Interface Syntaxe-Topologie Et Amas Verbal en Coréen Et en Français
Interface Syntaxe-Topologie Et Amas Verbal en Coréen Et en Français
en français
Jihye Chun
HAL Authorization
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Ecole Doctorale n° 139 (Connaissance, langage, modélisation)
Laboratoire MoDyCo, UMR 7114, CNRS & Université Paris Ouest
Interface syntaxe-topologie et
amas verbal en coréen et en français
Thèse présentée
en vue de l’obtention du titre de Docteur de l’université Paris Ouest Nanterre La Défense
Composition du Jury :
Jeanne-Marie Debaisieux, Professeur, Université Sorbonne Nouvelle, Rapporteur
Kim Gerdes, Maître de conférences, Université Sorbonne Nouvelle, Examinateur
Sylvain Kahane, Professeur, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Directeur
Seong-Heon Lee, Professeur, Université nationale de Séoul, Examinateur
Denis Le Pesant, Professeur, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Examinateur
Irène Tamba, Professeur émérite, EHESS, Rapporteur
Remerciements
Je tiens tout d’abord à remercier mon directeur de thèse, Sylvain Kahane. A partir du moment
où il m’a demandé de m’émanciper de lui en critiquant ses idées si possible, je me suis
toujours demandée si je suis capable de voler de mes propres ailes. Je ne pense pas que j’en
sois déjà capable. Mais j’ai fini par comprendre qu’il est rare de pouvoir avoir un directeur
comme lui, qui a tant de passion et l’esprit ouvert. En même temps, je me disais que la seule
façon d’exprimer à quel point je l’apprécie, c’est de travailler dur. J’espère sincèrement que
mon travail puisse être une bonne réponse à l’exigence de sa direction. Merci d’être resté
confiant et patient malgré les difficultés de travailler avec une étudiante étrangère.
Je remercie l’ensemble des membres du jury : Jeanne-Marie Debaisieux et Irène Tamba, qui
ont accepté d’être mes pré-rapporteurs, Kim Gerdes à qui je tiens à dire que je n’oublie pas
l’aide qu’il m’a apportée au début de mes études, Denis Le Pesant, qui est membre du jury de
ma thèse après avoir été membre du jury pour mon mémoire en Master, et Seong-Heon Lee,
mon professeur à l’Université nationale de Séoul, qui m’a appris comment avancer petit à
petit dans les recherches et qui m’a encouragée de loin, tout au long de mes études.
Cet été, j’ai reçu des nouvelles toujours encourageantes d’Afrique, c’était celles de Nicolas
Aubry, qui y a relu la première version de ma thèse malgré des conditions difficiles, et qui
m’a beaucoup aidé à travailler sur les corpus. Il a été un relecteur patient et sérieux jusqu’au
dernier moment de la rédaction.
Je suis reconnaissante à Inyoung Kim, amie fidèle et collègue qui est toujours prête à discuter
de linguistique et de la vie, que j’ai rencontrée à un colloque à Paris, à Marie-Pierre Sales qui
m’a encouragée tout au long de mes études, à mes camarades adorables en Master, Xiaojin
Luo et Inês Vasconcelos, qui m’ont encouragée avec de gentils messages de loin, de Chine et
du Portugal, avec qui nous espérons pouvoir nous retrouver un jour toutes les trois, et enfin à
mes amis Olivier Bondéelle, René-Joseph Lavie, Guillaume Lechien et Pierre Magistry pour
les discussions passionnantes sur la linguistique.
Je remercie mes amis coréens, la famille de Kangho, Jiyeon Cha, Youngin Hur, Young-in Ki,
Mihyun Kim, Sunn-Hyung Kim, Younguk Kim, Kyung-hoon Moon, pour leur amitié et leurs
encouragements depuis mon arrivée en France, ainsi que pour les discussions en coréen qui
m’ont fait du bien.
Mes remerciements vont à mon éminence grise et mon premier relecteur, Gérald Duverdier.
Le repas qu’il me préparait chaque semaine n’était pas un simple repas. C’était aussi une
alimentation de l’esprit grâce à sa sagesse et à son érudition.
Enfin, à mes parents et à mon petit frère Yeongjin, qui sont des bijoux dans mon cœur. Merci,
mon petit Yeongjin, de me céder gentiment beaucoup de choses depuis notre enfance. Maman,
ton rire me fait rire et ton optimisme me réconforte. Papa, merci de m’avoir envoyée en
France, qui m’a offert tant de cadeaux : la curiosité et la passion non seulement sur la
linguistique, mais aussi sur la vie.
A mes parents
« Autant de langues que l’homme sçait parler,
autant de fois est-il homme »
Brantôme
Table des matières
ABREVIATIONS .................................................................................................................................................. v
INTRODUCTION................................................................................................................................................. 1
5 BILAN ............................................................................................................................................................... 33
i
3 CONSTITUANT EN NEUN............................................................................................................................ 45
4 BILAN ............................................................................................................................................................... 47
4.1 NOM............................................................................................................................................................ 64
4.2 MORPHEMES GRAMMATICAUX ................................................................................................................. 68
4.3 NOM ET SUBSTANTIF .................................................................................................................................. 71
5 ADVERBE ........................................................................................................................................................ 79
6 BILAN ............................................................................................................................................................... 83
ii
CHAPITRE V COHESION SYNTAXIQUE ENTRE DEUX VERBES ........................................... 133
iii
2 NUCLEUS VERBAL ET NUCLEUS NOMINAL ...................................................................................... 195
3 PLUS D’UNE UNITE DANS UN ENONCE ET DEPENDANCE DU SUJET SUR LE V2 .................... 257
CONCLUSION.................................................................................................................................................. 267
INDEX................................................................................................................................................................ 291
iv
Abréviations
ACC accusatif
ALL allatif
C copule
CLA classificateur
COM comitatif
DAT datif
DEC déclaratif
DI discours indirect
EXH exhortatif
FUT futur
GEN génitif
HON honorification
IMP impératif
INS instrument
INT interrogatif
LOC locatif
NEG négation
NOM nominatif
P passé
PL pluriel
PRES présent
TA translatif en adverbe
TAM temps_aspect_modal
TOP topique
TF translatif fonctionnel
TNS translatif nom/substantif
TQ translatif en qualificatif
TS translatif en substantif
v
vi
Translittération
Voyelles simples1
ㅏ ㅓ ㅗ ㅜ ㅡ ㅣ ㅐ ㅔ
a eo o u eu i ae e
a ʌ o u ɨ i æ e
Diphtongues2
ㅑ ㅕ ㅛ ㅠ ㅒ ㅖ ㅚ ㅘ ㅙ ㅝ ㅞ ㅟ ㅢ
ya yeo yo yu yae ye oe wa wae wo we wi ui
ja jʌ jo ju jæ je we wa wæ wʌ we wi ɨi
Consonnes occlusives
ㄱ ㄲ ㅋ ㄷ ㄸ ㅌ ㅂ ㅃ ㅍ
g, k kk k d, t tt t b, p pp p
g, k k*3 kh d, t t* th b, p p* ph
1
Nous suivons la convention de romanisation de l’Institut national de la langue coréenne, et pour l’essentiel la
façon dont ils regroupent les graphèmes ([Link] Nous ajoutons l’API.
2
Les éléments translittérés dans ce tableau ne sont pas analysés comme des diphtongues phonologiquement,
3
Le symbole ‘*’ indique que la consonne est « fortis » (ou « tense »). Il n’y a pas de symbole pour cette
propriété dans l’API, même si le diacritique « strong articulation », présent dans les extensions (par exemple
[ ]), soit souvent utilisé pour la représenter.
vii
viii
Introduction
Le but de cette thèse est d'analyser la question de l’ordre des mots en coréen et en
français, et d’éclairer en quoi ces deux langues génétiquement et typologiquement très
éloignées mettent en évidence une même notion d’ « amas verbal ».
Nous nous plaçons dans un cadre théorique qui suppose une représentation syntaxique
par un arbre de dépendance non ordonné couplé à une structure de constituants topologiques.
Le modèle topologique, qui s’inspire de la description traditionnelle de l’ordre des mots de
l’allemand, est basé sur l’idée qu’il existe un gabarit préformé de places (aussi appelées
champs) dans la construction d’une phrase, places qui sont remplies en fonction de différents
critères, incluant les parties du discours, la dépendance et la structure communicative. Quant à
l’amas verbal, c’est une notion qui apparaît dans l’interface syntaxe-topologie, à savoir le lieu
où s’opère la correspondance entre la structure syntaxique non ordonnée et la structure
topologique ordonnée. L’idée d’amas verbal est que dans un syntagme verbal, il peut exister
une séquence de verbes qui se comporte d’un certain point de vue comme un seul verbe
(Gerdes & Kahane 2006).
En nous fondant sur ces deux notions principales, l’amas verbal et la topologie, nous
proposons de considérer qu’à un même arbre de dépendance non ordonné correspondent
plusieurs linéarisations, plutôt que de considérer des variations d’ordre dans une structure
syntaxique préalablement ordonnée (ce qui suppose en particulier de considérer l’existence
d’un ordre de base). Dans le cadre des grammaires syntagmatiques, la structure X-barre
représente à la fois la fonction (dépendance) et le constituant (ordre et regroupement des
1
mots). « Choisir de représenter ces deux types d’information syntaxique dans une seule
structure implique qu’on parte de l’idée qu’en général, ces deux types d’information
coïncident, donc qu’en général, un sous-arbre dans la hiérarchie fonctionnelle correspond à un
sous-arbre de constituants linéaires » (Gerdes 2006). Par conséquent, cette coreprésentation
du constituant et de la fonction nécessite le concept de mouvement, et cela nous amène « loin
de la complexité limitée des grammaires de réécriture » (ibid.). Nous nous demandons si ce
cadre, développé, en particulier, pour l’anglais dans lequel l’ordre des mots dépend en grande
partie de la fonction syntaxique, peut expliquer efficacement l’existence de phénomènes de
« non-projectivité », la montée des clitiques ou l’inversion du sujet (ex. le taux maximal que
peut exiger le prêteur), où « un élément X ne se place pas par rapport à son gouverneur
syntaxique Y, mais plutôt par rapport à un autre élément, comme le gouverneur de Y ou
encore le gouverneur de celui-ci et ainsi de suite » (Gerdes & Kahane 2006).
Le coréen est une langue à ordre relativement libre où la structure syntaxique n’est pas
décisive, et où l’ordre des mots dépend beaucoup de la structure communicative. Cela nous
amène, d’une part à la modélisation de la variation de l’ordre des mots dans un cadre de
grammaire de dépendance où la syntaxe est représentée en deux structures séparées, l’arbre de
dépendance et la structure topologique, d’autre part à la comparaison avec la structure de la
langue française où c’est plutôt la fonction syntaxique qui contraint l’ordre des mots.
Nous montrerons que l’amas verbal n’est pas un simple constituant en topologie, dans
lequel plus de deux verbes se placent ensemble et forment un regroupement. Considérons les
exemples suivants par lesquels on remarque que l’extraction du complément du verbe ta-
‘prendre’ est en relation avec le placement des deux verbes. En (1a), les deux verbes se
placent avec leur dépendant, et il n’y a pas de problème au niveau de l’acceptabilité. Or dans
les exemples (1b) et (1c), nous remarquons que lorsque le dépendant de ta- ‘prendre’ est
extrait, ces deux verbes sont obligés de rester côte à côte (1b), au lieu de se placer chacun
avec son dépendant nominal (1c) : 4
4
Certains exemples sont forgés, pour nous permettre de faire des tests syntaxiques d’une manière plus simple.
Mais en général, nous choisissons nos exemples dans cinq corpus : les deux corpus Sejong pour le coréen, et les
trois corpus French Tree Bank, PFC et CFPP pour le français. Nous essayons d’en trouver notamment dans les
corpus oraux (l’un des corpus Sejong, PFC et CFPP) où nous voyons des faits linguistiques plus intéressants.
2
(1) a. Yeongi-ka eomma cha-leul ta-ko sigol-e ka-ss-da
Yeongi-NOM mère voiture-ACC prendre-TF campagne-LOC aller-P-DEC
‘Yeongi est allée à la campagne en prenant la voiture de sa mère’
keom-eun saek-i-da
être noir-TQ couleur-C-DEC
‘la voiture de sa mère que Yeongi a prise pour aller à la campagne est noire’
keom-eun saek-i-da
être noir-TQ couleur-C-DEC
Ainsi, nous mettrons en évidence une corrélation entre les phénomènes de non-
projectivité et une contrainte sur le placement des verbes, i.e. la formation de l’amas verbal.
De même, nous montrerons que l’introduction de la notion d’amas verbal nous permet de
modéliser la variation de l’ordre des dépendants nominaux d’une manière élégante.
Nous nous poserons essentiellement les questions suivantes tout au long de cette
thèse :
1) De quel point de vue la notion d’amas verbal est la même dans les deux langues, le
coréen et le français ?
2) Comment cette notion se caractérise-t-elle dans chaque langue ?
3) Si l’amas verbal existe dans ces deux langues, quelle est dans chacune la variation
du degré de cohésion des constructions à plusieurs verbes ?
4) Qu’est-ce que la cohésion syntaxique?
3
5) Comment s’organisent les dépendants nominaux par rapport à leurs gouverneurs
qui forment l’amas verbal?
6) La notion d’amas est-elle essentielle à la modélisation de l’ordre des mots ?
Les points que nous venons de voir nous amènent à diviser notre étude en deux
parties, montrant deux contributions : la première partie propose une description de la
structure de la phrase du coréen, basée sur la théorie de la translation de Tesnière (1959). Elle
est constituée de cinq chapitres et présente les cadres sur lesquels nous nous appuyons. Dans
la seconde partie, formée de trois chapitres, il s’agit de la modélisation de l’ordre des mots,
basée sur le modèle topologique de Gerdes & Kahane (2001a).
- Dans le premier chapitre, nous ferons une esquisse des principes et des notions
fondamentales de ce que nous traiterons tout au long de notre étude : la syntaxe de
dépendance, le modèle topologique, la macro-syntaxe et l’analyse de la structure
de la phrase dans la grammaire traditionnelle contemporaine du
coréen (dorénavant la GC) ;
4
- Dans le quatrième chapitre, nous reconsidérerons le système de la translation, en
introduisant une distinction entre catégorie lexicalisée et catégorie non lexicalisée.
Nous proposerons d’analyser la structure de la phrase en coréen en ces termes,
d’une manière plus simple et cohérente. Cette analyse sera comparée avec celle de
la GC ;
- Dans le septième chapitre, il conviendra de justifier les règles d’ordre que nous
aurons définies dans le chapitre précédent. Nous inviterons le lecteur à observer en
détail les phénomènes de non-projectivité comme la relativisation, le clivage et la
topicalisation. Nous verrons que l’amas verbal facilite l’analyse des phénomènes
de non-projectivité. Ensuite, nous nous intéresserons à la position topologique des
éléments en position frontale (en particulier le C-neun), en mettant en évidence le
champ du pré-noyau et sa valeur communicative ;
- Le dernier chapitre sera consacré à une discussion sur la dépendance du sujet dans
la construction à contrôle. Nous montrerons des exemples dans lesquels le sujet
grammatical se place juste devant le verbe dépendant. Cet ordre laisse penser que
dans cette construction, le sujet peut dépendre du verbe dépendant. Cette
observation nous amènera à revoir le domaine de localité de la théorie du liage, et
à examiner si la grammaire de dépendance assortie du modèle topologique permet
une analyse plus élégante des phénomènes en question.
5
Selon nous, l’originalité de notre travail est que, d’une part, nous définissons la
grammaire de dépendance topologique du coréen – première modélisation topologique pour
cette langue – par laquelle nous montrons qu’un petit nombre de règles peut rendre compte
de la variation de l’ordre des mots. D’autre part, nous reconsidérons la grammaire de la phrase
de la GC en fonction du système de la translation. Ce dernier est également une base pour
définir les règles de linéarisation des verbes dépendants dans notre grammaire de dépendance
topologique.
Notre étude est donc consacrée à la modélisation de l’ordre des mots dans le cadre de
la grammaire de dépendance, accompagnée par une description de la grammaire de la phrase
du coréen, le tout bénéficiant des apports de la théorie de la translation.
6
Première partie
7
8
Chapitre I
E a de l’ar
Notre étude porte sur la modélisation de l’ordre des mots du coréen dans une approche
topologique, en nous plaçant dans le cadre de la grammaire de dépendance. Nous croyons
qu’il est indispensable de faire une esquisse des principes et des notions fondamentales de ce
que nous traiterons tout au long de notre étude. Nous aimerions donc faire ici un état de l’art
de quatre grands sujets : 1) la modélisation de la structure syntaxique et la syntaxe de
dépendance 2) la modélisation de l’ordre des mots et le modèle topologique 3) la macro-
syntaxe et 4) la grammaire traditionnelle contemporaine du coréen.5
1 La syntaxe de dépendance
5
Pour la définition de la grammaire traditionnelle contemporaine du coréen, nous renvoyons le lecteur à la
section 4.
9
dépendance se sont développées, notamment autour de Sgall et al. (1986) à Prague, de
Mel’čuk (1988) à Moscou, et de Hudson (1990) en Angleterre.
En Corée, il n’y a pas eu de développement de la grammaire de dépendance en soi
comme en Europe. Pourtant, dans les années fin 70 – début 90, certains auteurs (Park Ok-Jul
1977, Lim Kook-Chin 1982/1983/1984, Do Soo-Hwan 1987/1994) ont introduit Eléments de
syntaxe structurale. Park Ok-Jul (1977) et Lim Kook-Chin (1982, 1983) ont présenté la
théorie de la translation, et Do Soo-Hwan (1987, 1994) a présenté certaines notions
fondamentales chez Tesnière. Plus précisément, Lim Kook-Chin (1982) a proposé une analyse
du coréen basée sur le système de la translation, mais sans considérer les particularités de la
langue coréenne. Puis, le même auteur a fait une étude comparative des systèmes syntaxiques
du français et du coréen en grammaire de dépendance (Lim Kook-Chin 1984).
« connexion, jonction et translation sont les trois chefs sous lesquels viennent se
ranger tous les faits de syntaxe structurale »
(Tesnière 1959 : 324)
Pour lui, cet énoncé n’est pas constitué de deux mots, i.e. Alfred et parle. Cette analyse est
superficielle car il y manque une chose primordiale : le lien syntaxique entre Alfred et parle.
Tesnière appelle cette relation syntaxique la connexion. Ainsi, selon lui, « construire une
phrase, c’est mettre la vie dans une masse amorphe de mots en établissant entre eux un
ensemble de connexions et inversement, comprendre une phrase, c’est saisir l’ensemble des
connexions qui en unissent les différents mots ».
10
Ces connexions « établissent entre les mots des rapports de dépendance » (ibid., p.13).
Ces rapports de dépendance ne sont pas symétriques : l’un des termes est appelé « régissant »
(celui dont « dépend » l’autre), le second « subordonné » (celui qui « dépend » de l’autre).6
Tesnière propose une représentation graphique de ces relations syntaxiques, qu’il nomme
« stemma ». Un stemma, que « constitue l’ensemble des traits de connexion » est un arbre
dont les branches sont les relations et les nœuds les mots eux-mêmes. Pour toute branche, le
terme supérieur correspond au régissant (ici parle) et le terme inférieur au subordonné (ici
Alfred) :
parle
Alfred
Le fait que le verbe parle soit le régissant est dû au fait que chez Tesnière, le verbe principal
est le centre de la phrase.7 Le régissant peut avoir un ou plusieurs subordonnés et forme alors
un nœud qui les noue « en un seul faisceau ». Prenons un autre exemple de Tesnière pour
mieux saisir cette idée :
Les connexions de cette phrase sont représentées par le stemma de la figure 2. Par exemple,
chante forme un nœud qui réunit ami et chanson, c’est-à-dire que ami et chanson sont des
subordonnés de chante :
chante
ami chanson
6
Aujourd’hui, l’emploie des termes « gouverneur » et « dépendant » est plus répandu.
7
« le nœud des nœuds est généralement un nœud verbal » (Tenière 1959 :15).
11
Bref, chez Tesnière, étudier la phrase, c’est avant tout analyser la « hiérarchie de ses
connexions ». Nous voyons ainsi que la connexion est un fondement pour comprendre la
syntaxe structurale.
« La jonction consiste à ajouter entre eux des nœuds de même nature, de telle
sorte que la phrase, grossie de ces nouveaux éléments, gagne en ampleur et
devient par là plus longue. La translation consiste au contraire à changer les
éléments constitutifs de la phrase les uns en les autres, si bien que la phrase y
gagne, non plus directement en ampleur, mais surtout en variété. Elle devient plus
longue, ici aussi, comme grâce à la jonction, mais par le jeu d’un autre
mécanisme »
(Tesnière 1959 : 323)
Ce sont deux opérations qui rendent la phrase plus complexe. Tesnière consacre la
moitié de Eléments de syntaxe structurale à la translation.8 La translation est une opération
par laquelle un mot change de catégorie grammaticale. Par exemple, de Pierre dans le livre de
Pierre et rouge dans le livre rouge ont la même distribution ; c’est à l’aide de de que le nom
Pierre peut occuper la position habituellement occupée par un adjectif ; de est donc un
« translatif », qui a pour rôle de changer la catégorie du nom en adjectif (i.e. un translatif du
nom en adjectif).
Tesnière souligne l’importance de bien séparer la translation et la connexion :
8
Dans ce chapitre, nous nous bornons à présenter l’idée principale de la translation. Nous développerons la
théorie de la translation au moment de l’appliquer au coréen, dans le 4e chapitre. Nous renvoyons donc le lecteur
au 4e chapitre pour une présentation plus détaillée.
12
Venons-en maintenant à la position du sujet dans le stemma et à l’ordre linéaire (i.e.
dans la chaîne parlée) qui nous intéresse particulièrement pour notre étude portant sur la
modélisation de l’ordre des mots. Notons qu’à partir de maintenant, nous donnerons des
stemmas indiquant, sous forme d’étiquettes sur les branches, la relation entre les mots. Nous
appellerons cette structure « arbre de dépendance », une structure syntaxique non ordonnée
dans laquelle les arcs sont étiquetés par le nom de la relation entre les mots qu’ils relient.
« L’ouvrage de Tesnière marque une étape fondamentale dans la compréhension de la
notion de fonction syntaxique en liant la fonction à la dépendance et en passant de la notion
de sujet de la proposition à celle de sujet du verbe » (Kahane 2001). Le sujet est en effet un
dépendant du verbe, comme l’objet :
V V
N N N N
9
Fig. 3. Arbre de dépendance avec le suje au même niveau que l’obje
9
La description de ces deux arbres de dépendance n’est pas pour montrer que l’ordre dans l’arbre est pertinent.
C’est pour montrer qu’il n’y a pas de contrainte sur la position de chaque fonction par rapport au V.
13
« Nous pouvons dire […] que parler une langue, c’est en transformer l’ordre
structural en ordre linéaire, et inversement que comprendre une langue, c’est en
transformer l’ordre linéaire en ordre structural »
(Tesnière 1959 : 19)
L’ordre structural est une relation hiérarchisée entre les mots, alors que l’ordre linéaire est
celui dans lequel les mots apparaissent concrètement dans la chaîne parlée. Tesnière définit
deux manières de passer de l’un à l’autre (de « linéariser », dirions-nous aujourd’hui), en
fonction du type des langues : 1) on énonce d’abord le régissant et ensuite le subordonné
(ordre « descendant » ou « centrifuge » ; cheval blanc), 2) on énonce d’abord le subordonné et
ensuite le régissant (ordre « montant » ou « centripète » ; white horse). Tesnière insiste sur le
fait que dans différentes langues, les mots dans le stemma s’ordonnent d’une manière
différente. Il (1959 : 21) note qu’il y a « antinomie entre l’ordre structural, qui est à plusieurs
dimensions, et l’ordre linéaire, qui est à une dimension. Cette antinomie est la quadrature du
cercle du langage. Sa résolution est la condition sine qua non de la parole ».
14
L’idée centrale de la topologie est que dans une phrase, il y a des places fixes pour les
éléments. En allemand, il peut y avoir cinq champs (i.e. cinq places fixes) dans une phrase : le
Vorfeld, la Parenthèse gauche, le Mittelfeld, la Parenthèse droite et le Nachfeld :
Cette langue est dite V2. Cela veut dire que le verbe principal se place dans le deuxième
champ de la phrase, i.e. dans la parenthèse gauche.
Kathol (2000 : 47) souligne que l’analyse topologique concerne exclusivement les
propriétés distributionnelles linéaires des éléments dans les phrases. Le modèle topologique
de l’allemand a donc été élaboré sans lien avec la relation hiérarchique entre les mots.
10
Pour la description détaillée de chaque champ, nous renvoyons le lecteur à Gerdes (2002).
11
Le Vorfeld signifie « champ initial », Mittelfeld « champ du milieu » et Nachfeld « champ final ».
12
Nous montrerons prochainement la correspondance entre la syntaxe et la topologie (i.e. la linéarisation) avec
les exemples en allemand de Gerdes & Kahane (2001a).
15
un constituant en occupe un certain champ et les éléments qui dépendent de lui
vont venir occuper les autres champs. On doit spécifier pour chaque champ s’il
peut rester vide ou non et s’il peut accueillir ou non plus d’un élément. Un
élément peut par ailleurs s’émanciper du constituant ouvert par son gouverneur
syntaxique et venir se placer dans un constituant ouvert par un élément plus haut
dans l’arbre syntaxique. Dans un tel formalisme, une règle d’ordre est donc une
règles qui spécifie pour un dépendant donné quel champ il peut occuper et s’il
peut ou non s’émanciper et jusqu’où en fonction de sa catégorie et/ou de sa
fonction syntaxique ».
(Gerdes & Kahane 2006)
Les constituants sont appelés « domaines » chez Gerdes & Kahane, et un domaine est une
série linéaire de places fixes (i.e. les champs).
Gerdes & Kahane (2001a) proposent trois types de règles qui permettent formellement
de passer de la structure syntaxique à la structure topologique : 13
Gerdes & Kahane (2001b) soulignent que « le choix d’un ordre est en grande partie
conditionné par la structure communicative ». La prise de parole consiste à dire quelque chose
à propos de quelque chose. C’est la « structure communicative » qui en rend compte.
Analyser la structure communicative d’une phrase, c’est comprendre comment l’information
de cette phrase est communiquée. Le placement des constituants est contraint par la structure
communicative. Ainsi, Gerdes (2002) prend l’exemple de l’émancipation14, qui « rend plus
13
Ces règles seront appliquées lors de la description de la correspondance entre l’arbre de dépendance et la
structure topologique du coréen. Dans ce chapitre, nous nous contentons de présenter le principe de l’approche
topologique de Gerdes & Kahane (2001a).
14
Ce terme a été défini dans la citation supra de Gerdes & Kahane (2006).
16
complexe la correspondance entre la structure syntaxique et la structure topologique », il
précise que « c’est la principale raison pour laquelle une émancipation doit être
communicativement bien motivée ».
La structure communicative a plus ou moins d’influence, selon les langues, sur la
variation de l’ordre des mots :
« un tel formalisme peut être instancié pour des langues de types très variés, allant
du français ou de l’anglais où le placement des mots est presque exclusivement
déterminé par les relations syntaxiques qu’ils entretiennent entre eux, jusqu’aux
langues dites à ordre des mots libre comme le russe ou le grec moderne, où les
valeurs communicatives prennent le devant sur les relations syntaxiques. L’ordre
des mots en allemand est contraints par les deux facteurs, puisque certains
éléments comme le verbe fini se voient attribuer une place fixe tandis que d’autres
peuvent apparaître dans des positions très variées en fonction de leurs valeurs
communicatives »
(Gerdes & Yoo Hi-Yon 2003)
Greenberg (1963) propose de classer les langues d’un point de vue typologique, en
fonction de leur « basic order » : SVO, SOV, VSO, VOS, OSV ou OVS. Mais comme le
remarque Hagège (1985), un inconvénient des formules comme SVO, SOV etc., est de
suggérer un ordre fixe pour chaque langue. Dès lors, l’idée d’un déplacement est nécessaire
lors de la description de la variation de l’ordre des mots dans une langue comme le coréen à
ordre relativement libre. Contrairement à l’approche de Greenberg (1963), le modèle
topologique ne postule pas un ordre standard. Ceci ouvre la porte à une classification basée
d’abord sur d’autres critères : l’ordre respectif des champs principaux, mais aussi les critères
qui président au remplissage de chaque champ, qui peuvent être fonctionnels (ce qui nous
ramène à la classification de Greenberg) ou de nature complètement différente et notamment
communicatif/informationnel comme en russe ou en grec moderne (ce dont ne rend
absolument pas compte la classification de Greenberg), l’allemand et le coréen étant des
langues intermédiaires où l’ordre dépend de la fonction et de la structure communicative.
« Les groupes que nous considérons sont directement liés aux groupes
prosodiques […] la structure hiérarchique de groupes que nous proposons est une
interface naturelle entre un module syntaxique et un module morpho-
17
phonologique qui aurait pour but de construire une structure phonologique
(=chaîne de phonèmes + prosodie) […] on ne peut (et on ne doit) dissocier la
question de l’ordre des mots de la question de la formation des groupes
prosodiques »
(Gerdes & Kahane 2001b)
Reprenons le cas de l’allemand, que Gerdes & Kahane (2001a) décrivent, pour montrer
brièvement comment s’établit la correspondance entre la syntaxe et la topologie. Dans l’arbre
de dépendance ci-dessous, hat est la racine. Le verbe versprochen ‘promettre’ dépend de cette
racine, puis zu lesen ‘de lire’ est un verbe dépendant de versprochen ‘promettre’. Chaque
verbe a son propre dépendant nominal, respectivement niemand ‘personne’, deisem Mann ‘à
cet homme’ 15 et das Buch ‘le livre’.
hat 'a'
suj aux
obji inf
obj
15
Les auteurs simplifient la description du groupe nominal. Dans une analyse complète, ce sont les mots qui
forment un nœud.
16
Nous mettons hat en gras pour rendre bien visible le fait que l’allemand est une langue V2.
18
b. Das Buch zu lesen hat diesem Mann niemand versprochen
ce livre de lire a à cette homme personne promis
‘personne n’a promis à cet homme de lire le livre’
Nous allons analyser chaque exemple selon une structure topologique propre. Comme
nous l’avons vu, le modèle topologique classique de l’allemand considère qu’une phrase
allemande est constituée d’un domaine principal comprenant cinq champs. Rappelons que la
correspondance est établie en commençant par la racine de l’arbre de dépendance, puis en
« descendant » l’arbre de dépendance. Le verbe principal, qui est la racine de l’arbre de
dépendance, se place dans le champ parenthèse gauche :17
domaine principal
Fig. 6. Verbe principal dans le champ parenthèse gauche
17
Pour les règles d’ordre spécifiques de l’allemand, nous renvoyons le lecteur à Gerdes (2002).
18
Pour la description détaillée de la structure communicative de ces phrases, nous renvoyons le lecteur à Gerdes
(2002).
19
Vorfeld ( Mittelfeld ) Nachfeld
Niemand hat diesem Mann das Buch zu lesen versprochen
Dans (4b), zu lesen ne reste pas avec son gouverneur versprochen ‘promettre’, il forme
un constituant indépendant avec son dépendant das Buch ‘le livre’ et se place dans le Vorfeld
lorsque das Buch zu lesen ‘de lire le livre’ forme un groupe qui est motivé par la structure
communicative :
Nous mettons en gras le constituant das Buch zu lesen pour souligner qu’il y a la formation
d’un domaine enchâssé.
Gerdes (2002) explique que das Buch « peut être émancipé du domaine ouvert par son
gouverneur zu lesen seulement si ce gouverneur peut former une entité communicative sans
son dépendant ».
20
8) et la structure contenant l’émancipation du dépendant nominal du verbe dépendant de la
racine (Fig. 9). Nous développerons ces trois types de structures verbales dans la deuxième
partie sur la modélisation de la variation de l’ordre des mots.
Dans les sections 1 et 2, nous nous sommes limitée à des faits de syntaxe concernant
des éléments liées par des relations de rection où un élément impose à un autre élément sa
nature, sa place, ainsi que des marqueurs du rôle qu’il joue par rapport au recteur. Mais il
existe des faits de syntaxe qui semblent échapper au domaine de la rection. Considérons
l’exemple suivant de Blanche-Benveniste (1990) :
Dans cet exemple, (a) n’est pas régi par (b), ni inversement. Pourtant, il y a bien une relation
de dépendance19 (et même d’interdépendance ici) entre (a) et (b), simplement cette relation ne
peut pas être décrite par la rection. Blanche-Benveniste et al. (1984) définissent la rection
comme suit : « l’ensemble des éléments construits par le verbe-constructeur, et régis par lui
constitue la rection ».20 Par exemple, en (5), lorsqu’on considère seulement (a), la rection est
bien établie,21 mais on a l’impression que l’énoncé n’est pas encore fini, et on attend la suite
(b). Le G.A.R.S. (Groupe Aixois de Recherches en Syntaxe) propose de considérer deux
modules syntaxiques complémentaires pour décrire les données comme ci-dessus : la macro-
syntaxe et la micro-syntaxe (Blanche-Benveniste et al. 1990, Blanche-Benveniste 2000,
Deulofeu 2003, Sabio 2006, Benzitoun et al. 2010 etc). Donnons pour commencer une
définition très générale de chaque module syntaxique avant de les définir plus explicitement.
La micro-syntaxe est l’organisation des catégories grammaticales et de leur rection. La macro-
19
« dépendance » est employé ici dans le sens de Blanche-Benveniste. Ce sens va au-delà du sens habituel du
terme, par exemple dans « grammaire de dépendance ».
20
Benzitoun et al. (2010) précisent que « la rection se caractérise par les contraintes imposées sur une position
donnée en termes de parties du discours, de marques morphologiques et de possibilités de restructuration
(commutation avec un pronom, effacement, passivation, clivage etc. ».
21
Blanche-Beveniste (1990) considère en effet que dans plus je cours, plus est une réalisation (particulière) de la
« valence de type quantifiant » du verbe courir (ex. je cours beaucoup).
21
syntaxe concerne au contraire « les relations que l’on ne peut pas décrire à partir des rections
de catégories grammaticales (Blanche-Benveniste 1990 : 113).22
Sabio (2006) souligne qu’ « à ce niveau de description, l’unité maximale que nous retenons
n’est pas la phrase mais la construction ».
22
Les modules macro- et micro- syntaxiques sont pris en compte dans l’interface syntaxe-topologie. Ainsi
Gerdes & Kahane (2006), suivant Blanche-Benveniste, affirment qu’ « on pourra donc séparer la description
d’une proposition en un premier domaine où sont placés les éléments détachés et extraits et un domaine enchâssé
où sont placés les éléments non détachés (cf. domaines macro- et micro-syntaxique)».
23
Notons que Blanche-Benveniste (1990) utilise les termes de préfixe et de postfixe. Mais ces termes rappellant
plutôt la morphologie, suivant Benzitoun et al. (2010), nous préférons appeler ces unités « pré-noyau » et
« post-noyau ».
24
Blanche-Benveniste (1990 : 114) notent : « « noyau » et « énoncé autonome » se définissent mutuellement de
façon circulaire, et nous en avons bien conscience ; les relations entre unités intonatives permettront peut-être de
proposer ultérieurement une définition plus satisfaisante ».
