votre pouvoir pour nettoyer rapidement et immédiatement tous les éléments
hostiles des zones conquises, en accord avec les ordres qui ont été donnés. Il
faut aider les habitants à quitter les zones conquises. » Benny Morris montre
aussi que, durant cette opération, les massacres ne furent pas seulement des
actes incontrôlés mais semblaient répondre à une directive visant à semer la
terreur. Enfin, après la fin des combats, de nombreuses opérations
d’expulsion, concernant au moins 20 000 personnes, eurent lieu. Elles furent
accompagnées de la destruction de plus de 470 villages palestiniens.
Dès juin 1948, le gouvernement israélien, dans une réunion dont les
minutes restent toujours couvertes par le «secret défense», décide d’interdire
tout retour des réfugiés au nom de la « sécurité intérieure» - le même
argument qu’avancent, par exemple, les Serbes et les Croates, dans les
régions de Bosnie qu’ils contrôlent, pour refuser le retour des réfugiés
musulmans.
Un ordre central d’expulsion a-t-il été émis? Contrairement aux historiens
palestiniens et à certains de ses collègues, Benny Morris le conteste. Ce n’est
qu’en avril 1948, et avec la mise en œuvre du plan Dalet, que les
commandants sur le terrain reçoivent «carte blanche». Cette directive
militaire prône des «opérations contre les centres de population ennemie
situés au sein de notre système de défense ou à proximité [...]. Ces opérations
peuvent être menées de la manière suivante : ou bien en détruisant les
villages (en y mettant le feu, en les dynamitant et en déposant des mines dans
leurs débris), et spécialement dans le cas de centres de population difficiles à
maîtriser; ou bien en montant des opérations de ratissage et de contrôle [...].
En cas de résistance, la force armée doit être anéantie et la population
expulsée hors des frontières de l’État». Benny Morris a découvert un ordre de
la Haganah, daté du 24 mars 1948, demandant aux soldats de bien se
conduire avec les Palestiniens. Il utilise ce texte à l’appui de sa thèse : ce
n’est qu’après avril 1948, à la suite de défaites militaires, que se déploie une
stratégie d’expulsion. Au moment où commencent les combats, les dirigeants
sionistes ne pensent pas du tout se «débarrasser» des Palestiniens.
Pourtant, très tôt, de nombreux leaders et penseurs sionistes prônent le
«transfert». L’historien palestinien Nur Masalha a écrit deux livres sur la
place qu’occupe cette idée dans la pensée sioniste des origines à nos jours.
Les exemples sont légion. Herzl lui-même note dans son journal, en 1895 :
«Nous devons les exproprier gentiment. Le processus d’expropriation et de
déplacement des pauvres doit être accompli à la fois secrètement et avec
prudence. » Cette idée est consubstantielle à celle de l’État juif : pour peupler
la Palestine de millions d’immigrants, il faut faire place nette. Elle est
d’ailleurs entérinée, je l’ai évoqué au chapitre il, en 1937 par la commission
Peel, qui prône le départ de plus de 200 000 Arabes. Ben Gourion voit dans
ce «transfert obligatoire» l’un des points les plus novateurs du rapport. En
mai 1944, il déclare que «le transfert des Arabes est plus facile que tout autre
type de transfert. Il y a des États arabes dans la région [...]. Et il est clair que
si des Arabes [de Palestine] sont envoyés [dans les pays arabes], cela
améliorera leur situation, pas le contraire ». Tout le prouve, un consensus
rassemble les principaux dirigeants sionistes sur ce thème. Dans ces
conditions, un «ordre central» était-il nécessaire ?
En résumé, une proportion non négligeable de Palestiniens a été expulsée,
d’autres sont partis pour des raisons complexes. Mais, même dans ce cas, il
faut rappeler que toute personne qui fuit des combats a le droit de rentrer
dans ses foyers : c’est un principe fondamental du droit international, que les
Nations unies s’efforcent de mettre en œuvre, par exemple, dans l’ancienne
Yougoslavie. Pour les Palestiniens, la résolution 194 de l’Assemblée générale
des Nations unies l’a réaffirmé dès le 11 décembre 1948 : « Il y a lieu de
permettre aux réfugiés qui le désirent le retour dans leurs foyers le plus tôt
possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et des indemnités doivent être
payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas
rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé [...].»
