CONCLUSION : PERSPECTIVES SUR LA
GOUVERNANCE DU MARCHÉ DU TRAVAIL
MAROCAIN À L’ÈRE DE L’IA
Dans la perspective d’une transition réussie vers l’ère de l’IA au Maroc, plusieurs axes
stratégiques se dessinent. Il s’agit, tout d’abord, de la consolidation de l’accessibilité à
internet, l’amélioration de la sécurité en ligne, et le renforcement des infrastructures de
commerce électronique afin de préparer le terrain à l’adoption de l’IA. Il s’agit aussi du
système éducatif, devant favoriser l’équité d’accès aux compétences numériques et
encourager la formation tout au long de la vie. Sur le plan du marché du travail, assouplir la
rigidité, améliorer les services d’intermédiation, et renforcer le système d’information sont
des priorités. Enfin, une transition harmonieuse vers l’IA, maximisant les avantages socio-
économiques tout en atténuant les défis potentiels, requiert des mécanismes de flexibilité et de
flexisécurité efficace, y compris l’expansion des services d’intermédiation et l’amélioration
du système d’information sur le marché du travail, accompagnés d’un dialogue social
soutenu.
Les progrès significatifs de l’accès à internet au Maroc, passant d’un taux d’utilisation
inférieur à 1% en 2000 à environ 88% en 2021, reflètent une avancée majeure, alignant le
pays avec la moyenne de l’OCDE. Cependant, malgré cette croissance, le Maroc présente
encore des lacunes dans le domaine de la sécurité internet, étant parmi les pays les moins
dotés en serveurs sécurisés. Néanmoins, la progression du nombre de serveurs internet
sécurisés témoigne d’une amélioration notable, passant de 1,58 en 2010 à 439,41 en 2020.
Aussi, les défis subsistent en matière d’accessibilité financière, notamment pour les services
de téléphonie fixe à haut débit et les forfaits mobiles, dont les coûts moyens dépassent
souvent les normes internationales en termes de pourcentage du revenu national brut par
habitant.
Compte tenu de la faiblesse actuelle du nombre de certificats TLS/SSL, des investissements
sont souhaitables pour renforcer la sécurité des serveurs internet. Ces mesures pourraient
notamment prendre la forme d’incitations fiscales ou financières visant à encourager le
recours à des pratiques de sécurité renforcées. Ces mesures peuvent également consister en
des campagnes de sensibilisation de la population et des entreprises à l’importance de la
sécurité en ligne.
Aussi, le maintien d’une accessibilité financière reste un défi dont la résolution passerait par
l’encouragement des investissements dans l’infrastructure de télécommunication, en
particulier pour la téléphonie fixe à haut débit. Les partenariats public-privé peuvent jouer un
rôle catalyseur dans ce domaine. Les politiques tarifaires pourraient aussi influencer et ancrer
les tarifs sur des objectifs internationaux tels que le coût d’un GB pour un maximum de 2 %
du revenu national brut mensuel par habitant.
Sur un autre plan, le Maroc serait mieux préparé à l’adoption de l’IA grâce à une connectivité
accessible et sécurisée et à des infrastructures de commerce électronique robustes. Sur le plan
la robustesse et la maturité des infrastructures de commerce électronique, force est de noter
que les services postaux du pays, réputés pour leur fiabilité, le placent au premier rang de la
région arabe selon l’Union postale universelle, ouvrant la voie à un avenir postal prometteur
qui pourrait stimuler la croissance économique et réduire la pauvreté. Sur le plan
institutionnel, le Maroc dispose d’une base solide avec un score élevé de 0,85 dans l’indice de
développement de l’administration publique des Nations unies. Toutefois, des défis subsistent,
notamment l’utilisation modérée du téléphone mobile pour les transactions en ligne, qui
n’atteint que 10 % de la population, bien en deçà des moyennes de l’OCDE (66 %) et du
monde (40 %). Des améliorations sont également Naviguer dans l'ère de l'intelligence
artificielle :
perspectives pour la gouvernance du marché du travail marocain
Policy Paper - N° 04/24 - Avril 2024
20 nécessaires en ce qui concerne le développement du « E-Government », notamment la
prestation de services publics en ligne, la fourniture de contenu, l’infrastructure technologique
et l’e-participation des citoyens.