22
D’après Blanche-Benveniste (2000), le pré-noyau « dans la position avant le noyau
verbal correspond à ce qu’on nomme souvent éléments détachés à gauche ». Blanche-
Benveniste (1990) donnent des exemples d’éléments qui peuvent occuper le pré-noyau : des
compléments de phrase ou de verbe, des dislocations avec ou sans reprise par un pronom :
(7) a. d’un côté, ils parlent plus français que nous les parisiens
b. chez mon père il y avait des lattes sur les escaliers
c. une personne qui ne travaille pas – on ne peut pas enfin – raisonnablement lui
donner une carte bleue
d. des trucs comme ça j’avais jamais vu
(Blanche-Benveniste 1990 :129)
Dans (7a), d’un côté est un complément de phrase qui a une portée sur la phrase entière. En
revanche, chez mon père en (7b) est un complément de verbe indiquant le lieu, « en donnant
l’effet de cadre pour le reste de l’énoncé » (ibid.). Dans l’exemple (7c), l’élément détaché en
position frontale est reprise par le pronom lui, alors qu’en (7d), il n’y a pas de reprise
pronominale. Le cas de l’exemple (7d) est particulièrement intéressant. Sabio (2006) montre
que l’élément antéposé (plus précisément l’objet direct) n’est pas toujours dans le pré-noyau.
En fonction de la prosodie (ton haut contre ton bas à la fin de l’élément antéposé) et de la
modalité, on peut établir une différence entre les phrases (A) le chocolat, j’aime (B) huit ans,
il avait. Concernant la modalité (l’interrogation ou la négation etc.), dans les phrases de types
A (antéposition sous forme de pré-noyau), elle est communément portée par le verbe :25
Ensuite, si l’élément antéposé peut porter la modalité, il rentre plutôt dans le noyau :
25
Blanche-Benveniste (2000 :130) note également que « des verbes appartenant à la classe de aimer, adorer,
détester, connaître, voir antéposent leurs compléments dans cette positions de préfixe ».
23
Prosodiquement, comme nous l’avons mentionné, il y a également une différence : 1)
dans le cas où l’élément antéposé se termine sur un ton haut, il rejoint le pré-noyau 2) dans le
cas où il se termine sur un ton bas, il rejoint le noyau (Sabio 2006).26
Il y a deux UR (je me levais le matin et j’étais avec des clients), mais je me levais le matin
n’est pas une unité autonome d’un point de vue illocutoire. Cela peut être confirmé par la
négation :
(11) ce n’est pas vrai que je me levais le matin j’étais avec des clients
≈ je me levais le matin je n’étais pas avec des clients
Benzitoun et al. (2010) soulignent que « l’UR est en fait l’unité maximale de la
microsyntaxe alors que l’UI fait partie du domaine de la macrosyntaxe ».
Ainsi, la macro-syntaxe permet de saisir ce que la syntaxe de rection ne peut pas saisir.
Nous prenons, pour finir, une citation de Blanche-Benveniste (1990) :
« nous avions renoncé à utiliser la phrase comme unité de base en syntaxe. Cette
décision s’adapte bien à l’étude des productions orales, où l’on ne peut pas définir
une unité qui ressemblerait à la phrase, sur des bases syntaxiques homogènes. […]
une « macro-syntaxe », qui traite des unités globales apparentées à ce qu’on
entend par phrase, ou supérieures au niveau de la phrase »
Blanche-Benveniste (ibid., p : 40)
26
Deulofeu (2003) souligne ce fait qu’« un complément régi de verbe peut être constitué en préfixe ou en noyau
par rapport à son constructeur ». Il ajoute que « dans les approches non modulaires, ces phénomène amènent à
définir des opérations de thématisation et de focalisation supplémentaires, internes aux clauses ». « Clause » est
un terme de Berrendonner (1990) désignant une unité minimale de la macro-syntaxe dans son approche.
24
4 Grammaire traditionnelle contemporaine du coréen
Venons-en maintenant au coréen. Dans cette section, nous ferons une esquisse de la
manière dont deux sujets sont traités dans la « grammaire traditionnelle contemporaine du
coréen » : le système des parties du discours et la structure de la phrase. Nous appelons
« grammaire traditionnelle contemporaine du coréen » les travaux des principaux auteurs que
nous citons concernant ces deux sujets : Kwon Jae-il (1985/1992)27, Ko Yong-Kun & Nam
Ki-Sim (1993), Yoo Hyun-Kyung (2002).28 Nous nous référons à Ko Yong-Kun & Nam Ki-
Sim (1993), un classique de la grammaire scolaire où le système des parties discours et le
système des morphèmes collés au verbe dépendant semblent s’établir d’une manière plus
détaillée et systématique. Si nous citons Kwon Jae-il (1985, 1992), c’est parce qu’il
entreprend d’analyser les morphèmes collés au verbe dépendant comme une sorte de « pivot »
qui articule la structure de la phrase. Enfin, nous convoquons Yoo Hyun-Kyung (2002, 2011a,
2011b) qui étudie notamment la proposition adverbiale, en proposant sa propre analyse. 29
Nous introduirons également d’autres auteurs en fonction des sujets dont discuterons.
Notons que dans notre travail, nous appellerons « morphèmes verbaux » les
morphèmes collés au verbe. Quant aux morphèmes qui se collent au nom, au syntagme, à la
proposition, nous les appellerons « morphèmes grammaticaux », sans rentrer dans le débat
consistant, à savoir s’ils sont des clitiques, des particules etc. Mais lorsque nous présentons la
grammaire traditionnelle contemporaine du coréen, nous employons ces termes tels qu’ils y
sont définis.
27
Etant donné que plusieurs auteurs coréens portent le même nom de famille (Kim, Lee, etc.), nous précisons
leur prénom. En coréen, le nom précède le prénom, à la différence du français : par exemple dans Kwon Jae-il,
Kwon est un nom de famille et Jae-il est un prénom. Nous conserverons cet ordre, qui de plus facilitera la
consultation de la bibliographie. Il est à noter que nous suivons la romanisation que chaque auteur utilise. En
conséquence, le lecteur peut rencontrer dans notre étude plusieurs romanisations pour un même nom ou prénom,
selon celle que l’auteur utilise : Jihye, Ji-hye, Ji-Hye, JiHye etc.
28
Nous aimerions souligner que leur grand impact, ces auteurs ne sont pas à l’origine de ce qui serait des
« écoles » identifiables.
29
Nous proposerons notre analyse dans le 4e chapitre après avoir décrit le système de la translation pour le
coréen.
25
4.1 Parties du discours
Le système des parties du discours est basé sur l’établissement de classes des mots.
Cela veut dire qu’il est d’abord nécessaire de définir ce qu’est le mot. C’est pourquoi, en
raison de points de vue différents sur la définition du mot, le système des parties du discours
peut différer. Dans la plupart des travaux, notamment Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993), il
existe neuf parties du discours : myeongsa ‘nom’, dongsa ‘verbe’, hyeongyongsa ‘adjectif’,
busa ‘adverbe’, susa ‘numéral’, kwanhyeonsa ‘adnominal’, daemyeongsa ‘pronom’, kamtansa
‘interjection’ et josa ‘particule’30.
Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993) catégorisent neuf classes des mots selon les trois
critères : le sens, la fonction et la forme. Voici le tableau des critères et du classement des
parties du discours chez Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993) : 31
30
josa ‘particule’ est un terme de la grammaire traditionnelle contemporaine pour désigner les morphèmes
grammaticaux que nous allons étudier dans le chapitre suivant. Notons que nous n’utilisons pas le terme de
particule, mais nous le prenons pour une fois pour présenter Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993).
31
Cela est basé sur la classification des parties du discours, publiée en 1963 par le ministre de l’éducation de la
Corée du sud. Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993) approfondissent l’analyse selon ces trois critères.
26
parties du discours critères
forme sens fonction
nom x
pronom x
numéral x
adnominal mot invariable x
adverbe x
interjection x
particule particule x
32
particule prédicatif x
verbe mot variable x
adjectif x
Notons que dans le tableau ci-dessus, les auteurs distinguent un autre type de
particule : la particule prédicative (-i-). Elle se combine obligatoirement avec le nom et se
comporte comme un verbe conjugué, dans le sens où elle peut porter les morphèmes verbaux
(12a, b):
32
L’explication va suivre.
33
Il est à noter que cet élément n’est pas notre préoccupation et que nous nous bornons à le considérer comme
une copule, suivant Lee Iksop & Chae Wan (1999), sans enter dans les détails de son comportement. Pour une
discussion plus détaillée, nous renvoyons le lecteur au travail de Nam Ki-Sim et al. (2006).
27
Dans le tableau ci-dessus, la particule est classée comme une partie du discours en soi.
Jusque dans les années 60, avant que la grammaire scolaire actuelle ait été établie, les parties
du discours étaient au cœur de la discussion en linguistique du coréen, demeurée au niveau
morphologique, et le classement de cette particule en faisait partie. Il existe trois points de
vue pour quant à l’autonomie de morphèmes des parties du discours :
34
Nam Ki-Sim et al. (2006) lancent une discussion sur la reconsidération des morphèmes verbaux en tant que
parties du discours, même s’ils ne donnent pas une réponse claire, finalement, les morphèmes verbaux doivent
être considérés comme une partie du discours. Il est à noter que nous laissons de côté la question du statut de mot
des morphèmes verbaux et grammaticaux comme travail ultérieur. Autrement dit, nous ne nous posons pas la
question de savoir si nous devrions les intégrer dans le classement des parties du discours ou non.
28
b. eolkul-bich-i hayah-ji-eoss-da
visage-lumière-NOM être blanc-passif-P-DEC 35
‘le visage (de qqn dont on parle) est devenu blanc’
Comme le verbe meok- ‘manger’, hayah- ‘être blanc’ peut porter les morphèmes verbaux. Jo
Mi-Jeung (1986), Mok Jung-soo (2002) se sont demandés si l’adjectif de la grammaire
traditionnelle contemporaine du coréen correspond bien à la catégorie de l’adjectif dans les
langues indo-européennes. Par exemple, Jo Mi-Jeung (1986) les considère comme des verbes
(intransitifs) dans la mesure où ils peuvent se combiner avec les morphèmes du temps, de
l’accord.
Nous nous sommes contentée ici de présenter les neuf parties du discours de la
grammaire traditionnelle contemporaine du coréen, et de lancer la discussion sur la
reconsidération de ce système. Cette discussion aura lieu dans le chapitre 3.
35
Nous transcrivons hayah- en être blanc en français. Cela est dû à notre point de vue où nous considérons la
catégorie de l’adjectif traditionnel comme la catégorie du verbe (plus précisément le verbe statif), et où hayah-
tout seul peut former le prédicatif (cf. la section 2 dans le 3e chapitre).
29
(14) conjonction (« phrase liée »)
ieoji-n munjang
lier-TQ phrase
‘phrase liée’
S0
S1 ...........
30
S0 S0
NP ....... ....... VP
S1 N S1 V
ou bien
Fig. 12. S ruc ure de l’enchâssemen de S1 dans S0 d’après Kwon Jae-il (1985)
Kown Jae-il considère que si la phrase matrice (S0) contrôle directement une autre phrase
(S1), il s’agit de la conjonction. Par contre, si la phrase matrice contrôle indirectement une
autre phrase, il s’agit de l’enchâssement.
Voici un exemple d’enchâssement (16a) et un de conjonction (16b). L’exemple (16a)
comprend une complétive entre crochets, ce qui se comporte comme un des compléments du
verbe principal. Dans l’exemple (16b), la partie entre crochets n’est plus un constituant
complément du verbe principal : deux propositions sont reliées par le morphème myeon,
exprimant la condition :
En suivant Kwon Jae-il, nous donnons la structure syntaxique en X-barre de ces deux
exemples pour voir plus clairement leur différence structurale. Dans la structure suivante,
c’est le VP qui contrôle le S1 directement ; ce n’est pas le S0 lui-même qui contrôle le S1, ce
qui correspond à une structure d’enchâssement d’après Kwon Jae-il :
31
S0
NP VP
S1 V
NP VP
PP V
S0
S1 S2
NP VP NP VP
PP V V
Pour Yoo Hyun-Kyung, l’exemple (16b) contient une proposition adverbiale (enchâssement),
tandis que Kwon Jae-il prétend que c’est un cas de subordination. Comme le remarque Lee
Iksop (2003), on a l’impression que la grammaire traditionnelle contemporaine du coréen
complique l’analyse de la structure de la phrase à cause du mauvais emploi du terme de
« subordination ».
32
La subordination au sens de notre étude concerne la dépendance entre des mots, plus
précisément la relation hiérarchique entre des verbes. En partant de cette idée, nous
développerons notre analyse dans les 4e et 5e chapitres.
5 Bilan
Dans ce chapitre, nous avons traité quatre sujets primordiaux pour mener la discussion
tout au long de notre étude : la grammaire de dépendance, le modèle topologique, la macro-
syntaxe et la grammaire traditionnelle contemporaine du coréen.
Tout d’abord, nous avons fait une esquisse du modèle présenté par Tesnière dans
Elément de syntaxe générale, notamment des notions importantes pour notre étude, i.e. la
connexion, la translation et la séparation de l’ordre structural et de l’ordre linéaire.
Ensuite, nous avons présenté le modèle topologique classique de l’allemand qui est
basé sur l’idée que la phrase est comme un gabarit contenant des places fixes. Puis, nous
avons fait une esquisse de l’interface syntaxe-topologie de Gerdes & Kahane (2001a) qui
permet, à partir d’un arbre de dépendance, une modélisation de l’ordre des mots selon une
représentation topologique, inspirée du modèle topologique de l’allemand. Nous avons
souligné que dans cette interface, on ne postule pas d’ordre standard, et que l’ordre des mots
dépend de plusieurs facteurs comme les fonctions et la structure communicative etc.
Puis, nous nous sommes intéressée à un autre niveau de dépendance que celui de la
syntaxe de rection : la macro-syntaxe. La macro-syntaxe sert à caractériser l’organisation des
détachements, appositions, parataxe, etc. Par ailleurs, l’analyse prosodique rend compte en
partie de regroupement macro-syntaxique. L’introduction de la macro-syntaxe dans notre
étude nous permettra de mieux observer l’ordre du constituant détaché, notamment marqué
par le topique, en coréen.36
Nous avons fait une présentation brève sur deux sujets qui sont un grand débat dans la
grammaire traditionnelle contemporaine du coréen : le système des parties du discours et la
structure de la phrase. Nous avons précisé que nous appelons la grammaire traditionnelle
contemporaine les auteurs que nous citons dans notre étude. Puis, nous avons montré les neuf
parties du discours de Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993), qui seront le fondement de la
36
Nous allons discuter du topique en coréen dans le 2e chapitre.
33
discussion sur les parties du discours majeurs dans notre étude. Enfin, nous avons rappelé que
dans la grammaire traditionnelle contemporaine du coréen, il y a deux notions qui semblent
provoquer la confusion lors de l’analyse de la structure de la phrase, i.e. l’enchâssement et la
subordination.
Les quatre sujets que nous avons traités sont des bases pour entamer notre analyse de
la structure de la phrase, ainsi que la modélisation de la variation de l’ordre des mots.
34
Chapitre II
Quelques propriétés
de la syntaxe du coréen
Nous mettrons l’accent sur le fait que le coréen est une langue à tête finale. Puis, nous
allons faire une esquisse de quelques particularités du coréen : le « pro-drop » et la production
d’énoncés sans sujet que nous analyserons en termes de « anaphore zéro ». Enfin, nous
examinerons le morphème neun, en considérant la relation entre son interprétation et sa
position. Notons que nous n’approfondirons pas les comportements syntaxiques de ce
morphème ici, car cela va être repris dans le 7e chapitre.
Comme nous l’avons mentionné dans l’état de l’art, Tesnière (1959) écrit que
« lorsque deux mots sont en connexion structurale, il y a deux manières de les placer en
séquence linéaire ». Tesnière fait alors une classification des langues par le « sens du relevé
linéaire » : 1) langue centrifuge stricte comme l’hébreu ; 2) langue centrifuge mitigée comme
le français ; 3) langue centripète mitigée comme l’allemand et 4) langue centripète stricte
35
comme le japonais.37 En nous basant sur cette classification, nous comparerons, dans cette
section, la manière dont les mots s’ordonnent en français et en coréen. Ensuite, nous
soulignerons le fait qu’en coréen, la racine de l’arbre de dépendance se place à la fin de la
phrase et que ses dépendants ont certaines libertés dans l’ordre linéaire. Enfin, nous
monterons quelques exemples qui nous amènent à considérer que le coréen peut être aussi une
langue centripète mitigée, notamment à l’oral.
Prenons d’abord un exemple en français avec son arbre de dépendance. frappe est la
racine de l’arbre de dépendance, et il régit deux dépendants nominaux, respectivement Alfred
et Bernard :
frappe
suj obj
Alfred Bernard
Comme nous pouvons le voir dans l’exemple (17), le français n’a pas toujours l’ordre
montant : on relève la première connexion en ordre centripète (Alfred frappe) et la seconde en
ordre centrifuge (frappe Bernard) :
C’est la raison pour laquelle Tesnière appelle le français une langue centrifuge mitigée.
37
Nous avons expliqué les termes de centrifuge et de centripète lors de la présentation de la grammaire de
dépendance dans le 1er chapitre
36
décider quelles unités font un nœud, étant donné que le coréen est une langue agglutinante où
les morphèmes se collent aux lexèmes nominaux et verbaux (cf. les sections 2.1. et 4.2. dans
le 3e chapitre). Ces morphèmes ont leur propre sens et rôle : le temps, l’honorification,
l’aspect ou le cas etc. Par exemple, dans la grammaire générative, Yoon James Hye-Suk
(1993) propose que seul le lexème verbal est généré sous le V dans la structure X-barre, et
que les morphèmes verbaux sont générés séparément sous une catégorie fonctionnelle comme
IP (inflectional phrase) ou CP (complementizer phrase).
La correspondance entre la syntaxe et la topologie est basée sur les unités qui forment
un nœud dans l’arbre de dépendance. Si nous faisons un arbre où chaque morphème est relié à
un lexème verbal ou un lexème nominal, nous devons projeter, avec les règles détaillées, tous
les morphèmes dans la structure topologique. 38 Par conséquent, nous préférons simplifier
l’arbre de dépendance et ne pas séparer les morphèmes verbaux ou grammaticaux de leur
lexème.
ddaeli-nda
suj obj
Alfred-ka Bernard-leul
Comme dans l’arbre de dépendance pour le français (Fig. 15), la relation syntaxique
entre des mots restent la même (Fig. 16). Pourtant, la linéarisation est différente. D’une part,
l’ordre du sujet et de l’objet ne dépend pas de la structure syntaxique, ce qui rend possible les
deux ordres. D’autre part, Alfred-ka et Bernard-leul précèdent, en général, leur gouverneur :
38
Cela ne veut pas dire que nous ne pourrions pas faire l’arbre de dépendance où les morphèmes sont reliés à un
lexème. Cela nous obligerait à définir aussi les règles de placement des morphèmes dans la linéarisation.
37
(18) a. Alfred-ka Bernard-leul ddaeli-nda
Alfred-NOM Bernard-ACC [Link]
‘Alfred frappe Bernard’
Ce n’est pas seulement dans la proposition principale que le verbe occupe la position
finale ; il garde sa place à la fin de la proposition enchâssée également. L’arbre de dépendance
suivant peut prévoir au moins trois ordres possibles :
bo-ass-da
suj obj
na-neun ddaeli-neun-keos-eul
suj obj
Alfred-ka Bernard-leul
Il est à noter que l’exemple (19c) est agrammatical, parce que les dépendants du verbe
ddaeli- ‘frapper’ dans la proposition enchâssée ne peuvent pas se placer derrière leur
gouverneur :
39
Nous expliquerons, dans la section [Link]. dans le 4e chapitre, la raison pour laquelle nous considérons que
ddaeli-neun-keos-eul forme un constituant.
38
Yoon James Hye-Suk (1995) souligne que le coréen est une langue strictement à tête
finale. Pourtant, l’exemple (20) montre qu’il n’y a pas de problème lorsque le verbe principal
précède ses dépendants :
Même si en général, le coréen est considéré comme une langue centripète, il peut être
aussi vu comme une langue centripète mitigée où les dépendants peuvent suivre un
gouverneur sous certaines conditions. Dans le corpus oral, on peut trouver des phrases dans
lesquelles le verbe principal ne se place pas à la fin :
Nous pensions que ce type de phrases serait assez fréquent à l’oral. Cependant nous
avons pu constater sur le corpus oral, que leur fréquence n’est pas remarquable. Nous voyons
donc que ce n’est qu’une conséquence du fait que la langue coréenne est une langue dans
40
Nous mettons la virgule après le verbe principal, pour souligner qu’il s’agit d’extraposition avec une prosodie
particulière.
41
kaji- est un verbe qui exprime la consécution de deux événements ou encore une relation de cause à effet.
39
laquelle la structure communicative joue un rôle important, sans que cela modifie l’idée que
le coréen est une langue à tête finale.42
Dans la section suivante, nous allons faire ressortir une particularité du coréen : les
occurrences fréquentes de l’anaphore zéro.
Il est connu que le coréen est une langue où en fonction du contexte, on peut
facilement ne pas réaliser les éléments « sous-jacents » contextuellement : c’est la raison pour
laquelle on désigne le coréen comme une langue orientée vers la situation ou le discours
(Yang Dong-Whee 1979, Park You-Jeong 1990, Jung Woo-Hyun 1998, Sohn Ho-min 1999,
Lee Iksop & Ramsey 2000, Nam Ki-Sim 2001, Kim Mi-Young 2003, Yeon Jaehoon 2003
etc.). Dans cette section, nous nous intéressons en particulier au cas où le sujet grammatical43
est réalisé en tant qu’« anaphore zéro », en comparaison avec celui du français qui est
obligatoirement présent (à part dans certaines constructions comme l’impératif : lis ce livre).
Comme nous le verrons dans la section sur le nom et le substantif du 3e chapitre, dans
une situation de question-réponse, la réponse peut être un groupe substantival, un adverbial
etc., au lieu de former une phrase complète. Quand la réponse est une phrase entière, le sujet
grammatical est obligatoirement présent en français. En revanche, en coréen, le sujet est
plutôt optionnel. Comparons d’abord les exemples en coréen et en français :
42
De plus, une analyse alternative de ces phrases serait possible, avec deux unités macrosyntaxiques. Cependant,
dans cette section, nous avons choisi de prêter attention seulement à l’ordre des mots.
43
Notons que, dans notre étude, on distingue le sujet grammatical du sujet sémantique, suivant en cela Mel’čuk
(1988 : 160) qui considère le sujet grammatical comme un élément de syntaxe de surface. Par ailleurs, en coréen,
le sujet grammatical n’est pas obligé de porter le marqueur de nominatif. Comme on va le voir dans la section
suivante, il peut porter également le marqueur de topique.
40
(24) Q : (neo) eodi ka-ni ?
toi où aller-INT
‘où vas-tu ?’
Le comportement du sujet grammatical dans chaque langue est donc différent, alors qu’en
français, le sujet (ou le clitique sujet) est nécessaire pour construire une phrase bien formée,
en coréen, il est plus naturel de ne pas avoir le sujet dans un tel énoncé.
44
Dans ce contexte, nae- ‘moi’ ne peut pas porter le marqueur de nominatif:
A cause du fait que la structure communicative que ces deux marqueurs neun et ka marquent est différente, cette
réponse n’est pas compatible avec la question (24Q). Nous discuterons de cette différence dans la section
suivante et aussi dans le 7e chapitre.
41
plus les éléments sont marqués pour le topique, plus ils sont susceptibles d’être un antécédent
de l’élément zéro. Park You-Jeong (1990) met en évidence que « les formes zéros ont leur
antécédent dans le contexte ou dans la situation tandis que les formes zéros du français ont le
leur dans la phrase même dont elles font partie ». Par conséquent, la notion de pro, en tant que
[– anaphorique], [+ pronominal] (au sens de la grammaire générative), ne permet pas
d’analyser correctement les phénomènes du coréen. Si nous parlons malgré tout de pro pour le
coréen, c’est en le considérant comme anaphorique dans le contexte.
Voici deux exemples, l’un dans lequel le sujet et l’objet indirect ne sont pas produits
(25a), l’autre dans lequel le sujet grammatical et l’objet ne sont pas présents (25b). On
transcrit les éléments qui ne sont pas produit comme X et Y pour le français: 45
45
Jung Woo-Hyun (1998), dans un travail sur la comparaison de la présence de l’anaphore zéro en coréen entre
le corpus oral et le corpus écrit, affirme que le sujet grammatical par rapport à d’autres constituants syntaxiques
comme l’objet ou l’objet indirect, est le plus accessible (au sens de Keenan & Comrie 1977) aux anaphores zéro,
notamment dans les corpus oraux.
42
possibilités spécifiques identifiable de se combiner avec d’autres éléments ».46 Par exemple,
en russe, le sujet grammatical zéro déclenche un changement d’ordre des mots. En général, si
le sujet grammatical est présent, il précède le verbe, qui est suivi de l’objet, d’où un ordre
SVO. En revanche, lorsque le sujet grammatical est zéro, c’est l’objet qui précède le verbe,
d’où un ordre OV. De plus, dans la construction gérondive, le zéro contrôle le gérondif
comme le ferait le sujet grammatical. Cette idée nous permettra d’expliquer PRO en termes de
zéro, dans la construction à contrôle dans laquelle le V147 et le V2 partagent le même sujet
sémantique. En résumé, le zéro peut référer aussi bien à un autre élément dans une phrase, que
dans le contexte plus largement. Cette discussion sera reprise dans le 8e chapitre sur la
dépendance du sujet dans la construction à contrôle.
Concernant toujours cette notion de zéro, dans notre étude, dans les arbres de
dépendance, nous n’étiquetterons pas le zéro (pro ou PRO), parce que l’élément zéro n’est
identifiable qu’en sémantique. En revanche, lorsqu’il y aura nécessité de les rendre en compte
afin de saisir l’interprétation de la phrase, nous les y inclurons. Observons l’exemple suivant
qui peut avoir trois interprétations différentes :
46
« a zero lex is deficient only with respect to its signans: normally it has a full-fledged signatum and a full-
fledged syntactic - that is, a specific identifiable meaning and specific identifiable possibilities of combination
with other words ».
47
V1 indique le verbe principal et V2 le verbe dépendant.
43
Même dans la subordination, le sujet du V2 n’est pas nécessairement PRO. Il peut être un pro
désignant une personne à l’extérieur de contexte.48 Et les trois phrases ci-dessus ont un arbre
de dépendance différent :
malha-eoss-da
suj cv
Cheolsu-ka bo-ass-da-ko
suj obj
pro Yeongi-leul
malha-eoss-da
suj cv
pro bo-ass-da-ko
suj obj
Cheolsu-ka Yeongi-leul
malha-eoss-da
suj cv
Cheolsu-ka bo-ass-da-ko
suj obj
PRO Yeongi-leul
Ces particularités du coréen nous ferons réfléchir sur la dépendance du sujet dans la
construction à contrôle dans laquelle plus de deux verbes partagent le même sujet. Nous
développerons cette discussion dans le 8e chapitre.
48
Jung Woo-Hyun (1998 :127) signale que l’anaphore zero obligatoire est distincte de l’anaphore zéro
optionnelle en coréen : la première est syntaxiquement contrôlée (comme PRO), tandis que la dernière est
pragmatiquement contrôlée (comme pro à notre sens).
44
3 Constituant en neun
Ici, nous ne répétons pas les données pour expliquer ce qu’est le constituent en neun
(dorénavant C-neun) en tant que topique. Ce qui nous intéresse plus, c’est de comparer les
emplois différents de ce C-neun en fonction du placement dans un énoncé. Autrement dit, la
structure communicative que neun peut marquer ne se limite pas au topique, et en fonction du
placement que le C-neun occupe, il marque de même la contrastivité, qui transmet une
présupposition de l’existence d’autres entités comparables dans le contexte (Han Chung-Hye
1998, Choi Hye-Won 1997/1999). Afin de comprendre ce point, observons la question-
réponse suivante :
49
Le travail le plus cité pour l’allemand et pour le coréen est, à notre connaissance, Choi Hye-Won (1999) dans
le cadre de la théorie de l’optimalité basée sur le formalisme du LFG. Choi Hye-Won propose deux traits
principaux pour décrire la variation de l’ordre des mots en termes de scrambling : [±NEW] pour la nouveauté de
l’information, et [±PROM] pour la proéminence. L’idée est que le scrambling est motivé par ces traits :
Dans la question (28Q), on comprend que le locuteur veut savoir qui a mangé une pomme ;
c’est donc la pomme dont il parle. Dans la réponse (R1) qui correspond bien à cette question,
le marqueur neun marque le topique dont on parle. En revanche, à travers (R2), on peut
remarquer que le C-neun en tant que topique ne peut pas être présent devant le verbe.
Pourtant, (R2) dans l’exemple (30) est également possible dans la mesure où le C-
neun marque le focus contrastif, c’est-à-dire sur jeo ‘moi’ :
46
(30) R2 : keu iyaki-neun jeo-neun deul-eoss-eo-yo
ce histoire-TOP moi-TOP entendre-P-DEC-HON
‘à propos de l’histoire, c’est moi qui l’ai entendue
(mais pas d’autres personnes)’
Notons que (R3) est tout à fait naturel, mais ce n’est pas une bonne réponse à la question
(29Q), car dans cette réponse, c’est keu iyaki-neun qui est un focus contrastif.
Il faut signaler que nous nous bornons ici à décrire les comportements du C-neun en
comparant le topique et le focus contrastif, car ils seront au cœur de notre questionnement sur
la variation de l’ordre des mots à partir de la deuxième partie de notre étude. Le lien entre la
prosodie et le C-neun à l’initiale sera repris dans la section 4 dans le 7e chapitre, où nous
discuterons du champ du pré-noyau.
4 Bilan
Nous avons observé trois aspects de la syntaxe du coréen : la tête finale, la fréquence
de l’anaphore zéro et le comportement du C-neun.
47
La tête verbale (le verbe principal) est la racine de notre arbre de dépendance. A partir
de l’idée des langues centripète et centrifuge de Tesnière, nous avons observé qu’en coréen, la
tête se place généralement à la fin de la phrase dans la proposition principale ainsi que dans la
proposition subordonnée.
Ensuite, nous avons souligné qu’en coréen, il n’est pas obligatoire que les énoncés
soient saturés au niveau syntaxique. Nous nous sommes intéressée notamment aux cas où un
sujet grammatical n’est pas produit dans un énoncé. Nous avons proposé de considérer pro et
PRO de la grammaire générative en termes d’anaphore zéro.
Enfin, nous avons examiné la relation entre la position du C-neun est son
interprétation. Suivant Choi Hye-Won (1997, 1999), nous considérons que la structure
communicative et le placement du C-neun sont fortement liés. Nous avons vu qu’en général,
le C-neun à l’initiale est marqué par le topique et possède la proéminence prosodique.
48
Chapitre III
Parties du discours
et autres classes distributionnelles
Nous souhaitons commencer ce chapitre en disant que dans notre étude, les catégories
sont définies par leurs caractéristiques distributionnelles et structurales. Kahane (2010)
souligne que « pour définir les catégories […] nous nous basons non seulement sur l’analyse
distributionnelle, mais sur une analyse distributionnelle qui s’appuie sur une analyse
structurale préalable ».
Pour établir le système des catégories, nous nous inspirons également de Lemaréchal
(1989) :
50
Pour une description détaillée, nous renvoyons le lecteur à la section 4.3. ainsi que Kahane (2010).
49
« l’analyse linguistique doit partir de définitions syntaxiques : il n’est pas possible
de s’appuyer, comme on l’a fait pendant longtemps et comme on le voit faire
encore dans certaines descriptions, sur des définitions sémantiques pour distinguer
les parties du discours »
(Lemaréchal 1989 :29)
Cette affirmation nous invite par exemple à éviter de tenir compte des critères
sémantiques pour déterminer la catégorie de hyeongyongsa ‘adjectif’ de la grammaire
traditionnelle contemporaine du coréen (dorénavant GC), que nous appellerons verbe statif et
qui a les mêmes propriétés distributionnelles que le verbe d’action.
Par ailleurs, comme Lemaréchal (1989), Croft (2001), Mok Jung-soo (2002) et Kahane
(2010) entre autres, nous partons de l’idée que le système des parties du discours dans
diverses langues n’est pas universel. Par contre, comme le remarquent Haspelmath (2010) et
Kahane (2010), il existe une stratégie universelle pour définir les parties du discours.
Avant de passer à l’examen des catégories en coréen, commençons par faire le point
sur l’unité minimale de la syntaxe, le « syntaxème » de Kahane (2008) afin d’éviter toute
confusion sur les termes que l’on emploie au long de notre étude.
51
Nous la définirons à la page suivante.
50
Dans la littérature (Jespersen 1924, Bloomfield 1933, Martinet 1970, Lyons 1970,
Zwicky 1985, Di Sciullo & Willams 1987, Mel’čuk 1993, Haspelmath 2002, Kahane 2008),
on discute d’unités de la langue comme le monème, le morphème, le mot etc.52 On remarque
que ces différents termes superposent la morphologie et la syntaxe. A ce propos, Di Sciullo &
Willams (1987) proposent l’unité « syntactic atom »53, qui est disposée à la frontière entre la
morphologie et la syntaxe, et qui, en même temps, est une base d’unité syntaxique. Dans un
ordre d’idées similaires, il nous semble que l’idée de « syntaxème »54 de Kahane (2008) nous
convient pour observer la langue coréenne agglutinante :
52
Nous ne donnons pas la définition de chaque unité mentionnée et nous nous contentons de renvoyer le lecteur
aux références citées.
53
Di Sciullo & William distinguent l’objet morphologique (morphological object en anglais) de l’atome
syntaxique : le premier concerne la composition et l’affixation, alors que le second est l’unité minimale en
syntaxe.
54
Notons que ce terme existait déjà. Mel’čuk (1993) indique que « la distinction entre les significations
sémantiques (=sémantèmes) et les significations syntaxiques (=syntaxèmes) est bien connue en linguistique.
Entre autres, elle est formulée explicitement dans Martinet (1970), où les sémantèmes grammaticaux sont
appelés des modalités et les syntaxèmes, des fonctionnels ».
55
Nos italiques; la commutation libre et liée va être expliquée avec des exemples en français et en coréen.
51
librement si A et B commutent l’un et l’autre librement dans la combinaison
A+B »
Kahane (2008)
Pour illustrer ces définitions, prenons des exemples en coréen et en français. Pour le
français, considérons la phrase le chat avançait. Dans la forme verbale avançait, on reconnaît
deux syntaxèmes qui forment un syntagme : le lexème verbal avanç- et le morphème -ait qui
est indissociable du lexème verbal. Il est important de souligner le fait qu’ils forment une
combinaison libre qui indique qu’ils sont bien deux syntaxèmes.56 Ensuite, il y a le, qui est un
lexème grammatical et chat un lexème nominal. le chat est à la fois autonome et séparable (le
joli chat).
(31) a. meok-eoss-da
manger-P-DEC
b. sakwa-leul meok-eoss-da 57
pomme-ACC manger-P-DEC
‘je (il/elle/ils, etc) mange une pomme’
Dans l’exemple (31a), il y a trois syntaxèmes : meok- ‘manger’ qui est un lexème verbal, eoss
et da, les morphèmes flexionnels exprimant respectivement le temps (passé) et le déclaratif.
Notons que comme dans la forme verbale en français (avanç-ait), ils commutent librement
(meok-kess-da, ilk-eoss-da, ilk-kess-da). Dans l’exemple (31b), il existe deux syntaxèmes de
plus que dans (31a) : un lexème nominal sakwa ‘pomme’ et un lexème grammatical leul.
56
Par exemple, enseigne et ment dans enseignement sont liés, si bien qu’il ne s’agit pas de syntaxèmes.
57
Comme nous l’avons vu dans la section 2 du 2e chapitre, le sujet grammatical peut ne pas être réalisé dans un
énoncé.
58
Kahane (2008) utilise la notion de syntaxème également pour définir le mot et le syntagme. Puisque cette
section se limite à l’introduction de ce terme, nous ne détaillerons pas ces définitions.
