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République Algérienne Démocratique Et Populaire Ministère de L'enseignement Supérieur Et de La Recherche Scientifique

La thèse de Leila Moussedek explore la poétique de la violence dans le roman algérien contemporain, en mettant en lumière comment les écrivains abordent les événements tragiques des années 90 en Algérie. Elle analyse les techniques d'écriture et les procédés narratifs qui illustrent la violence textuelle, tout en interrogeant la représentation de l'Histoire et les mécanismes d'écriture. L'étude vise à comprendre l'originalité et la spécificité de cette littérature engagée, qui témoigne des souffrances et des luttes d'une société déstabilisée.

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République Algérienne Démocratique Et Populaire Ministère de L'enseignement Supérieur Et de La Recherche Scientifique

La thèse de Leila Moussedek explore la poétique de la violence dans le roman algérien contemporain, en mettant en lumière comment les écrivains abordent les événements tragiques des années 90 en Algérie. Elle analyse les techniques d'écriture et les procédés narratifs qui illustrent la violence textuelle, tout en interrogeant la représentation de l'Histoire et les mécanismes d'écriture. L'étude vise à comprendre l'originalité et la spécificité de cette littérature engagée, qui témoigne des souffrances et des luttes d'une société déstabilisée.

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République Algérienne Démocratique et Populaire

Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique

UNIVERSITE ABDELHAMID IBN BADIS MOSTAGANEM

Faculté des Lettres et des Arts

EDAF
Pôle Ouest
Antenne de Mostaganem

Thèse de Doctorat ès Sciences

Option : Littérature

Poétique de la violence dans le roman algérien

contemporain

Par : Leila Moussedek

Sous la co-direction de

Hadj Miliani Professeur des Universités, Université Abdelhamid Ibn Badis –


Mostaganem- Algérie
Serge Bourjea Professeur des universités, Université Paul Valéry, Montpellier III,
France.
Membres du jury
Samira Bechlaghem Maître de conférences U .Mostaganem Présidente
Hadj Miliani Professeur U. Mostaganem Co-directeur
Serge Bourjea Professeur U. Montpellier Co-directeur
Jean-François Durand Professeur U. Montpellier Examinateur
Nadia Ouhibi Ghassoul Maître de conférences U. Oran Examinatrice

2010 – 2011

1
SOMMAIRE
Pages

- Introduction générale 05

- Problématique 10

Première Partie : 16

Thématique fonctionnelle de la violence

I - Typologie de la violence 17

I.1. Violence symbolique 18

I.2. Violence physique 29

II- Violence et techniques d’écriture 42

II.1. La spectropoétique ou la spectralité comme un choix romanesque 42

II.2. Symbolique de la violence entre emploi des couleurs et éléments naturels 54

Seconde Partie : 68

Stylistique et sémantique de la violence

I- Violence textuelle et figures artistiques 69

2
I-1- Approche titrologique 72

I-2- L’imaginaire de la violence 80

- Le motif de la bestialité 81

- Le motif de la folie 97

- Le motif de l’espace personne 101

I-3- Le mécanisme du bouc émissaire 108

I-4- Le phénomène de l’exagération 110

I-5- Violence et emploi paradoxal 141

II- Le message isotope de la violence 153

II.1. Isotopie directe de la violence 155

II.2. Isotopie métaphorique de la violence 161

II.3. Isotopie paradoxale de la violence 169

Troisième partie : 173

Poétique du fragmentaire et intertextualité de la violence

I- Dialogisme et intertextualité de la violence 174

I-1- L’intertexte avec L’Histoire 177

3
I-2- L’intertexte avec Le Sacré 231

I-3- L’intertexte avec la mythologie 237

I-4 - L’intertexte avec l’épigraphe 242

- Conclusion générale 249

- Bibliographie générale 260

- Annexe 271

4
Introduction Générale

L’Histoire de l’Algérie des années 90 ou telle qu’elle est désignée « la décennie


rouge ou noire » a incité plusieurs écrivains à écrire sur ce qui relève des pratiques de

5
la violence pour donner des témoignages et dénoncer des actes qui ont déstabilisé toute
une nation et fragilisé l’existence d’une jeunesse souvent perturbée par une précarité à
la fois politique, économique, sociale et culturelle .

Cette crise a poussé une grande partie du peuple algérien à croire aux promesses
mirifiques d’un islamisme politique qui nourrissait son idéologie et ses discours des
fatwas autorisant souvent la terreur et les massacres individuels et collectifs au nom de
la religion et du Djihad.

Les évènements quasiment apocalyptiques des années 90 ont (re)donné naissance à


une littérature dite de l’urgence d’où émerge une écriture caractérisée par la violence,
l’horreur et la cruauté. Cette écriture est devenue une nécessite et un engagement pour
plusieurs écrivains algériens tels que Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups et
L’automne des chimères , Boualem Sansal dans Le serment des barbares , Rachid
Boudjedra dans Les Funérailles et Malika Mokeddem dans Des rêves et des assassins

Au travers de ces écritures et d’autres, la violence des actes bouleversant toute une
société a produit de ce fait une violence du texte fictionnel. Dans le monde littéraire et
dans cette écriture particulièrement, la violence du texte se veut une façon militante de
lutter contre la dérive historique, la folie des esprits et l’oubli. Elle se manifeste
comme une révolte, une action, une exigence et une subversion.

« C’est une réponse à une infamie »1 souligne Malika Mokeddem.

Dans cette position d’écriture, la plume n’est pas faite pour rêver ; elle demeure un
moyen d’interrogation, de réflexion et de questionnement. Ces pratiques romanesques se
proposent une lecture / écriture de l’Histoire dramatique de l’Algérie moderne ; celle des
années 90. Elles s’imposent comme étant une réaction à l’actualité, une urgence de
dire et de dévoiler les paradoxes et les absurdités des faits, des actions et des
évènements et une responsabilité sociale, politique et historique surtout. Christiane
Achour pense que la nécessité de dire et de témoigner constitue une sorte de nécessité
pour l’algérienne, c’est- à -dire une urgence sociale :
1
Citée par Sebaa Rabah dans Echanges, des écrivains parlent de l’Algérie, Edition Dar El Gharb, 2001-
2002, p 41.

6
« Les œuvres sont prises dans cette tension entre création qui demande distance,
et médiation esthétique, et urgence vers l’immédiateté de témoignage et les degrés zéro
ou tragique de l’écriture (écriture blanche et /ou écriture cri).»2

A travers ces écritures, l’engagement littéraire demeure politique et idéologique. Le


roman défend des thèses et traduit des conflits idéologiques aigues. La violence textuelle
dans les romans sélectionnés est conditionnée par un moment historique particulier lié au
déferlement et au déchaînement du terrorisme dans les années 90 en Algérie.

L’Algérie frustrée, déchirée et blessée par les évènements et les idéologies est
représentée dans cette écriture de la terreur, des blessures, des carnages, de la colère
et des macabres . Il est indéniable que la lecture de ces romans révèle le déchirement
d’une société totalement désorganisée. En usant des procédés d’écriture , les écrivains
mettent en exergue la barbarie, la sauvagerie et la fureur de l’être humain qui se
transforme en un monstre ravageant ses semblables.

La violence du texte demeure un élément narratif fondamental dans l’écriture du


roman contemporain algérien et révèle une esthétique du dire historique La brutalité et la
folie du langage se déclare l’organisme vital de cette écriture de l’Histoire.

La narration des évènements et la description des personnages, des espaces et des


lieux et les discours visent à donner une image quasi apocalyptique de ces années de
braise. A travers un projet d’écriture réaliste, les écrivains algériens inscrivent leurs
œuvres dans un contexte socio- historique particulier.

Fiction et réalité se croisent et s’entremêlent dans ces productions littéraires


perçues comme une écriture de « combat » visant la dénonciation des différentes
formes de violence. L’Histoire dans ces romans n’apparaît pas uniquement dans les dates
et les lieux, mais aussi dans la vie du peuple algérien, dans les comportements et les
réactions des citoyens lors de cette phase de violence. Ces fictions se nourrissent des faits
sociaux et d’évènements historiques.

2
Achour Christiane, Noûn, Algérienne dans l’écriture, Séguier, Paris, 1999, p48.

7
Dans cette position d’écriture, le romancier aussi bien que l’écrivain font un
travail de recherche et de documentation sur la société. La réalité sociale sert de support à
l’œuvre fictive et au projet scriptural de l’écrivain. Si le romancier et l’historien
travaillent sur le même fait, leurs buts et leurs perspectives diffèrent ; le rôle de l’historien
est d’analyser la situation économique et sociale des sociétés pour découvrir le pourquoi
et le comment des changements, alors que celui du prosateur consiste à donner naissance
à des êtres inexistants, à les imaginer, puis à les représenter dans une fiction pour dire le
passé. C’est l’avantage et tout l’enjeu de la littérature.

Ces écrivains enracinent personnages et évènements dans un temps référentiel qui


est le temps historique, et restituent le temps réel même si la fiction et la réalité
s’entremêlent. L’Histoire est la matière de ce tissu romanesque et constitue le matériau
crucial de ce projet d’écriture reflétant le drame d’un pays et d’un peuple dans les années
90.

Ils transforment l’écriture en miroir et focalisent leurs propos autour des années
douloureuses que la population algérienne a vécues. En lisant ces romans, nous sommes
frappés par la violence qu’ils expriment. La description des évènements, des
manifestations, des personnages, de leurs actes et de leurs sentiments nous font vivre des
instants et des moments très proches de la réalité historique dramatique.

En évoquant le projet de son écriture, Yasmina Khadra insiste sur l’immédiateté de


l’écriture et considère cette dernière comme un acte à la fois défenseur et thérapeutique
lui permettant de continuer à vivre en dépit des ravages de la guerre :

« C’est une consolation. Le soldat avait besoin d’une forme de thérapie,


et j’ai pris cette échappée dans mes textes. C’était une manière pour moi de
me battre, de comprendre et de rester lucide dans le bruit et la fureur qui nous
entouraient, d’essayer de savoir exactement ce qui se passait. Il était
important de ne pas perdre le fil de l’histoire et je tenais surtout à écrire les
choses à chaud, par ce qu’une fois la guerre finie, je ne crois pas que j’aurais
le courage de remuer le couteau dans la plaie. Mais c’était là une écriture

8
absolument nécessaire pour les générations à venir, et il fallait vraiment
parler de la réalité. 3

Dans cette littérature de questionnement et de recherche de l’Histoire et de sa


signification, ces romanciers algériens comme leurs semblables dans cet univers,
partagent la volonté de témoigner, l’obligation de dénoncer et surtout la colère qui
demeure le moteur de leurs écritures éruptives et ardentes, car comme l’affirme Olivier
Bardolle :

« Un homme désabusé qui ne serait pas en colère n’écrirait rien. C’est la colère,
qu’elle soit éruptive à la Céline, ou froide et rentrée à la Houellebecq, qui leur donne la
force d’écrire. Elle est énergie pure, c’est elle qui tient la plume » 4

Il précise que dans l’autre face de la colère, c’est-à-dire dans son rôle positif et
créateur, il y a

« Une autre qualité plus discrète qui ranime les grands textes : c’est la colère
qui ne cesse de réveiller, d’agir comme un aiguillon sur les auteurs de ces textes » 5

Ces engagés en colère qui portent « l’enfer des autres en eux », et qui écrivent avec
leur sang » selon l’expression nietzschéenne rencontrent dans la douleur et la peine, la
force de l’expression et la puissance d’affronter les malheurs qui frappent l’humanité afin
de produire une littérature signifiante, vaillante et engagée. Cette idée est développée par
Marcel Proust qui confirme que le bonheur ne peut être un élément avantageux et inventif
en domaine de littérature et croit qu’être mal portant demeure nécessaire pour la
réalisation d’une œuvre forte :

« Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les
forces de l’esprit » 6

3
Khadra Yasmina, Le Quotidien d’Oran, entretien réalisé par Ali Ghanem le
01/02/2001, pp5 - 6.
4
Bardolle Olivier, La littérature à vif, le cas Houellebecq, L’esprit des péninsules,
Paris, 2004, p73
5
Ibid, p72.
6
Ibidem, p29.

9
Ainsi la tragédie humaine demeure une source d’où l’écrivain pourrait puiser de la
matière pour son projet d’écriture engagée, et l’Histoire comme le précise parfaitement
Rachid Boudjedra demeure « un élément de dramaturgie » qu’il « utilise comme un
prétexte au texte ». Ainsi précise t-il : « nous rendons l’Histoire émotionnelle »7

Problématique

Afin de mieux saisir ce modèle d’écriture dans le roman algérien contemporain, notre
étude s’assigne comme tâche d’examiner en quoi consiste son originalité, sa spécificité et
sa particularité et de cerner cette poétique de la violence à travers l’étude de l’ensemble
des techniques et des procédés créant la violence textuelle dénonciatrice ainsi que
l’analyse des modèles esthétiques et thématiques suscitant cette forme d’écriture.

Il s’agit également de cerner les mécanismes d’écriture à travers leurs formes


narratologiques et leurs procédés discursifs. Nous tenterons de faire une lecture critique
des différents romans choisis et d’étudier la façon de dire l’Histoire et de la
représenter à travers le choix d’une écriture de la violence .

Ce programme de travail comprend plusieurs axes d’interrogation mettant en relation


Histoire, « violence » et écriture :

 Comment est dite ou représentée l’Histoire dans chaque texte ?


 Comment chaque écrivain introduit-il l’Histoire dans son choix
d’écriture ?
 Comment transpose- t-il le temps historique en temps narratif ?
 Comment présente-il ce mixage entre le réel et le fictif ?
 Comment les données historiques sont-elles travaillées par l’expression
poétique ?
 Qu’elle est la vision et la position de chaque écrivain vis-à-vis des
évènements ?
 Comment les évènements réels sont-ils représentés dans chaque écriture ?

7
Boudjedra Rachid invité à culture Club, émission algérienne télévisée animée par Karim Amiti, Algérie,
21/06/2010.

10
 Peut-on parler d’une écriture documentaire ? Comment le réel se trouve-
il- travesti par l’imaginaire de l’écrivain ?
 Comment la violence du texte est- elle traitée ?
 Qu’elles sont les différences et les ressemblances tissant la violence du
texte dans chaque récit ?
 Quelle est la fonctionnalité du lexique ?
 Peut-on inscrire ces écritures dans ce qu’on appelle un roman historique ?
 Comment la fiction romanesque et la vérité historique s’entremêlent- elles
dans cette écriture ?
 La violence du texte est-elle transposée à travers une rhétorique, une
esthétique ou une éthique ?

Notre méthode d’investigation est celle d’une analyse textuelle ou sémiotique de


l’écriture dans certaines œuvres qui illustrent le roman algérien contemporain. Notre
perspective d’analyse est comparatiste. Nous prenons en considération les propositions de
Todorov qui distingue dans tout récit deux niveaux d’analyse ; le niveau de l’histoire et
celui du discours :

« Au niveau le plus général, l’œuvre littéraire a deux aspects … Elle est


histoire dans ce sens qu’elle évoque … des évènements … des personnages …
Mais l’œuvre est en même temps discours … Ce ne sont (plus) les évènements
rapportés qui comptent mais la façon dont le narrateur … nous les fait
connaître. » 8

Il s’agit dans cette réflexion d’analyser les mécanismes qui traduisent la violence
dans un corpus romanesque, d’aborder les éléments d’interférences et des différences
dans les fictions choisies et de s’arrêter sur la parole des personnages et sur la notion
d’énonciation.
La poétique se veut ici une réflexion sur les techniques et les procédés générale de
l’écriture de la violence. C’est une activité à deux versants : l’un créatif ayant un rapport
avec l’écrivain et l’autre analytique ; celui du lecteur critique et averti.

8
Tzvetan Todorov, Communication 8, Introduction à l’analyse des récits, Seuil, Paris,
1951. p10.

11
L’écriture devient une problématique et le lecteur s’approprie la tâche de
l’investigateur, de l’interrogateur et du critique afin de contribuer à la narration par
l’interprétation, la déconstruction et la reconstruction des récits. Ces derniers nous
incitent à lire l’évènement, à l’analyser, à porter un regard critique, à s’interroger sur une
manière de mettre en mots, d’agencer, d’organiser le récit et de réfléchir sur une façon
d’écrire le dramatique et le tragique en ayant recours à une esthétique ou à une poétique.

Deux questions demeurent importantes : comment ces auteurs algériens prennent-ils


la violence fanatique comme un matériau pour bâtir une écriture de la violence ? Qu’elle
est la nécessité de ce développement très général ?

Notre analyse est répartie en trois parties :

La première partie est consacrée à l’étude thématique de la violence où nous


discernons les différentes manifestations de cette dernière (physiques et symboliques)
ainsi que les principales techniques d’écriture tissant ce thème comme la spectropoétique
ou la spectralité, la symbolique des couleurs et des éléments naturels, …en se référant aux
travaux de : Jack Derrida, Rachid Mimouni, Abderrahmane Moussaoui,, Trudy Agar-
Mendousse, Christian Genest, Olivier Bardolle, Hafid Gafaîti, D. Fisher Dominique,
Gustave Moreau, Henri matisse,…

Dans la seconde partie, nous appréhendons la mise en œuvre figurale et formelle de


la violence à travers une étude stylistique et sémantique. Il s’agit de cerner l’enjeu de cet
emploi figural et de voir comment ce dernier permet-il de dire l’imaginaire de l’acte
violent, comme nous abordons aussi le message isotope et les différentes connotations
correspondant à la thématique de la violence.

A cet égard nous allons prendre comme appui les travaux et les recherches réalisés par
Marc Gontard, Henry Mittérand, René Girard, Fontanier, Catherine Fromilhague, Kerbat
Orecchioni, Olivier Reboul, Vincent Jouve, Eric Bordas, Jean-Jacques Robrieux, Jean
Milly, Michel Théron, …

12
Nous tenterons dans la troisième partie lire les productions littéraires en question
dans une perspective intertextuelle et dialogique afin de cerner la poétique fragmentaire
ayant un rapport avec la thématique de la violence algérienne des années 90.

Il s’agit dans cette étude d’aborder l’intertexte historique, idéologique, politique,


journalistique, mythique, … sur lequel se base cette écriture de l’insoutenable et du drame
humain. A ce propos nous allons nous baser sur le recherches et les théories de : Julia
Kristeva, Michael Bakhtine, Tiphaine Samoyault, Nathalie Piégay-Gros, Eric Le Calvez,
Marie Claude Canova-Green, Maurice Delcroix, Fernand Hallyn, Robert Gallisson, …

Nous présentons succinctement le corpus des romans que nous soumettons à notre
étude de la violence en donnant le résumé de chacun :

Les Funérailles de Rachid Boudjedra (édité à Paris par Grasset en 2004) est un
roman qui est à la fois policier et historique, puisqu’il contient les constituants du premier
comme : la police scientifique, la brigade anti-terroriste, les enquêtes, les dossiers, les
crimes, les arrestations, le suspense, … et ceux du second (historique) car il repose dans
sa réalisation sur des évènements et des périodes historiques renvoyant au drame algérien
des années 90.

Ce cycle narratif raconte l’histoire de Sarah et Salim, deux officiers qui vivent une
histoire d’amour et en même temps la frayeur et la tragédie d’un pays sombrant dans une
guerre civile et frappée par le malheur de la violence.

A travers un montage à la fois affectif (la vie amoureuse de l’héroïne) et


chronologique (les évènements algériens tragiques datant de juin 1995 jusqu’au mois de
décembre 2000), l’auteur dénonce l’acte violent et inscrit la désolation de l’Algérie durant
la décennie rouge.

Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem (édité à Paris par Grasset en
1995) raconte l’histoire de Kenza qui, depuis son enfance puis son adolescence, souffre
d’une famille déchirée par le divorce, car accusée d’adultère par son mari polygame, la
mère est répudiée.

13
Adulte elle se plaint d’une société patriarcale, rétrograde et conservatrice surtout vis-
à-vis de la femme. Ce récit met aussi en exergue l’horreur de l’Algérie des années 90 qui
oblige les gens à s’exiler et à fuir le pays. Mais la violence avec ses multiples formes se
profile et s’étend vers d’autres contrées.

L’automne des chimères de son auteur Yasmina Khadra9 dit l’Algérie ravagée et
rangée par la guerre civile des années 90. Dans ce roman de témoignage et à travers le
parcours narratif du commissaire LIob, violence, corruption et traumatisme sont décrits et
dénoncés. Dans cette Algérie désespérée, le personnage central préfère s’armer de
résistance, d’ironie et de vulgarité pour surmonter la tragédie.

A quoi rêvent les loups du même écrivain (édité par Julliard en 1999) raconte
l’histoire de Nafa Walid, un jeune algérien qui caresse le rêve de devenir un célèbre
acteur de cinéma. Issu d’un milieu social très pauvre, il ne songe qu’à y échapper,
changer son mode de vie et briser la monotonie et le spleen qui scandent son existence.
Ballotté entre des rêves broyés et des ambitions enfouies, il se retrouve au bout d’un
chemin tortueux et sinueux ; celui de l’extrémisme. Nafa Walid abandonne sa situation
précaire pour suivre le désir de la vengeance jusqu’aux moments des regrets, des
remords et finalement de la mort.

