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La Nouvelle Politique Économique Et Nos Tâches: Discours Prononcé À La Réunion Du Comité de Moscou, 17 Avril 1925

Dans son discours prononcé en 1925, N.I. Boukharine aborde l'importance des relations entre la classe ouvrière et les paysans, soulignant la nécessité d'accélérer le développement économique face à la stabilisation du capitalisme en Europe. Il critique le système du communisme de guerre et plaide pour une nouvelle politique économique qui favorise les échanges ouverts entre la ville et la campagne, permettant ainsi une fécondation réciproque des forces économiques. Boukharine insiste sur le fait que le développement rapide de l'économie est essentiel pour renforcer le socialisme en URSS.

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La Nouvelle Politique Économique Et Nos Tâches: Discours Prononcé À La Réunion Du Comité de Moscou, 17 Avril 1925

Dans son discours prononcé en 1925, N.I. Boukharine aborde l'importance des relations entre la classe ouvrière et les paysans, soulignant la nécessité d'accélérer le développement économique face à la stabilisation du capitalisme en Europe. Il critique le système du communisme de guerre et plaide pour une nouvelle politique économique qui favorise les échanges ouverts entre la ville et la campagne, permettant ainsi une fécondation réciproque des forces économiques. Boukharine insiste sur le fait que le développement rapide de l'économie est essentiel pour renforcer le socialisme en URSS.

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N.I.

Boukharine

La nouvelle politique économique et nos

tâches 1
Discour s pr ononcé à la réunion du comité de Moscou, 17 avril 1925

Notre parti et le pouvoir soviétique accordent aujourd’hui une attention particulière au problème des relations entre
la classe ouvrière et les paysans, entre l’industrie d’Etat et l'économie paysanne. Ce problème est à l’ordre du jour et se
pose de façon spécialement urgente.
A l’heure actuelle, nous assistons à un développement de notre économie qui suit un rythme qu'on ne pourrait pas
appeler lent. En considérant ce fait, nous devons cependant tenir compte d’un nouveau phénomène qu’on ne saurait en
aucun cas sous-estimer.
Nous nous référons au processus qu’on vient de définir correctement comme « stabilisation » du capitalisme en
Europe occidentale. Il semble qu’on ne puisse mettre en doute le fait qu’en Europe occidentale, et surtout en Europe
centrale, le capitalisme progresse et regagne du terrain après les dommages causés par la guerre. La seule chose qu'on
puisse mettre en doute est la solidité de ce processus de réinstallation. Mais il ne fait aucun doute qu'à l'heure actuelle
— en l'occurrence les mois, l'année en cours — ce processus s’est manifesté avec évidence. Cela ne se peut nier ; c’est
un fait patent à présent.
Il est non moins certain qu’à considérer la conjoncture mondiale et la situation internationale dans son ensemble
nous pouvons observer également d'autres tendances qui démontrent l’existence d’une intense fièvre révolutionnaire.
Nous voulons parler de la Chine, des mouvements coloniaux, etc.
Ceci est parfaitement exact et irréfutable. Cependant — et nous le répétons et soulignons une fois de plus —,
l’économie bourgeoise se trouve actuellement dans une phase de réinstallation dans les pays capitalistes qui nous sont
les plus proches géographiquement ; cette circonstance influe dans une certaine mesure sur la manière dont on doit
poser le problème de notre situation économique intérieure.
Nous vivons parmi des pays capitalistes, entourés d'ennemis. Si nous pouvions affirmer, il y a peu de temps encore,
que — parallèlement à notre développement — les pays bourgeois reculaient économiquement et politiquement, nous ne
pouvons plus l'affirmer aujourd’hui. Nous progressons et ils progressent eux aussi. Ceci constitue un nouveau
phénomène dans le champ historique mondial que nous avons devant nous ; phénomène qui ne se manifestait pas
auparavant, mais qui se manifeste à présent.
Nous devons aussitôt en tirer une conséquence qui s'impose d'elle-même : dans une situation où nous nous
renforçons en même temps que nos adversaires capitalistes voisins, le problème du rythme de développement revêt une
exceptionnelle importance. Si ce problème n'avait pas la même importance auparavant, parce que nos ennemis
capitalistes reculaient et que nous — quoique avec lenteur — nous avancions, il est absolument évident que, dans les
conditions d'un développement spontané (de notre adversaire et de nous-mêmes), le problème de la rapidité du
développement acquiert une importance fondamentale. Voilà pourquoi notre parti, qui ne considère pas seulement les
bagatelles et les détails secondaires, mais qui est habitué à regarder le cadre général au-delà des détails, voilà pourquoi,
dis-je, notre parti doit prendre en considération ces éléments nouveaux de la situation mondiale.
Notre parti doit avoir présente à l’esprit la nouvelle disposition des forces dans le plan général et savoir en tirer
toutes les conséquences. La première considération qui s'en dégage est l’extraordinaire importance que revêt pour nous
le rythme de développement de notre économie paysanne.
La considération de ce problème doit nous amener avant tout à la conclusion suivante : il est extrêmement
important que nous accélérions aujourd’hui la rapidité des échanges économiques par tous les moyens possibles, et ceci
doit être compris comme objectif fondamental, problème central de la politique économique, plus important que tous les
autres problèmes et à partir duquel tout s’articule.
Nous disons que notre développement économique doit être plus rapide. Cela veut dire qu’il nous faut atteindre le

1 Notice : publié dans La question paysanne en U.R.S.S. (1924-1929), François Maspéro, Livres « Critiques de l’économie politique »,
1973, pp. 139-161. Traduit du Bolchevik, 1925, n° 8, pp. 3-14 et n°9, pp. 3-15. Référence dans la bibliographie de W. Hedeler : n°
1193. Discours prononcé à la réunion du comité de Moscou, le 17 avril 1925. Le texte de ce discours, publié plus tard dans
Bolchevik, d'où il a été traduit, a subi, semble-t-il, certains changements par rapport à sa version originale, dans le sens d'une
atténuation du ton (note des éditeurs de 1973). Le même discours, traduit d’après la première édition (WH 1112), à Kharkov, est
publié dans les Œuvres choisie en un volume et ne diffère que par le style des traducteurs.
N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