52
pour désigner les éléments qui se rattachent aux lexèmes en tant qu’unité minimale porteuse
du sens. Mais il faut souligner que nous ne nous intéresserons pas aux morphèmes
dérivationnels, i.e. aux morphèmes qui composent les lexèmes.
Dans cette section, il s’agit des morphèmes verbaux collés au verbe principal (V1).
Les morphèmes collés à un verbe dépendant (V2) seront examinés dans le chapitre suivant sur
la translation en termes de translatifs.
A propos de la classe de mots qui constitue le hyeongyongsa ‘adjectif’ dans la GC,
nous proposerons d’ignorer l’existence de cette catégorie en raison de sa distribution
comparable à celle du verbe. Nous considérerons que le hyeongyongsa de la GC doit se
classer dans la catégorie du verbe, comme verbe statif.
Comme nous ne pouvons pas faire des tests avec tous les morphèmes verbaux, nous
choisissons hi (causatif/passif), (eu)si (honorification), eoss (passé), kess (aspect/modal), eo
(déclaratif)59, yo (honorification) :
59
Il faut noter que ce eo peut s’attacher au V2, et que les exemples de phrases se terminant par V1-eo se trouvent
surtout à l’oral. Comme le soulignent Kim Tae-Yeob (1998) et Yoo Hyun-Kyung (2003), la prosodie de fin
phrase doit accompagner eo.
60
LV signifie un lexème verbal.
61
Il y a deux allomorphes de ce morphème d’honorification : eusi et si.
54
Le deuxième morphème d’honorification occupe la place située après le morphème de
déclaratif (LV_C/P_HON_P_TAM_DEC_HON). Observons les exemples suivants, pour
clarifier le rôle des deux morphèmes d’honorification:
En (37a), le morphème -eusi- s’accorde au sujet grammatical (le professeur dans cet énonce).
En (37b), -yo est rajouté à la fin de la forme verbale, et s’accorde à l’interlocuteur avec qui on
parle.62
Ces exemples nous permettent de proposer l’ordre rigide suivant pour les morphèmes
verbaux causatif/passif – honorification – temps – aspect – mode (conclusif) – honorification.
On remarquera que dans la structure topologique de la forme verbale que nous proposons ci-
dessous, il y un champ « translatif » à droite du champ « honorification ». Il est destiné à
accueillir des morphèmes, collés au V2, dont nous discuterons seulement dans la section 2 du
4e chapitre :
62
Regardons d’autres exemples dans lesquels le sujet grammatical ne réfère pas à une personne plus âgée que le
locuteur :
L’exemple (a) montre qu’il est impossible d’avoir le morphème d’honorification accordé au sujet grammatical
pour le référent duquel on n’est pas obligé de se montrer poli. En revanche, on peut bien avoir l’autre type
d’honorification, i.e. sur l’interlocuteur ; ainsi en (b), on peut imaginer que le locuteur parle avec un interlocuteur
qui est plus âgé. Mel’čuk (1994) distingue deux catégories d’honorification : la catégorie de « politesse » et la
catégorie de « respectivité » (ce sont des termes de Mel’čuk).
55
LV morphèmes verbaux
causatif
passif honorification temps aspect mode honorification translatif
ip hi si eoss kess eo yo
Avant de passer au verbe statif en coréen, nous soulignons que le lexème verbal et la
forme verbale sont des catégories différentes (i.e. les classes distributionnelles différentes).
D’abord, prenons un passage de Kahane (2010) :
« il existe une stratégie universelle pour définir les parties du discours, qui
consiste à partir des énoncés les plus simples, dans lesquels figure un seul lexème
appartenant à une classe ouverte. Ceci permet de déterminer une ou plusieurs
classes distributionnelles de lexèmes. S’il y en a plusieurs, on retiendra tout
particulièrement celle qui permet de faire des énoncés assertifs décrivant une
action. Les forme qui permettent de faire des prédications, c’est-à-dire de
construire un énoncé assertif et de véhiculer la force illocutoire, sont appelées des
prédicatifs »
(Kahane 2010)
56
Au début de cette section, nous avons précisé que le verbe est un lexème en tant
qu’une des parties du discours. Il est obligé de se combiner avec les morphèmes verbaux pour
former un mot. Le verbe peut donc être dans la catégorie de prédicatif, si et seulement si il
constitue une forme verbale en se combinant avec les morphèmes verbaux (cf. Fig. 21). Le
verbe seul ne peut pas être produit dans un énoncé.
Il est important de noter qu’à partir du moment où la catégorie de prédicatif est établie,
on peut définir le substantif dont nous discuterons dans la section 4.3
Dans cette section, nous avons décrit l’ordre de différents morphèmes verbaux au sein
de la structure topologique projetée par le verbe, en considérant leur sens. Dans la section
suivante, nous discuterons des raisons pour lesquelles nous introduisons le verbe statif.
Dans cette section, nous proposons qu’en coréen, une catégorie de l’adjectif
comparable à celle du français n’existe pas, selon les critères distributionnels. A la différence
de la GC, nous proposerons de classer hyeongyongsa dans la catégorie du verbe statif en tant
que prédicatif.
Il est à noter que cette reconsidération n’est pas nouvelle. La raison pour laquelle nous
insistons sur ce fait est qu’à cause de l’absence d’une catégorie de l’adjectif comparable à
celle du français, on devra prendre acte du fait qu’il n’y a pas de catégorie lexicale qui a une
fonction d’attribut. Cela nous obligera de revoir le système de la théorie de la translation de
Tesnière (1959) (cf. la section 2.3. du 4e chapitre).
D’abord, observons les deux exemples suivants. A travers ces exemples, on remarque
que le verbe statif peut se combiner avec les morphèmes verbaux collés au verbe d’action :
57
b. eolkul-bich-i hayah-ji-si-eoss-kess-eo-yo
visage-lumière-NOM être blanc-passif-HON-P-TAM-DEC-HON
‘le visage (de qqn dont on parle) devrait être blanc’
Il n’a pas besoin d’un autre mot, vide (comme la copule dans le cas du français), pour se
réaliser en tant que prédicatif.
D’ailleurs, le verbe statif tout seul ne peut pas servir à modifier le nom, comme dans le
cas du verbe d’action. L’exemple (40) contient le verbe d’action ja- ‘dormir’, et l’exemple
(41) le verbe statif ippeu- ‘être joli’:
b. ippeu-n Yeongi
être joli-TQ Yeongi
‘jolie Yeongi’ ou bien ‘Yeongi qui est jolie’
Nous pouvons donc nous poser la question suivante : quelle est la définition du
hyeonyongsa dans la GC ? Elle n’hésite pas à donner une définition fondée sur une propriété
sémantique : exprimer l’état (Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim 1993). Or, la GC définit la partie
du discours comme résultant du classement des mots selon la propriété grammaticale. Mok
Jung-soo (2002 : 73) signale que l’analyse en parties du discours doit se fonder sur les critères
morphosyntaxiques. Mais la GC ne maintient pas ce point de vue et au bout d’un moment, ce
sont surtout les critères sémantiques qui interviennent. Or, comme l’affirme Lemaréchal
(1989), « si le descripteur part de définitions sémantiques, il risque de projeter sur la langue
qu’il étudie les catégories sémantiques de sa propre langue ou celles de l’ensemble assez
étroit de langues, grec, latin, français, anglais, etc., à partir desquelles s’est élaborée la
tradition grammaticale occidentale, même récente ». Par ailleurs, Lemaréchal (1989) et
58
Schachter (1985) insistent sur le fait que le critère primaire pour la classification des parties
du discours est grammatical, et non sémantique.
Ces arguments renforcent notre point de vue qui est plutôt de se fonder sur les critères
syntaxiques distributionnels pour décider dans quelle classe de mots hyeongyongsa ‘adjectif’
de la GC peut rentrer. Au niveau distributionnel, hayah- ‘être blanc’ entre dans le paradigme
des verbes, même si sémantiquement, il décrit l’état ou la qualité. De plus, le verbe statif se
conjugue comme le verbe d’action. Nous considérons que la structure topologique du verbe
statif est identique à celle du verbe d’action. Nous reprenons l’exemple (39b) pour décrire la
forme verbale :
hayah- ‘être blanc’ se place dans le champ pour le lexème verbal comme le verbe
d’action. Puis, il peut proposer les champs pour les morphèmes verbaux :
LV morphèmes verbaux
causatif
passif honorification temps aspect mode honorification translatif
hayah ji si eoss kess eo yo
Il faut noter pourtant que les verbes statifs ne partagent pas l’ensemble des propriétés
des verbes d’action. Lee Iksop & Ramsey (2000) notent que les verbes statifs ne peuvent pas
avoir de morphèmes flexionnels d’impératif (43a) et d’exhortatif (43b) :63
(43) a. * ippe-eo-la
être joli-DEC-IMP
63
Le but de ce paragraphe n’est pas d’énumérer les comportements différents du verbe statif par rapport à ceux
du verbe d’action. Nous entendons simplement mentionner qu’il a certains comportements syntaxiques qui ne
sont pas comparables à ceux du verbe d’action.
59
b. * ippeu-ja
être joli-EXH
Par ailleurs, il lui est impossible de se combiner avec le morphème (neu)nda :64
b. * kibun-i nappeu-nda
humeur-NOM [Link]
-(neu)nda n’est pas compatible, dans ce cas, avec le verbe statif parce que ce morphème
exprime le présent ou bien l’aspect progressif, ce qui ne convient pas pour le verbe statif qui
représente la qualité.
Dans la section suivante, avant d’examiner les propriétés du nom en coréen, nous
allons décrire une autre partie du discours, modifieur du nom : l’adnominal.
3 Adnominal et qualificatif
L’adnominal est une classe fermée d’éléments invariables modifiant le nom, dont la
place est toujours devant le nom (Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim 1993, Lee Iksop & Chae
Wan 1999, Lee Iksop & Ramsey 2000, Nam Ki-Sim 2001, Yeon Jaehoon 2003, Nam Ki-Sim
et al. 2006, etc).
64
Notons qu’il n’est pas possible que (neu)n se combine avec un autre morphème que da: * (neu)n-eo *(neu)n-
kka et *(neu)n-la. C’est la raison pour laquelle suivant Nam Ki-Sim (2001), nous considérons que (neu)nda en
entier forme un morphème.
60
Il existe trois types d’adnominaux : l’adnominal de détermination, l’adnominal
numéral et l’adnominal de qualité (Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim 1993, Nam Ki-Sim et al.
2006 etc.). Dans les exemples suivants, jeo ‘ce’ en (45a) est un adnominal de détermination,
modeun ‘tous’ un adnominal numéral et sae ‘nouveau’ un adnominal de qualité:
Il est à noter que l’adnominal ne peut pas modifier tous les types de noms (*sae
Cheolsu ‘nouveau Cheolsu’). Ce sont notamment le nom abstrait, le pronom et le nom propre.
L’adnominal ne peut pas être employé tout seul dans un énoncé ; il doit apparaître
avec le nom. Par ailleurs, selon Lee Iksop & Ramsey (2000 :104), les adnominaux « forment
la plus petite […] des classes de mots en coréen ».65 Nous nous demandons pour quelle raison
la GC crée une partie du discours particulière pour cette classe de mots.
Mok Jung-soo (2002) cherche la raison pour laquelle on n’a pas pu éviter d’introduire
cette classe de mots, l’adnominal, malgré son invariabilité et le nombre restreint ; le verbe
65
« they form the smallest […] word class found in Korean ».
61
statif (au sens de notre étude) a été classé, on l’a vu, en tant qu’adjectif (i.e. hyeongyongsa)
dans la GC. Or il y a un autre type de mots, qui n’ont pas d’inflexion, et qui ressemble, à
première vue, à l’adjectif des langues indoeuropéennes. Mais la GC n’a pas pu les appeler
adjectif car, par exemple en français, le modifieur du nom appelé « adjectif » est une catégorie
grammaticale flexionnelle. De plus, comme le terme d’adjectif était déjà attribué au verbe
statif, on avait besoin d’une autre appellation, d’où l’adnominal, en se basant sur le placement
où il apparaît, c’est-à-dire devant le nom.
Bien que l’origine du terme d’adnominal ne soit pas très claire et que cette catégorie
reste problématique, une chose est certaine : l’adnominal est une catégorie qui a une fonction
d’épithète, i.e. de modifieur du nom.
Nous empruntons le terme à Lemaréchal (1989) pour désigner la catégorie de
modifieur de nom : le qualificatif. Il est important de noter que dans notre étude, le qualificatif
est une classe distributionnelle de modifieur de nom, i.e. une classe syntaxique. Même si nous
ne traitons ici que l’adnominal, nous verrons que le nom aussi peut modifier un autre nom, et
que la relative est aussi dans cette catégorie de qualificatif en tant que modifieur de nom. Le
qualificatif est donc l’ensemble des classes distributionnelles qui modifient le nom : le lexème
adnominal, le lexème nominal et d’autres classes qui ne sont pas lexèmes (i.e. syntagme).
Par contre, chez Lemaréchal, le qualificatif est l’ensemble des différentes catégories
lexicales qui modifient le nom. Par exemple, cet ensemble est constitué en français du nom et
de l’adjectif (ex. le livre cadeau, la maison neuve). Lemaréchal appelle ce type d’ensemble
« superpartie du discours », qu’il définit comme « un ensemble de parties du discours, par
ailleurs distinctes, mais ayant les mêmes fonctions » (Lemaréchal 1989 : 27).
Rappelons que l’adnominal est une classe fermée, et que sa place n’est pas libre. Ces
deux propriétés seront utilisées pour comparer l’adnominal et la relative (cf. la section 2.1. du
4e chapitre).
62
4 Nom, morphèmes grammaticaux et substantif
Jeong Hee-jeong (2006) résume les propriétés du nom, basées sur Choi (1982) et Huh
(1995)66 :
La propriété (1) est sémantique, (2) est une propriété morphologique, (3) - (6) sont des
propriétés syntaxiques. Nous pouvons nous rendre compte également que les propriétés du
nom que nous venons de citer sont mélangées sur un autre plan : les propriétés (3) - (5) sont
plutôt liées au constituant nominal plutôt qu’au nom (catégorie lexicale).
Dans la section 4.1 sur le nom, nous allons donner des illustrations des propriétés (2) –
(6). Ensuite, nous illustrerons la structure topologique de la forme nominale dans laquelle il y
a plusieurs types de morphèmes grammaticaux respectant un ordre fixe, ce qui concerne la
propriété (4). Enfin, nous nous intéresserons en particulier aux deux propriétés (1) et (5) en
introduisant une catégorie syntaxique « substantif » suivant Lemaréchal (1989), Kim Ji-Eun
(1991), Jeong Hee-jeong (2006), Im Hong-Bin (2007c) et Kahane (2010).
66
Ce sont deux travaux que Jeong Hee-jeong (2006) cite dans son travail.
63
4.1 Nom
Dans cette phrase, nous pouvons remarquer que l’accusatif eul collé à seonmul ‘cadeau’
donne à ce nom la fonction d’objet direct du verbe ju- ‘offrir’ ; le nominatif ka collé à Yeongi
indique le sujet et le datif eke collé à chinku ‘ami’ indique l’objet indirect. Cette phrase est
représentée comme suit :
ju-eoss-eo offrir
cadeau
Yeongi-ka Yeongi seonmul-eul chinku-eke amis
67
Hong Chai-Song (1990) note que le fait que -ka et -leul, respectivement le nominatif et l’accusatif, peuvent
être supprimés permet de penser que ces suffixes nominaux ne se comportent pas comme des cas, c’est-à-dire
des marqueurs grammaticaux, mais qu’ils se comportent comme des marqueurs modaux. En revanche, Nam Ki-
Sim et al. (2006) lui opposent la statistique obtenue sur un corpus oral où en réalité, l’omission des cas nominatif
64
(48) Yeongi(ka) sakwa(leul) meok-eoss-eo
Yeongi(NOM) pomme(ACC) manger-P-DEC
‘Yeongi a mangé une pomme (ou bien de la pomme)’
Il existe pourtant des contraintes. Kim Ji-Eun (1991) note que l’omission des
marqueurs de cas est naturelle lorsque les constituants dans une phrase suivent l’ordre
suivant : sujet objet verbe. Par conséquent, l’exemple suivant n’est pas compréhensible :
Dans l’exemple (50b), le nom ne porte pas le marqueur de cas et la phrase devient
inacceptable :
Deuxièmement, le nom peut être modifié par l’adnominal (voir les exemples dans la
section précédente).
et accusatif ne dépasse pas la moitié, si bien qu’ils considèrent que la thèse de Hong Chai-Song (1990) n’est pas
très convaincante. Nous ne prenons position ni pour Nam Ki-Sim et al. (2006), ni pour Hong Chai-Song (1990).
Cela veut dire que nous faisons l’hypothèse que ces morphèmes se comportement par défaut comme des
morphèmes structuraux.
65
(51) a. Yeongi a vu cet étudiant Yeongi-ka keu haksaeng-eul bo-ss-da
Yeongi-NOM ce étudiant-ACC voir-P-DEC
Cinquièmement, on peut diviser les noms en deux types : le nom libre et le nom lié.
De même que le nom libre peut se combiner avec les morphèmes grammaticaux, le nom lié
peut les porter. Mais, alors que le nom libre peut s’employer sans modifieur, le nom lié est
obligé d’être modifié. Prenons des exemples avec keos :
Nous nous intéressons pour finir à la position que le nom peut occuper. Jeong Hee-
jeong (2006), dans un travail sur les noms en coréen mis en relation avec leur distribution,
68
définit quatre traits du nom sans morphèmes grammaticaux (i.e. nom nu) :
l’adnominalisation, l’adverbialisation, la prédication et la grammaticalisation. Voici les
exemples :
68
Nous utilisons le terme de « trait » plutôt que « emploi » du nom sans morphèmes grammaticaux. Le mot
qu’emploie Jeong Hee-jeong (2006) réfère aux caractéristiques de chaque emploi ; c’est la raison pour laquelle
nous pensons qu’il est plus raisonnable d’utiliser la traduction « trait » en français.
66
(53) a. hakkyo undongjang (adnominalisation)
école cour
‘cour de l’école’
Kahane (2010) considère qu’« une fonction est liée à une position structurale : elle est
définie par un paradigme positionnel, c’est-à-dire par l’ensemble des syntagmes qui peuvent
occuper cette position ». Le nom peut être actant du verbe et modifieur d’un autre nom et
modifieur du verbe :
V V N-ka N-eul V
N-ka N-eul N N N
Dans cette section, nous avons vu six propriétés générales du nom. Cela va maintenant
nous servir à entrer dans les détails de la description des morphèmes grammaticaux collés au
nom et sur la catégorisation du nom au niveau syntaxique.
67
4.2 Morphèmes grammaticaux
Dans cette section, nous verrons que les morphèmes grammaticaux, tout comme les
morphèmes verbaux, doivent respecter un ordre comme dans le cas des morphèmes verbaux
(Yoon James Hye-Suk 1995, Hong Chai-Song 2001, Choi-Jonin Injoo 2009 etc.).
Nous commençons par comparer le placement des trois morphèmes du champ final ka,
eul et neun. eul est considéré comme le marqueur d’accusatif. Dans un énoncé, il ne peut pas
être remplacé par ka (voir l’exemple 54b), mais il peut l’être par neun (54c). Nous pensons
que l’exemple (54b) montre qu’eul se comporte par défaut comme marqueur de cas
structural :
69
Nous appelons ce champ « central » en raison de son placement entre le marqueur de datif et le marqueur
d’accusatif/nominatif.
68
(54) a. Yeongi-ka Cheolsu-leul salangha-nda
Yeongi-NOM Cheolsu-ACC [Link]
‘Yeongi aime Cheolsu’
69
Dans notre étude, nous considérons que ka se comporte comme marqueur de cas par
défaut, et qu’il peut fonctionner comme marqueur de focalisation suivant en cela Ko Seok-Ju
(2000) et Choi-Jonin Injoo (2009). Cette analyse est notamment basé sur l’exemple de formes
nominales, comme ici Yeongi-eke-ka en (57a), dans lesquelles le datif eke et le nominatif ka
apparaissent en même temps. Comme le montre la traduction en français, Yeongi-eke est
marqué pour le focus (contrastif) par ka :
Dans l’exemple (57b), neun peut également se combiner avec eke. Rappelons la description
de l’interprétation de neun dans la section 3 du 2e chapitre ; nous avons vu que le C-neun peut
être marqué soit par le topique soit par le focus contrastif en relation avec son placement.
Dans l’exemple (57b), Yeongi-eke est marqué pour le topique par neun.
(58) a. * Yeongi-man-eke
Yeongi-seulement-DAT
b. Yeongi-eke-man iyakiha-eoss-da
Yeongi-DAT-seulement raconter-P-DEC
‘je (l)’ai raconté seulement à Yeongi’
c. Yeongi-man-eun iyakiha-eoss-da
Yeongi-seulement-TOP raconter-P-DEC
‘c’est seulement Yeongi qui a raconté’
Ainsi, eke et neun occupent chacun une place propre, respectivement avant et après man
(eke_man_ka/neun/eul).
70
Le morphème de pluriel doit être devant le datif (deul_eke_man_ka/neun/eul) :
Nous avons vu les propriétés du lexème nominal en coréen ainsi que les morphèmes
grammaticaux qui se combinent avec ce lexème nominal. Dans la section suivante, nous
aimerions observer le paradigme occupant la position du sujet et de l’objet en tant que
dépendants du verbe, en comparant la catégorie lexicale (nom) et la catégorie syntaxique
(substantif).
En français, le nom demande en général l’article pour occuper une position d’actant
comme sujet et objet. Or, le pronom personnel et le nom propre ne doivent pas
obligatoirement apparaître avec l’article. Cela conduit à observer différents éléments qui
construisent le groupe substantival. Prenons un paragraphe de Kahane (2010) pour donner la
définition du substantif et du groupe substantival :
Ici, nous allons montrer qu’en coréen, à la différence du français, le nom en soi peut
occuper une position d’actant. Cela veut dire que le nom peut former à lui seul un substantif.
71
Par ailleurs, Han Jeonghan (2008) fait remarquer que les chercheurs n’ont pas distingué
strictement les parties du discours de la catégorie syntaxique, 70 et que le nom peut être
employé, dans des énoncés réels, comme catégorie syntaxique. Nous observerons deux cas
opposés, l’un où le nom doit porter un morphème de cas, l’autre où il ne peut pas le porter.
Avant de présenter nos idées sur le substantif pour le coréen, attirons l’attention
d’abord sur le travail de Kahane (2010) qui montre qu’en français, le substantif englobe le
nom propre et le pronom personnel. Autrement dit, deux catégories lexicales peuvent occuper
la position actantielle sans présence de l’article :
En (60a), le nom sœur doit se combiner avec l’article (ici, l’adjectif possessif) pour occuper la
position du sujet. En revanche, le mot maman n’est pas obligé de se combiner avec l’article ;
il se place tout seul dans la position du sujet. On a deux cas plus clairs pour introduire la
classe syntaxique de substantif pour le français: le nom propre Marie et le pronom personnel
elle n’ont pas besoin d’un autre élément pour occuper la position d’actant.
Voici le tableau rendant compte des exemples (60). Le groupe substantif englobe les
groupes dont la distribution correspond aux positions d’actant :
groupes substantivaux
dét + (modifieur) + nom sa sœur
(dét) + (modifieur) + nom/substantif (sa) maman
nom propre Marie
pronom personnel Elle
70
« scholars did not strictly differentiate the parts-of-speech from the syntactic categories ».
72
Revenons à la discussion sur le substantif en coréen. Lorsque l’on observe le coréen à
la lumière du paradigme du groupe substantival en français, notamment le pronom personnel
et le nom propre, il est préférable que le marqueur de cas apparaisse pour actualiser le nom
propre (cf. l’exemple 61c) :
L’exemple (61b) est acceptable si et seulement si une bonne prosodie accompagne cet énoncé,
alors que si l’on change l’ordre des constituants de fonctions sujet et oblique, il est difficile de
décider si (61c) a la même structure sémantique que celle de (61a).
Dès que le pronom personnel est privé d’un marqueur de cas, même si une bonne prosodie
l’accompagne, il est beaucoup plus difficile de comprendre cet énoncé.
Nous nous posons ici la question suivante : en coréen, quels éléments peuvent-ils
occuper une position d’actant ? Nous testons la question-réponse avec le pronom interrogatif
comme quoi et qui, anticipant la réponse qui correspond aux actants. Commençons par le test
de question-réponse permettant de voir comment le locuteur réalise la réponse qui correspond
à quoi occupant la position de l’objet :
73
(63) Q : Qu’est-que j’amène pour ce soir ?
R1 : une bouteille (*bouteille)
R2 : des fleurs (*fleurs)
R3 : du pain (*pain)
Comme on peut le voir, en français, le nom est obligé de porter un marqueur, plus exactement
l’article, pour que la conversation soit naturelle. Cela confirme que le nom seul ne peut pas
occuper de position d’actant.
En revanche, lorsque l’on fait ce même test pour le coréen, on se rend compte que
contrairement au français, le nom se réalise obligatoirement sans marqueur :
R1: kamela-(*leul)
caméra-(*ACC)
‘une caméra’
R2 : kkoch-(*eul)
fleur-(*ACC)
‘des fleurs’
R3 : keik-(*eul)
gateau-(*ACC)
‘un gâteau’
R4 : ippeu-n os-(*eul)
être joli-TQ vêtement-(*ACC)
‘un joli vêtement’
Passons maintenant au test pour lequel la question porte sur un autre actant, le sujet.
Dans ce cas aussi, le nom se réalise obligatoirement sans marqueur :
74
R3 : maman
R4 : une jolie fille (*fille)
R2 : Yeongi-(*ka)
Yeongi-(*NOM)
‘Yeongi’
Le cas du datif est plus souple par rapport au sujet et à l’objet pour les deux langues:
R : Yeongi-(hante)
Yeongi-(DAT)
‘(à) Yeongi’
Ces exemples nous permettent de voir, pour le moment, que la différence entre le
français et le coréen est qu’en coréen, le nom tout seul peut être une réponse au pronom
interrogatif comme mueos ‘quoi’ et nuku ‘qui’, alors qu’en français, le nom en tant que classe
lexicale doit se combiner avec l’article pour être une réponse convenable. Haspelmath (2010)
met en lumière qu’il est fortement nécessaire de distinguer entre les catégories descriptives,
i.e. les catégories dans des langues particulières, et les concepts comparables, utilisés pour la
71
hante est un des allomorphe du datif. Il est employé notamment à l’oral.
75
comparaison inter-linguistique.72 A cet égard, les classes lexicales telles que définies dans
notre travail, comme le nom, correspondent à la notion de catégorie descriptive, tandis que
notre classe syntaxique de substantif serait un concept comparatif. Il nous semble que cette
recommandation est particulièrement pertinente pour le cas du substantif en français et en
coréen, à savoir que tout en admettant le concept universel de substantif, nous voyons que la
réalisation de ce concept dans chaque langue n’est pas nécessairement identique.
Maintenant, nous aimerions discuter du statut des marqueurs de cas dans ce groupe
substantival. Lemaréchal (1989 : 63) signale que « la théorie même de la translation implique
que la partie du discours qui servira de référence pour l’analyse d’une fonction donnée sera
celle ne nécessitant aucun translatif, du coup, la translation présuppose qu’il existe des parties
du discours qui exercent les fonctions sans adjonction de marques segmentales ». Par contre,
il y a des cas d’obligation de porter ou ne pas porter de morphème grammatical. Kim Ji-Eun
(1991), dans un travail sur le nom sans morphèmes grammaticaux occupant la position du
sujet, affirme que la présence du groupe substantival sans marqueur semble dépendre du
contexte ; l’acceptabilité est très variable selon différents contextes :
En (69a), le nom salam ‘personne’ doit porter le nominatif. En revanche, dans l’exemple
(69b), si uri porte un morphème grammatical, l’énoncé devient peu naturel.
72
« we need to distinguish carefully between descriptive categories, i.e. categories of particular languages, and
comparative concepts, which are used for cross-linguistic comparison”.
76
(70) a. kkok achimbab meok-ko il naka-ya ha-nda
absolument petit déjeuner manger-TF travail sortir-TS [Link]
‘Il faut aller au travail après avoir pris le petit déjeuner’
achimbab-eul meok- ‘prendre le petit déjeuner’ est une construction à verbe support (cf. la
section 3.2. du 5e chapitre) ; sans marqueur de cas, le nom et le verbe peut avoir une cohésion
linéaire plus forte.
S’il en est ainsi, nous nous posons encore une autre question : quel est le statut du nom
sans marqueur en coréen ? Quelle est la différence entre le nom sans marqueur et avec
marqueur ? Nous cherchons à y répondre en considérant deux niveaux, syntaxique et
pragmatique. Au niveau structural, d’après Im Hong-Bin (2007c), en coréen, le groupe
nominal sans marqueur est généralement considéré comme résultant de l’omission des
marqueurs. Le problème qui se pose de ce point de vue est que le groupe nominal sans
marqueur et avec marqueur ne se comportent pas d’une manière similaire.
De même que Mok Jung-soo (1999) explique que seuls les actants ont le droit de ne
pas porter de morphèmes grammaticaux, Kim Yeong-hee (2005 :189) note qu’une des
conditions pour que le nom ne soit pas obligé de porter les morphèmes grammaticaux est qu’il
soit actant, autrement dit, l’actant du verbe principal peut être réalisé sans marquage. Ces
observations nous font penser que, si l’on compare le français et le coréen, en syntaxe de
surface, la plupart des noms en coréen peuvent correspondre au nom/substantif maman en
français. Rappelons que le nom/substantif maman n’est pas obligé de se combiner avec le
déterminant (cf. maman / sa maman).
73
Cette phrase est une phrase grammaticale, mais à l’oral, cela fait très lourd et on évite de produire eul.
77
une référence activée dans le contexte. Cela peut être un facteur du fait que le nom sans
marqueur de cas apparaît plutôt à l’oral. Reprenons un paragraphe de Kahane (2010) qui nous
intéresse à ce propos :
« En fait, il y a une sorte de continuum sémantique entre les pronoms et les noms
propres à référence absolue. Un lexème comme maman, lorsqu’il est utilisé
comme substantif (c’est-à-dire sans déterminant) possède une propriété déictique :
il ne réfère pas nécessairement à un élément du contexte immédiat, mais son
référent doit être calculé en fonction du contexte d’énonciation. Dans Demande à
maman !, maman ne peut désigner que la mère du locuteur ou de son (jeune)
interlocuteur. Nous dirons qu’il s’agit d’un déictique indirect par opposition à un
déictique direct comme moi, qui appartient nécessairement au contexte
d’énonciation et peut être ainsi désigné. Les prénoms n’ont pas non plus de
référent absolu. Dans Demande à Anne !, l’interprétation de Anne dépend des
personnes prénommées Anne que connaissent en commun les interlocuteurs et qui
sont « actives » dans le contexte d’énonciation. Et plus les locuteurs connaissent
d’Anne et plus on se rapproche du fonctionnement d’un pronom anaphorique
comme lui dans Demande-lui ! »
Kahane (2010)
Les observations que nous avons faites montrent qu’à la différence du français où la
classe syntaxique de substantif apparaît en englobant en particulier deux catégories lexicales,
le pronom personnel et le nom propre, en coréen, la distinction entre la catégorie lexicale et la
catégorie syntaxique n’est pas très visible. Cela nous amène à constater que la présence des
morphèmes grammaticaux n’est pas toujours nécessaire pour que le nom occupe la position
d’actant. Nous appelons donc le nom apparaissant sans marqueur ou sans contrainte de porter
le marqueur dans la position d’actant, le nom/substantif (par exemple maman en français).
Il est à noter que la distinction entre nom, nom/substantif et substantif sera un des
fondements sur lesquels nous établirons le système de la translation pour le coréen.
74
Nos italiques.
78
5 Adverbe
Dans cette section, nous allons voir que la classe des adverbes est très hétérogène, ce
qui rend difficile de faire des tests syntaxiques communs afin de les reconnaître. En revanche,
nous pouvons nous efforcer de saisir leurs propriétés en nous inspirant de Le Goffic (1993),
Riegel et al. (1994).
Comme le souligne Riegel et al. (1994 :375), les adverbes entrent dans différents types
de « constructions irréductibles à la modification d’un verbe ou au fonctionnement d’un
circonstanciel ». Wierzbicka (2000 :289) note que la classe traditionnelle d’adverbe est
hétérogène et sa définition est fonctionnelle plutôt que sémantique. Comment peut-on
reconnaître alors cette classe de mots très hétérogène ? Nous pouvons nous demander s’il y a
des tests syntaxiques permettant d’identifier cette classe des mots. Guimier (2000) donne deux
tests syntaxiques pour identifier la classe des adverbes : la mobilité et la suppression. Ils sont
impliqués également dans les critères syntaxiques pour l’adverbe en coréen (Lee Iksop &
Ramsey 2000, Nam Ki-Sim 2001). Or Le Goffic (1993 :77) signale que « les critères
généralement invoqués de mobilité et de suppressibilité ne sont pas probants ». Pour le coréen
où l’énoncé n’est pas obligé d’être saturé, le test de suppressibilité n’a pas de sens. A propos
de mobilité, l’adverbe doike ‘très’ est un adverbe de manière qui modifie le verbe. On
retrouve un énoncé dans lequel cet adverbe se place après le verbe :
En plus, même si on dit qu’en général, les adverbes de phrase sont mobiles, les
exemples suivants dans lesquels l’adverbe de phrase akka ‘tout à l’heure’ et l’adverbe de
négation jeonhyeo… an ‘ne rien’ ont tous les deux des contraintes d’ordre :
79
(73) [Link] Cheolsu-ka jeonhyeo bab-eul an meok-eoss-da
tout à l’heure Cheolsu-NOM rien riz-ACC NEG manger-P-DEC
‘Tout à l’heure, Cheolsu n’a rien mangé’
(Im Yoo-jong 1997)
S’il en est ainsi, peut-on identifier les adverbes en vertu de leur fonction ? Tesnière
(1959) considère que les adverbes ont une fonction de circonstant, comparable au terme de
compléments accessoires (Le Goffic 1993 :386). Or, Guimier (2000) mentionne que l’adverbe
peut être un complément essentiel du verbe :
Cela nous permet de dire que l’on ne peut pas être sûr que tous les adverbes correspondent à
la fonction circonstancielle. Schachter & Shopen (2007 :20) notent qu’il n’est pas étonnant de
découvrir qu’il n’existe pas de catégorisation commune pour la classe entière.75
A ce propos, Riegel et al. (1994 :376) proposent d’établir le classement des adverbes
selon « leur propriétés de construction qui en font soit des éléments dépendant d’un
constituant de la phrase ou de la phrase elle-même, soit des marqueurs orientant
l’interprétation du reste de l’énoncé. Chaque adverbe pourra alors être caractérisé par les
types de constructions où il figure et par les spécificités interprétatives liées à ces positions ».
75
« it is not surprising to find that there are no categorizations that are common to the entire class ».
80
Par ailleurs, à propos de l’interprétation de l’adverbe, suivant Le Goffic (1993 :451), nous
proposons de déterminer l’interprétation des circonstants comme suit :
81
La GC dit que keoeui ‘presque’ modifie le nom, donc une catégorie lexicale. Pourtant, on se
rend compte que lorsque le nom ne se combine pas avec un marqueur de cas, l’acceptabilité
de cet exemple diminue :
Lee Eun-Sup (2011) souligne ainsi que l’adverbe devant le nom ne modifie pas que le
nom, et qu’il modifie plutôt la combinaison entre le nom et le marqueur de cas. Nous pouvons
le confirmer par d’autres exemples dans lesquels l’adverbe kkok ‘juste’ se place devant le nom
avec un marqueur de cas (79a), et dans lesquels si l’on enlève le marqueur de cas (79b), la
phrase devient peu envisageable :
Reformulant l’affirmation de Lee Eun-Sup (2011), nous pouvons ainsi dire que même
si l’adverbe kkok ‘juste’ semble modifier le nom, ce n’est pas la catégorie lexicale de nom que
l’adverbe modifie. C’est le substantif (catégorie syntaxique) qu’il modifie.
