'éveillait.
Ce mardi-là ne ressemblait à rien de particulier. Le ciel était gris perle, chargé de cette chaleur
humide qui colle à la peau dès l'aube. Il enfila sa chemise bleue — sa préférée, celle qui avait
une légère tache d'encre sur la manche gauche qu'il cachait avec sa montre — prit son sac,
gratta Moïse derrière les oreilles, et sortit.
Dans l'ascenseur, il croisa Madame Eboué, sa voisine du deuxième, avec son cabas à fleurs et
son éternel sourire de façade.
— Bonjour Derick. Tu as bonne mine.
— Merci Madame Eboué. Bonne journée.
Il ne pensait à rien en particulier en marchant vers l'arrêt de bus. À son rapport du mois. Aux
factures qu'il devait valider avant midi. Au match de foot du soir, peut-être, avec son ami
Jonas.
Il ne pensait pas qu'en posant le pied dans le bus 47, quelque chose en lui allait changer.
Il ne pensait pas qu'elle serait là.
Chapitre 2 — Elle
Elle s'appelait Amara.
Il la remarqua d'abord à cause de son livre. Un vieux roman de poche dont la couverture était
si abîmée qu'on ne pouvait plus lire le titre, tenu entre deux mains fines aux ongles vernis de
bordeaux. Elle lisait debout, dans le bus bondé, tenant la barre d'une main et le livre de l'autre,
avec une concentration absolue qui l'isolait du monde entier.
Derick trouva une place à deux rangées d'elle. Il n'avait pas l'habitude de regarder les gens
dans les transports. Il fixait généralement son téléphone, ou la nuque du passager devant lui,
ou simplement rien. Mais ce matin-là, quelque chose dans la façon dont elle tournait les pages
— délicatement, comme si le papier était vivant — le retint.
Elle était grande, habillée d'une robe jaune moutarde et de sandales plates. Ses cheveux courts
encadraient un visage sérieux, concentré, aux pommettes légèrement saillantes. Pas le genre
de beauté qui frappe comme un coup de poing. Le genre qui s'installe doucement, qui vous
prend sans que vous l'ayez vu venir.
Le bus freina brusquement à un carrefour.
Le livre lui échappa.
Il glissa sous le siège de Derick.
Il le ramassa. C'était Beloved, de Toni Morrison. La couverture était effectivement
méconnaissable, mais à l'intérieur, des dizaines de notes au crayon couvraient les marges —
des mots, des flèches, des cercles, des points d'interrogation.
Il se leva et s'approcha.
— C'est votre livre, je crois.
Elle leva les yeux. Ils étaient noisette, avec quelque chose d'attentif dedans, comme si elle
évaluait les gens non pas sur ce qu'ils disaient, mais sur la façon dont ils le disaient.
— Merci, dit-elle simplement.
— Toni Morrison. Bon choix pour un mardi matin.
Un léger sourire. Pas exagéré. Juste suffisant.
— C'est ma troisième lecture. Je trouve toujours quelque chose de nouveau dedans.
— Et c'est quoi, aujourd'hui ?
Elle regarda le livre, puis lui.
— Que la mémoire peut être aussi cruelle que l'oubli.
Le bus s'arrêta. C'était son arrêt à lui. Il hésita une fraction de seconde — trop courte pour être
remarquée, assez longue pour être ressentie.
— Bonne lecture, dit-il.
Et il descendit.
Il mit dix minutes à réaliser qu'il ne lui avait pas demandé son nom.
Chapitre 3 — Le bus du lendemain
Il prit le bus 47 à 7h15 le mercredi.
Et le jeudi.
Et le vendredi.
Elle n'était pas là.
Il se dit que c'était ridicule. Qu'il n'avait même pas son nom. Qu'une ville comme Brazzaville
était grande et que les gens qui se croisent dans un bus ne sont pas destinés à se retrouver. Il
avait grandi avec cette certitude-là : les coïncidences romantiques, c'était pour les films.
Pourtant, le samedi matin, alors qu'il faisait ses courses au marché du quartier, il l'aperçut
entre deux étalages de tomates et de gombos.