taux d’accumulation le plus rapide possible dans l'économie nationale en sa totalité et dans l’industrie d'Etat en
particulier, en tant que base du socialisme en marche. Nous savons à l’heure actuelle que nous ne pouvons pas attendre
grand-chose du capital étranger. En conséquence, la rapidité de nos échanges économiques et de la circulation de notre
capital joue un rôle décisif. Si nous accélérons la dynamique des forces productives dans toute notre économie, si nous
accélérons la circulation de capital, nous obtiendrons un rythme d’accumulation beaucoup plus rapide et un
développement économique beaucoup plus grand.
Ceci est une vérité élémentaire ; mais il faut lui accorder une particulière attention parce que c’est elle qui
conditionne tous les autres problèmes de la politique économique.
Si nous faisons abstraction des tout premiers pas de notre développement économique, il s'avère finalement que
nous avons traversé trois phases de politique économique, la phase intermédiaire n’en étant pas une au vrai sens du mot
(elle a représenté une étape éphémère qui a disparu rapidement après un certain temps).
La première phase est le système du communisme de guerre ; la deuxième est précisément celle dont nous venons
de parler, à savoir le système du commerce libre dans l’échange local (c’est le premier pas en avant que nous ayons fait
après avoir reconnu que le système du communisme de guerre n’était pas tout à fait adapté à la situation réelle) ; enfin,
la troisième phase dans laquelle nous sommes rentrés en 1921, et qui dure encore aujourd’hui, est extraordinairement
vivante et se renouvelle constamment malgré son âge vénérable : c'est la nouvelle politique économique.
Comme nous l’avons signalé, la phase intermédiaire (celle de l'échange commercial local) n'a été, en réalité, qu'une
phase économique éphémère. Elle a représenté le premier pas vers l’actuelle politique économique correcte du
prolétariat. L’échange local ne se maintenait pas à l'intérieur de son domaine propre ; l’échange des marchandises sortait
des limites qui lui avaient été fixées par les premières dispositions législatives du pouvoir soviétique, limites élaborées
par notre parti. L'échange des marchandises allait se répandre plus ou moins à l'intérieur du pays, tandis que la
désorganisation du marché, le mauvais état des voies de communication et une série de phénomènes dus au
déséquilibre économique ne constituaient pas de véritables obstacles.
Dans son article « L'Impôt en nature » — article que nous devons relire, car chaque fois l'on y découvre des
aspects qu'on n’avait pas remarqués auparavant —, Lénine définit de façon admirable le système du communisme de
guerre comme un système de circulation « fermée ». De ce point de vue, nous pouvons définir la nouvelle politique
économique comme un système de circulation « ouverte ».
Le système du communisme de guerre a joué son rôle historique, celui d'une forme économique qui devait répartir
équitablement les ressources disponibles au cours d’une période caractérisée pas tant par le développement de
l’économie et de l’expansion des forces productives que par la consommation des produits existants. Le système du
communisme de guerre ne consistait pas en ce que l'industrie vivifiait l’agriculture et réciproquement ; il ne s'agissait pas
de développer au sein de l’industrie les différents secteurs en vue de créer les conditions grâce auxquelles les facteurs
économiques se fécondaient les uns les autres. La politique du communisme de guerre avait pour principal objectif
l’organisation rationnelle de la consommation, afin que les produits puissent parvenir à l'armée et aux membres de la
classe ouvrière restés en ville. Ce rôle historique a été accompli par le système du communisme de guerre. Mais il est
tout à fait évident que lorsqu’il fallut reconstruire l'économie, le système du communisme de guerre n'eut plus aucune
raison de se maintenir. Ce fait fut perçu si clairement par le parti que l'on commença à comprendre la nécessité
d’« ouvrir », de libérer la circulation des marchandises des limites où on l’avait enfermée.
L'on donna d’abord un demi-tour de clé en plus, en disant : échange local des marchandises. Mais il apparut que
les exigences d'une économie en voie de développement se répercutaient dans la conscience des différentes classes, et
— ce qui est plus important — elles apparurent pour la conscience de la classe ouvrière comme une impérieuse
nécessité d’étendre le domaine de l’échange économique. Nous parvenons alors à cette conclusion : nous dûmes donner
un autre tour de clé, ouvrir ce qui avait été fermé à l’époque du communisme de guerre. En le faisant, nous trouvâmes
la nouvelle politique économique.
Quel est le sens exact de la nouvelle politique économique ? Pour bon nombre de nos camarades, elle se réduit à
un seul fait : le paysan est passé à l'attaque, les forces petite-bourgeoises se sont soulevées, nous nous sommes retirés.
Rien d'autre. Le problème se limiterait à cela seul. Il ne consiste pas, cependant, en cela seulement, ou plus exactement
ne consiste pas tellement en cela. La signification de la nouvelle politique économique — que Lénine qualifia, dans son
article « L'Impôt en nature », de politique économique opportune (en opposition au communisme de guerre qu'il qualifia,
dans le même article, de « triste nécessité » imposée par le contexte de la guerre civile) —, la signification de la nouvelle
politique économique consiste dans ce fait qu'une série de facteurs économiques, qui ne pouvaient pas se conforter les
uns les autres auparavant parce qu’ils se trouvaient bloqués par le système du communisme de guerre, sont apparus
aujourd’hui capables de s’influencer réciproquement et de cette façon contribuer au développement économique.
Dans le système du communisme de guerre, le paysan n'avait pas intérêt à produire davantage. Tous ses surplus
lui étaient arrachés ; il ne pouvait pas vendre légalement ; et il manquait de toute stimulation personnelle pour la
production. L’« alliance » économique avait ainsi totalement disparu. L’échange de marchandises était bloqué. Par
conséquent, notre industrie également demeurait paralysée. Au sein de la grande industrie apparaissaient des

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

phénomènes négatifs provenant du manque d'intérêt personnel. Etant donné qu’on ne pratiquait pas le forfait, ni aucun
mode analogue de rétribution, la stimulation individuelle nécessaire semblait inhibée chez la classe ouvrière. Lorsque
nous avons institué le forfait et modifié les formes de la rétribution, nous avons par là même mis en marche le facteur de
l'intérêt individuel parmi les membres de la classe ouvrière.
D’un point de vue économique général, que veut-on dire quand on parle d’établir un lien commercial entre la ville
et la campagne ? L'on veut dire que nous avons permis à la ville de fortifier économiquement la campagne, et à la
campagne de fortifier la ville. En d’autres termes, la signification profonde de la nouvelle politique économique réside
dans ce fait que nous avons créé pour la première fois la possibilité d'une fécondation réciproque entre diverses forces
économiques ; et c’est sur cette base seule que nous pourrons obtenir un développement économique. Ce n'est qu’à
partir de ce lien, à partir de l'influence mutuelle de ces facteurs 'économiques, que l'on peut atteindre un accroissement
des forces productives et un développement de l'économie.
L’on peut posséder la force de travail la meilleure et la plus qualifiée ; l’on peut avoir une économie paysanne assez
bien organisée et des paysans sains et prospères au lieu de paysans à moitié morts de faim ; mais si l’on ne donne pas
aux différents facteurs économiques la possibilité d'agir les uns sur les autres, les usines ne progresseront pas et
l’économie paysanne reculera : ce sera un recul général.
Il était nécessaire d'organiser ces différents noyaux et facteurs économiques, afin d’assurer leur mutuelle
confortation. Ce critère nous a permis d’énoncer notre mot d'ordre pour l'adoption de la nouvelle politique économique ;
et ce n’est pas le hasard qui nous fit proposer la ligne du commerce en premier lieu, parce que c’est bien le commerce
qui assure le lien par lequel les facteurs économiques peuvent agir les uns sur les autres ; surtout à la ville d’agir sur la
campagne et vice versa.
Ceci est la base de la nouvelle politique économique, et si nous considérons de ce point de vue les différentes
phases économiques que nous avons traversées, notre mouvement pourra se définir comme le passage d’un échange
économique « fermé » à un échange économique « ouvert ».
Cette expérience économique nous a démontré cependant les erreurs de nos conceptions au sujet des conquêtes
socialistes réalisées juste après la prise du pouvoir par le prolétariat. Nous imaginions les choses de la façon suivante :
nous assumions le pouvoir ; presque tout était entre nos mains ; nous faisions fonctionner aussitôt une économie
planifiée, et les difficultés ne nous faisaient pas peur ; nous les aurions en partie éliminées et en partie dépassées, et
tout devait se terminer favorablement. Aujourd'hui, nous nous rendons parfaitement compte que la question ne peut pas
être résolue de cette façon.
Dans la collection de bêtises et d’absurdités que les critiques bourgeois ont déversées au sujet de la politique de
dictature du prolétariat en Russie, l’on a formulé également des propos sensés et relativement justes. L'un des critiques
du communisme les plus intelligents, le professeur autrichien Mises, qui a écrit en 1921-1922 un livre sur le socialisme,
développe une série de réflexions : nous sommes d’accord, dit-il, avec les socialistes marxistes sur le fait qu’il faut
absolument abandonner l’absurde romantisme et tenir pour le meilleur système économique celui qui développe le plus
les forces productives. Mais ce qu’il appelle le socialisme « destructeur » des communistes n'amène pas le
développement des forces productives, mais leur disparition. Ceci se produit en premier lieu parce que les communistes
oublient l’importance énorme de la stimulation individuelle et de l'initiative privée. Cependant, la concurrence capitaliste
amène le développement des forces productives entraînées par le développement capitaliste. Par l'accroissement des
forces productives de la société, la classe ouvrière, elle aussi, touche un pourcentage plus important du revenu. Dans la
mesure où les communistes veulent organiser la production au moyen de la contrainte, leur politique est destinée à un
échec irrémédiable.
Dans le système du communisme de guerre — envisagé du point de vue de son contenu économique —, il y a
indubitablement quelque chose qui ressemble à cette caricature du socialisme, dont l'échec a été prédit par tous les
économistes bourgeois. C’est pour cette raison que, dès que nous nous mettons à faire la critique de ce système et
adoptons une politique économique rationnelle, les théoriciens de la bourgeoisie se sont écriés que nous commencions à
rejeter les idées communistes, que nous abandonnions nos positions, que nous avions donc perdu la partie et revenions
au respectable capitalisme. C’est ce qu’ils proclamaient. Mais ceux qui ont perdu la partie en réalité, ce sont eux, pas
nous.
Nous nous trouvions dans une situation où nous agissions comme nous pouvions. Mais, ensuite, nous nous
sommes mis à envisager comment nous devions procéder, et l'on peut dire qu’aujourd’hui nos adversaires ont perdu la
partie. Par la lutte, nous avons sauvé ce qu’il y avait de plus important à défendre : la dictature du prolétariat.
Quand nous sommes passés à la N.E.P., nous avons détruit dans la pratique l’argumentation bourgeoise contre le
prétendu capitalisme que nous venions de retrouver. Comment cela ? La N.E.P. consistait à utiliser l’initiative économique
des paysans, des petits producteurs, y compris bourgeois, donc à tolérer l'accumulation privée ; par conséquent, nous
mettions celle-ci objectivement — bien que d’une certaine façon seulement — au service de l'industrie d’Etat socialiste et
de toute l’économie socialiste. En développant le commerce, nous avons permis aux petits producteurs privés de
manifester leur esprit d’initiative ; nous avons stimulé l'élargissement de la production ; nous avons mis au service du