82
Dans cette section, nous avons vu que la classe de l’adverbe est hétérogène et qu’il est
difficile d’avoir des critères cohérents aussi bien pour en distinguer les différents types que
pour définir cette catégorie elle-même. Nous avons donc proposé de considérer, suivant Le
Goffic (1993), plusieurs facteurs (le sens, la place, la construction et la portée) pour
déterminer l’interprétation de l’adverbe. Ces facteurs seront repris dans la section 2.2.4 du 4e
chapitre, qui porte sur la translation en adverbe.
6 Bilan
L’originalité de ce chapitre est que nous avons tenté de faire une analyse
distributionnelle et structurale prenant en compte deux types de catégories : la catégorie
lexicale et la catégorie syntaxique. Nous nous sommes intéressée à la distinction entre verbe
et prédicatif, entre adnominal et qualificatif, et entre nom et substantif (ou groupe
substantival).
Reprenons les points principaux que nous avons dégagés : le hyeonyongsa de la GC
doit être considéré comme un verbe statif. Par exemple, hayah- ‘être blanc’ est un lexème
verbal ; il peut être un prédicatif, en se combinant avec les morphèmes verbaux. A propos du
substantif, en français, il y a deux parties du discours qui occupent la position d’actant sans
déterminant : le pronom et le nom propre ; il est rare que le nom seul y apparaisse (à part les
cas comme maman), et ce dernier doit généralement se combiner avec le déterminant. Par
contre, en coréen, généralement le nom (lexème nominal) peut occuper tout seul la position de
sujet et d’objet. Mais il y a des contraintes où le nom doit apparaître obligatoirement sans ou
avec marqueur de cas.
83
Nous citons, pour finir ce chapitre, Lemaréchal qui souligne l’importance de
comprendre le système des parties du discours d’une langue pour établir le système de la
translation de cette langue :
84
Chapitre IV
Théorie de la translation et translatif
76
L’emploi du terme de catégorie lexicalisée est basé sur nos discussions avec Sylvain Kahane. Nous le
définirons bientôt.
77
C’est nous qui soulignons.
85
Nous avons besoin de préciser la notion de catégorie pour les translations vers des
catégories plus larges que les catégories lexicales ; la « catégorie lexicalisée » est ainsi, dans
cette étude, une extension d’une catégorie lexicale aux autres syntagmes qui ne sont pas des
lexèmes, mais qui ont la même distribution. Pour Tesnière, les translations vont toujours
d’une catégorie lexicale dans une autre catégorie lexicale 78 (cf. section 2.2.3) et donc les
éléments translatés appartiennent nécessairement à une catégorie lexicalisée. Nous pensons, à
la suite de Lemaréchal (1989) qu’il est nécessaire de considérer des translations vers des
catégories non lexicalisées.
Après avoir établi le système de la translation en coréen, nous pourrons voir que ce
système offre une représentation cohérente de la structure de la phrase en coréen. Puis, nous
comparerons notre analyse avec celle de la GC qui distingue la subordination et
l’enchâssement (cf. la section 4.2 du 1er chapitre).
78
Ou plutôt d’une catégorie lexicalisée vers une catégorie lexicalisée. En fait, Tesnière ne distingue pas les deux,
ce qui a souvent été source d’incompréhension de la translation. En même temps, quand Tesnière dit que la
forme infinitive d’un verbe est un translaté de verbe en nom, il précise bien que le verbe infinitif n’est pas un
nom, qu’il se comporte toujours vis-à-vis de ses dépendants comme un verbe et qu’il faut bien distinguer cette
translation en nom d’une dérivation en nom qui donnerait véritablement un nom. Donc la translation est
clairement présentée par Tesnière comme produisant des syntagmes appartenant à des catégories lexicalisées et
pas à des catégories lexicales, ce qui supposerait que le syntagme translaté est un lexème.
86
1 Changement de partie du discours : la translation
Chez Tesnière, il existe quatre parties du discours majeures : verbe, nom, adjectif et
adverbe considérés comme mots « pleins » (i.e. les catégories lexicales), et la translation
consiste à transférer un mot plein d’une catégorie lexicale dans une autre catégorie lexicale,
c’est-à-dire à transformer une espèce de mot en une autre espèce de mot.
Kahane (2001), paraphrasant Tesnière, note qu’un élément de partie du discours X
peut venir occuper une position normalement réservée à un élément de partie du discours Y,
mais dans ce cas, l’élément doit être translaté de la partie du discours X à la partie du
discours Y par un élément morphologique ou analytique appelé un translatif de X en Y. On
peut représenter ce phénomène comme suit :
Rappelons deux exemples de la section 1 du 1er chapitre : le livre rouge et le livre de Pierre.
Notons que la catégorie du transféré elle-même n’est pas toujours désignée sans
ambiguïté, ainsi le même translatif peut servir à translater en deux catégories différentes :
En (80a), de est un translatif de nom en adjectif, alors qu’en (80b), il est un translatif
en adverbe.
Il faut noter que « l’infinitif conserve la faculté d’être le régissant de deux espèces de
subordonnées, les actants et les circonstants » (Tesnière 1959 : 418). Autrement dit, le
transférende garde sa nature. Dans les exemples ci-dessous, nous remarquons que voir un
film a la même distribution qu’une pomme :
87
(81) a. je veux une pomme
b. je veux voir un film
L’infinitif est donc à la fois gouverneur de son actant un film, et dépendant du verbe
veux (cf. arbre de dépendance ci-dessous).
veux
suj cv
je voir
obj
film
dét
un
88
« Bien qu’il n’existe pas, en palau, d’adverbes lexicaux, il est cependant pertinent,
du point de vue typologique, que la langue possède une catégorie de segments
(toujours syntagmatiques) réservée aux fonctions adverbiales »79
(Lemaréchal 1989 :72)
Dans notre étude, une telle catégorie de segments sera appelée catégorie « non
lexicalisée » ; c’est une classe syntaxique à laquelle ne correspond pas de catégorie lexicale, à
l’exemple de l’adjectif dans notre étude.
Il y a donc deux types de translations : dans une catégorie lexicalisée et dans une
catégorie non lexicalisée. Puis nous distinguons la catégorie non lexicalisée générale de la
catégorie non lexicalisée spécifique. La catégorie non lexicalisée générale est une classe
syntaxique dont la fonction existe par une catégorie lexicale, mais dont la distribution n’est
pas identique à celle de la catégorie lexicale. La catégorie non lexicalisée spécifique est une
classe syntaxique dont la fonction existe par aucune classe lexicale. Le premier cas est illustré
par la translation en qualificatif (la relative). Le lecteur pourrait penser que la relative est une
translation dans une catégorie lexicalisée car il y la une catégorie lexicale de l’adnominal.
Mais nous allons voir que la distribution de la relative est quand même assez différente de
celle de l’adnominal et en plus l’adnominal est une classe fermée et donc pas vraiment une
catégorie lexicale. Le deuxième cas est illustré par la translation en attribut. Dans le système
des parties du discours en coréen, il n’y a pas du tout de catégorie qui peut avoir une fonction
d’attribut. La translation en attribut est donc une translation dans une catégorie non lexicalisée
spécifique.
Nous commençons par observer la translation en qualificatif dans une catégorie non
lexicalisée générale.
En français, afin de modifier le nom, il suffit que l’adjectif se place derrière ou devant
lui ; le V peut être translaté en adjectif par le pronom relatif ou par la forme participiale.80 En
outre, le nom peut être lui-même modifieur du nom, la tête du groupe substantival :
79
C’est nous qui soulignons.
89
(82) a. le livre rouge
b. le livre cadeau
c. la personne volant le livre
d. le livre que j’aime
En coréen, le verbe peut modifier le nom par les translatifs neun, eun, n, l, eul, deon :
80
Nous parlerons en détail des participiales dans la section 2.3 sur la translation dans une catégorie non
lexicalisée.
81
Lemaréchal (1992 : 223) affirme que même si toutes les langues n’ont pas d’adjectif, « il semble que toutes
présentent des structures relevant de la fonction épithétique ». Par exemple, en palau, « les équivalents de nos
adjectifs constituent en fait une sous-classe de verbes statifs et sont relativisés par ęl, comme les autres verbes,
quand ils fonctionnent comme épithètes » (Lemaréchal 1989 : 61) :
Tous ces translatifs ont une valeur différente ; chaque translatif a son temps/aspect
propre. -neun représente le présent ou l’aspect progressif dans le présent. -(eu)n collé au verbe
d’action exprime le temps passé alors que -(eu)n collé au verbe statif exprime l’état actuel. -
(eu)l exprime le temps futur82 et -deon a la valeur aspectuelle inaccomplie dans le passé.
A travers les exemples ci-dessus, nous constatons qu’il y a un type de translatif par
lequel le verbe peut modifier le nom. Maintenant, nous aimerions discuter de la raison pour
laquelle malgré l’existence de l’adnominal, nous devons appeler ces translatifs « translatif
dans une catégorie non lexicalisée ». Premièrement, l’adnominal est une classe fermée comme
nous l’avons vu dans la section 3 du chapitre précédent. Deuxièmement, l’adnominal et le V
translaté en qualificatif n’ont pas la même distribution. Rappelons qu’il y a deux types de
modifieur de nom : l’adnominal et le nom nu. Dans les exemples suivants, le nom japji
‘magazine’ est modifié par le nom nu (84a), par l’adnominal et le nom nu (84b) et par le V
translaté en qualificatif, l’adnominal et le nom nu (84c) :
82
Nam Ki-Sim (2001) propose de l’interpréter comme l’hypothétique.
91
nom nu, l’adnominal ne peut pas s’interposer entre les deux (85a) ; l’adnominal ne peut pas
non plus se placer devant le V translaté en qualificatif (85b) :
Nous pouvons ainsi représenter le placement des catégories dans l’exemple (84c)
comme suit :
83
Les articles du français ont également une place fixe (cf. Kahane 2007).
92
Par conséquent, nous ne pouvons pas considérer que le V translaté par neun, eun, n, l,
eul, deon entre dans une catégorie lexicalisée, mais bien dans une catégorie non lexicalisée.
Il est à noter que la description du groupe substantival n’est pas notre préoccupation
principale. Nous nous intéressons plutôt à la séquence verbale. Mais en observant le
comportement topologique des éléments qui apparaissent respectivement avec le verbe
principal et avec le nom (tête), nous nous sommes rendu compte que la structure topologique
de chaque catégorie est comparable ; chacune peut ainsi avoir deux champs : un champ
principal proposé pour les dépendants principaux, et un champ de la tête pour le verbe ou le
nom avec les dépendants qui leur sont quasi-inséparables. Dans le 6e chapitre sur l’interface
syntaxe-topologie, nous parlerons en détail de la structure topologique du coréen.
Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, le rôle du marqueur de cas est un critère
important pour voir si le nom peut être un substantif, ou s’il doit former un groupe
substantival avec un marqueur de cas. A cet égard, suivant Tesnière (1959) et Lemaréchal
(1989), nous appelons le marqueur de cas « translatif fonctionnel » :
93
« le translatif à est un translatif fonctionnel, lorsqu’il fait passer le prime actant à
la catégorie du tiers actant tout en le laissant à l’intérieur de la catégorie du
substantif ; Alfred donne le livre à Bernard »
Tesnière (1959 : 401)
Nous commençons par décrire le V translaté en nom qui doit se combiner avec un
translatif fonctionnel pour occuper une position d’actant.
Dans cette section, nous observons le translatif en nom (eu)m, qui exprime le fait
accompli. Il apparaît avec des verbes comme bunmyongha- ‘être certain’, deuleona- ‘révéler’
etc. (Lee Iksop & Ramsey 2000, Nam Ki-Sim 2001).
b. baesinkam-eul neukki-nda
sentiment de trahison-ACC [Link]
‘je me sens trahi’
94
(88) a.?* kaeul-i o-ass-eum neukki-nda
automne-NOM venir-P-TN [Link]
Le V translaté en nom a donc la même distribution que le nom. Il ne peut pas occuper
une position d’actant sans marqueur de cas. Nous verrons dans la section suivante que le V
translaté par ki peut être produit sans ou avec marqueur de cas.
[Link] ki
Dans la GC, (eu)m et ki sont des morphèmes de nominalisation (Ko Yong-Kun & Nam
Ki-sim 1993, Yoo Hyun-Kyung 2002 etc). Par ailleurs, la GC a tendance à décrire ces deux
morphèmes en même temps. A l’inverse, dans notre étude, nous voulons les séparer l’un de
l’autre en fonction de la possibilité de se combiner avec le translatif fonctionnel.
Le translatif -ki exprime le sens inaccompli. Les verbes comme bala- ‘souhaiter,
espérer’ demandent le translatif -ki, (Lee Iksop & Ramsey 2000, Nam Ki-Sim 2001).
95
du cas du V translaté en nom. Nous considérons deux paires d’exemples afin de montrer
également que la distribution du V-ki entre dans le paradigme du nom/substantif :
96
Le V translaté par ki, qui peut commuter avec le substantif et n’est pas obligé de se
combiner avec un marqueur de cas, manifeste ainsi un comportement différent du V translaté
en nom par (eu)m. Nous pouvons donc dire que ces deux translatifs doivent être considérés à
part, sur les bases d’une analyse à la fois distributionnelle et structurale.
[Link] keos et ji
La raison pour laquelle nous regroupons keos et ji séparément de ki, c’est que tous
deux keos et ji nécessitent la présence de translatifs en qualificatif. Comme nous l’avons vu,
dans la section sur le nom, il existe un nom lié (bound noun en anglais) keos ‘chose’. Mais la
distribution et les comportements syntaxiques ne correspondent pas entre le nom lié keos et le
keos que nous allons étudier dans cette section.
Le nom lié keos a la même distribution que le nom. Dans les exemples suivants, pizza
peut être remplacé par keos :
Comme nous l’avons vu dans la section 4.1. du chapitre précédent, keos peut, comme
le nom, porter deul (marqueur de pluriel) et être modifié par l’adnominal. Nous traduisons ce
keos par ‘chose’ :
97
En revanche, à la différence du keos ‘chose’ que nous venons de voir, la proposition
translatée en nom/substantif par le keos que nous étudions dans cette section est déjà saturée
(94a, 95a). De plus, le V2 translaté par keos occupe une position d’actant en se combinant
avec un translatif fonctionnel ; chaque V translaté par keos a la même distribution que la
classe lexicale du nom :
himdeul-eoss-eo
être difficile-P-DEC
‘le fait de recevoir le formulaire d’adhésion est difficile’
(Corpus Sejong)
98
(96) a. salam-deul-hante dongeuiseo bad-neun-(*keu)-keos-(*deul)-i
personne-PL-DAT formulaire d’adhésion recevoir-TQ-ce-TNS-PL-NOM
himdeul-eoss-eo
être difficile-P-DEC
‘le fait de recevoir le formulaire d’adhésion est difficile’ ou bien
‘le fait que je reçoive le formulaire d’adhésion est difficile’
bo-ass-da
voir-P-DEC
‘j’ai vu qu’il a continué d’accomplir une véritable maturité’
De même, Choe Hyon Sook (2007) considère qu’il y a deux keos : l’un appartient à la
classe lexicale des noms, l’autre est une catégorie fonctionnelle. Si nous reformulons notre
point de vue à la suite de ces observations, nous dirions qu’il faut distinguer deux emplois
différents de keos : le nom lié et le translatif en nom/substantif qui est toujours accompagné
des translatifs en qualificatif, en formant une unité TQ-keos.
Comme dans le cas de ki, l’unité TQ-keos n’impose pas lui-même de contraintes quant
à la combinaison avec les marqueurs de cas. Ceci est révélé clairement par un exemple où le
verbe principal est kat- ‘sembler/paraître’. Ce verbe, d’une façon générale, demande un actant
ne portant pas de marqueur. Et on observe que le V translaté en nom/substantif par keos ne
peut pas non plus porter de marqueur lorsqu’il construit un énoncé avec lui :
Venons-en maintenant au translatif ji. Son comportement est proche de celui du keos
que nous venons d’examiner, dans le sens où il s’attache également à une forme translatée en
qualificatif. Prenons les exemples suivants en comparant, pour chaque cas, avec la distribution
99
correspondant à celle du nom/substantif. Comme le translatif en nom/substantif keos, ji n’est
pas obligé de se combiner avec un marqueur de cas :
al-ke doi-eoss-da
connaître-TS devenir-P-DEC
‘j’ai compris d’où la rivière coule et vers où elle va’
(Corpus Sejong)
Dans les sections sur la translation en nom et en nom/substantif, nous avons eu deux
critères principaux : la distribution du V translaté et la possibilité de se combiner avec le
marqueur de cas. A partir de la section suivante, l’examen de la catégorie du V translaté
dépassera le niveau de la classe distributionnelle des lexèmes.
84
Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993 : 107) affirment que ji ne peut se combiner qu’avec le nominatif. Or nous
avons cet exemple dans lequel V-TQ-ji peut demander l’accusatif en tant qu’actant du verbe al- ‘connaître’.
100
2.2.3 Translation en substantif
Dans cette section, nous nous intéressons aux translatifs dont le transféré non
seulement peut occuper seul une position d’actant, mais ne peut même pas se combiner avec
un marqueur de cas.
Dans chaque sous-section, nous examinerons ce que nous considérons être un emploi
spécifique de ko. La raison de ce traitement séparé tient d’une part à la possibilité de se
combiner avec d’autres morphèmes grammaticaux (de temps, d’aspect, etc), d’autre part aux
verbes principaux avec lesquels le V-ko peut apparaître.
[Link] ko
Les exemples (100a) et (101a) illustrent le fait que le translatif ko ne peut pas se
combiner avec un marqueur de cas ; en effet, on le voit, la présence d’un marqueur de cas les
rend agrammaticaux. Puis les V translatés en substantif par ko peuvent être remplacés par le
substantif :
saengkakah-eo
penser-DEC
‘Je pense que le discours de cette personne n’est pas encore terminé’
(Corpus Sejong)
101
b. keu-neun jasin-eul muji-leul sakwaha-eoss-da
lui-TOP soi-même-ACC manque de connaissances-ACC faire des excuses-P-DEC
‘il s’est excusé pour ses connaissances insuffisantes’
En particulier dans le corpus oral, nous rencontrons des exemples dans lesquels le
syntagme du V translaté par ko constitue un énoncé. L’exemple suivant est un monologue
dans lequel le locuteur est vexé par le fait que quelqu’un l’a appelé pour raconter une histoire
pénible, alors que cette personne a quitté le locuteur. La dernière phrase est constituée
seulement de l’élément translaté en ko :85
ka-ss-eumyeon, kkeut-i-ji
aller-P-TA, fin-C-EXC
‘s’il s’en allait, c’est fini’
Le syntagme du V2-ko peut être mobile. Dans l’exemple suivant, il se place après le
V1 :
85
Kim Tae-Yeob (1998) et Yoo Hyun-Kyung (2003) examinent l’emploi des morphèmes collés au V2 en tant
que morphème conclusif (d’un énoncé) ; il devrait s’accompagner d’une prosodie différente ; dans l’emploi en
tant que conclusif, il suffit d’avoir la coupure et la mélodie descendante exactement comme si la phrase
aboutissait à la fin
86
A l’oral, jul est une forme amalgamée de ji-leul (TNS-ACC).
102
(103) eomma-ka keuleo-si-deola,
mère-NOM faire ainsi-HON-DEC,
(104) a. on envisageait pas que les enfants aient chacun leur chambre (CFPP)
b. je pense qu’on poussait plus les filles
c. on a vu que j’étais tout le temps à la maison
(105) a. ?* que les enfants aient chacun leur chambre, on envisageait pas
b. ?* qu’on poussait plus les filles, je pense
c. ?* que j’étais tout le temps à la maison, on a vu
Passons maintenant aux translatifs eo/ke/ji/ko. Rappelons que le translatif ko que nous
allons étudier dans la section suivante n’a pas les mêmes propriétés que le translatif ko de
cette section.
Jusqu’à maintenant, nous avons examiné les translatifs qui peuvent occurrer avec
d’autres morphèmes verbaux (le temps, l’aspect etc.). En revanche, les quatre translatifs que
nous traitons dans cette section, ne peuvent pas porter les marqueurs de TAM. Kwon Jae-il
(1985, 1992) les appelle « morphème de syntagme verbal défectif ». Après avoir présenté
l’analyse de ces morphèmes que propose la GC, nous donnerons notre analyse, basée sur la
distribution.
103
(106) a. Yeongi-ka jigap-eul ilh-eo beoli-eoss-eo
Yeongi-NOM portefeuille-ACC perdre-TS finir par-P-DEC
‘Yeongi a perdu son portefeuille’
da oiu-ke ha-si-eoss-da
tout mémoriser-TS faire-HON-P-DEC
‘le professeur a fait mémoriser toutes ces phrases aux étudiants’
Dans les trois premiers exemples, le V2-eo/ko/ji se combine avec un verbe exprimant la
modalité. Dans le dernier exemple, le V2-ke se combine avec le verbe causatif ha- ‘faire’.87
87
Rappelons la structure topologique de la forme verbale dans la section 2.1. du 3e chapitre (Fig. 21) dans
laquelle il y a une place proposé pour le morphème de causatif. En coréen, la causation peut être décrite d’une
manière analytique et synthétique.
88
Nous discuterons du prédicat complexe dans le 5e chapitre.
104
Translatif du V2 V1
ke ha- ‘faire’
eo bo- ‘essayer de’, ju- ‘donner une faveur’, beoli- ‘finir par’
ko iss- ‘être en train de’, sip- ‘vouloir’
ji anh- ‘ne pas faire’, mosha- ‘ne pas pouvoir faire’
Ainsi, dans les exemples suivants (107), on voit que le verbe causatif ha- ‘faire’
demande ke, le verbe de négation anh- demande ji, le verbe sip- ‘vouloir’ ko, et le verbe bo-
‘essayer’ a/eo :90
Décider le rôle de ces quatre morphèmes est un grand débat dans la GC. Il y existe un
terme curieux, que Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993) introduisent, le « auxiliary
conjunctive ending». La raison en est très simple : ces morphèmes ont le rôle de relier deux
verbes, si bien qu’ils sont classés comme conjonction (cf. Fig. 41). Ko Yong-Kun & Nam Ki-
Sim notent que dans la grammaire traditionnelle, ces morphèmes ont plutôt un rôle
89
Nous présentons seulement quelques verbes qui sont les plus fréquents dans nos corpus.
90
En français également, il existe des contraintes sur le choix des translatifs :
Cho Jae-Ohk (1988) arrive quant à elle à la conclusion que le morphème qui apparaît
entre deux verbes, en particulier, eo/ke/ji/ko, est un « nominalisateur » comme -ki et -(eu)m
qui sont de vrais « nominalisateurs ». Cho Jae-Ohk développe ses arguments en montrant le
fait que le V2-eo/ke/ji/ko peut prendre un marqueur de cas. Cho Jae-Ohk n’oublie pas
d’ajouter que le V2 translaté a des contraintes : il ne peut pas toujours se combiner avec tous
les types de marqueurs de cas, à savoir le nominatif, l’accusatif et le locatif :
Cependant il nous semble que cette analyse est due à l’absence d’une analyse du
substantif distinct de celle du nom (classe syntaxique vs. classe lexicale). En effet, Cho Jae-
Ohk considère ilk-eo comme une catégorie lexicale de nom, qui a besoin de se combiner avec
un marqueur de cas pour occuper une position d’actant, alors que dans notre étude, il s’agit
d’un substantif (nous le verrons bientôt). Comme nous l’avons mentionné dans la section 4.2.
du 3e chapitre, ka et (l)eul peuvent se comporter comme des marqueurs de focalisation (Han
Jeonghan 1999). Dans les exemples suivants, il y a deux morphèmes collés au V2-ji. Dans ce
cas, ces deux morphèmes ajoutent une accentuation sur l’action du V2 auquel ils se collent :
106
b. na-neun mulkeon kaps-eul kkakk-ji-leul mos ha-eo
moi-TOP objet prix-ACC baisser-TN-ACC NEG faire-DEC
‘moi, je ne peux pas baisser le prix des objets’
(Corpus Sejong)
Par conséquent, la thèse de Cho Jae-Ohk (1988) n’est pas pertinente, dans la mesure
où ce ne sont pas des marqueurs de cas. Par ailleurs, comme nous l’avons mentionné, elle
manque la distinction entre classe lexicale et classe syntaxique.
Nous allons maintenant montrer que ces quatre morphèmes, dans les constructions à
verbe modal et à verbe causatif peuvent être analysés comme translatifs en substantif. Avant
d’observer directement la distribution de V-eo/ke/ji/ko, nous aimerions proposer de faire un
test de pro-verbe keuleo(ha)- ‘faire ainsi’. Kim Young-hee (1993) insiste sur le fait que le V1
sous-catégorise la proposition du V2, au lieu de la considérer comme une dérivation, et que le
pro-verbe keuleo(ha)- ‘faire ainsi’ est un bon test pour voir si la proposition du V2 avec ses
dépendants est un complément du V1 :
Dans ces exemples, keuleo-ass-eum-eul ‘faire ainsi’ occupe une position d’actant, i.e. un
dépendant du prédicatif moleu-ass-da ‘ne pas savoir’. Ce test nous intéresse pour reconnaître
le syntagme de V2, et pour faciliter son analyse distributionnelle en le faisant commuter avec
le groupe substantival représenté par keuleo-ass-eum-eul.
107
Ahn Myong-chul (1999 : 350) souligne que dans les constructions à verbe modal et à
verbe causatif, même si les deux types de verbes expriment plutôt la modalité, ils sont
fortement liés au sens lexical de leur emploi en tant que verbe plein. Cette affirmation nous
amène à faire une analyse distributionnelle de V-eo/ke/ji/ko comme si le V1 était un verbe
plein.91 En résumé, pour examiner la distribution du V2-eo/ke/ji/ko, nous faisons deux tests :
le pro-verbe keuleo(ha)- ‘faire ainsi’ du syntagme du V2, puis la commutation avec le
substantif.
Commençons par le translatif eo que le verbe ju- demande. Le syntagme du V-eo peut
être commuté avec le verbe keuleo- ‘faire ainsi’ (111b) et keuleo-eo avec le substantif sakwa-
(leul) (111c):
91
Kwon Jae-il (1986) et Park Sun Ok (2005) etc. notent que diachroniquement, le verbe modal et le verbe plein
sont le même verbe, mais qu’au fur à mesure, le verbe plein a développé un emploi modal. Ce processus sera
repris dans la section 2.2. du 5e chapitre en termes de la « grammaticalisation ».
108
(113) a. na-neun keu ihoo-lo kwaja-leul meok-ji anh-a
moi-TOP ce après-LOC biscuit-ACC manger-TS NEG-DEC
‘je ne mange absolument plus de biscuit depuis ce moment-là’
(Corpus Sejong)
Comme nous l’avons vu, le verbe ha- ‘faire’ demande le translatif ke, puis le syntagme
portant ke peut commuter avec le substantif sukje-leul ‘devoir’ :
109
b. na-neun keuleo-ko sip-eo
moi-TOP faire ainsi-TS vouloir-DEC
‘je veux faire ainsi’
Comme on peut le remarquer, le verbe sip- n’accepte pas le substantif sakwa-leul ‘une
pomme’. Par rapport à d’autres verbes que nous venons de voir, le verbe sip- est un verbe qui
a subi une forte grammaticalisation ; il demande le translatif ko pour former une prédication
avec le V2. Nous pouvons nous demander, dans ce cas, si le V2 translaté par ko et le verbe
sip- ‘vouloir’ ne constituent pas une formation morphologique (et donc pas une combinaison
de deux mots en syntaxe).92 Kim Young-hee (1993) souligne que la possibilité de reprendre
V-ko par keuleo(ha)- signifie que le V2-ko est un complément du V1, et que c’est une
construction syntaxique.93 En résumé, nous considérons quand même ko comme un translatif
en substantif.
92
Il faut dire que sip- dans la construction à montée demande une phrase entière sans intervention des
translatifs :
Dans cette phrase, ju-eoss-eo est la racine de l’arbre de dépendance, et il a trois dépendants :
le sujet, l’objet indirect et le complément verbal :
ju-eoss-eo
suj obji cv
obj
chaek-eul
Groupes substantivaux
(modifieur) + nom + MC
(modifieur) + nom/substantif + (MC)
(modifieur) + nom/substantif
V translaté par ki + (MC)
V translaté par (eu)m + MC
V translaté par TQ-keos/ji + (MC)
V translaté par eo/ke/ji/ko
(117) a. latin : legendo doctus euasit (il est devenu savant en lisant)
b. italien : Alfredo parla mangiando (Alfred parle en mangeant)
(Tesnière 1959 : 470)
Par contre, en français, ce n’est pas un morphème qui marque le gérondif comme dans
le cas du latin et de l’italien, mais la construction en V-ant ayant un sens de concomitance :
Tesnière(1959) note ainsi que « le français ne possède pas de gérondif formé par translation
simple ; il est obligé de recourir à la translation double ».
112
b. seonbaenim-hante jeobeon-e [ dambae piu-myeonseo ]
ami aîné-DAT la dernière fois-LOC cigarette fumer-TA
94
Le Goffic (1993) entend par circonstant « des groupes adverbiaux, des groupes prépositionnels, y compris les
dites subordonnées circonstancielles, et les groupes nominaux du type ce soir ».
113
contrainte d’îlot de l’adverbial (cf. la section 1 du 7e chapitre pour la définition et la
description). Les tests que nous allons faire nous permettront de dire que le V-myeonseo se
comporte comme circonstant.
D’après Kwon Jae-il et al. (1997), il y a toujours une frontière prosodique entre la
proposition du V-myeonseo et la proposition principale ; cette dernière forme ainsi une
construction détachée :
kongbuha-ko iss-eo
travailler-TS être en train de-DEC
‘Yeongi travaille dans sa chambre en écoutant la radio’
Le Goffic (1993 : 82) note que « les compléments détachés peuvent s’insérer à toutes
les frontières de constituants primaires de la phrase » ; le placement du V-myeonseo est libre :
kongbuha-ko iss-eo
travailler-TS être en train de-DEC
‘Yeongi travaille dans sa chambre en écoutant la radio’
95
Il y a deux allomorphes de ce morphème : myeonseo et eumyeonseo.
114
b. Yeongi-ka bang-eseo ladio deul-eumyeonseo
Yeongi-NOM chambre-LOC radio écouter-TA
kongbuha-ko iss-eo
travailler-TS être en train de-DEC
‘Yeongi travaille dans sa chambre en écoutant la radio’
Enfin, il est impossible que le dépendant du V-myeonseo soit extrait, ce qui est
comparable au cas du gérondif en français (125b). Il nous semble que ce test nous permet de
considérer que le V-myeonseo est bien un circonstant (cf. contrainte d’îlot adverbial), même si
nous n’avons pas pu faire une analyse distributionnelle en raison de l’hétérogénéité de la
catégorie lexicale de l’adverbe. Dans l’exemple suivant, ladio-neun est un dépendant nominal
de deul-eumyseonseo ‘en écoutant’ ; il ne peut pas être extrait :
ladio-neun jaemiiss-da
radio-TOP être intéressant-DEC
115
Nous avons décrit jusqu’à maintenant deux types de translations : la translation dans
une catégorie lexicalisée et la translation dans une catégorie non lexicalisée générale
(translation en qualificatif). Dans la section suivante, nous invitons le lecteur à examiner deux
morphèmes, eo et ko, qui semblent avoir de comportements différents que les translatifs en
substantif et en adverbe.
Dans cette section, nous nous intéressons aux deux translatifs eo et ko. Nous verrons
que le V-eo/ko n’occupe pas une position de substantif, ni une position d’adverbe, si bien que
nous émettons l’hypothèse qu’il n’y a pas de catégorie lexicale qui peut correspondre à la
catégorie du V-eo/ko. En observant notamment l’interprétation de ces deux translatifs, nous
remarquerons qu’ils sont comparables aux participiales en français. Nous nous rendrons
compte que ce processus est nécessaire à cause du manque de la catégorie lexicale de
l’adjectif en coréen, d’où la translation dans une catégorie non lexicalisée spécifique.
D’abord regardons les exemples suivants qui posent problème, dans lesquels le V2 se
combine respectivement avec eo et ko, et dans lesquels le V2-eo/ko constitue un syntagme :
ul-eoss-da
pleurer-P-DEC
‘j’ai pleuré dans une salle en tenant le vêtement du professeur’
(Corpus Sejong)
Le V-eo/ko paraît modifier l’action du V1. Dans la GC, les deux morphèmes sont
effectivement considérés comme morphèmes d’adverbialisation (Yoo Hyun-Kyung 2002). On
peut se demander si les eo/ko sont des translatifs en adverbe, puisque le V2-eo/ko modifie
l’action du V1 et il se comporte comme circonstant. Mais une différence fondamentale les
116
oppose, qui montre que le V-myeonseo et le V-eo/ko n’occupent pas la même position
syntaxique : l’extraction du son dépendant nominal du V2-eo/ko est possible (cf. exemple
139b et 140b), alors que comme on l’a vu, le dépendant du V translaté en adverbe ne peut pas
être extrait (cf. exemple 124). Ce point sera repris prochainement.
Le V2-eo/ko n’est pas une catégorie de substantif non plus. Les exemples sont
syntaxiquement saturés sans produire le syntagme du V-eo/ko :
En d’autres termes, sans la présence du V-eo/ko, le verbe principal (i.e. prédicatif) a son
propre actant (i.e. substantif). Dans l’exemple (127a), le verbe principal est un verbe transitif,
et il a deux substantifs, i.e. le sujet et l’objet réalisé par la translation en nom. Dans l’exemple
(127b), le verbe principal est un verbe intransitif et il a un substantif (le sujet) et un locatif.
Nous venons de voir qu’il n’y a pas de catégorie lexicale qui peut correspondre au V2-
eo/ko. Si le V-eo/ko n’occupe pas la même position syntaxique que le V translaté en substantif
ou en adverbe, quel est son statut ? Nous cherchons à y répondre en nous inspirant de
l’analyse que fait Lemaréchal (1989), confronté à des problèmes similaires en palau. Cette
langue n’a pas de catégorie lexicale de l’adverbe, mais il y a un morphème ęr qui permet
d’avoir une fonction de circonstant :
117
« Les syntagmes en ęr sont définissables comme une catégorie non limitée à
un emploi ou une fonction. Un syntagme en ęr est compatible avec un certain
nombre de fonctions : circonstant, mais aussi complément directionnel régis par
certaines sous-classes de verbes et complément de caractérisation dans un
syntagme nominal […] Le morphème en ęr marque une catégorie de segments,
et non pas seulement une fonction : en analysant les segments en ęr comme
constituant une catégorie d’adverbes (non lexicaux), on ne confond pas fonctions
et parties du discours »96
(Lemaréchal 1989 :70)
Ce passage nous rappelle que le coréen n’a pas de catégorie lexicale de l’adjectif. D’après
Lemaréchal, le fait de ne pas avoir d’adjectif veut dire qu’il n’y a pas de catégorie qui a une
fonction fondamentale de cette catégorie ; il est donc nécessaire d’introduire l’idée de
marqueur fonctionnel (plutôt que catégoriel), d’où la catégorie non lexicalisée.
Prenons les exemples suivants dans lesquels la distribution de l’adjectif n’est pas
identique :
Les arbres de dépendance ci-dessous montrent bien que structuralement, les adjectifs
jolie et heureuse n’occupent pas la même position :
96
C’est nous qui soulignons.