Elle portait un sac en tissu imprimé et discutait avec une vendeuse d'épices en riant — ce rire
qu'il ne lui avait pas encore vu, franc, un peu inattendu, qui plissait les yeux.
Il s'arrêta.
Son cœur fit quelque chose de bête et d'involontaire.
Il avança.
— Toni Morrison, dit-il.
Elle se retourna. Un temps.
— Le bus, dit-elle. Vous avez bonne mémoire.
— Je m'appelle Derick.
— Amara.
Ils se serrèrent la main. Sa main était sèche et ferme.
— Vous habitez le quartier ? demanda-t-il.
— Je viens d'arriver. Je cherche encore mes repères. Et vous ?
— Rue des Acacias. Depuis quatre ans.
— Alors vous connaissez les bons endroits ?
Il y avait quelque chose dans cette question — une ouverture, peut-être, ou simplement de la
curiosité pratique. Derick choisit de ne pas la surcharger de sens.
— Il y a un café, là-bas, au coin. Le meilleur café Arabica de la rue, si vous aimez le café fort.
Elle sourit.
— J'aime le café fort.
Chapitre 4 — Le café du coin
Le café s'appelait Chez Honoré.
Honoré lui-même — soixante ans, moustache blanche, tablier taché de rouge — les installa à
la petite table près de la fenêtre, celle sous le ventilateur qui tournait lentement comme s'il
était fatigué de son propre travail.
Ils commandèrent deux cafés.
Et ils parlèrent.
Pas de grandes choses, au début. Des choses de surface — le marché, le quartier, la chaleur.
Puis, sans qu'on sache exactement comment, la conversation glissa plus profond, comme une
pierre qu'on jette et qui coule.
Amara était professeure de littérature au lycée Savorgnan. Elle venait de Pointe-Noire, où elle
avait grandi dans une grande famille bruyante et joyeuse. Elle avait deux sœurs, un frère, une
mère qui cuisinait les meilleures sauces gombo du pays, et un père qui aimait réciter des
proverbes en kikongo même quand personne n'écoutait.
Elle avait vingt-six ans. Elle lisait un livre par semaine. Elle détestait les films d'horreur et
adorait les documentaires sur la nature sauvage. Elle prenait son café sans sucre.
Derick parla de son travail — il fit de son mieux pour rendre la comptabilité intéressante, ce
qui fit rire Amara d'une façon qu'il trouva délicieuse. Il parla de Jonas, son ami d'enfance. De
Moïse le chat. De sa passion discrète pour la musique — il jouait de la guitare le soir, seul
dans son salon, des chansons qu'il ne montrait à personne.
— Pourquoi à personne ? demanda-t-elle.
— Parce que certaines choses perdent quelque chose quand on les expose.
Elle le regarda. Cet regard attentif qu'il avait déjà remarqué dans le bus.
— Ou peut-être que certaines choses gagnent quelque chose quand on les partage.
Il n'avait pas de réponse à ça.
Ils burent un deuxième café.
DEUXIÈME PARTIE — Ce qui pousse dans l'ombre
Chapitre 5 — Les semaines qui suivirent
Il n'y eut pas de grand geste. Pas de déclaration romantique, pas de dîner aux chandelles
orchestré. Ce qui se passa entre Derick et Amara dans les semaines qui suivirent ressemblait
plutôt à quelque chose qui pousse lentement — comme ces plantes qu'on oublie d'arroser et
qui survivent quand même, têtues et vertes.
Ils échangèrent leurs numéros ce samedi-là, en quittant Chez Honoré. Le premier message de
Derick arriva le soir même — une photo du chat Moïse, affalé sur le clavier de sa guitare.
Il a des opinions sur ma musique, écrivit Derick.
Ce qu'il dit ? répondit Amara.
Que je devrais m'améliorer ou me taire.
Sage animal.
Ce fut le début.
Des messages en fin de journée. Des photos partagées — un coucher de soleil depuis sa
fenêtre, une citation trouvée dans un livre, un plat raté, un ciel d'orage. Ils se retrouvèrent au
café un deuxième samedi, puis un troisième, puis cela devint leur habitude sans qu'ils l'aient
décidé.