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

socialisme les stimulations individuelles des couches rétrogrades et des travailleurs non touchés encore par les idées
socialistes, en introduisant le vieux système de la rétribution, du forfait, etc. Tous ont été obligés de travailler de telle
sorte que, en partageant leurs intérêts privés, ils contribuent comme prolétaires au développement de la production
générale.
Dans un premier temps, nous avons cru possible d’introduire presque immédiatement l’économie planifiée.
Aujourd'hui, nos conceptions sont différentes. Nous nous sommes emparés des principaux leviers économiques, et
cela constitue l’élément essentiel. Par divers chemins et malgré les dangers de la concurrence au niveau des relations
commerciales avec ce qui reste du capital privé, notre économie d’Etat renforce graduellement son propre pouvoir
économique et intègre dans son organisme les unités économiques attardées par différentes méthodes, mais
fondamentalement à travers le marché. De quelle façon avons-nous éliminé les opposants directs et les capitalistes
privés ? Par la concurrence ; par la lutte économique. Si ceux-ci (les opposants et les capitalistes) vendent à des prix
moindres, nous devons tout faire pour vendre à des prix encore inférieurs. C’est en cela que consiste — entre autres
choses — la lutte de classes dans la situation actuelle.
Nous nous acheminons ainsi vers l'économie planifiée, résultat d’une lutte économique longue et difficile contre les
résidus du capital privé et grâce au renforcement de notre puissance économique. Ce processus sera long. Pendant un
certain temps, nous libérerons les forces économiques existant dans le pays, non seulement dans notre propre sphère,
mais aussi dans celle de nos adversaires ; nous devons les placer dans une situation telle qu’ils en arrivent —
volontairement ou non — à servir notre cause.
L’on peut affirmer, par conséquent, que si notre conception passée du développement du système socialiste
signifiait l'abolition du marché sitôt après l’instauration de la dictature du prolétariat, et par là l’arrêt immédiat de
l’économie capitaliste et l'obtention immédiate de l'économie planifiée, alors, oui, nous nous serions trompés. Notre
erreur ne se serait pas manifestée sur-le-champ, mais tout au long d’un processus d’élimination, de dépassement et de
transformation d’une série de formes intermédiaires. Car dans ce processus, les relations de marché, la monnaie, la
bourse, les banques, etc., jouent un rôle extrêmement important.
Aujourd’hui, tout le parti communiste sans exception reconnaît que tel sera désormais le sens du développement,
et on l’a établi dans le projet de programme approuvé par l’Internationale communiste au cours de son dernier congrès.
Nous pouvons, à présent, mener avec succès une authentique politique économique du prolétariat victorieux, c'est-
à-dire une politique utilisant toute les forces productives du pays, mais à la condition de développer les échanges
économiques et de diriger l'économie non de manière « fermée », mais en élargissant le domaine que lui avait assigné le
communisme de guerre.
A l'heure actuelle, toutefois, surgissent toute une série de nouveaux problèmes qui compliquent la question.
L’important n’est pas simplement d'obtenir un accroissement des forces productives, le développement de l'économie. Si
nous remettions notre pays entre les mains du capital américain, il pourrait se faire que celui-ci, en y investissant ses
ressources excédentaires, agisse sur notre développement économique beaucoup plus rapidement que nous ne
pourrions le faire (sans tenir compte, naturellement, de l’éventualité de violentes luttes de classes, comme celles qu’a
menées le prolétariat russe contre le capital pendant des dizaines d'années).
Ce qui manque, c’est une augmentation des forces productives et un développement économique, accompagnés du
renforcement des formes socialistes et de l'élimination et affaiblissement constants des formes capitalistes contraires au
socialisme. Ce qui manque, c’est un développement des forces productives qui nous conduise au socialisme, et non au
complet rétablissement du soi-disant « sain » capitalisme.
Il me semble que lorsque nous avons adopté la nouvelle politique économique, le camarade Lénine pensait à un
plan stratégique pour résoudre ce problème, et que lorsqu’il écrivit son article sur la coopération (nous livrant ici ses
dernières volontés au sujet des bases de la politique économique), il avait en tête un autre plan stratégique. Il n'y a pas
d'opposition absolue entre ces deux plans ; ils se relient l’un à l’autre.
Quelle est l’idée essentielle du raisonnement de Lénine dans son article « L'Impôt en nature » ? Il y déclare que
pour avancer vers le socialisme, il est avant tout nécessaire de dépasser la spontanéité dispersée de la petite
bourgeoisie, car elle est notre ennemi principal du point de vue économique. Pour dépasser cette spontanéité, cette
dispersion, il faut avoir le courage d’utiliser la médiation du grand capital, surtout du capital concessionnaire. Le
prolétariat (élément socialiste de l’économie), uni au grand capital, forme en un certain sens un bloc économique
capable de lier de façon cohérente les initiatives dispersées de la petite bourgeoisie (celle-ci est notre plus grand
ennemi).
« Ici, ce n'est pas le capitalisme d’Etat qui lutte contre le socialisme, écrit Lénine, mais bien plutôt la petite
bourgeoisie alliée au capitalisme privé, qui combat le capitalisme d’Etat et le socialisme 2. »

2 Lénine, « L’Impôt en nature » (article du 21 avril 1921), Œuvres, Ed. sociales, Paris, 1963, t. 32, p. 349 et s.

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

C’était le premier plan stratégique. Examinons maintenant ce que le camarade Lénine écrit à ce sujet, aussitôt
après :
« Les coopératives de petits producteurs (c'est d'elles et non des coopératives ouvrières qu’il est question
ici, car elles sont prédominantes, typiques dans un pays de petite paysannerie) engendrent inévitablement
des rapports capitalistes petit-bourgeois, contribuent à les développer, poussent au premier plan les petits
capitalistes, leur procurent le maximum d’avantages. Il ne peut en être autrement puisque les petits
patrons prédominent et que les échanges sont possibles et nécessaires. Dans les conditions actuelles de la
Russie, la liberté et les droits des coopératives sont la liberté et les droits au capitalisme. Il serait stupide
ou criminel de fermer les yeux sur cette vérité évidente 3. »