118
regarde vit
Fig. 35. Arbre de dépendance de (128a) Fig. 36. Arbre de dépendance de (128b)
D’ailleurs, ils n’ont pas la même fonction : jolie est épithète modifiant le nom, alors
que heureuse est attributif modifiant le verbe (la tête).97 Riegel (1985 : 13) mentionne que
« dans le cadre même de la phrase attributive, l’emploi adjectival des formes participiales et
des substantifs relève des contraintes liées à des mécanismes de transfert qui éclairent en
retour le paradigme entier de l’adjectif attribut et de ses équivalents ». Prenons des exemples
contenant des participiales :
(129) a. Il avait beaucoup voyagé étant jeune (Le Goffic 1993 :363)
b. Pierre entra poussant un chariot devant lui (Muller 2008)
Riegel et al. (1993 : 341) notent que le sens de participe présent « envisage le procès en cours
de déroulement ».
97
Le Goffic (1993 : 362) appelle heureuse en (128b) « attribut accessoire du sujet ». Le Goffic ajoute que
« l’adjectif attribut accessoire du sujet est parfois proche de l’adjectif invarié » (ex. marcher droit, parler bas,
rire jaune, etc.).
119
action du V2 action du V1 action du V2 action du V1
Concernant eo, on a deux cas : dans le cas où le V1 est un verbe d’état, l’action du V2
marque un processus jusqu’à un certain moment, et cette action s’intègre dans l’état du V1.
Ainsi, dans l’exemple (130a), Yeongi s’est appuyée sur la chaise puis est restée appuyée. Dans
le cas où le V1 est un verbe d’action, l’action du V2 commence déjà au début, et les deux
cercles deviennent plus proches que sur le schéma ci-dessus, à savoir que l’action du V2
accompagne l’action du V1 pour qu’ils puissent exprimer une action d'ensemble (130b) :
Il y a donc dans les deux cas intersection de ces deux actions, ce que Ku Hyun-jeong (1991)
appelle également l’accord du domaine d’action.
En revanche, ko indique la séparation des deux actions, soit d’une manière simultanée,
soit d’une manière consécutive (132). Dans l’exemple (131a), il y a séparation de deux
actions simultanées : l’action de s’asseoir et l’action de s’appuyer. Dans l’exemple (131a)
avec le V2-ko, une interprétation où Yeongi est assise ailleurs que sur la chaise est possible,
comme le montre l’exemple (131b), qui décrit explicitement la situation où Yeongi est assise
par terre et s’appuie sur la chaise et montre que la commutation avec eo est impossible.
120
b. Yeongi-neun euija-e kidae-ko(/*eo) badak-e anj-ass-da
Yeongi-TOP chaise-LOC s’appuyer-TF par terre-LOC s’assoir-P-DEC
Dans l’exemple (132), les deux actions sont consécutives : l’action de regarder, puis
l’action d’aller :
Nous avons un autre exemple, dans lequel les deux morphèmes peuvent commuter :
121
(134) a. Yeongi-ka hakkyo-e kabang-eul kaji-eo o-ass-da
Yeongi-NOM école-LOC sac-ACC avoir-TF venir-P-DEC
‘Yeongi est venue à l’école avec son sac’
En ce qui concerne l’ordre des éléments ayant une fonction d’attribut, Goes (1999 :
114) note : « l’attribut se détache progressivement du verbe, pour devenir un complément
facultatif ». 98 Goes propose les deux représentations suivantes (Fig. 39 et 40) en les
distinguant l’une de l’autre. La première représentation montre que l’adjectif est obligatoire
en tant qu’attribut, tandis que l’adjectif dans la deuxième représentation devient facultatif.
98
Le Goffice (1993 :360) dit que « le rattachement (naturel et nécessaire) des compléments accessoires
nominaux ou adjectivaux à un terme de l’énoncé rend parfois difficile de les distinguer d’avec les compléments
secondaires ».
122
Prenons les exemples suivants dans lesquels deux adjectifs heureuse et furieux
apparaissent :
Le placement de chaque adjectif n’est pas identique. Alors que heureuse en (137a) ne
peut pas être placé en position frontale, furieux peut l’être :
Rappelons-nous des deux schémas (Fig. 37 et 38) que nous avons proposés pour
distinguer le translatif eo de ko. On remarque qu’ils sont comparables aux deux
représentations ci-dessus. Par ailleurs, lorsque l’on manipule l’ordre de l’adjectif dans chaque
exemple, l’acceptabilité varie de la même façon que dans le cas du V2-eo/ko.
Enfin, malgré tout, il faut dire que la position syntaxique du V-eo/ko est différente de
celle des participiales en français : le dépendant nominal de la participiale ne peut pas être
extrait (138b) :
99
Il est à noter que l’extraction sera reprise dans le 7e chapitre, quand nous introduisons la notion d’amas verbal.
123
b. Yeongi-ka kubyeolha-eo sseu-n du kaenyeom-eun heungmilop-da
Yeongi-NOM distinguer-TF utliser-TQ deux notion-TOP être intéressant-DEC
‘les deux notions que Yeongi a distinguées sont intéressantes’
da jeoj-eoss-da
tout mouiller-P-DEC
‘le vêtement de son professeur que Yeong a tenu en pleurant est mouillé’
Le test de l’extraction nous permet de constater que : d’une part, la position syntaxique
du V2-eo/ko n’est pas identique que celle de la participiale en français, d’autre part, eo et ko
ne sont pas des translatifs en adverbe (dans une catégorie lexicalisée).
Dans la section suivante, nous allons examiner le marqueur ko pour voir s’il n’est
qu’un translatif ou s’il marque également la coordination.
124
3 ko en tant que translatif et jonctif
Ici, nous souhaitons traiter d’un autre rôle que ko peut avoir : le jonctif (la conjonction
de coordination dans la littérature). D’après Lim Dong-Hoon (2009), il y a quatre types de
coordination en coréen : la coordination du groupe nominal, la coordination du groupe verbal,
la coordination de la proposition et la coordination de la phrase.100 Le problème qui se pose
concerne la coordination de la proposition par le morphème ko.
100
L’idée généralement acceptée est qu'il existe une coordination du groupe nominal relié par le morphème
(k)wa et une coordination de la phrase par le mot keuliko 'et' :
Ko Kwang-Ju (1999) considère que puisque le V-ko sans marqueur de temps peut être
enchâssé dans la proposition principale, son placement n’est pas un bon critère pour voir si
c’est une subordination ou une coordination. Pourtant, comme nous l’avons montré, il est
impossible que le V-ko portant un marqueur de temps se place dans la proposition principale.
La structure de ces deux V-ko n’est donc pas identique.
Et dès que le V-ko avec le marqueur de temps porte –ji anh-, la phrase devient
acceptable :
Ces exemples montrent que le V-ko avec marqueur de temps forme une proposition
indépendante, à la différence du V-ko sans marqueur de temps (143).
Le troisième test est celui du liage de l’anaphore jaki ‘soi-même’ dans le syntagme du
V-ko. Le sujet du verbe principal est l’antécédent de l’anaphore jaki de la proposition
subordonnée (146a). Cette relation anaphorique existe bien dans la proposition du V-ko sans
marqueur de temps (146b). En revanche, il n’est pas possible que jaki soit présent dans la
proposition du V-ko avec marqueur de temps (146c) :
127
b. jaki-eui adeul-i joleopha-ko
soi-même-GEN fils-NOM terminer ses etudes-TF
Comme le note Kim Jong-Bok (2000), la présence de l’anaphore jaki ‘soi-même’ dans
la proposition du V-ko sans marqueur de temps montre que cette proposition est une
proposition subordonnée.
Dans cette section, nous avons fait trois tests pour voir la différence entre le V-ko sans
marqueur de temps et avec marqueur de temps ; le placement de ces deux types de V-ko, la
portée d’un NPI et le liage de l’anaphore jaki. Nous nous sommes rendu compte que lorsque
le V-ko ne porte pas un marqueur de temps, ko a tendance à marquer la subordination. Par
contre, lorsque le V-ko porte un marqueur de temps, la structure de la phrase est différente et
peut être analysée comme une structure de coordination. Il faudrait donc distinguer ces deux
emplois différents de ko.
Comparons notre analyse avec trois analyses différentes : Kwon Jae-il (1985, 1992),
Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993) et Yoo Hyun-Hyung (2002). Nous proposons le tableau
suivant pour que le lecteur voie la différence entre la GC et notre analyse fondée sur le
système de la translation. Les explications suivent.
129
Kwon Jae-il Ko Yong-Kun & Yoo Hyun-Kyung notre analyse
(1985, 1992) Nam Ki-Sim (2002)
(1993)
Concernant neun, (eu)n, (eu)l, deon, nous partageons l’idée que ce sont des
morphèmes qui permettent au verbe de modifier le nom. Mais il y a une différence : dans
notre travail, le V translaté en qualificatif est une catégorie non lexicalisée, tandis que la GC
le considère comme une catégorie lexicale.
101
L’explication va suivre dans le texte.
130
Nous avons distingué deux translatifs (eu)m et ki, respectivement translatif en nom et
translatif en nom/substantif, alors que la GC les considère comme un même type de suffixes,
i.e. le suffixe de nominalisation. La distinction entre (eu)m et ki dans notre étude résulte d’une
analyse à la fois distributionnelle et structurale.
Ko Yong-Kun & Nam Ki-Sim (1993) étudient eo/ko dans la construction à verbe
modal et à verbe causatif en termes de « auxiliary conjunctive ending ». Par conséquent, nous
ne pouvons faire apparaître dans le tableau leur appellation de ces morphèmes eo/ko, d’où un
point d’interrogation dans la case correspondante.
Yoo Hyun-Kyung (2002) n’étudie pas spécifiquement ces deux morphèmes, eo et ko.
Mais pour elle, à part les suffixes de nominalisation et d’adnominalisation, tous les
morphèmes concernent l’adverbialisation. C’est la raison pour laquelle nous avons indiqué,
dans le tableau, qu’eo et ko sont pour elle des suffixes d’adverbialisation. Il est pourtant
regrettable que Yoo Hyun-Kyung ne détaille pas l’analyse de ces morphèmes.
131
132
Chapitre V
Cohésion syntaxique
entre deux verbes
Lee Sookhee (1992), Chung Taegoo (1993), Bratt (1996), Chung Chan (1998), Abeillé
& Godard (1998, 2001) entre autres parlent de cohésion forte entre deux verbes dans les cas
où ces derniers se comportent comme un tout, pouvant être remplacés par un seul verbe ; par
ailleurs, la cohésion est souvent une propriété du « prédicat complexe ». Bratt (1996) définit
le prédicat complexe comme une unité syntaxique dans laquelle deux verbes, qui ont leur
propre structure argumentale, se comportent comme un seul verbe.
Müller (2006) précise davantage la notion de cohésion entre deux verbes en tenant
compte du placement des verbes : dans beaucoup de langues, certaines formes de prédicat
complexe forment un « cluster », i.e. une unité topologique102 ; ils se placent ensemble dans
l’ordre linéaire.
En nous inspirant de Müller (2006), dans cette section, plutôt que de nous en tenir à
l’affirmation que telle ou telle séquence de verbes se comporte comme un tout, nous
aimerions préciser les conditions dans lesquelles la cohésion entre deux verbes est plus ou
102
C’est Müller (2006) qui emploie ce terme.
133
moins forte. Pour ce faire, nous examinerons sept constructions verbales :103 la construction à
auxiliaire de temps, la construction à verbe modal, la construction à verbe causatif, la
construction à verbe support, la construction à verbe de perception, la construction à
complétive et la construction à co-verbes. Notons que la décision des types de constructions
que nous examinons est basée sur le système des translatifs que nous venons de faire dans le
chapitre précédent.
Nous partagerons avec les auteurs cités supra l’idée de cohésion syntaxique dans le
sens que les deux verbes ont tendance à se comporter comme une unité, mais nous montrerons
que pour le dire, il faut considérer plusieurs niveaux en même temps : sémantique, morpho-
syntaxique et éventuellement prosodique. Prenons l’exemple des constructions en ko : 1) au
niveau sémantique, ko avec le sens de consécutivité est plus séparable du V1 que ko avec le
sens de simultanéité 2) au niveau morpho-syntaxique, il y a trois emplois de ko : le jonctif, le
translatif en attribut et le translatif en substantif. Le dernier doit toujours rester à côté du V1
3) la prosodie reflète ces trois emplois ; et il n’y a presque pas de pause entre le V2 translaté
en substantif et le V1 (cf. section 2.3).
Nous verrons que l’échelle de cohésion que nous définirons à la fin de ce chapitre
permet de rendre compte de la formation de l’amas verbal (cf. les 6e et 7e chapitres), un
constituant verbal topologique comparable au « cluster » de Müller (2006). L’échelle de
cohésion nous servira à donner les règles d’ordre des dépendants verbaux portant différents
types de translatifs à partir de la seconde partie de notre étude.
103
Blanche-Benveniste et al. (1984) notent que « les relations entre deux verbes ne peuvent pas se réduire à la
relation simple d’enchâssement, où un verbe occupe une place de rection de l’autre », et qu’ « il existe, à côté de
cette relation, une grande variété d’autres relations entre deux verbes, chacune ayant ses contraintes spécifiques ».
Nous nous inspirons notamment de la dernière phrase où Blanche-Benveniste et al. (1984) soulignent la variété
de relations et de contraintes selon les types de verbes. Nous faisons l’hypothèse que différentes constructions
verbales ont un degré de cohésion différente, en fonction de la relation spécifique entre les verbes, d’où l’examen
de divers types de constructions verbales.
134
1 Différents types de constructions verbales et tests syntaxiques
Après avoir défini plus précisément les sept types de constructions verbales
mentionnés supra, nous ferons les tests syntaxiques suivants :
Commençons par définir plus en détail les sept types de constructions verbales que
nous étudierons.
Avant de passer à la présentation des constructions verbales qui nous intéressent, nous
allons présenter deux termes de la littérature concernant les constructions verbales : la
construction verbale sérielle (dorénavant CVS) et la construction à co-verbes. Nous
proposerons d’ignorer la CVS pour le coréen, et d’introduire le terme de construction à co-
verbes pour la séquence [V2-eo V1].
Nous avons vu dans le chapitre précédent que le translatif eo/ko/ji/ke permet au verbe
d’occuper le paradigme du substantif. Les trois premiers translatifs sont demandés
spécifiquement par le verbe modal, alors que le dernier, ke, l’est par le verbe causatif. Dans la
135
littérature, ces deux constructions sont appelées « prédicat complexe » (Bratt 1996, Chung
Chan 1998, Chung Chan & Kim Jong-Bok 2008).
En complément de ces deux constructions considérées comme prédicat complexe,
dans les années quatre-vingt dix, à partir du travail de Lee Sookhee (1992) et Chung Taegoo
(1993), les linguistes coréens ont essayé de prouver que la CVS existe en coréen. Newmeyer
(2004) et Aikhenvald (2006) résument ce qui fait consensus dans les différentes définitions de
la CVS, et dont nous mentionnons ici seulement ce qui nous intéresse directement : une
séquence des verbes, qui se comporte comme un prédicat simple, sans aucun marqueur de
coordination, de subordination ou de dépendance syntaxique. La première condition est
partagée par le prédicat complexe, mais il y a, en plus, une contrainte sur le marquage dans la
CVS.
Lee Sookhee (1992) et Chung Taegoo (1993) considèrent eo, dans son emploi de
translatif en attribut, comme un morphème vide dans la séquence V2-eo V1. Or, nous avons
vu dans le chapitre précédent que dans notre étude, le translatif eo est un morphème qui
marque la subordination. Par conséquent, suivant Lee Iksop (2003) et Yi Seon-ung (2011)
entre autre, nous considérons que le coréen ne connaît pas la CVS.
Haspelmath (1995, 2002) manifeste que le co-verbe a une fonction adverbiale. Mais
suivant Muller (2007, 2008), nous distinguons deux types de co-verbes : l’un strictement
adverbial, l’autre attributif, qui entre dans des participiales :
Donc, pour nous, la construction parfois considérée comme CVS dans la littérature
coréenne est une construction à co-verbes parce que le translatif eo qui apparaît dans la CVS
est un translatif en attribut. Lee Iksop (2003) et Yi Seon-ung (2011) considèrent que le coréen
est une langue à co-verbes dans le sens que seul le verbe principal est un verbe fini, alors que
le reste des verbes dans un énoncé est non fini.
Venons-en maintenant aux autres constructions qui nous intéressent. Même si nous
l’avons mentionné brièvement dans le 3e chapitre, nous nous intéressons également à la
136
construction à verbe support, dans laquelle le verbe support et le nom prédicatif constituent un
prédicat complexe (Lee Sun-Hee 2001). Rappelons la discussion sur le substantif et le nom nu
(cf. la section 4.3 du 3e chapitre).
Nous avons vu le comportement du translatif ko pouvant se combiner avec d’autres
morphèmes verbaux (cf. la section 2.2.3. du 4e chapitre). Le V2-ko forme une complétive.
Rappelons deux translatifs en nom/substantif : V-TQ-keos et V-TQ-ji (cf. la section [Link] du
4e chapitre). En coréen, la construction à verbe de perception bo- ‘voir’ est réalisée par le
translatif en nom/substantif V-TQ-keos [ V2-TQ-keos-(eul) bo ‘voir’ ]
Enfin, notons qu’en coréen, la construction à verbe auxiliaire de temps n’existe pas,
car ce sont des morphèmes qui marquent le temps.
En nous basant sur les types de constructions verbales que nous venons de mentionner
au sein de différents types de translatifs, nous pouvons proposer le tableau suivant dans lequel
nous énumérons sept types de constructions verbales :
Avec ces constructions, nous allons faire sept tests que nous avons précisés (supra). Il
est à noter que les tests que nous ferons nous permettront de saisir les différents
comportements topologiques dans chaque type de constructions verbales.
137
1.2 Tests syntaxiques en coréen et en français
Cette section est constituée de trois parties en fonction de la pertinence des tests pour
l’une, l’autre, ou les deux langues à la fois :
Cette section sera consacrée à deux tests permettant de juger si les deux verbes se
comportent comme une unité : la montée des clitiques et l’inversion du sujet.
138
En revanche, dans l’exemple (148), le clitique le se place devant son gouverneur
regretter :
(148) On peut le regretter, car ce terme est fort acceptable – de même que stylisme
(Google)
(149) a. Sont possibles de rares inversions avec verbe initial (inversion élaborative)
b. A qui a parlé Paul ? (inversion stylistique)
Nous nous intéressons à l’inversion stylistique, qui obéit à des contraintes syntaxiques.
Nous prenons un exemple contenant une relative dans laquelle il y a deux verbes (150a). Puis
nous manipulons l’ordre du sujet dans cette relative. Nous nous rendons compte qu’il n’est
pas acceptable que le sujet se place entre les deux verbes (150b), alors qu’il peut se placer
derrière la séquence de ces deux verbes (150c) :
Ainsi, l’inversion du sujet dans la relative doit être réalisée par rapport au segment tout
entier.
Nous proposons le tableau ci-dessous dans lequel nous montrons le résultat pour les
sept types de constructions verbales en français, sur les deux tests (la montée des clitiques sur
le V1 et l’inversion du sujet) :
139
montée des clitiques sur V1 inversion du sujet
C à aux de temps + +
C à V modal/aspect - +
C à causatif + +
Vsup +? +
C à verbe de perception + +
C à complétive - -
Vpp - -
C à co-verbes en V-ant - -
Nous proposons deux tests pour le coréen : 1) l’insertion de la négation courte an entre
le V1 et le V2, 2) la possibilité que le V2 se combine avec un morphème grammatical.
140
En revanche, le marqueur de négation courte an se place devant le V1 dans la
construction à co-verbes en myeonseo :
La présence des marqueurs man, do, neun sur le V2 est un test pour décider si le V1 et
le V2 forment une unité morphologique ou syntaxique (Kim Young-hee 1993). Selon Cho
Jae-Ohk (1988), l’ensemble constitué par le V2 et le verbe modal forme une unité lexicale. Or,
il peut y avoir do, man et neun sur le V2, et si ces marqueurs apparaissent en s’attachant au
V2, ils forment plutôt avec lui une unité syntaxique. Dans les exemples suivants, nous
mettons en gras les verbes portant do, man et neun. Chaque morphème a son sens propre,
comme on peut s’en rendre compte par la traduction en français :
Sans montrer ici les tests sur l’ensemble des constructions, nous pouvons dire qu’à
part la construction à verbe modal et la construction à co-verbes en eo, toutes les
constructions verbales acceptent l’insertion de la négation courte entre deux verbes. Ensuite,
toutes les constructions verbales que nous étudions sont une construction syntaxique :
141
Nég courte V2-
entre V2/V1 man
do
neun
C à aux de temps
C à V modal - +
C à verbe causatif + +
C à verbe support + +
C à V de perception + +
C à complétive + +
eo - +
C 104 + +
C à co-verbes ko S 105 ? +
myeonseo + +
Passons maintenant aux tests syntaxiques pertinents dans les deux langues.
Pour les deux langues, nous faisons trois tests : 1) l’insertion des adverbes entre le V1
et le V2, 2) la coordination elliptique de l’ensemble V2V1 et 3) la négation anticipée.
Il est impossible que l’adverbe soit intercalé entre les deux verbes dans la construction
à verbe modal (154a) ; en revanche, il peut l’être dans la construction à co-verbes en
myeonseo (154b) :
104
Simultanéité
105
Consécutivité
142
(154) a. * eomma-ka dongsaeng-hante chaek-eul
mère-NOM frère (ou sœur) -DAT livre-ACC
Par contre, dans la construction à verbe modal en français, il peut y avoir même deux
adverbiaux entre des verbes dans la construction à verbe modal :
143
[Link]-neun wain-eul,
Yeongi-TOP vin-ACC
144
En coréen, il existe deux types de négations : la négation courte par an et la négation
longue par V-ji anh-. Ce qui nous intéresse ici est la négation longue -ji anh-, qui ne peut se
combiner qu’avec le verbe principal. Dans l’exemple (159b), la négation longue apparaît près
du V1 modal. Dans l’exemple (159c), seo-eo iss-eo ‘être debout’ est remplacé par anj-a iss-ji
anh-a ‘ne pas s’assoir’ :
Le locuteur qui produit (159b) peut rectifier son énoncé (159c) avec le sens inverse de anj-a
‘s’assoir’, c’est-à-dire seo-eo ‘être debout’, en gardant le verbe modal iss- ‘être en train de’.
Le fait que seul le V2 change veut dire que la négation longue est anticipée vers le verbe
modal.
Voici le tableau illustrant le résultat de trois tests syntaxiques pour chaque langue :
145
langues insertion coordination NEG
fr (français) des ADV elliptique du Anticipé
co (coréen) V2V1
C à aux de temps fr + + +
co
C à V modal fr + + -
co - + +
C à V causatif fr + + +
co + ( ?) + +
C à Vsup fr + + +
co + + +
C à V de fr + + ( ?) -
Perception co + + -
C à complétive fr + - -
co + + -
Vpp + - -
fr en V-ant + - -
eo - + +
S + + -
C à co-verbes
ko C + + ( ?) -
co
myeonseo + + ( ?) -
D’après les résultats obtenus, illustrés par les trois figures (Fig. 43, 44 et 45), nous
remarquons que dans chaque langue, il y a une tendance : la construction à verbe causatif, la
construction à verbe support et la construction à verbe modal répondent positivement aux tests
de leur comportement comme une unité. En revanche, la construction à co-verbes et la
complétive sont moins cohésives (à part la construction à co-verbes en eo en coréen). Ces
146
résultats nous conduisent à classer deux types de comportements linéaires : la quasi-obligation
du V2 de rester avec le V1 et la séparation linéaire du V2.
Dans cette section, nous allons proposer trois conditions dans lesquelles la séquence
des verbes a tendance à se placer ensemble : la quasi-inséparabilité (cas du nom nu), la
grammaticalisation et la relation entre le type de translatifs et leur propriété prosodique par la
conséquence de phénomènes sémantique et syntaxique de translatifs.
Pour la quasi-inséparabilité, il est vrai qu’il peut être redondant par rapport au test de
l’insertion des adverbiaux ou de la négation courte an. Mais nous aimerions tenir compte du
cas de la construction à verbe support sans translatif fonctionnel. La raison est que nous avons
peu parlé de la construction à verbe support, à part dans la section sur le substantif du 3e
chapitre, tandis que le comportement du Npréd est important pour les règles d’ordre du 6e
chapitre.
Ensuite, il s’agit de la grammaticalisation. Elle concerne trois constructions verbales :
la construction à verbe causatif dans les deux langues, la construction à auxiliaire de temps en
français et la construction à verbe modal en coréen.
Enfin, la relation entre les translatifs et la prosodie sera étudiée ; nous nous
intéresserons en particulier au morphème ko, qui a au moins trois emplois dans notre étude :
translatif en substantif, translatif en attribut et jonctif. Nous nous rendrons compte que la
prosodie reflète ces trois emplois différents.
Hopper & Tompson (1984), Baker (1988), Abeillé & Godard (2004) et Chun Jihye
(2008, 2009a) entre autre soulignent que le nom prédicatif nu a tendance à former une unité
très cohésive avec le verbe support. A ce propos, Abeillé & Godard (2004) notent que « on
observe que certaines formes (comme les noms communs sans déterminant des langues,
romanes, […] les noms sans marque casuelle en coréen) ne sont pas mobiles (par comparaison
147
avec d’autres syntagmes de même catégorie et de même fonction). On peut décrire ce
comportement comme une contrainte de quasi adjacence à la tête ».
Considérons les exemples ci-dessous. Dans l’exemple (160), peur ne porte aucun
déterminant ou modifieur. Dans ce cas, il est impossible que peur se place ailleurs qu’à côté
de fait (160b), et que peur soit clivé (160c) :
En coréen, comme dans le cas du français, lorsque le nom prédicatif apparaît seul sans
marqueur de cas ou modifieur, la liberté de son ordre est restreinte. Le nom prédicatif kongbu
‘travail’ se place juste devant le verbe support ha- ‘faire’ (161a). Quand le nom prédicatif se
sépare de son gouverneur, la production de l’énoncé est peu envisageable (161b, c) :
Mais comme nous l’avons vu dans le tableau des tests syntaxiques ci-dessus, il est
possible que les adverbes et le marqueur de négation courte an soient intercalés entre le Npréd
et le Vsup :
148
b. jinanju-kkaji-neun kongbu jinjja yeolsimhi ha-eoss-eo-yo
semaine dernière-jusque-TOP travail vraiment dur faire-P-DEC-HON
‘j’ai vraiment travaillé dur jusqu’à la semaine dernière’
Dans cette section, nous avons vu que lorsque le nom prédicatif est nu, il a tendance à
se placer avec son gouverneur. Mais nous verrons plus loin que lorsque le nom prédicatif
porte le translatif fonctionnel et/ou le modifieur, il peut se séparer du verbe support sans
problème, c’est-à-dire que la cohésion entre le nom prédicatif et le verbe support est relâchée.
2.2 Grammaticalisation
106
« the process whereby lexical items and constructions come in certain linguistic contexts to serve grammatical
functions, and, once grammaticalized continue to develop new grammatical function ».
149
« on trouve aussi des causatifs qu’on pourrait qualifier de ‘semi-analytiques’,
comme faire + infinitif dans les langues romanes. Une phrase comme Jean fait
apprendre la leçon à son fils semble à première vue relever du même type de
construction que Jean oblige son fils à apprendre la leçon, mais la construction
causative avec faire a des particularités de fonctionnement qui justifient de
considérer que le verbe de sens causal et le verbe qui représente l’événement
causé fusionnent syntaxiquement pour former un prédicat complexe, en dépit du
fait que cette fusion n’apparaît pas au niveau morphologique (chacun des deux
verbes continuant à former un mot distinct) »
(Creissels 2006 : 61)
Creissels (1995 : 181) introduit le terme d’auxiliarisation, qui peut représenter un cas
particulier de la définition de la grammaticalisation de Hopper & Traugott (1993) :
« l’auxiliarisation est un processus par lequel le verbe qui deviendra au terme du processus
l’auxiliant perd peu à peu la possibilité d’être accompagné d’autre chose qu’une forme d’un
autre verbe, avec lequel il finit ainsi par constituer un seul prédicat ». Rappelons notre tableau
sur les tests syntaxiques dans divers types de constructions verbales en français : l’insertion
d’adverbes entre le verbe auxiliaire et le participe passé possède une contrainte (Gerdes &
Kahane 2006).107
Il est à signaler que la construction à verbe causatif en français est la plus cohésive des
constructions à plusieurs verbes, comme nous le conclurons à l’issue de ce chapitre.
Cependant, certains adverbes peuvent s’intercaler entre le V1 et le V2 :
(163) Il a fait cependant remarquer que cet assouplissement adopté par le Parlement
n’avait pu être promulgué, le groupe sénatorial RPR l’ayant porté devant le Conseil
constitutionnel
(Corpus FTB)
107
Gerdes & Kahane (2006) disent : « les éléments qui peuvent s’interposer entre l’auxiliaire et le participe passé
sont très contraints ; il s’agit seulement de certains adverbes : Pierre a déjà répondu, Pierre a tout de suite
répondu, Pierre est rapidement venu, *Pierre a hier répondu, *Pierre est ici venu, etc. Il ne peut par exemple
jamais s’agit de groupe prépositionnel : *Pierre a en 3 secondes répondu, *Pierre est à toute vitesse venu, etc. »
150
2.3 Les translatifs et leur propriété prosodique
Dans cette section, nous nous basons en grande partie sur le travail de Song
YoonKyoung 108 , qui étudie la relation entre les différents emplois de ko et leur propriété
prosodique.
Dans le chapitre précédent, nous avons vu qu’en coréen, il y trois catégories de V-ko :
V-ko translaté en substantif, V-ko translaté en attribut et V-ko jonctif. Song YoonKyoung
étudie exactement ces trois types de ko. Rappelons que dans la GC, l’appellation n’est pas
identique. Song YoonKyoung utilise ainsi les termes de suffixe de coordination, de suffixe de
subordination et de « auxiliary conjunctive ending » (cf. Fig. 41). Prenons des exemples
contenant respectivement le ko jonctif (164a), le ko translatif en attribut (164b) et le ko
translatif en substantif (164c) :
108
Malheureusement, nous n’avons pas pu trouver l’année de cet article.
151
Le V-ko en substantif apparaît dans la construction à verbe modal, alors que le V-ko en
attribut apparaît dans la construction à co-verbes. L’ordre de Song YoonKyung correspond
donc bien à nos tests syntaxiques : par exemple, il est impossible que les adverbiaux
s’interposent entre le V-ko en substantif et le V1, tandis qu’entre le V2-ko en attribut et le V1,
ils peuvent l’être. Par ailleurs, dans les corpus oraux, nous avons trouvé l’exemple suivant
dans lequel le locuteur produit une interjection entre les trois verbes portant ko ; cette
interjection est produite après le V-ko en attribut :
Pour le français, Gerdes & Kahane (2006) et Bybee (2005) soulignent la relation entre
la liaison et la cohésion syntaxique. Gerdes & Kahane (2006) notent que « les phénomènes de
liaison pourraient également servir de justification à la formation d’un amas verbal, même si
clairement la liaison ne met pas en jeu la seule interface topologie-phonologie ». Les
exemples suivants dans lesquels la liaison est représentée par un tiret bas (« underscroe »),
illustrent respectivement la construction à auxiliaire de temps, la construction à verbe causatif
et la construction à verbe modal :
152
(167) a. Pierre a bien _ aimé ça
b. Pierre ne fera pas_écouter le début
c. Pierre ne cherche plus _ à comprendre
(Gerdes & Kahane 2006)
Dans cette section, nous avons examiné trois facteurs qui créent une tendance, pour les
verbes, à se placer ensemble : le cas du nom nu, la grammaticalisation, tels type de translatif
et leur propriété prosodique par la conséquence de phénomènes sémantique et syntaxique.
Passons maintenant aux trois conditions dans lesquelles le verbe dépendant a tendance
à se séparer du verbe principal.
3 Séparation linéaire du V2
Nous allons examiner trois conditions dans lesquelles le V2 peut ou doit se séparer du
V1 : 1) la présence du translatif en adverbe sur le V2, 2) la présence du modifieur et le
translatif fonctionnel sur le Npréd et 3) le cas où les deux verbes sont transitifs.
Nous avons vu dans les chapitres 3 et 4 que même si la mobilité ne peut pas être un
critère absolu pour décider la catégorie lexicale de l’adverbe, l’adverbe de phrase et le V
translaté en adverbe peuvent se placer relativement librement par rapport à leur gouverneur.
C’est la raison pour laquelle nous pensons que la présence du translatif en adverbe peut être
une des conditions dans lesquels le V2 en adverbe peut se séparer du V1. Reprenons un
exemple que nous avons vu dans le 4e chapitre :
153
(168) seonbaenim-hante jinanbeon-e dambae piu-myeonseo
vieil ami(HON)-DAT dernière fois-LOC cigarette fumer-TA
malsseum deli-eoss-jiman
parole(HON) donner-P-TA
‘même si j’ai parlé à mon vieil ami la dernière fois en fumant’
(Corpus Sejong)
Le V2-myeonseo se place librement avec son dépendant nominal, soit entre les
dépendants nominaux du V1 (169a), soit en position frontale (169b) :
malsseum deli-eoss-jiman
parole(HON) donner-P-TA
‘même si j’ai parlé à mon ancien la dernière fois en fumant’
malsseum deli-eoss-jiman..
parole(HON) donner-P-TA
‘même si j’ai parlé à mon vieil ami la dernière fois en fumant’
154
Nous verrons que le V translaté en adverbe a la cohésion la moins forte dans l’échelle
de cohésion des constructions verbales que nous définirons prochainement.
Dans la section précédente, nous avons montré que lorsque le Npréd apparaît sans
translatif fonctionnel, il a une grande cohésion avec le Vsup. Dans cette section, à la
différence de ce cas, nous verrons que le Npréd avec le translatif fonctionnel et/ou le
modifieur peut se séparer du Vsup.
(172) a. Une envie, une grande envie de profiter de l’occasion pour tenter d’en savoir une
peu plus sur Monsieur Arnaud Michniak
b. On sait bien en lisant le StandBlog que derrière tous les billets sur Firefox, il y a
une grande envie de parler de photographie
c. on s’endort avec le ventre plein et un métabolisme actif, et on est étonné de se
réveiller le matin avec une grande envie de manger
(Chun Jihye 2008)
En nous appuyant sur l’analyse de Giry-Schneider, nous considérons qu’il existe des
conditions dans lesquelles le Npréd ne se place plus avec le Vsup : l’intervention du modifieur
155
et du déterminant indéfini.109 Notons que nous insistons sur la paire de ces deux interventions
puisque si on détermine le Npréd, il faut toujours aussi un modifieur, sinon la phrase devient
peu naturelle :
Abeillé & Godard (2004) notent que si un complément ou un modifieur est lourd, il
doit être en position finale dans le cas du français, et cela fonctionne également pour le
coréen : l’élément lourd a tendance à se placer au début de la phrase. C’est le cas du Npréd
modifié par le qualificatif, i.e. le nom nu (modifiant le nom), l’adnominal et le syntagme du
V-TQ. Dans l’exemple (174a), il y a une énumération de quatre noms nus en tant que
modifieurs ; la modification est récursive. Dans l’exemple (174b), le nom prédicatif est
modifié par le V translaté en qualificatif :
109
Chun Jihye (2008, 2009a) montre que l’intervention du déterminant indéfini et du modifieur permet au Npréd
de se libérer de son gouverneur syntaxique. Et cette section repose sur Chun Jihye (2008, 2009a) en grande
partie.
156
Dans cette section, nous avons vu qu’une fois que le Npréd a son dépendant et forme
avec lui un groupe substantival, il est prêt à se libérer de son gouverneur syntaxique.