Le choix du héros dans le récit est significatif, car il renvoie à une catégorie de la
jeunesse algérienne qui, en cherchant une stabilité politique et économique pendant la
décennie 90, glisse dans un monde de terreur et de violence. L’espace et le temps
transforment le héros, métamorphosent son caractère et sa personnalité et le poussent à
se déconstruire et à trahir sa première identité.

Le roman dit aussi la négligence et l’injustice régnant dans le pays dans la période
des années 90 et dévoile comment l’idéologie islamiste s’est construite dans une
société déstabilisée, perdue et souffrante d’une crise à la fois économique, culturelle et
politique.

Le serment des barbares de l’écrivain Boualem Sansal (édité en 1999 par Gallimard)
se veut une récapitulation de l’Histoire de l’Algérie depuis un demi-siècle, car à travers
9
Édité par Baleine, Paris, France, 1998.

14
plusieurs portraits et faits donnés sur l’Algérie et à partir d’une fiction réaliste, l’auteur
raconte l’assassinat de deux algériens. La violence constitue dans ce roman à tiroirs un
axe autour duquel s’enroule l’écriture de l’Histoire des années 90.

Ces productions littéraires se veulent des regards croisés portés par ces romanciers
algériens sur la question de la violence ou du terrorisme algérien des années 90. Ils se
sont tournés vers la littérature et le romanesque afin de conjurer la violence de leur temps
et de leur époque et dresser un portrait intransigeant d’une Algérie où les relations
humanitaires se résument en un destin macabre renvoyant à une allégorie sur fond
d’apocalypse.

Ces œuvres apparaissent comme des champs de bataille où les mots demeurent de
feu et de fer et s’attaquent frontalement à la violence fanatique des années 90, car à
travers leur brutalité, elles se donnent voix et saisissent l’Algérie dans une période
particulière de son Histoire contemporaine et constituent également une réflexion
collective productive et prolifique sur le destin tragique d’une nation qui a tant souffert
des affres de la violence.

15
Première Partie

Thématique fonctionnelle de la violence

I- Typologie de la violence

La violence comme thématique sert de fil conducteur aux romans choisis. Elle y
est omniprésente et constitue la pièce maîtresse de cette écriture de témoignage, de
dénonciation et d’opposition au terrorisme et à l’excès fanatique religieux des années 90.

16
Il s’agit dans cette première partie d’étudier les différentes manifestations et
représentations de cette violence « banalisée » que Bonn, Redouane et Benayoun-Szmidt
appelle « l’horreur du quotidien »10 à l’échelle des romans choisis, en adoptant une
approche thématique et fonctionnelle et en étudiant les principales techniques d’écriture
mettant en scène ce désastre des années 90.

Ce dernier se lie évidemment au phénomène terroriste animé par des buts et des
idéaux ravageant l’Algérie contemporaine et traduisant une folie du pouvoir naissant de
troubles mentaux et psychologiques, car comme l’exprime Alain Pessin dans son étude
sur la phénoménologie de l’expérience terroriste :

« L’interprétation psychologique se limite la plupart du temps à traduire


l’extrémisme de l’action dans un extrémisme de l’esprit, lui-même à la limite
de trouble mental. »11 Ils se limitent, se réduisent et s’enferment dans un
fanatisme donc « hors du doute, hors du scrupule, hors du frein moral »12et se
transforment en machines à produire la terreur.

La vague de la barbarie qui a frappé l’Algérie pendant ces années rouges se présente
et se reflète dans ces romans à travers deux types de violence : une violence symbolique
et une autre physique mises en texte par le biais d’une violence linguistique. Cette
dernière que nous allons aborder dans la seconde partie de notre étude.

I - 1 - La violence symbolique

La violence symbolique est mise en scène dans ces romans à travers plusieurs
interdictions et recommandations imposées par les islamistes qui deviennent « un œil-
espion » dans l’Algérie des années 90 et guettent tout individu ou citoyen algérien ou

10
Agar- Mendousse Trudy, Violence et créativité de l’écriture algérienne au féminin, L’Harmattan, Paris,
2006, P 8.
11
Pessin Alain, Terreur et représentation, (sous la direction de pierre Glaudes), Ellug, Université Stendhal,
Grenoble, 1996,173.
12
Gros. B. cité par Pessin Alain, Op. Cit. p173.

17
étranger pour « corriger » son comportement ou sa religion. Elle se veut une guerre
psychologique menée par les islamistes contre la population algérienne.

Elle est selon Pierre Bourdieu :

« Un processus employé par un groupe dominant pour imposer une culture à un


autre groupe ou une classe, asphyxiant par là, la culture du groupe dominé. » 13

Toute l’idéologie islamiste tourne au tour d’un seul principe, celui de l’obligation
interprété comme étant le chemin exemplaire pour obéir Dieu et le servir même si le
recours à la violence se présente. Il s’agit de défendre les droits de Dieu offensés par les
hommes .Ainsi l’explique Abderrahim Lamchichi :

« Pour les islamistes, la société doit être régie par les principes religieux, basée
sur l’idée d’obligations, elle-même liée à celle de « droits de Dieu », l’homme y est conçu
comme une créature n’ayant que de devoirs envers son créateur. »14

Dans son agencement narratif Les Funérailles prend comme base le système des vases
communicants car Rachid Boudjedra, par le biais de sa narratrice ou son hyper –
personnage, passe d’une histoire à l’autre et d’un évènement à un autre pour retrouver le
récit de base ou le macro - récit qui est celui de la violence.

Les vases communicants est une stratégie sur laquelle la narratrice construit son récit
pour faire un métissage de micro - récits et de scènes : l’enfance, vie sentimentale, vie
familiale, récit de guerre, évènements sanglants, …

En adoptant ce principe littéraire, le romancier détruit la notion de l’intrigue et l’effet


de surprise par la récurrence et la répétition des séquences du début jusqu’à la fin du
roman. Tissant un récit itératif, ces récurrences constituent un avancement et un recul
dans la narration et débouchent sur ce qu’on appelle « la marche du crabe ».

13
Cité par Agar- Mendousse, Trudy, [Link].pp50-51.
14
Lamchichi Abderrahim, L’Islamisme en question(s), L’Harmattan, Paris, 1998, p15.

18
Les scènes et les séquences traduisant la thématique de la violence sont interrompues
par le recours à une digression ou à l’intrusion d’éléments étrangers au sujet choisi et à
l’idée initiale de l’écrivain : le souvenir d’enfance de l’héroïne, les funérailles de sa mère,
son amoureux Salim, ses sentiments pour lui, intrusion d’autres passages de romans de
Boudjedra,…

Les Funérailles se veut une narration perturbée engageant le texte dans une voix
différente de celle qu’il doit prendre, et que la narratrice abandonne pour retourner au
thème central : la violence dans l’Algérie de la décennie rouge.

La digression et la régression demeurent dans le roman en question des instruments


narratifs principaux qui prennent la forme d’un procédé répétitif créant une écriture de
dispersion. Cette stratégie des vases communicants s’explique dans un passage du roman
Le Démantèlement15 de Rachid Boudjedra qui dit :

« Et la voilà qui arrive et qui se met à passer d’une digression à l’autre,


jettent un pont entre les choses et passe à une autre histoire … Mais il est vrai
qu’elle revient toujours à son point de départ, tel un chat, elle sait retomber
sur ses pattes ! (…) Ma petite fille, tu me fais penser aux vases
communicants… Tout se déverse dans n’importe quoi … D’un mot à l’autre.
D’une phrase à l’autre. D’une digression à l’autre et ainsi, à l’infini… »16

Cette notion est à saisir à travers un autre passage du roman plus explicite :

« Au fond, on aurait pu commencer à raconter toute cette histoire par


le début, au lieu de la prendre en son milieu et de la dérouler comme un
écheveau de laine qui s’entortille inextricablement, mais tous les chemins
aboutissent de la même façon et toutes les écritures, y compris la tienne (…)
qui se fait selon le principe des vases communicants, c’est-à-dire que chaque
partie se déverse dans l’autre, jusqu’à remplir le monde de son propre
remous. »17
15
Le Démantèlement, Denoël, Collection « Arc-en-ciel », Paris, 1982
16
Boudjedra Rachid., Le Démantèlement, Op. Cit. p 43.
17
Ibid, p143.

19
L’écriture éclatée de cette trame narrative est tissée de deux types de violence : la
violence symbolique et la violence physique mises en texte à travers plusieurs repères.
L’une des fatwas islamistes est d’obliger les femmes et même les petites filles à porter le
voile. La description de la chevelure « longue et belle » de Sarah contribue à créer un
contraste avec la sauvagerie de son massacre, évoqué dans un autre passage du roman :

« Tous les jours, Sarah cachait sa longue et belle chevelure sous un foulard
imposé par les milices islamiques, devenue une sorte de police des mœurs. »p 13

Elle se traduit aussi par les avertissements téléphoniques que reçoit quotidiennement
le personnage central de la part des intégristes qui l’incitent à abandonner l’enquête sous
la pression des menaces :

« Il y avait aussi tous ces appels téléphoniques qui me menaçaient de finir, comme
Sarah, avec prime des obscénités « A toi, on t’enlèvera les deux yeux ! » p29

Le récit est encadré par des passages renvoyant aux lettres de menaces adressées aux
gens dans cette période de la guerre civile algérienne. Le passage traduit aussi le doute
semé dans les êtres pendant cette guerre les renvoyant à penser qu’au pire :

« …, je trouvai une grande enveloppe Kraft derrière la porte d’entrée.


Elle y avait été glissée durant la nuit. Je pensai tout de suite à une lettre de
menaces. J’en avais l’habitude et devais en posséder une centaine dûment
répertoriées, classées, analysées par les graphologues de mon service et qui
devaient se trouver au fond d’un tiroir de mon bureau. Je pensais aussi que
l’enveloppe pouvait être piégée. »p 66

L’acte violent sous ses multiples formes : symboliques et physiques est reflété dans
Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem. Ce type de violence est à soulever à
travers les lettres de menaces et les appels téléphoniques qui se transforment en armes
terrorisant les personnes :

20
« Alors que certains de nos amis recevaient des lettres d’injures et de menaces,
étaient harcelés au téléphones, une nomination me glaçait de frousse et froissait Yacef.»
p63
La lettre de menace prend une autre forme et demeure plus effrayante et horrible
quand elle contient deux symboles de la mort, à savoir le savon et le linceul. Ces deux
éléments remplacent la menace verbale et l’expriment mieux, car généralement ils
confirment l’assassinat du destinataire ou du récepteur :

« Il y a quelques jours, Selma a reçu une lettre. Sur l’enveloppe, une


écriture maladroite.
- Qu’est-ce c’est que ça ?
Elle observa le cachet de la poste.
- Elle est postée d’ici.
- Ouvre, tu verras bien.
Je la regardai faire avec appréhension. Elle devint aussi blanche que le
bout de tissu qu’elle retira entre deux doigts. Elle renversa l’enveloppe. Un
petit morceau de savon tomba dans la paume de son autre main :
Elle leva sur moi des yeux que dilataient l’épouvante et la stupeur.
- Tu sais ce que ça veut dire ?!
Ce n’était pas une question mais un cri d’horreur devant la monstruosité de
cette menace anonyme et muette. Juste ça, deux apprêts de la toilette
mortuaire, le savon et le linceul. »pp106-107

La narratrice du récit dénonce la portée du voile (avec ses différentes formes)


exigée par l’idéologie islamiste, car elle le considère comme une autre façon d’enterrer la
femme et de l’isoler de la vie et du monde moderne. Elle met en exergue aussi le regard
de l’idéologie islamiste envers la femme :

« C’est comme si leurs corps et leur visages n’était qu’un sexe. Un sexe à cacher à
tout prix. En d’autres temps, on les enterrait à la naissance. Tchadors, hidjabs, foulard,
chiffons de toutes sortes continuent aujourd’hui à les ensevelir. »p78

21
L’une des interdictions des intégristes est la baignade, car à leurs yeux toute
distraction est péchée et tout opposant mérite d’être exécuté :

« - Un bain après toute cette cohue ! … C’est stupide de rêver d’un bain
alors que la mer est là, sous mon nez.
- Il vaut mieux en rêver. On se baignera demain. Avec ce clair de lune, nous
ferions de belles cibles ! » pp 87-88

Obliger les gens à s’exiler pour fuir l’horreur d’une guerre puissante et insignifiante
est aussi l’une des formes de cette violence symbolique. L’exil demeure une issue
dramatique car obligatoire :

« - Non, non, je comprends ça…C’est tout de même fou ce qui nous


arrive. Tu perds des amis de vue. Tu demandes de leurs nouvelles. On te
répond : ils sont en France, en Tunisie, ou au Maroc. Et le comble c’est que tu
es soulagé, ils ne sont pas morts ! Pas ceux-là. Mais à cette échelle -là, ça
devient dramatique. »p111

Même en se retrouvant en France, l’hyper-personnage du récit se sent enchaînée et


habitée par l’inquiétude et l’angoisse entraînées de l’Algérie :

« Je m’étais assoupie. Lorsque je me réveille, le soleil est couché. La


plage est vide. C’est bien la première fois que je me sens en sécurité au point
de céder à un somme, seule, sur la plage. J’ai l’impression d’être entrée dans
la vie d’une autre.
Une vie libre qui entraîne la mienne comme un boulet. Car dans ma
poitrine la joie le dispute encore à l’angoisse. Comment me libérer de ça ?»
p130

L’angoisse demeure une obsession chez Kenza, car les actes barbares réalisés
constamment en Algérie pendant la nuit, fait naître ou engendre en elle un sentiment
d’insécurité et d’instabilité :

22
« Mais il faut que je sorte pour me délivrer de l’épouvante que m’inspire
l’approche de la nuit. De l’obsession qui me fait vérifier, toutes les cinq
minutes, que la porte d’entrée est bien fermée. De toutes les incohérences, les
absurdités et les inhibitions qu’engendre la peur. Je veux découvrir ce qu’est
la vie nocturne dans une petite station balnéaire sans terrorisme et sans
interdits. »p131

L’appareil téléphonique devient un moyen pour transmettre des menaces et des


avertissements au point de faire frissonner. C’est aussi un moyen pour annoncer
l’assassinat des personnes :

« La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Je scrute l’appareil avec méfiance. Me


rappelle que je suis en France. Décroche enfin.»p132

A l’instar des autres récits, l’écriture de L’automne des chimères de Yasmina


Khadra se nourrit aussi des interdits et des condamnations islamistes violentant la
liberté et l’autonomie des individus et visant les assujettir pour qu’ils cèdent à leur
projet politique.

La violence symbolique se traduit dans ce passage par l’incapacité de pouvoir rêver,


car le personnage central infligé par la tragédie de son pays, se retrouve incapable même
d’envisager un avenir meilleur :

« Aujourd’hui encore, je ne comprends pas. Je marche à tâtons en


pleine lumière. Mes lauriers d’affranchi ne me sont qu’œillères. Mon regard
de prophète ne retrouve plus ses repères. Peu fier de l’adulte que je suis
devenu, je guette ma vieillesse comme l’autre l’huissier puisque toute chose en
ce monde ne me fait plus rêver. »p17

L’une des stratégies de l’idéologie islamiste est d’isoler la population et de la dominer


en la privant de circuler librement et en toute sécurité. Cela renvoie le personnage à
évoquer le passé paisible et calme des algériens sur un ton de regret et à rechercher le
temps perdu :

23
« Pauvres sans être malheureux, enclavés mais pas isolés, nous étions
une tribu et nous savions ce que ça signifiaient. La fascination du lointain, les
mirages de la ville, la symphonie des chimères, rien n’égalait le tintement des
grelots accrochés au cou de nos chèvres. Nous étions une race d’hommes
libres, et nous nous préservions du monde,… »pp17-18

Considérés comme la colonne vertébrale de la nation, les intellectuels algériens


deviennent des cibles importantes pour les intégristes qui n’hésitent pas à les menacer
afin de semer la frayeur dans leurs êtres et de les obliger à s’exiler :

« - Ces intellos, parlons-en. Y a qu’à les voir se crucifier sur les chaînes
de télé étrangères. D’insecourables victimes expiatoires. Ils ont peur, ils
dorment mal, ils ont traqués, ils peuvent pas aller chercher leur bagnole dans
le parking, on veut leur faire la peau, ils sont seuls, ils se battent sur tous les
fronts… »p81

Nombreuses sont les personnes qui ont été rangées par la dépression et la folie dans
les années 90 suite à des massacres et à des attentats où ils ont perdu leurs familles et
leurs proches :

« La maladie me chiffonne (elle tape du doigt). Deux dépressions, deux


années au pavillon des bêtes foraines. Je me foutais à poil dans la rue. Ca a
été dur, très dur… J’ai perdu mon mari dans un attentat et une bonne partie
de ma raison dans l’Association des victimes du terrorisme où je milite
encore. »p115

Suite à des invasions terroristes, les villageois se retrouvent obligés de quitter leur
territoire et d’abandonner leurs biens pour échapper aux massacres collectifs perpétuels :

« Ses gens sont partis au lendemain du massacre, abandonnant aux intégristes leur
maigre cheptel et leur attirail de fortune. »p135

24
La violence symbolique donne lieu aussi à une mort symbolique des villageois qui se
traduit par la frayeur et l’insomnie puisque le moindre bruit ou chuchotement signifie le
massacre avec ses multiples figures ou aspects :

« - A ce rythme-là, dit l’imam, s’ils ne sont pas tués par les khmej rouges, ils
risquent de mourir de frayeur et d’insomnie. »p135

Limiter la liberté de la population et l’empêcher de jouir de la vie est l’une des


fatwas constituant la politique islamiste qui voulait diviser les algériens sous un prétexte
religieux pour pouvoir régner :

« - C’était épatant, avant. Les gens rappliquaient des villages voisins, les
jours fériés. Ils étendaient leurs napperons et pique - niquaient en paix. Des
gamins shootaient dans les ballons. C’était formidable.
- On ne se rendait pas compte de la chance que nous avions.
- Tu as raison, on ne s’en rendait pas compte. »p146

La violence symbolique est rappelée dans A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra sous plusieurs formes qui ne s’avèrent pas très différentes de celles évoquées dans
les autres romans. L’une des obsessions islamistes est la femme qu’on voulait voiler
même sous les menaces et les injures :

« - Tu n’as pas honte ? Traîner dans les rues à moitié nue.


La fille ne fît pas attention à lui. Visiblement fatiguée de subir ce genre de
remontrances, elle rasa le mur et continua son chemin.
- Espèce de dévergondée, lui lança Nabil. Va te rhabiller.
Le pas stoïque et la nuque basse, la fille gravit les marches en silence et
disparut.
- Si ça ne tenait qu’à moi, je lui travaillerais volontiers les jambes au
chalumeau, à cette pourriture. »pp98-99

L’islamiste se transforme en un espion ayant pour rôle d’enregistrer toutes « les


failles » commises par la population. L’une des interdictions est l’installation de la

25
parabole puisqu’elle permet l’ouverture sur le monde et devient dans ces années 90, un
moyen de dénonciation de la violence :

« Nabil Ghalem, lui, ne tenait pas en place. Il était partout : à la


mosquée, aux meetings, sur les toits en train de démonter les antennes
paraboliques, dans les bas-fonds à dissuader les femmes de mœurs légères et
leurs maquereaux, prêts à en découdre avec n’importe qui pour n’importe
quoi. »99

Pour inciter les petites filles à se voiler, les islamistes essayent de semer la frayeur
dans leurs êtres en leur parlant du châtiment et de la punition que vont subir les femmes
non voilées :

« - Nabil déteste les femmes qui s’habillent de cette manière, dit-elle


embarrassée.
- Tiens, pourquoi donc ?
- Nabil dit que les femmes qui ne portent pas le hijab sont vilaines. A leur
mort, elles seront vêtues de flammes et de braises l’éternité entière. »p11

La menace cruelle de mort est l’unique moyen à obliger les femmes à porter le voile
islamiste :

« - Il a juré de m’égorger, explosa Hanane.