Derick remarquait des choses sur elle, en silence. Qu'elle fronçait légèrement les sourcils
quand elle réfléchissait. Qu'elle gesticulait beaucoup en parlant de littérature. Qu'elle avait une
façon d'écouter vraiment — tête légèrement inclinée, regard fixe — qui donnait l'impression
d'être la seule personne au monde.
Amara, de son côté, le regardait avec une curiosité douce et patiente. Elle aimait que Derick
soit fiable sans être ennuyeux. Qu'il dise les choses posément, sans chercher à impressionner.
Qu'il soit à l'aise dans le silence.
Jonas, lui, vit tout de suite.
— Tu es amoureux, dit-il un soir, devant le match.
— Ne dis pas n'importe quoi.
— Derick. Tu souriais à ton téléphone pendant les vingt premières minutes du match. Tu ne
fais jamais ça.
Derick ne répondit pas. Mais il ne nia pas non plus.
Chapitre 6 — La pluie
Un jeudi soir, il plut comme seul le mois de novembre sait pleuvoir à Brazzaville — d'un
coup, dru, sans avertissement.
Amara l'appela.
— Je suis bloquée. La pluie ne s'arrête pas et je n'ai pas de parapluie. Tu es chez toi ?
— Oui. Tu es où ?
— Devant la boulangerie Kaseke. Rue du 15-Août.
— C'est à dix minutes à pied de chez moi.
— Je sais, dit-elle. C'est pour ça que je t'appelle.
Il prit son parapluie — le grand, le noir, celui qu'il gardait pour les vraies pluies — et marcha
jusqu'à la boulangerie. Il la trouva sous l'auvent, un sachet de pain sous le bras, les cheveux
légèrement humides malgré l'abri, avec cet air à la fois agacé et amusé qu'elle prenait face aux
petites contrariétés de l'existence.
Il ouvrit le parapluie au-dessus d'eux deux.
— Merci, dit-elle.
Ils marchèrent sous la pluie. Les rues étaient presque vides. L'eau tambourinait sur la toile du
parapluie. Pour marcher ensemble sans se mouiller, ils étaient obligés d'être proches, épaule
contre épaule.
Derick ne dit presque rien. Amara non plus. La pluie parlait à leur place.
Devant son immeuble, elle s'arrêta.
— Tu veux monter ? proposa-t-il. Le temps que la pluie se calme.
Elle le regarda.
— D'accord.
Elle rencontra Moïse, qui l'ignora royalement pendant cinq minutes puis vint se frotter contre
ses chevilles. Il fit du thé. Elle feuilleta les livres sur son étagère. Il joua un peu de guitare —
juste quelques accords, presque par accident — et elle l'écouta sans parler.
La pluie s'arrêta à 22h. Elle ne repartit qu'à 23h.
En bas de l'immeuble, elle se retourna une fois avant de partir. Juste un regard, dans la nuit
humide et brillante.
Ce regard-là, Derick le garda longtemps.
Chapitre 7 — Ce qu'il n'osait pas dire
Le problème avec Derick, c'est qu'il réfléchissait trop.
Jonas le lui disait depuis toujours — depuis l'école, depuis l'université, depuis toutes les fois
où Derick avait laissé passer quelque chose de bon parce qu'il analysait encore au moment où
il fallait agir.
Il savait ce qu'il ressentait. Il l'avait su assez vite — peut-être dans le bus, peut-être au marché,
peut-être dans le café d'Honoré quand elle avait dit que la mémoire pouvait être aussi cruelle
que l'oubli et qu'il avait su, dans ce moment précis, qu'il voulait l'entendre parler encore
longtemps.
Mais entre savoir et dire, il y avait tout un abîme.
Il avait peur de mal lire les signes. De projeter quelque chose qui n'existait pas de son côté à
elle. De briser quelque chose de fragile et de beau par une maladresse. Amara était
indépendante, intelligente, exigeante — pas au sens d'une femme difficile, mais au sens d'une
femme qui savait exactement ce qu'elle voulait et ce qu'elle ne voulait pas.
Et lui ? Lui, il était juste Derick. Comptable, rue des Acacias, avec un chat et une guitare.