Les Nations unies enregistrent, en 2006, 4,3 millions de Palestiniens
réfugiés. Leur ombre pèse sur l’avenir de la région. Je reviendrai dans le
chapitre suivant sur les solutions possibles à ce problème, mais il est avant
tout vital que la communauté internationale comme Israël reconnaissent le
tort qui leur a été fait. Leur drame mérite une reconnaissance morale. Il s’agit
aussi de s’assurer qu’un tel crime ne pourra se reproduire. Par ailleurs, le
monde arabe devra reconnaître Israël dans ses frontières de 1967, et les
Palestiniens prendre en compte la réalité de la souffrance juive. Yasser Arafat
l’avait compris, lui qui avait souhaité, en janvier 1995, assister au
cinquantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz... Pourquoi
les organisateurs avaient-ils refusé sa présence ?
CHAPITRE VI
Guerres et paix
(1950-2000)
« Quand la poussière sera retombée sur la prochaine guerre israélo-
palestinienne ou israélo- arabe, nous serons certainement les vainqueurs. Et
vous, monsieur le Premier ministre, vous surgirez de la fumée du champ de
bataille pour prononcer les plus brillants des éloges devant les tombes
fraîchement creusées. Vous pourrez même persuader beaucoup de gens qu’il
s’agissait de la plus justifiée de toutes les guerres menées par les juifs. Ce
sera une guerre dans laquelle nous gagnerons toutes les batailles, mais ces
victoires ne nous conduiront nulle part d’autre qu’au point de départ. Qui
mieux que vous sait que, lorsque la dernière bataille sera terminée et que
nous serons de nouveau obligés de nous asseoir à la table de négociations
avec les Palestiniens et les représentants des pays arabes, avec les
Américains, les Européens et peut-être aussi avec une participation
internationale, nous devrons discuter des mêmes questions territoriales
douloureuses, de Jérusalem et du droit au retour des réfugiés?» Ainsi
s’exprimait, à la fin de l’année 2000, dans une lettre ouverte au Premier
ministre Ehoud Barak intitulée «Une minute avant la prochaine guerre»,
Shaul Mishal, un professeur de sciences politiques à l’université de Tel-Aviv.
Son raisonnement implacable s’appuyait sur cinquante ans d’une douloureuse
histoire.
1950. Israël existe dans des frontières élargies; sa population a doublé
entre 1948 et 1951 ; l’Etat, reconnu internationalement, adhère à
l’Organisation des Nations unies. Il est désormais un fait, un fait accompli,
malgré le refus arabe de le reconnaître. La Palestine, elle, a disparu de la carte
géographique, mais aussi politique. Les Palestiniens sont dispersés; certains
sont devenus des citoyens d’Israël, d’autres de la Jordanie, des centaines de
milliers croupissent dans les camps, dans l’exil.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Nous connaissons de multiples exemples
de peuples terrassés, effacés de la surface du globe, soit par extermination,
soit par assimilation à d’autres. Moshé Sharett, ministre israélien des Affaires
étrangères, expliquait en 1948 : «Les réfugiés palestiniens trouveront leur
place dans la diaspora. Grâce à la sélection naturelle, certains résisteront,
d’autres pas [...]. La majorité deviendra un rebut du genre humain et se
fondra dans les couches les plus pauvres du monde arabe. » A l’appui de cette
hypothèse, on pouvait invoquer les échanges massifs de population qui
avaient suivi la Seconde Guerre mondiale : des millions d’Allemands furent
expulsés vers l’ouest par le nouveau tracé des frontières; des millions de
personnes se croisèrent sur les routes lors du partage de l’Inde et de la
création du Pakistan, en 1947.
Pour les Palestiniens, les choses en sont allées autrement. Pourquoi ?
Parce que les Etats arabes ont rejeté leur intégration? Si la politique de ces
gouvernements à l’égard des réfugiés n’a pas été (et n’est pas) toujours très
hospitalière - elle a varié, en fonction des pays et selon les époques -, c’est
avant tout le refus obstiné, têtu de renoncer de ces centaines de milliers de
paysans et de villageois qui explique cet état de fait. Ce refus s’arc-boutait sur
une idée, celle d’un «retour» rapide dans leurs foyers. L’exil, supposaient-ils,
n’allait durer que quelques mois, les armées arabes allaient se ressaisir, un
miracle allait se produire. Mais leur obstination témoignait aussi d’une
identité enracinée que le malheur des camps et les déchirements de l’exil
allaient fortifier. Une nouvelle génération de militants a transformé ce
sentiment diffus en une force politique : la renaissance palestinienne s’est
amorcée.
