Note Methodo 2009
Note Methodo 2009
DE PROJETS ET DE POLITIQUES
5 janvier 2009
METHODOLOGIE DE L'EVALUATION
Cette note présente des NOTIONS, des INDICATEURS, des CONCEPTS d'EVALUATION
et parle de méthodologies à suivre. Elle s'appuie sur des exemples dans des domaines divers
avec une prédilection pour le marché du travail.
PLAN
1. Introduction
1.1. Phase de "programmation" du projet
1.2. Les indicateurs du projet
1.3. Les moments de l’évaluation
1.4. Qui doit évaluer ?
1.5. Mise en garde
2. Deux outils d’évaluation : les ratios d’efficacité et d’efficience
3. Evaluation de la mise en œuvre
4. Evaluation des résultats (effets) d'un projet
4.1. Introduction
4.2. Quels critères d’évaluation ?
4.3. Evaluation micro-économique
4.4. Evaluation des effets induits et évaluation macro-économique
Annexes
3 exercices d’application
Extraits du livre de Cahuc et Zylberberg (2004)
+ un article de Dejemeppe et Van der Linden (2006)
2
1. INTRODUCTION
Qu’entend-on par projet ? "Un projet est une opération non divisible, délimitée en termes de
calendrier et de budget et placée, le plus souvent, sous la responsabilité d'un seul opérateur."1
Au lieu du mot "opération", on peut aussi mettre des mots tels que "action" ou "intervention".
Par conséquent, ci-dessous, on utilisera indifféremment les termes "projet", "action" et
"intervention".
Le projet ne doit pas nécessairement être une intervention publique ; il peut être initié par des
citoyens, des groupes et associations privés, des entreprises privées à but lucratif, des
associations sans but lucratif, etc.
Exemples de projets autres qu'une intervention publique :
Un comité de quartier met sur pied une école des devoirs ; une école lance un projet
pilote en matière pédagogique ; un groupement de personnes décide d'offrir un
accompagnement à des réfugiés politiques ; une entreprise privée crée une formation
aux outils bureautiques pour ses employés.
L'accent de cette note n'est pas mis sur des projets initiés dans le cadre d'entreprises privées
lucratives. Les outils évoqués sont cependant souvent applicables sans grand changement à ce
contexte. Étant donné notre expertise dans ce domaine, la plupart des exemples et des
applications vont porter sur des projets de lutte contre le chômage, en particulier des projets
qui visent à la réinsertion de chômeurs sur le marché du travail.
1
[Link]
2
Dans le cas de formations, les "opérateurs" seraient par exemple le FOREM, l’enseignement de promotion sociale, une
ASBL etc. Un "opérateur" est donc une institution ou, plus largement, une organisation qui met effectivement un projet en
œuvre.
3
Dans cette note, on adopte un schéma séquentiel qui est une représentation stylisée de ce
processus dynamique :
Phase de programmation phase de mise en œuvre Evaluation
Evaluation
La suite précise ce schéma sommaire.
2. Avant tout projet (action, mesure, intervention), il doit y avoir une phase d'observation
et de diagnostic de la situation, grâce à laquelle on cerne (au mieux) les causes du
problème. On est alors en mesure de se définir un objectif global (ou plusieurs) : réduire
le chômage de longue durée, améliorer la santé des familles en situation de pauvreté, etc.
Notez que l'on ne se situe plus au niveau de la perception du problème (exemple : le
chômage) : s'appuyant sur l'observation et le diagnostic, on a déjà fait des choix (il faut
réduire le chômage de longue durée).
3. Le diagnostic des causes du problème doit permettre d'aller plus loin que le niveau des
objectifs globaux : il faut se fixer des objectifs spécifiques. On peut, par exemple, réduire
le chômage de longue durée de plusieurs manières : en diminuant le nombre de personnes
qui entrent en chômage de longue durée ( = action sur les chômeurs de courte durée) ou
en favorisant la "sortie" de ceux qui sont déjà en chômage de longue durée ; de plus la
"sortie" doit être précisée : vers l'emploi, vers un statut de non demandeur d'emploi
(invalidité, préretraite, etc.) ? Entre toutes ces options, un choix s'impose. Définir un
objectif spécifique, c'est faire un tel choix.
4. Une fois l'objectif spécifique défini, il reste à préciser la manière d'y parvenir. Là aussi,
le diagnostic des causes doit être une aide. En outre, il faut prendre connaissance des
évaluations déjà menées à propos de l'éventail des actions, interventions, politiques, qui
4
peuvent apporter une réponse aux causes identifiées. Il faut aussi bien apprécier le
contexte socio-économique dans lequel le projet s'insère. Ainsi, on peut opérer un choix
parmi les actions possibles et, moyennant une connaissance des ressources disponibles, se
définir des objectifs opérationnels. Par ressources (ou inputs, intrants), il faut entendre
les ressources financières (fonds propres, subsides,…) et les ressources non financières
(par exemple, quelles sont les compétences du personnel dont on (peut) dispose(r) pour
mener à bien une action?).
Un exemple d'objectif opérationnel sera d'assurer 300 stages de formation à des chômeurs
de longue durée d'une région donnée.
Comme on vient de le voir, les objectifs d'un projet peuvent être définis à trois niveaux :
• objectifs globaux,
• objectifs spécifiques et
• objectifs opérationnels.
Exemples:
Améliorer la santé dans les Diminuer, sous l'âge d'un an, Durant l'année suivant la
familles pauvres de la le taux de mortalité des naissance, assurer Z
commune X nouveaux-nés des familles consultations ONE par enfant
dépendantes du CPAS de la parmi les familles
commune X dépendantes du CPAS X
Les objectifs sont établis en fonction de problèmes (besoins) identifiés (au terme
d'observations, d'une réflexion, d'un diagnostic des causes du problème) et de priorités
établies par ceux qui initient l'action (CPAS, FOREM, ASBL, etc.) ou par des instances en
5
amont (par exemple, des instances subsidiantes, une autorité de tutelle, etc.).
Un des intérêts de la phase de programmation est le suivant. Lorsqu'il s'agira d'évaluer, il sera
bien entendu utile de quantifier le degré de réalisation de l'objectif opérationnel. Il importera
encore plus de quantifier dans quelle mesure le projet a un "effet". A ce niveau, l'existence
d'objectifs globaux et spécifiques clairement établis sera essentielle pour guider l'évaluateur
dans la mesure de l'"effet". On reviendra sur cette notion d'effet à la section 1.2 ci-dessous.
Exercice d’application
Partir de la perception d'un problème et pour celui-ci, sélectionner successivement
les 3 objectifs.
Exemples :
• Un projet de resocialisation et de reprise de confiance en soi pourrait favoriser la
participation à la vie de quartier, à des clubs, à la vie politique locale ("résultat").
3
Commission européenne (2006) et autres documents sur
[Link]
7
Ceci réintroduit la personne dans des réseaux qui pourraient faciliter la réinsertion
professionnelle des bénéficiaires du projet ("impact spécifique").
• une action de formation professionnelle peut accroître la probabilité d'embauche
de ses bénéficiaires sans emploi ("résultat") et engendrer une détérioration de le
probabilité d'embauche des chômeurs de longue (ou de courte) durée qui ne
bénéficient pas de la formation ("impact global"). Dans cet exemple, même si la
formation a pleinement répondu aux objectifs spécifiques qui lui étaient assignés,
du point de vue de l'indicateur global correspondant les conclusions sont moins
favorables voire négatives.
• Réduire le taux de mortalité des nouveaux-nés de familles dépendantes de tel
CPAS grâce à des consultations ONE réservées aux nouveaux-nés (première
année d'existence) de ces familles ("résultat") pourrait entraîner une détérioration
de l’état de santé d’autres enfants si ce projet se traduit par une baisse de
ressources financières disponibles pour assurer les consultations ONE d'enfants
d’autres familles pauvres de la même commune ou d'enfants de plus d'un an au
sein des familles dépendantes de ce CPAS ("impact global").