Face aux défis spécifiques de la robustesse et de la maturité des infrastructures de commerce
électronique au Maroc, il est logique de préconiser des mesures ciblées pour surmonter les
obstacles liés à l’utilisation modérée des téléphones mobiles pour les transactions en ligne et
les améliorations nécessaires dans le développement de l’e-gouvernement. À cet égard, la
promotion de la bancarisation et de l’inclusion financière apparaît comme un élément
essentiel. D’une part, l’encouragement des institutions financières à concevoir des solutions
de paiement mobile adaptées aux différentes catégories de la population devrait permettre une
adoption plus large des transactions mobiles. D’autre part, la collaboration étroite avec les
opérateurs de téléphonie mobile est nécessaire pour développer des offres incitatives,
stimulant ainsi l’utilisation des services financiers mobiles. De même, le partenariat avec le
secteur privé en vue de concevoir des applications conviviales, sécurisées et adaptées aux
besoins spécifiques des utilisateurs marocains contribuerait à accroître la facilité d’utilisation
et la confiance dans ces solutions. Enfin, des recherches approfondies permettraient de mieux
appréhender les obstacles spécifiques, notamment les problèmes de sécurité, l’accès aux
smartphones et la confiance des utilisateurs, ce qui constituerait une base de données
essentielle pour guider les différentes initiatives dans le domaine en question.
Sur le volet de la préparation de la main-d’œuvre à l’ère de l’IA, il s’est avéré que les défis de
cette technologie sont multiples. Tout d’abord, la distribution équitable des compétences
numériques parmi la population active et les étudiants requiert une amélioration significative
de la qualité globale de l’éducation et de la formation. Le Maroc, avec un indice du capital
humain de 0,5, se situe en dessous de la médiane mondiale, signalant la nécessité
d’améliorations. Des lacunes persistent, notamment une déperdition scolaire qui affecte 66%
des enfants de 10 ans, et une prévalence de la pauvreté des apprentissages parmi plus de 70%
des élèves de 15 ans (ceux-ci ne maîtrisent pas les compétences minimales pour la vie adulte),
selon les résultats de l’enquête PISA-2018.
Un autre défi réside dans l’accès limité aux outils numériques dans les écoles, avec seulement
41% équipées de projecteurs et 22% les utilisant effectivement. L’insuffisance d’outils
comme les ordinateurs de bureau (37%), les ordinateurs portables (60%), les tablettes (74%)
et les lecteurs ebook (11%) crée des écarts persistants entre écoles urbaines et rurales ainsi
qu’entre quartiles socio-économiques. La pénétration inadéquate des technologies de
l’information et de la communication (TIC) dans l’éducation entrave la distribution équitable
des compétences numériques.
Enfin, le faible taux d’encadrement de la population active limite la formation et le
développement des compétences nécessaires à l’adoption des nouvelles technologies et de
l’IA. Les compétences en TIC demeurent faibles et préoccupantes, comme en témoignent des
disparités significatives dans les compétences, avec des taux plus faibles pour des
compétences cruciales telles que l’écriture de programmes informatiques (10,06%) et la
vérification de la fiabilité des informations en ligne (19,24%).
Pour remédier à la pénétration inadéquate des TIC dans l’éducation, plusieurs mesures
s’imposent. Tout d’abord, il est essentiel de doter les étudiants des moyens garantissant un
accès positif aux médias de communication, tout en travaillant à réduire la fracture numérique
à l’échelle nationale, géographique et socioéconomique. En parallèle, un soutien ciblé aux
parents est nécessaire pour favoriser un engagement positif et efficace, étant donné que
certains médias exigent un niveau avancé d’autonomie tout en imposant un niveau élevé
d’autodiscipline. Il est impératif de former les enseignants et de les doter des compétences et
des pratiques pédagogiques nécessaires dans le domaine des technologies de l’information et
de la communication. Enfin, la conception de médias adaptés, favorisant la réduction de la
distance transactionnelle et encourageant l’interaction aux niveaux enseignant-étudiant,
étudiant- étudiant, étudiant-contenu et étudiant-interface, doit être au cœur des stratégies pour
surmonter ces obstacles à la distribution équitable des compétences numériques (Ibourk &
Ghazi, 2020).Naviguer dans l'ère de l'intelligence artificielle :
Perspectives pour la gouvernance du marché du travail marocain
Policy Paper - N° 04/24 - Avril 2024
21
En outre, les défis relatifs à cette distribution équitable des compétences numériques parmi la
population active soulignent l’urgence d’investir dans des programmes éducatifs, et de
formation, adaptés pour stimuler l’adoption et l’adaptation aux nouvelles technologies et à
l’IA au Maroc.
Dans cette perspective, diverses mesures pourraient être préconisées, notamment :
• La centralité de la formation dans un contexte de demande accrues pour des
compétences
nouvelles et évolutives : Les nouvelles technologies peuvent exiger des travailleurs des
changements de carrière importants et des mesures de formation fréquentes. À mesure que
l’IA se diffuse, les technologies pourraient de plus en plus se substituer à certaines
compétences.
Dans le même contexte, la nécessité pour les travailleurs de diverses professions de posséder
un large éventail de compétences afin de pouvoir exploiter efficacement les systèmes d’IA et
d’interagir avec eux se fera de plus en plus sentir (Perspectives de l’emploi de l’OCDE,
2023).