Elle s’épanouit dans le contexte radicalement nouveau des années 1950 et
1960. Deux lignes de fracture partagent le monde depuis 1917 : l’une qui
oppose les pays capitalistes à l’Union soviétique, puis, après 1945, à ce que
l’on appellera le «camp socialiste»; l’autre qui sépare l’Occident des pays
colonisés, que l’on désignera plus tard par le vocable de «tiers-monde» ou de
«Sud». En 1945, le Nord domine la planète, quelques pays asservissent
l’essentiel du continent africain, le Proche-Orient, l’Indochine, l’Inde, etc. En
vingt ans, le planisphère est chamboulé : un à un les peuples conquièrent leur
indépendance, des dizaines de nouveaux États forcent les portes des Nations
unies, le Mouvement des non-alignés, lancé en 1955 à Bandung (Indonésie),
prend son essor. En Algérie comme au Vietnam, la libération se profile au
bout du fusil. En Amérique latine, à l’exemple de Cuba, des guérillas
s’étendent contre les régimes militaires ou pro-américains. Les années 1950
et 1960 sont celles des révolutions, de LA révolution. L’Occident incarne le
passé, l’avenir sera à la révolution, au socialisme.
Le monde arabe n’est pas épargné. Des mouvements populaires ébranlent
les trônes que mettent à bas des officiers trentenaires. Gamal Abdel Nasser et
les « officiers libres » prennent le pouvoir au Caire le 23 juillet 1952, Abdel
Karim Kassem brise la monarchie à Bagdad le 14 juillet 1958. Le désastre de
l’expédition de Suez en 1956 marque l’effondrement des rêves de
récupération britanniques et français. La fusion de l’Égypte et de la Syrie en
un seul État, sous le nom de «République arabe unie», en 1958 déchaîne des
vagues d’espérance. La Voix des Arabes, la radio du Caire, appelle à l’unité,
du Maroc au golfe arabo-persique, du Soudan à la Syrie. Les Palestiniens
vibrent aux discours de Nasser, à ses homériques éclats de rire en forme de
défi aux «impérialistes». L’Algérie accède à l’indépendance en 1962.
Dans ce contexte de radicalisation, et alors que les signaux de paix émis
par les «officiers libres» ou par d’autres dirigeants arabes en direction
d’Israël restent sans écho, s’ouvre une ère de surenchères. Nasser, le dirigeant
le plus populaire de la région, à la tête de l’État le plus puissant, se heurte aux
autres centres de pouvoir dans le monde arabe : les pays «réactionnaires»,
comme l’Arabie Saoudite ou la Jordanie, mais aussi ceux qui ont choisi une
voie révolutionnaire, comme l’Irak de Kassem. Dans cette compétition, la
Palestine devient un enjeu. Qui en sera le meilleur défenseur? Nasser ou
Kassem? Une dynamique s’enclenche. En septembre 1963, la Ligue arabe
coopte comme «représentant de la Palestine» Ahmed Choukeyri «jusqu’à ce
que le peuple palestinien soit en mesure d’élire ses représentants». Le premier
sommet des chefs d’Etat arabes, réuni au Caire du 13 au 17 janvier 1964,
décide de jeter les bases d’une «entité palestinienne». Le 28 mai s’ouvre à
Jérusalem le premier Congrès national palestinien, qui marque la création de
l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).
L’OLP se trouve sous la tutelle des pays arabes, notamment de l’Egypte.
Elle ne peut seule décider de sa stratégie ni définir ses ambitions ou ses
moyens de lutte. Elle ne se réduit pas pour autant à un simple instrument.
Une génération de militants palestiniens s’est arrachée à la misère des camps.
Elle s’est éduquée dans les écoles de l’Unrwa, l’office des Nations unies
chargé des réfugiés palestiniens, a fréquenté les universités du Caire ou de
Beyrouth. Elle spécule sur les causes de la défaite de ses aînés et milite
activement pour la «revanche». Dans sa grande majorité, elle espère, comme
la plupart des élites radicales de la région, que l’unité arabe permettra la «
libération de la Palestine». La création de l’OLP répond donc à ses
aspirations.