- Et alors ? C’est ce qu’ils disent tous. On n’est pas du cheptel, figure-toi. »p114

Les lettres de menaces adressées aux individus deviennent un moyen très agissant
pour l’isolement de la population algérienne, car cette dernière, sous les avertissements
islamistes, renonce aux rencontres collectives et préfère se cloîtrer :

« A la une des journaux, des initiales funestes s’étalèrent : M.I.A…


Mouvement islamique armé. Aussitôt, des lettres de menace jetèrent des
familles entières dans l’émoi. Les vieux rangèrent leur tabouret, renoncèrent à
la djemaà, au thé sur le trottoir, aux vertus du farniente ; et les discussions,

26
consacrées naguère aux chantres d’antan, virèrent, sans crier gare, aux
oraisons funèbres. »Pp 149-150

Le téléphone demeure un intermédiaire alarmant puisque à travers cet appareil, on


transmet les menaces de mort ou on les réaffirme à n’importe qu’elle heure de la nuit, car
c’est le temps favorable des extrémistes, surtout lorsqu’ils décident d’exécuter leur
châtiment :

« Après les lettres de menace, le téléphone se mit de la partie, excellant


dans l’annonce des représailles. Il sonnait à des heures impensables. La voix,
au bout du fil, glaçait le sang : « Tu vas crever, renégat ! »
Ce n’étaient pas des paroles en l’air. »p150

La violence symbolique se cristallise dans Le serment des barbares de Boualem


Sansal à travers l'anxiété et le doute naissant de la stratégie d’anéantissement adoptée par
le fondamentalisme islamiste qui prend plusieurs formes et cible les éléments de la
sécurité :

« A Rouïba, on s’habitua à le voir aller et venir, toujours d’un pas


tranquille, malgré la certitude sur le temps d’être la cible d’un intégriste en
maraude et de figurer sur la liste secrète des policiers abattus à l’air libre
d’un carrefour, au sommet d’un escalier public effondré, au pied d’un
immeuble ravagé par l’abus, au milieu d’une palabre, à la lisière d’un rixe,
dans le bruit d’une corrida autour d’une femme adultère, à la sortie du
marché, dans la fournaise d’un café maure, quelque part sur le chemin du
retour.
N’importe comment, telle était l’extraordinaire stratégie des islamistes. On ne
saurait imaginer plus follement compliqué. »p 29

L’angoisse et la peur possédant les femmes des éléments de la sécurité se présentent


comme une mort au ralenti puisqu’elles vivent quotidiennement en s’inquiétant sur le sort
de leurs maris ou de leurs enfants :

27
« Personne ne se doutait qu’elle était parmi nous, réglée comme une
montre (…). Dans sa solitude de femme, dans son train-train d’épouse, dans
ses hantises de mère, elle mourait à petit feu, rongée par l’inquiétude et le
chagrin, mais lui ne voyait que la douce et agréable chaleur qu’elle donnait à
son foyer. » p107

Dans son communiqué numéro 2 de janvier 1993, le GIA menace de tuer les
femmes et les enfants des forces de sécurité, il dit vouloir rendre la pareille en tuant leurs
femmes et leurs enfants « comme ils le font envers les nôtres », invoquant une partie du
verset « Wa in âkibtum fa âkibû bi mithli mâ awkibtum bihi », « Si vous châtiez, châtiez
de la même façon que vous aurez été châtié »18. Souligne Abderrahmane Moussaoui.

L’angoisse et les hallucinations naissant du moindre cri ou pas entendus dans les
escaliers des immeubles font penser à l'approche des islamistes visant le carnage, surtout
pendant la nuit, un temps facilitant la libre circulation des fanatiques.

Ce fait est illustré dans le récit à travers le héros s’exprimant sur un ton à la fois
chagrineux et ironique traduisant le regret et la nostalgie à une Algérie blanche baignant
dans la paix et l’assurance :

« Désarmé de ton armure en poils de chien méchant, tu te rencogneras


dans ton misérable F3 qui insulte la vie et les normes AFNOR et tu trembleras
au moindres feulement dans la cage d’escalier. Et chaque soir, à l’heure des
incantations et des panégyriques, quand on ne sait s’il faut se laisser mourir
un peu plus ou se taire à jamais, la méchante télé viendra te monter ce qu’ils
ont fait de ton beau pays et t’annoncer la météo de demain. »p329

I - 2 - La violence physique

La violence symbolique prend souvent la forme d’une violence physique lorsque les
islamistes transforment le sacré en un instrument de guerre et idéologisent le religieux

18
Moussaoui Abderrahmane, De la violence en Algérie, Les lois du chaos, Barzakh, Algérie, 2006, p190.

28
pour des fins politiques. Par le biais de la fatwa, ils s’arrogent le droit de juger et de
condamner la société. Abderrahim Lamchichi met cette idée en exergue en affirmant :

« La religion est instrumentalisée en idéologie de combat, les éléments du passé


sont réinterprétés…de sorte que les principes démocratiques sont niés, comme est nié le
caractère universel des droits de l’homme. »19

Soucieux de dévoiler la férocité et la sauvagerie des extrémistes et de refléter leur


sadisme, R. Boudjedra dans Les Funérailles et à travers sa narratrice dit la mise à mort
violente et provocatrice de la petite Sarah :

« L’égorgeur du groupe, Abbas Lekhel, s’approche de Sarah, il sourit comme pour


lui manifester sa joie de l’avoir retrouvée. Violemment, il la prend par les cheveux et la
jette par terre. » p 13

La torture de Sarah est présentée graduellement et renvoie à la bestialité et au


vandalisme fanatique en donnant l’image de l’être humain dévalorisé et humilié :

« Il la traîne hors de l’école, dans la boue, puis sur un terrain


caillouteux, jusqu’à son véhicule, tandis que les autres terroristes déversent
leur haine sur son corps frêle qu’ils frappent à coups de pied. Les cris de
Sarah, ceux de ses camarades et les suppliques de son enseignant n’ont pu
faire reculer les bourreaux. »p 13

L’acharnement des islamistes sur la population atteint son intensité par l’acte
déshonorant et avilissant du viol des fillettes. La violence sexuelle devient un moyen
utilisé pour mieux dominer. Le crime du viol est décrit minutieusement par la narratrice
tout en renvoyant à la lâcheté et à l’indignité des islamistes abusant de la faiblesse des
petites filles :

« L’égorgeur allonge le corps de Sarah au milieu de la chaussée à


quelques centaines de mètres de l’école, et la viole, avant de la laisser à ses
quatre acolytes, qui l’un après l’autre lui font subir les pires outrages. La
19
Lamchichi Abderrahim, Op. Cit, p17

29
fillette perd connaissance, mais elle est réveillée par les gifles qu’on lui
assène. » pp 13-14

Le viol demeure donc une arme redoutable et un instrument d’attaque contre les
familles algériennes et leurs chefs notamment afin de les contraindre à désapprouver toute
résistance ou opposition aux milices islamistes. Ainsi l’explique A. Moussaoui :

« Arme de guerre, le viol est aussi et surtout un moyen de tuer et de


chasser l’adversaire. Un père ou un chef de famille aussi résistant soit-il peut
être délogé, chassé d’un territoire dés lors que la menace de viol pèse sur sa
femme, sa sœur ou sa fille. Le viol est donc une arme efficace pour la conquête
des territoires. »20

La violence physique s’interprète donc par les mutilations, l’égorgement, le viol et


par d’autres agissements interprétant la barbarie des islamistes qui s’attaquent aux
innocents. Ce type est constaté dans l’interrogatoire de l’héroïne qui s’adresse à l’un des
terroristes capturés :

« Je dis combien d’enfants avez-vous violés, mutilés et égorgés ? il ne répondit


pas » p 57
L’assassinat abominable et odieux de Sarah, indique le côté psychopathique et
méphistophélique des extrémistes qui cherchent à exhiber leur dureté en offensant et
torturant les ingénus et les innocents. L’aspect scandaleux de ce crime apparaît dans la
gradation et le luxe de détails :

« L’égorgeur s’approche, lui porte plusieurs coups de couteau, la


mutile, lui extirpe l’œil droit. Puis brusquement l’égorge. Les terroristes
emportent le corps de Sarah et le jettent devant la mosquée de ce quartier très
fréquenté, prés de l’école.» pp 13-14

Le terrorisme se propage et s’acharne même sur les hommes de la justice qui


constituent l’une des cibles importantes des islamistes. Le passage dit l’assassinat atroce

20
Ibid, p 97.

30
d’un juge pour enfant où la description de la voiture rejoint celle du corps perforé par
douze balles :

« Vers quatre heures de l’après-midi, un télex tomba, comme pour me


contredire. C’était l’assassinat d’un juge pour enfants abattu dans sa voiture
au moment où il rentrait chez lui, à la tombée de la nuit. …Je partis avec une
équipe vers le lieu du drame .Devant la maison du juge, il y avait une voiture
noire criblée de balles. Le cadavre gisait à l’intérieur, le buste affalé sur le
volant. Douze balles dans le corps. » p 82

La rogne et la colère des islamistes vis-à-vis de leurs captures se traduisent dans


leurs méthodes ou moyens de torture. La narratrice exprime son ahurissement et sa
stupéfaction :

« En général, les intégristes obscurantistes enlevaient le foie ou le cœur de leurs


victimes, parfois les deux. Mais jamais les yeux. Pour en faire un talisman, en plus ! » p
97

Dans un monologue intérieur rédigé par l’héroïne, cette dernière s’interroge sur le
comportement curieux et étrange des terroristes vis-à-vis de leurs victimes et souligne
leur côté psychopathe et halluciné favorisant la torture et le massacre en adoptant les
méthodes les plus insensées et abjectes :

« Pourquoi les tueurs torturent-ils leurs victimes et les violent-ils, avant


de les égorger ? Quel que soit le sexe de ces victimes. Ils sont toujours à bout
de nerfs. Ils agissent à la va-vite, dans un état d’effervescence totale. Une
sorte d’absence hallucinée. Une vacuité psychologique. Je le sais parce que
j’en ai déjà arrêté quelques-uns et que j’ai consigné leurs témoignages. Ils
agissent comme s’ils étaient atteints de torpeur, une torpeur séculaire,
immémoriale, primitive, qu’ils vont chercher, certainement, au plus profond
du temps, de la nuit, de l’inconscience et du chaos, parce qu’ils ont-tout
simplement- ce destin. »p18

31
Les membres de la police sont eux aussi sauvagement et sanguinairement estropiés et
humiliés par les intégristes. Il s’agit de se venger d’eux puisqu’ils n’hésitent pas à
défendre les innocents :

« J’en ai vu des fliquesses atrocement mutilés avec leur clitoris cousu sur le bout
du nez. J’en ai vu des flics défigurés, avec leurs couilles dans la bouche ! »p146

Cette hargne enragée et cet acharnement contre la société et le pouvoir algériens


pendant les années 90, touche aussi les étrangers résidant en Algérie. Leur assassinat est
évoqué par Salim dans sa lettre adressée à Sarah où il évoque les prêtres de Tibihirin, leur
aide et leur disponibilité :

« Alors, à mon tour je te parlerai du père Grojean, mon prof de Latin,


de math et d’échecs, assassiné par les islamistes alors qu’il était très vieux et
très malade. Je te parlerai, aussi, d’autres prêtres qui m’ont caché, hébergé,
et aidé dans les moments les plus durs du terrorisme. Du frère Pierre. De la
sœur Marie. Assassinée. L’un à Oran et l’autre dans la Casbah d’Alger où
elle s’occupait d’une bibliothèque de quartier, depuis 1957 ! » p 130

La violence dans l’Algérie de feu et de sang demeure une banalité et une tradition
quotidienne. Ainsi le dit M. Mokeddem dans Des rêves et des assassins à travers sa
narratrice qui, troublée par les évènements et rangée par l’inquiétude et l’angoisse, veut
avoir des nouvelles de son bien-aimé :
« Je guette les informations. Des morts. Comme tous les jours. Son nom n’est pas
cité. Je soupire de soulagement non sans mauvaise conscience. Passe une nuit blanche.
»pp66-67

La violence atteint sa dimension la plus tragique quand elle touche les gens de la
culture et de la science représentant l’élite et le fondement de l’Algérie que la politique
islamiste vise abolir :

« Allongé sur la terrasse, à même le sol les mains sous la nuque, Kamel s’est
assoupi, fourbu de chagrin. Ce matin, nous avons enterré son frère, un médecin de
renom, abattu par les intégristes.» p88

32
Sous le rouleau de la violence, l’assassinat est habillé de plusieurs aspects et la
barbarie devient une théorie appliquée selon le statut ou la position sociale ou
professionnelle de chaque cible ou victime :

« Meurtres sur mesure : balles dans la tête pour les intellos. Balles perdues pour
les anonymes et les démunis. Arme blanche pour trancher les cordes vocales des
orateurs. Violence du dogme. » p94

La violence physique dans L’automne des chimères de Yasmina Khadra occupe


plusieurs énoncés du roman, mais ne s’avèrent pas différente ou distincte par apport à
celle abordée ou illustrée dans les autres écritures.

Sachant qu’ils sont l’âme et l’existence d’une nation et que le savoir est une arme
redoutable et résistante, les islamistes n’hésitent pas à persécuter les intellectuels et les
savants algériens qui ne cèdent pas à leur idéologie obscurantiste et rétrograde :

« C’est pour cette raison que la mort d’un érudit, l’incendie d’une bibliothèque
ou l’assassinat d’un artiste l’émeut beaucoup moins qu’un mauvais placement. »p44

La tuerie des intellectuels décidée suite à des fatwas islamistes se propage dans
l’Algérie fragmentée des années 90 et se veut une arme destructrice et dévastatrice
disposée pour mieux les réprimer. L’idée est soulignée par Rachid Mimouni considérant
la religion mal interprétée par les islamistes comme un instrument barbare :

« La religion a ainsi fini par investir tous les lieux de l’espace social, du culturel
au scientifique. En ce cas, la barbarie n’est jamais loin. Les hommes de culture auraient
été les premières victimes de ces souffles ravageurs. » 21

A force de se réitérer et de se reproduire, les multiples actes de violence se banalisent


dans l’Algérie des années 90. La force dénonciatrice s’avère dans l’énumération des types

21
Mimouni Rachid., De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, Belfond Le pré aux clercs,
Paris, 1992, P57.

33
de massacres renvoyant à la violence la plus évidente et la plus explicite de la décennie
noire :

« Chez nous, des fillettes sont violées puis décapitées, des enfants sont
déchiquetés par des engins explosifs, des familles entières sont massacrées à la hache
toutes les nuits, et on fait comme si de rien n’était. »p73

La récurrence des massacres ne représente pas l’indifférence des algériens mais


souligne leur résistance à un islamisme impitoyable. L’Algérie devient un véritable
piège :

« La semaine dernière, un véhicule piégé a sauté à une centaine de mètres de là.


Les corps déchiquetés ont été ramassés à la petite cuillère. A peine les sirènes des
pompiers s’étaient-elles tues que la vie a repris le dessus comme si de rien n’était. »p112

Les lieux de rencontre sont aussi interdits par l’idéologie islamiste. Afin d’obliger
les algériens à ne pas les fréquenter pour mieux les claustrer, les intégristes favorisent les
attentats à la bombe :

« J’allais lui confier ce que je pense réellement de ses conseils quand,


boum ! La baie vitrée part en millions de morceaux. Un tourbillon me happe
et me catapulte en arrière. J’entends hurler autour de moi. J’ai du mal à
réaliser ce qui se passe. Groggy, je n’essaie même pas de soulever la table qui
s’est renversée sur moi. Lino est étendu à côté, les yeux écarquillés. Les
quatre fers en l’air, Ewegh tente de se défaire des chaises amoncelées sur
lui. »p126

La population villageoise est l’une des premières victimes et cibles de la violence


islamiste armée car sans protection, elle demeure le terrain favori des intégristes qui
signent les actes violents les plus aberrants. Parfois rien que pour donner l’exemple et
s’affirmer l’existence et le prolongement. L’auteur n’hésite pas à faire recours à l’insulte
référentielle en les qualifiant de « fils de chien » afin de traduire leur saloperie et
méchanceté injustifiée :

34
« En 94, quarante fils de chien ont surgi des bois, de ce côté. En moins
d’une heure, ils avaient tout pillé. Avant de s’en aller, ils avaient rassemblé
les familles sur la place et leur avaient tenu un prêche. Ensuite, à titre
d’exemple, ils avaient égorgé le muezzin et son fils et les avaient pendus par
les pieds à l’entrée de la mosquée. »p136

La violence atteint son pic et renforce son sens d’abjection lorsqu’elle se donne le
droit de massacrer les êtres les plus innocents, à savoir les nourrissons ignorant
l’existence des intégristes et leurs objectifs politiques et idéologiques :

« Mais dans un pays où les nourrissons sont dépecés à même le berceau, ce serait
l’indisposer que d’exiger de la barbarie une quelconque correction. »p148

L’assassinat des étrangers résidant en Algérie est une façon de cloîtrer les algériens
pour mieux les dominer. Ils constituent un obstacle perturbateur dans le projet
idéologique islamiste visant redonner une identité aux algériens qui selon eux, sont
perdus et déchirés dans la mixité et plusieurs cultures occidentales étrangères. Ainsi
l’explique Abderrahmane Moussaoui :

« Porteurs de signes supposés et / ou perçus comme différents vont faire des objets
d’attentats. Ils sont estimés porteurs de troubles dans un procès de construction
identitaire en marche. ».22

Ce phénomène tragique est reflété dans ce récit par le narrateur sur un ton déçu et
chagriné traduisant un étonnement et une interrogation sur le massacre des étrangers
innocents résidant en Algérie et condamné par les islamistes :

« Je me suis souvenu de Serdj, décapité dans un faux barrage sur une route reniée ;
me suis souvenu de son moutard qui courait après une roue de bicyclette sans
comprendre pourquoi il y avait tant de gens à la maison. »p190

22
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit. p51

35
L’une des stratégies de la violence islamiste est de combattre le savoir et la
connaissance qui sont des portes d’ouverture sur le monde du progrès et de l’amélioration
dans la vie :

« Une école me rappelle qu’on a tiré sur des écoliers à peine plus hauts que trois
pommes. »p190

A l’instar des autres romans et auteurs A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra
met aussi en exergue la violence physique interprétée par les multiples actes et
assassinats islamistes qui prennent plusieurs formes.

Accusés de soutenir le pouvoir en place, les agents de sécurité sont sauvagement et


publiquement éliminés par les islamistes. Le passage exprime l’arrogance et le mépris des
islamistes défiant les algériens :

« Six agents de l’ordre furent interceptés au détour d’une rue. Leurs assaillants les
arrosèrent de plomb ; ensuite, solennellement, ils les retirèrent du véhicule et les
décapitèrent sous le regard des fenêtres. »p151

L’une des cibles importantes des islamistes, les intellectuels qui pourraient constituer
un vrai danger à leur victoire et triomphe. Considérés comme des athées et des charlatans
fascinant la population, les poètes sont aussi condamnés par l’idéologie islamiste, car :

« Toute évolution au niveau des mœurs ou des pratiques devient suspecte


d’hérésie. »23

A force de se répéter et de se reproduire, les multiples actes de violence se banalisent


dans l’Algérie des années 90. Le passage se veut une métaphore solidifiée du massacre
islamiste des intellectuels algériens et renvoie aussi à la détermination de ces derniers
face à la mort qui dans ce cas ne fait que glorifier les êtres et en même temps réduire les
autres au rang des désertiques :

23
Mimouni Rachid, Op. Cit. p22.

36
« On l’attaqua chez lui, très tôt le matin. Le poète attendait ses
bourreaux. Mis au courant de leurs desseins, il avait refusé de s’enfuir. Il
avait juste envoyé sa compagne quelque part pour affronter seul son destin.
Avant de mourir, Sidi Ali avait demandé à être immolé par le feu.
- Pourquoi ? s’était enquis Abou Mariem.
- Pour mettre un peu de lumière dans votre nuit ».p167

Sous l’étiquette de l’athéisme, de la francophilie et du communisme, plusieurs


artistes du septième art ont été dans les années 90 assassinés par les islamistes visant
sombrer les algériens dans un obscurantisme total et profond :

« Rachid Derrag sera égorgé. Devant ses enfants.


Nafa sera là. Il aura beau fermer, de toutes ses forces, les yeux pour ne pas
voir la boucherie, il n’empêchera pas les cris scandalisés du cinéaste de le
traquer durant des jours et des nuits : « Ce n’est pas vrai. Pas toi, Nafa. Ta
place n’est pas de leur côté. Ce n’est pas possible. Tu es un artiste, bon Dieu !
Un artiste… »p196

Les boucheries réalisées par les intégristes prennent une autre signification et notion,
car l’acte meurtrier devient légitime et prend la forme d’un rituel de purification :

« Chaque matin, des hommes encagoulés jaillissaient de leur cachettes et


tiraient à bout portant sur leurs cibles. Quelquefois, un couteau de boucher
achevait les blessés en leur tranchant la gorge. A la mosquée, on expliqua ce
geste : un rituel grâce auquel le mort se muait en oblation, et le drame en
allégeance. »p150

Taxés de conspirateurs et de comploteurs, plusieurs citoyens algériens ont été


victimes de la violence meurtrière islamiste des années 90. On leur réserve une mort
barbare et une exposition scandaleuse et avilissante pour donner l’exemple et semer la
frayeur :

37
« On traquait les conjurateurs, les imams indociles, les figures emblématiques de
naguère, les femmes indélicates et les parents de taghout. Ceux-là étaient égorgés,
décapités, brûlés vifs ou écartelés, et leurs corps exposés sur la place. »p135

L’injustice et l’arrogance des extrémistes se reflètent aussi dans le fait de brutaliser


les couples. Salah L’Indochine raconte à ses collègues l’incident d’un couple qu’il
« corrige ». Le passage traduit la culture autoritaire des islamistes :

« J’ai dit au bonhomme : espèce de sale menteur, montre voir tes


mains. Ses moustaches tremblaient. Il a montré ses mains, à la manière des
écoliers. Je lui ai tapé sur les doigts avec mon ceinturon. Zlat ! Zlat ! A
chaque coup, il mettait un genou à terre en grimaçant de douleur et foutait
ses mains sous ses aisselles. Ca crevait les yeux qu’il en rajoutait. Alors je
me suis fâché .Je me fâche toujours quand un type exagère. J’ai dit aux
frères de le foutre à poil, et je lui ai flanqué une de ces falaqua qu’il n’est
pas prés d’oublier. Il ne pouvait plus se relever, après. Il s’est taillé à
quatre pattes. »p109

Salah L’Indochine tue avec sauvagerie un vieux montagnard. En citant des parties
du corps humain exprimant la gradation du meurtre et en usant des verbes d’action
forts, le narrateur réussit à formuler la férocité des extrémistes :

« Salah s’empara de son couteau et lui porta un coup fulgurant dans le


rein, puis un deuxième dans le ventre. Surpris, le vieillard écarquilla les
yeux et tomba à genoux …
Joignant le geste à la parole, il le saisit par la peau du crâne, lui renversa
la tête en arrière et lui trancha la gorge si profond que la lame brisa les
vertèbres cervicales. Une puissante giclée de sang le gifla. Salah
L’Indochine la savoura pleinement en se cabrant comme sous la décharge
d’un orgasme. »p215

Le châtiment et la sanction des extrémistes décidés pour les repentis se vérifient


barbares, sauvages et impitoyables, car considérés comme des traîtres, ils subissent le
même sort réservé à la population récalcitrante et désobéissante :

38
« Le lendemain, sur la place du hameau, en se levant pour la prière de l’aube, on
découvrit Souheil accroché à un mât par les pieds, complètement nu, le corps écorché
et la gorge tranchée d’une oreille à l’autre.»p 225

Afin de dire l’influence de l’idéologie islamiste sur les enfants algériens pendant
les années 90, l’auteur les assimile à des mioches galvanisés afin de dire leur fanatisme
et leur enthousiasme et surtout leur haine vis-à-vis des filles non voilées :

«Les filles dévoilées se faisaient agresser par des mioches galvanisés. »p121

Le serment des barbares de Boualem Sansal comme les autres trames narratives ne
fuit pas au devoir de scandaliser les actes aberrants des extrémistes et de se révolter
contre eux à travers l’acte d’écrire.