La distinction entre résultat et impact spécifique n'est pas facile à mettre en œuvre:
comment apprécier le caractère "direct et immédiat" d'un effet?
Ci-dessous, on ne multipliera donc pas les appellations: le mot "résultat" ou "effet"
englobera toute forme d'effet pertinent du point de vue d'indicateurs globaux ou
spécifiques. On parlera donc aussi de manière équivalente d'effets ou d'impacts.
La dernière section de cette note parle de la mesure des "effets induits" d'un projet. À
ce moment, on prendra en compte les effets sur des populations autres que les
bénéficiaires.
Exercice d’application
Reprendre l'exemple de l'exercice précédent et énumérer quelques indicateurs de
réalisation et de résultat.
8
Repartons du schéma sommaire (un schéma bien plus détaillé est fourni ci-dessous) :
Dans ce schéma, l'évaluation n'apparaît pas seulement au terme de la mise en œuvre mais
bien parallèlement à celle-ci et à sa suite.
4
"L'évaluation ex ante sert à optimiser l'allocation des ressources et à améliorer la qualité de la programmation. Il doit
s'agir en l'occurrence d'un processus interactif comportant des avis et des recommandations fournis par des experts sur le
contenu des programmes dont la conception incombe à d’autres personnes." Commission Européenne (2006), p. 1.
9
• une description des actions menées dans le cadre du projet (contenu ; moyens
budgétaires utilisés ventilés par type d'action, par "opérateur"; caractéristiques du public
atteint, etc.) ;
• une évaluation de la phase de programmation, c’est-à-dire de la pertinence des objectifs
globaux, spécifiques et opérationnels entre eux et par rapport au(x) problème(s)/besoin(s)
identifiés ; cette évaluation est surtout important au niveau d’une évaluation ex ante et de
suivi (car il est encore temps de réorienter) ;
• une évaluation de la mise en œuvre (voir section 3) ; cette évaluation est surtout
important au niveau d’une évaluation de suivi, mais aussi ex post ;
• une évaluation des résultats (ou encore des effets) du projet : effets attendus (si ex ante)
ou réalisés (si ex post, voir section 4).
EVALUATION EVALUATION EVALUATION
EX-ANTE DE SUIVI EX-POST
efficience
PROCESSUS DE PRODUCTION
efficacité efficacité
P
H P
A OBJECTIFS OBJECTIFS OBJECTIFS L
S OPERATIONNELS SPECIFIQUES GLOBAUX A
E N
D D’
E pertinence pertinence A
C
P T
R I
O
CHOIX DES ACTIONS A MENER O
G N
R
A
M
M DIAGNOSTIC
A recherche des
T
I
O
BESOINS OU PROBLEMES
N pertinence
1.4. Qui doit évaluer ?
L'utilité et la fiabilité des résultats d'une évaluation dépendent assez fortement du choix de
l'évaluateur.
L'avantage d'une évaluation interne est sa proximité des questions qui intéressent les
décideurs. Un évaluateur "interne" comprend mieux les contraintes institutionnelles et le
mode de fonctionnement d'un programme qu'une personne de l'extérieur. De plus, l'accès
direct aux données de l'administration facilite l'évaluation. L'inconvénient qu'une évaluation
exclusivement interne peut présenter est la tendance à protéger les programmes existants ou à
un manque d'ouverture aux idées nouvelles. De plus, l'évaluation requiert des outils et
méthodes que peu d'initiateurs de projets possèdent. En l'absence d'évaluateurs externes et de
débats publics, on peut craindre que les politiques ne soient pas modifiées (ou le soient) sur la
base d'études d'évaluation qui n'auraient peut-être pas résisté à un examen plus ouvert ou plus
rigoureux.
D'un autre côté, si les travaux d'évaluation sont uniquement menés à l'extérieur, ils risquent
de ne pas suffisamment pénétrer le fonctionnement interne du programme, de ne pas assez
consulter les "gens du terrain" et d'ignorer certaines préoccupations des décideurs. Qui plus
est, le recours à des consultants extérieurs ne garantit pas nécessairement plus
"d'indépendance" ou d'objectivité. Il faut ici évoquer "l'autocensure" de certains consultants
qui ne souhaitent pas être en désaccord trop flagrant ou trop fréquent avec les autorités de
peur de ne plus se voir accorder de contrats. En outre, le recours à un consultant extérieur ne
garantit pas que celui-ci maîtrise les méthodes et outils d'évaluation.
Il importe donc
(1) d'entourer les évaluateurs internes d'un comité de suivi efficace
externe ou à l'inverse les évaluateurs externes d'un comité de suivi
composé de membres de l'institution chargés du programme et de son
financement;
(2) de s'assurer de ce que les évaluateurs (qui qu'ils soient) maîtrisent les
méthodes d'évaluation dont il sera question dans la suite (ce qui est
loin d'être fréquent!!!).
12
Il importe en outre que l'évaluation effectuée fasse l'objet d'un débat public suffisant et bien
documenté, ce qui ne peut avoir lieu
1. sans avoir dès le départ défini les modalités de publicité/diffusion de
l'évaluation;
2. sans avoir préalablement éveillé l'intérêt des pouvoirs publics et/ou
de groupes extérieurs et
3. sans avoir de support au débat comme des revues universitaires ou
des revues spécialisées de haute qualité.
La tendance au cours des quinze dernières années est de séparer les rôles respectifs des
responsables de conception ("programmation") et de la mise en œuvre des projets d'une part
et des évaluateurs d'autre part.
Cette note se centre sur l’évaluation de projets. Un projet est plus délimité qu'un programme
(qui, lui, regroupe un ensemble de projets ou d'interventions présentant une certaine
homogénéité). Un programme est lui-même plus limité qu'une stratégie ou qu'une politique
d'une région (ou d’un pays), par exemple en matière de lutte contre le chômage. Si l'on
s'intéresse à un programme, une stratégie, une politique, on évalue une STRUCTURE,
souvent complexe aux objectifs souvent multiples.
Exemples de « structure » : les interventions en Communauté française co-financées par le
Fonds Social Européen et les autres Fonds Structurels de la Commission Européenne; le
"Plan Marshall" en Wallonie.
"L'évaluation d'un programme complexe n'est pas la somme ni la synthèse des évaluations
des composantes du programme. En effet, elle se concentre sur des questions qui sont
pertinentes au niveau des responsables du programme mais qui sont peu ou pas traitées dans
les évaluations de niveau inférieur (effets de synergie, pertinence de la répartition des
ressources entre les composantes, contribution à l'atteinte de l'objectif global)."5
On n'évoquera pas ici les spécificités de l'évaluation d'un programme, a fortiori pas celles
d'une politique ou d'une stratégie. Le lecteur intéressé peut se documenter en visitant un site
tel que [Link]
5
[Link]
13
Définition 1
Un ratio d'efficacité compare ce qui a été fait à ce qui était initialement prévu. Il indique dans
quelle mesure on atteint les objectifs (globaux, spécifiques ou opérationnels) visés par un
projet. En principe, on peut donc comparer des indicateurs de ressources financières, de
réalisation ou de résultat : comparer les coûts, réalisations ou résultats réels et ceux qui
étaient annoncés, prévus :
• On peut comparer le nombre de kilomètres de voies ferrées construites avant la date
Y entre l'aéroport et la ville M (indicateur de réalisation) et ce même nombre
annoncé initialement,
• Comme on peut comparer le temps requis pour rejoindre l'aéroport à partir de la ville
M aux alentours de la date Y (indicateur de résultat) au temps prévu.
• On peut comparer le nombre de stages réalisés (indicateur de réalisation) au nombre
prévu,
• Comme on peut comparer le gain de probabilité d'embauche parmi les bénéficiaires
d'une formation (indicateur de résultat) au gain annoncé ou prévu.
