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Le document traite de la création de l'État d'Israël et des événements entourant la guerre de 1948-1949, soulignant que malgré le vote des Nations Unies, l'État aurait été établi de toute façon, légitimant ainsi le projet sioniste. Il remet en question les mythes entourant cette période, notamment l'idée que les dirigeants sionistes auraient cherché à appliquer le plan de partage, et souligne les discriminations subies par les Arabes israéliens. Enfin, il évoque les souffrances des deux peuples, juifs et palestiniens, et la complexité de leurs identités façonnées par des traumatismes historiques.

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Le document traite de la création de l'État d'Israël et des événements entourant la guerre de 1948-1949, soulignant que malgré le vote des Nations Unies, l'État aurait été établi de toute façon, légitimant ainsi le projet sioniste. Il remet en question les mythes entourant cette période, notamment l'idée que les dirigeants sionistes auraient cherché à appliquer le plan de partage, et souligne les discriminations subies par les Arabes israéliens. Enfin, il évoque les souffrances des deux peuples, juifs et palestiniens, et la complexité de leurs identités façonnées par des traumatismes historiques.

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de la majorité.

Finalement, l’Assemblée générale des Nations unies


«recommande» le partage par 33 voix contre 13, et 10 abstentions - à
l’époque, le nombre de membres des Nations unies (pour l’essentiel des pays
européens et latino-américains) est réduit comparé aux près de 200 membres
de 2007.
Quel qu’eût été le vote des Nations unies, l’État d’Israël aurait été créé. Il
existait en fait virtuellement dès la fin des années 1930. Pourtant, la décision
de l’ONU est importante car elle donne une légitimité au projet sioniste. Elle
fixe aussi le principe de toute solution en Palestine : «deux peuples, deux
Etats». En 1988, quand ils proclameront la naissance de leur Etat, les
Palestiniens feront référence à cette résolution 181 du 29 novembre 1947…
Les mythes de la guerre de 1948-1949

La guerre peut maintenant commencer. La Grande-Bretagne s’est


abstenue sur le plan de partage; elle décide de mettre un terme à son mandat
le 15 mai 1948 mais ne permet pas aux Nations unies de «prendre le relais»
pour assurer une transition pacifique. Dès décembre 1947, des affrontements
mettent aux prises juifs et Arabes en Palestine. Le 14 mai 1948, Ben Gourion
annonce la création de l’État d’Israël, et le lendemain les armées de plusieurs
États arabes envahissent la Palestine. À l’issue d’une guerre qui se prolongera
jusqu’en juillet 1949, entrecoupée de trêves, Israël sort victorieux. Il a
repoussé ses frontières bien au-delà de ce que prévoyait le plan de partage
(voir les cartes du cahier central). Il s’est débarrassé de la grande majorité des
Palestiniens résidant sur son territoire, les transformant en réfugiés. Il occupe
la partie ouest de Jérusalem, dont il fait sa capitale. Deux territoires
seulement lui ont échappé : la Cisjordanie (et Jérusalem-Est), que la Jordanie
annexe en 1950; la petite bande de Gaza, qui passe sous tutelle égyptienne
mais conserve son autonomie : je me souviens encore de ces timbres
égyptiens que l’on vendait au Caire à la fin des années 1950, avec, en
surimpression, le mot «Gaza»...
La conflagration de 1948-1949 a engendré de nombreux mythes : les
dirigeants sionistes auraient voulu appliquer le plan de partage; la victoire
israélienne contre cinq armées arabes relèverait du prodige - Analyse d’un
miracle, tel est le titre d’un ouvrage d’Arthur Koestler consacré à
l’événement; les réfugiés seraient partis d’eux- mêmes ou à l’appel des
dirigeants arabes (je reviendrai sur ce point au chapitre suivant) ; Israël a
cherché obstinément la paix avec ses voisins.
Israël est un Etat démocratique, en tout cas pour ses citoyens juifs, les
Arabes subissant des discriminations dans divers domaines. Après trente ans,
ses archives se sont ouvertes aux chercheurs, même si certaines d’entre elles,
trop «sensibles», restent encore inaccessibles. Elles ont permis de «revisiter»
de nombreux mythes de l’histoire nationale. Les «mensonges historiques » ne
sont évidemment pas une nouveauté, ni une particularité de la région. Ernest
Renan, que j’ai déjà cité, écrivait : «L’oubli, et je dirai même l’erreur
historique sont un facteur essentiel de la création d’une nation [...].
L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui
se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques. »
Au Proche-Orient aussi, l’Histoire épaule, presque directement, les
stratégies politiques. Établir si les Palestiniens ont été chassés en 1947-1949
ou sont partis de leur plein gré a, bien évidemment, des conséquences
concrètes sur leur statut actuel et sur ce que l’on appelle leur «droit au
retour». Et la remise en cause des mythes que j’ai évoqués bat en brèche la
supériorité morale que s’est arrogée Israël au cours de la seconde moitié du
XX siècle.
e