Parallèlement émergent de petites organisations palestiniennes plus
autonomes. Dans les années 1950, le Koweit se lance dans une politique de
développement grâce à ses richesses pétrolières. De nombreux Palestiniens
émigrent dans l’émirat à la recherche de travail. Ils occupent des postes de
fonctionnaires, de médecins, d’enseignants. L’un d’entre eux, Yasser Arafat,
fonde au mois d’octobre 1959 le Fatah, dont le nom est forgé à partir des
initiales arabes inversées de «Mouvement de libération de la Palestine». Le
Fatah explique que la libération de la patrie devra être l’œuvre des
Palestiniens eux-mêmes, et non des pays arabes. La guerre de libération
algérienne sert de modèle. «Tout ce que nous demandons est que vous [les
régimes arabes] entouriez la Palestine d’une ceinture défensive et regardiez la
bataille entre nous et les sionistes», peut-on lire dans l’une de ses
publications. Dès janvier 1965, le Fatah s’engage dans des actions armées
contre Israël. Cet activisme, alors que les pays arabes se contentent de
proclamations creuses, lui vaut une sympathie grandissante parmi les réfugiés
; mais le mouvement reste marginal jusqu’à la guerre de juin 1967.
1967. A nouveau, la région chavire. En six jours, les armées égyptienne,
syrienne et jordanienne sont broyées par Israël. L’ensemble du territoire
historique de la Palestine passe sous contrôle israélien; la Cisjordanie, Gaza
et Jérusalem-Est deviennent des «territoires occupés » (Israël conquiert aussi
le Golan syrien et le Sinaï égyptien). La défaite de Nasser met un point final
aux espérances d’unité arabe. Elle corrobore les thèses du Fatah, qui assure
son hégémonie chez les Palestiniens et son contrôle sur l’OLP. Pour la
première fois depuis la fin des années 1930, les Palestiniens reprennent en
main leur destin.
Parmi les organisations de fedayin (« ceux qui se sacrifient»), les plus
connues, outre le Fatah de Yasser Arafat, sont le Front populaire pour la
libération de la Palestine (FPLP) de George Habache et le Front
démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) de Nayef Hawatmeh.
A leurs yeux, la lutte armée, et notamment la guerre de guérilla, trace la seule
voie vers la libération de la Palestine. Elles se sont installées en Jordanie d’où
elles multiplient les coups de main dans les territoires occupés. Un souffle
révolutionnaire balaie la région. Jean Genet, l’écrivain français qui participa à
cette odyssée ratée, évoque « une révolution grandiose en forme de bouquet
d’artifice, un incendie sautant de banque en banque, d’opéra en opéra, de
prison en palais de justice».
Mais la révolution menace la stabilité des États arabes et l’emprise des
États-Unis sur le pétrole. Elle est affaiblie par ses divisions internes, par les
surenchères jusqu’au-boutistes. En septembre 1970 («Septembre noir»), les
fedayin sont écrasés en Jordanie par le roi Hussein. La résistance
palestinienne se réfugie au Liban. Pour ne pas disparaître de la scène
internationale et par désespoir, elle se lance dans le terrorisme international,
symbolisé par l’organisation Septembre noir : détournements d’avions,
attaque contre les athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich de
1972, etc. Mais, simultanément, elle évolue, questionne l’idée de lutte armée
comme «seule voie de la libération de la Palestine», plonge dans l’action
politique et diplomatique. Elle finit par abandonner, après 1973, les
«opérations extérieures», telles que les attaques contre des objectifs israéliens
à l’étranger. Les pays arabes, lors des sommets de Rabat (1973) et d’Alger
(1974), reconnaissent l’OLP comme «le seul représentant du peuple
palestinien ».Yasser Arafat est reçu triomphalement aux Nations unies.
L’OLP ouvre des représentations quasi diplomatiques dans la majorité des
pays du tiers-monde, en URSS, dans les «démocraties populaires» et même
dans certains pays d’Europe de l’Ouest. Elle assouplit aussi ses positions.
Jusqu’en 1967, elle s’en est tenue à la «libération de toute la Palestine» (selon
les termes de sa charte nationale), ce qui impliquait l’expulsion des «colons
juifs». Mais, dès 1969, le Fatah revendique «l’édification d’un État
démocratique où coexisteront musulmans, chrétiens et juifs » : pour la
première fois depuis 1948, les Palestiniens reconnaissent que la présence
juive en Palestine est irréversible. À partir de 1974, l’OLP propose la
construction d’un État en Cisjordanie et à Gaza, malgré l’opposition d’un
«front du refus» mené par le FPLP. Sans entraîner la reconnaissance de jure
de l’État d’Israël, ce nouvel objectif suppose la coexistence de fait de deux
États. Mais la situation demeure bloquée : Israël, soutenu par les États-Unis,
repousse toute discussion avec une «organisation terroriste»; certains de ses
responsables nient même l’existence d’un peuple palestinien et cherchent un
accommodement avec le roi Hussein : la restitution d’une partie de la
Cisjordanie en échange de la paix.