En pratique, il n'est pas exceptionnel de devoir évaluer des projets où il n'y a pas
d'engagements clairs en termes d'objectifs opérationnels (et donc de réalisations). Mais de
plus en plus, on dispose de tels engagements en termes de réalisations. Il est en revanche rare
de disposer d'objectifs spécifiques ou globaux quantifiés pour un projet. Donc, en pratique,
les ratios d'efficacité se limitent très souvent à des indicateurs de réalisation ou de ressources
financières.
Définition 2
Un ratio d’efficience compare un indicateur de réalisation ou de résultat aux ressources (en
particulier financières) utilisées pour y parvenir. Il permet d’étudier la question de la
minimisation du coût par unité (de réalisation ou de résultat) « produite ».
L'hypothèse de base en économie est que les ‘inputs’ ou ‘moyens de production’ (travail,
capital) se combinent pour produire des outputs (bien, service). L'analogie menée par Knapp
(1984) est la suivante:
Les réalisations et les résultats (les « outputs ») sont déterminés par le niveau et les modes de
combinaison d'inputs tangibles et intangibles. Les inputs tangibles sont les facteurs de
production conventionnels qui permettent la prestation d'un service. Il s'agit du personnel, du
capital physique, des stocks, ... Y sont associés les coûts de la fourniture du service. Les
inputs intangibles regroupent les « circonstances de production » qui incorporent des facteurs
tels que les personnalités, les attitudes et les expériences du personnel, les caractéristiques des
bénéficiaires. On y range aussi les caractéristiques de l’environnement social et physique…
Les relations entre inputs et outputs (réalisations ou résultats) sont synthétisées à la figure
suivante.
15
Réalisations
quantité de service fourni pour
Inputs tangibles atteindre les résultats
facteurs de production traditionnels
(Quantité (heures) de travail du personnel
formateur/accompagnateur, etc.;
Quantités d'inputs intermédiaires (locaux,
chauffage, machines,...))
"Boîte noire", qu’est le
+ coûts qui y sont associés "processus de production"
(salaires des formateurs/accompagnateurs, de l'action
subvention en frais de fonctionnement, etc.)
Comme la mise en œuvre d'une action suppose un nombre élevé d'inputs divers, on utilise
rarement comme mesure de l’efficience un ratio du type quantité d'output/quantité d'un input
particulier (soit une mesure de la « productivité » d’un input particulier). On globalise
souvent les inputs ou un certain nombre d'entre eux, en les pondérant par leur coût unitaire.
On obtient ainsi un coût de l'action, que l'on divise par un indicateur d'output (réalisation ou
résultat). On trouve ainsi un coût moyen de l'action par « unité produite ».
Exemple :
L'examen de l'efficience induit les questions suivantes : peut-on obtenir les mêmes
réalisations/résultats avec moins de ressources ? Ou alors, la même quantité de ressources
peut-elle produire davantage de réalisations/résultats ?
(a) Il faut qu’il y ait une concordance entre les coûts et l’indicateur de réalisation ou de
résultat auquel ces coûts sont comparés. Dans l’exemple ci-dessus, il faut qu’au
numérateur, les coûts correspondent aux dépenses effectuées pour former les
bénéficiaires (indicateur de réalisation) dont il est question au dénominateur.
(b) Selon que l'on étudie la période initiale où l'action démarre ou une période où l'action
est en "régime", on peut obtenir des ratios assez différents.
(d) Les facteurs intangibles sont à prendre en compte pour interpréter les différences
observées lors d’une comparaison entre plusieurs actions.
L'output peut être un résultat. On pourrait rapporter le coût d'une action à des indicateurs tels
que le nombre de vies épargnées grâce à l’action, le nombre d'emplois créés grâce à l’action,
etc. Lorsque le gain pour la collectivité est exprimé en termes monétaires, on parle d'analyse
coût – bénéfice, le mot "bénéfice" étant à comprendre dans un sens large et non comme "les
bénéfices d'une entreprise privée". Il n'est évidemment pas simple de mesurer les gains (en
emplois, en vies épargnées, etc.) sous une forme monétaire. Mais il faut bien se rendre
compte que quiconque proclame, par exemple, que "tel casse-vitesse devant une école (ne) se
justifie (pas)" fait implicitement un calcul coût - bénéfice (il se fait une idée du nombre de
vies épargnées et compare cela implicitement au coût d'investissement et d'entretien du casse-
vitesse)6. L'analyse coût – bénéfice, elle, explicite cette comparaison. Ajoutons que l'analyse
coût – bénéfice a pour ambition de mesurer le coût pour la collectivité et les bénéfices pour la
collectivité. Ceux-ci peuvent différer des coûts et bénéfices privés. Exemple: en période de
chômage, le coût pour la collectivité de mettre X ouvriers sur un chantier de construction d'un
6
Voir, à ce propos, l’article de Jacques Drèze « Penser et calculer économiquement correct » dans Regards économiques,
12, Juin 2003. Disponible sur [Link]
17
casse-vitesse est bien plus bas que le coût privé pour la commune qui les paie. On n'ira pas
plus beaucoup loin dans le cadre de ce cours (on parle brièvement de la mesure du coût
budgétaire net d’une politique de remise à l’emploi de chômeurs dans la section 4.4.2).7
Sachez cependant qu'il existe une littérature assez abondante (et technique) sur le sujet.
Le plus souvent, l'output utilisé dans un ratio d’efficience est un indicateur de réalisation tel
que le "nombre de chômeurs de tel type ayant reçu telle formation au cours d'une période
donnée" ou le "nombre d'enfants de tel âge ayant participé à l'école des devoirs au cours d'une
période donnée ".
Pour hiérarchiser les différents ratios d'efficience que l’on pourrait construire pour une action
particulière, il apparaît naturel de commencer par des indicateurs globaux (c'est-à-dire un
coût total divisé par un indicateur global de réalisation), puis d'affiner en
7
Voir le cours ECON 2352 "Evaluation des politiques publiques" [Link]
[Link]
18
DANS LA MESURE Où ILS NE PORTENT QUE SUR DES REALISATIONS, LES RATIOS
D'EFFICACITE ET D'EFFICIENCE SONT DES REVELATEURS DE QUESTIONS SUR LA
MANIERE DONT LES ACTIONS SONT MISES EN OEUVRE. ILS NE SUFFISENT PAS A
SE FORGER UN JUGEMENT SUR LES EFFETS DE L’ACTION.
Exercice d’application
voir Exercice 1 dans la note annexe.
19
La mise en œuvre d'une action détermine les effets de celle-ci (en termes de résultats) et la
capacité de l'évaluer. Par exemple, de mauvais résultats risquent d’être attribués à un mauvais
choix de politique alors qu’ils sont en réalité imputables à une mauvaise mise en œuvre de la
politique ou à une mauvaise collecte de données pour l’évaluation des résultats. L'analyse de
la mise en œuvre est essentielle pour disposer de pistes d'explication sur les effets/résultats
(positifs, négatifs ou nuls) (voir section 4).
o …
Plus encore que dans les étapes antérieures, l'évaluation s'inscrit ici dans une démarche de
recherche de relations causales. Autrement dit, on a la volonté d'appréhender une action
comme une suite de causes et d'effets.
Ce type d'évaluation se conçoit dans le cadre de l'évaluation ex post. Dans le cas d'actions ou
de projets suffisamment longs, on peut aussi la mener dans le cadre d'une évaluation de suivi.
4.1 Introduction
Les programmes pour l'emploi et les programmes sociaux ont des répercussions qui peuvent
être observées
• au niveau micro-économique (celui des bénéficiaires) ou
• au niveau macro-économique (celui de l'emploi, des budgets publics, etc. d'une région,
d'un Etat).