La brutalité des l’islamistes se traduit dans leurs méthodes insensées de massacre à


travers lesquelles l’être humain succombe après plusieurs coups. Le corps mutilé de la
victime devient un message dangereux adressé aux autres :

« Moh a été tué d’une rafale de klach dans le flanc, six balles lâchées
de trois pas, et deux coups de pistolets tirés à bout touchant dans la pompe ;
ça va ? Il a aussi reçu un coup de poignard dans le cœur, peut-être deux…
difficile d’être affirmatif, l’organe a été déchiqueté. Il y a deux estafilades sur
la cinquième côte. »pp68-69

L’interrogation du narrateur exprime son ahurissement vis-à-vis de l’abjection des


actes terroristes cultivant le massacre avec ses différentes formes et théories et
n’épargnant personne :

« Bien sûr, il y eut des orages, des gorges tranchées, des corps lapidés, des bébés
brûlés, des vies saccagées, mais que faire… » p 90

La politique du massacre adoptée par l’armée islamiste visant l’anéantissement de


toute la population algérienne se généralise pour l’assujettir et tue sans exception.

39
L’auteur use du procédé de l’exagération afin de mieux décrire et raconter la sale guerre
algérienne des années 90 :

« Passons sur les atrocités ; les tangos égorgent ce qu’ils trouvent sur
leur chemin, chauffeurs en livrée, gardes endormis, servantes en sueur, bébés
mis au frais sous les arbres, enfoncent les portes, font irruption dans la
grande cour, illuminée a giorno. Inutile de s’appesantir sur le désarroi des
convives, les mouvements de panique vite réprimée, ni sur le comportement
des sauvages. » p 192

Les massacres accentués par les fanatiques terroristes donnent l’image de la


destruction totale et renforce l’idée de leur monstruosité singulière demeurant une
coutume et une tradition. Ils produisent aussi l’image d’une Algérie d’où émane l’odeur
de la mort et du sang :

« Tout se passe comme à l’accoutumée ; les hommes sont égorgés, les femmes
éventrées, les bébés fracassés contre les murs, etc. Désolation, ruines, cris, odeurs de
sang et de viscères. » p192

L’enlèvement et le viol des jeunes filles demeurent une arme guerrière d’avilissement
entre les mains des terroristes, car captive de ces groupes et violée à maintes reprises par
eux, la femme qui réussit à s’évader, se retrouve entre deux feux : le regard de la société
et le rejet de sa famille.

Elle demeure le symbole du déshonneur et de la honte qu’il faut éliminer ou enterrer à


tout prix. L’auteur fait recours au blasphème afin de renforcer l’idée de les abondonner et
de les livrer à l’inconnu :

« …, que d’innombrables jeunes filles errent dans les montagnes, pourchassées par
les tangos, repoussées par les gardiens de l’honneur, ignorées d’Allah, … »p246

Il ne s’agit plus de « viols ordinaires » mais de « viols stratégiques » « car partout,


au moment de la guerre, la femme se transforme en « arène ». Elle devient le support des

40
enjeux et l’enjeu lui-même. »24Affirme la combattante algérienne pour l’indépendance du
pays Louisa Ighilahriz.

Atteindre les hommes d’état considérés comme des taghout ou mécréants est une
façon d’affirmer le pouvoir et la force de la part des islamistes :

« - Carnage habituel : exterminés les agents, et le chef de daïra décapité puis


empalé sur un pied de chaise ; envolés son PA et un lot de papiers officiels… » p 248

La mort comme l’affirme Abderrahmane Moussaoui, se veut donc « un langage d’une


guerre d’abord symbolique. Donner la mort est dans une certaine mesure, une manière
déjà d’exercer le pouvoir, un pouvoir absolu. »25 Ainsi L’Algérie se perd dans le chaos et
« saigne à blanc par la guerre civile. »

II- Violence et techniques d’écriture

La violence avec ses différentes formes est mise en texte à travers plusieurs
techniques d’écriture dans ces romans. Il s’agit dans ce chapitre d’aborder l’ensemble des
moyens mis en œuvre pour tisser cette thématique de la violence des années 90.

II -1- La spectropoétique ou la spectralité comme un choix romanesque

Cette écriture de l’identification et de « la hantise» renvoie à la figure


emblématique du fantôme élaborée par Jaques Derrida dans son ouvrage intitulé
Spectres de Marx où ce théoricien évoque la notion de justice et de responsabilité devant
les fantômes et les martyrs de la violence. La spectropoétique s’affirme une
« hantologie » dressant une passerelle entre les morts et les vivants leur permettant de
dialoguer entre eux dans l’au-delà et dans l’autre temps. Selon lui :

24
Ripa Yannick cité dans De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997, p.202. Cité par
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit. p.95.

25
Ibid, p 66.

41
« Il est nécessaire de vivre avec les fantômes, dans l’entretien, la compagnie et le
compagnonnage dans le commerce sans commerce des fantômes.»26

L’hantologie est un néologisme forgé par Jacques Derrida dans son ouvrage Spectres
de Marx. 27Cette philosophie derridienne se veut une logique spectrale où le rapport au
spectre s’avère essentiellement important. La figure spectrale ou fantomatique dont parle
ce philosophe est une voix étrange, ni humaine ni inhumaine, ni vivante ni morte car le
fantôme n’a « ni substance ni essence ni existence, n’est jamais présent comme tel. »28

Ce qui fait de l'hantologie un concept central de l'œuvre de Derrida est l’éthique du


spectre que ce dernier élabore consistant à un désir de justice vis-à-vis des fantômes ou
des victimes des violences, lié à la notion de responsabilité devant eux. Le fantôme qui
est hors-lieu et hors-temps, voire anachronique mérite d’être défendu pour ne pas être
oublié ; cela implique « une politique de la mémoire, de l’héritage et des générations. »29
Hantologie et spectropoétique se rapprochent donc puisque toutes les deux se
partagent le principe et la morale d’inviter les fantômes et à leur donner une place dans
leur écriture pour qu’ils ne souffrent pas de « la vraie mort » ou de l’oubli, car ces
derniers se veulent des stratégies politiques et idéologiques adoptés par plusieurs états et
pouvoirs visant la conjuration de tout passé ou Histoire qui pourrait contraindre ou
interrompre les intérêts et les avantages.

Toute l’écriture de Les funérailles de Rachid Boudjedra se fonde sur une


spectropoétique qui cède la place à une « hantise » de la part des victimes de la violence.
Par le biais de sa narratrice Sarah qui s’identifie aux victimes de l’intégrisme, Rachid
Boudjedra édifie son écriture de l’Histoire en faisant recours à cette technique :

« Toujours est-il que je m’identifiai très vite à Sarah, beaucoup trop à Ali aussi »p28

Elle se retrouve déstabilisée, influée par les faits dramatiques et habitée par les
« proies » et les cadavres de la violence. L’accumulation des mots ou le recours à
l’épitrochasme est l’une des passions et des caractéristiques de l’écriture de l’auteur pour
dire ou mettre en exergue la violence des années 90 :

« Hantises. Ratures. Rayures. Les mots drus s’enroulaient autour de l’axe


de ma mémoire. Sueur froide qui m’enduisait le corps. Sorte de malaise aussi,

26
Agar- Mendousse Trudy, Op. Cit. p90.
27
Derrida Jacques, spectres de Marx, L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale,
Edition Galilée, Paris, 1993.
28
Ibid, p14.
29
Ibidem, p15.

42
comme une matière dure et molle à la fois. Caoutchouteuse. Dans ma tête les
mots se détérioraient. Perdaient leur sens et leur syntaxe. S’entassaient,
inutilement. Il m’arrivait de croire que j’étais la petite Sarah.» p29

Cet amour pour les mots et leur pouvoir se reflète dans la citation de R. Boudjedra
considérant que la poétique naît de savoir les combiner et les agencer pour qu’ils
remplissent mieux leur rôle expressif :

« La textualité c’est avant tout une affaire de mots. C’est aussi une manière de
combiner les mots de telle manière que de leur combinaison naisse une image, une
impression profonde, une sensation poétique.30

La spectropoétique est une technique ubiquitaire dans cette construction


romanesque ; nous la rencontrons dans plusieurs passages. L’héroïne n’arrive pas à
continuer à vivre sans être hantée par les figures et les voix des suppliciés de
l’intégrisme ; elle se culpabilise au point d’entendre leurs cris et leurs reproches
inaudibles parvenant de leurs photographies :

« Les photographies de corps mutilés de Sarah et d’Ali défilaient sans cesse devant
mes yeux. Le visage de Sarah. Mort et serein, avec l’œil droit qui manquait, qu’on n’avait
même pas maquillé pour cacher ce gros trou dans ce beau visage presque tranquille ! »
p27

Ces spectres de la violence meurtrière se ressuscitent à travers la hantise afin de


s’accorder une voix et d’exprimer leurs souffrances, leurs douleurs et surtout leur refus de
la mort déraisonnable et illogique :

« J’entendais leurs cris de suppliciés. Stridents. Interminables. Je les voyais


défiler dans ma chambre avec des yeux à la fois vides et pleins de reproches.»p27

Bien sûr on ne peut leur donner voix, les faire revivre, les préserver de l’oublie qu’à
travers l’acte de l’écriture, car les écrivains se sentent en dette vis-à-vis d’eux. Ils se

30
Gafaîti Hafid, Boudjedra ou la passion de la modernité, op. Cit. .p 59.

43
ressuscitent au fond d’eux et insistent sur l’idée de les défendre par le biais de l’écriture
comme le précise Assia Djebar dans son roman Vaste est la prison31 :

« Les morts qu’on croit absents se muent en témoin qui, à travers nous,
désirent écrire ! »32

Ce désir d’écrire, nous le constatons dans le personnage énergique de Sarah qui en


s’identifiant à Ali II, elle se met à écrire pour raconter son assassinat et pour lui donner
une voix afin de ne pas s’inscrire parmi les exclus de l’Histoire.

Derrière ce « je » de la narratrice, se glissent des voix plurielles et multiples ; celles


de toutes les victimes de la violence des années 90 qui voudraient se procurer une voix
pour ne pas tomber dans l’amnésie et le silence historiques :

« J’étais tellement émue que je me mis à écrire dans une sorte de transe, comme
sous la dictée. J’étais la petite victime de onze ans. Il s’appelait Ali, lui aussi. Une seule
bale dans le dos.» p35

Les paroles de la narratrice rejoignent celles de Karl Marx visant accorder justice
aux martyres ou aux victimes de la violence totalitaire. Cette justice qui doit naître de
notre conscience et principes et agir pour lutter contre l’amnésie historique volontaire et
décidée :

« Si je m’apprête à parler longuement de fantômes, c’est-à-dire de


certains autres qui ne sont pas présents, ni présentement vivants, ni à nous ni
en nous ni hors de nous, c’est au nom de la justice. De la justice là où elle
n’est pas encore, pas encore là, là où elle n’est plus, entendons là où elle n’est
plus présente, et là où elle ne sera jamais, pas plus que la loi, réductible au
droit.»33

31
Vaste est la prison, Edition Le seuil, Paris, France, 1995, p 346.
32
Citée par Agar- Mendousse Trudy, Op. Cit.p89.

33
Derrida Jacques, Spectre de Marx, Op. Cit. p15.

44
Une fois encore et comme est le cas dans plusieurs de ses romans, Boudjedra tend à
féminiser l’écriture en donnant la parole à son héroïne s’identifiant à Ali II en usant du je
pour dire son drame et son assassinat :

« Je tournais maintenant le dos à la classe qui brillait au loin. … A ce moment, un


bruit sec claqua et déchira l’air le silence et la pluie. Je ressentis quelque chose de chaud
et gluant me recouvrir le dos. » p37

L’écriture devient une arme contre l’oubli car « écrire, c’est se souvenir»34affirme
Rachid Boudjedra. La spectropoétique traduit un devoir de justice envers les victimes ;
cela oblige l’héroïne à veiller toute la nuit pour travailler sur leurs dossiers.
Le terme « Encore » répété plusieurs fois, dit la hantise perpétuelle et continuelle
vécue par le personnage central et traduit sa détermination de rendre justice à ces spectres
qui s’imposent sans vouloir la quitter :

« J’allumais alors la lampe posée sur la table et reprenais mes dossiers


sur lesquels je travaillais une grande partie de la nuit jusqu’à ce que le vent
frais et l’humidité m’obligent à rentrer pour me réfugier dans la maison
encore tiède. Encore Sarah ! Encore Ali I ! Encore Ali II » p39

Ce devoir de justice et de responsabilité vis-à-vis des victimes, se veut aussi un


devoir de mémoire et d’Histoire. Afin de ne pas tomber dans le piège de l’oubli, l’héroïne
préfère garder quelques propriétés des assassinés dans une boîte à bijoux.

La boîte à bijoux héritée de sa mère pourrait représenter dans l’écriture


Boudjedrienne la mémoire algérienne collective ayant comme devoir la nécessité
d’enregistrer cette Histoire de l’Algérie des années 90 bien que douloureuse afin de ne
pas tomber dans un différend gangrené par l’amnésie. Ainsi elle représenterait l’Algérie
avec ses joies et ses malheurs :

« J’ai conservé l’œil de Sarah dans une boîte en bois d’olivier ciselé où je garde
les quelques bijoux hérités de ma mère et que je n’ai jamais portés. Comme je n’ai jamais
osé porter le collier avec l’œil desséché de Sarah en pendentif.»p97
34
Gafaîti Hafid, Une poétique de la subversion, Autobiographie et Histoire, L’Harmattan, Paris, 1999, p 50.

45
Rangée par la déception et la colère, Sarah affronte chaque jour les photographies
des victimes qui l’encouragent et l’incitent à continuer son enquête et son affrontement du
terrorisme monstrueux :

« En entrant dans mon bureau, j’affrontai, comme à mon habitude, les visages
défigurés de Sarah et des deux Ali. Je restai quelques minutes à regarder les photos
agrandies, les articles géants. Les manchettes rouges à la une.» p 80

Les victimes deviennent pour Sarah une source de courage et de résistance au


terrorisme auxquels elle voudrait parler, se confier et surtout être écoutée pour avoir des
réponses :
« J’en avais besoin pour trouver le courage de continuer. Parfois
il m’arrivait de leur parler. Je posais les questions et donnais des
réponses. Eux étaient muets. J’aurai voulu les entendre. Leur raconter
la lettre de Salim. Mon amour pour lui. ..»p80

La spectropoétique permet au drame individuel de devenir collectif et à la mémoire


individuelle de se convertir à la mémoire collective :

« Nous étions tous réunis dans la grande salle tapissée de posters géants
représentant les victimes de l’islamisme et d’articles de journaux. Je voulais que
personne n’oublie ces victimes. J’avais la mémoire longue. Très longue. »p151

Dans cette écriture de « la hantise », les fantômes ou les condamnés à tort sont
valorisés. En dépit de leur absence, ils deviennent une source d’inspiration car comme le
résume Robert Harrison :

« La culture des hommes doit beaucoup au cadavre, il y a de l’humus dans


l’humain »35.

Garder les objets des victimes de la violence dans une boîte à bijoux renvoie à une
incitation à conserver la mémoire collective de l’Algérie en proie du terrorisme :
35
Cité par Bardolle Olivier, Op. Cit.p10.

46
«L’épouse du juge en larmes, s’est jetée dans mes bras. Je l’ai étreinte et
me suis surprise en train de sangloter, sans aucune retenue. Me disant :
« Laisse-toi aller, va ! Pleure tout ton soûl… mais garde le petit sachet en
papier bleu, pour ne pas oublier le drame de cette femme. » p 149 et le drame
de l’Algérie aussi.

S’approprier les objets des victimes du terrorisme est une manière aussi de s’arroger
le droit de la compassion et du deuil. L’héroïne garde le cartable d’Ali II, car elle
considère que l’assassinat de ce dernier le concerne et doit intéresser tout algérien puisque
la tragédie prend une forme générale :

« J’étais fascinée par son petit cartable que j’avais fait saisir lors de sa
mort et que je ne voulais plus rendre à sa famille qui d’ailleurs me le
réclamait. Je le gardais à la maison en pensant qu’Ali II était aussi à moi. Sa
famille avait ses vêtements souillés de sang et il était normal que moi je garde
le cartable »p95

Elle garde aussi le foulard de la petite Sarah, car le souvenir se concrétise dans la
conservation des propriétés et des objets des victimes. Il se concrétise surtout quand on
n’hésite pas à les exposer aux autres pour les remémorer :

« Je ne rendrai pas le cartable de Ali II. Jamais ! Comme je ne rendrai jamais le


superbe foulard bariolé de Sarah .Ca, personne ne savait que je l’avais gardé
(kleptomanie ?) Même pas Salim. Il m’arrivait de le porter quand je voulais me faire
belle (Fétichisme ?) pp96 – 97

A travers la spectropoétique, la mémoire collective reste vive et vivante pour mener


un combat contre l’oubli et l’amnésie. Les funérailles contribue donc à une écriture de la
mémoire où l’auteur invite les fantômes de la violence à prendre place dans l’écriture de
l’Histoire du pays et de se défendre dans un autre temps, qu’est selon Derrida « le temps
spectral ».

47
Ainsi « cet être - avec les spectres serait aussi, non seulement mais aussi une
politique de la mémoire, de l’héritage et des générations. » 36

Cette politique de la mémoire et de l’héritage permet de donner aux disparus deux


existences ; une extérieure et l’autre intérieure, car selon Pierre Bergounioux :

« Les morts existent deux fois : dehors, avant et, ensuite, dedans. Peut-être même que
leur existence seconde l’emporte en étendue et en vigueur sur la première. »37

L’écriture de « la hantise » ou la spectropoétique prend une autre forme dans Des


rêves et des assassins de Malika Mokeddem, car elle ne se traduit pas par la réapparition
des victimes de la violence, à travers leurs voix ou leurs cris, mais à travers le cauchemar
de l’héroïne. Cette dernière qui se voit un fantôme errant dans la ville d’Oran dont le ciel
est de sang reflétant de ce fait, les innombrables massacres islamistes et renvoyant à la
couleur rouge connotant la mort et le danger :

« Je suis un fantôme. J’erre dans les ruines d’Oran. Sous un ciel de


sang. Il n’y a plus aucune femme, aucun enfant. Il n’en reste pas trace dans
ces éboulements. Passés en débris, brûlés de leur mémoire. Il n’y a que des
hommes, plus tout à fait hommes. Ni visage. Ni membres inférieurs. Des êtres-
troncs qui gigotent dans un chaos de gravas. Leur tête est ouverte d’yeux. Des
yeux braqués en tous sens »p208.

L’image du fantôme circulant dans la ville ruinée et désertique représente le chaos de


l’Algérie des années 90 où l’être humain demeure un mort vivant souffrant de l’assassinat
de ses semblables. Brisée de voir ses rêves bafoués, le personnage féminin de M.
Mokeddem se perd dans l’insignifiance d’un monde cruel sans merci. Le cauchemar
reflète ici la vie intérieure et la vie extérieure du personnage.

36
Derrida Jacques. [Link] p 15.

37 ?
Bouslama Ibtissem, La mort en images ou le différend ininterrompu avec le réel dans La mort de Brune
de Bergounious Pierre dans Littératures, Pierre Bergounioux, sous la direction de Guy Larroux et Yves
Reboul Presses universitaires du Mirail, Toulouse, France, 2009, p83.

48
La ville fantomatique, désertique et évacuée de tous ses habitants, demeure un espace
désinvesti de mémoire et n’établit plus un rapport avec la mémoire collective car :

« Pour qu’il y ait mémoire collective, l’espace doit être indicateur d’une certaine
continuité, y compris en cas de guerre et de révolution »38 souligne Maurice Halbwach.