— Arrête, lui dit Jonas un soir. Tu parles comme si tu devais mériter d'être aimé. Personne ne
mérite ou ne mérite pas d'être aimé. Ça arrive, c'est tout.
— C'est facile à dire.
— Parle-lui. Dis-lui ce que tu ressens. Le pire qui peut arriver, c'est un non.
— Le pire qui peut arriver, c'est de perdre ce qu'on a déjà.
Jonas le regarda longuement.
— Ce que vous avez déjà est magnifique, Derick. Mais ce n'est pas encore tout ce que vous
pourriez avoir.
Chapitre 8 — Ce qu'elle ressentait
Amara, de son côté, n'était pas aussi torturée.
Elle aimait la clarté. Elle aimait nommer les choses. Mais avec Derick, elle avait décidé
d'attendre — non par hésitation, mais par respect pour quelque chose qui prenait son temps.
Elle en avait parlé à sa sœur aînée, Sandrine, au téléphone depuis Pointe-Noire.
— Il est comment ?
— Stable. Doux. Il écoute vraiment.
— Et il te plaît ?
— Oui.
— Alors qu'est-ce que tu attends ?
— Je ne sais pas. Que ce soit lui. Je crois que ce sera lui.
Sandrine avait ri. Tu es toujours comme ça. Tu sais, et tu attends quand même.
C'était vrai. Amara savait souvent. Elle savait quand un livre allait la marquer avant d'en avoir
fini le premier chapitre. Elle savait quand une amitié allait durer. Et elle savait, depuis le café
Chez Honoré, depuis leurs épaules sous la pluie, depuis le son de sa guitare dans
l'appartement silencieux, que Derick comptait.
Elle ne se trompait jamais sur ces choses-là.
Elle attendit simplement qu'il le réalise lui aussi.
TROISIÈME PARTIE — Le saut
Chapitre 9 — La fête des collègues
C'est une fête d'anniversaire qui précipita les choses.
Un collègue d'Amara fêtait ses trente ans dans un bar du quartier Poto-Poto, et elle l'invita.
Viens, dit-elle, mes collègues sont sympathiques et la musique sera bonne. Il vint, avec Jonas
qu'il avait invité en renfort parce que les grandes fêtes le rendaient légèrement anxieux.
Jonas disparut dans la foule des inconnus avec une facilité déconcertante — il était comme ça,
Jonas, il connaissait tout le monde en cinq minutes.
Derick resta près d'Amara.
Ils dansèrent. Pas tout de suite — d'abord ils burent, et parlèrent, et rirent des anecdotes des
collègues d'Amara. Puis la musique changea, quelque chose de lent et de chaud, et elle lui prit
la main.
— Tu sais danser ?
— Assez pour ne pas te faire honte.
Elle rit.
Ils dansèrent.
Et dans cette danse, dans cette façon qu'elle avait de poser la main sur son épaule et de le
regarder, pas de loin mais vraiment, il se passa quelque chose. Pas un éclair. Pas un coup de
tonnerre. Quelque chose de plus silencieux et de plus profond — comme une porte qu'on
n'avait pas remarqué qui s'ouvre lentement.
Il vit ses yeux.
Elle le vit le voir.
Et aucun des deux ne détourna le regard.
Chapitre 10 — La rue après la fête
Il était presque minuit quand ils sortirent.
Jonas avait disparu avec une jeune femme qui s'appelait Christelle et jouait de la flûte
traversière — Jonas, pensa Derick avec tendresse et résignation mêlées.
Ils marchèrent dans la rue, Amara et lui. L'air était plus frais, chargé de cette odeur
particulière de Brazzaville la nuit — poussière, fleurs, asphalte chaud.
— Tu es content d'être venu ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Menteur.
Il rit malgré lui.
— Un peu vrai, un peu menteur.
Elle sourit dans la nuit.
Il s'arrêta.
Elle s'arrêta aussi.
— Amara.
— Oui.
Il chercha ses mots. Lui qui réfléchissait toujours trop ne trouva, cette fois, aucune
formulation parfaite. Rien d'élégant. Rien de préparé.