La note aborde consécutivement ces deux niveaux8.
Remarque 1 : Certains effets d'un programme ne se feront sentir qu'à long terme ; les
mesures visant à former la main-d’œuvre ou améliorer le fonctionnement du marché du
travail, par exemple, peuvent n'avoir des résultats qu'après plusieurs années. Idéalement donc,
il ne suffirait pas d'évaluer l'effet à court terme d'une action mais observer ses conséquences
dans la durée. Malheureusement, un tel suivi est assez coûteux. De plus, à mesure que l'on
s'éloigne du moment où l'action s'est déroulée, il devient plus difficile d'établir une relation de
causalité entre celle-ci et les faits observés (p. ex., la trajectoire sur le marché du travail). Il y
a donc un compromis à trouver entre une analyse des "effets immédiats" d'une action et une
analyse de ses effets à long terme.
8
Elle s'appuie sur des textes personnels et s'inspire librement de Hasan (1991).
21
cas de décès évités – pas simple évidemment ! – etc.) et compare ces bénéfices aux coûts
engendrés par l'action avec la question: la différence coûts moins bénéfices est elle positive
ou négative?
(i) Une bonne description préalable des actions peut révéler l'objectif (global et/ou
spécifique) assigné à la politique par son initiateur ou par l'institution qui la finance9.
Une première attitude consiste donc à s'en tenir aux objectifs (spécifiques et globaux)
affichés des programmes évalués. Encore faut-il que cet objectif assigné soit explicite!
Si c’est le cas, il arrive fréquemment que les programmes à évaluer aient plusieurs
objectifs, entre lesquels il peut y avoir conflit. Pour évaluer l'effet d'une action, il faut
selon cette logique tenir compte des divers objectifs, de leur interdépendance et de
leur rang de priorité, de façon à assigner à chacun un coefficient de pondération et à
prévoir des arbitrages. Mais plus fondamentalement, une réflexion s'impose : ce
critère d’évaluation tiré de l’objectif spécifique (ou d’une combinaison d'objectifs
spécifiques) est-il réellement fondé ou encore pertinent?
(ii) L'effet sur lequel porter son attention dépend fondamentalement de ce que l'on peut
mesurer : revenus, entrée en emploi (précisé, éventuellement, par la nature de celui-ci,
sa durée...), sortir du chômage (peu importe la destination ou, mieux, ventilé par
destination : emploi à durée déterminée, emploi à durée indéterminée, sortie de la
population active, par exemple), etc. ; un des rôles de l'évaluation ex ante devrait
avoir été de vérifier la possibilité de mener une évaluation à partir des indicateurs de
réalisation ou de résultats proposés et de recommander si nécessaire des
9
Cet objectif assigné dépend de l'action naturellement. Exemples :
pré-formation (alphabétisation, par exemple) participation à la vie sociale, accès à une formation
qualifiante ou à l'emploi
• L'action peut avoir des effets positifs importants sur le "bien-être" du bénéficiaire
sans atteindre l'objectif assigné : meilleure participation à la vie sociale, plus grande
confiance en soi, allongement de la période où une indemnité de chômage est octroyée
du fait de la participation à l'action, etc.
• Ignorer ces aspects biaise la quantification des effets d'une action. Mais il va sans
dire que quantifier le "bien-être" n'est pas chose facile.10 Il semble fondé de l'approcher
par une notion de "qualité de vie" appréciée à l'aide d'indicateurs objectifs et/ou
subjectifs. Toutefois:
Les indicateurs subjectifs renvoient à la perception que les individus ont de leur
situation. Le problème dit des "préférences adaptatives" a pour conséquence qu'on
ne peut se fier à ce seul registre. Ce problème consiste en ceci : un individu peut
vivre une vie épouvantable et se dire satisfait de son existence sous l'influence de sa
religion, de son éducation familiale, d'une propagande, etc. Par ailleurs, la
perception subjective de la qualité de vie en un point du temps est fortement
marquée par des émotions, des événements marquant la sphère privée (solitude -
cohabitation, maladie, décès de proches,…). Il est fort difficile d'identifier l'impact
10
Pour une introduction appliquée à la question de l’évaluation, voir Dang et Zajdela (2007).
23
d'une action (par exemple une formation) sur cette perception subjective de la
qualité de vie.
Face à ces limites des indicateurs subjectifs et objectifs, combiner les indicateurs
objectifs et subjectifs pour via enquête évaluer l'effet d'un programme est une
approche difficile mais prometteuse11.
(i) réaliser une enquête de suivi d'un échantillon de bénéficiaires (ci-dessous "follow-up")
(ii) établir un ratio du type "taux de placement", à savoir le rapport
11
Voir Lefèvre (1997, 2000).
24
1990
Chiffres % Chiffres %
absolus absolus
Après l’enquête de follow-up réalisée pour les stagiaires de 1990, il apparaît que, sur les
1.754 personnes qui ont répondu à l’enquête, 36,6 % ont retrouvé un emploi et 16,6 % ont
entamé une formation qualifiante."
En fait, ce type d'indicateur ne nous apprend RIEN sur l'effet de l'action elle-même sur la
trajectoire des bénéficiaires sur le marché du travail ! Autrement dit, cet indicateur n'est PAS
une évaluation des effets de l'action. Evaluer l'effet micro-économique d'une action
consiste à répondre à une question du type suivant : étant donné un indicateur d'effet,
par exemple l’insertion en emploi, en quoi les chances de reprise d’emploi des
bénéficiaires de l’action sont-elles différentes, en moyenne, de ce qu’elles auraient été
s’ils n’avaient pas participé à l’action.
25
Lecture
QUE FAIRE ALORS ? Une solution souvent adoptée dans les pratiques courantes est
d’utiliser le taux de reprise d’emploi (ou tout autre indicateur pertinent) de non-participants
pour approcher le taux de reprise d’emploi que les bénéficiaires auraient eu en l'absence de
programme de formation. MAIS, à nouveau, cette mesure ne nous apprend RIEN sur l'effet
du programme de formation lui-même sur la trajectoire des bénéficiaires sur le marché du
travail ! Autrement dit, cet indicateur n'est PAS une évaluation des effets de l'action.
POURQUOI ? En raison des biais de sélection12. De quoi s'agit-il ?
Pourquoi les participants à une action risquent d’être une sélection particulière des personnes
potentiellement éligibles pour participer à un programme de formation ? Les biais de
sélection ont conceptuellement une double origine :
12
On parle aussi parfois de « biais de sélectivité », cfr. Cahuc et Zylberberg (2004) p. 155.
13
Par exemple, la motivation ou la confiance en soi.
26
Les personnes éligibles (c'est-à-dire celles qui peuvent bénéficier de l'action) qui estiment
avoir des chances de tirer profit d'une action seront plus nombreuses à poser leur candidature
et à aller jusqu'au bout du programme (par exemple, de la formation) que les personnes qui ne
pensent pas pouvoir en tirer parti. Différents facteurs influencent la participation à l'action. Il
faut distinguer les facteurs que l'évaluateur peut observer - tels que l'âge, le niveau d'étude,
etc. - et les facteurs qui lui sont "non observables14" - tels que la motivation, le sérieux,
l'attachement à l'emploi, la confiance en soi et en ses potentialités. Ces facteurs qui
influencent la participation seront aussi vraisemblablement associés (positivement ou
négativement) à la probabilité de sortir du chômage (ou tout autre indicateur pertinent) et ce,
même en l'absence de l'action.
En conclusion, par ces deux mécanismes, si, comparée à la non participation, la participation
à une mesure favorise (respectivement, défavorise), la sortie du chômage (ou un autre
indicateur pertinent), on ne peut aisément départager les deux explications de ce constat : (1)
la mesure est intrinsèquement efficace (respectivement, inefficace) et (2) la participation
révèle des caractéristiques individuelles observées et/ou inobservées par l'évaluateur, qui sont
corrélées (qui influencent) positivement (respectivement, négativement) avec les chances de
quitter le chômage.