Les Palestiniens, comme les États arabes - à l’exception, nous le verrons,


de la Jordanie -, ont refusé le partage. Au nom des rapports de forces, on peut
estimer qu’ils auraient mieux fait de l’accepter, comme certains d’entre eux le
pensèrent. .. On peut aussi comprendre que le principe du partage leur soit
apparu particulièrement illégitime. Pourquoi 400 000 d’entre eux devaient- ils
devenir une minorité dans un État juif? Pourquoi les juifs, qui représentaient
un tiers de la population, se voyaient-ils accorder 55 % du pays?
Quant aux sionistes, leur sens tactique surpassa celui de leurs adversaires.
Ils savaient quels discours porter dans les instances internationales, même
s’ils n’étaient pas prêts à s’y conformer... Depuis de longues années, le
mouvement sioniste était confronté à des propositions de partage de la
Palestine, notamment celle de la commission Peel en 1937. Ben Gourion en
acceptait le principe, mais il précisait aux membres de son parti : «De la
même manière que je ne considère pas l’État juif proposé comme la solution
finale aux problèmes du peuple juif, je ne vois pas la partition comme la
solution finale de la question de Palestine. Ceux qui rejettent la partition ont
raison car ce pays ne peut être divisé parce qu’il constitue une entité unique,
pas seulement d’un point de vue historique, mais aussi naturel et économique.
» S’adressant à l’exécutif sioniste, il était encore plus direct : «Après la
formation d’une armée importante dans le cadre de l’établissement de l’Etat,
nous abolirons la partition et nous nous étendrons à l’ensemble de la
Palestine. » L’assentiment au principe du partage était purement tactique dès
1937. Il en sera de même en 1947.
Intervenant le 3 décembre 1947 devant la direction de la Histadrout, la
centrale ouvrière juive, Ben Gourion affirme que le plan de partage qu’il
vient publiquement d’accepter «ne fournit pas les bases d’un État juif stable.
Nous devons envisager cela avec clarté et précision. Un tel découpage ne
nous donne même pas une assurance absolue que le contrôle restera dans les
mains de la majorité juive». Et il précise en de nombreuses occasions que les
limites de l’État juif seront déterminées par la fortune des armes. Le texte de
la déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 ne contient d’ailleurs aucune
mention ni de la résolution du 29 novembre 1947, ni des frontières. Au même
moment, ses émissaires assurent au président américain que l’État d’Israël a
été fondé «dans les frontières approuvées par l’Assemblée générale des
Nations unies». Pure mystification...
Les sionistes violèrent donc ouvertement les recommandations de la
résolution 181. Celle-ci avait proposé une période de transition de deux ans
(jusqu’en septembre 1949) pour mettre en place notamment l’union
économique. Or Ben Gourion décida la proclamation de l’État dès le 14 mai
1948, tuant toute occasion de compromis. D’autre part, il voulait à tout prix
empêcher la création d’un État palestinien, contrairement là encore à la lettre
du plan de partage. Une telle possibilité existait-elle? Nous savons peu de
chose sur l’état de l’opinion palestinienne. Ce qui est sûr, c’est que le Haut
Comité arabe, sous l’égide d’Amine El Husseini, rejeta catégoriquement la
résolution des Nations unies, de même que la majorité de l’opinion. Mais le
Haut Comité était très critiqué, et les Palestiniens étaient-ils prêts à se battre?
De nombreux villages arabes signèrent des accords de non-belligérance avec
leurs voisins juifs. Comme le souligne un responsable sioniste, «la majorité
des masses palestiniennes acceptait la partition comme un fait accompli et ne
croyait pas à la possibilité de la rejeter». Ben Gourion notait le 14 mars 1948
: «La grande majorité d’entre eux ne veulent pas nous combattre.» Certains
dirigeants d’organisations influentes, comme la Ligue de libération nationale
(communiste), prônaient un compromis. Personne ne peut dire si un accord
aurait été possible, mais à aucun moment Ben Gourion ne prospecta
sérieusement une telle option.
Il avait déjà négocié une partition de facto avec l’émir Abdallah de
Jordanie. Car les États arabes étaient profondément divisés. La Jordanie, qui
alignait la Légion arabe, le plus efficace des contingents arabes, lorgnait une
partie de la Palestine - et elle était d’accord avec les sionistes pour écraser les
Palestiniens. Le roi Farouk d’Égypte avait imposé tardivement l’invasion à