Ce premier plan stratégique est parfaitement clair. Nous devons arriver au socialisme, c’est-à-dire à l'économie
planifiée : ceci est notre but idéal. Nous devons consentir à faire une série de concessions à l’économie paysanne pour
que les paysans viennent à notre niveau Mais la spontanéité petite- bourgeoise (notre ennemi principal), il nous faut la
dépasser en nous alliant au capital concessionnaire et au capitalisme d'Etat. A ce niveau, la coopération se définit
comme le chaînon principal du capitalisme d’Etat, en tant que la coopération profite essentiellement aux éléments
capitalistes de la campagne, aux koulaks. Il n’y a là rien d’alarmant. Grâce aux coopératives, nous amènerons ces
éléments dans le système du capitalisme d’Etat, dirigé par la dictature du prolétariat, et de la sorte, formant un seul bloc
avec tous ces éléments capitalistes, nous serons à même de dépasser l’extraordinaire éparpillement de la spontanéité
petite-bourgeoise. Tel était notre plan.
Si nous comparons à présent ce que nous venons de citer avec ce qu’a écrit Vladimir Ilitch dans son dernier article
sur la coopération, nous nous trouvons devant un programme totalement différent. Les premières lignes de cet article
exposent un ensemble d'explications du capitalisme d'Etat. Mais la coopération n'y est pas considérée comme un chaînon
du capitalisme d'Etat.
« Sous le régime du capitalisme d'Etat, les entreprises coopératives se distinguent des entreprises
capitalistes d’Etat, d’abord en ce qu’elles sont des entreprises privées, ensuite parce qu’elles sont
collectives. Dans notre régime actuel, les entreprises de coopératives se distinguent des entreprises
capitalistes privées en ceci qu’elles sont des entreprises collectives, mais elles ne diffèrent pas des
entreprises socialistes, car elles ont été créées à partir de la terre et grâce à des moyens de production
appartenant à l'Etat, c'est-à-dire à la classe ouvrière. »

Il poursuit, en disant :
« Maintenant, nous avons le droit de dire que le simple développement des coopératives se confond pour
nous (avec la « petite » restriction mentionnée plus haut) avec le développement même du socialisme... »

Dans ce cas-là, les conceptions stratégiques ne sont pas les mêmes que celles de l’article sur L'Impôt en nature ;
elles sont même fondamentalement différentes. La ligne essentielle du plan est ici le bloc paysan dressé contre le grand
capital et contre les restes du capital privé en général.
Tels sont les deux plans qu’élabora le même grand cerveau, le même grand théoricien et chef génial de la classe
ouvrière. Mais cela ne veut pas dire qu’il pensa d’une certaine façon un jour et d’une autre ensuite radicalement
différente. Les deux plans ne s’opposent pas, absolument parlant. Il reste qu’un certain temps s’est écoulé entre la
première formulation du camarade Lénine et la seconde ( Lettre sur les coopératives), période au cours de laquelle ont eu
lieu des transformations importantes. Une série d’événements se sont produits qui ont ouvert les yeux du camarade
Lénine sur de nouvelles perspectives.
Nous avons signalé que nous ne manquons pas tant d’une augmentation des forces productives comme fin en soi
que d’un accroissement des forces productives garantissant la victoire des éléments socialistes. Nous avons signalé, par
ailleurs, que l’accroissement des forces productives ne peut se faire que par l'accélération maximum des échanges.
Imaginons maintenant que nos maisons de commerce ne contiennent que des affiches avec ces mots : « Prolétaires de
tous les pays, unissez-vous ! », mais soient dépourvues de toute marchandise ; que sur nos usines flottent des drapeaux
rouges avec les mêmes mots : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », mais qu’elles soient vides et arrêtées ;
que nos banques soient décorées d'affiches « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », mais sans posséder le
moindre centime ; imaginons, enfin, que nous possédions une si grande quantité de sovznak 4 que nous puissions y
nager, sur lesquels soient inscrits également ces mots : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », ayant cependant
le petit inconvénient de n'avoir aucune valeur ; si, dans ces conditions, nous avions alors ouvert tous les barrages, que
serait-il arrivé ? Nous aurions risqué de perdre notre économie en même temps que nos têtes.
Cette catastrophe aurait pu se produire parce que nous ne disposions pas des leviers de commande économiques

3 Lénine, article cité, Œuvres, Ed. sociales, Paris, 1963, t. 32, p. 369.
4 Billets ou assignats.

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

au vrai sens du terme ; dans ces conditions, la spontanéité petite-bourgeoise alliée aux petits capitalistes qu’elle ne
cesse d'engendrer et qui à chaque étape deviennent plus forts, aurait pu nous submerger. Préservant le développement
socialiste des forces productives, assurant un chemin réel pour l’avance progressive du socialisme, nous devions tenir les
rênes de la circulation, dans la mesure où cela ne constituait pas une menace pour nous ; nous devions garantir les
conditions suffisantes pour soutenir la concurrence et vaincre notre concurrent dans le processus d'élargissement — et
non d'étrécissement — de la lutte économique. C'est à peine si nous commençons à suivre la nouvelle politique
commerciale ; et, faisant quelques pas timides dans ce sens, nous ne nous rendons pas très bien compte de l'énorme
importance des leviers de commande économiques. En outre, ces leviers n’avaient presque aucune valeur lorsque nous
les avions entre nos mains. Nous avions des chemins de fer qui ne fonctionnaient pas ; nous avions des banques, mais la
monnaie se dévaluait, etc. Il fallait observer la plus grande prudence, et nous pensons que c’est pour cette raison que
Vladimir Ilitch proposa le plan stratégique dont nous avons parlé et qui constitue la première élaboration. Il était avant
tout nécessaire de renforcer nos leviers de commande. De quelle façon ? La seule source accessible était le capital
étranger, les concessions. De la sorte, on espérait étayer ces leviers pour renforcer et conquérir une certaine marge de
manœuvre.
Que s'est-il produit entre la première et la seconde élaboration du plan ? Il apparut d'abord que le capital étranger
ne semblait pas très disposé à entrer sur notre territoire. A l’heure actuelle, nous avons extrêmement peu de contrats de
concession, mais nous en avions encore moins auparavant. (Je ferai remarquer au passage que le capital étranger ne
commencera à affluer sérieusement que lorsque nous nous serons consolidés nous-mêmes.) Ensuite, il y a que nous
avons pu développer nos forces intérieures dans des proportions telles que nos hommes même les plus optimistes
n’avaient pas cru possibles. Nous sommes très vite sortis de la misère, de la faim et du froid, sans secours extérieurs,
donc sans payer d'intérêts supplémentaires. Cela eut lieu du vivant de Lénine.
Il y a enfin un troisième élément qui découle du précédent : on a démontré que les leviers de commande pouvaient
être suffisamment renforcés sur la base du développement économique. Nous possédons déjà de vrais leviers de
commande : les chemins de fer ont commencé à fonctionner ; notre industrie s'est mise en marche ; nous avons
commencé à organiser les banques et nous sommes tout près de pouvoir assainir le système financier de l’Etat.
Dès que nous avons réellement tenu en mains les leviers de commande, un changement est apparu dans les
rapports de force. Si nous n'avons pas de banques, des coopératives petites- bourgeoises se forment aussitôt qui font
pression sur nous. Mais si nous avons des banques, ce sont les coopératives petite-bourgeoises, au contraire, qui
dépendent de nous, dans la mesure où c’est nous qui leur procurons les crédits. Si nous persuadons difficilement le
koulak, il nous gêne économiquement ; mais s’il reçoit de l’argent de nos propres banques, il ne nous gêne plus. Car
c'est nous alors qui l'aidons, si bien qu'il peut se faire, à la fin, que le petit-fils du koulak nous remercie de la façon dont
nous l'avons traité.
Il était évident qu'il fallait appliquer la deuxième méthode dans cette nouvelle situation. Il y avait un nouveau
rapport de forces et une nouvelle combinaison des relations économiques. Du moment que nous possédions une
industrie vivante et prospère, pourvue de tout le nécessaire, il fallait bien modifier notre politique ; moins de prohibitions
et une plus grande liberté d’échange, parce que cette liberté est moins dangereuse ; moins d’interventions
administratives et davantage de lutte économique, développement plus intense des échanges économiques. On ne doit
pas combattre le commerçant privé pour s’en débarrasser et faire fermer son commerce, mais pour essayer de produire
davantage et vendre les produits meilleur marché et de meilleure qualité.
Si nous sommes forts, nous saurons concentrer entre nos mains un véritable pouvoir économique ; si nous
possédons des instruments et des leviers économiques réellement efficaces, l'expansion de l'échange économique ne
peut pas nous faire peur. Car nous avançons aussi avec elle.
Il s'agit là de la nouvelle situation pour laquelle il est tout à fait naturel que le camarade Lénine ait élaboré un plan
qui anticipât génialement le cours des événements et qui nous servît aussi de fil conducteur pour l’avenir. Aujourd’hui, il
faut agir de telle manière que le développement des initiatives économiques petite-bourgeoises assure constamment —
avec le concours de l’accumulation privée — la consolidation de notre économie. Auparavant, notre économie
prolétarienne connaissait un état certain de désagrégation ; la petite exploitation était alors plus rentable que la grande,
et le seul fait de posséder de grands domaines ne nous donnait pas finalement de supériorité véritable ; mais dès que
commença le regroupement économique, chaque heure, chaque minute nous aidait à accroître nos forces. Notre
production sera d’autant plus importante que nos usines prendront du volume, et la ville aura plus d’influence sur la
campagne ; et c'est avec d'autant plus de facilité et d’ardeur que la classe ouvrière conduira les paysans au socialisme.
La désorganisation totale pousse la campagne à se renforcer contre la ville, et la petite exploitation devient
supérieure à la grande ; en période de regroupement, le rôle directeur de la ville devient tout-puissant ; et puisque nous
sommes entrés dans cette phase, l'on peut aisément supposer qu’une consolidation à fonction progressive nous fera
obtenir un rythme de développement très rapide.