14
"non observables" ne signifie pas que "personne ne peut observer" mais "que l'évaluateur n'observe pas". Les synonymes
sont donc "non observées" et chez Cahuc et Zylberberg "non répertoriées".
27
Cet exemple est purement didactique. Supposons que l'évaluateur n'est informé que de l'âge
des stagiaires et de celui de non participants. Supposons que l'évaluateur observe alors ceci :
Le stage semble avoir un effet négatif: 30% des stagiaires a trouvé un emploi contre 40%
parmi les personnes non participantes.
En fait, la majorité des stagiaires n'a jamais travaillé avant et il en va tout autrement dans
l'autre groupe. Or, ce passé d'emploi influence les chances d'accès à l'emploi. Si l'évaluateur
avait eu accès à cette information sur le passé des personnes, il aurait constaté ceci :
A caractéristiques égales (âge et activité antérieure), le suivi d'un stage favorise l'accès à
l'emploi : parmi les personnes n’ayant jamais travaillé, 25% des stagiaires a trouvé un emploi
contre 20% parmi les personnes non participantes (le stage permet d’augmenter la fréquence
en emploi de 5 points de % pour ceux n’ayant jamais travaillé); parmi les personnes ayant
déjà travaillé, 50% des stagiaires a trouvé un emploi contre 46% parmi les personnes non
participantes (le stage permet d’augmenter la fréquence en emploi de 4 points de % pour ceux
ayant déjà travaillé).
28
Quand les biais de sélection découlent de caractéristiques que l'évaluateur est en mesure
d'observer, il est relativement aisé de corriger ces biais (cfr. l'exemple vu à l'instant). En
réalité, l'évaluateur n'est JAMAIS certain de disposer de toutes les caractéristiques
pertinentes. Il se peut que de facteurs "inobservables" ( = "inobservés par l'évaluateur")
affectent de manière simultanée la probabilité de participer à la mesure évaluée et l'indicateur
de résultat (par exemple la probabilité de sortir du chômage). Les biais de sélection induits
par les facteurs inobservables posent des problèmes méthodologiques aigus dont il sera fait
mention par la suite.
Lecture
Les pages 154-155 (jusqu’à la fin du 1er § terminant par « biais de sélectivité ») de
Cahuc et Zylberberg (2004), disponibles en annexe.
Exercice d’application
Quelles méthodes donnent les résultats les plus fiables et quel en est le coût ? Des progrès
considérables ont été réalisés ces vingt dernières années sur le plan des méthodes mais il n’y
a pas encore de consensus à propos de la méthode la plus fiable. A vrai dire, il n’y a pas dans
l’absolu une méthode parfaite. Le choix de la méthode dépend des données disponibles, de la
politique et de la question que l’on veut aborder. A propos de ce dernier point, dans les
limites de cette note, on s’intéressera à la question d’évaluation suivante : étant donné un
indicateur de résultat (par exemple, l'accès à l'emploi), en quoi l'effet de l'action auprès des
bénéficiaires de celle-ci est-il différent, en moyenne, de ce qui serait advenu à ces mêmes
bénéficiaires en l'absence de l'action. Comme on l’a déjà souligné, il est bien sûr évident
qu’une personne ne peut jamais simultanément participer à une action et ne pas y
participer ! Utiliser le taux d’accès à l’emploi (s’il s’agit de l’indicateur de résultat retenu)
des non-bénéficiaires pour mesurer ce qui serait advenu aux bénéficiaires en l'absence de
29
l'action n’est pas une solution en raison de l’existence de biais de sélection. Cette section
introduit brièvement plusieurs méthodes qui ont toutes comme point de départ la question
d’évaluation posée ci-dessus, mais qui mesurent différemment la situation de référence = ce
qui serait advenu à ces mêmes bénéficiaires en l'absence de l'action. Ce faisant, chacune de
ces méthodes font des hypothèses dont il faut étudier la crédibilité au cas par cas. L’accent
n’est pas mis ici sur le détail technique des méthodes. 15
La question centrale ici est celle de la construction d’une situation de référence. Comme
on l'a vu plus haut, la principale difficulté dans les études d’évaluation microéconomique est
de définir une situation de référence (=ce qui serait advenu aux bénéficiaires en l'absence de
l'action) par rapport à laquelle on peut mesurer les effets d'un programme de façon
satisfaisante. Des méthodes très diverses ont été essayées.
2. Il y a aussi la méthode "avant-après" qui consiste, par exemple, à comparer les gains
financiers d'une personne immédiatement avant sa participation à un programme de
formation et les gains qu'elle perçoit peu après la fin de la formation. On suppose ici
qu’une bonne mesure de la situation de référence est fournie par la réalisation de cette
variable parmi les participants avant leur entrée dans la politique étudiée.
15
Pour une approche beaucoup plus avancée et technique en Français, voir Brodaty et al. (2007).
30
Temps t = 0 Temps t = 1
j=1 j =1
"participants" (j = 1) revenu = Rt = 0 revenu = Rt =1
_ j
Rt désigne la moyenne sur tous les individus appartenant au groupe j, moyenne mesurée
au temps t. Alors la méthode "avant-après" mesure l'effet d'une action par la différence:
j=1
Rt=1 − Rt=j=10
Exemple: Une campagne de sensibilisation à un phénomène (disons, la propreté dans les rues
d'une ville). On peut réaliser une enquête avant la campagne afin de mesurer comment les
habitants jugent la gravité de jeter ou d'abandonner des déchets sur le trottoir ou sur la rue.
On peut répliquer cette enquête après la campagne et comparer le jugement qu'ont en
moyenne les habitants vis-à-vis de cet acte.
Remarque: Avec la méthode "avant-après", il peut être difficile de mesurer le résultat en cas
de non participation au projet. Considérons un indicateur d'évaluation "emploi ou non". La
méthode "avant-après" considère que la situation des participants avant leur passage par
l'action est une bonne mesure de ce qui leur serait arrivé en l'absence de l'action. Si l'action
est réservée à des chômeurs et si "l'avant" se situe "juste avant" l'entrée dans l'action (si bien
que tout le public des futurs participants est en chômage), alors on serait tenté de croire que la
méthode "avant-après" mesure la différence entre la proportion en emploi "après" et 0 (car
personne n'est en emploi "avant"). Dans ce cas, on retrouverait un "taux de placement" ou un
"taux de mise à l'emploi" (cfr § 4.3.1.). En réalité, ces personnes en chômage avant
participation n'ont généralement pas une probabilité nulle de quitter le chômage vers l'emploi.
16
Voir par exemple Van der Linden (1997a).
31
Il y a donc lieu de mesurer cette probabilité (mais ce n'est pas simple!). Elle fournit le point
de référence par rapport auquel situer cette même probabilité mesurée après le passage par
l'action. En procédant ainsi, la méthode "avant-après" ne se confond pas avec un taux de mise
à l'emploi parmi les chômeurs bénéficiaires de l'action.
17
L’observation de ce phénomène est attribuée à Ashenfelter (on parle dans la littérature d’ « Ashenfelter dip »).
32
3. Une troisième méthode, dite des "groupes de contrôle" (encore appelés « groupes
témoin »), est fréquemment utilisée. Elle consiste à identifier des groupes de non-
participants présentant des caractéristiques analogues à celles des participants (encore
appelé le "groupe test") et à comparer la réalisation de l’indicateur de résultat retenu
(accès à l’emploi, revenu,…) dans les deux groupes après l’action. Le groupe de non-
participants porte souvent le nom de groupe de contrôle ou de groupe témoin. La
section 4.3.3 ci-dessous présente plusieurs manières de constituer un groupe de
contrôle. Comme on le verra, à moins de recourir à une expérience contrôlée (où les
personnes sont réparties au hasard soit dans un « groupe expérimental » qui suivra le
programme, soit dans un « groupe de contrôle » qui ne sera pas autorisé à y
participer), on ne peut jamais être complètement sûr que les différences observées
entre les deux groupes à la fin du programme sont dues à celui-ci et non à des
différences qui existaient déjà entre les caractéristiques des participants et des
personnes qui ne participent pas (toujours un risque de biais de sélection).