En observant nos corpus, nous remarquons que si les deux verbes sont transitifs tout
en ayant leur propre dépendant nominal, ils ne se placent pas ensemble. Kim Ki-Heck (1994)
note que lorsque le V1 est un transitif, il est difficile de trouver des données dans lesquelles il
se place avec son verbe dépendant à cause de la présence de son dépendant nominal, alors que
si le V1 est intransitif, les verbes peuvent former une séquence.
Si nous manipulons l’ordre des mots de l’exemple (176), nous nous rendons compte
que lorsque les deux verbes meomchu-ko et dolli-eoss-da se placent ensemble, il est presque
impossible de comprendre ce que le locuteur veut dire :
157
f. * bus-eul kokae-leul Gogh-ka jamsi meomchu-ko doli-eoss-da
pinceau-ACC tête-ACC Gogh-NOM un instant arrêter-TF tourner-P-DEC
kisa-leul sseu-nda
journal-ACC é[Link]
(Corpus Sejong)
Nous nous rendons compte également qu’en français, notamment dans la construction
à verbe de perception, nous rencontrons cette impossibilité de formation d’une séquence de
verbes :
(178) a. On n’entend pas les gens commencer à commenter le prix des choses
b. Ils ont un peu empêché les enfants de jouer au foot
c. J’ai vu des maîtres entraîner les chiens
(CFPP)
Reprenons l’exemple (178c). Lorsque le verbe entraîner se place avec son gouverneur,
les deux dépendants nominaux des maîtres et les chiens sont obligés de se placer ensemble
(179a), ce qui rend la phrase agrammaticale. Chaque dépendant doit rester avec son
gouverneur (verbe transitif) dans l’ordre linéaire :
Dans cette section, nous avons montré trois conditions dans lesquelles les deux verbes
peuvent ou doivent se séparer l’un de l’autre : la présence du translatif en adverbe sur le V2,
158
la présence du modifieur et du translatif fonctionnel sur le Npréd, et le cas où les deux verbes
sont des verbes transitifs.
Nous avons vu que définir la cohésion syntaxique n’est pas si simple ; cela nécessite
d’observer plusieurs niveaux, i.e. sémantique, morpho-syntaxique et prosodique. Par ailleurs,
il faudrait être conscient, lorsqu’on parle de cohésion syntaxique, qu’il ne s’agit pas
simplement de dire que deux verbes ou plus se comportent comme une unité, en justifiant
seulement par le remplacement par un seul verbe ou par le test de l’insertion des éléments
entre deux verbes. Comme nous pouvons le voir dans l’échelle de cohésion (Fig. 46), la
cohésion entre deux verbes doit être décrite d’une manière graduelle, en tenant compte au
moins des conditions que nous avons examinées dans les 2e et 3e sections.
Avant de passer à l’échelle de cohésion, faisons le point sur ce que nous avons
observé : la construction à verbe modal en coréen et la construction à verbe causatif en
français sont les deux constructions, dans chaque langue, qui sont les plus cohésives parmi les
sept types de constructions. Rappelons que les éléments dans ces deux constructions ont suivi
une forte grammaticalisation. En revanche, la construction à co-verbes contenant la translation
en adverbe est la moins cohésive ; elle forme une construction détachée, avec en général une
pause après le V translaté en adverbe.
En coréen, la construction à co-verbes en eo est visiblement beaucoup plus cohésive
que les autres constructions à co-verbes - en ko et en myeonseo. La construction à co-verbe en
ko a deux degrés différents de cohésion selon l’interprétation de ko, i.e. le sens simultané ou le
sens consécutif. Par ailleurs, comme nous l’avons montré, le ko dans la construction à verbe
modal est plus cohésif que le ko dans la construction à co-verbes, comme le montre le critère
prosodique (possibilité d’une pause).
Dans les deux langues, lorsque le nom prédicatif est nu, le degré de cohésion de la
construction à verbe support est maximal. En revanche, si le nom prédicatif a ses propres
dépendants, il sera plus libre dans l’ordre linéaire.
159
En nous basant sur les tests syntaxiques et les conditions que nous venons d’examiner,
nous pouvons définir l’échelle de cohésion de divers types de constructions verbales en
coréen et en français :
161
162
Deuxième partie
163
164
Chapitre VI
Interface syntaxe-topologie
110
Il est à noter que dans ce chapitre, nous ne discutons pas en détail de l’amas verbal. Il s’agit simplement de la
présentation de l’amas verbal, qui fait partie de la structure topologique du coréen.
165
topologiques. On pourra ainsi se rendre comment l’interface-topologie peut être décrite par un
petit nombre de règles seulement.
Il est connu que le coréen est une langue à ordre relativement libre (Jo Mi-jeung
1985/1986, Chung Chan 1998, Choi Hye-Won 1999, Sells 1999, Kim Jong-Bok & Lee
Minhaeng 2001, Im Hong-Bin 2007b entre autres). Regardons les exemples suivants dans
lesquels le verbe ju- ‘offrir’ a ses trois actants : Yeongi-ka ‘Yeongi’, Cheolsu-eke ‘à Cheolsu’
et seonmul-eul ‘un cadeau’. La variation de l’ordre des constituants nominaux permet six
ordres possibles :111
111
Nous utilisons des données réelles illustrant la variation de l’ordre des mots dans la section 2.1 où nous
proposons d’introduire la macro-syntaxe pour le coréen.
166
e. seonmul-eul Yeongi-ka Cheolsu-eke ju-eoss-eo
cadeau-ACC Yeongi-SUJ Cheolsu-DAT offrir-P-DEC
‘Yeongi a offert un cadeau à Cheolsu’
A travers ces exemples, nous remarquons que le verbe se place à la fin (cf. la section 1
du 2e chapitre), tandis que les éléments nominaux se placent librement les uns par rapport aux
autres.
Suite à Ross (1967), la variation de l’ordre des mots en coréen a été beaucoup étudiée
en termes de « scrambling » (Jo Mi-Jeung 1985/1986, Choi 1997/1999, Chung Chan 1998,
Sells 1999, Jung Yeun-Jin 2001, Kim Jong-Bok 2004, Lee Hyeran 2008 etc). Le terme
scrambling est employé dans la littérature pour décrire un ordre des mots non standard dans
les langues à ordre relativement libre comme l’allemand, le hindi, le japonais, le coréen, etc.
Par exemple, Choi Hye-Won (1997, 1999) prétend que n’importe quel constituant quels que
soient les morphèmes grammaticaux peut obtenir l’interprétation du topique lorsqu’il se
trouve hors de sa position attendue dans la structure X-barre, et dans le cas où le constituant
« brouillé » n’est pas une nouvelle information dans le contexte. Autrement dit, ce terme de
scrambling représente le fait que la projection verbale ne forme pas de séquence continue, ce
qui nécessite d’introduire l’ordre de base (ou ordre standard) (cf. la section 2 du 1 er chapitre).
Comme le notent bien Gerdes & Kahane (2001a), ce terme est basé sur une conception
erronée en syntaxe qui suppose que l’ordre des mots soit toujours un reflet immédiat de la
hiérarchie syntaxique (i.e. toutes les projections d’un élément donné forment une séquence)112
de laquelle toute déviation pose un problème.
Nous nous posons donc une question : est-il pratique d’observer la variation de l’ordre
des mots dans telle ou telle langue à la façon de la grammaire générative qui a été développée
112
La projectivité dans le cadre des grammaires de dépendance correspond à la continuité des constituants dans
le cadre des grammaires syntagmatiques. La littérature sur les structures de dépendance non projectives est
d’ailleurs toute aussi abondante que la littérature sur les constituants discontinus.
167
plutôt pour l’anglais dans lequel l’ordre des mots dépend de la fonction syntaxique, et qui
réduit les propriétés syntaxiques du sujet et de l’objet à une position dans un arbre de
constituants ? La grammaire générative traite de la fonction grammaticale comme une
dimension implicite dans la structure syntaxique plutôt que comme une dimension
indépendante. Par conséquent, cette grammaire ignore l’idée que la variation de l’ordre des
mots puisse être un dispositif grammatical indépendant qui peut lier le sens au texte.
Il faut d’abord dire que comme le note Schubert (1987), la question de savoir quelle est
le meilleur modèle pour représenter telle ou telle langue n’est pas une question très importante
et significative. A notre avis, c’est plutôt l’idée qu’un formalisme doit pouvoir être instancié
pour des langues de types très variés, allant du français ou de l’anglais où l’ordre des mots est
presque exclusivement déterminé par les relations syntaxiques qu’ils entretiennent entre eux,
jusqu’aux langues dites à ordre des mots libre comme le russe ou le grec, où les valeurs
communicatives jouent un rôle crucial.
Le coréen est une langue à ordre relativement libre où la structure syntaxique n’est pas
décisive, et où l’ordre dépend également de la structure communicative. Par exemple, Choi
Hye-Won (1999) propose trois raisons à la variation de l’ordre des mots : la syntaxe, la
pragmatique-discours et la prosodie.113 Mel’čuk (1988 : 36) explique qu’il peut y avoir dans
les langues plusieurs types de phrases manifestant la non-projectivité, mais que toutes ces
phrases sont marquées d’une certaine manière (par l’emphase, stylistiquement,
communicativement), et que la topicalisation (phénomène surtout oral) avec emphase a
tendance à provoquer de nombreuses violations de projectivité. Par ailleurs, Choi Hye-Won
(1999) et Kim Jong-Bok & Lee Minhaeng (2001) soulignent que les morphèmes
grammaticaux seuls ne peuvent pas servir à indiquer la structure communicative. Il y a
plusieurs facteurs qui interviennent : les morphèmes grammaticaux, la structure
communicative et la fonction syntaxique.
Dans cette optique, pour représenter d’une manière simple et efficace la variation de
l’ordre des mots, nous pensons que les informations linguistiques de différents niveaux
113
La thèse de Choi Hye-Won est que ces niveaux d’analyse interviennent en même temps.
168
doivent être séparées.114 Nous insistons sur la nécessité d’introduire la structure topologique
proposée par Gerdes & Kahane (2001a), couplée à un arbre de dépendance hiérarchisé dans le
cadre de la grammaire de dépendance (cf. la section 2 du 1er chapitre). Polguère (1998)
souligne que la linéarisation à partir d’une structure syntaxique non ordonnée est l’opération
la plus importante – « la plus spectaculaire, en quelque sorte ».
2 Interface syntaxe-topologie
Dans cette section, après avoir présenté la structure topologique du français, nous
déterminerons la structure topologique du coréen, qui comporte selon nous trois niveaux
d’enchâssement, comme c’est le cas pour le français : le domaine macro, le domaine micro et
l’amas verbal.115 Ensuite, nous définirons la grammaire de dépendance topologique du coréen,
y compris les règles d’ordre. Enfin, nous illustrerons les trois différentes structures verbales
topologiques à partir d’un arbre de dépendance, i.e. la structure plate, la structure contenant le
domaine micro (enchâssé) du verbe dépendant et la structure contenant l’émancipation du
dépendant nominal du verbe dépendant (cf. la section 2 du 1er chapitre).
Commençons par la description de la structure topologique du coréen.
114
Nous sommes d’accord sur le fait que la LFG simplifie la structure de constituants, lui assignant seulement le
rôle de représenter le regroupement des mots, sans présomption ou information quant à leur fonction. Néanmoins,
nous devons dire que même dans ce modèle, qui distingue la « f-structure » et la « c-structure », la f-structure
décrit à notre avis deux structures en une, à savoir la structure sémantique et la structure syntaxique. Cela pose
des problèmes: il est difficile de bien distinguer les unités sémantiques des unités syntaxiques (Kahane 2002).
115
Rappelons-nous les définitions de domaine et du champ que nous avons donnée dans l’état de l’art : les
champs sont des places fixes et le domaine est une série linéaire de places fixes (i.e. les champs) (cf. la section 2
du 1er chapitre).
116
Nous en parlerons après avoir montré la structure topologique du français.
169
du coréen. Nous montrerons les données qui nécessitent d’introduire les champs du pré-noyau
et du post-noyau.
Gerdes & Kahane (2006) proposent les trois niveaux d’enchâssement pour la structure
topologique du français :
L’amas verbal du français comprend les champs pour les clitiques avant le verbe et
deux champs après le verbe. Les champs clitiques sont au nombre de 7 : il – ne – me – le – lui
– y – en. Les deux autres champs accueillent successivement des adverbes et un dépendant
verbal du verbe. « La présence de ce dernier champ dans l’amas verbal constitue très
certainement la grande originalité de notre approche » (Gerdes & Kahane 2006).
Le domaine micro est un domaine incluant tous les éléments sous-catégorisés et les
modifieurs du verbe (cf. la 3e section du 1er chapitre sur la macro-syntaxe). Gerdes & Kahane
proposent trois champs dans le domaine micro : les champs pour le sujet, le verbe et les
compléments. Or, on a besoin d’un autre champ pour les compléments. Regardons les
exemples suivants. Il y a une frontière entre l’enfant et à grandir, ce qui veut dire que l’on ne
peut pas les mettre dans le même champ :
(181) a. faut qu’il y ait une instance adulte qui euh qui encourage l’enfant à grandir
(PFC)
b. ?? faut qu’il y ait une instance adulte qui euh qui encourage à grandir l’enfant
Observons encore d’autres exemples qui montrent la nécessité d’un autre champ pour
les compléments :
Nous proposons donc quatre champs dans ce domaine en ajoutant un autre champ pour
les compléments.
domaine macro
domaine micro
amas verbal
suj-cl nég-cl me-cl acc-cl dat-cl y-cl en-cl V suj-encl adv dép-V
117
Gerdes & Yoo Hi-Yon (2004) étudient l’interface syntaxe-prosodie du coréen, sans vraiment discuter de la
topologie.
118
Nous verrons que le champ principal dans le domaine micro est comparable au Mittelfeld de l’allemand dans
la section 2.3.1.
171
Malgré tout, nous ne suivons pas l’architecture de la structure topologique de
l’allemand dont le domaine supérieur contient directement cinq champs (Fig. 4 du 1er
chapitre). Il est vrai que le Vorfeld et le Nachfeld ressemblent respectivement au pré-noyau et
au post-noyau dans le sens que le topique se place dans le Vorfeld avec une prosodie
montante, et que les éléments extraposés se placent dans le Nachfeld. Mais, nous pensons
qu’introduire deux modules syntaxiques, la macro- et la micro-syntaxe nous permet de mieux
saisir l’ensemble de l’organisation de la phrase, aux différents niveaux : syntaxique,
communicatif, prosodique etc.
Le coréen, comme c’est le cas du français, a besoin de postuler trois niveaux
d’enchâssement. Nous montrerons les données dans lesquelles à part les éléments présents
dans la rection (noyau), il peut y avoir d’autres éléments dans un énoncé, et dans lesquelles
les éléments de la rection peuvent apparaître hors du noyau.
Le premier niveau est constitué par l’amas verbal contenant quatre champs : le
champ du Dép-V, le champ de l’ADV, le champ de NEG et le champ V. Il est à noter que
l’adverbe de négation doit suivre l’adverbe de manière :
Le deuxième niveau est constitué par le domaine micro, qui contient deux champs : le
champ principal et le champ de la tête. Ce domaine est comparable au domaine micro du
français. Il accueille les éléments régis (cf. exemple 180). Le verbe principal se place dans le
champ de la tête et ses dépendant dans le champ principal dans le domaine micro.
Le troisième niveau est constitué par le domaine macro, qui contient trois champs : le
champ du pré-noyau, le champ du noyau et le champ du post-noyau.119 Les champs du pré-
119
Il n’y a pas de champ proposé pour le complémenteur. En effet, alors qu’en allemand et en français, il doit y
avoir un tel champ, il n’est pas nécessaire en coréen. Cela est lié au fait que la langue coréenne est une langue
agglutinante où ce n’est pas un mot, comme que ou qui en français, qui marque la complétive ; c’est le
morphème (translatif) qui a un rôle de complémenteur.
172
noyau et du post-noyau comprennent les éléments détachés (la topicalisation, la dislocation
gauche et la dislocation droite).
Prenons les exemples suivants. Dans l’exemple (184a), le verbe est un intransitif ; il
régit seulement un sujet nae-ka ‘moi’. Dans l’exemple (184b), le verbe principal régit trois
actants : Yeongsu-ka ‘Yeongsu’, na-eke ‘à moi’ et boksabon-eul ‘photocopie’. A part les
éléments de la rection, nous remarquons qu’il existe d’autres éléments dans chaque exemple
portant le marqueur neun :
Nous avons dit qu’en général, le verbe principal se place à la fin de la phrase. Mais à
l’oral, nous rencontrons des énoncés où derrière le verbe principal, il est possible d’avoir
d’autres éléments détachés. Dans les exemples suivants, il y a le sujet neo-neun ‘toi’ derrière
son gouverneur (185a), le locatif kundae-eseo ‘à l’armée’ derrière bonae-ss-eo
‘passer’ (185b) et le sujet maeum-i ‘cœur’ derrière keuleoha-da ‘faire ainsi’ (185c) :
173
[Link]-eul nae-ka du beon bonae-ss-eo kundae-eseo
fête des récoltes-ACC moi-NOM deux fois passer-P-DEC armée-LOC
‘j’ai passé deux fois la fête des récoltes pendant le service militaire’
domaine macro
174
Maintenant que la structure topologique du coréen est établie, nous passons à sa
grammaire de dépendance topologique.
1) un vocabulaire V ;
2) un ensemble de catégories C ;
3) un ensemble de relations syntaxiques R ;
4) une série de boîtes B ;
5) une série de champs F ;
6) un champ d’initialisation i ;
7) un ordre de perméabilité des boîtes qui représente un ordre partiel sur B ;120
8) les règles de description des boîtes ;
9) les règles de description des champs ;
10) les règles de correspondance ;
11) les règles de création des boîtes
120
Il est utilisé notamment pour l’émancipation.
175
Par souci de clarté, nous présenterons ensuite en langage naturel les règles de
correspondance et les règles de création des boîtes, en même temps que nous montrerons les
étapes de la dérivation d’une phrase déclarative.
121
Rappelons que ko a deux emplois différents en tant que translatif en substantif. Dans le premier emploi, il
marque le dépendant d’un modal (cf. la section [Link] du 4e chapitre). Dans le second, il marque le dépendant
d’une complétive (cf. la section [Link] du 4e chapitre).
122
cv indique le complément verbal, notamment le cas du V translaté en substantif.
123
Nous définissons également un sous-ensemble de F, auquel nous nous référerons sous le terme de « champs
majeurs », et dont les éléments sont le champ du pré-noyau, le champ principal et le champ du post-noyau.
176
• Ordre de perméabili é
Suivant toujours la formalisation de Gerdes & Kahane (2001a) et Gerdes (2002), nous
présentons les règles de description des champs sous la forme de paires (f, ɛ) dans lesquelles f
est un champ et ɛ un symbole parmi { !, ?, +, *}, la paire signifiant que le champ f doit
contenir exactement un élément (!), au plus un élément (?), au moins un élément (+) ou autant
d’éléments voulu (*) :
(Champ initial, !), (Champ lexical, !), (Champ du pré-noyau, *), (Champ du post-noyau, *),
(Champ du noyau, !), (Champ de la tête, !), (Champ principal, *), (Champ du Dép-V, ?)
124
Cette formule signifie qu’il est plus facile que le dépendant nominal s’émancipe du domaine micro que de
l’amas verbal, i.e. le domaine micro est « plus perméable » que l’amas verbal. Cet ordre de perméabilité sera
justifié dans le 7e chapitre.
177
• Règles de correspondance et règles de création des boîtes
2) Le verbe principal, après s’être placé dans l’amas verbal, propose un champ pour
son verbe dépendant. Ensuite, ce dernier peut occuper ce champ du Dép-V dans
l’amas verbal, où il ouvre un amas verbal enchâssé :
178
3) le verbe dépendant n’est pas toujours obligé de rester avec son gouverneur dans
l’amas verbal. Il se place dans l’un des champs majeurs ; dans ce cas, il ouvre un
domaine micro qui contient à son tour un amas :
5) Tous les dépendants d’un verbe peuvent créer un sous-domaine qui doit se placer
dans l’un des trois champs majeurs en fonction des contraintes dites
« communicatives » :
125
Rappelons l’échelle de cohésion des diverses constructions verbales vues dans le 5e chapitre. Le placement
du verbe dépendant est complètement basé sur l’échelle de cohésion.
179
- tout dépendant peut aller dans le champ principal sans émancipation ;
- tout dépendant peut aller dans le champ pré-noyau avec éventuellement
émancipation d’un amas ;
- tout dépendant peut aller dans le champ post-noyau avec éventuellement
émancipation d’un domaine micro
Dans cette section, nous présentons les différentes structures verbales topologiques : la
structure plate, la structure contenant le domaine micro enchâssé du verbe dépendant et la
structure contenant l’émancipation du dépendant nominal du verbe dépendant.
180
yaksokha-eoss-eo
suj cv obji
obj
chaek-eul
mod
A partir de l’arbre de dépendance ci-dessus, on peut obtenir les ordres possibles décrits
dans chaque sous-section. Nous montrerons que chaque ordre a sa propre structure
topologique.
La structure plate est une structure dans laquelle il n’y a pas d’enchâssement ;
autrement dit, tous les dépendants se placent dans les champs que le V1 (la tête verbale) ouvre.
La structure plate est la structure communicativement la moins marquée (Gerdes 2002). Le
verbe dépendant n’ouvre pas de domaine micro ; tous les dépendants nominaux de chaque
verbe se placent dans le champ principal.
181
yaksokha-eoss-eo
suj cv obji
obj
chaek-eul
mod
A partir de cette figure, six ordres, où les verbes se placent ensemble, sont possibles
pour les dépendants nominaux, dont les trois suivants :
Les trois dépendants nominaux se partagent le même champ, i.e. le champ principal.
Comme dans le cas du Mittelfeld de l’allemand, l’ordre des constituants dans le champ
principal dépend très peu de leur position syntaxique hiérarchique dans l’arbre de dépendance.
182
1) Le verbe principal se place dans le champ V de l’amas verbal après avoir ouvert le
domaine macro, le domaine micro et cet amas verbal :
2) Son verbe dépendant ilk-kess-da-ko ‘lire’ rejoint le champ du Dép-V dans l’amas
verbal :
Les deux verbes forment un amas verbal, et leur dépendant s’ordonne comme s’ils
dépendaient d’un seul verbe.
183
2.3.2 Domaine enchâssé
yaksokha-eoss-eo
suj cv obji
obj
chaek-eul
mod
Cette figure correspond aux deux ordres suivants, dans lesquels, on le voit, le verbe
dépendant forme un constituant indépendant :
184
La structure communicative de chaque phrase n’est pas identique. Par exemple, dans
l’exemple (187b), le domaine du V2 est marqué soit pour le topique soit pour le focus
contrastif.126 En revanche, lorsque le domaine du V2 se place dans le champ principal (187a),
il est relativement moins marqué. La valeur communicative du domaine micro enchâssé dans
le champ principal est comparable à celle du Mittelfeld de l’allemand :
1) Le verbe principal se place dans le champ V de l’amas verbal après avoir ouvert le
domaine macro, le domaine micro et cet amas verbal:
2) Le verbe dépendant ouvre son domaine micro indépendant dans le champ principal au
lieu de rester avec son gouverneur dans l’amas verbal, et se place dans le champ de la
tête :
126
C’est la prosodie qui peut résoudre l’ambiguïté.
185
pré- Noyau post-n
n Champ principal champ de la tête
Ch.P Ch.T yaksokha-eoss-eo
Domaine macro
ilk-kess-da-ko
amas verbal
127
domaine micro
3) Le dépendant nominal du verbe dépendant rejoint le domaine micro ouvert par son
gouverneur et les deux autres dépendants nominaux se placent dans le champ
principal :
Le domaine micro du V2 se place librement avec deux autres dépendants nominaux dans le
champ principal.
2.3.3 Emancipation
127
Ch.P signifie champ principal, Ch.T champ de la tête.
186
Dans la figure suivante, l’élément émancipé est représenté par un ovale ombré. Il
s’agit ici de l’émancipation du C-eul :
yaksokha-eoss-eo
suj cv obji
obj
chaek-eul
mod
Choi Hye-Won (1999) note que le C-eul en position frontale est marqué soit pour le
topique, soit pour le focus contrastif. Dans le cas où le C-eul à l’initiale est marqué pour le
focus contrastif, il est prosodiquement plus proéminent que le C-eul à l’initiale marqué pour le
topique.128
128
Nous ne creusons pas ici la valeur communicative du C-eul. Suivant Choi Hye-Won (1997, 1999), nous
mentionnons seulement les deux possibilités.
187
(189) * Yeongi-ka Cheolsu-eke ilk-kess-da-ko i chaek-eul yaksokha-eoss-eo
Yeongi-NOM Cheolsu-DAT lire-TAM-DEC-T ce livre-ACC promettre-P-DEC
Rappelons une des règles d’ordre pour les dépendants du verbe : tout dépendant peut
aller dans le champ principal sans émancipation.
Montrons comment est établie la correspondance entre cet arbre de dépendance (Fig.
57) et la structure topologique de l’exemple (188a) :
1) Le verbe principal se place dans le champ V de l’amas verbal après avoir ouvert le
domaine macro, le domaine micro et cet amas verbal:
129
Nous écrasons le champ principal du domaine micro du V2 en raison de l’économie de l’espace.
188
pré-noyau Noyau post-n
3 Bilan
Dans cette section, nous avons pour le coréen une structure topologique du coréen en
trois niveaux d’enchâssement : le domaine macro, le domaine micro et l’amas verbal. Ensuite,
nous avons présenté la grammaire de dépendance topologique contenant les composantes de
la grammaire. Enfin, en nous basant sur notre grammaire, nous avons montré qu’à partir d’un
arbre de dépendance, on peut obtenir plusieurs ordres possibles, notamment en fonction de la
structure communicative. Ces ordres ont des structures topologiques différentes et nous
l’avons montré avec trois structures verbales.
Dans ce chapitre, nous montrerons qu’un petit nombre de règles d’ordre permet de
rendre compte de plusieurs phénomènes de non-projectivité (cf. introduction pour la
définition).
Nous verrons qu’il suffit de postuler que le dépendant nominal peut être extrait à la
condition que son gouverneur (V2) forme un nucléus verbal avec son propre gouverneur (V1).
Nous verrons également que dans l’interface syntaxe-topologie, le nucléus verbal a tendance à
former un amas verbal. Ce postulat nous permettra de décrire les phénomènes de non-
projectivité sans considérer que cet élément doit franchir certaines frontières de syntagmes.
Nous constaterons (section 3) que l’amas verbal apparaît en coréen comme en français.
Mais les constructions qui déclenchent son apparition ne se correspondent pas nécessairement
191
d’une langue à l’autre ; c’est le cas notamment pour la construction à co-verbes en attribut, où
il n’apparaît qu’en coréen (cf. la section 2.3. du 4e chapitre sur la translation en attribut). De
plus, de par la différence typologique entre les deux langues, les propriétés de l’amas verbal
ne sont bien sûr pas les mêmes. Par exemple, le nom prédicatif qui y apparaît est caractérisé
en coréen par l’absence de morphème grammatical, et en français par l’absence de
déterminant (cf. la section 2.1 du 5e chapitre).
192
1 Extraction et « long distance dependencies » 130
Dans le cadre de LFG, les contraintes d’îlots ont été étudiées en termes de « long-
distance dependencies » ; à la différence de l’analyse en grammaire générative, il n’y a pas de
mouvement et pas de catégories vides. Ce cadre a deux niveaux syntaxiques : la structure
130
Cette section reprend certains éléments de Chun Jihye (2010), un travail sur la relativisation dans la
construction en ko en coréen.
131
Ross (1967) est le premier à avoir décrit les contraintes sur l’extraction et à proposer cette modélisation en
grammaire générative en termes de contraintes d’îlots.
193
fonctionnelle et la structure de constituants. Kaplan & Zaenen (1989) considèrent que le
niveau fonctionnel est bien plus adéquat pour représenter la dépendance à distance, et
proposent le mécanisme de « Functional Uncertainty ». Ce mécanisme permet « d’unifier
deux sous-structures qui peuvent être à une distance arbitraire (non bornée) dans une même
structure fonctionnelle, et donc d’exprimer les dépendances à distances directement, sans
avoir à décomposer le phénomène en une succession de mouvements » (Abeillé 1993 : 82).
Par exemple, l’extraction de l’objet hors d’un constituant de même niveau ou d’un constituant
enchâssé est réalisée dans la structure fonctionnelle en raison de la présence, dans les règles
syntagmatiques, d’une « équation fonctionnelle » contenant une expression régulière :
(↑TOPIC) = (↑COMP* OBJ) :132 133
132
Dans ce cadre, le topique et le focus sont décrits comme « discourse functions » dans la structure
fonctionnelle.
133
« l’expression régulière (↑ COMP)* (où * est l’étoile de Kleene) correspond à une disjonction (infinie) de
séquences contenant de 0 à n occurrences du symbole COMP. Cette équation indique bien que le syntagme
antéposé (fonction Focus) peut être le complément d’objet de la phrase de même niveau ou d’une complétive
enchâssée, le niveau d’enchâssement correspondant au nombre de symboles COMP dans l’équation
fonctionnelle » (Abeillé 1993).
134
Nous reprenons les termes de « adjunct » et « argument » de la terminologie de Kaplan & Zaenen (1989).
135
« adverb placement shows that both adjunct and argument PP’s are sisters of S when there is no auxiliary but
are both in the VP when an auxiliary is present ».
194
faire beaucoup plus efficacement au niveau fonctionnel puisque c’est la distinction argument
vs adjoint qui est pertinente.
Dans cette section, nous introduisons le concept de nucléus (verbal et nominal) pour la
description de l’extraction. Nous montrerons qu’à la différence du cas du français où les deux
concepts sont nécessaires, nous ne pouvons postuler, en coréen, que le concept de nucléus
verbal.
Comme le remarque Tesnière (1959), en français, qui et que peuvent être décrits
comme suit : qu- en tant qu’élément translatif invariable, -e et -i en tant qu’élément
anaphorique variable. Nous aimerions signaler, avant de discuter du nucléus, que la relative
du français et celle du coréen se comportent d’une manière un peu différente. En effet, les
translatifs en qualificatif en coréen et les mots qu- tel que les pronoms relatifs et les pronoms
interrogatifs en français ont des propriétés différentes : alors que les mots qu- ont un double
rôle, i.e. pronominal et translatif, le translatif en qualificatif en coréen n’a qu’un rôle, celui de
translatif.
195
A ce propos, Yeon Jaehoon (2012) affirme qu’en coréen, la construction relative telle
qu’elle se trouve dans les langues indo-européennes n’existe pas. Par contre, le V translaté en
qualificatif a un rôle d’attribut, simplement attaché au nom en tant que modifieur. Pourtant, on
ne peut pas nier que dans la proposition formée par le V translaté en qualificatif, il y a un
élément qui a été extrait. Par conséquent, notre point de vue est que la relative existe en
coréen.
Considérons les exemples suivants. Dans l’exemple (193a), l’objet du verbe lit est
extrait, et il est possible que ce verbe soit remplacé par des séquences contenant plusieurs
verbes, telles que a lu, a envie de lire, a commencé à lire et pense que…veut lire :
Ces exemples illustrent des cas où « une position syntaxique où un seul verbe apparaît
peut également accueillir toute une suite de verbes ou de tournures verbales équivalente à ce
seul verbe du point de vue des manipulations formelles qu’elle subit ou déclenche dans la
phrase » (Kahane & Mel’čuk 1999). Kahane (1997) reprend, pour ce phénomène, la notion de
« nucléus » introduite par Tesnière136. Il représente les nucléus par des bulles occupant un
nœud à part entière dans la structure syntaxique, qui devient ainsi un « arbre à bulles ». A
l’occasion de la discussion d’un exemple avec relative, Kahane (2008) signale que « cet arbre
à bulles est projectif, dans le sens où les dépendances ne se coupent pas […] : pour cela nous
avons attribué à la bulle représentant le nucléus verbal les dépendances du gouverneur de la
relative et allant vers le pronom relatif ». Dans la Fig. 59, a lu forment un nucléus verbal, et
dans la Fig. 60, pense que veut lire forment un nucléus verbal :
136
Tesnière (1959 : 45) compare le nœud avec le nucléus : « la notion de nœud, à laquelle nous avons donné une
valeur structurale précise, devient donc insuffisante pour rendre compte de la complexité des faits à partir du
moment où nous faisons intervenir le facteur sémantique. Nous sommes ainsi amenés à élargir la notion de nœud
en faisant intervenir une notion plus large, à laquelle nous réserverons le nom de nucléus ».
196
livre
dét mod
un que
rel
pense
livre
suj complétive
dét mod
Pierre que
un que
rel
veut
a
suj inf
suj pp
Marie lire
Pierre lu
Fig. 59. Arbre de dépendance de (193b) Fig. 60. Arbre de dépendance de (193e)
Il nous semble qu’il peut également être utile de postuler la formation d’un nucléus
verbal en coréen. Dans les exemples suivants, chaek ‘livre’ est modifié par le V translaté en
qualificatif. Dans l’exemple (194a), l’objet du V translaté en qualificatif ilk-eun est extrait, et
il est possible que ce verbe soit remplacé par des chaînes verbales, telles que ilk-ko sip-eun
‘vouloir lire’ et sa-a bo-ko sip-ji anh-eun ‘ne pas vouloir essayer d’acheter’ :
chaek
mod
anh-eun
suj cv
mod cv
sip-eun bo-ko
suj cv cv
Fig. 61. Arbre de dépendance de (194b) Fig. 62. Arbre de dépendance de (194c)
Venons-en à la discussion sur le nucléus nominal. Comme dans le cas des chaînes
verbales, en français, il existe aussi des chaînes nominales qui remplissent une position
d’actant d’un verbe. Dans les exemples suivants, il s’agit d’interrogation indirecte. La position
extraite occupée par qui (195a) peut être remplacés par les pieds de qui (195b) :
« Ce phénomène qui veut qu’un mot qu- antéposé puisse entraîner avec lui une partie de ses
ancêtres est appelé le pied-piping » (Kahane 2002b).
Structuralement, qui et les pieds de qui occupent la même position, d’où une analyse
en termes de nucléus nominal, contenant le mot qu- :
198
demande
suj cl cv
je me regarde
suj obj
demande tu pieds
je me regarde les de
tu qui qui
Fig. 63. Arbre de dépendance de (195a) Fig. 64. Arbre de dépendance de (195b)
Nous nous demandons maintenant si le nucléus nominal doit être postulé en coréen.
Dans les exemples suivants, il n’y a pas de pied-piping comme dans le cas du français. Dans
l’exemple (196a), c’est à Cheolsu que Yeongi a avoué sa faute. Pourtant, il n’y a pas de
marqueur de datif sur l’élément extrait Cheolsu. L’exemple (196b) illustre le même
comportement dans le sens qu’il n’y a pas de marqueur de locatif sur l’élément extrait keuleus
‘assiette’ :
keunyeo-eui oppa-da
elle-GEN frère-DEC
‘Cheolsu à qui Yeongi a avoué sa faute est son frère’
Par ailleurs, il peut y a avoir une ambiguïté en raison de l’anaphore zéro dans la
relative. L’exemple suivant a ainsi deux interprétations possibles, comme le montrent les deux
traductions en français :
199
(197) Yeon seonsaeng-i sa-n baekwhajeom-i eodi-eyo ?
Yeon professeur-NOM acheter-TQ grand magasin-NOM où-[Link]
‘où se trouve le grand magain que M. Yeon a acheté ?’
‘où se trouve le grand magasin où [Link] a acheté (pro)?’
(Yeon Jaehoon 2012 : 444)
En résumé, si nous utilisons bien l’idée du nucléus que Kahane (1997, 1999, 2000,
2000a, 2002b) illustre pour le français par le nucléus nominal et le nucléus verbal, les
exemples que nous venons de voir en coréen nous conduisent à affirmer que cette langue
manifeste le nucléus verbal, mais pas le nucléus nominal.