Je ne rappellerai pas dans le détail l’histoire des vingt-cinq ans qui séparent
l’occupation de juin 1967 de la conférence de Madrid (octobre 1991) et des
accords d’Oslo (1993). Je voudrais seulement relever deux évolutions. Durant
cette période, les Palestiniens s’orientent, pas à pas, vers l’acceptation du fait
israélien. D’autre part, ils constatent la solidarité vacillante des régimes
arabes : en 1970, les fedayin sont écrasés par l’armée jordanienne; en 1975-
1976, au début de la guerre civile, ils le sont au Liban par l’armée syrienne.
Ils apprennent, dans le sang et les larmes, qu’ils ne peuvent compter que sur
leurs propres forces, que la fraternité arabe se limite à des proclamations
d’autant plus radicales qu’elles ne sont suivies d’aucun effet.
À la fin des années 1970, Le Caire fait «paix à part». En octobre 1973, les
troupes égyptiennes et syriennes tentent de reconquérir leurs territoires
occupés en 1967. Mais, après quelques succès initiaux, la «guerre d’Octobre»
(dite aussi «guerre du Kippour» ou «guerre du Ramadan») finit mal. Elle
amorce pourtant un tournant car elle débouche en 1978 sur les accords de
Camp David, accords séparés entre l’Égypte et Israël. Le président Anouar El
Sadate obtient l’évacuation de tout le Sinaï, mais il lâche les Palestiniens.
Pour la première fois, le front arabe est publiquement brisé. En abandonnant
le champ de bataille, l’Égypte, le plus puissant des pays arabes, laisse les
mains libres au gouvernement israélien, qui envahit le Liban en juin 1982.
L’opération est pensée et orchestrée par Ariel Sharon, le puissant ministre de
la Défense. L’OLP est chassée et se réfugie en Tunisie, ses combattants sont
dispersés à travers le monde arabe, tandis que les milices de la droite
libanaise, sous l’œil indifférent ou complice de l’armée israélienne,
massacrent les habitants des camps de Sabra et Chatila. Fin d’une époque.
Désormais, le combat palestinien se replie sur la Cisjordanie, Gaza et
Jérusalem-Est. Conquis par Israël en 1967, ces territoires sont considérés par
toute la communauté internationale comme «occupés». C’est là que pourrait
s’édifier un État palestinien indépendant, sur ces 22 % du territoire historique
de la Palestine, alors que le plan de partage de 1947 lui en accordait 45 %.
«Le vrai jour noir fut le septième jour de la guerre des Six-Jours [1967], Nous
devions alors décider rétroactivement si nous avions mené une guerre
défensive ou une guerre de conquête et nous avons opté pour une guerre de
conquête. Le déclin d’Israël a commencé ce jour-là. » Ainsi s’exprimait le
professeur Yeshayahu Leibovitz, un juif profondément religieux rencontré en
Israël. Il avait prévu que les territoires occupés deviendraient le cancer de son
pays. Il annonçait la mainmise des religieux sur l’État et le rôle grandissant
des services de renseignement, d’abord contre les habitants des territoires
occupés, puis contre les Israéliens qui s’opposeraient à la politique
d’annexion. Nul n’est prophète en son pays…
Jours ordinaires dans les territoires occupés
La colonisation, «fer de lance» de la stratégie israélienne, rend
l’occupation à nulle autre pareille. Dès septembre 1967 s’édifie la première
colonie en Cisjordanie, à Kfar Etzion, dans la région de Hébron.
Simultanément, le gouvernement à direction travailliste de Levy Eshkol
entreprend la «judaïsation» de Jérusalem annexée et «unifiée», proclamée
«capitale éternelle d’Israël». Menée au nom de la sécurité ou de l’invocation
d’un droit biblique sur « la Judée et la Samarie», sous la pression d’une
fraction fanatisée de juifs (dont certains possèdent des passeports américains
ou français), cette stratégie débouche sur une nouvelle dépossession des
Palestiniens et sur la confiscation de leurs terres. Utilisant, selon les cas, des
lois datant du mandat britannique, voire de l’Empire ottoman, les
gouvernements israéliens successifs s’approprient 65 % des terres de la
Cisjordanie et 40 % de celles de Gaza. En plus de son rôle militaire
(notamment dans la vallée du Jourdain), le maillage très dense de la
Cisjordanie ou de Gaza permet le contrôle et la surveillance de la population.