Reprenant les notations ci-dessus, cette méthode ne s'intéresse qu'au "temps 1". D'où
le tableau :
Temps t = 1
33
(après l'action)
j =1
"participants" (j = 1) revenu = Rt =1
j=0
"non-participants"(j = 0) revenu = Rt =1
j =1
"participants" (j=1) revenu = Rt = 0 revenu = Rtj=1=1 _ j =1 _ j =1
1
∆R ≡ Rt =1 − Rt =0
j=0
"non-participants"(j=0) revenu = Rt = 0 revenu = Rtj=1= 0 _ j =0 _ j =0
0
∆R ≡ Rt =1 − R t =0
_ j =1 _ j =0 _ j =1 _ j= 0
Différence Effet
∆R0 ≡ R t =0 − R t =0 ∆R1 ≡ R t =1 − R t=1
=
∆R1 − ∆R 0
= ∆R1 − ∆R0
_ j
où Rt désigne la moyenne sur tout les individus appartenant au groupe j, moyenne
mesurée au temps t. La méthode de "différence de différences" va estimer l'effet de l'action
en soustrayant les deux différences : ∆R1 − ∆R0 ou les deux différences : ∆R1 − ∆R0 (d'où
son nom). En effet :
Cette méthode n'est pas biaisée par la présence d'une caractéristique (inobservée) propre à
chaque groupe j (par exemple : j = 1 reprend les "plus motivés" et j = 0 les autres), pour
35
autant que cette caractéristique influence les revenus de la même manière quel que soit le
moment considéré, c’est-à-dire pour autant que ce soit un effet fixe.18
Cette méthode n'est pas biaisée par la présence d'un effet du temps (par exemple, le
moment du cycle conjoncturel) pour autant que cet effet soit le même pour les participants
et pour les non participants. Cette hypothèse cruciale n'est pas évidente et demande une
justification au cas par cas.
Cette méthode est généralisable à la prise en compte d'autres différences observables entre
les individus des deux groupes. Par exemple : on peut applique la méthode de « différence-
différences » à des participantes de 25 à 30 ans d’une même sous-région et des non
participantes de la même tranche d’âge de la même sous-région. Il est même vivement
recommandé de comparer des groupes étroitement définis. En effet, plus on tient compte
de caractéristiques observables communes aux participants et aux non participants, plus on
a de chances que l'hypothèse "effet du temps identique pour les participants et pour les
non participants " soit vérifiée. 19
18
C'est à dire une caractéristique inobservée qui influence le critère d'évaluation, "R", de la même manière (même sens et
même amplitude) à tous moment (donc en t = 0 et en t = 1).
19
Pour être complet, on signalera qu'un autre argument incite à ne pas avoir un groupe de contrôle fort similaire au groupe
test. Si l'on relâche l'hypothèse que le projet est sans influence sur le parcours des personnes membres du groupe de contrôle,
alors plus les participants et les non participants se ressemblent, plus les effets induits (dont on parlera au § suivant) ont des
chances d'être forts.
36
Exercices d’application
(méthodes « avant-après », « groupes de contrôle », « différence de
différence »)
4. Différence de différences Réalisation de l’indicateur de résultat Avantages : Permet de tenir compte (i) de la présence d’autres phénomènes variant
parmi un groupe de non-bénéficiaires dans le temps et (ii) de la présence d'une caractéristique (inobservée) propre à
(groupe de contrôle) avant et après chaque groupe.
l’action. Inconvénients : (i) L’effet des autres phénomènes variant dans le temps doit être le
même dans les deux groupes et (ii) la caractéristique inobservée doit influencer le
revenu (ou tout autre indicateur pertinent) de la même manière quel que soit le
moment considéré (avant ou après l’action).
4.3.3 La constitution d'un groupe de contrôle
Type 1: la loterie.
Elle se conçoit dans certains contextes. Si le nombre de places dans un projet est limité,
une manière d'allouer les places disponibles est le tirage aléatoire. Un autre contexte est
celui où l'on développe un projet d'abord à petite échelle, sous la forme d'une "expérience
pilote", afin de savoir s'il y a lieu de le développer plus largement. Dans ce cas, on peut
sélectionner les participants par tirage au sort si cela permet d'obtenir des conclusions
rapides et plus robustes sur les effets avant l'élargissement du projet à une population plus
vaste.
• Le tirage aléatoire peut à lui seul perturber le comportement de l'observé. Imaginez que
le tirage aléatoire s'effectue au sein d'une population de chômeurs qui s'est portée
candidate à la formation, l'existence même du tirage aléatoire peut influencer la décision
de se porter candidat ou non. Ceci entraîne un biais d'échantillonnage. Le groupe de
traitement, même s’il est composé aléatoirement, peut alors ne plus être représentatif des
participants « usuels». Un tel biais soulève, par conséquent, la question de la
représentativité de l’échantillon expérimental. Il s’ensuit que les effets estimés ne seront
plus représentatifs des effets qu’on aurait estimé pour la vraie population concernée par le
programme en question.
• Effet Hawthorne20 (encore appelé effet « placebo »). Depuis et avec les expériences de
Hawthorne, on a pu constater que l’observation même d’un sujet est susceptible d’en
perturber le comportement. Dès lors, si les participants ont pleinement conscience d’être
une partie intégrante de l’expérience menée, leur comportement d’observés tout au long du
déroulement du programme peut s’en trouver dénaturé par rapport à ce qu’il aurait été dans
des conditions normales. Il est ainsi fort possible, qu’ils fassent preuve d’une attention plus
soutenue ou d’une application plus consciencieuse. Il en ressort que l’expérience agit de
manière très directe sur les résultats enregistrés par le programme.
• "Si les agences chargées de la mise en œuvre des programmes ou interventions offrent un
nombre de places limité ou si elles sont évaluées sur la base des résultats de
l’expérimentation, elles peuvent être de ce fait incitées à sélectionner les candidats les plus
qualifiés ou ceux pour lesquels le programme est potentiellement le plus bénéfique"
(Fougère, 2007, p. 10). Autrement dit, ces agences sont tentées de ne pas respecter le
protocole de l'expérimentation.
• Plus longue sera la période d’observation, plus ardue et délicate sera la conservation de
la situation aléatoire définie initialement. On ne peut alors plus exclure l’éventualité
d’événements marquants, affectant les deux groupes à des degrés non comparables. Il est
en particulier fort difficile d'éviter que les membres du groupe de contrôle ne participent
ultérieurement à des programmes qui présentent des similitudes avec celui qui fait l'objet
de l'évaluation.
20
Du nom d’un établissement industriel américain où des chercheurs ont fait, dans les années 30, diverses expériences
(varier la luminosité des ateliers) sur les conditions de travail pour tenter d’augmenter la productivité des travailleurs.
41
• Dans les pays où la participation à une action est un droit, on voit mal comment les
gestionnaires de celle-ci pourraient en interdire l'accès à ceux qui le demandent. Il y aurait
là un problème de nature juridique, mais éthique également.
Lecture
Les pages 91-95 et 124-127 de Cahuc et Zylberberg (2004) disponibles en annexe.
Ces pages évoquent des évaluations basées sur des expériences sociales
contrôlées au Canada (prime à l’emploi) et aux Pays-Bas (aide à la recherche
d’emploi et sanctions).