— Je ne sais pas exactement comment dire ça sans avoir l'air ridicule. Mais depuis le bus,
depuis le marché, depuis tout... Tu occupes beaucoup de place dans mes pensées. Et je ne
voulais plus attendre de te le dire.
Silence.
Un silence dans lequel Derick entendit son propre cœur.
Puis Amara dit :
— J'attendais que tu le dises.
— Vraiment ?
— Depuis au moins trois semaines.
Il la regarda.
— J'aurais dû parler plus tôt.
— Oui. Mais tu as parlé maintenant, dit-elle doucement. C'est ce qui compte.
Ils restèrent un moment dans la rue silencieuse. Puis elle glissa sa main dans la sienne,
naturellement, comme si elle y avait toujours été.
Ils reprirent leur marche.
Chapitre 11 — Le premier vrai matin
Le premier vrai matin ensemble commença par du café.
Elle avait dormi dans son appartement — sur le canapé, Moïse couché en boule à ses pieds, à
cause d'un second verre de vin, d'une conversation qui s'était prolongée jusqu'à 2h du matin et
d'un taxi qui ne répondait plus.
Derick se leva le premier. Il fit du café. Vrai café, dans la cafetière italienne. Il fit aussi des
œufs brouillés parce que c'était tout ce qu'il avait, et posa le tout sur la table.
Elle émergea du canapé avec des cheveux en bataille et les yeux encore mi-clos.
— Tu as fait à manger, dit-elle.
— C'est la base.
Elle s'assit, prit le café, regarda par la fenêtre.
Il y avait quelque chose d'une évidence absolue dans cette scène. Pas de gêne. Pas de
cérémonial. Juste deux personnes dans une cuisine, avec du café et le matin qui entrait par les
vitres.
— Tu sais ce qui est étrange ? dit-elle.
— Quoi ?
— J'ai l'impression d'être là depuis longtemps.
Derick pensa la même chose, mais ne dit rien. Il sourit dans son café.
Moïse sauta sur la table, renifla les œufs brouillés, et fut aussitôt chassé.
Amara rit.
Ce rire-là, ce matin-là, dans cette lumière-là — Derick sut qu'il voulait en faire un souvenir
qu'il garderait.
QUATRIÈME PARTIE — Ce que l'amour construit
Chapitre 12 — Les premiers mois
L'amour, quand il est simple et vrai, ressemble à une architecture.
On pose une brique. Puis une autre. On renforce ce qui tient bien. On reprend ce qui menace
de s'effondrer. On ne s'en rend pas toujours compte, mais on bâtit quelque chose.
Derick et Amara bâtirent ensemble, dans les mois qui suivirent cette nuit de fête et ce matin
de café.
Ils eurent leurs premières querelles — petites, réelles, nécessaires. Sur l'organisation du
temps, sur une remarque maladroite de Derick sur l'un des amis d'Amara, sur un silence mal
interprété. Ils apprirent à ne pas laisser les choses s'accumuler. À parler même quand c'était
inconfortable.
Ils eurent leurs premières habitudes — le samedi au marché, le dimanche soir à regarder des
documentaires chez l'un ou chez l'autre, les appels du midi quand les journées étaient longues.
Elle l'entendit jouer de la guitare — vraiment, un soir, une chanson qu'il avait composée sur
un vieux cahier, sans titre. Elle l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre. Puis elle dit : C'est
beau, Derick. Ne cache plus ça.
Il alla à Pointe-Noire rencontrer sa famille. La mère cuisina effectivement les meilleures
sauces gombo qu'il ait jamais goûtées. Le père lui dit, en kikongo, quelque chose qu'Amara lui
traduisit plus tard dans la voiture : Il dit que tu as l'air d'un homme qui sait écouter. C'est
rare.
Il présenta Amara à Jonas, qui la considéra avec sérieux pendant dix minutes puis dit : Tu es
exactement comme il t'avait décrite. C'est impressionnant. Amara demanda comment il l'avait
décrite. Jonas réfléchit une seconde. Quelqu'un qui lit Toni Morrison dans le bus et qui a
raison sur tout.
Amara trouva que c'était une bonne description.