Les colons armés, parfois membres des groupes d’extrême droite, n’hésitent
pas à prêter main-forte aux troupes d’occupation ou à faire eux-mêmes la
police. On décompte en 2002 environ 200 000 colons à Jérusalem, autant en
Cisjordanie et 7 000 à Gaza. Le terme de «colonie» ne doit pourtant pas nous
leurrer. L’esprit pionnier des années 1920 et 1930 s’est essoufflé, sauf chez
une poignée de fanatiques. Dès le début des années 1980, Israël utilise, pour
«remplir» les colonies, le ressort de la crise du logement. Les jeunes couples
ne pouvant trouver d’habitation à un prix abordable dans les grandes villes
israéliennes se voient proposer de rejoindre les colonies urbaines en
Cisjordanie. Certaines sont situées à moins de 30 kilomètres de Tel-Aviv, et
les prix y sont deux à trois fois inférieurs. Des «routes de contournement»
permettent aux colons d’éviter toute rencontre avec les autochtones.
Comme le remarque Eitan Felner, directeur exécutif de B’tselem,
l’organisation israélienne de défense des droits de la personne dans les
territoires occupés, «en donnant aux colons les mêmes droits qu’à ses
citoyens, Israël a établi un système de ségrégation et de discrimination dans
lequel deux populations vivant dans la même région [la Cisjordanie et Gaza]
sont régies par deux systèmes de lois différents. Les Palestiniens sont soumis
à la loi militaire et jugés le plus souvent par des cours militaires ; mais des
Israéliens qui commettent les mêmes délits sont passibles de la loi et des
cours civiles israéliennes. Les colons juifs jouissent des mêmes droits que les
juifs en Israël : totale liberté de mouvement, de parole et d’organisation,
participation aux élections locales et nationales (israéliennes), sécurité
sociale, système de santé, etc. Pour les Palestiniens vivant à quelques
centaines de mètres des colonies, la liberté de mouvement est sérieusement
limitée. Ils ne peuvent pas voter pour limiter les pouvoirs de l’armée
d’occupation et ils ne jouissent pas de la sécurité sociale israélienne. En
afrikaans, on appelait ce système l’apartheid».
Ces colonies poussent partout, aux abords des villes et des villages
palestiniens étouffés par ce garrot qui, chaque jour, se resserre d’un cran :
l’édification de nouveaux logements devient impossible, l’extension naturelle
des agglomérations irréalisable. Les paysans perdent leurs terres et sont
contraints de chercher du travail en Israël; les jeunes ne peuvent construire
une maison, fonder une famille. Les Palestiniens deviennent des étrangers
dans leur propre patrie.
À Gaza ou à Ramallah, en 1993, à la veille des accords d’Oslo, un jeune
de 25 ans n’a connu que l’occupation. S’il est un garçon, il a une chance sur
deux, si l’on peut dire, d’être passé par les prisons. Son frère, son père ou son
cousin a été tué; plusieurs membres de sa famille sont devenus handicapés.
Son horizon ne dépasse pas quelques kilomètres carrés. Comment dire
l’horreur prolongée de cette vie? Comment aurions- nous réagi en France si
ces jeunes avaient été nos enfants ?
J’ai retrouvé quelques notes, prises au fil de voyages là-bas, où je tente de
dire à la fois l’angoisse et la résistance.
1985. «Pour revenir de Gaza à Tel-Aviv, j’emprunte, avec un ami
israélien, un taxi collectif. En notre compagnie, cinq jeunes Palestiniens. Sans
être tendue, l’atmosphère n’est pas propice aux échanges, bien que nous
parlions arabe. Les chants arabes, que le chauffeur écoute sur son “mini-
cassette”, meublent le silence. S’engage alors une discussion sur la chanson;
nous lui demandons de mettre une cassette de Marcel Khalifé, un chanteur
progressiste libanais. La glace est aussitôt rompue ; nous ne sommes pas “de
l’autre bord”, les langues se délient. Tous les passagers se rendent à Tel-Aviv
où ils sont, pour la plupart, employés dans des restaurants et gagnent de 1 000
à 1 500 francs par mois. Comme des dizaines de milliers d’autres
Palestiniens, ils vont, tous les jours, travailler de l’autre côté de la “ligne
verte”, cette frontière qui sépare Israël des territoires occupés. Eux, ils sont
“déclarés”, “recensés”; ce qui n’est pas le cas de tous. Ainsi, chaque matin, à