Mais la littérature est ici en pleine controverse : certains auteurs ont proposé des tests
susceptibles de vérifier l'importance des biais de sélection et de les corriger21. Plus
récemment, sont apparues les méthodes dites de « matching » (appariement). Pour autant
que l’évaluateur dispose d’un vaste fichier de non bénéficiaires et d’une information très
fine22 sensée révéler toute l’information nécessaire au processus de sélection dans la
politique, les défenseurs des méthodes de « matching » avancent que le repérage (par des
méthodes sophistiquées) d’un (ou de plusieurs) individu(s) ‘jumeau(x)’ (en tout sauf une
chose : la participation à la politique) est possible pour chaque bénéficiaire.
Lecture
Les pages 155-157 (jusqu’à la fin du 1er §) de Cahuc et Zylberberg (2004),
disponibles en annexe.
3. Face aux difficultés des méthodes précédentes, une approche a vu le jour voici quelques
années. Elle porte le nom d'approche d' "expérience (ou expérimentation) naturelle". En
fait, comme on va le voir, le nom est mal choisi.
À la différence des expériences contrôlées, les expériences naturelles ne sont pas
conçues et mises en oeuvre par un évaluateur, guidé en cela par une finalité de recherche
ou d’étude. De manière plus précise encore, les expériences naturelles ne sont pas
définies pour ni intégrées dans une démarche visant à révéler des relations causales, soit
en exerçant un contrôle de l’environnement, soit en rendant aléatoire l’intervention
d’intérêt (comme c’est le cas pour les expériences sociales contrôlées). Elles ne sont ainsi
pas strictement conformes au concept classique d’expérience. En ce sens, l’emploi de la
terminologie "d’expérience" à leur égard peut apparaître abusif. Aussi désigne-t-on
également cette approche du nom de "quasi-expérimentation".
21
Heckman et Hotz (1989) par exemple ont proposé des tests permettant d'écarter des estimations qui ne recoupent pas les
résultats d'études expérimentales (l'approche expérimentale est développée ci-dessous).
22
En particulier sur le passé des personnes en remontant suffisamment haut dans le temps.
43
Cette méthode d’évaluation utilise les règles qui régissent l'accès au projet23 ou le
changement de ces règles comme une expérience.24 Une fois que l’expérience ‘naturelle’
est définie, on peut alors comparer la réalisation de la variable d’intérêt (indicateur de
résultat) entre le groupe de bénéficiaires et le groupe de contrôle (si l’expérience exploite
le fait qu’une intervention s’applique à certains groupes et non à d’autres) ou comparer la
réalisation de la variable d’intérêt avant et après le changement de politique pour le(s)
groupe(s) affectés par ce changement. Mais comme l’expérience est rarement parfaite, on
applique souvent (si les données le permettent) la méthode de « différence de
différences » pour tenir compte de l’influence d’autres phénomènes variant dans le temps
et d’une différence inobservable entre le groupe de bénéficiaires et le groupe de contrôle.
L’inconvénient de la méthode d’expérience naturelle est qu’il faut pouvoir démontrer que
la réglementation de la politique ou le changement de politique n’est pas causé par
l'évolution de la variable d’intérêt étudiée. Dans ce cas, on dit que le changement de
politique a un caractère "exogène" par rapport la variable d’intérêt étudiée.
Exemples : Les exemples (iii) à (v) ne considèrent pas des projets au sens usuel du
terme. Ils illustrent comment mettre en évidence une relation de causalité entre deux
phénomènes.
(i) Le Plan d'Accompagnement et de Suivi des chômeurs en Belgique qui a été mis en
œuvre en étape : les chômeurs de moins de 30 ans à partir du 1er juillet 2004, les
chômeurs de 30-40 ans à partir du 1er juillet 2005 et les chômeurs de 40-50 ans à partir
du 1er juillet 2006. Au 1er juillet 2004, la réglementation crée une séparation entre des
bénéficiaires (les moins de 30 ans) et des non bénéficiaires (les plus de 30 ans). Si l'on
considère deux individus semblables en toute chose sauf que l'un a 29 ans et demi au 1er
juillet 2004 et l'autre a 30 ans et demi au même moment, la seule chose qui les distingue
c'est le passage par le plan d'accompagnement et de suivi. Comme on ne choisit ni ne
peut manipuler sa date de naissance, cette règle engendre une quasi-expérimentation
sociale.
(ii) Lire les pages 81-84 de Cahuc et Zylberberg (2004), disponibles en annexe.
Ce passage évoque des évaluations basées sur des expériences naturelles qui ont permis
23
Réglementation du chômage si on s’intéresse à l’effet des allocations de chômage, réglementation d’accès aux formations,
réglementation du salaire minimum.
24
Un processus de participation qui par construction est aléatoire peut également être utilisé comme expérience « naturelle »
(exemple : tirage aléatoire pour le service militaire aux USA – vu comme un projet ou une intervention - qui a permis
d’évaluer l’effet de la formation reçue au moment du service militaire sur les revenus ultérieurs des individus).
44
Lecture
Le texte de Dejemeppe et Van der Linden (2006), « L’évaluation de l’efficacité des
politiques d’emploi : ce qu’il faut et ne faut pas faire ! », disponible en annexe.
Jusqu'ici, dans cette note, on s'est focalisé sur l'effet micro-économique. Mais l'effet d'un
projet peut et doit aussi être étudié à un niveau plus global. C'est l'objet de cette section.
L’objectif est toujours d’estimer l’effet d’une intervention par comparaison avec ce qui serait
advenu en l’absence de celle-ci.
4.4.1. Définitions
Considérons un indicateur de résultat global pertinent : l'emploi (d'une région, d'un pays). Il
faut distinguer effets nets et effets bruts sur l'emploi. Prenons pour exemple une mesure de
subventions salariales à l'intention des employeurs. Pour évaluer l'effet brut de cette
intervention, on compte le nombre de travailleurs placés25 auprès des employeurs participant
(= indicateur de réalisation). Pour obtenir le chiffre net, il faut déduire trois éléments.
• le nombre d'embauches avec "perte sèche", c'est-à-dire les embauches qui auraient eu lieu
de toute façon, même en l'absence de l'intervention. Plus précisément, l'effet de perte sèche
(encore appelé effet d'aubaine ou de déperditions et en anglais deadweight ou windfalls to
employers) s'observe donc lorsque l'embauche de la personne (c'est-à-dire, dans l'exemple,
celle dont le recrutement a ouvert le droit à la subvention) aurait eu lieu même en l'absence
de la subvention. Dans l'exemple, la firme bénéficie d'un subside pour l'embauche d'un
individu qu'elle aurait engagé de toute manière;
• le nombre d'embauches de "substitution" : en l'absence de la mesure, l'embauche aurait eu
lieu malgré tout mais elle se serait reportée sur ceux qui n'ont pas accès à l'intervention
évaluée. L'effet de substitution s'observe donc lorsqu'en l'absence de la subvention,
l'embauche aurait malgré tout eu lieu mais se serait reportée sur un autre type de
demandeur d'emploi (dans l'exemple, la firme a pris la décision d'embaucher "quelqu'un"
et son choix se porte sur un chômeur pour lequel un subside à l'embauche peut être obtenu
plutôt que sur un autre demandeur d'emploi);
25
C'est-à-dire recrutés au cours d'une période où l'intervention existe.
46
4.4.2. Importance
L'estimation des effets nets est un élément important d'appréciation des effets nets globaux
d'une intervention. Elle seule permet de savoir si le programme a fait une différence en
matière d'emploi au niveau macro-économique. Elle permet aussi d'évaluer les effets du
programme sur les dépenses et revenus nets du gouvernement.