Dans cette section, nous examinerons le lien entre le nucléus verbal superposé dans
l’arbre de dépendance et la formation de l’amas verbal en topologie. Puis, nous justifierons
notre règle 7 selon laquelle en cas d’extraction, les verbes appartenant au nucléus verbal
gouvernant l’élément extrait doivent forment un amas verbal.
Cette section est constituée de trois parties en fonction des types d’extraction : 1) la
relativisation, 2) l’interrogation (in)directe et 3) la topicalisation. Nous nous concentrerons sur
l’interface syntaxe-topologie du coréen, en justifiant les règles d’ordre que nous avons
données dans le chapitre précédent.
Puis, nous comparerons les comportements, similaire ou différent, du français et du
coréen concernant l’amas verbal (cf. section 3.4). Il faut rappeler que notre étude part de la
modélisation de la variation de l’ordre des mots en allemand et en français (Gerdes & Kahane
2001a/2006/2007). En conséquence, comme nous ne proposons pas une nouvelle analyse pour
le français, nous nous concentrerons plutôt sur l’analyse de la non-projectivité en coréen. Ce
chapitre a donc pour but d’examiner l’extraction en coréen, puis de la comparer avec celle du
français.
200
Il est à noter que nous consacrerons la section 3.1. à l’explication détaillée sur le lien
entre l’extraction et l’amas verbal dans la section 3.1 sur la relativisation. Une fois comprise
la correspondance syntaxe-topologie pour la relative, les autres types d’extraction pourront
être présentés sans qu’il y ait nécessité de répéter les explications.
Plutôt que de passer directement à l’analyse des données avec extraction, nous
pensons qu’il est nécessaire de montrer la différence de comportement topologique du verbe
dépendant dans deux types de propositions :
Ceci permettra de mieux se rendre compte de la contrainte qui existe dans la phrase à
extraction : les deux verbes sont obligés de rester ensemble, i.e. il y a formation d’un amas
verbal. Commençons par observer des exemples sans extraction.
201
ka-ss-da
suj loc cv
obj
cha-leul
mod
eomma
A partir de cet arbre de dépendance, nous pouvons obtenir plusieurs ordres, parmi
lesquels les deux en (198), que nous utilisons maintenant pour mener une discussion sur la
formation de l’amas verbal et la création du domaine micro du V2 :
Les exemples (198a) et (198b) sont en contraste au niveau du placement des deux
verbes : dans l’exemple (198a), le V1 et le V2 ne se placent pas côte à côte, alors que dans
l’exemple (198b), ces deux verbes se placent ensemble. Par ailleurs, ces deux exemples ont
une structure communicative différente. Dans l’exemple (198a), l’ensemble de eomma cha-
leul ta-ko constitue une unité communicative : par exemple, il peut être un focus (nouvelle
information), qui peut être une réponse à la question « Comment Yeongi est allée à la
campagne ? ». A l’inverse, la structure communicative de l’exemple (198b) est la moins
marquée, comme nous l’avons signalé dans le chapitre précédent, la structure communicative
de ce type d’exemple st la moins marquée (cf. la section 2.3.1 du 6e chapitre).
202
Nous allons montrer comment s’établissent les correspondances entre cet arbre et les
différentes structures topologiques. Dans les figures suivantes, nous superposerons les
constituants topologiques à l’arbre de dépendance.
Voyons d’abord la figure correspondant à l’exemple (198b) :
ka-ss-da
suj loc cv
obj
cha-leull
mod
eomma
Fig. 66. Arbre de dépendance de l’exemple (198b) avec les cons i uan s opologiques
1) La tête verbale ouvre un domaine macro et un domaine micro. Puis elle se place dans
le champ de la tête en ouvrant un amas verbal :
Dép-V V
domaine macro
domaine micro
ka-ss-da
amas verbal
203
2) Son verbe dépendant ta-ko ‘prendre’ se place dans le champ du Dép-V dans l’amas
verbal :
Dép-V V
domaine macro
domaine micro
ta-ko ka-ss-da
amas verbal
amas verbal
204
ka-ss-da
suj loc cv
obj
cha-leul
mod
eomma
Fig. 68. Arbre de dépendance de l’exemple (198a) avec les cons i uan s opologiques
1) La tête verbale ouvre un domaine macro et un domaine micro. Puis elle se place dans
le champ de la tête en ouvrant un amas verbal :
Dép-V V
domaine macro
domaine micro
ka-ss-da
amas verbal
2) Au lieu que le V2 se place avec son gouverneur V1, il crée un domaine micro dans le
champ principal comme les deux autres dépendants du V1 :
205
Nous avons vu que dans les phrases sans extraction, nous pouvons avoir au moins
deux structures verbales en topologie.
keomeunsaek-i-da
suj
cha-neun
mod rel
eomma ka-n
suj cv loc
Nous voyons ici trois linéarisations possibles de cet arbre, dont une n’est pas
acceptable (199a):
keomeunsaek-i-da
être noir-C-DEC
keomeunsaek-i-da
être noir-C-DEC
‘la voiture de sa mère, que Yeongi a prise pour aller à la campagne, est noire’
206
c. sigol-e Yeongi-ka ta-ko ka-n eomma cha-neun
campagne-LOC Yeongi-NOM prendre-TF aller-TQ mère voiture-TOP
keomeunsaek-i-da
être noir-C-DEC
‘la voiture de sa mère, que Yeongi a prise pour aller à la compagne, est noire’
La grande différence entre (199a) et (199b-c) est le placement des verbes ; dans les deux
derniers exemples, ta-ko et ka-n se placent ensemble. Le contraste entre l’exemple (199a) et
les exemples (199b-c) montre que l’extraction est possible si et seulement si les deux verbes
se placent ensemble. Pour cette raison, nous émettons l’hypothèse qu’il y a une relation entre
l’extraction et la formation du constituant topologique constitué par ces deux verbes.
keomeunsaek-i-da
suj
cha-neun
mod rel
eomma ka-n
suj cv loc
207
Nous montrons maintenant comment s’établit la correspondance entre cet arbre de
dépendance et la structure topologique de l’exemple (199b):
1) La racine de cet arbre ouvre un amas verbal après avoir ouvert un domaine macro
et un domaine micro, et il se place dans le champ de la tête :
keomeunsaek-i-da
domaine macro
domaine micro
amas verbal
N N
eomma cha-neun
domaine micro amas verbal
amas nominal
208
3) ka-n ‘aller’ (verbe translaté en qualificatif) ouvre un amas verbal dans le champ de
la tête dans le domaine micro :
cha-neun
Dép-V V amas verbal
domaine micro ka-n
amas verbal
4) ta-ko ‘prendre’ doit se placer dans le champ du Dép-V de l’amas verbal ouvert par
son gouverneur ka-n ‘aller’ :
cha-neun
Dép-V V amas verbal
domaine micro ta-ko ka-n
amas verbal
209
5) Enfin, les dépendants nominaux de ka-n ‘aller’ et de ta-ko ‘prendre’ rejoignent le
champ principal :
cha-neun
Yeongi-ka sigol-e Dép-V V
ta-ko ka-n domaine micro
amas verbal
Voyons maintenant les linéarisations possibles si les deux verbes dans le nucléus
verbal ne formaient pas un constituant topologique. A partir de l’arbre de dépendance ci-
dessous, qui illustre cette possibilité, nous pouvons décrire une correspondance comme suit,
ce qui est finalement une mauvaise prédiction. Nous superposons les constituants de chaque
verbe à l’arbre de dépendance. Comme sur l’arbre de dépendance précédent, le nucléus verbal
est marqué par un ovale pointillé :
210
keomeunsaek-i-da
suj
cha-neun
mod rel
eomma ka-n
suj cv loc
La linéarisation à partir de cette figure correspond à notre exemple (199a), qui n’est
pas acceptable, ce qui renforce notre hypothèse ci-dessus. Ainsi, cette correspondance entre
l’arbre de dépendance et la structure topologique semble confirmer l’utilité des notions de
nucléus verbal et d’amas verbal, en ce qu’elles permettent de rendre compte de manière
élégante des phénomènes de non projectivité.
kyeongje cheongmunhoi-neun…
économie commission d’enquête
‘à propos de la commission d’enquête économique à laquelle le parti au pouvoir
participe…’
mahi bo-ass-eo
beaucoup voir-P-DEC
‘j’ai vu souvent un monsieur qui se balade portant cela d’ordinaire’
(Corpus Sejong)
Reprenons l’exemple (198a) pour manipuler l’ordre des mots dans la construction
clivée. Comme on va le voir, dans la construction clivée, les deux verbes doivent rester
ensemble. Dans l’exemple (203), qui illustre la construction pseudo-clivée, si le V2 ta-ko
‘prendre’ se sépare de son gouverneur (203b), la phrase devient agrammaticale :
eomma cha-i-da
mère voiture-C-DEC
‘ce que Yeongi a pris pour aller à la campagne, c’est la voiture de mère’
eomma cha-i-da
mère voiture-C-DEC
213
(204) a. eomma cha-ka Yeongi-ka sigol-e
mère voiture-NOM Yeongi-NOM campagne-LOC
ta-ko ka-n-keos-i-da
prendre-TF aller-TQ-TNS-C-DEC
‘c’est la voiture de sa mère que Yeongi a prise pour aller à la compagne’
sigol-e ka-n-keos-i-da
campagne-LOC aller-TQ-TNS-C-DEC
214
b. Cheolsu-leul Yeongi-ka manna-ss-da
Cheolsu-ACC Yeongi-NOM renctonrer-P-DEC
‘Yeongi a vu Cheolsu’
Il n’y a donc pas d’extraction. De plus, ces exemples (205 et 206) suggèrent que le
mot interrogatif a la même liberté de placement qu’un constituant nominal non interrogatif.
C’est effectivement le cas, comme le confirme la paire d’exemples suivante, où nuku-lang
‘avec qui’ peut apparaître en position frontale (207a) ou précéder immédiatement le verbe
principal (207b) :
215
(208) a. uri-ka ha-neun mal-i ai-deul-eke
nous-NOM faire-TQ parole-NOM enfant-PL-DAT
Dans cette section, nous montrerons qu’en coréen, l’apparition de l’amas verbal est
obligatoire lorsque le dépendant nominal du verbe dépendant est topicalisé, et qu’il porte le
marqueur neun. En revanche, nous verrons que lorsque l’élément topicalisé porte le marqueur
eul, son gouverneur n’est pas toujours obligé de rejoindre l’amas verbal. Il y a ainsi une
contrainte sur la topicalisation : lorsque le dépendant nominal émancipé porte neun, la
structure verbale est comparable à celle de la relative dans lequel le verbe dépendant doit se
placer dans le champ du Dép-V dans l’amas verbal.
Dans les exemples suivants, l’élément topicalisé porte le marqueur de topique neun.
Dans l’exemple (211a), il s’agit de keop baku-n don-eun ‘le prix pour changer de verre’. Dans
217
l’exemple (211b), entre l’élément topicalisé ileon keo-neun ‘ce genre de choses’ et son
gouverneur, un syntagme adverbial apparaît :
Ces deux possibilités de topicalisation nous amènent à nous demander s’il y une
différence de sens et de comportement en fonction du marqueur (-neun et -eul) que porte
l’élément topicalisé.
Après avoir manipulé l’ordre du C-neun et du C-eul en considérant leur valeur
communicative et leurs propriétés prosodiques, nous allons montrer qu’il y a une différence
importante : l’élément topicalisé portant neun est en forte corrélation avec la formation de
l’amas verbal, alors que l’élément portant eul ne l’est pas forcément.
Commençons par le cas où l’objet émancipé porte le marqueur neun. Dans l’arbre de
dépendance suivant, la racine est le verbe ka-ss-eo ‘aller’ dont le verbe dépendant régit un
groupe substantival, keu kabang-eun ‘ce sac’ :
ka-ss-eo
obj/
keu kabang-eun
218
A partir de cet arbre de dépendance, en se limitant aux cas où le C-neun se place en
position frontale, on peut obtenir entre autres137 les quatre ordres suivants. On peut se rendre
compte à travers ces exemples que les deux verbes préfèrent se placer ensemble (212a et
212b). Lorsque les deux verbes ne se placent pas ensemble, l’acceptabilité baisse (212c-d) :
Les deux derniers exemples sont importants dans la mesure où lorsqu’avec un ordre
identique des constituants, l’élément topicalisé porte eul, la phrase devient acceptable comme
nous allons le voir tout de suite.
137
Nous sélectionnons les ordres qui ont une certaine acceptabilité. D’autres ordres sont possibles sans formation
d’amas, mais contrairement à (212c) et (212d) qui sont simplement marginaux, ils sont agrammaticaux, par
exemple :
obj/
keu kabang-eul
Dans l’exemple (213a) et (213b), il y a formation d’un amas verbal. Puis, dans les
exemples (213c-d), à la différence du cas du C-neun (cf. les exemples 212c-d), la phrase est
naturelle :
Tournons-nous maintenant vers les aspects prosodiques. Seong Cheol-Jae & Song
YoonKyoung (1997) et Song YoonKyoung (1998) ont travaillé sur les propriétés prosodiques
de trois types de constituants en fonction du morphème grammatical qui les marque : le C-
220
neun, le C-ka et le C-eul. Ils montrent qu’ils sont plus ou moins proéminents prosodiquement,
selon la hiérarchie suivante : C-neun > C-ka > C-eul.
En revanche, comme on l’a vu, l’exemple où le C-neun se place juste devant son
gouverneur (212d) est peu envisageable. Il n’y a alors pas d’ambiguïté topologique car on sait
que le C-neun ne peut pas avoir rejoint le domaine micro. De plus, selon nos données, le
placement de C-neun en position frontale est lié à la formation de l’amas verbal. Ainsi, il est
certain que le C-neun marqué pour le topique se place dans le pré-noyau, à la différence du C-
eul initial.
138
Choi Hye-Won (1999) dit : « This ambiguity in information structuring is, fortunately, resolved by different
prosodic patterns. Not surprisingly, speakers often note that a high pitch accent is used when the scrambled
phrase is interpreted as a (contrastive) focus, but not necessarily so when it is interpreted as ‘old’ information ».
221
ka-ss-eo
obj/
keu kabang-eun
1) La racine de cet arbre ouvre un amas verbal dans le champ de la tête après avoir
ouvert un domaine macro et un domaine micro. Puis elle se place dans le champ
V:
Dép-V V
domaine macro
ka-ss-eo
domaine micro
amas verbal
2) Le verbe dépendant deul-ko ‘porter’ doit rejoindre le champ du Dép-V dans l’amas
verbal :
Dép-V V
domaine macro
deul-ko ka-ss-eo
domaine micro
amas verbal
222
3) Les deux dépendants du verbe principal se placent dans le champ principal :
amas verbal
4) keu kabang-eun ‘ce sac’, marqué pour le topique, doit s’émanciper pour se placer
dans le champ du pré-noyau :
amas verbal
Voyons maintenant les linéarisations possibles si les deux verbes dans le nucléus
verbal ne formaient pas un constituant topologique. Nous superposons les constituants de
chaque verbe à l’arbre de dépendance. Comme dans l’arbre de dépendance ci-dessus, le
nucléus verbal est marqué par un ovale pointillé. Les linéarisations que permet cette figure,
parmi lesquelles (212d) qui n’est pas acceptable, seraient de mauvaises prédictions.
223
ka-ss-eo
obj/
keu kabang-eun
Dans les trois premiers sections, nous avons vu que contrairement à l’interrogation
(in)directe, la relativisation et la topicalisation sont conditionnée par la formation de l’amas
verbal à partir du nucléus verbal présent dans l’arbre de dépendance. Nous avons ainsi dégagé
une règle sur la position topologique du verbe dépendant qui doit rejoindre l’amas verbal en
cas d’extraction.
Dans cette section, nous souhaitons comparer l’amas verbal en coréen et en français,
en nous basant sur ce que nous venons d’observer dans les trois premiers sections.
Premièrement, nous verrons qu’à la différence du coréen où il n’y a pas de contrainte sur le
placement du sujet, en français, le lien entre l’inversion du sujet et la formation de l’amas
verbal est un point important. Ensuite, nous comparerons la construction à co-verbes en
français et en coréen. Enfin, nous discuterons de la possibilité d’extraction hors des
propositions régies par les « verbes ponts » (bridge verb en anglais) dans les deux langues.
En français, comme en coréen, lorsqu’un élément est extrait, les verbes doivent rester
ensemble. Les exemples en (214) illustrent quatre types d’extraction : la relativisation, le
clivage, l’interrogation (in)directe et la topicalisation. Comme nous l’avons montré dans la
224
section 2, dans chaque exemple, les chaînes de verbe forment un nucléus verbal (partie
soulignée en gras):139
Notons que certaines interrogations en français peuvent être in situ comme en coréen
(cela gêne qui ?). Pourtant, en général, l’interrogation (in)directe en français est réalisée par
extraction.
A la différence des quatre premiers exemples, dans l’exemple (214e), on voit que la
topicalisation ne met en jeu aucun translatif (i.e. le mot qu-). Mais il y a une contrainte de
formation d’un nucléus verbal.
139
Dans cette section, nous renvoyons le lecteur à la section 2 pour l’arbre de dépendance contenant l’élément
extrait, où nous donnons les exemples qui nous permettent de justifier la formation de l’amas verbal en français.
225
Ensuite, la construction à co-verbes en français se comportement d’une manière
différente par apport à la construction à co-verbes en coréen. En coréen, à part le cas du V
translaté en adverbe, les catégories que nous traitons forment un nucléus verbal avec leur
gouverneur. C’est notamment le cas du V translaté en attribut, qui manifeste ainsi une grande
différence par rapport aux participiales en français comme nous l’avons souligné à plusieurs
reprises (cf. la section 2.3 du 4e chapitre) : le V translaté en attribut peut rejoindre l’amas
verbal ouvert par son gouverneur, et son dépendant peut être extrait. En revanche, le
dépendant nominal du participial ne peut pas l’être :
(216) a. il pressa le pas arrachant ses pieds des trous (Herslund 2000)
b. * ses pieds des trous qu’il pressa le pas arrachant…
(217) who did she think that he saw ___ ? (Ambridge & Goldberg 2008)
Prenons les exemples suivants où l’on voit d’autres verbes ponts, respectivement
vouloir et ressentir :140
(218) a. on lui file le bon candidat qu’on veut qu’il prenne (PFC)
140
Berard (2012 :155) liste 34 verbes ponts en français qu’elle obtient à partir de corpus : attendre, avoir le
sentiment, comprendre, croire, désirer, dire, entendre, estimer, être, être clair, être évident, être intéressant, être
normal, être vrai, falloir, imaginer, penser, prendre conscience, présumer, prévoir, rappeler, remarquer, se
rendre compte, ressentir, savoir, sembler, sembler important, sentir, souhaiter, supposer, trouver, valoir mieux,
voir et vouloir.
226
b. on n’aurait pas pu euh participer à cette évolution dont on ressentait qu’on avait
vraiment besoin (PFC)
file
on lui candidat
le bon que
veut
suj obj
on que
complétive
prenne
suj
il
Pour le coréen, il y a peu de travail, à notre connaissance, sur les verbes ponts. En
coréen, c’est le verbe pont qui porte le translatif en qualificatif. Il forme un nucléus verbal
avec son ou ses verbes dépendants. Tous se placent ensemble dans l’ordre linéaire comme le
cas du français :
227
Nous avons trouvé un autre exemple qui montre deux choses : l’extraction hors du
syntagme du V translaté en attribut (ilk-ko) et l’apparition du verbe pont malha- ‘dire’ :
chaek-i-ya
livre-C-DEC
‘c’est un livre dont plusieurs personnes ont dit qu’il était intéressant après l’avoir lu’
(Google)
chaek ‘livre’ est un dépendant nominal du ilk-ko ‘lire’. Comme nous l’avons montré, le V
translaté en attribut peut former un nucléus verbal, et dans l’interface syntaxe-topologie, il
peut rejoindre l’amas verbal ouvert par son gouverneur. Dans cet exemple aussi, ilk-ko ‘lire’
se place avec deux autres verbes liés par le translatif ko en substantif. Ainsi, en coréen,
comme en français, il est possible d’extraire les éléments hors de propositions régies par les
« verbes ponts », et c’est grâce au concept de nucléus verbal et d’amas verbal qu’on peut
décrire ce phénomène d’une manière simple. Kahane (2002b) souligne que « une entité plus
complexe que le mot, le nucléus verbal peut jouer le rôle d’un verbe, par conséquent,
n’importe quel complément d’un nucléus verbal principal peut être antéposé ».
Dans cette section nous avons justifié, par des exemples illustrant diverses
constructions, la règle d’ordre pour l’extraction : les verbes appartenant au nucléus verbal
gouvernant l’élément extrait doivent former un amas verbal.
Nous avons vu que le nucléus verbal a tendance à former un amas verbal, et que ces
deux concepts nous ont permis de décrire les phénomènes de non-projectivité sans considérer
que l’élément extrait doit traverser certaines frontières de syntagmes. L’extraction n’est donc
pas « trop coûteuse », comme le disent Gerdes & Kahane (2006).
228
La notion d’amas verbal a été utilisée jusqu’à présent pour des langues indo-
européennes, précisément l’allemand et le français (Gerdes & Kahane 2001a, Gerdes 2002
pour l’allemand, Gerdes & Kahane 2006 pour le français). Nous espérons avoir montré qu’il
se manifeste également en coréen, langue génétiquement et typologiquement éloignée.
Nous justifierons la règle 6 relative au C-neun : le C-neun marqué pour le topique doit
s’émanciper du domaine micro ; le C-neun marqué pour le focus contrastif doit rester dans le
champ principal sans émancipation
229
4.1 C-neun dans le champ du pré-noyau
Yoo Hyun-Kyung (1986) et Im Hong-Bin (2007a) affirment que le C-neun ne peut pas
apparaître dans la proposition subordonnée. Considérons d’abord des exemples dans lesquels
le C-neun ne peut pas apparaître dans le syntagme du V translaté en adverbe (221a) et dans le
syntagme du V translaté en nom/substantif (221b):
Dans ces exemples, il faut que le C-ka soit présent dans la proposition subordonnée, alors que
le C-neun ne peut pas l’être.
Cependant, Nam Ki-Sim (2001) donne l’exemple (222) dans lequel le constituant à
l’initiale peut porter soit i ‘nominatif’, soit eun :
Lorsque nous manipulons leur ordre, on se rend compte que Kim juim-eun ‘le
directeur Kim’ ne peut pas se placer dans la subordonnée (enchâssée dans le groupe
230
substantival) alors que Kim juim-i peut s’y placer, comme le montrent Yoo Hyun-Kyung
(1986) et Im Hong-Bin (2007a) :
Le fait que le C-neun ne peut pas apparaître dans le groupe substantival nous amène à
supposer que le C-neun se place ailleurs que dans ce domaine (224) :
231
Ces différences de comportement en topologie et en prosodie nous amènent à supposer
que, pour reprendre l’exemple ci-dessus, il s’émancipe du domaine micro ouvert par ha-n-
keos-i ‘le fait que..fait’, et se place dans un des champs ouverts par le verbe principal. Le
constituant émancipé marqué pour le topique est représenté par un ovale pointillé :
bunmyeongha-da
suj
ha-n-keos-i
suj obj
1) La racine de cet arbre ouvre amas verbal du champ de la tête après avoir ouvert un
domaine macro et un domaine micro :
bunmyeongha-da
domaine macro
domaine micro
amas verbal
232
pré-noyau noyau post-
Prenons un autre exemple dans lequel l’objet i chaek-eun ‘ce livre’ de ilk- ‘lire’ est
marqué pour le topique. Il est en position frontale comme dans l’exemple supra :
233
(226) i chaek-eun [ nae-ka [ [ilk-eun ] salam-eul ] al-a ]
ce livre-TOP moi-NOM lire-TQ personne-ACC connaître-DEC
‘à propos de ce livre, je connais la personne qui l’a lu’
(Jung Yeun-Jin 2002)
(227) a. ils pensent que un enfant ça doit pas rester cloîtré à la maison (CFPP)
b. il y a pas d’appartement ce sont que des grosses maisons anciennes fermes à la
rigueur que dans le temps je sais pas comment ça se passait (PFC)
c. mon prof ce qu’il disait c’est qu’il avait l’impression que le type il euh réinventait
un peu (PFC)
d. je crois plus Pouzauges que les Herbiers je pourrais pas dire exactement où c’est
(PFC)
e. il faudrait faire une messe que le curé il nous soule pas avec le bon Dieu (PFC)
141
Cependant, dans les corpus, nous repérons quelques données dans lesquelles l’incise et la dislocation gauche
apparaissent. Mais les exemples ci-dessus ne nous amènent pas à infirmer que dans la relative en français, à la
différence de complétive, il n’y a pas de place pour l’élément détaché : à propos des incises (exemples a et b),
nous considérons qu’elles viennent s’insérer entre deux champs, sans occuper un champ défini pour elles
(Gerdes & Kahane 2006). Concernant la dislocation gauche (cf. exemple c), en nous référant à Avanzi (2011) sur
la prosodie de [groupe nominal – reprise pronominale de ce groupe – V], nous admettons qu’il y a pas de
détachement prosodique, et que la séquence papa et maman ils forme un GN tout simplement :
(i) a. …cet appartement qui je précise faisait deux-cent mètres carrés euh était un appartement considéré
pour un couple (CFPP)
b. il y en a même un de gros qui je pense doit être un piège à XX (PFC)
234
(228) a. * l’argent que, Marie, Jean lui donne (relative)
b. Je crois que, Marie, Jean lui donne plus d’argent (complétive)
(Gerdes et al. 2005)
En coréen, la relative comme la complétive peuvent être décrite avec le seul domaine
micro contenant le champ principal et le champ de la tête. En revanche, dans la complétive en
français, il y encore un champ du pré-noyau où les éléments disloqués peuvent se placer. Par
conséquent, nous pensons que le coréen a plus de contrainte que le français concernant la
complétive.
Mais dans la section suivante, nous verrons qu’il y a un cas particulier où le C-neun
apparaît dans une proposition subordonnée.
Dans cette section, nous démonterons que le C-neun à l’initiale doit rejoindre le champ
principal du domaine micro lorsqu’il est marqué pour le focus contrastif.
Comme nous l’avons montré dans la section précédente, il n’est pas possible
d’employer le marqueur neun dans la relative (proposition subordonnée) :
c. elle allait avoir un petit frère que papa et maman ils avaient ils avaient mis en route (PFC)
235
(230) Cheolsu-neun bo-n keu chaek-eul
Cheolsu-TOP voir-TQ ce livre-ACC
Nous nous demandons alors dans quel champ il se place : est-ce qu’il se place dans le
champ du pré-noyau comme le C-neun de la section précédente (231a) ? ou bien est-il dans le
champ principal du domaine du verbe bo-n ’voir’ (231b) ? :
236
b. # Cheolsu-neun Yeongi-neun bo-n chaek-eul mos bo-ass-da
Cheolsu-TOP Yeongi-TOP voir-TQ livre-ACC NEG voir-P-DEC
‘Cheolsu n’a pas regardé le livre que Yeongi a regardé’
Les examens que nous venons de faire nous permettent de donner un arbre de
dépendance dans lequel Cheolsu-neun dépend de bo-n ‘voir’ dans la relative. Nous
superposons le constituant du groupe substantival contenant la relative à l’arbre de
dépendance suivant :
bo-ass-da 'voir'
rel
bo-n 'voir'
suj
Cheolsu-neun 'Cheolsu'
A partir de cet arbre de dépendance, nous obtenons au moins les deux ordres suivants.
Rappelons que Cheolsu-neun est marqué pour le focus contrastif :
Dans chaque exemple, Cheolsu-neun à l’initiale reste dans le domaine micro ouvert par son
gouverneur bo-n ‘voir’.
238
Montrons comment est établie la correspondance entre l’arbre de dépendance (Fig.82)
et la structure topologique de l’exemple (234a) :
1) La racine de cet arbre ouvre un amas verbal dans champ de la tête après avoir
ouvert un domaine macro et un domaine micro :
239
pré- noyau post-
n n
champ principal champ de la tête
bo-n
domaine micro amas verbal
domaine micro
Dans cette section, à la différence de Yoo Hyun-Kyung (1986), nous avons montré
que le C-neun peut apparaître dans la proposition subordonnée, à la condition qu’il soit
marqué pour le focus contrastif. Puis, nous avons donné une règle d’ordre pour le C-neun
marqué pour le focus contrastif : il doit rejoindre le domaine de son gouverneur.
Nous avons examiné le placement du C-neun, d’une part en le comparant avec celui
du C-ka, d’autre part, en nous fondant sur sa valeur communicative.
240
Dans la section 4.1., nous avons justifié que le C-neun marqué pour le topique doit
s’émanciper du domaine micro. Ensuite, dans la section 4.2, nous avons vu que le C-neun
marqué pour le focus contrastif doit rester dans le champ principal sans émancipation. Cela
veut dire qu’en fonction de la valeur communicative du C-neun, la linéarisation peut varier.142
Dans l’exemple suivant, il y a deux C-neun. La règle que nous venons de donner peut
rendre compte de la position topologique de ces deux C-neun :
keu iyaki-neun ‘cette histoire’ en position frontale est marqué pour le topique, et se place dans
le champ du pré-noyau. En revanche, jeo-neun ‘moi’ est marqué pour le focus contrastif ; il ne
peut pas aller dans le champ du pré-noyau ; il doit rester dans le champ principal sans
émancipation.
5 Bilan
Ici, nous souhaitons faire une synthèse des 6e et 7e chapitres. Nous avons défini la
structure topologique du coréen et sa grammaire de dépendance topologique dans le 6e
chapitre. Ensuite, en nous appuyant sur cette grammaire, nous avons justifié, dans ce chapitre,
les règles d’ordre que nous avions proposées.
142
Han Jung-Hye (1998), dans un travail sur la position syntaxique du C-neun en structure X-barre, fait une
analyse selon laquelle le C-neun marqué pour le focus contrastif occupe une position syntaxique sous le
syntagme verbal, tandis que le C-neun marqué pour le topique occupe une position syntaxique sous le SPEC.
241
- Le V-eo translatif en attribut et le V-eo/ke/ji/ko translatifs en substantif vont
obligatoirement dans l’amas verbal ;
- Le V-ko translatif en attribut et le V-ko translatif en substantif ont deux choix : soit
rester dans l’amas verbal, soit créer un domaine micro, en fonction de la structure
communicative ;
- le V-myeonseo est obligé de créer un domaine micro dans un des trois champs
majeurs
- Un verbe appartenant au même nucléus verbal que son gouverneur doit se placer
dans le champ du Dép-V dans l’amas verbal ouvert par son gouverneur143
Ensuite, nous avons examiné la position topologique du C-neun. Il est intéressant que
le même marqueur puisse avoir deux valeurs communicatives différentes, et deux positions
topologiques :
De plus, cette règle rend compte de l’ordre de perméabilité que nous avons défini :
domaine micro > amas verbal. Le C-neun peut dépasser le domaine micro puis se placer dans
le domaine macro (i.e. le champ du pré-noyau).
143
Notons au passage que nous rendons ainsi compte du fait que le dépendant nominal d’un V-myeonseo ne peut
pas être extrait.
242
Dans l’amas verbal, il n’y a pas de place pour les dépendants nominaux à part le nom
prédicatif. En effet, dans notre étude, nous considérons que le Npréd occupe le même champ
que le verbe dépendant. Rappelons une des règles d’ordre sur l’élément prédicatif :
Venons-en aux règles de description des boîtes. Dans notre grammaire de dépendance
topologique, il y a trois types de boîtes : le domaine macro, le domaine micro et l’amas verbal.
Les règles de description des boîtes sont beaucoup plus simples que celles de l’allemand,
considéré comme une langue ayant une certaine similarité avec le coréen en ce qui concerne
l’ordre des mots (Choi Hye-Won 1999, Gerdes 2002). Nous avons pu saisir qu’en coréen, il
suffit d’avoir deux champs pour la relative, la complétive et le groupe substantival : le champ
principal et le champ de la tête.
Comme nous l’avons mentionné, le coréen est considéré comme une langue à ordre
relativement libre. Quand nous avons entamé notre travail sur la modélisation de la variation
de l’ordre des mots, nous pensions avoir besoin de beaucoup plus de règles pour en rendre
compte. Pourtant, au fur et à mesure, nous avons découvert que c’était plus simple à
modéliser que nous le pensions. Nous avons pu établir la correspondance syntaxe-topologie
avec seulement sept règles de correspondance ou de création des boîtes.
Passons maintenant à notre dernière tâche, qui concerne la position du sujet dans la
construction à contrôle.
243
244
Chapitre VIII
Dépendance du sujet
dans la construction à contrôle
Nous rencontrerons des exemples dans lesquels, dans la construction à contrôle dans
laquelle le sujet sous-jacent du V2 est contrôlé par le verbe principal, le sujet grammatical se
place juste devant le verbe dépendant, au lieu de se placer devant le V1. Nous montrerons que
l’ordre des mots en coréen laisse penser que le sujet peut être dépendant du V2, et qu’il peut y
avoir plus d’une « unité perceptuelle » (perceptual unit en anglais) dans un énoncé, en nous
référant à Kong Young-Il (1981, 1986) et Roulet (2002).
Ce chapitre nous amènera à nous interroger sur la théorie du liage, ainsi que
d’examiner si la grammaire de dépendance assortie du modèle topologique permet une
analyse plus élégante des phénomènes en question.
144
Nous nous basons sur l’analyse de Chun Jihye (2009b).
245
1 Placement du sujet dans la construction à contrôle
Prenons d’abord les exemples suivants en français, dans lesquels le sujet des deux
verbes promet et baisser est la banque centrale (236a) et le sujet des deux verbes disent et
arrivant est ils (236b) :
Dans ces exemples, le V1 et le V2 ont le même sujet coréférent dont un seul est réalisé. En
grammaire générative, cette construction est interprétée comme suit : le verbe principal régit
le sujet, tandis que le sujet du V2 est un PRO (Chomsky 1981/1982/1986) au sein d’un
domaine de localité. Autrement dit, PRO cherche son antécédent au sein du domaine local,
identifié comme sa proposition (Zribi-Hertz 1998). On peut reformuler les exemples (236)
avec PRO :
246
Kwon Jae-il (1985, 1992) affirme qu’en revanche, lorsque la construction est formée
par ko ou myeonseo, il faut que le sujet se réalise seulement une fois. Il s’agit donc d’une
construction à contrôle où les deux verbes partagent le même sujet. Dans l’exemple (239a), le
sujet des deux verbes deul-ko ‘porter’ et ileona-ss-da ‘se lever’ est maeul-eui jangjoeng-deul-i
‘hommes robustes du village’. Dans l’exemple (239b), le sujet des deux verbes bo-eo ju-
myeonseo ‘montrer’ et mul-eoss-da ‘demander’ est sansinlyeong-i ‘esprit de la montagne’ :
jali-eoseo ileona-ss-da
endroit-LOC se lever-P-DEC
‘les hommes robustes du village se sont levés en portant un grand bâton’
namukkun-eke mul-eoss-da
bûcheron-DAT demander-P-DEC
‘l’esprit de la montagne a interrogé le bûcheron en lui montrant une hache en or’
(Corpus Sejong)
Si nous reformulons les exemples ci-dessus, en nous basant sur l’idée de domaine de
localité, nous pouvons considérer que les V2 sont des verbes dépendants qui ont un sujet
phonétiquement nul, i.e. PRO :
namukkun-eke mul-eoss-da
bûcheron-DAT demander-P-DEC
‘l’esprit de la montagne a interrogé le bûcheron en lui montrant une hache en or’
247
Comme nous l’avons vu, à la différence du français où le sujet a une place fixe, le
sujet en coréen peut se placer relativement librement dans un énoncé. Manipulons l’ordre des
mots de chaque exemple (239a) et (239b) pour voir où il peut se placer. Notons qu’il peut se
placer derrière le V2 et que dans ce cas l’acceptabilité peut varier (241b vs. 242b). En faisant
varier le placement du sujet, nous remarquons qu’en coréen, le sujet grammatical peut
précéder immédiatement le verbe dépendant, respectivement maeul-eui jangjeong-deul-i
‘homme robuste du village’ par rapport à deul-ko ‘porter’ (241c), et sansinlyeong-i ‘esprit de
la montagne’ par rapport à bo-eo ju-myeonseo ‘en montrant’ (242c) :
jali-eseo ileona-ss-da
endroit-LOC se lever-P-DEC
‘les hommes robustes du village se sont levés en portant un grand bâton’
248
c. keum dokki-leul sansinlyeong-i bo-eo ju-myonseo
or hache-ACC esprit de la montagne-NOM voir-TS donner faveur-TA
namukkun-eke mul-eoss-da
bûcheron-DAT demander-P-DEC
‘l’esprit de la montagne a interrogé le bûcheron en lui montrant une hache en or’
Nous rendons compte ainsi que le PRO de la théorie du liage ne peut pas décrire d’une
manière élégante ces exemples dans lesquels le sujet grammatical se place plutôt avec le V2
qu’avec le V1. En d’autres termes, dans les exemples (241c) et (242c), c’est comme si c’était
le V1 qui avait le PRO.