6
N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

II
Dans la classe ouvrière et dans notre parti, nous nous trouvons devant des camarades montrant une attitude de
coopération par rapport aux paysans ; rien n’est plus nuisible que de méconnaître le fait que notre industrie dépend du
marché paysan.
L'industrie socialiste dépend des changements quantitatifs et qualitatifs dans la demande de l'économie paysanne.
Qu’est-ce que cela signifie ? La demande de l’économie paysanne est double : il y a la demande qui se rapporte à la
consommation, c’est-à-dire les besoins de tissus, de drap, etc., et la demande qui concerne la production, comme les
équipements, l’outillage, les biens mécaniques de toute catégorie.
De quoi dépend la demande de biens de consommation, c'est-à-dire la quantité de produits manufacturés dont les
paysans ont besoin) ? Elle dépend des conditions et du rythme de développement de l’économie paysanne.
Le pouvoir d'achat des paysans est déterminé, en premier lieu, par les conditions de l'agriculture, par le niveau de
développement de ses forces productives. Il est destiné à s’accroître dans les mêmes proportions que la demande
productive, est-à-dire dans la mesure où les paysans amélioreront et développeront leurs exploitations en les équipant
toujours davantage d'instruments perfectionnés, en élevant le niveau technique, en améliorant les méthodes de travail,
etc. L'on voit donc à quel point il est nécessaire d'obtenir un processus d’accumulation dans l’économie paysanne ; afin
que tout ne disparaisse pas dans la consommation ou le pur gaspillage, mais qu'une partie des ressources soit employée
à l’acquisition de machines agricoles, etc.
Il existe encore certains restes du communisme de guerre, qui font obstacle à notre développement à venir : les
couches de paysans aisés et celles qui tendent à le devenir répugnent à l’accumulation. Il y a une situation où le paysan
hésite à construire un toit de tôle, de peur qu'on le traite de koulak ; s’il achète une machine, il s’arrangera pour que les
communistes ne s’en rendent pas compte. Les techniques avancées s'emploient clandestinement. De là vient que le
paysan riche est mécontent parce que nous l’empêchons d’accumuler, d’amasser de la force de travail ; d’un autre côté,
les paysans pauvres qui supportent les conséquences de la surpopulation protestent sans doute contre nous, parce que
nous empêchons leur promotion au profit des paysans plus favorisés.
Une crainte exagérée du travail salarié, de l’accumulation, des couches paysannes capitalistes, etc., peut nous
amener à concevoir une stratégie erronée dans le domaine de l’agriculture. Nous sommes trop draconiens avec les
paysans riches, ce qui fait craindre aux paysans moyens d’être soumis à une autorité administrative rigide s’ils
améliorent leur propre exploitation ; et le paysan pauvre murmure, parce que nous l’empêchons d’employer sa force de
travail chez le paysan riche, et ainsi de suite.
Nous pratiquons également une politique très sévère à l’égard de cette autre partie de la petite bourgeoisie : les
artisans. Nous leur prenons presque la moitié de leur production sous forme d’impôts. Lorsque notre industrie était
encore trop faible, nous craignions que le petit producteur ne sape les bases de la grande production socialiste.
L’élément spécifique de la situation actuelle de l’agriculture est la présence d’une masse de paysans qui ne travaillent, de
fait, en aucun endroit et qui sont cousus de dettes ; parmi les artisans se manifeste aussi un excédent de population
(caché ou déclaré) qui pèse considérablement sur la ville et augmente le chômage. Il est clair que le centre de gravité du
problème du chômage ne se trouve pas tant dans la ville que dans la surpopulation agricole.
Ces phénomènes ne présentent pas une excessive gravité à l’heure actuelle ; mais ils constituent tout de même un
obstacle qui nous empêche d’avancer plus vite, et nous ne parviendrons à nos fins qu’en introduisant des changements
dans le système des rapports économiques créé par notre politique.
La N.E.P. est installée dans les villes ; la N.E.P. se trouve dans les rapports ville-campagne ; mais la N.E.P. fait
presque totalement défaut à la campagne et dans l’industrie artisanale.
Il s’ensuit que l’on impose une politique de pression administrative, au lieu de la lutte économique. Plus nous
avançons, plus nous emploierons dans la lutte économique notre pouvoir économique croissant, en relâchant le frein de
la pression administrative. C’est une chose d’aller chez le commerçant privé et de fermer son commerce ; c'en est une
autre de l'éliminer du domaine de la lutte économique.
L’attitude de nos camarades qui travaillent à la campagne et se sont formés dans le climat du communisme de
guerre est telle qu'ils en viennent à considérer que la meilleure politique économique consiste à acheter un toit au lieu
de payer des impôts ; ils pensent, aussi, que le mieux à faire avec le petit commerçant n’est pas de monter contre lui les
coopératives, ni de l’abattre par la lutte économique, mais de lui « coller » des impôts.
Ces méthodes et ce système étaient utiles lorsqu'il fallait prendre les koulaks par la veste et immobiliser à la
mitraillette ceux que nous avions devant nous ; mais, aujourd’hui, ces méthodes entravent le développement
économique. Nous devons à présent éliminer un certain nombre de mesures restrictives chez les paysans aisés, d’une
part, et chez les journaliers qui vendent leur force de travail, de l’autre. La lutte contre les koulaks doit se poursuivre
avec d'autres méthodes, par une autre voie ; mais ces nouvelles méthodes doivent être appliquées rapidement et
énergiquement, afin d'éviter qu’il n'en résulte un renforcement des koulaks.