• La nécessité d’enseigner un savoir de base en matière d’IA et de technologies
numériques
à différents niveaux de l’éducation formelle, notamment dans les écoles : Il conviendrait
de former à l’IA aussi bien des groupes professionnels particuliers, afin de les aider à
s’adapter aux changements que l’IA apportera sur le lieu de travail, que les élèves et les
étudiants qui sont censées intégrer le marché du travail à un certain stade.
• La reconnaissance sur la base de compétences plutôt que sur les diplômes : L’évolution
rapide dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre et de compétences peut amener les
employeurs, dans certains secteurs, à mettre davantage l’accent sur les exigences en matière
de compétences que sur les exigences en matière de diplômes (Fuller, Langer et Sigelman
2022)11.
Les pouvoirs publics et les différentes parties prenantes des écosystèmes de la formation tout
au long de la vie, notamment les employeurs et les professionnels, auront un rôle central à
jouer pour promouvoir et veiller à ce que le développement et la reconnaissance des
compétences
en matière d’IA fasse l’objet d’une approche intégrée à tous les stades du cycle de vie.
• La réduction des obstacles aux différents modes de formation et à la reconnaissance
des compétences, notamment celles acquis par l’expérience : La réduction de telles
barrières pourrait rendre les marchés du travail plus inclusifs pour les personnes ayant
bénéficié d’une éducation non conventionnelle et pour les travailleurs plus âgés (Butrica et
Mudrazija 2022).
• L’engagement des partenaires sociaux, qui peuvent contribuer à décider des technologies
d’IA à adopter, à faciliter leur introduction et à définir les besoins en formation (Perspectives
de l’emploi de l’OCDE, 2023). Toutefois, le manque d’expertise des partenaires sociaux en
matière d’IA reste l’un des principaux défis à relever pour soutenir au mieux leurs membres
dans la transition vers l’IA (Perspectives de l’emploi de l’OCDE, 2023).
Au Maroc, relever les défis associés à la transition provoquée par l’IA nécessite une attention
particulière envers le capital humain, la réaffectation de la main-d’œuvre, et la présence de
filets de sécurité sociale. Pour faciliter la réaffectation, les mécanismes de flexibilité et de
flexisécurité doivent être renforcés, incluant des programmes de formation continue et
d’apprentissage tout au long de la vie, ainsi que des incitations à la mobilité professionnelle.
Cependant, la rigidité du marché du travail, les obstacles réglementaires, notamment en
matière de salaires, et le retard des services d’intermédiation présentent des défis majeurs.
Malgré des progrès notables, ces lacunes affectent particulièrement certains groupes et
régions, créant des disparités. De plus, le système d’information sur le marché du travail
demeure fragmenté, limitant une compréhension dynamique des besoins et des compétences.
En parallèle, le système éducatif manque de flexibilité, restreignant les opportunités
d’apprentissage tout au long de la vie et entravant l’adaptabilité aux évolutions du marché du
travail.
Face aux défis actuels, plusieurs recommandations peuvent être formulées pour renforcer
l’efficacité du système de flexisécurité sur le marché du travail au Maroc. Tout d’abord,
poursuivre les réformes visant à assouplir la rigidité du marché du travail en examinant
attentivement les lois sur la protection de l’emploi, le salaire minimum, et les réglementations
sur les heures de travail. Les réformes devraient s’assurer de avoriser une flexibilité accrue
pour les entreprises, tout en maintenant une protection adéquate pour les travailleurs.
En ce qui concerne les services d’intermédiation sur le marché du travail, il est impératif de
consolider les progrès réalisés tout en surmontant les lacunes persistantes. Cela peut impliquer
une expansion ciblée des services publics d’intermédiation, en particulier dans les zones
rurales, ainsi que des mesures visant à lever les obstacles réglementaires qui entravent le
développement des services privés. Il est également crucial de mettre l’accent sur des
initiatives visant à soutenir les groupes vulnérables, tels que les jeunes, les femmes, et les
personnes issues de milieux défavorisés.
Pour remédier à la fragmentation du système d’information sur le marché du travail, il est
recommandé de renforcer les enquêtes orientées vers les entreprises et d’adopter une approche
plus dynamique pour une meilleure compréhension des évolutions locales. Cela nécessitera
une coordination accrue entre les producteurs de statistiques et une mise à jour continue des
informations pour refléter les besoins changeants du marché.
Enfin, pour consolider les avancées en matière de flexisécurité et de filets de sécurité sociale,
il est nécessaire de continuer à améliorer le dialogue social entre les partenaires sociaux et à
renforcer les instances de concertation. L’évaluation régulière de l’efficacité des programmes
existants, tels que les régimes d’indemnisation du chômage et les programmes d’aide à
l’insertion professionnelle, peut aider à identifier des opportunités d’amélioration et à assurer
une adaptation continue aux besoins du marché du travail en constante évolution