Le sommeil paradoxal de la narratrice réfléchit la guerre fratricide algérienne et


l’influence des évènements sanglants sur elle à travers une rencontre entre le conscient et
l’inconscient, car selon Sigmund Freud :

« Le rêve est la voie royale de l’inconscient »39

Cette vision spectrale met l’héroïne face à elle-même et relie les deux mondes réels
et oniriques .Elle dit aussi la violence troublant Kenza dans son sommeil et son réveil et
exprime son angoisse et ses conflits intérieurs naissant de son environnement extérieur
bouleversant et poignant :

« Je me dis : heureusement que je suis invisible. Ils ne peuvent pas me


saisir. Je ne suis que la buée d’un souffle. Tout à coup, une clameur sourd des
visages. S’élève et monte. Provoque des convulsions dans le corps des êtres-
troncs. Devient un énorme râle à travers les béances des murs encore debout.
Vrille une douleur dans ma tête et mon ventre. J’essaie de me raisonner : un
spectre ne peut pas souffrir. Il n’a ni tête ni ventre. »p208

En plein cauchemar, l’héroïne s’interroge et se questionne sur son état, car le rêve
ressemble à la réalité et sommeil et réveil ne se distinguent guère lorsqu’on est traumatisé
par une tragédie comme celle de l’Algérie :

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Quelque chose s’est encore détraquée en moi et


pourtant je suis morte. Je me réveille en sursaut. Roulée en chien du fusil, les
mains entre les cuisses, je m’étais endormie sur le divan.
38
Cité par Fisher Dominique D. Ecrire l’urgence. Assia Djebar et Tahar Djaout, L’Harmattan, Paris, 2007,
p54.

39
Genest Christian. « ABC des rêves », France Loisirs, Paris, 1986, p14.

49
Il est quatre heures du matin. La pluie a cessé. Le vent forcit encore. Fait
claquer les vitres. Cauchemar ou pas, j’ai réellement mal à la tête et au
ventre. » p209

La hantise n’est mise en texte dans L’automne des chimères qu’à travers l’emploi de
l’adjectif « hantée » employé pour renvoyer aux spectres ou aux fantômes des victimes de
la violence circulant en ville le soir et se retrouvant en face à face avec les terroristes.
Circulant en étant des spectres, les victimes de la violence se libèrent et se meuvent
pendant la nuit sans être ou se retrouver les otages de l’angoisse terroriste, car invisibles
et inaudibles ne risquent rien.

Alger est représentée comme étant une ville désertique, vidée de toute population et
n’inspirant plus confiance ou sécurité même dans son calme :

« Je m’installe dans un fauteuil, face à la fenêtre. A travers les vitres


poussiéreuses, j’assiste les hauteurs de la ville suspendues dans les limbes.
Alger n’inspire plus les noctambules. Ses nuits sont hantées. Elles ne croient
plus aux soirs qui se prostituent aux insomniaques mal lunés, ne fait pas
confiance aux accalmies qui n’ont pas de suite dans les idées… »pp39-40

L’écriture de « la hantise » ne s’affirme pas basique dans A quoi rêvent les loups de
Yasmina Khadra puisqu’elle n’occupe pas plusieurs passage du roman, par contre elle est
essentielle pour souligner le déraisonnement et l’erreur fatale islamiste.

L’écriture de « la hantise » choisit dans un premier temps la forme subjective du


monologue intérieur employé à la première personne dans lequel le narrateur personnage
se compare aux loups traînant le sang de leurs proies en se rappelant les victimes des
extrémistes.

C’est une parole hantée par le sang des victimes de la violence que révèle le
monologue intérieur du personnage central. Ce sang s’accroche aux pieds des extrémistes
pour s’inscrire dans la mémoire collective qui refuse d’être occultée et évite de tomber
dans le piège de l’oubli.

50
Le sang des victimes rougit les blancs de l’Histoire afin de dénoncer les crimes
islamistes commis contre les innocents dans les années 90 :

« Nous nous engouffrâmes dans les forêts, marchâmes une partie de la


nuit et observâmes une halte dans le lit d’une rivière. Et là, en écoutant le
taillis frémir au cliquetis de nos lames, je m’étais demandé à quoi rêvaient les
loups, au fond de leur tanière, lorsque, entre deux grondements repus, leur
langue frétille dans le sang frais de leurs proies accrochée à leur gueule
nauséabonde comme s’accrochait, à nos basques, le fantôme de nos
victimes. »p264

La politique du pire permise et consentie par les extrémistes pendant les années
noires en Algérie est dénoncée et présentée sur un ton accusateur par les islamistes eux
même, qui s’assimilent aux monstres destructeurs traînant d’innombrables spectres de
victimes :

« Nous sommes allés trop loin. Nous avons été injustes. Des bêtes
immondes lâchées dans la nature, voilà ce que nous sommes devenus. Nous
traînons des milliers de spectres en guise de boulet, nous gangrenons tout ce
que nous touchons. Nous nous valons plus rien. Personne ne veut de
nous. »p267

Les spectres s’accrochant au chevet des extrémistes est une image choisit par l’auteur
afin de renvoyer au sang des victimes de la violence qui ne sèche pas et ne cesse de
réclamer le droit d’être vengé, non pas par le sang mais par la voix du témoignage pour ne
pas sombrer dans

« Le blanc ; à la fois couleur de deuil, de silence, d’oubli, de censure. » 40souligne D.


Fisher traduisant l’idée de Assia Djebbar dans son roman Le blanc de l’Algérie41.

40
Fisher Dominique Op. Cit. p 93.

41
Édité par Albin Michel, Paris, 1995.

51
L’écriture de « la hantise » semble intéresser Yasmina Khadra au point de la mettre
en texte dans son dernier produit littéraire intitulé La longue nuit d’un repenti (édité à
Paris par Moteur en 2010) à travers le personnage de Abou Seif qui à force d’être hanté et
habité par ses victimes, il fini fou.

Le passé ensanglanté du personnage demeure un présent hanté et visité par le retour


des images fantomatiques des victimes de la violence extrémiste auquel il ne peut
échapper :
« Tu peux plus regarder le monde avec tes yeux d’avant. Tu tournes à
droite, tu tournes à gauche, pas moyen de semer les dizaines de fantômes que
tu trimbales dans ton sillage (…) Dans le noir, en plein jour, où tu vas, où tu
te retires, ils sont là, obstinément ancrés dans ta mémoire, désespérément
cramponnés à tes angoisses. »p10

La hantise se revêt d’hallucinations et de visions délirantes n’abandonnant plus le


personnage pour mieux être terrorisé et tourmenté à son tour. Le jet rougeâtre et le sang
effervescent traduit l’ampleur des crimes extrémistes et la fatalité des années 90 :

« Il retourne dans la salle de bains. Un crachotement, et le robinet émet un long


sifflement, un jet rougeâtre en gicle, puis un sang effervescent déborde de l’évier et se
met à cascader sur le carrelage dans un chuintement épouvantable. »p12

Le serment des barbares de B. Sansal n’accorde pas une grande importance à


« l’hantologie » puisque cette dernière effleure un seul énoncé du roman et d’une
manière un peu ambiguë.

Les victimes de la violence qui se ressuscitent et revivent en spectres après les


attentats de l’islamisme terroriste contre les innocents est une façon de convoquer les
morts et de dire leur insatisfaction et leur refus de mourir massacrés et abattus
brutalement et soudainement.

L’apparition spectrale accompagnant les terroristes renvoie à « la mort inachevée »


et au « deuil inachevé » selon la terminologie de Frantz Fanon, car la mort ou l’assassinat
illégitime des victimes suspend le deuil :

52
« A contre-jour, dans un nuage poudreux, des hommes, dont l’âge n’a guère
d’importance, n’étant ni vieux ni beaux, déambulent avec leurs fantômes ; abrutis de
soleil, les paupières soudés, les commissures sanieuses,… »p82

Il - 2 - Symbolique de la violence entre emploi des couleurs et éléments naturels

L’écriture symbolique constitue l’une des principales caractéristiques des romans en


question pour dire la violence. Elle s’interprète à travers un emploi et un choix excessif
des couleurs ainsi qu’une insistance sur des éléments naturels, météorologiques et
climatiques comme : la chaleur, la pluie, le ciel, la neige, les nuages...

Le symbolisme est un point de contact entre le monde abstrait et le monde concret et


entre le sens caché et le sens explicit. Il est aussi le produit d’une sensation, d’une
impression ou d’un sentiment. Ainsi l’explique Verhaeren :

« Le symbole s’épure toujours à travers une évocation en idée : il est sublimé de


perception et de sensation, il n’est point démonstratif mais suggestif»42

La réflexion sur la symbolique dans ces romans, incite le lecteur à associer ce qu’il
lit à ce qu’il connaît pour chercher et saisir l’idée de l’auteur. En évoquant le symbolisme,
l’écrivain Stéphane Mallarmé explique :

« Les symboles tendent à évoquer petit à petit un objet et à en dégager un état


d’âme ou, inversement choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série de
déchiffrement. » 43

42
Cité par Luengo Albuquerque Elia, La question du symbolisme comme pierre de touche du symbolisme,
Université de Extremadura, Espagne, 1991, p128.
43
Stéphane Mallarmé cité par Nadyne Ly, Collection Littéralité 4, Nommer, dirigé par Jean-Pierre Dedieu,
Presses universitaires de Bordeaux 3, France, 2002, p15.

53
Le traitement de la symbolique dans ces productions littéraires se penchant surtout
sur l’emploi des couleurs et des éléments naturels nous renvoie à poser quelques
questions :

- Que symbolisent chaque couleur employée et chaque élément naturel dans cette écriture
de la violence ?

- A quoi renvoient- ils ?


- Le choix des couleurs et des éléments naturels traduisent- ils la vision de l’auteur ?

- Quels sont les couleurs et les éléments naturels récurrents dans les romans ?

- Quelles sont leurs connotations ?

Basé son écriture sur un choix des couleurs n’est pas une procédure gratuite de la part
d’un écrivain, car par leurs significations et connotations, les couleurs tendent à expliquer
le monde de la violence et donner la vision de l’écrivain. Souvent les symboles sont
révélateurs des mécanismes de l’imaginaire des romanciers.

Sachant que les couleurs possèdent un pouvoir et une capacité d’exprimer ce qu’on ne
peut dire et convaincus qu’elles sont chargées d’une valeur symbolique, les auteurs et à
différents degrés préfèrent leur accorder un rôle dans leurs édifices romanesques.

A travers les messages qu’elles contiennent (les couleurs), les romanciers visent
orienter le regard du lecteur et énoncer le sens du monde qu’il représente. L’emploi des
couleurs, nous le constatons dans plusieurs passages des romans en question.

Les Funérailles de R. Boudjedra se base dans son écriture sur cette symbolique des
couleurs afin de mieux mettre en texte la violence des années 90.

Le vert est l’une des couleurs secondaire qui symbolise le repos, la détente et le bien-
être, mais liée dans ce passage à la laine et au verbe « moisir », il exprime le dégoût et le
spleen de l’héroïne Sarah, comme il est aussi la teinte de la dégradation et de la
fragilisation.

54
Le violet est une couleur binaire qu’on obtient en mélangeant le rouge et le bleu. Ce
mélange renvoie à l’influence des évènements sur l’être de Sarah. Cette couleur est
chargée de dire ses sensations corporelles et ses intuitions psychiques comme elle
symbolise aussi les sensations de tristesse, de pénitence de l’âme et de deuil intérieure :

« J’avais le cœur gros comme une pomme de terre qui moisit avec de la laine
verte tout autour et se boursoufle sous l’effet des grosses chaleurs et des macérations
violettes. Impressions intimistes. Tissus bariolés. Peinturlurés. » p29

Comme il est connu dans notre tradition arabo - musulmane, le linceul est de couleur
blanche, mais dans ce passage l’auteur préfère le représenter en couleur jaune pour
symboliser la jeunesse et la lumière (Ali II) assassinées par les intégristes. Cette couleur
est aussi une teinte d’éternité et de religiosité transcendante qui reflète la somptuosité
avant la mort :

« J’aperçu Salim entouré par ses deux gardes du corps. Il était derrière Flicha,
tout prés de la petite tombe fraîchement creusée. Il le frôlait presque. Le corps d’Ali II,
engoncé jusqu’au cou dans un linceul jaune recouvert de fleurs, reposait à même le sol.
»p 63

Dans le but de traduire les sentiments de l’épouse du juge, l’auteur emploie la couleur
bleue qui renvoie à la pensée et à la fidélité. Cette couleur exprime aussi la chasteté, la
pureté, la justice et la noblesse du juge :

« Elle sortit de son sac un petit sachet en papier bleu et elle me le mit dans la main
…j’étais horrifiée mais je pris le sachet et le fourrai dans mon sac. Il était joli, en papier
cadeau. » p 101

Le noir du cartable symbolise la mort, la disparition et le deuil ainsi que le


bouleversement dans lequel baigne l’Algérie pendant la décennie rouge. Cette couleur
représente la peine, la durée de la tristesse et des supplices :

55
« Je demandai qu’on m’apporte le cartable de la victime. Il était en plastique noir
et en très mauvais état. Une odeur d’enfance en jaillit .Il contenait des manuels scolaires
défraîchis, une trousse un peu abîmée et plusieurs cahiers pas très bien tenus. » p35

Le traitement de la violence passe aussi par le recours aux éléments naturels comme
la chaleur qui symbolise dans ce passage l’explosion des évènements et la violence qui
atteint son degré intense et touche la face innocente de la société :

« L’orage avait éclaté brusquement à cause de la chaleur. Il pleuvait à


torrents. Tout était mouillé .Les arbres de la cour portaient de grosses taches
d’humidité. Ca et là. Des marques de toutes les formes. D’un brun plus foncé
que l’écorce des platanes ou des eucalyptus. Les gouttes de pluie ricochaient
avec une violence incroyable. On aurait dit de grosses billes parfois
transparentes. Parfois très légèrement coloriées »p 35

La violence au rythme accéléré est symbolisée dans ce récit à travers la pluie qui
tombe à verse sans arrêt produisant l’image d’une inondation destructrice et d’un déluge
dévastateur :

« Maintenant, il fait trop sombre dans la classe. Le maître allume les lumières alors
qu’il n’est pas encore dix heures du matin. La pluie reprend. Elle redouble de violence.
Ali pense au puits qui doit déborder à l’heure qu’il est. » p 100

A l’instar Des funérailles de Rachid Boudjedra, Des rêves et des assassins de Malika
Mokeddem fait recours dans son écriture de la violence au symbolisme des couleurs et
des éléments naturels comme la neige et les nuages.

Le recours aux couleurs est une technique adoptée par la romancière pour traduire
l’environnement politique et social de l’Algérie des années 90 ainsi que l’état d’âme des
personnages.

Ayant plusieurs significations, le bleu monopolise plusieurs passages du roman car


selon Henri Matisse :

56
« La tendance dominante de la couleur doit être de servir le mieux possible
l’expression »44
Dans le but d’évoquer l’espace et de l’agrandir, l’auteur se sert de cette couleur des
horizons. Ainsi il transcrit l’atmosphère d’une Algérie en proie de guerre. Quand le ciel
est totalement bleu et sans nuages, renvoie à l’insécurité et à la déstabilisation, car on ne
peut s’accrocher à rien ; la vue vers le haut se perd et la terre paraît seule dans un espace
infini. Le rôle des nuages est de la protéger, de l’entourer et de la sécuriser :

« Maintenant toutes sortes de sirènes mugissent à longueur de jour dans


la ville sinistrée. Ainsi va le monde sous les cieux d’Allah. Des cieux dont le
bleu est la cruauté même. Il ne prend ombrage de rien. Ne porte aucun nuage
des ravages humains. Fait resplendir le mensonge d’une paix et d’une joie
inexistantes »p50

En empruntant le chemin vers la France, l’héroïne compare les deux cieux bleus :
français et algérien. Le premier inspire confiance, sécurité et espoir, alors que le bleu
d’Oran symbolise l’infini de la perdition dans le monde de la violence ainsi que le
bafouement de tout espoir :

« Je me laisse aller au bercement du train. A ma fenêtre, même ciel qu’à


Oran. Même lumière de septembre. Cette lumière qui cascade sur les reliefs.
Allonge les ombres. Joue avec les contrastes. Sa profondeur de champ et les
nuances de ses teintes sculptent et réinventent la nature.

A Oran, je ne prêtais aucune attention au jeu des lumières. Le bleu du ciel


ne m’était que la condensation des violences de la terre. Même nos plus
simples plaisirs ont été pulvérisés. » p 115

Sous un ciel d’hostilité et de rancune, le bleu ne porte plus la signification de la


félicité et de la chasteté mais évoque celle de la tromperie et du mensonge. Le besoin des
nuages exprime cette volonté de la part de la narratrice consistant à s’accrocher à un
espoir de protection et de sécurité et l’envie de désert de neige cristallise la soif de la joie
et de l’éclatement.
44
Matisse Henri, Ecrits et propos sur l’art, Hermann, Paris, 1972, p60.

57
La blancheur de la neige traduit l’euphorie et la gaieté tandis que celle tombée du
ciel, renvoie à l’aveuglement et à l’aliénation de l’être humain :

« Les ciels du Sud me fatiguent. J’en ai assez du mensonge de leur bleu.


De leurs atmosphères de sueur, de poussière, de larmes et de sang .De leurs
lumières de tragédie. J’ai besoin de nuages. De tourmentes là-haut et de
sérénité sur terre. Envie d’un désert de neige. Ne plus recevoir dans les dents
que le froid du vent. Et dans les yeux une blancheur tombée du firmament. »p
158

L’Algérie sous un ciel bleu sans nuages, sombre dans l’abîme et dans une réalité
désolante sans remède. Entre les mains d’une violence infernale, elle devient un espace
désertique vêtu d’un blanc renvoyant à l’ambiguïté et à la confusion.

L’ocre est une couleur brune tirant soit sur le rouge soit sur le jaune ; le rouge
symbolise le sang versé dans cette guerre barbare et le jaune renvoie à la déloyauté et à la
traîtrise régnant dans cette période des années 90 et dans l’Algérie décomposée.

L’indigo est un bleu profond aux reflets violets ; le bleu est la couleur du vide et de
l’infini qui dans ce contexte devient un symbole de mort. Le violet renvoie au mystère et
à l’incertitude :

« Je regarde cet enfant et c’est un autre que je vois. Alilou a neuf ans.
Le teint des mômes du Sahara. Dans ses yeux se consume un songe démesuré.
Je vois le désert. Son ciel d’un bleu de guerre. Un reg chauffé à blanc. L’air
tremble et trouble l’esprit. Un mirage scintille au loin. Dans cette lumière qui
vacille, en proie à tous ses excès, le ksar ressemble à une termitière. L’ocre de
ses murs vire à l’indigo. Comme si le ciel avait fait main basse sur la terre.
Comme s’il n’y avait plus rien d’autres au monde que l’absolu de son bleu. »
p 160

58
La noirceur dans ce passage englobe toutes les terreurs et les sauvageries réalisées en
Algérie pendant la décennie rouge. Il s’agit de mettre en exergue l’état d’âme de la
narratrice se retrouvant confuse :
« Va et pardonne » « Tu as la grosse haine » Haine de qui ? De quoi ?
Haine ou désespoir ? Haine et désespoir ? Désespoir du rêve, de tous les
rêves brisés. On ne rêve pas dans un pays comme le mien. Surtout quand on
est femme. On compose avec la noirceur humaine »P 158

Accablée par le drame de la violence, la ville demeure triste et sombre. Ses êtres
sous un ciel de perdition ne font que renforcer la culture de l’horreur quotidienne et
habituelle :

« Dehors, la ville est lugubre. Comme d’habitude. La foule s’écoule. Marée


humaine qui broie son noir. Et la même lumière. La même insolence du ciel, suprême
violence.»p68

Le rêve d’un désert de neige et d’un désert blanc incarne le désir de changement ainsi
que l’envie de Kenza de retrouver la paix et la quiétude intérieures même si l’exil
demeure l’unique solution :

« Je veux me renseigner sur les pays où je pourrai faire valider mes


diplômes. Je crois que j’ai besoin de partir très loin. Il me faudra un total
dépaysement pour oublier. Tu sais, tout à l’heure, je me suis assoupie sur la
plage. J’ai rêvé que je marchais dans un désert de neige. Je me suis réveillée
avec une extraordinaire impression de paix. Ce n’est pas la première fois que
cette idée me traverse l’esprit. Marcher dans un désert blanc. Avoir autour de
moi des gens différents.»p133

Le gris symbolise le doute, l’ambiguïté, la confusion et le désordre régnant dans le pays


pendant les années 90. L’auteur préfère mettre cette idée en texte à travers le recours à
l’humour afin de distancier le lecteur du drame :

« - Regarde, de loin la terre a l’air d’une patate.


- Une patate ?

59
- Oui, une vieille patate. Regarde ça, là-bas, c’est la planète du paradis. On
va pas y aller.
- Pourquoi, elle n’est pas belle ?
- Ou ouf, elle est toute grise d’ennui !il y a que des gens qui prient : « Allah !
Allah ! Allah ! » Ils sont si éteints qu’ils feraient s’endormir un chien sur sa
crotte. Il y a pas de héros ou de rigolos, ceux qui font des péchés ; Ceux-là, il
faut aller chez le diable en enfer pour les trouver »p161

La Symbolique des couleurs et des éléments naturels ne semblent pas importante


dans L’automne des chimères de Yasmina Khadra, car elle n’occupe que quelques
énoncés :

Affligé par la violence meurtrière faisant sombrer l’Algérie dans une guerre civile
dans les années 90 et dégoûté par un système corrompu qui l’oblige à démissionner de
son poste, le commissaire LIob dit son état d’âme en employant le terme de « grisaille »
désignant une peinture monochrome en camaïeu gris utilisée pour donner l’illusion de la
pierre dans les peintures à l’huile.