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

Nous devons dire ceci à tous les paysans, à toutes les classes paysannes : enrichissez-vous, accumulez, développez
vos exploitations. Il n’y a que les imbéciles pour affirmer que la pauvreté doit toujours rester avec nous ; à présent, nous
devons mener une politique qui fasse disparaître la pauvreté.
Quelles sont les conséquences de l’accumulation dans l'économie paysanne ? Accumulation dans l’agriculture
signifie demande accrue de produits industriels ; ce qui — à son tour — stimule le développement de notre industrie et
produit en retour des effets positifs dans l’agriculture.
Il ne fait aucun doute que nous devions procéder avec la plus extrême prudence dans l'application de cette
politique. Au sein de notre parti, il existe encore des tendances qui montrent une certaine préférence envers le koulak ;
le problème consiste à maintenir qu'il faut développer l'accumulation, même dans le secteur des paysans aisés ;
toutefois, il ne faut pas oublier l'autre aspect du problème : comment compenser le développement des éléments
capitalistes au bénéfice de la classe paysanne moyenne et pauvre, et des journaliers ? La solution adéquate de ce
problème peut être formulée de la manière suivante : il nous faut développer également les exploitations riches afin de
porter secours aux paysans pauvres et de classe moyenne. Mais comment le faire ? Prenons un exemple tiré du domaine
de la politique financière : l’on augmente les recettes fiscales provenant de la petite bourgeoisie, de la bourgeoisie
moyenne et du capital privé. Les ressources ainsi obtenues sont destinées à couvrir les nécessités de ['Etat, c’est-à-dire
l'industrie, les activités culturelles, l’appareil soviétique, etc. Nous laissons le capitaliste privé faire du commerce dans
certaines limites, prélevant au moyen des impôts une partie des ressources économiques gagnées par lui et les
employant ensuite ô la construction du socialisme (budget d’Etat, crédits bancaires, ouvertures nombreuses, etc.). Il est
certainement possible d’imposer le commerce du capitalisme privé et d’éluder ainsi les problèmes posés, en disant : nous
avons déclaré la guerre au capital privé. Nous pouvons aussi affirmer que nous ne sommes pas encore en mesure de le
faire tout seuls et que c’est pour cette raison que nous tolérons le capital privé, en en restituant ensuite une partie à la
classe ouvrière et aux paysans. Que devons-nous faire ? Il semble plus opportun de choisir la deuxième voie ; d’autant
plus opportun que, de cette façon, nous consolidons également l'économie dans son ensemble. Cela est encore opportun
d’un point de vue de classe, parce que nous obtenons des ressources économiques supplémentaires aussi bien par les
impôts prélevés sur la bourgeoisie que par le développement de toute l’économie nationale, et que nous les utilisons
pour atteindre nos propres fins.
La situation est très semblable en ce qui concerne les exploitations agricoles riches. Il y a peut-être des originaux
qui proposeront une « nuit de la Saint-Barthélemy » contre les paysans riches, et qui démontreront que cela correspond
à une ligne de classe et serait parfaitement réalisable. Ce serait là, néanmoins, une énorme sottise. Il n'y a aucune
raison à ce que nous agissions de cette manière. Nous n'en tirerions, d’ailleurs, pas d'autre avantage que de rétrograder.
Nous préférons laisser le paysan bourgeois développer son économie et en obtenir beaucoup plus que nous ne pourrions
le faire avec le paysan de classe moyenne. Les ressources ainsi obtenues pourront être distribuées sous forme de crédits
accordés aux organismes paysans de classe moyenne ou sous quelque autre forme aux paysans pauvres et aux
journaliers. Nous tirons du paysan riche des ressources supplémentaires grâce auxquelles nous pouvons aider
effectivement la masse des paysans et de classe moyenne. Au lieu d'accabler les koulaks et de reculer économiquement
nous aussi, nous devons agir de telle sorte que le total de la rente nationale augmente, que les échanges économiques
s'accélèrent sans cesse ; ce n'est que dans ces conditions seulement que nous serons alors en mesure d’aider
réellement, et pas seulement par des mots, les paysans de classe moyenne, les paysans pauvres et les journaliers. Celui
qui ne verrait pas que, par là, nous sommes favorables à l’accumulation dans la campagne, et qui tiendrait cette
politique pour un « désenchaînement du koulak », serait taxé de déviationnisme koulakiste.
Nous concluons ce qui précède en disant que nous n'avons pas lieu de masquer, de cacher ou de redouter
aujourd'hui un certain développement capitaliste. Nous ne devons pas le dépasser par des pressions strictement
administratives ; mais il faut utiliser cette situation pour porter un secours économique aux paysans pauvres et de classe
moyenne. Qui ne voit pas le problème de cette façon peut être accusé de déviations koulakistes.
Il existe aussi une autre tendance qui s’exprime aujourd’hui dans notre presse. Quelques camarades — bien qu'ils
accordent l'importance convenable à certains phénomènes apparus à la campagne — en arrivent à la conclusion
suivante : puisqu’il est impossible d’attaquer le koulak par des mesures administratives, il faut avoir pour perspective un
processus de différentiation aboutissant à la formation de ces deux groupes — les capitalistes et les journaliers. Les
rapports de classes iront s’exaspérant peu à peu, jusqu’au moment où l’on sera obligé de faire une seconde révolution,
qui sera l’expropriation du koulak par la violence. Ces thèses ne sont pas nouvelles. Le capitalisme se développant, les
contradictions de classes s'accusant à la campagne, nous devrions fomenter la lutte de classes à la campagne et la
porter au point extrême où le koulak sera ruiné et exproprié. Je crois que ces thèses sont fausses du point de vue
théorique et inapplicables du point de vue pratique. Si nous soutenons le principe de l’accumulation à la campagne, mais
si nous proposons en même temps d’organiser une insurrection armée pour dans deux ans, alors on redoutera
l'accumulation ; c’est une erreur théorique, car les camarades qui tiennent ce raisonnement oublient un petit détail : la
dictature du prolétariat.
En quoi consiste-t-elle ? Dans les conditions dont je viens de parler, cette dictature ne consiste pas seulement dans
l'appareil de contrainte de l'Etat. Pour nous, la dictature du prolétariat est le pouvoir politique et économique cohérent de

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

la classe ouvrière. Parmi nos organismes d'Etat, l’on compte également le Vesenja 5 ; notre budget d’Etat comprend
l’industrie tout entière, les chemins de fer, les mines, etc. Sous ce rapport, également, la structure de notre pouvoir
d'Etat se distingue de la structure du pouvoir d'Etat de type bourgeois. Il est évident que les transformations qui ont lieu
dans toute la société depuis la prise du pouvoir par une partie de la classe ouvrière consistent — entre autres — en ce
fait que la force globale du pouvoir d’Etat augmente considérablement, parce qu’à l’élément économique s’ajoute le
puissant facteur de l’économie d’Etat qui, uni au pouvoir d'Etat, pèse singulièrement lourd dans la balance de l’histoire.
Par conséquent, l’important n’est pas seulement la prise du pouvoir par une partie de la classe ouvrière. Il faut
également considérer qu'après la conquête du pouvoir d'Etat les possibilités d’accroissement de l'énergie se sont
multipliées. Il est donc évident que, parmi les autres forces et facteurs sociaux qui déterminent le développement social,
la dictature du prolétariat représente en soi un élément d’une extrême importance.
L’on a coutume de dire : l'économie détermine la politique. C’est vrai ; c’est une vérité marxiste. Mais il faut tenir
compte de ce que notre politique comprend à présent une partie considérable d’économie, étant donné que dans la
structure de notre pouvoir d'Etat sont inclus des facteurs économiques essentiels — et, parmi eux, les leviers de
commande dont j'ai parlé plus haut. Ce fait marque une limite très nette entre le développement de la société humaine
avant la dictature du prolétariat et son développement après elle. Les choses peuvent-elles aller dans l’agriculture par la
dictature du prolétariat (avec tout son appareil politique et économique) de la même façon que sans cette dictature ? A
cette question, la réponse ne saurait être que négative.
Il est évident que la dictature du prolétariat ne peut pas ne pas entraîner de profondes modifications. Quelles
modifications ? Si tout se réduisait à la superstructure politique, mais pour le reste demeurât ce qu'il était en régime
capitaliste, si une situation s'était créée qui donnât au prolétariat un pouvoir d'Etat d'ordre purement politique, mais que
l'industrie se trouvât aux mains des capitalistes, il est évident que la campagne continuerait à avoir des rapports de type
traditionnel. La différence entre les deux systèmes consisterait dans la forte contrainte administrative exercée par nous ;
mais cette contrainte provoquerait, dans ce cas-là, l'écroulement de la dictature du prolétariat.
Si nous n'avions pas exproprié le grand capital, ne lui laissant qu’un champ d’action purement politique, il ne fait
aucun doute que nous aurions commis une lourde erreur. Notre force ne provient pas uniquement de ce que nous
possédons le pouvoir politique ; elle vient aussi de ce que nous avons transformé ce pouvoir politique — au moment
voulu — en un moyen de relèvement économique, et à l’heure actuelle notre chance est d’avoir un rapport de forces où
nous détenons les leviers de commande (partie intégrante de notre appareil d'Etat).
Camarades ! si telle est la situation (et cela ne fait aucun doute), si la dictature du prolétariat — associée au
développement économique — se change progressivement en force économique de direction, le développement de la
campagne en subit nécessairement de profondes modifications par rapport à la précédente période historique, car de
nouveaux courants ont fait irruption en elle.
Nous nous trouvons donc devant le problème génialement posé par Lénine dans ses Feuillets de bloc-notes et
dans son article sur la coopération6, impossible à oublier parce qu'ils représentent ce qu’on a écrit de plus important sur
notre politique à l’égard des paysans. L'expérience que nous avons acquise depuis lors nous a obligés à compléter les
thèses de Lénine, mais n’a pas fait changer d’un iota le prodigieux plan stratégique qu'il élabora dans sa deuxième
conception.
Nul n'ignore la grande controverse qui eut lieu entre nous et les populistes. De nombreux populistes russes, ainsi
que des étrangers, bâtirent la théorie appelée du « développement non capitaliste » de l'économie paysanne, théorie
assez bien construite dans son genre. Ils créèrent la théorie dite de « l’évolution non capitaliste » de l'agriculture. Parmi
les tenants de cette théorie (les populistes), un courant prédominait qui tenait la petite exploitation agricole pour
infiniment plus rentable que la grande, et pensait que, dans l’agriculture, les machines n'étaient pas très efficaces, et
tout à l’avenant. Parmi les populistes ou semi-populistes russes existait aussi une tendance minoritaire qui pensait, avec
les marxistes, que l'emploi des machines était le salut de l'agriculture et que la grande exploitation était plus efficace et
rationnelle que la petite ; mais ils affirmaient, par ailleurs, que dans le domaine du capitalisme, l’économie paysanne se
changeait en grande production par des voies et moyens particuliers — non capitalistes — que constituent précisément
les coopératives.
Soukhanov fut l’un des plus éminents théoriciens russes de cette tendance. Il reconnaissait (ou presque) l’entière
supériorité de la grande exploitation. Dans son ouvrage — qui eut, à l’époque, un grand retentissement —, il avance une
série d’arguments très élaborés. Les marxistes ont raison, écrit-il, lors qu’ils affirment que la grande exploitation agricole
présente plus d’avantages que la petite, et que les paysans s'acheminent vers la grande exploitation par une voie
spécifique : la coopération. Les coopératives de travailleurs paysans sont un phénomène particulier. Elles deviennent peu
à peu cette grande force qui est la base du socialisme. Les marxistes sociaux-démocrates se trompent, écrit Soukhanov,
en pensant que l’agriculture se développe dans le sens du capitalisme. Sa « décapitalisation » est typique, au contraire.
L'agriculture a une voie propre, non capitaliste, de développement. Et cette voie, c’est la coopération.