Quelle structure syntaxique peut rendre compte des exemples dans lesquels le sujet
occupe le placement juste devant le V2 ?
Dans cette section, nous proposons d’examiner deux analyses en parallèle pour
répondre à la question que nous venons de nous poser : l’une qui postule la dépendance du
sujet sur le V1, l’autre qui postule la dépendance du sujet sur le V2.
Cet exemple pose le même problème que les exemples précédents au niveau du
placement du sujet. Le sujet peut se placer derrière le V2, mais plus le sujet est près du V1,
plus la phrase devient peu naturelle (244c). Notons que le sujet peut se placer devant le V2
(244a) dans un contexte où Yeongi-ka est marqué pour le focus contrastif (c’est Yeongi qui est
allée à la bibliothèque avec ce sac) :
249
(244) a. keu kabang-eul Yeongi-ka deul-ko doseokwan-e ka-ss-da
ce sac-ACC Yeongi-NOM porter-TF bibliothèque-LOC aller-P-DEC
‘Yeongi est allée à la bibliothèque avec ce sac’
Le placement différent du sujet dans les exemples (244a) et (244b) nous amène à
émettre l’hypothèse que l’on peut avoir deux possibilités au niveau syntaxique : 1) le V1 régit
le sujet, alors que le V2 a PRO (Fig. 84), 2) c’est le V2 qui régit le sujet, alors que le V1 a
PRO (Fig. 85):
ka-ss-da ka-ss-da
dét dét
keu keu
Fig. 84. Arbre de dépendance I pour (244a) Fig. 85. Arbre de dépendance II pour (244a)
Faire l’hypothèse qu’un arbre tel que celui de (Fig. 85) est possible pour décrire un
certain ordre des mots (i.e., celui où le sujet précède immédiatement le V2) constitue une
analyse très différente de celle où seul l’arbre « classique » (Fig. 84) est admis. Dans cette
dernière (Analyse I), le placement du sujet devant le V2 est seulement un problème
topologique à partir d’un même arbre de dépendance (Fig. 86). Dans la première (Analyse II),
les deux phrases ont une structure syntaxique et une structure topologique différentes
(Fig. 87). Dans ces figures, la structure sémantique correspond à un niveau où sont
145
D’après Park So-young (2000), dans les corpus, on peut trouver beaucoup plus d’énoncés dans lesquels le
sujet dans la construction en ko se place devant le V2 que devant le V1.
250
représentées les relations prédicat-argument. Comme on le voit, cette structure reste la même
dans les deux analyses :146
Nous partons ici de l’arbre de dépendance I (Fig. 84) dont nous venons de discuter, ce
qui correspond à l’analyse I (Fig. 86). Nous verrons que ce seul arbre de dépendance ne peut
pas rendre compte des différents ordres du sujet.
Il est à noter qu’il s’agit de cas où le verbe dépendant ouvre un domaine micro, au lieu
de rejoindre l’amas verbal ouvert par le V1. Ceci sera reflété dans la figure suivante, où nous
superposons le constituant topologique du V2 contenant son objet à l’arbre de dépendance :
146
Les niveaux sémantique et syntaxique dans ces figures correspondent à ceux du modèle Sens-Texte (Mel’čuk
1988), qui s’est développé à partir de la grammaire de dépendance. Parmi ces niveaux, il n’a pas été nécessaire,
jusqu’à présent, de mentionner la structure sémantique étant donné que notre problématique concerne l’interface
syntaxe-topologie. Nous avons en revanche jugé nécessaire de le faire ici, car nous tenions à montrer que les
exemples (244) ont la même structure sémantique.
251
ka-ss-eo
obj
kabang-eul
dét
keu
Cette figure peut prévoir six ordres possibles dans lesquels aucun ordre ne convient à
notre exemple dans lequel le sujet grammatical se place juste devant le V2. En revanche, cette
figure peut prévoir l’ordre où le sujet se place derrière du V2 (245d). Dans chaque exemple, le
V2 et son dépendant keu kabang-eul ‘ce sac’ se placent ensemble, comme le prévoit la figure
88. Autrement dit, le sujet Yeongi-ka ‘Yeongi’ n’apparaît jamais juste devant le V2 :
252
En particulier, les exemples (245e) et (245f) sont encore moins acceptables que (245d)
donnant l’impression qu’on attend trop longtemps la réalisation du sujet qui permet de savoir
qui est allé à la bibliothèque avec le sac.
1) La tête verbale ouvre un domaine macro, et un domaine micro. Puis elle se place dans
le champ de la tête en ouvrant un amas verbal :
domaine macro
ka-ss-eo
domaine micro
amas verbal
2) Au lieu que le V2 se place avec son gouverneur V1, il crée un domaine micro dans le
champ principal:
deul-ko
domaine micro amas verbal
amas verbal
3) Les dépendants nominaux de chaque verbe se placent dans le champ principal de leur
gouverneur :
253
pré noyau post
-n -n
champ principal Ch.T
A partir de la figure 88, nous avons pu obtenir l’ordre où le sujet grammatical se place
derrière le V2 (245d). Dans cette structure topologique (Fig. 89), le sujet se place dans le
champ principal ouvert par le V1, et il ne peut pas rester dans le champ principal du domaine
micro du V2. Autrement dit, la figure 84 ne peut pas prévoir le cas où le sujet précède
immédiatement le V2 (244a).
Dans la section suivante, en admettant que l’arbre de dépendance dans lequel le sujet
dépend du verbe principal n’est pas satisfaisant, nous observerons l’arbre de dépendance II :
la dépendance du sujet en tant que dépendant du V2.
Dans cette section, nous partons de l’idée que les différents ordres des mots peuvent
être obtenus à partir de différents arbres de dépendance (Fig. 87). Intéressons-nous à l’arbre
de dépendance dans lequel c’est le V2 qui est gouverneur du sujet Yeongi-ka ‘Yeongi’ (Fig.
85). Nous superposons les constituants topologiques à cet arbre dans la figure suivante :
254
ka-ss-eo
loc attr
doseokwan-e deul-ko
suj obj
Yeongi-ka kabang-eul
dét
keu
A partir de la figure ci-dessus, on peut obtenir les quatre ordres possibles suivants :
Dans chaque ordre, nous nous rendons compte que le sujet se place dans le constituant
topologique du V2. De plus, lui et l’objet keu kabang-eul ‘ce sac’ peuvent se mélanger à
gauche du V2.
1) La tête verbale ouvre un domaine macro, et un domaine micro. Puis elle se place dans
le champ de la tête en ouvrant un amas verbal :
255
pré-n noyau post-n
ka-ss-eo
domaine macro
domaine micro
amas verbal
deul-ko
domaine micro amas verbal
amas verbal
Ainsi, à partir de la figure 90, on peut obtenir l’ordre où le sujet se place dans le
champ principal du domaine micro du V2.
256
Dans ces deux sections, nous avons vu que formellement, on peut postuler deux arbres
de dépendance différents pour obtenir deux ordres différents dans lesquels le sujet se place
respectivement devant le V2 (244a) et derrière du V2 (244b). Ainsi, l’analyse II (Fig. 87) s’est
révélée pertinente pour la description de l’ordre du sujet en coréen.
Dans la section suivante, nous aimerions conforter notre analyse par des arguments
supplémentaires, qui montrent que dans un énoncé, il peut y avoir plus d’une unité
perceptuelle.
Dans cette section, suivant Jung Woo-Hyun (1998), Kong Young-Il (1981, 1986) et
Roulet (2002), nous examinerons la co-référentialité en termes de mémoire discursive, qui
rend compte du stockage de l’information dans le discours. Cette approche nous permettra de
constater que les exemples dans lesquels le sujet dépend du V2 sont constitués de deux unités
perceptuelles, dont la première contient le sujet grammatical.
ø eolmana joh-kess-neunya
combien être bon-EXM
‘si je pouvais te voir, comme je serais heureux’
c. ø siwonha-eoseo ø joh-da
être froid-TA être bon-DEC
‘comme c’est froid, c’est bon’ (dans une conversation où on boit)
(Jung Woo-Hyun 1998 :126)
Il faut dire que Jung Woo-Hyun, à la différence de notre étude, ne discute pas en détail
de la raison pour laquelle il prétend que le sujet entre dans la proposition du V2 dans le cas B.
Par contre, il donne une explication d’un point de vue similaire à celui de Kong Young-Il
(1981, 1986) que nous allons voir prochainement :
« (B) would be a typical pattern, (C) less frequent, and (D) the least common, in
the sense that mention of a referent in the first clause (subordinate clause) and
deletion of it in the next clause (main clause) conforms to our consciousness and
to our logical or cognitive sequence. This sequence is easy to process and
comprehend since the deleted referent in the main clause is predictable from the
previously mentioned referent in the subordinate clause »
(Jung Woo-Hyun 1998 : 127)
147
C’est Jung Woo-Hyun (1998) lui-même qui dit que le sujet est dans la proposition subordonnée. Nous allons
en discuter bientôt.
258
Nous voyons, par ce passage, que son analyse considère explicitement que le pronom sujet se
place dans la proposition subordonnée, même si il n’analyse pas la dépendance du sujet dans
le cas de (B). Par ailleurs, bien que Jung Woo-Hyun ne définit pas les unités perceptuelles qui
constituent une phrase, on a l’impression que par le comportement référentiel des éléments, il
veut montrer qu’il y a au moins deux étapes (ou unités) dans le processus logique ou cognitif.
Dans un même ordre d’idée, Kong Young-Il (1981, 1986) propose une analyse
perceptuelle pour résoudre ce problème dont il dit qu’on ne peut pas l’expliquer dans le cadre
de la grammaire générative (un modèle statif d’après lui), en soulignant que l’unité
perceptuelle devrait être employée comme le domaine de co-référentialité. En d’autres termes,
lorsque l’on analyse le comportement du pronom, il est plus convaincant que l’unité
perceptuelle soit l’unité de base. Son analyse part de l’exemple suivant qui viole la théorie du
liage. En effet, dans ce cadre, l’exemple (248a) ne pourrait pas être grammatical, car le sujet
se trouve dans la proposition subordonnée. De la même façon, dans l’exemple (248b), she et
Zelda ne pourraient pas être coréférentiels :
(248) a. in the bed which Zelda stole from the Salvation Army, she spent her sweetest
hours
b. * she spent her sweetest hours in the bed which Zelda stole from the Salvation
Army
(Kong Young-Il 1981:102)
Nous souhaitons encore discuter un exemple de Roulet (2002). Roulet (2002) note que
« le fait qu’il soit possible de remplacer un pronom par une expression définie indique qu’on a
affaire à deux actes » en termes de mémoire discursive. Grobet (2002 : 64) explique la notion
259
de mémoire discursive de Berrendonner : « la mémoire discursive est définie, d’après
Berrendonner (1983), comme l’ensemble des connaissances partagées par les interlocuteurs,
qui sont composées par « les divers prérequis culturels […] qui servent d’axiomes aux
interlocuteurs pour mener une activité déductive », et qui sont alimentées en permanence par
les événements extra-linguistiques et les énonciations successives qui constituent le discours ».
Considérons l’exemple suivant pour saisir l’idée de mémoire discursive. Dans cet exemple, le
pronom ce est introduit par le premier acte (cf. infra) vous être timide auquel ce pronom
renvoie :
(249) vous êtes timide ce qui me paraît surprenant (Grobet 2002 : 90)
C’est ce processus que l’on appelle mémoire discursive, et dans l’exemple (249), on se rend
alors compte qu’il y a deux actes, un acte étant défini « avant tout par le fait que ses frontières
gauche et droite sont marquées par un passage en mémoire discursive » (Grobet 2002 : 78).148
(250) a. mon voisin i m’a dit qu’il i (*le pauvre homme) était malade
b. j’ai téléphoné à la voisine i pour que la brave femme i m’achète du thé
(Roulet 2002)
Roulet (2002) explique que l’exemple (250a) comporte un seul acte car le passage à la
mémoire discursive n’a pas encore eu lieu pour cette unité.
Avant de discuter de l’expression définie pour le coréen, nous aimerions signaler qu’à
la différence du français, lorsque le sujet grammatical apparaît dans l’énoncé, il est
agrammatical de le reprendre avec un pronom. Dans les exemples suivants, il est impossible
148
On le voit, la notion d’acte est similaire à celle d’unité perceptuelle.
260
que Yeongi-ka soit repris par keunyeo-ka ‘elle’. Le seul exemple naturel est (251a) où le sujet
apparaît une seul fois et où il y a pro-drop, i.e. l’anaphore zéro :
malha-eoss-eo
dire-P-DEC
‘Yeongi a dit qu’elle va aider au travail de sa mère’
malha-eoss-eo
dire-P-DEC
Par contre, Yeongi-ka peut être reprise par une expression définie. Ainsi, dans
l’exemple (252a), Yeongi-ka est repris par l’expression définie keu chakha-n ai ‘ce gentil
enfant’. 149 Nous nous rendons compte que l’expression définie keu chakha-n ai ‘ce gentil
149
Nous pensons que l’exemple suivant sans marqueur sur Yeongi a une construction différente par rapport au
cas où Yeongi porte le marqueur de nominatif :
Rappelons que lorsque nous avons discuté de la dislocation gauche dans la relative en français avec l’exemple
elle allait avoir un petit frère que papa et maman ils avaient ils avaient mis en route, nous avons expliqué que
papa et maman + ils forment une unité justifiée par la prosodie. L’exemple en coréen ci-dessus est aussi
comparable à ce cas du français, nous semble-t-il. Nous verrons dans l’exemple (252b) que si Yeongi porte le
marqueur de nominatif, keu chakka-n ai-ka ‘ce gentil enfant’ peut se placer ailleurs qu’à côté de Yeongi-ka.
261
enfant’ peut se placer ailleurs qu’à côté de Yeongi-ka (252b). Notons qu’une bonne prosodie
doit accompagner ces énoncés pour qu’ils soient acceptables :
dop-kess-da-ko ] malha-eoss-eo
aider-TAM-DEC-TS dire-P-DEC
‘Yeongi i a dit que ce gentil enfant i va aider au travail de sa mère’
dop-kess-da-ko ] malha-eoss-eo
aider-TAM-DEC-TS dire-P-DEC
‘Yeongi i a dit que ce gentil enfant i va aider au travail de sa mère’
Lorsque Yeongi-ka se place devant le V2, les énoncés sont acceptables, comme le
montrent les exemples (253a et 253b). Par contre, si Yeongi-ka se place devant son
gouverneur malha-eoss-eo ‘dire’, la phrase devient à la fois incompréhensible et
agrammaticale (253c) :
Yeongi-ka malha-eoss-eo
Yeonig-NOM dire-P-DEC
262
Le fait qu’en coréen, la proposition subordonnée apparaît avant la proposition principale est
peut-être la raison pour laquelle il n’est pas naturel que l’expression définie soit présente dans
la proposition subordonnée.
Revenons à notre exemple avec l’expression définie. Comme dans les exemples ci-
dessus, dans l’exemple suivant (254), l’expression définie est acceptable. Yeongi-ka dans la
proposition subordonnée peut être repris par l’expression définie keu bujileonha-n ai ‘cet
enfant diligent’ dans la proposition principale. Pour que l’énoncé soit plus clair, nous ajoutons
achim-buteo ‘à partir du matin’ qui rend plus naturelle sémantiquement l’utilisation de keu
bujileonha-n ai ‘cet enfant diligent’ :
Nous pouvons donc dire que tout comme le montre Roulet (2002) pour le français, en
coréen, la reprise par l’expression définie peut être un critère pour considérer qu’un énoncé
contient deux actes.
Ainsi, les observations sur l’anaphore zéro et l’expression définie, tirées des travaux
de Jung Woo-Hyun (1998), Kong Young-Il (1981, 1986) et Roulet (2002) nous permettent
d’analyser notre exemple comme suit en admettant que Yeongi-ka est repris par l’anaphore
zéro dans la deuxième unité :
263
Cette analyse nous conforte dans l’hypothèse que le sujet peut se placer dans le
constituant du V2, qui forme un acte. Ce fait sera justifié par la prosodie dans la section
suivante.
Dans la section précédente, nous avons vu qu’on peut considérer l’exemple (255)
comme comportant deux unités en termes de mémoire discursive. Cet exemple est également
intéressant dans le sens que prosodiquement, il peut y avoir une pause après la première unité.
Rappelons à ce propos l’échelle de cohésion que nous avons définie dans le 5e chapitre. En
effet, nous avons parlé alors de la propriété prosodique des translatifs, puis nous avons montré
qu’après le syntagme du V-ko translaté en attribut et après celui du V-myeonseo en adverbe, il
peut y avoir une pause (exemples 165, 166 dans la section 2.3 du 5e chapitre).
Combettes (1998, 2005), dans un travail sur le constituant détaché, mentionne que les
infinitifs prépositionnels, les adverbes et les circonstants prépositionnels font partie des
constituants détachés. Dans la construction à infinitif prépositionnel après avoir parlé, X a
regardé Y, il y a coréférence entre le sujet sous-jacent du verbe parler et le sujet de regarder,
comme dans l’objet d’étude dans ce chapitre. Par ailleurs, Combettes (1998) note que « la
caractéristique la plus immédiatement perceptible est, sans aucun doute, la liberté dont jouit la
construction détachée par apport à d’autres constituants de l’énoncé, liberté qui explique en
partie le choix du terme de détachement ».
Dans les corpus, nous avons trouvé les exemples suivants dans lesquels le syntagme
du V-ko en attribut et celui du V-myeonseo en adverbe se placent derrière le verbe principal,
ce qui renforce l’idée de détachement de ces syntagmes :
264
b. keuddae-mankuem-eun chaek-eul manhi
en ce temps-là au point de-TOP livre-ACC beaucoup
jali-eseo ileona-ss-da
endroit-LOC se lever-P-DEC
‘les hommes robustes du village se sont levés en portant un grand bâton’
namukkun-eke mul-eoss-da
bûcheron-DAT demander-P-DEC
‘l’esprit de la montagne a interrogé le bûcheron en lui montrant un hache en or’
doseokwan-e ka-ss-eo
bibliothèque-LOC aller-P-DEC
‘Yeongi est allée à la bibliothèque avec ce sac’
Nous ne considérons pas que la prosodie ou le détachement puissent être des critères
absolus pour considérer qu’il y a deux unités dans un énoncé. Mais il nous semble qu’ils sont
néanmoins des indices de ce fait.
265
4 Bilan
Nous avons vu que les exemples où le sujet se place juste devant le V2 ne peuvent pas
être analysés avec un PRO sur le V2 au sein d’un domaine de localité. Dans notre modèle, ces
exemples ne peuvent pas être prédits par l’arbre de dépendance dans lequel le sujet dépend du
V1. Ceci nous a amené à proposer, pour rendre compte de ces ordres, un arbre syntaxique
différent dans lequel le sujet dépend du V2. Nous avons alors pu vérifier par des
correspondances syntaxe-topologie que cet arbre prévoyait les ordres en question.
Puis l’analyse de la co-référentialité en termes de mémoire discursive nous a fourni
des arguments supplémentaires avec l’idée qu’il peut y avoir deux « unités perceptuelles » (ou
deux « actes ») dans un énoncé, unités justifiées également par la prosodie et le détachement.
266
Conclusion
Au terme de ce travail, il convient de revenir sur ses principaux aspects pour envisager
l’apport que peut représenter notre étude, et les prolongements éventuels, en rappelant les
résultats auxquels nous sommes parvenue. Nous aimerions le faire sans isoler chaque aspect,
mais en proposant une vue d’ensemble de nos résultats.
Avant d’analyser la question de l’ordre des mots, nous nous sommes intéressée à la
catégorisation des unités, en nous fondant sur une analyse distributionnelle et structurale.
Nous avons alors introduit les notions de catégorie lexicale (i.e. parties du discours), de
catégorie lexicalisée et de catégorie non lexicalisée. Une catégorie lexicalisée est une
extension d’une catégorie lexicale aux autres syntagmes qui ne sont pas des lexèmes, mais qui
ont la même distribution. En revanche, une catégorie non lexicalisée est une classe
distributionnelle de syntagmes qui n’ont la distribution d’aucun lexème.
Nous avons établi le système de la translation en coréen en nous fondant sur la théorie
de la translation de Tesnière (1959), tout en la reconsidérant grâce à l’apport de Lemaréchal
(1989). Nous avons proposé trois types de translations : les translations dans une catégorie
lexicalisée, les translations dans une catégorie non lexicalisée générale (comme la translation
en qualificatif) et les translations dans une catégorie non lexicalisée spécifique (comme la
translation en attribut). L’introduction de catégories non lexicalisées est particulièrement
nécessaire en coréen en raison de l’absence d’une catégorie lexicale comparable à l’adjectif
du français.
En nous basant sur le système de la translation que nous avons établi, nous avons pu
comparer notre analyse de la structure de la phrase en coréen avec la grammaire traditionnelle
267
contemporaine du coréen (GC). La GC distingue l’enchâssement (« phrase dans une phrase »)
de la subordination (« phrase liée », selon la même structure que la coordination), et leur
attribue deux structures syntaxiques différentes. Dans notre étude, il n’est pas nécessaire de
postuler l’enchâssement ; il suffit de considérer la coordination et la subordination. Notons
que la structure de la subordination dans la GC et dans notre étude n’est pas comparable ;
dans notre étude, la subordination désigne toute relation hiérarchique entre deux verbes.
En nous basant sur la grammaire de dépendance topologique, nous avons soulevé une
question supplémentaire, celle de la position syntaxique du sujet dans la construction à
contrôle quand il se place juste devant le verbe dépendant, ce qui nous a fait interroger les
limites de la notion de domaine de localité en grammaire générative. Nous avons montré qu’il
est possible qu’à partir d’un arbre de dépendance dans lequel le sujet dépend du verbe
dépendant, au lieu de dépendre du verbe principal, on obtienne les ordres où le sujet se place
268
correctement, dans le domaine micro du verbe dépendant. Nous avons montré que ce domaine
lui-même contenant le sujet peut former une unité perceptuelle en termes de mémoire
discursive.
L’originalité de notre travail est ainsi que, d’une part, nous avons étudié l’interface
syntaxe-topologie du coréen, en montrant que nos sept règles d’ordre peuvent rendre compte
de l’ordre des mots du coréen, considéré comme une langue à ordre relativement libre. A
notre connaissance, il s’agit de la première modélisation de la variation de l’ordre des mots du
coréen basée sur le modèle topologique. D’autre part, nous avons tenté d’analyser, d’une
manière cohérente et simple, la grammaire de la phrase coréenne en nous basant sur la théorie
de la translation.
En mettant fin à nos quatre années d’études ayant abouti à ces deux contributions
principales, l’analyse tesniérienne de la structure de la phrase et la modélisation topologique
de la variation de l’ordre des mots, nous désirons poursuivre les recherches sur certains
aspects que nous n’avons pas pu approfondir, et qui peuvent donner lieu à des prolongements.
Dans cette étude, nous nous sommes bornée à observer les morphèmes les plus étudiés dans la
GC. Notre but était de montrer, d’abord, comment on peut les analyser en se plaçant dans le
cadre de la théorie de la translation. Ce faisant, nous avons constaté que le système de la
translation simplifie l’analyse de la structure de la phrase et la rend cohérente. Cela nous
encourage à étendre l’analyse à d’autres morphèmes verbaux et à décrire ce système d’une
manière plus exhaustive.
A notre connaissance, il y a peu de travaux traitant de macro-syntaxe sur le coréen.
Notre étude comportait une tentative pour voir ce que cette notion pouvait apporter à la
description de la langue coréenne. Nous sommes maintenant curieuse de chercher à appliquer
l’analyse macro-syntaxique à d’autres phénomènes, notamment le détachement en position
initiale, à propos duquel nous pensons qu’une telle étude pourrait être très intéressante, dans
la mesure où le coréen étant une langue orientée vers le topique (Li & Thompson 1976), il
peut y avoir des phénomènes complexes liés au champ du pré-noyau. Une observation
sérieuse de l’interface topologie-prosodie pourrait régler certaines ambiguïtés concernant le
champ du pré-noyau.
Notre description a alimenté une réflexion sur les unités syntaxiques, réflexion que
nous n’avons pas pu développer d’une manière plus élargie dans notre étude. En effet, nous en
269
sommes restée essentiellement à l’observation de la construction verbale. Or le coréen est une
langue où la structure communicative joue un rôle dans la variation de l’ordre des mots, et où
l’anaphore zéro peut compliquer l’analyse de la structure de l’énoncé et son interprétation.
Ces deux aspects nous donnent envie d’étudier sérieusement les segments du discours au-delà
de la rection, (les « unités illocutoires »), ainsi que d’examiner l’interaction entre ces unités.
Nous devons dire que cette étude comparative en grammaire de dépendance nous a
menée vers beaucoup de réflexions auxquelles nous ne nous étions pas attendue. Il nous
semble que l’articulation entre le point de vue comparatif et notre cadre théorique spécifique
nous a amenée à développer des analyses originales sur la langue coréenne. Cela nous a fait
vivre ces quatre années comme une aventure fascinante.
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290
Index
Catégorie lexicale, 49, 57, 62, 63, 71, 72, 78, 82, 83, 85, 266, 268
86, 87, 88, 89, 93, 94, 106, 113, 115, 116, 117, 118, Construction à co-verbes, 134, 135, 136, 137, 141, 142,
124, 130, 153, 267 146, 152, 158, 159, 161, 192, 212, 224, 226
Catégorie lexicalisée, 5, 85, 86, 88, 89, 93, 113, 116, 124, Construction à verbe auxiliaire de temps, 134, 137, 140,
Catégorie non lexicalisée, 5, 86, 89, 90, 91, 93, 116, 118, Construction à verbe causatif, 104, 105, 107, 108, 131,
124, 130, 267 134, 135, 137, 142, 146, 147, 149, 150, 152, 159, 160
Catégorie syntaxique, 4, 49, 54, 63, 71, 72, 78, 82, 83, 85, Construction à verbe de perception, 134, 137, 140, 158,
124 160
Champ de la tête, 92, 93, 172, 176, 177, 178, 185, 186, Construction à verbe modal, 104, 107, 108, 131, 134, 135,
203, 205, 208, 209, 222, 232, 235, 239, 243, 253, 255 137, 140, 141, 142, 143, 145, 146, 147, 149, 152, 159,
Champ du Dép-V, 172, 176, 177, 178, 179, 183, 204, 209, 160, 161, 212
291
Construction à verbe support, 77, 134, 137, 142, 146, 147, 66, 81, 82, 83, 86, 95, 103, 105, 116, 128, 129, 130,
148, 149, 155, 159, 191 131, 151, 268, 269
Construction verbale sérielle, 135 Grammaticalisation, 66, 67, 108, 110, 147, 149, 150, 153,
159
D
I
Dépendance (grammaire, syntaxe), 2, 5, 6, 9, 10, 15, 21,
33, 36, 165, 169, 175, 180, 189, 224, 241, 243, 245, Interface syntaxe-topologie, 1, 15, 16, 17, 18, 19, 37, 165,
251, 268, 270 178, 182, 185, 188, 201, 203, 204, 208, 210, 211, 222,
Domaine de localité, 5, 246, 247, 259, 266, 268 223, 228, 232, 239, 240, 243, 253, 255, 268
Domaine enchâssé, 20, 22, 185 Interrogation, 139, 215, 225
Domaine macro, 5, 165, 169, 170, 171, 172, 174, 176, Inversion du sujet, 140
177, 178, 179, 183, 185, 188, 189, 192, 203, 204, 205,
208, 222, 223, 229, 232, 233, 234, 239, 242, 243, 253, J
255, 256
Jonctif, 125, 134, 147, 151
Domaine micro, 5, 165, 169, 170, 171, 172, 174, 176,
177, 178, 179, 180, 181, 183, 184, 185, 186, 188, 189,
192, 202, 203, 204, 205, 208, 209, 210, 220, 221, 222,
L
223, 229, 232, 233, 234, 235, 236, 238, 239, 240, 241, Langue à tête finale, 4, 35, 39, 40, 47
242, 243, 251, 253, 254, 255, 256, 269 Linéarisation, 5, 6, 15, 36, 37, 122, 161, 169, 195, 211,
241
E
Echelle de cohésion, 5, 159, 211
M
Emancipation, 17, 20, 180, 188, 192, 200, 229, 241, 242 Macro-syntaxe, 4, 9, 21, 22, 24, 33, 166, 169, 170, 173,
Enchâssement, 29, 30, 32 174, 269
Extraction, 2, 115, 117, 123, 180, 191, 192, 193, 196, 197, Mémoire discursive, 257, 259, 260, 264, 266, 269
199, 200, 201, 206, 212, 214, 217, 224, 225, 226, 227, Micro-syntaxe, 21, 24, 172
228, 242 Modèle topologique, 1, 4, 5, 9, 14, 15, 17, 19, 33, 165,
245, 269
F Morphème grammatical, 25, 26, 28, 63, 66, 67, 68, 71, 76,
77, 78, 101, 138, 140, 167, 168, 192, 220, 268
Focus contrastif, 46, 47, 70, 180, 185, 187, 188, 192, 221,
Morphème verbal, 25, 27, 28, 29, 37, 53, 54, 55, 56, 57,
229, 235, 236, 237, 238, 240, 241, 242, 249
59, 68, 83, 103, 137, 269
Mots qu-, 195, 198, 225
G
Grammaire de dépendance topologique, 5, 6, 165, 169, N
175, 180, 189, 224, 241, 243, 268
Nom nu, 66, 91, 92, 137, 147, 153, 156, 160
Ordre de perméabilité, 175, 177
Nom prédicatif, 137, 147, 148, 149, 156, 159, 179, 192,
Règles de correspondance, 175, 176, 243
243, 268
Règles de création des boîtes, 175, 176, 178
Non-projectivité, 2, 3, 5, 168, 189, 191, 195, 200, 225,
Règles de description des boîtes, 175, 243
228, 241, 268
Règles de description des champs, 175, 177
Noyau, 22, 23, 24, 172, 174, 177, 178, 179, 183, 186, 188,
Grammaire traditionnelle contemporaine du coréen, 4, 5,
189, 203, 204, 205, 208, 209, 210, 222, 223, 232, 233,
6, 9, 25, 29, 30, 32, 33, 50, 53, 57, 58, 59, 61, 62, 63,
239, 240, 253, 254, 256
292
Nucléus nominal, 195, 198, 199, 200 Subordination, 30, 32, 33, 34, 44, 86, 125, 126, 128, 129,
Nucléus verbal, 180, 191, 192, 195, 196, 197, 198, 200, 130, 136, 151, 268
207, 210, 211, 214, 221, 223, 224, 225, 226, 227, 228, Substantif, 4, 40, 49, 57, 63, 71, 72, 73, 76, 77, 78, 82, 83,
242, 268 85, 93, 94, 95, 97, 98, 99, 100, 101, 106, 107, 108,
109, 110, 111, 116, 117, 119, 130, 134, 135, 137, 147,
O 151, 152, 176, 179, 228, 230, 232, 234, 242
Superpartie du discours, 62
Ordre des mots, 17, 167, 168, 245, 250
Syntaxème, 50, 51, 52, 53
P T
Parties du discours, 1, 21, 25, 26, 27, 28, 29, 33, 48, 49,
Topicalisation, 5, 139, 168, 173, 189, 193, 195, 200, 217,
50, 53, 56, 57, 58, 60, 61, 62, 72, 76, 83, 84, 87, 88,
218, 224, 225, 268
89, 90, 118, 267
Topique, 33, 40, 41, 45, 46, 47, 48, 70, 167, 172, 173,
Post-noyau, 22, 165, 170, 172, 173, 174, 177, 178, 179,
180, 184, 185, 187, 188, 192, 194, 217, 221, 223, 229,
180, 183, 185, 188, 203, 204, 205, 222, 223, 232, 233,
231, 232, 233, 237, 241, 242, 269
239, 253
Translatif, 12, 55, 56, 59, 76, 85, 87, 88, 91, 93, 94, 95,
Prédicat complexe, 104, 133, 136, 137, 138, 149, 150
98, 99, 101, 103, 108, 109, 110, 112, 119, 121, 123,
Prédicatif, 4, 27, 29, 53, 54, 56, 57, 58, 66, 83, 93, 107,
124, 125, 130, 131, 134, 135, 136, 137, 147, 149, 151,
117, 148, 149, 155, 159, 179, 213, 243
152, 153, 155, 158, 172, 176, 179, 195, 211, 225, 227,
Pré-noyau, 22, 23, 24, 165, 170, 172, 173, 174, 177, 178,
228, 242, 246
179, 180, 183, 185, 188, 189, 192, 203, 204, 205, 208,
en adverbe, 87, 152, 153, 158
221, 222, 223, 229, 232, 233, 234, 237, 238, 241, 269
en attribut, 125, 134, 136, 147, 151, 179, 242
en nom/substantif, 99, 100, 131, 137
Q en qualificatif, 98, 195, 227
Qualificatif, 4, 60, 62, 83, 91, 92, 97, 99, 130, 156, 176, en substantif, 110, 134, 147, 151, 176, 179, 242
195, 196, 197, 206, 209, 237, 239 Translation, 4, 5, 6, 10, 12, 25, 33, 48, 53, 57, 76, 78, 83,
84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 93, 98, 100, 110, 111, 112,
R 115, 116, 117, 124, 128, 129, 131, 159, 192, 267, 269
en adverbe, 83, 93, 112, 159
Rection, 21, 24, 33, 134, 172, 173, 270 en attribut, 89, 115, 116, 192, 267
Relative, 62, 89, 92, 139, 195, 196, 199, 201, 206, 208, en nom/substantif, 93
211, 212, 214, 217, 226, 229, 234, 235, 236, 238, 239, en qualificatif, 89, 116, 124, 267
243, 261 en substantif, 93
Relativisation, 5, 189, 193, 195, 200, 201, 224, 225, 268
U
S
Unité perceptuelle, 245, 257, 269
Scrambling, 45, 167
Structure communicative, 1, 2, 15, 16, 17, 19, 20, 33, 40, V
41, 45, 47, 48, 168, 179, 181, 185, 186, 189, 202, 229,
237, 242, 270 Verbe statif, 29, 50, 53, 56, 57, 58, 59, 60, 62, 83, 91
Structure topologique, 1, 2, 5, 16, 17, 19, 37, 55, 57, 59, Verbes ponts, 224, 226, 227, 228
63, 68, 92, 93, 104, 165, 169, 170, 171, 172, 175, 178,
181, 182, 188, 189, 195, 203, 204, 208, 211, 232, 239,
241, 250, 253, 254, 255
293
294