Etymologiquement le terme grisaille est un dérivé de gris qui traduit l’union de


l’innocence du blanc et de la culpabilité du noir. Le choix de cette couleur véhicule la
tonalité de la tristesse et de la solitude, car le narrateur dans ce passage tend à exprimer
ses sentiments négatifs d’amertume et de désespoir afin de ramener le lecteur vers un
univers mélancolique :

« Maintenant, je sais : toute cette grisaille qui me voilait la figure, toute


cette animosité corrosive qui me bouffait les tripes, c’était parce que je
n’écoutais pas. Je n’entendais que mon fiel d’incorruptible, ne percevait que
mon rejet brutal de tout ce qui n’était pas conforme à mon intime conception
des valeurs et des principes. »p64

Afin de limiter le terrain de circulation dans le village et dire le ciel gris de la


région réfléchissant la tristesse et la déprime des villageois, le narrateur emploi l’adjectif
« grisâtre ». Le gris est employé aussi pour permettre la comparaison de la crête à une

60
lame de boucher pour dire le danger et l’incertitude de la zone interdite qu’il ne faut pas
franchir ou traverser.

La couleur grise constitue le motif de cette comparaison exprimant les risques et


renvoyant à une arme préférée des terroristes, à savoir, la lame qu’ils utilisent pour
égorger et mutiler les innocents :

« Mohand a insisté pour que l’on ne s’aventure pas au-delà de la ligne crête
grisâtre qui tranche la montagne comme une lame de boucher »p142

Etant la couleur sombre par excellence et ayant plusieurs significations négatives, le


narrateur compare Alger à une chambre noire afin de faire écho au vide, à la tristesse, à
l’obscurité, à la perdition et à la mort surtout. Le choix de la couleur noire traduit l’état
psychologique endeuillé du personnage et son environnement ou son réel tragique :

« Alger, quelque fois, c’est comme une chambre noire. »p190

Le traitement symbolique de la violence mis en texte par le choix des couleurs et


des éléments naturels n’est pas vraiment basique dans A quoi rêvent les loups de
Yasmina Khadra mais contribue sûrement à représenter la violence de la décennie noire.

La pluie torrentielle et le ciel foudroyant reflétant l’image du déluge dans ce passage,


permettent l’expression de la colère et de la haine, car le choix de ces éléments naturels
renvoie à la perception du monde transmise par le reflet de la psyché du personnage.

Les ténèbres traduisant la noirceur et l’obscurité voilant l’existence du héros,


symbolisent l’expression des sentiments négatifs et destructifs de la violence. Le noir
symbolisant la nuit dans la gamme chromatique, renvoie au chaos et à l’absence des
couleurs dans l’Algérie des années 90 :

« La pluie menaçait d’engloutir la terre entière, ce soir-là. Le ciel


fulminait. Longtemps, j’ai attendu que le tonnerre détourne ma main, qu’un
éclair me délivre des ténèbres qui me retenait captif de leurs perditions, moi

61
qui étais persuadé être venu au monde pour plaire et séduire, qui rêvais de
conquérir les cœurs par la seule grâce de mon talent. »p11

La grisaille, dérivée du gris, traduit dans ce passage le monde chaotique algérien des
années 90. Cette couleur serait l’expression de la monotonie et de la mélancolie régnant
en Algérie pendant la décennie rouge :

« Les rues ne se retrouvaient plus au milieu de la grisaille. Adieu les plages, le


farniente et la frime. »p67

Le rouge peut souligner l’amour, la passion ou la chaleur, mais en période de guerre,


cette couleur serait une représentation de sang et de danger. Les lettres rouges sont un
signe de passage des groupes armés ou des terroristes qui n’hésitent pas à égorger et à
massacrer la population algérienne dans les années 90. Cette couleur vive et forte connote
aussi la colère des extrémistes et leurs intentions dévastatrices et sanguinaires :

« Sur le catafalque, des lettres peintes en rouges signalaient que le GIA était passé
par là. »p214

La symbolique coloriale et naturelle dans Le serment des barbares de B.


Sansal s’avère importante et intéressante dans la mesure où elle représente l’Histoire
contradictoire et paradoxale de l’Algérie des années 90.

Le noir et le blanc ne s’opposent pas certainement mais se complètent pour révéler


l’image de l’Algérie des années 90 qui n’arrête pas de passer d’un péril à un autre. Les
années noires qui succèdent aux années blanches traduisent le passage d’une Algérie
perdue, seule et vide à une autre dépouillée, triste et endeuillée

« Aux saisons poussière ont succédé les saisons gadoue et aux années blanches les
années noires. »p49

En étant une teinte plutôt fade, le gris s’associe à la tristesse et la mélancolie, car il
est emblème de la mort et de la disparition régnant en Algérie pendant les années 1990 :

62
« …, tout se fondait dans le gris et le désespoir »p75

Le ciel algérien des années 90 demeure un miroir à travers lequel se reflète le sang
des victimes de la violence extrémiste. Le rouge représente le sang, le feu de la guerre
ainsi que le danger et l’excès islamiste.

Les éléments naturels décrits négativement renvoient au désordre et à l’état chaotique


de l’Algérie et du personnage, car cette représentation naturelle est perçue par un état
d’âme rangé par le deuil et la mélancolie :

« C’était bon, dehors ; tout baignait dans la même démence et l’impéritie était la
conduite de chacun ; le ciel était rouge, l’azur replié, la terre avide, les arbres à l’envers,
les tacots déglingués,… »p108

Noircie, salie et déformée par les multiples crimes signés par les islamistes, Alger
n’est plus « La Blanche », elle demeure sans lumière et sans espoir. La noirceur d’âme
traduit la fausseté, l’ignorance et l’obscurantisme et renferme toutes les passions égoïstes
et haineuses des « marchands » ou des traîtres.

La fièvre verte traduit l’atmosphère angoissante englobant l’Algérie des années 90, la
folie et la dégradation morale des algériens :

« Les arrestations se multiplièrent. Elles révélèrent que, sans être un


abattoir islamiste à l’instar de Blida, sa sœur jumelle de la Mitidja, naguère
amoureusement nommée par les siens « la ville des roses », et d’Alger dont on
ne se souvient qu’elle fut « la Blanche », chantée par les poètes et les épaves
du port, accrochés aux nuages par pur désespoir, que pour déplorer sa
défiguration et la noirceur d’âme de ses marchands, Rouiba était à son tour
gangrenée. La fièvre verte était installée dans ses quartiers
périphériques. »pp112-113

Le ciel bleu et la blancheur des nuages ouvrent l’horizon à un univers algérien


mélancolique, vide et abîmé sans repères où tout se perd et s’efface. La guerre civile fait
reculer le temps et l’inscrit dans la préhistoire et dans l’âge de l’ignorance.

63
La rondeur du soleil traduit la continuité et le prolongement de la folie guerrière
trouvant voix libre dans une Algérie sans issue prenant la prière comme arme contre le
fanatisme islamiste des années 90 :

« On est dans un passé lointain, d’avant les grandes invasions ; il y a du


mystère dans l’air, on ne sait ce qui se passe : le ciel est bleu, le soleil rond,
les nuages blancs, et toujours cette odeur de loukoum accrochée à l’air ; les
signes sont à la folie ; on appelle les ancêtres, les esprits bienfaiteurs, on
demande que la fertilité revienne, que le ciel déverse la clémence, que les
fauves s’en aillent, que les ennemis perdent leur force, que les hordes des
confins chutent de la terre… »p180

Le bleu du ciel traduit dans ce passage l’apitoiement du personnage sur lui - même,
sa dépression et sa tristesse, car l’écoulement des jours monotoniques dans une Algérie
ensanglantée ravive chez lui des sentiments négatifs et dépressifs :

« Rien n’avait changé, ni le bleu du ciel, ni la litanie des jours, ni la teneur des
communiqués ; pas même les Américains qui décidément ne soutiennent que les
fanatiques et les dictatures à pétrole. »p219

Négation de la lumière, le noir symbolise le néant, l’erreur et le mal animant


l’Algérie des années 90. Le noir voilant le regard du personnage reflète aussi le noir
enveloppant l’Algérie qui se traduit par la mort et le désespoir accompagné de la peur
assombrissant les jours des algériens.

Le noir est considéré comme la couleur d’avant les origines, il représente et renvoie à
l’absence des autres couleurs qui pourraient illuminer le monde et la vie des êtres :

« Son regard sur les signes et les hommes de ce pays trouvera de quoi assombrir ses
jours. Ces ainsi qu’il voit le noir le plus douloureux. »p370

64
Synthèse

La violence paroxysmique des années 90 sous ses multiples formes est mise en texte
par ces différents écrivains algériens. Ces derniers, en dénonçant le fanatisme et en
soulevant des questions politiques, ne renoncent pas aux principes d’écriture renvoyant à
une certaine esthétique.

La thématique fonctionnelle de la violence fait appel à plusieurs techniques d’écriture


et à plusieurs ressources sociales et politiques contribuant à représenter l’Algérie des
années 90 en se basant surtout sur un certain affect ou subjectivisme.

La violence avec ses deux types : symbolique et physique est mise en scène dans ces
romans en représentant les mêmes interdits et crimes islamistes à savoir les lettres de
menaces, les appels téléphoniques, l’exigence du voile, l’angoisse, l’exil intérieur et
extérieur, les rêves confisqués, l’assassinat, le viol, la torture,…

La spectropoétique ou l’écriture de la spectralité traduit une demande et une


démarche anamnésiques adoptées par ces écrivains afin de remettre en question la lecture
et la réécriture de l’Histoire. Cette écriture de « la survie » qui a envoyé tant d’écrivains à
la mort, se veut une arme dangereuse contre l’islamisme et son idéologie. Ainsi l’explique
Nabil Farés en affirmant :

« Je croyais avoir échappé à la mort par l’écriture et l’écriture m’a envoyé


à la mort. On découvre que la langue est meurtrière pour les siens. Nous ne
sommes pas des orphelins mais des héritiers fragmentaires, désolidarisés de nous-
mêmes, en quête d’un lieu de reconnaissances, au-delà d’une situation d’otages et
d’enjeux politiques. »45

Contrairement aux autres romans, Les funérailles de R. Boudjedra semble accorder


une place prépondérante et essentielle à la spectropoétique ou à l’hantologie puisque le

45
Cité par Fisher Dominique, Op. Cit. p8.

65
projet de justice accordée aux victimes de la violence dans cette philosophie ou politique
se révèle clairement et monopolise toute l’écriture de cet édifice romanesque.
De ce point de vue, la spectralité n’est pas une simple évocation hantologique mais
s’inscrit dans une logique de dénonciation accompagnant et bâtissant le projet politique
de justice et de défense des victimes de la violence extrême contre la marginalisation et
l’oubli

L’usage excessif des couleurs et le recours aux éléments naturels comme symboles ne
semblent pas gratuit dans cette écriture de la dérive algérienne des années 90, car elle
contribue à travers le discours des personnages, à traduire les sentiments, les impressions,
la colère, la déception et la frayeur des milliers d’algériens retrouvés victimes d’une
violence symbolique basée surtout sur une terreur psychologique ou physique fondée sur
les liquidations sanglantes dans la décennie noire.

Vu son importance significative, à la fois négative et positive, le bleu est une couleur
récurrente dans plusieurs romans à savoir : Les Funérailles de Boudjedra, Des rêves et
des assassins de Mokeddem et Le serment des barbares de Sansal. Il est mentionné aussi
en évoquant le ciel.

Le noir interprétant généralement et fréquemment le chaos et le deuil est employée


dans chacun des romans en question d’une façon directe en évoquant la couleur ou
indirectement en faisant recours aux éléments naturels comme est le cas chez Yasmina
Khadra employant « les ténèbres » connotant l’obscurité.

Signe de perdition et du vide, le blanc occupe plusieurs passages des romans : Des
rêves et des assassins mokeddemien et Le serment des barbares sansalien. Il est évoqué
aussi pour décrire les nuages et la neige qui à leur tour ne sont pas dépourvus de
significations négatives. Par contre Yasmina Khadra préfère employer le gris dans ses
deux romans L’automne des chimères, A quoi rêvent les loups pour renvoyer au drame
algérien des années 90 en invoquant « grisailles » et « grisâtre ».

En s’inscrivant dans une littérature « à chaud et à vif », ces fictions romanesques et


ces écrivains tranchent dans le corps politique et social dramatiques de l’Algérie des

66
années 90. La noirceur algérienne est traduite par le choix de plusieurs couleurs et
éléments naturels ayant des significations négatives et pessimistes.

Seconde Partie

Stylistique et sémantique de la violence

67
I- Violence textuelle et figures artistiques

L’écriture réaliste des œuvres rassemblées repose sur un choix scripturaire accusé
par plusieurs critiques d’atteindre un certain degré d’agressivité et de brutalité au point de
choquer le récepteur ou le lecteur dés la première lecture. Face à de tels reproches et dans
le but de justifier et de légitimer cette position d’écriture qui s’affirme dénonciatrice et
vêtue d’un engagement militantiste dans les années90, Assia Djebar répond :

« Un tel enchaînement de la violence et son accélération aveugle, accentuent certes


la vanité du dire, mais aussi sa nécessité. »46

Même s’ils ne partagent pas le même espace géographique, les écrivains algériens et
étrangers peuvent partager les mêmes visions du monde et de l’écriture,
notamment lorsqu’il s’agit de mettre en texte une tragédie et de la condamner :

« C’est sans doute l’un des devoirs majeurs de l’artiste que de nous faire ressentir
l’époque telle qu’elle est, y compris dans son aspect le plus indigne. Il a un devoir de
dénonciation »47 Dit Olivier Bardolle.

Afin de mieux expliquer ce choix scripturaire éruptif, Assia Djebar préfère le présenter
en disant :

« Démangeaison de l’écriture, cet apophyse superferatoire et cette fièvre


scripturaire »48.

Cette situation a incité Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Malika Mokeddem, Rachid
Boudjedra et d’autres romanciers algériens à ne pas se méfier du mot mais de s’en servir
comme une arme pour combattre et résister à la lame extrémiste, car le vocable a du
pouvoir, de la force et de l’influence. Ainsi à travers le fait littéraire évidemment et un
choix rhétorique « la violence à fleur de peau » devient une violence à fleur de mot et la
dénonciation « prend un processus violent. ».

46
Djebar Assia, Le blanc de l’Algérie, Albin Michèle, Paris, 2002, p171.
47
Bardolle Olivier, Op. Cit. p78.
48
Agar-Mendouse Trudy, Op. Cit.p52.

68
Plusieurs figures sont reconnaissables et repérables dans cette écriture des années 90,
car les romanciers en question font recours à plusieurs procédés stylistiques afin qu’ils
puissent exprimer d’une façon à la fois libre et codifiée l’insoutenable.

Il s’agit donc sous cet angle d’analyse discursive d’appréhender la mise en œuvre
figurale et formelle, c’est - à- dire l’enchaînement des figures et les effets de sens liés
au thème de la violence dans ces récits afin de toucher le rôle fonctionnel de ces figures
et de cerner l’enjeu de cet emploi figural.

L’architecture de ces récits est basée sur un emploi tropique excessif et récurrent
qui s’avère comme une nécessité textuelle et se veut un système à travers lequel
l’auteur dénonce le terrorisme dans l’Algérie des années 90.

Les tropes et les figures artistiques employés dans cette structure narrative
répudient leur conception décorative pour épouser une valeur argumentative et
interprétative. Il s’agit dans cette analyse d’adopter une approche esthétique, stylistique
et sémantique afin d’étudier les variations des images employés et leur puissance créative.

La réflexion sur la nécessité textuelle des tropes dans ces romans nous renvoie à nous
interroger sur plusieurs points :

- Quels sont les tropes et les figures employés dans ces romans ?
- Leur nécessité textuelle réside-t-elle dans leur originalité, dans leur pouvoir
d’évocation ou dans leur force expressive ?
- Quelle est leur fonction ?
- Que suggèrent-ils ?
- A quelle rhétorique renvoient-ils ?
- Quelle isotopie métaphorique tissent-ils ?
- Traduisent-ils une vision précise de l’auteur ?

Des questions demeurent importantes à poser :

- Quelles sont les figures de style qui prédominent dans cette écriture ?

69
- Quel est le point de singularité et de distinction entre les différents styles adoptés ?
- Pour quelle raison, ces écrivains se basent-ils sur un langage figuré pour exprimer
l’acte violent ?
- Parmi les figures de style utilisées, quelles sont celles qui reviennent le plus
souvent ?
- Renvoient-elles à un rapport particulier au monde ?
- Comment les figures de style construisent et explorent-elles la thématique de la
violence ?
- Les images employées traduisent-elles l’imaginaire de chaque écrivain ?

Les formes de la violence sont faites défiler dans les romans à travers le choix de
plusieurs figures : la métaphore, la comparaison, l’oxymore, la métonymie, l’anaphore
rhétorique, l’épitrochasme, l’épiphore, l’ironie, l’allégorie, l’hyperbole, la paronomase,
la gradation, l’aposiopèse, l’anadiplose et la synecdoque.

Avant d’entamer notre étude, nous tenons à donner dans un premier temps la
définition de la figure en général. Celles des autres figures nous les donnerons à fur et à
mesure de notre analyse :

« La figure (du latin figura : forme) se définit comme une forme éloignée de
l’expression simple ou non marquée. »49

Olivier Reboul la définit comme « un procédé de style permettant de s’exprimer


d’une façon à la fois libre et codifiée. »50

Ces figures de styles réparties selon plusieurs catégories s’avèrent les éléments
principaux et nécessaires de cette poétique exprimant un imaginaire de la violence dans le
roman algérien des années 90. La violence langagière figurative répond à la violence
quotidienne et l’usage obsessionnel des images dénote cette volonté de choquer le lecteur,
de l’entraîner et de l’impliquer dans cette littérature des années 90, combative et
provocatrice.

49
Bordas Eric, L’analyse littéraire, Notions et repères, Nathan, Paris, 2002, p73.
50
Reboul Olivier, Introduction à la rhétorique, PUF, Paris, 1991, p121.

70
I-1- L’approche titrologique

Fondés dans leur construction sur un sens métaphorique et un choix figural, les
titres des romans en question méritent d’être approchés et analysés dans cette seconde
partie, il s’agit de : Les Funérailles de R. Boudjedra, Des rêves et des assassins de M.
Mokeddem, L’automne des chimères et A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra
ainsi que Le serment des barbares de B. Sansal.

Le titre du roman est souvent porteur de sens, provocateur et incitateur à la lecture,


car l’amour ou l’intérêt d’un livre naît d’une attirance ou d’une attraction. Cette idée
est expliquée par J .Giono en affirmant :

« Si j’écris l’histoire avant d’avoir trouvé le titre, elle avorte généralement. Il


faut un titre parce que le titre est cette sorte de drapeau vers lequel on se dirige ; le but
qu’il faut atteindre, c’est expliquer le titre. »51

Ainsi nous pouvons constater que titre et roman sont complémentaires car « l’un
annonce et l’autre explique. »52

Le titre a pour rôle aussi d’attirer, d’orienter et de programmer l’acte de la lecture,


car comme le précise Henri Mitterrand :

« Il existe (…) autour du texte du roman, des lieux marqués, des balises, qui
sollicitent immédiatement le lecteur, l’aident à se repérer, et orientent, presque malgré
lui, son activité de décodage »53.

Selon Christiane Achour, le titre d’un roman à trois fonctions :

- Fonction référentielle : informer


- Fonction conative : impliquer le lecteur
- Fonction poétique : susciter l’admiration et l’intérêt

51
Giono .Jean, cité par Achour Christiane dans Convergences critiques, Op. Cit. p65.
52
Achour Christiane, op. Cit. pp28-29.
53
Mitterrand Henri cité par Achour Christiane, Op. Cit. p29.

71
Selon Vincent Jouve, il peut avoir trois fonctions ou valeurs :

- Fonction descriptive : lorsque le titre renvoie sur le mode symbolique au contenu


central de l’ouvrage. Il s’agit de titre thématique métaphorique.

- Fonction connotative (connotations historiques et génériques) : quand le titre


évoque une époque historique ou révolutionnaire, envisagée dans sa dimension
lyrique ou poétique.

- Fonction séductive : lorsque le titre appel à la curiosité par sa valeur symbolique


et un jeu sur le signifiant.

Nous constatons que les deux approches se rapprochent et se complètent pour notre
analyse. A partir de toutes ces données nous allons aborder la titrologie dans chaque
roman :

- Les Funérailles (R. Boudjedra)

Les funérailles dans son sens dénotatif et littéral signifie l’ensemble des cérémonies
qui accompagnent un enterrement mais qui impliquent aussi une certaine somptuosité
et éclat contrairement à obsèques qui est le terme le plus général. Poétiquement, il veut
dire « la mort ».