5 Conseil Supérieur de l’Economie Nationale.


6 Lénine, De la coopération (article du 6 janvier 1923), Œuvres, Ed. sociales, Paris, 1963, t. 33, p. 485 et s.

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

En Europe occidentale, un bon nombre de théoriciens du « socialisme coopérativo-agricole » manifestent, avec


certaines variantes, la même conception, la même thèse. Il est bien évident qu’il s’agit là d’un ensemble de théories
complètement erronées. Nous devons d'abord examiner ce que le système capitaliste nous apporte d’intéressant et
d’instructif sur notre sujet. Quelle est la situation réelle que crée le contexte capitaliste et de quelle façon la bourgeoisie
tient-elle les paysans dans un état de dépendance économique ? Il ne faut pas se faire d’illusions ; nous voyons bien
combien en Europe occidentale (nous ne parlons pas des colonies, mais des pays comme la France, l'Allemagne et
d’autres) la majeure partie des paysans suivent les grands propriétaires et la bourgeoisie. Dans ces pays, les révolutions
agricoles-bourgeoises contre l’esclavage de la glèbe appartiennent à un lointain passé. Mais comment la bourgeoisie et
les grands propriétaires agricoles maintiennent-ils entièrement ou presque les paysans sous leur coupe ?
Les coopératives sont l’un des principaux instruments (aujourd’hui le principal) dont dispose la bourgeoisie pour
exercer son pouvoir sur les paysans. Si nous prenons un pays comme l’Allemagne, qui est celui qui a le plus souffert de
la guerre et où les antagonismes de classes se sont manifestés de façon plus aiguë, et si nous analysons les rapports
sociaux dans la paysannerie, nous découvrons des phénomènes surprenants :
La plus grande organisation agricole de l'Allemagne est le Reischslandbund, qui compte plus de deux millions de
membres. Mais sa structure, les couches qui la composent ont ceci de caractéristique qu’elles sont formées par la moitié
du prolétariat agricole de l’Allemagne. Les organes directeurs de cette organisation se trouvent entre les mains des
grands propriétaires, comtes, princes, barons, etc. Ce qui veut dire que, dans un pays évolué comme l’Allemagne, la
moitié du prolétariat agricole fait partie d’une organisation dirigée par des princes, des barons et des grands
propriétaires. Cette organisation est donc une gigantesque machine dont l'appareil est surtout composé d'officiers de
l’armée ; celle-ci possède, à son tour, ses propres organismes centralisés qui reposent sur un vaste réseau de
coopératives et dirigent un ensemble de banques reliées à l'industrie.
En France, la situation est identique : il existe sept grandes organisations dans lesquelles les paysans se trouvent
dans un état de dépendance vis-à-vis des grands propriétaires, et une autre toute petite, la nôtre, mais qui, du point de
vue numérique, est en réalité quasiment inexistante.
En général, ce sont donc les impérialistes qui se trouvent à la tête des grands organismes coopératifs. En
Amérique, une grave crise agricole s'est produite récemment. Avivée par le haut niveau des prix de l’industrie — ce que
les Américains ont appelé les « déphasages » et que les trusts ont exacerbés le plus possible —, cette crise a entraîné la
ruine de presque 30 % des agriculteurs. Grâce aux organismes de crédit, les banques se sont approprié les organisations
coopératives et les maintiennent sous leur entier contrôle.
En Finlande, les coopératives agricoles sont totalement dominées par deux banques privées. Celles-ci ont réussi à
s’approprier les coopératives grâce à des formes de crédit très judicieuses et une intelligente politique de régulation des
échanges. Il est arrivé que là où il n'y avait aucune organisation de type ancestral, mais seulement des groupements
paysans de travail, les coopératives se sont vues progressivement dominées par les grands propriétaires et par la
bourgeoisie, pour finir par l’intégration complète de la grande bourgeoisie terrienne dans le système. Il ne peut en être
autrement pour les marchés en régime capitaliste.
Prenons, par exemple, les coopératives de crédit. Dans la mesure où elles sont actives et se développent, elles sont
obligées d’entretenir des relations avec les autres organismes, principalement avec les banques, car elles ne sont pas
capables, à elles seules, de faire circuler le capital privé qu'elles ont reçu en dépôt. Si, en même temps, elles veulent
investir leur capital et recevoir des crédits directement ou indirectement, elles sont dans l'obligation de se tourner vers
les banques bourgeoises. Les pays capitalistes n'offrent pas d’autre alternative.
Si une banque accorde des crédits à des organismes coopératifs, elle est immédiatement intéressée à leur
développement ; ces organismes, à leur tour, ont intérêt à s’associer et à s’intégrer progressivement au système
financier capitaliste.
Le même phénomène se produit dans les coopératives de consommation et dans les autres organisations
coopératives où prédomine le capital.
Puisque, en régime capitaliste, les propriétaires et la bourgeoisie ont été capables, par une politique intelligente, de
s’allier les paysans contre les ouvriers et de faire en sorte que la moitié du prolétariat agricole collabore avec les barons,
les princes et les comtes, nous serions complètement idiots de ne pas savoir nous unir aux paysans, avec lesquels nous
avons plus d’affinités que les barons. Et si les paysans ont pu — à travers les coopératives — se laisser absorber par le
système capitaliste industriel et bancaire, ils demeurent parfaitement susceptibles de s'intégrer peu à peu — à travers
les coopératives — dans le système des rapports socialistes, car ils vivent alors sous la dictature du prolétariat ; des
rapports se sont établis entre le pouvoir d’Etat et les organisations agricoles ; et la terre a été nationalisée (situation qui
n’existe dans aucune autre partie du monde).
Il est clair, cependant, que cette marche des paysans vers le socialisme se fera sous des formes contradictoires.
Dans ce domaine, nous avons perdu beaucoup d’illusions qui nous empêchaient de mener un bon travail politique. Mais il
en reste quelques-unes encore.