Par exemple, quel est le coût pour le contribuable d'une politique de réinsertion des
chômeurs ? Simplement connaître le montant des prestations versées aux participants ne
donnera pas la réponse. Si des chômeurs n'avaient pas pu bénéficier de cette politique, ils
auraient perçu des allocations de chômage ou d'autres prestations, également payées par le
contribuable. De plus, les intéressés ont souvent à payer des impôts sur le revenu et d'autres
cotisations qu'ils n'auraient pas à payer s'ils étaient restés chômeurs. Ce n'est qu'après avoir
évalué les pertes sèches et les effets de substitution et de déplacement qu'il est possible
d'estimer le nombre net d'emplois créés ou la réduction nette du chômage, ce qui est
indispensable pour calculer le coût budgétaire net pour les pouvoirs publics. La rentabilité
d'une intervention dépend donc de son apport net.
4.4.3. Approfondissements
En 4.4.1, on a vu que l'effet brut d'une politique active mesure le nombre ou la proportion de
bénéficiaires embauchés et que l'effet net sur l'emploi s'obtient en soustrayant de l'effet brut
les effets de perte sèche, de substitution et de déplacement.
La définition de l'effet net suscite quatre remarques. Primo, l'indicateur d'évaluation est
l'emploi. Ce choix, certes assez naturel, peut néanmoins être remis en question de manière
plus ou moins radicale. On pourrait tout d'abord souhaiter plus d'information sur les
caractéristiques de l'emploi trouvé (durée du contrat d'emploi, durée effective de l'embauche,
rémunération, etc.).
Secundo, si l'on adopte le critère d'emploi, l'estimation des effets de perte sèche, de
substitution et de déplacement et, au-delà, la quantification de l'effet net d'une politique sur le
niveau de l'emploi ne fournissent pas le point final d'une évaluation. Ils ne sont que des
informations de base en vue d'une analyse coût-bénéfice de la politique en question.
Tertio, la définition ci-dessus met sur pied d'égalité les différents effets. Or certaines
politiques actives s'assignent l'objectif d'entraîner des permutations dans la file des chômeurs
en faveur de certains groupes jugés plus défavorisés. Contrairement à ce que la définition
précédente suggère, il n'y a donc pas de jugement négatif automatique à l'égard de l'effet de
substitution. Une argumentation en termes d'équité peut être invoquée pour justifier l'effet de
substitution. Toutefois, si l'on admet que la file des chômeurs peut être ordonnée selon un
critère de probabilité d'accès à l'emploi, le ciblage des politiques risque de pénaliser les
voisins immédiats des personnes éligibles. Si, de plus, on convient que la file ordonnée des
chômeurs présente un continu d'individus au regard des chances d'accès à l'emploi, on ne
conçoit pas aisément les critères qui justifient la pénalisation de groupes fort proches des
populations éligibles.
Enfin, la présence de perte sèche n'est pas étrangère à celle de biais de sélection évoquée plus
haut. Si l'effet net des biais de sélection aboutit à un écrémage, autrement dit si les
participants ont des caractéristiques intrinsèques telles qu'ils sont plus à même de s'en sortir
sans le programme, alors il est plausible que l'effet de perte sèche sera fréquemment observé
(embauche de bénéficiaires même en l'absence du programme). En revanche, si l'effet net des
biais de sélection se résume à la sur-représentation de "groupes en difficulté" parmi les
bénéficiaires, l'effet de perte sèche devrait être plus rare.
48
Les effets pris en compte dans la définition 4.4.1. ne sont en réalité qu'une partie des effets
induits d'une politique. Conservons l'exemple, commode, d'une subvention à l'embauche.
1. Lorsque l'employeur empoche la subvention (en tout ou en partie)
• soit qu'il y ait effet de perte sèche, de substitution ou de déplacement
• soit que le montant de la subvention à l'embauche dépasse ce qui est requis pour
compenser la moindre productivité du travailleur recruté,
ce gain ne va pas nécessairement rester "stérile" (au sens de "demeurer dans les caisses du
patron ou des actionnaires"). Un allégement du coût du travail – car c'est bien de cela qu'il
s'agit – a à terme des effets induits favorables sur la quantité de travail que l'employeur
désire. Quelle est l'ampleur de cet effet? Cela dépend de l'entreprise (sa technologie, est-elle
fort soumise à concurrence étrangère? Peut-elle fixer ses prix ou ceux-ci lui sont-ils imposés
par des concurrents plus importants? etc.). Néanmoins, dans une petite économie ouverte
(comme la nôtre), toutes les études convergent pour identifier un tel effet favorable.
2. Et les choses ne s'arrêtent pas là. Une politique du marché du travail (subvention à
l'embauche, formation de chômeurs, etc.) peut avoir un effet induit sur les salaires négociés
dans l'entreprise.26 Or, comme on vient de le rappeler, le niveau des salaires a une influence
sur celui de l'emploi. De plus, aucune politique n'est gratuite.
3. Si elle ne s'auto-finance pas, il faut augmenter un prélèvement fiscal pour la financer. Et
ceci influence aussi l'activité économique et au bout du compte l'emploi.
4.4.4. Méthodes
Les effets définis aux paragraphes 4.4.1. et 4.4.3. sont difficiles à observer.
Une approche par enquête auprès d'employeurs permet de plus ou moins bien quantifier les
effets de perte-sèche, de substitution et de déplacement interne (voir par exemple, Van der
26
D'une manière ou d'une autre, le salaire négocié dépend notamment des "positions de repli" des négociateurs. Durant la
négociation, celle-ci dépend des moyens financiers du syndicat en cas de grève (caisse de grève) et des coûts fixes de
l'entreprise quand la production est interrompue par une grève. La "position de repli" en cas d'échec durable – voire définitif
– de la négociation dépend, pour l'employeur, du coût de fermeture de l'entreprise, du coût d'une délocalisation d'activités de
production et, dans le chef des travailleurs, du niveau de vie atteint par ceux qui perdraient leur emploi (allocations de
chômage et de préretraite, probabilité de retrouver un emploi ailleurs, etc.). Plus un négociateur dispose d'une bonne
"position de repli", meilleure est sa capacité à négocier une large part des revenus créés par l'activité de l'entreprise. Dès lors,
plus une politique active est efficace sur le plan de la remise au travail, moins mauvaise est l'issue d'une perte d'emploi et,
donc, plus les syndicats sont capables de négocier des hausses salariales importantes. Cette capacité peut être freinée (ou
renforcée) par des facteurs externes à la négociation. Ce sera le cas de la "norme salariale" qui impose une croissance
maximale des coûts salariaux horaires dans chaque entreprise.
49
Ce qui précède a été formulé, y compris au niveau des définitions, dans le contexte de
subventions sur le marché du travail. On peut donc se demander si ces notions s'étendent à
d'autres situations, d'autres interventions.
Exemple 1. Aides à l'investissement dans le Hainaut
Perte-sèche: Une entreprise comptait de toute façon investir dans cette province; elle
empoche l'aide sans que celle-ci n'ait influencé son choix.
Substitution: L'entreprise comptait s'implanter en Belgique et, en l'absence de l'aide, elle se
serait localisée ailleurs en Belgique (ou dans le nord de la France) mais, du fait de cette aide,
elle vient dans le Hainaut.
Déplacement: Une entreprise se délocalise de Bruxelles, de Flandre (ou dans le nord de la
France) pour venir en Hainaut.
Exemple 2. La politique impose d'occuper dans son personnel un quota fixé de travailleurs
d'un type X.
Perte-sèche: En l'absence du quota, l'entreprise aurait de toute façon occupé (au moins) le
nombre requis de travailleurs de type X.
Substitution: L'entreprise comptait de toute façon embaucher quelqu'un mais pour respecter le
quota, elle recrute du type X (la substitution est ici l'effet recherché par la politique).
Déplacement: L'entreprise ne compte pas embaucher mais pour respecter le quota (et par
exemple éviter une amende en cas de contrôle), elle licencie ou ne renouvelle pas le contrat à
durée déterminée d'un travailleur pour le remplacer par quelqu'un du type X.
BIBLIOGRAPHIE
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