Dans ce roman de R. Boudjedra, ce terme est évoqué à maintes reprises par la


narratrice du récit. Nous citons quelques énoncés. Dans un premier temps quand elle
décrit l’enterrement de la petite Sarah :

« Sans l’œil droit qui n’a pas été retrouvé .Trois personnes seulement assistent
aux funérailles : sa grande sœur, l’imam de la mosquée et un vieil hommes, celui qui a
creusé sa tombe. »p14

Dans un second temps, lorsqu’elle nous informe sur l’enterrement de Ali II, qu’elle
compare à celui de Sarah :

72
« Les funérailles d’Ali II, au contraire de celles de Sarah, furent grandiose.
Toute la ville était sortie pour accompagner le cortège funèbre ; »p56

Dans un troisième temps en réévoquant les obsèques d’Ali II :

« C’est aux funérailles d’Ali II que nous avions repéré le groupe de Flicha. Il
était là. Entouré de ses acolytes. »p62

Evidemment, lire séparément les syntagmes où est cité ce vocable ne nous permet
guerre d’expliquer le titre du roman, car faut-il revenir sur le contexte de l’œuvre. Les
Funérailles comme titre a double fonction, l’une descriptive et l’autre connotative ; il
s’agit d’un titre thématique métaphorique et métonymique puisqu’il renvoie sur le
mode symbolique au contenu central et général du récit, car :

« La métonymie désigne une chose par le nom d’une autre, qui lui est
habituellement associée.»54

Le terme « funérailles » se présente doublement comme un symbole de mort et


d’extermination, car métaphoriquement désigne l’Algérie (ravagée par la violence) vue
et ressentie comme funérailles ou comme un vaste cimetière où est enterrée toute la
population algérienne, c’est aussi un lieu trompeur où nous pouvons affronter la mort.
Ce titre est aussi d’une valeur connotative historique puisqu’il évoque l’époque
guerrière de l’Algérie des années rouges, à savoir les années 90. Ainsi

La fonction séductive ou conative et poétique se révèlent dans l’implication du


lecteur ou du critique qui aimerait connaître l’histoire racontée pour pouvoir faire le
lien entre le choix du titre et le contenu du roman nécessitant parfois plusieurs
interrogations et réflexions.

- Des rêves et des assassins (M. Mokeddem)

54
Robrieux Jean- Jaques, Les figures de styles et de rhétorique, Dunod, Paris, 1998, p128.

73
Le titre de M. Mokeddem est constitué de deux noms « rêves » signifiant une suite
d’idées, d’images, d’impressions qui se présentent à l’esprit pendant le sommeil et de
« assassins » désignant les tueurs ou les meurtriers. Ayant une fonction descriptive, le
titre reposant sur une thématique métaphorique, symbolise les espérances des algériens
tuées ou bafouées par le système dans un premier temps et par l’idéologie islamiste
exterminatrice dans un second temps pendant les années 90. Il s’agit donc de
personnifier les rêves à travers l’assassinat puisque la personnification est :

« Une figure qui donne une apparence humaine à une chose inanimée, un animal
ou une apparence abstraite. Les manières les plus fréquentes de personnifier consistent
à prêter des attitudes ou un caractère humain aux objets en question. »55

Ce titre pourrait aussi avoir une connotation historique puisqu’il renvoie à la


guerre fratricide algérienne. Un seul passage renvoyant au titre est repérable dans le
récit où la narratrice exprime son amertume et ses sentiments de dépaysement dans son
propre pays. Il s’agit de renvoyer à un déchirement intérieur naissant de l’accumulation
des drames et d’assassinats :

« La faillite est si grande. Trente ans de mensonge sur notre identité. Trente
ans de falsification de notre histoire et de mutilation de nos langues ont assassiné nos
rêves. Font de nous des exilés dans notre propre pays. »p112

La fonction poétique se révèle dans l’intérêt et la curiosité suscitée par le titre qui
nous renvoie à se questionner sur son choix et sa signification, mais la lecture avertie
du roman nous permet de discerner une réponse.
- L’automne des chimères (Yasmina Khadra)

Ce titre de Yasmina Khadra est un syntagme nominal constitué de deux noms, en


l’occurrence « automne » et « chimères ». Le sens premier de « automne » est lié à
celle des quatre saisons de l’année qui est entre l’été et l’hiver, celui de « chimères »
renvoie généralement aux illusions et aux idées irréalisables et vaines.

55
Ibid, p81.

74
Ce choix titrologique de la part de Yasmina Khadra ne s’avère pas gratuit, car il
adopte deux fonctions, l’une descriptive puisqu’il relève de la catégorie des titres
métaphoriques et métonymiques car :

« Le titre est un élément du texte global qu’il anticipe et mémorise à


la fois présent au début et au cours du récit qu’il inaugure, il fonctionne,
comme embrayeur et modulateur de lecture : métonymie ou métaphore du
texte, selon qu’il actualise un élément de la diégèse ou présente du roman
un équivalent symbolique, il est sens en suspens, dans l’ambiguïté des
deux autres fonctions (...) « référentielles et poétiques ». 56

Le terme « automne » venant du Grec « auctumnus » signifie étymologiquement la


saison qui est augmentée et enrichie, et le terme grec « chimère » signifie
étymologiquement un monstre fabuleux ayant le poitrail d’un lion, le milieu du corps
d’une chèvre et la queue d’un dragon et vomissant des tourbillons de flammes et de
feu.

Ainsi nous pouvons dire que « L’automne des chimères » signifie l’évolution ou
l’expansion du terrorisme assimilé ici à un monstre terrible dévastant l’Algérie vu sa
puissance et sa fureur. Le titre adopte une autre valeur, à savoir la valeur connotative
historique et générique puisqu’il s’inscrit dans ce qu’on appelle les titres typiques des
romans rangés sous l’étiquette « littérature de l’urgence » des années 90.

La fonction séductrive de ce titre se révèle à travers le côté aguicheur d’une


thématique recherchée et appréciée du lecteur qui s’intéresse à l’écriture de l’Histoire.
Nous citons un passage du roman où le sens du titre peut être compris et dans lequel le
narrateur ou le personnage central se lamente sur le sort de l’Algérie pendant cette
période sanglante et cruelle des années 90 :

« Désespéré, plutôt. Désespéré de voir mon monde s’étioler dans le


souffle des chimères ; désespéré de constater, à mon âge finissant, que plus
rien ne subsiste des espoirs que je m’escrimais à entretenir, malgré
l’avancée hunnique de l’opportunisme et de la boulimie des arrivistes. »p87
56
Ibid, p30.

75
- A quoi rêvent les loups (Yasmina Khadra)

« A quoi rêvent les loups » est un titre à la fois métaphorique métonymique et


allégorique qui répond à la première fonction à savoir la descriptive dans la mesure où
il contient deux aspects : l’un humain qui est « le rêve » et l’autre animal suggéré à
travers « les loups ».

« Rêver » signifie dans le sens dénotatif imaginer, désirer ardemment ou dire des
choses déraisonnables, et « loups » renvoie littéralement à des mammifères carnivores
voisins des chiens. Ce titre se révèle aussi une fonction séductive et poétique, car
allégorique nous renvoie à réfléchir et à nous intéresser au contenu et au fond du
roman.

Il s’agit d’un énoncé connotatif car « le rêve » se veut une faculté spécifique à
l’être humain et non pas à l’animal. Comme titre « A quoi rêvent les loups » est
présent à la tête du roman et au cœur du récit, il remplit la fonction d’embrayeur de
lecture, car le sens poétique du « rêve » se transforme en un autre à l’intérieur de la
narration et signifie : préméditer, envisager, calculer le mal et y être distrait.

A travers ce choix titrologique, l’auteur assimile donc les terroristes aux loups
envisageant la chasse des proies. Le verbe « rêver » perd son premier sens lyrique et
demeure un acte terroriste assassin car : « La métaphore désigne une chose par le nom
d’une autre ayant avec elle un rapport de ressemblance.»57
Elle se veut donc une transposition, car en se dérivant « Du grec métaphora,
transfert, ce trope opère un transfert de sens entre mots ou groupes de mots, fondé sur
un rapport d’analogie plus ou moins explicite.» 58

Ce titre, tire sa connotation historique de son symbolisme renvoyant à une époque


critique de l’histoire algérienne contemporaine, à savoir la décennie noire des années
90. Il se repère dans deux passages du récit, mais afin de ne pas tomber dans le piège
de la répétition nous citons seulement les pages : p 227 et p 264.
57
Reboul Olivier, Introduction à la rhétorique, PUF, Paris, 1991, p122.
58
Robrieux Jean- Jaques, [Link].p25.

76
En ce qui concerne le choix de ce titre et cette tendance à animaliser le terroriste,
Yasmina Khadra affirme :

« Je voulais installer déjà le contexte dans la bestialité. »59

- Le serment des barbares (B. Sansal)

Le choix titrologique sansalien se base sur deux noms à savoir « le serment » et


« des barbares » ; le premier renvoie littéralement aux promesses que l’on fait sur son
honneur ou en prenant à témoin ce que l’on regarde comme sacré, et le second traduit
la férocité, la brutalité et le vandalisme.

La fonction descriptive de ce titre se présente comme métonymique, car il renvoie


à la théorie des complots et à la politique de l’extermination adoptées par les terroristes
et considérées comme sacrées. Dans ce type titrologique

« C’est l’esprit qui est sollicité, plus que la perception directe ou immédiate
des réalités. »60

Cela est résumé par l’auteur dans ce fragment du roman et dans lequel le narrateur
assimile les terroristes aux bêtes en se basant sur une métaphore manichéenne, aux
barbares et aux porteurs de ténèbres afin de les dévaloriser et les réduire aux dictateurs
assassins :
« Il faut en finir avec ces bêtes immondes, avec ces barbares des temps
obscures, ces porteurs de ténèbres, oublier les serments pleins d’orgueil et
de morgue qu’ils ont réussi à nous extorquer au sortir de ces longues
années de guerre. La lumière n’est pas avec eux et les lendemains ne
chantent jamais que pour les hommes libres. »p335

Les deux valeurs séductive et connotative historique, se révèlent à travers la


thématique du récit représentant une Algérie se noyant dans un océan de violence et de

59
Khadra Yasmina dans un entretien personnel, La voix de L’Oranie, le 21/08/2001.
60
Théron Michel, Réussir le commentaire stylistique, Ellipses, Editions Marketing, Paris, 1992, p86.

77
malentendus sanguinaires ; ce thème directeur affleurant plusieurs écritures pendant les
années 90 et suscitant l’intérêt de plusieurs romanciers, critiques et lecteurs se
découvrant impliqués dans cette littérature de « l’urgence » ou « à chaud ».

Nous constatons que la titrologie des écrivains repose généralement et


principalement sur un choix métaphorique et métonymique traduisant le besoin humain
du langage figuré pour s’exprimer car notre organisation conceptuelle du monde et de
l’existence se base sur des processus figurales métaphoriques. Ainsi le confirment
Lakoff et Johnson :

« La métaphore n’est pas seulement affaire de langage ou question de


mots. Ce sont au contraire les processus de la pensée humaine qui sont en
grande partie métaphorique […] Le système conceptuel humain est
structuré et définit métaphoriquement. »61

La figure demeure donc le principe de la fiction mettant en évidence le


fonctionnement de l’imagination ainsi que la construction imaginaire de l’écrivain.
Aussi nous pouvons dire que la réalité extérieure, bien que tragique, se réfracte sur la
base d’une vision subjective se rapprochant de ce que Jean Ladrière appelle « le
langage affin » exprimant les affects et le soi intérieur du locuteur.

I-2 - L’imaginaire de la violence

La violence textuelle manifestée dans ces romans par le biais de l’emploi figural, ne
semble pas arbitraire ou utilitaire, mais demeure productrice et créatrice de plusieurs
significations naissant du pouvoir, de la force des mots et du langage employés dans
chacun des romans.

L’esthétique du langage se revêt dans cette écriture de la violence d’une fonction


libératrice et catalysatrice stimulant l’imagination du lecteur où l’image abstraite de la

61
Cités par kerbat-Orecchioni Catherine, Op. Cit. p12.

78
violence se transforme en une autre concrète construite et produite d’une réalité déjà
connue du lecteur.

La métaphore de la violence généralisée dans ces textes rejoint la violence de la


métaphore et prend place pour dénoncer l’acte terroriste. Les instruments stylistiques mis
en texte permettent de repérer dans les récits, l’inscription de la vision du monde de
chacun des écrivains. Ces derniers, en manipulant le langage, inscrivent les faits des
années 90 dans un champ symbolique et connotatif souvent négatif, dévalorisant et
dépréciatif.

La littérature dans ces productions s’obstine à représenter la violence en s’inscrivant


au cœur d’une violence figurale qui mérite d’être interprétée dans un autre lieu, celui de
l’imaginaire. L’écriture propose une esthétique tragique de l’Algérie des années 90.

L’imaginaire de la violence contribuant à thématiser la violence se présente dans ces


romans à travers un choix lexical métaphorisé qui fait recours à plusieurs motifs
récurrents est identifiés comparativement dans tous les romans en question, mais à des
degrés différents. Ainsi le langage artificiel repose sur une liberté et nous ne pouvons
parler de figures exigées ou sollicitées car :

« Les figures […] ne peuvent conserver leur titre de figures qu’autant qu’elles sont
en usage libre, et qu’elles ne sont pas en quelques sorte imposées par la langue. »62

Les nombreux énoncés englobant les différentes figures de style renvoyant à la


violence et constituant une violence discursive et scripturaire paraissent comme une arme
à travers laquelle les auteurs combattent l’oubli et défendent la mémoire collective de
l’Algérie car :

« L’écriture de la violence apparaît comme une façon de lutter, avec les


mots, contre la décrépitude de la pensée, le cynisme des idéologies et
l’absurdité des actions de ceux qui ont en charge le destin de leur

62
Fontanier Pierre cité par kerbat -Orecchioni Catherine, [Link].p12.

79
concitoyens ; comme une thérapeutique collective par la conscientisation des
citoyens lecteurs. »63

- Le motif de la bestialité

La bestialité ou l’animalité est mise en texte à travers un style remarquablement figuré


et imagé produisant un code métaphorique où le terroriste est assimilé à un animal pour le
déshumaniser car :

« Animaliser, c’est ôter toute humanité et exclure du droit au respect. »64

La métaphore manichéenne réductrice revient sans cesse dans cette littérature des
années 90 et commande en fait toutes ces productions romanesques pour leur donner une
force et une allure argumentative persuasive permettant d’affirmer que la dénonciation de
l’acte terroriste naît d’un travail sur le langage, à la fois artificiel et naturel, car la
métaphore engage ici la signification et

« N’apparaît plus comme un procédé artificiel, mais à la limite comme la seule


expression adéquate dans le contexte. »65

Le motif de la bestialité est évoqué dans Les funérailles de Rachid Boudjedra en se


basant sur un aspect métaphorique, métonymique et allusif, car la narratrice, en exprimant
ses sentiments vis-à-vis des extrémistes, renvoie à leur brutalité et à leur sauvagerie :

«Je ne voulais surtout pas les imiter, leur ressembler. Perdre mon
humanité. »p86

Elle renforce ce sens en représentant les terroristes comme étant des êtres
dépourvus de tout sentiment humain et vivant dans un monde obscur et ténébreux
n’incitant qu’à tout ce qui est sauvage et fatal et menant à la ruine humaine :

63
Ngalasso Mwatha Musanji, Langage et violence dans la littérature africaine écrite en français, Revue
des littératures du Sud N148, Penser la violence, 2007, p4.

64
Abderrahmane Moussaoui, Op. Cit. p330.
65
Morel Jean-Pierrecité par Kerbat - Orecchioni Catherine, Op. Cit. p 17.

80
« J’eus envie de leur injecter quelque conscience du monde réel, quelque
humanité dont ils étaient dépourvus, tellement ils étaient enfermés dans leur
fanatisme et dans leur aveuglement » p59

Le motif de la bestialité est mis en texte également par le truchement d’une injure
ayant une fonction référentielle, car fondé sur la métaphore zoomorphe, l’auteur assimile
le terroriste au chien à travers le verbe « aboyer » porteur d’un sémantisme dynamique
ayant comme fonction le dénigrement par l’atténuation à travers le choix d’un comparant
négatif (le chien) :

« A toi, on t’enlèvera les deux yeux ! » aboyait une voix anonyme au


téléphone. P29

« Chiens » comme injure est évoquée par Abderrahmane Moussaoui dans son
ouvrage De la violence en Algérie afin de définir la fonction de ce registre bestial dans
notre culture maghrébine en particulier et la culture arabe généralement maudissant et
haïssant cet animal :

« Au Maghreb, le chien est associé à la médisance et à la délation. Les


« chiens du douar » aboient sans motifs sérieux pour ameuter les habitants
parce qu’ils ne connaissent pas la pudeur qui recommande la discrétion.
Objet de mépris, le chien, dont la fidélité à son maître est aveugle, et aussi
objet de crainte. Capable de mordre à mort, il n’hésite pas à manger la
charogne. »66

L’injure prend dans cet énoncé la forme d’une comparaison, car le terroriste
(Flicha) est comparé à un animal répugnant et pestiférant à savoir le rat. Il s’agit aussi de
mettre en exergue une contradiction apparente entre « égouts » et ne pas vivre comme un
rat afin de renvoyer à la vie confortable que menaient les islamistes dans la discrétion :

66
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit. p 330.

81
« Flicha se cachait sous la ville ! Dans ses égouts ! Mais il n’y vivait pas comme un
rat. Au contraire. Il s’était construit une petite maison luxueuse, une petite clinique très
bien équipée, une petite mosquée… »p86

Une autre injure non bestiale est mise en texte à travers l’emploi de l’adjectif
« salaud » désignant le terroriste et renvoyant à une personne vile et moralement
répugnante, synonyme dans le langage familier d’ordure et de fumier :

« Quand je reçus le premier salaud (mon chef aurait dit présumé salaud. Sarah !
Attention ! Présumé…) p56

Contrairement à R. Boudjedra, l’écriture de Malika Mokeddem dans Des rêves et des


assassins met explicitement en relief une métaphore zoomorphe ayant des connotations
négatives afin de déshumaniser le terroriste et de le dévaloriser.

Dans une Algérie assimilée à un théâtre où se passent toutes les abjections et les
déshonneurs, les extrémistes sont assimilés aux monstres sanguinaires à travers un
zoomorphisme et une recatégorisation subjective et imaginaire où l’on assimile un
humain à un animal sauvage assoiffé de sang :

« Et sous le règne des salauds, l’Algérie devient le théâtre de toutes les


ignominies : gamines violées sous les yeux de leurs parents. Volées et emportées dans les
maquis par des monstres sanguines qui leur rut assouvi, les mutilent et les jettent. » p49
Habitée par les sentiments de dégoût et éreintée par les agitations politiques et
sociales de l’Algérie des années 90, la narratrice assimile les gamines massacrées par les
extrémistes à des miettes représentant l’image de la fragmentation et du débris et
renforçant le sens de l’injustice vis-à-vis des victimes innocentes.

L’adjectif « pauvres » dispose ici d’une valeur émotive, subjective et démonstrative


de la peine éprouvée par l’héroïne du récit vis-à-vis des victimes mais c’est plutôt le nom
« sauvagerie » qui représente l’image de la bestialité :

« Pauvres miettes de leur sauvagerie. » p49

82
Afin de dire la tromperie, la ruse ainsi que le danger qu’inspirent les terroristes,
l’héroïne du récit les assimile aux chacals circulant dans les cités, comme si ces dernières
s’étaient transformées en une jungle mondée par les animaux les plus féroces :

« En tout cas je serai moins stressée qu’ici. Je ne me sentirai plus traquée par
les chacals de nos cités. »p110

Le discours de la haine se manifeste dans ce roman à travers l’emploi du mot


transgressif « chiens » attribuée aux terroristes représentant dans la convention
culturelle une injure de fonction référentielle. Elle est explicite à travers la
comparaison qui : « est le rapprochement, dans un énoncé, de termes ou de notions au
moyens de liens explicites.» :67

« Un peuple qui a tant de mépris pour sa part féminine, qui dresse ses enfants à la
misogynie et au fanatisme comme on dresse les chiens, travaille à son malheur. »p108

Une autre insulte bestiale est mise en texte dans ce roman, mais elle se caractérise dans
le discours d’un islamiste et prend la forme d’une menace adressée à un personnage
féminin du récit :

« Tu vas crever sale chienne ! Tu vas crever sale chienne ! »p219


L’injure non bestiale se présente dans le discours d’un personnage qui désigne les
terroristes par « les connards » traduisant une stupidité considérable et renvoyant à des
personnes méprisables par leur bêtise :

« Ça commence toujours comme ça : avec des connards qui sèment la peur. »p219

Dans L’automne des chimères de Yasmina Khadra, ce dernier fait recours à l’usage
de la métaphore manichéenne se présentant à travers l’assimilation des terroristes à des
animaux fantastiques qui se nourrissent du sang de leurs victimes et à d’autres ayant un
physique humanoïde.