ses généraux réticents. La Syrie se méfiait des ambitions des dynasties
hachémites d’Amman et de Bagdad. Aucune coordination, aucun plan de
bataille commun n’avaient été élaborés par les pays arabes.
D’autre part, le 14 mai 1948, l’ensemble des forces arabes sur le théâtre
des opérations - aussi bien celles des États qui avaient envahi la Palestine que
celles des Palestiniens - n’excédait pas 25 000 soldats, alors que la toute
jeune armée de défense d’Israël, Tsahal, en alignait 35 000, puis 100 000 en
décembre. À chaque étape, l’armée israélienne comptait plus de soldats que
tous ses ennemis réunis. Si durant les premiers mois elle ne disposait que de
peu de matériel lourd, elle surmonta cette faiblesse grâce à la fourniture
clandestine, et illégale, d’armes venues de Tchécoslovaquie. L’un des
éléments les plus insolites de ce conflit, au regard de la tournure qu’il prit par
la suite, fut le soutien moral et matériel apporté par l’Union soviétique et ses
alliés au mouvement sioniste, Moscou s’étant fixé pour objectif prioritaire le
départ des Britanniques de la région. La défaite arabe était donc inscrite dans
les rapports de forces. David terrassa bien Goliath, mais un Goliath aux pieds
d’argile... Cependant, Israël perdit 6 000 personnes durant les combats, soit 1
% de sa population, et celle-ci garda l’impression qu’elle avait été, une
nouvelle fois, au bord de l’extermination.
Lorsque se mettent en place les accords d’armistice avec les pays arabes -
le dernier est signé avec la Syrie en juillet 1949 -, Israël s’étend sur un
territoire bien plus vaste que celui prévu par le plan de partage : environ 78 %
de la Palestine. Il a également pris le contrôle de la partie ouest de Jérusalem.
Enfin, l’État, pratiquement «ethniquement pur», ne compte qu’environ 150
000 Palestiniens, assujettis à un régime militaire jusqu’en 1966.
Pour clore ce chapitre, il faut tordre le cou à un dernier mensonge, celui
selon lequel Israël aurait toujours recherché la paix avec ses voisins mais
n’aurait jamais trouvé de partenaire arabe. Des archives émerge un tout autre
récit. Avec ses trois principaux voisins - la Jordanie, la Syrie et l’Égypte -,
des contacts sont noués après la guerre. À chaque fois, Israël refuse toute
concession pour conclure la paix : « [Nous voulons] la paix contre la paix»,
écrit Ben Gourion. Il n’est question ni de rendre les territoires conquis, ni
surtout de permettre le retour des réfugiés palestiniens. Le Premier ministre
israélien envisage même la conquête de la Cisjordanie et de Gaza.
À plusieurs reprises entre 1949 et 1951, l’émir Abdallah de Jordanie
propose divers compromis, qui sont repoussés. Moshé Sharett, le ministre
israélien des Affaires étrangères, rapporte : «Le roi deTransjordanie dit qu’il
veut la paix immédiatement. Nous répondons, bien sûr, que nous voulons
aussi la paix, mais que nous ne devons pas courir, seulement marcher. »
Abdallah sera assassiné par un Palestinien le 20 juillet 1951...
À Damas, en mars 1949, pouf la première fois mais non la dernière,
l’armée s’empare du pouvoir, sous la direction du colonel Hosni El Zaïm. Il
offre à Israël une paix formelle avec ouverture d’ambassades. En échange, il
demande quelques concessions concernant l’eau et les territoires, mais se
déclare prêt à absorber 300000 réfugiés palestiniens. Ben Gourion rejette ces
propositions ainsi qu’une offre de rencontre directe avec le dirigeant syrien.
El Zaïm sera renversé le 14 août 1949, puis exécuté. En ce qui concerne
l’Égypte, principale puissance du monde arabe, le régime du roi Farouk puis,
après le coup d’État des «officiers libres» du 23 juillet 1952, celui de Gamal
Abdel Nasser négocient secrètement avec Israël. Jusqu’en 1955, plusieurs
plans sont avancés, notamment sous l’égide des États-Unis.
De toute évidence, Israël n’a pas «couru» après la paix. Bien sûr,
l’instabilité du monde arabe, traumatisé par la défaite, fragmenté en courants
rivaux, pesait sur toute négociation. Rien ne garantissait que ces « ouvertures
» auraient débouché sur la paix. Mais cette voie ne fut pas même explorée.
Comme l’expliquait à Ben Gourion Abba Eban, le représentant israélien aux
Nations unies : «Les accords d’armistice sont suffisants pour nous. Si nous
courons après la paix, les Arabes en demanderont le prix : ou des territoires,
ou le retour des réfugiés, ou les deux. Il vaut mieux attendre quelques années.
» Soixante ans plus tard, on attend toujours...
CHAPITRE V