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

De nombreux camarades ont encore trop tendance — comme c’était le cas à l'époque du communisme de guerre
— à survaloriser le rôle des groupements collectifs de production pour conduire les paysans au socialisme. Il est certain
que nous devons obtenir par tous les moyens l'adhésion des paysans au principe des propriétés collectives ; mais l'on ne
peut affirmer que ce soit le vrai chemin qui puisse pousser les masses paysannes vers le socialisme. Comment devons-
nous nous y prendre pour attirer les paysans dans les organismes socialistes ? Nous ne pourrons y parvenir que par
l’intéressement économique. Les coopératives sont capables de séduire les paysans dans la mesure où elles leur offrent
des bénéfices immédiats. Dans les coopératives de consommation, le paysan doit pouvoir vendre ses propres produits
plus avantageusement et en tirer de véritables bénéfices. S'il veut acheter des produits, il doit pouvoir le faire dans sa
coopérative qui lui offre des produits de meilleure qualité et à meilleur marché, contribuant ainsi au développement de la
coopérative.
De cette façon, nous servons ses propres intérêts de petit producteur. Ceci ne doit pas nous faire peur, car à la fin,
et pour l'avantage de son propre développement économique, le paysan se verra naturellement poussé à se transformer
lui-même ainsi que son exploitation en une cellule vivante du système du socialisme d'Etat, exactement de la même
façon qu'en régime capitaliste il tendait à s’intégrer dans le système de rapports capitalistes.
Examinons maintenant le problème des caisses d'épargne et des coopératives de crédit. Supposons que nous nous
trouvions en face d’un paysan riche ayant un excédent d’argent et qui veuille l’épargner. Où ira-t-il s’adresser pour placer
son argent ? Il ira le placer à la caisse d’épargne qui dépend des banques d'Etat. Le paysan se sentira ainsi intéressé —
et durablement — par la solidité de nos banques et, conséquemment, par celle de notre système d’Etat. Si ces banques
lui procurent, par l’intermédiaire des coopératives, des crédits plus avantageux que ceux qu’on pouvait lui accorder à
l'époque tsariste, l’intérêt qu’il prendra à l'opération sera beaucoup plus important. Prenons un exemple moins simple : le
koulak exploite ses journaliers, il fait de l’accumulation, obtient une plus-value et dispose donc d’argent à déposer. Où
ira-t-il le déposer ? Il ne pourra faire autrement que de le placer dans nos banques. Pourrons-nous tirer quelque
avantage de cet argent ? Certainement, puisque nous disposons par là de ressources supplémentaires qui nous
permettent de financer les coopératives de la moyenne paysannerie et de promouvoir le développement économique des
masses paysannes. Les dépôts monétaires du koulak servent à aider les autres couches de paysans.
Nous avons donné l’exemple de la coopérative de crédit, mais la même chose a lieu avec la coopérative de
consommation. Ces coopératives se trouvent liées également aux banques de l'Etat prolétarien. Celles-ci exercent une
fonction régulatrice et accumulent aussi, surtout lorsque s'accroissent les exportations.
Les coopératives paysannes établiront donc des liens avec les organismes économiques de la dictature du
prolétariat et rentreront graduellement dans le système des rapports socialistes. Nous ne devons pas nous inquiéter de
ce que les échanges soient encore assez isolés de la production. La logique des choses nous amènera inévitablement par
des voies diverses à ce point où les coopératives de consommation seront suivies par les coopératives de production.
L’agriculture elle-même doit s'industrialiser. Les coopératives de fromageries, par exemple, sont reliées aux
exploitations qui produisent du fromage ; les coopératives installées dans des régions productrices de pommes de terre
dépendent des exploitations traitant l’industrie de la pomme de terre sous une forme ou sous une autre. Les
groupements coopératifs commencent à organiser des entreprises où l’on produit des conserves, où l'on déshydrate les
légumes verts, etc.
La diffusion du tracteur et l'extension du réseau électrique permettront le passage de la coopérative de
consommation à la coopérative de production. Cette évolution sera-t-elle rapide ? Elle ne sera certainement ni rapide ni
aisée, car le développement économique revêtira des formes contradictoires. Nos paysans ne sont pas homogènes. La
lutte de classes à la campagne ne prendra pas fin tout d’un coup. Personne ne le conçoit. Elle pourra même s'intensifier
durant un court laps de temps. Cependant, il serait absurde et erroné d’en conclure à la possibilité d’une « seconde »
révolution.
Nous voyons les paysans pauvres dominer en nombre dans certains organismes coopératifs ; dans d'autres, ce sont
les paysans de classe moyenne qui prédominent ; dans d’autres encore, ce sont les koulaks. Il est donc naturel que les
kolkhozes soient en majeure partie composés de paysans pauvres et que ce soient les koulaks qui prédominent encore
dans les coopératives de crédit. C’est contre ces koulaks que nous aurons à lutter avec acharnement lors du choix des
organes directeurs. Tout cela ne fait aucun doute, mais si nous menons une politique juste, nous ne serons pas obligés
d’en passer par une nouvelle révolution. Notre politique doit essayer de tirer avantage de tous les aspects positifs de la
situation (accélération des échanges économiques, augmentation du revenu national grâce à l’accroissement des
échanges, développement de l'économie d'Etat et de l’économie privée) dans le but d’aider au relèvement des masses
paysannes pauvres et d'origine moyenne.
Pour terminer, il nous semble nécessaire de dire quelques mots sur ce problème dans sa relation avec la théorie des
classes.
Au sens strict du terme, il n’y a de classe paysanne que dans une société féodale, dont elle constitue la classe
fondamentale. Dans la société capitaliste, les paysans ne forment pas une classe au vrai sens du mot, car ils se
subdivisent en bourgeoisie agricole et en prolétariat agricole. La société capitaliste conserve encore cependant dans une

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N.I. Boukharine La nouvelle politique économique et nos tâches (1925)

large mesure des traits féodaux. Et les paysans constituent une classe dans la mesure où la société conserve des
éléments féodaux. C’est la raison pour laquelle, pendant la révolution d'Octobre, nous étions alliés à toutes les couches
paysannes, jusqu'aux koulaks ; ceci, parce que dans notre société, les restes non seulement de capitalisme, mais aussi
de féodalité, étaient encore extrêmement vivaces. C’est dans la mesure où les rapports féodaux étaient forts que les
paysans formaient une classe organique ; mais ils n’en constituaient pas une dans la mesure où c'est le capitalisme qui
était dominant.
Puisque les rapports sociaux ne s’étaient pas développés au moment de la déroute du capitalisme, il restait une
masse importante de la classe paysanne : la masse des paysans de classe moyenne. Si nous arrivons à faire une
répartition équitable des terres, cette couche moyenne acquerra une force considérable.
Notre système économique évoluera à travers les coopératives, à travers la politique fiscale, etc., et non d’après
une répartition avare. Il s’imposera au moyen du développement économique grâce auquel les paysans pauvres et de
classe moyenne se relèveront pour se rapprocher peu à peu du niveau de vie des paysans aisés. A partir de ce principe,
nous pourrons atteindre une phase encore plus avancée où les paysans cesseront d’exister en tant que classe, pour
s'assimiler alors au prolétariat tout entier.
Nous devons tenir cette évolution pour une perspective assurée, encore lointaine certes, mais qui se profile déjà
devant nous.
Nous possédons une dictature ouvrière, mais elle a un allié dans la personne du paysan, et plus on l'aidera
économiquement et culturellement, plus il sera absorbé dans notre système par l’intermédiaire des organismes
coopératifs, plus il sera intégré à notre vie culturelle ; et la distinction entre prolétariat et paysannerie disparaîtra. Nous
allons vers une situation telle que cette distinction se changera en une pure et simple division entre travailleurs d'avant-
garde et travailleurs attardés. Cette situation n’est pas encore arrivée, mais le rôle essentiel des ouvriers par rapport aux
paysans est un rôle de direction.
La dictature de la classe ouvrière existe, mais ses attitudes en face de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie
urbaine et des paysans sont profondément différentes ; il ne faut pas l’oublier. Du côté des paysans, notre dictature sera
bientôt une relation d'alliance, car elle doit les conduire à la lutte pour la société communiste sans classes.

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