Chapitre 13 — Le jour où ça faillit s'arrêter
Il y eut un hiver de leur amour.
Pas une grande crise. Rien de spectaculaire. Juste une période de quelques semaines, en
milieu d'année, où quelque chose se resserrait entre eux sans qu'on sache exactement
pourquoi.
Derick traversait une période difficile au travail — une erreur dans un rapport, son patron sur
le dos, des nuits courtes et des journées épuisantes. Il se renfermait sans s'en rendre compte,
répondait par monosyllabes, annula deux fois leurs projets du week-end.
Amara attendit. Puis elle ne put plus attendre.
— Derick. Parle-moi.
— Tout va bien.
— Non. Tout ne va pas bien et tu ne m'en parles pas. Je ne suis pas une décoration dans ta vie.
Je suis ta compagne.
Il y eut un silence difficile.
— J'ai peur de t'ennuyer avec mes problèmes, dit-il finalement.
Elle le regarda longuement.
— C'est ça le problème. Tu crois encore que pour être aimé, il faut être bien. Entier. Sans
failles. Tu n'as pas le droit d'être fatigué ?
— Je ne voulais pas te mettre ce poids sur les épaules.
— Ce n'est pas un poids, Derick. C'est moi. Je suis là pour ça aussi.
Il baissa la tête.
— Je ne sais pas recevoir l'aide, dit-il. J'ai grandi comme ça.
— Je sais. On va apprendre ensemble.
Ce soir-là, il parla. Vraiment parla — du travail, de la peur de l'échec, de ce vieux fond
d'insécurité qu'il portait depuis toujours et qui lui faisait croire qu'il devait mériter sa place
partout.
Elle écouta. Elle ne résolut pas tout. Mais elle fut là.
Et ça suffit.
Chapitre 14 — Ce qu'il y a dans les petites choses
Le grand amour, Derick l'apprit, n'est pas fait de grands gestes.
Il est fait de petites choses répétées, fidèlement, avec constance.
C'est Amara qui laissait toujours un livre qu'elle avait aimé sur sa table de nuit avec un post-it
— Chapitre 7, page 112. Lis ça. C'est Derick qui préparait son café avant qu'elle se réveille,
le dimanche matin, avec juste la bonne quantité de mousse parce qu'il avait appris. C'est elle
qui notait dans son carnet les chansons qu'il composait, en secret, parce qu'elle voulait les
garder. C'est lui qui retenait que sa sœur avait un examen, que sa mère avait mal au genou,
que l'élève difficile de sa classe s'appelait Roméo et qu'il faisait des progrès.
C'est le fait de choisir, encore, tous les jours.
Pas parce que c'est facile. Parce que ça vaut la peine.
ÉPILOGUE — Un samedi, deux ans après
Le réveil sonna à 7h30.
Derick tendit le bras. Sa main rencontra l'épaule d'Amara, qui dormait encore. Il éteignit
l'alarme sans la réveiller.
Il resta un moment à regarder le plafond. Moïse dormait en boule au pied du lit. La lumière
entrait doucement par les rideaux qu'Amara avait choisis — jaunes, pareils à sa robe le
premier jour.
Il pensa au bus. Au livre abîmé. Au marché et à son cœur qui avait fait quelque chose de bête
et d'involontaire.
Il pensa à la pluie. À la fête. À la rue après la fête.
Il pensa à tout ce qui avait été construit, brique par brique, conversation par conversation, nuit
par nuit.
Amara bougea légèrement. Murmura quelque chose d'incompréhensible. Se rendormit.
Il se leva doucement. Fit le café. Prépara la table.
Dans une heure, ils iraient au marché. Honoré leur garderait leur table. La vie serait ordinaire,
et belle, et à eux.
Derick prit son café, s'appuya contre le bord de la fenêtre, et regarda la rue des Acacias
s'éveiller.
Il sourit.
Pas un héros. Pas un homme de légende.
Juste un homme, avec ses habitudes, son chat, sa guitare.
Et maintenant, elle.
FIN
« L'amour ne rend pas extraordinaire. Il rend simplement vivant, plus vivant, vraiment vivant.
»
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