Du génocide à l’expulsion,
les souffrances de l’Autre

J’entends déjà les protestations outragées, les imprécations vengeresses,


les procès d’intention. Comment peut-on amalgamer les événements,
comment peut-on comparer ce qui est incomparable? Pour les uns, la Shoah
est un événement unique. Pour les autres, les Palestiniens ne sont pas
responsables du génocide des juifs, et l’évocation de ce dernier, qui relève de
la «manipulation», n’a pas sa place dans le conflit du Proche-Orient.
Laissons-les s’indigner. Les faits sont têtus, même si on se refuse à les
voir. Je pars d’une constatation simple : les juifs israéliens comme les
Palestiniens sont habités par une souffrance profonde, par une peur
existentielle. Pour les premiers, le génocide nazi fait partie intégrante de leur
identité et ils redoutent sa «répétition»; chaque attentat est vécu comme le
signe d’une possible résurgence de la «bête immonde» que fut le nazisme,
parfois comme la preuve d’un «antisémitisme éternel». Pour les Palestiniens,
l’expulsion et le déracinement de 1948-1949 participent d’une épreuve
traumatique dont ils continuent de subir les effets et dont ils craignent aussi la
«répétition». Plusieurs centaines de milliers d’entre eux ont été chassés une
nouvelle fois en 1967, et en 2006 près d’un juif israélien sur deux se déclare
favorable au « transfert» des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza vers les
pays arabes. Ces deux peurs imprègnent les protagonistes, leurs visions du
monde, leurs comportements quotidiens. Elles sont devenues, pour reprendre
une formule de Karl Marx, une «force matérielle». L’ignorer, c’est se priver
de comprendre l’une des dimensions majeures du conflit.
Clarifions d’abord les termes du débat. Il ne s’agit nullement de
«comparer», d’une part, le génocide, la volonté qui l’accompagne
d’anéantissement systématique de millions de personnes sur la base de leur
religion ou de leur «race», et, d’autre part, l’expulsion, moment traumatisant
pour les Palestiniens mais qui n’est pas synonyme d’une extermination,
même si elle s’est accompagnée de massacres. Par ailleurs, les deux
événements ne se déroulent pas sur le même continent, n’engagent pas les
mêmes acteurs, ne relèvent pas de circonstances analogues. Certes, les juifs
furent massacrés par les nazis, mais les Palestiniens, chassés par les milices
juives puis par l’armée israélienne, sans être en aucune façon responsables du
génocide, en furent en quelque sorte des victimes indirectes. Enfin, pour eux,
l’exil se poursuit et leur calvaire n’a pas fait l’objet de la moindre
reconnaissance officielle ni d’un début de «repentance», pas plus de la part
d’Israël que de celle de la communauté internationale.
Les Israéliens parlent de la Shoah, les Palestiniens évoquent la Nakba; les
deux termes peuvent se traduire par «catastrophe». Pour les uns comme pour
les autres, on pourrait reprendre les termes d’Andromaque évoquant la chute
de Troie : «Une nuit cruelle, qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle. »
Je voudrais tenter de resituer le parcours de chacun des deux cataclysmes.
La Shoah

Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, en janvier 1933, se


systématisent les persécutions des juifs. Mais elles ne se transforment en
extermination qu’après le début de la Seconde Guerre mondiale. L’invasion
de l’Union soviétique, en juin 1941, marque une étape. «Concernant la
question juive, le Führer est décidé à faire place nette. Il a annoncé aux juifs
que, s’ils occasionnaient à nouveau une guerre mondiale, ils vivraient leur
destruction. Ce n’était pas une phrase. La guerre mondiale est là,
l’anéantissement des juifs doit en être la conséquence nécessaire. Cette
question doit être considérée sans la moindre sentimentalité. » Ainsi Josef
Goebbels, le maître de la propagande nazie, décrypte-t-il le discours d’Adolf
Hitler devant les préfets du Reich, à Berlin, le 12 décembre 1941. Les
massacres à grande échelle ont déjà commencé sur les territoires de l’Est, en
Union soviétique. Dans chaque ville, dans chaque village, des centaines,
voire des milliers de juifs et de communistes sont liquidés par des
commandos spécialisés, les Einsatzgruppen, et souvent enterrés dans des
fosses communes. Le récit de ces abominations a été recueilli par deux
grands écrivains soviétiques, Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman, dans un
ouvrage bouleversant : Le Livre noir sur l’extermination scélérate des juifs
par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement
occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne.
La décision est alors prise par Hitler de passer du massacre «artisanal», si
l’on peut dire, au massacre industriel : le premier centre de mise à mort
s’ouvre à la fin 1941, le gazage massif commence à Auschwitz au printemps-
été 1942 avec l’utilisation d’un désinfectant puissant, le Zyklon B. Cette
liquidation vise tous les juifs, mais aussi d’autres groupes «indésirables»,
comme les Tsiganes. Comment dire l’horreur de ces crimes? Des milliers de
récits existent. Nous en sommes parfois saturés, à tel point que nous ne
sommes plus capables de les entendre ni d’en tirer des leçons. D’autant qu’il
existe dans cette production le meilleur et le pire, l’authentique et le factice,
l’or et le plomb. Je reprendrai quelques lignes extraites de deux témoignages.
Lors du procès fait à Adolf Eichmann, l’un des organisateurs de la
« solution finale», en Israël en 1961, l’écrivain Yehiel Di-Nur raconte son
expérience du camp d’Auschwitz : «J’ai été là-bas pendant deux ans environ.
Là-bas, le temps était autre de ce qu’il est ici sur terre. Chaque fraction de
seconde appartenait à un cycle de temps différent. Les habitants de cette
planète ne portaient pas de noms. Ils n’avaient ni parents ni enfants. Ils ne
s’habillaient pas comme nous nous habillons ici. Ils n’étaient pas nés là-bas et
ils n’y donnaient pas naissance. Leur respiration même était rythmée par les
lois d’une autre nature. Ils ne vivaient ni ne mouraient selon les lois de ce
monde. Leurs noms étaient des numéros [...]. Je les vois, ils me regardent, je
les vois. »
Primo Levi, né à Turin en 1919, déporté lui aussi à Auschwitz en 1943,
écrit dans Si c’est un homme en 1947 : «Qu’on imagine maintenant un
homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses
habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu’il
possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué
de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n’est pas rare, quand
on a tout perdu, de se perdre soi-même; ce sera un homme dont on pourra
décider de la vie ou de la mort le cœur léger, sans aucune considération
d’ordre humain, si ce n’est, tout au plus, le critère d’utilité. On comprendra
alors le double sens du terme “camp d’extermination” et ce que nous
entendons par l’expression “toucher le fond”.» Et, plus loin, il ajoute : «Nous
avons voyagé jusqu’ici dans des wagons plombés, nous avons vu nos femmes
et nos enfants partir pour le néant ; et nous, devenus esclaves, nous avons fait
cent fois le parcours monotone de la bête au travail, morts à nous-mêmes
avant de mourir à la vie, anonymement. Nous ne reviendrons pas. Personne
ne sortira d’ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa
chair, la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire d’un
autre homme.»
Comme tout événement historique, le génocide des juifs a suscité débats
et controverses. D’abord, sur sa place et sa signification : était-il unique?
Faut-il y lire la preuve d’un antisémitisme éternel? Quelles leçons morales
peut-on en tirer? Ensuite, sur son «utilisation» : là, nous regagnons les rives
du conflit israélo-palestinien. Enfin, et c’est le plus effarant, sur son
«existence» même : un courant «négationniste» prétend que le génocide n’a
jamais eu lieu, que les chambres à gaz sont une invention des juifs, ou des
sionistes, pour susciter pitié et solidarité avec Israël.
Reprenons ces interrogations dans l’ordre. Le génocide des juifs (ou
Shoah) - je n’utiliserai pas le terme « Holocauste », qui implique un sacrifice
religieux des victimes - s’inscrivit dans l’ensemble de la stratégie nazie.
Celle-ci ne fut pas exclusivement dirigée contre les juifs, même s’ils en furent
les principales victimes. Outre les Tsiganes déjà cités, les Slaves, et

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