67
Robrieux Jean- Jaques, Les figures de styles et de rhétorique, Dunod, Paris, 1998, p19.

83
La métaphore manichéenne contribue à transcender le réel, à créer l’effet de suspens
et permet au lecteur d’imaginer et d’attendre l’invasion des terroristes sur la ville pour la
dévaster et massacrer la population. Le silence connote les complots et les intrigues
préparés par les islamistes visant la ruine totale :

« La bête immonde est là. Dans le silence des maquis, elle se prépare à nous
gâcher la vie. »p18

Assimiler les islamistes à des animaux s’alimentant des proies capturées vivantes
renforce le sens et l’idée de la bestialité humaine dénuée de toute pitié :

« Depuis quelques jours, un groupe de prédateurs a été signalé dans les


parages. »p19

Le pouvoir de la métaphore renforce l’idée du refus du narrateur de pardonner aux


islamistes leurs actes sanglants et lui permet de renvoyer à la politique algérienne de la
réconciliation nationale. Les assimiler aux êtres dévorant leurs congénères les réduit à la
barbarie la plus abjecte et renvoie aussi à la guerre civile des années 90 dans laquelle les
algériens se sont entretués :

« Tu peux me montrer, parmi ces hordes nihilistes cannibales, un seul qui mérite
d’être pardonné. »p45

Transformer le langage en images est une façon adoptée par l’auteur pour exprimer
son intolérance et sa hargne vis-à-vis des extrémistes. L’auteur paraît insister sur
l’impossibilité de vouloir ou plutôt de pouvoir oublier et tolérer aux extrémistes leurs
crimes abominables et odieux au point de les assimiler aux monstres :

« Les gens de ma race, Brahim ce sont tous ceux qui, d’un bout du globe à
l’autre, refusent catégoriquement que de pareils monstres soient pardonnés. »p133

Le recours à l’assimilation aux êtres fantastiques et fabuleux ayant des traits moraux
et physiques terrifiants, soutient la tendance de l’auteur à la représentation bestiale et
monstrueuse du terroriste :

84
« On dirait un ogre échappé d’une jungle, un loup garou dans sa laideur
absolue. »p158

Yasmina Khadra n’hésite pas, lui aussi, à user de l’injure référentielle « chiens »
renvoyant à des sobriquets connotant dans la convention culturelle arabe la saloperie. La
récurrence de cette injure dans plusieurs énoncés du récit sert à traduire formellement la
position de l’auteur :

« La rue est alors livrée aux affres de l’incertitude, aux brises désœuvrées et aux
chiens errants. »p82

« - En 94, quarante fils de chiens ont surgi des bois, de ce côté. En moins d d’une
heure, ils avaient tout pillé. »p136

« Oublions ces chiens. Je vous en prie. »p82

L’injure demeure pendant la guerre algérienne des années 90 une arme ou un moyen
d’attaque et de défense pour les deux ennemis (le pouvoir en place et les islamistes). Elle
demeure aussi une stratégie de guerre manipulée par les intégristes pour convaincre la
nation algérienne de l’illégitimité du pouvoir installé depuis l’indépendance et utilisée par
ce dernier pour mettre en scène la déficience et la défaillance des islamistes car :
« La violence des mots va se systématiser en une véritable guerre où l’injure
devient une arme aussi redoutable que celles du fer et du feu. »68

La haine vis-à-vis des extrémistes est soulignée par l’emploi de « singes »


constituant une insulte et un sobriquet dans la mentalité algérienne et connotant
l’étrangeté et la bizarrerie de la race humaine :

« L’Histoire retiendra de la tragédie algérienne la dérive d’un peuple


qui a la manie de toujours se gourer, et l’opportunité d’une bande de singes
qui, à défaut d’arbre généalogique, a pris le pli de s’improviser des arbres à

68
Moussaoui Abderrahmane, [Link].p326.

85
pain et des gibets dans un pays qui aura excellé dans son statut d’Etat
second. »p192

L’auteur fait recours à d’autres injures qui se disséminent dans plusieurs passages du
roman pour insister sur l’avilissement du terroriste. « khmej » signifiant ordures et
« rouges » traduisant les crimes sanguinaires intégristes et le danger est une injure répétée
plusieurs fois dans le récit. Il s’agit d’assimiler les terroristes aux ordures dont il faut se
débarrasser :

« - Tu es tombé trois fois sur un faux barrage. Si tu en avais une, les khmej rouges
l’auraient remarquée. »p149

Afin de dire la stupidité des terroristes et de les amoindrir, l’auteur leur attribue la
« connerie » comme caractéristique puisqu’ils ont choisit d’emprunter une voix
tumultueuse, à savoir celle de la violence afin de réaliser un projet politique voué à
l’échec. Il s’agit d’une injure qui s’inscrit dans le registre péjoratif et argotique français :

« - Vous occupez pas de ces cons, mes chers. »p76

Une autre injure dont l’usage est fréquent dans la société algérienne est à repérer dans
ce passage, en l’occurrence « pouilleux » renvoyant à des êtres minuscules connotant la
misère et la saleté. Cette injure exprime le défi et l’entêtement des algériens à ne pas
céder à un islamisme aveugle :

« - Tu as raison, renchérit Amar Bouras. Ce n’est pas une bande de pouilleux qui
va nous compliquer la vie. »p72

L’image zoomorphe basée sur une description déshumanisante de l’extrémiste se


vérifie dans A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra à tous les niveaux du récit et
demeure un phénomène généralisé et central de son projet d’écriture.

Le passage souligne la vie bestiale et animale des terroristes obsédés par l’idée de la
sauvagerie et de l’extermination qui devient aussi une politique et une idéologie servant à
bouleverser la population algérienne dans les années 90 :

86
« Ils mangeaient comme des bêtes, dormaient comme des bêtes, ne riaient jamais,
priaient tout le temps, sans ablutions et sans se déchausser, et ne parlaient que des
lames de leurs couteaux. »p225

Le zoomorphisme basé sur le fabuleux demeure une récurrence chez Yasmina


Khadra pour forcer l’effet de la métaphore. Cette dernière devient une source de
production sémantique essentiellement quand elle est reproduite et récursive dans
plusieurs énoncés.

Alger est représentée comme une femme accoucheuse d’un monstre dans ce roman
khadrien ; il s’agit d’assimiler le terrorisme à cet être fabuleux et effrayant naissant
d’un inceste afin de renvoyer à l’inégalité et à l’illégitimité de la violence qui produit
des fleuves interminables de sang :

« ...tandis que le peuple retenait son souffle devant le monstre incestueux


qu’elle était en train de mettre au monde. »p91

« - Je ne te laisserai pas avec ces monstres. »p272

Nombreuses métaphores nominales du récit sont associées à une représentation


animale fantastique pour renvoyer à l’étrangeté de l’acte islamiste barbare et peindre le
tableau algérien en usant des couleurs du sang et de la tragédie. En usant d’un sens
métaphorique et métonymique, l’auteur assimile la guerre fratricide algérienne aux
« luttes intestines » :

« Pareils aux ogres de la nuit, les prédateurs se ruèrent sur leurs proies. »p263

« Les démons de la discorde se réveillèrent. La cupidité rallia la boulimie. Le


trône chavirait sous les ébats des alliances et sous les convulsions des luttes
intestines.»p236

87
L’image tire sa force expressive et suggestive quand elle traduit une situation
politique et idéologique, en l’occurrence le désaccord entre l’AIS et le GIA produit lors
d’un dialogue entre les membres du FIS et le pouvoir dans les années 90.

L’énoncé englobe une métaphore annoncée où les terroristes (AIS) sont assimilés
aux vipères « venimeux » afin de renvoyer à la méchanceté, la perfidie et la médisance
des islamistes auxquels il ne faut jamais faire confiance :

« - L’AIS est un nid de vipères, mon garçon. Ce sont des boughat, c’est-à-dire
des consentants. Ils s’arrangent de toutes les connivences et flirteraient avec Satan s’il
daignait les laisser effleurer un coin de son trône »p227

La division entre les groupes islamistes est aussi un objectif à atteindre par les
membres eux-mêmes. La métaphore manichéenne réapparaît dans ce fragment à
travers l’assimilation des extrémistes aux loups d’où le titre du roman afin d’insister
sur l’idée de la tromperie et du mensonge :

« Ce ne sont que des opportunistes déguisés en bons samaritains, des loups sous
des toisons de brebis, des diseurs de bonne aventure dont la vocation consiste à
endormir les misérables sur les orties en leur faisant croire que le miracle éclot dans
les rêves. »p227

Ayant la possibilité de transformer le signifié simple d’un mot en un sens


connotatif, la métaphore en se basant sur une race animale canidés renvoie à la ruse et
à la trahison des extrémistes et suggère la stratégie islamistes visant mobiliser et
impliquer la jeune génération dans son projet idéologique pour la préparer à la guerre
et selon la terminologie islamiste au « djihad » contre les « boughat » signifiant les
mécréants ou les incrédules :

« Les chants de ses louveteaux cadencèrent les vibrations du sol. »p229

L’extrémiste est assimilé aussi au chacal pour renvoyer à une personne rebelle et
inlassable, dépourvue de tout sentiment de pitié et de tendresse et animée par
l’enthousiasme de la guerre :

88
« C’est un increvable. Il gravit encore les montagnes plus vite qu’un chacal.
C’est notre guide. Il connaît le maquis mieux que ses poches. »p176

Cette poétique du bestiaire semble constituer le fondement de l’écriture


khadrienne en ce qui relève de son témoignage sur la décennie noire, car la guerre
civile algérienne ne peut se dire qu’à travers le détour d’une métaphore atroce et forte
qui s’impose et prédomine la production littéraire de ce romancier.

Cette poétique a été constatée pareillement par Mohamed Boudjaja dans sa thèse
de doctorat intitulée La poétique du politique dans l’œuvre de Yasmina Khadra ; il
accentue l’idée du peuplement animal caractérisant l’œuvre khadrienne :

« Toute la production littéraire de Yasmina Khadra est émaillée de


présences animales diverses. La variété des espèces, leurs statuts, leurs
fonctions suscitent les interrogations. L’examen de la nature des animaux
dans ses romans fait apparaître la spécificité des espèces représentées. De
même, la place plus ou moins importante accordée à l’animal comme
personnage révèle les opinions de l’auteur à ce propos, il faudrait en
examiner alors les caractéristiques de l’allégorie animale. »69

A l’instar des romans de Yasmina Khadra et ceux des autres romanciers, Le


serment des barbares de Boualem Sansal, n’échappe pas lui aussi à l’aspect
généralisant de cette métaphore manichéenne disséminée à travers plusieurs passages
descriptifs et narratifs représentant des carnassiers, des rongeurs ou des êtres étranges.

Deux métaphores de substitution portant sur des noms comme catégories lexicales,
contribuent dans un premier temps à assimiler les terroristes à des corbeaux représentant
le malheur et à des busards qui sont des oiseaux de proie et dans un second temps
d’assimiler les citoyens algériens à des cigognes et des mouettes afin de dire leur

69
Boudjaja Mohamed, Poétique du politique dans l’œuvre de Yasmina Khadra, Thèse de doctorat,
Université de Sétif, Algérie, 2009, p221.

89
innocence et leur faiblesse. Le syntagme repose ainsi sur le parallélisme afin de souligner
la différence et le paradoxe caractérisant les deux ; les terroristes et les innocents :

« Toujours est-il que les corbeaux et les busards envahirent les lieux, à la grande
frayeur des cigognes et des mouettes qui fuirent au diable vauvert. »p12

La métaphore manichéenne annoncée affleure dans cet énoncé pour assimiler


l’islamiste à un oiseau caractérisé par plusieurs traits renvoyant à la bizarrerie et à la
monstruosité : simiesque qui fait penser au singe, mandibule prognathe signifiant une
mâchoire saillante, un bouc miteux renvoyant à une barbe déplorable, yeux de serpent et
un bec d’aigle.

L’incapacité de donner des caractéristiques précises à cet animal exprime


l’impossibilité de pouvoir donner un sens aux actes terroristes et de préciser l’origine des
extrémistes. Associer plusieurs images ayant des prolongements sémantiques négatifs au
terroriste, stimule l’imagination du lecteur et l’incite à le placer parmi les créatures les
plus étranges et les plus curieux de la terre :

« Au demeurant, l’oiseau n’était pas quelconque ; il avait une tête ! une tête
d’islamiste ; un crâne d’œuf mal rasé, le front simiesque, la mandibule prognathe, le nez
en bec d’aigle, un bouc miteux et des yeux de serpent frit. »p319

Assimiler les terroristes aux empuses représentant des insectes carnassiers qui se
nourrissent de la chair animale ou humaine vivante et dont les femelles ont la particularité
de dévorer les mâles après l’accouplement, peint l’image de la férocité et engendre le sens
de la réalité sociale et politique explosive et poignante des algériens pendant les années
90. Il s’agit d’appliquer une étiquette péjorative, insultante et terrifiante aux terroristes à
savoir « les cannibales ».

Ils sont aussi assimilés aux lémures représentant dans l’antiquité romaine des
esprits de morts qui revenaient pour tourmenter les vivants ; il s’agit donc de donner aux
terroristes l’image des spectres afin de dire leur apparition effrayante et menaçante.

90
Le choix des deux adjectifs « mortifères » et « cataboliques » attachés au terroriste
n’est pas gratuit de la part de l’auteur car ce dernier à travers la synecdoque reposant sur
un rapport de substitution sémantique vise à refléter l’effroi et la sauvagerie que produit la
manifestation des terroristes. L’emploi de l’adjectif « déchirés » traduisant la dissociation
et le retranchement renvoie au sadisme des extrémistes s’extasiant de la souffrance qu’ils
endurent aux autres êtres :

« Il fut confronté à une invasion de monstres inconnus au sommier : empuses


gluantes, lémures glacés, ombres mortifères, esprits cataboliques ; ils se nourrissent de
l’ivresse des hommes déchirés. »p108

Le recours à la métaphore fantastique est aussi un choix qui se répète et se consolide


de la part de B. Sansal afin d’animaliser le terroriste et le placer au rang des créatures
extraordinaires extrêmement effrayantes :

« La bête prodigieuse a capté les remous des instigateurs. »p179

La politique du pire adoptée par les extrémistes incite la population à souhaiter la


folie ou la mort ordinaire à leurs proches comme issues afin qu’ils ne subissent pas les
châtiments et la torture terroriste car selon les propos de Mariana Net :

«La torture implique trop d’horreur, indissolublement liée à la terreur. Elle est trop
poignante, trop « matérielle », trop « concrète », pour ne se prêter à aucune
fictionalisation. »70

La monstruosité représente l’organe de l’idéologie islamiste car aucun individu


capturé ou croisé n’est épargné ; seul le massacre est sa délivrance et sa libération :

« On supplie Dieu qu’ils soient morts d’un arrêt du cœur ou tombés dans la folie
avant de se faire seulement touchés par ces monstres. »p361

70
Net Mariana, ( sous la direction de Pierre Glaude), Terreur et représentation, Ellug, université Stendhal,
Grenoble, 1996, p163.

91
Le manichéisme est aussi traduit par l’emploi de la métaphore adjectivale car la
férocité est une caractéristique ordinairement attribuée aux animaux les plus barbares et
cruels. Le fragment traduit ainsi la force et la vigueur de l’armée islamiste :

« …, ils se sont constitue une armée de féroces assassins : les islamistes. »p374

Animé par le sentiment de la colère, l’écrivain n’hésite pas à faire recours à l’injure
traduisant une image dépréciative pour représenter les terroristes comme des chiens
cherchant leurs proies ou leurs victimes dans les rues et les cités.

Les deux figures animales constituant l’injure dans les deux syntagmes qui suivent,
présupposent un caractère d’interdit sacré. Ainsi on attribue à l’adversaire les tares d’une
bête servile et on le rabat au stade bestial. L’imprécation du langage caractérisant
l’écriture injuriale de cet auteur rend compte d’une forme de révolte forte contre les
terroristes.

A travers le recours à l’humour et à l’ironie, l’auteur constitue son langage de


moquerie des terroristes, ces derniers assimilés aux chiens auxquels sont attribués des
caractéristiques dépréciatives mises en texte à travers des qualifiants et des expressions
négatifs qui font allusion à la faiblesse des extrémistes et à la résistance des algériens qui
ne lâchent pas prise. L’auteur semble se distancier de son langage violent à travers
l’humour mais sans s’écarter autant de son idée :

«… ; des chiens efflanqués, inquiétants avec leur pelage en forme de


balai usé, jouent aux terroriste ; pas convaincants pour deux sous, ils tournent
dans les murs en grignotant, la gueule dégoulinante d’une bave verte de
végétariens malgré - eux, soi-disant prêts à se ruer sur tout ce qui est de chair
et de sang ;… »p14

Une autre injure est à relever à travers une représentation déshumanisante où le


terroriste est réduit à un animal répugnant provoquant le dégoût et le mépris de la part de
l’être humain, à savoir « le rat ». A travers cette métaphore manichéenne et le choix des
adjectifs négatifs (mine grise et hérissée) l’auteur vise à dévaloriser l’extrémiste.

92
L’évocation des animaux impurs est une convocation d’images avilissantes qui renforcent
le registre bestial :

« Il y a dans le tas une ou deux douzaines de rats de cimetières, reconnaissables à


leur mine grise et hérissée, qui, parce qu’ils s’imaginent du genre humain, se sentent
concernés par la mort de tout ce monde à leurs pieds. »p24

D’autres injures ou insultes non bestiaux sont disséminés dans le texte sansalien. Ces
procédés langagiers s’inscrivent d’une façon directe dans le registre de la grossièreté et de
la vulgarité tout en indiquant une forte dépréciation du terroriste.

Cette catégorie de violence verbale se définit par l’usage des « bas mots » dont
l'emploi se veut particulièrement populaire et la valeur expressive importante puisqu’il
s’agit d’extérioriser des sentiments intérieurs.

La grossièreté du langage va de paire avec les personnages lorsque l’auteur assimile


les terroristes aux bâtards qui sont des personnes dont l’origine est inconnue et ingorée.
Cette assimilation vise à dire l’étrangeté de ces gens par apport aux algériens et leur
inclusion dans la société algérienne :
« …; pour un rien, ces bâtards font un raffut de tous les diables et ne
savent plus refréner leur passions ; la nuit, la monotonie de leurs concerts
présente le travers d’aggraver le sommeil de l’habitant en plus d’attirer les
mauvais garçons qui voient dans leur manie la découverte d’une
couverture.»p14

Le sens de la bâtardise se renforce quand cette insulte se répète ou se reproduit dans


d’autres énoncés. Le terroriste est aussi assimilé métonymiquement à un personnage
fantastique et mythique, en l’occurrence « Dracula » à travers le choix de l’expression de
substitution « buveur de sang ». Il s’agit en conséquence, à travers cette métaphore de
souligner la monstruosité de l’extrémisme qui se nourrit du sang de ses semblables :

« Je le sens pas, ce bâtard, avec son air d’islamiste modéré donneur de leçons et
buveur de sang. »p121

93
D’autres insultes ou jurons sont repérables dans l’écriture sansalienne ayant une valeur
impressive puisqu’il s’agit d’influencer le lecteur et de blesser le terroriste à travers le
mot, tout en se basant sur une tonalité et une intentionnalité particulières car :

« c’est la seule « terreur » que les intellectuels peuvent instaurer. Et c’est ainsi que
la fonctionnalisation de la terreur qu’on a subie soi-même peut se transformer en
instrument de « terreur » pour ses bourreaux. »71

Assimiler les islamistes à une racaille tend à les réduire à des personnes dignes de
mépris et de mésestime. Il s’agit d’un emploi injurieux fréquent même dans le dialecte
algérien :

« - Tu tombes bien, camarade. La racaille qui a massacré nos frères est


localisée ! »p210

« Racaille » est un emploi péjoratif injurieux fréquent dans notre langage algérien mais
peut être employé pour renvoyer à une situation politique, car le parti islamiste demeure
dans les années 90 une source d’enrichissement à l’encontre de l’Algérie :

« Cette racaille est un vivier dans lequel pêchent ceux qui veulent frapper
l’Algérie… »p233

Le langage comme un moyen de communication et d’expression, peut aussi être un


outil de création puisque Sansal n’hésite pas à inventer des insultes ayant une fonction
impressive visant à choquer l’islamiste qui se prétend nationaliste ou militant dans
l’Algérie des années 90.

L’énoncé incorpore deux métaphores directes ou de substitution où le comparant


prend directement la place du comparé. La première repose sur une création lexicale, car
en cherchant l’expressivité dans la création de mots nouveaux, l’auteur crée le mot
« darkis » qui est un mot valise constitué de simples variantes orthographiques et
d’adjonction d’éléments : « dar » vient du « Dari » qui est une forme du persan parlé en
Afghanistan et « kis » vient du « harkis » renvoyant à des soldats indigènes d’Algérie qui
71
Ibid, p157.

94
ont servi dans une milice supplétive (une harka) aux côtés de l’armée française durant la
guerre algéro-française. Ainsi les terroristes sont assimilés aux harkis influencés par
l’idéologie afghane.

Il s’agit dans la seconde d’assimiler les extrémistes aux « tangos enragés » afin de
souligner leur coté fou, déséquilibré et bestial ; cette métaphore manichéenne dévalorise
et réduit le terroriste à un animal se retrouvant dans un état d’affolement et d’anxiété :

« Une nuit, les darkis viendront les reluquer comme des rats
contaminés et en capturer quelques-uns pour le dérangement ; la nuit d’après,
des tangos enragés les réveillerons comme s’il avait le feu au ciel pour leur
rappeler que ce n’est pas parce que ça va mieux dans cet émirat grâce au
sacrifice des leurs qu’il faut s’endormir ; ils en égorgeront une moitié pour
l’exemple. »p218

- Le motif de la folie

L’acte féroce et aberrant du terroriste et la violence totale et illimitée caractérisant


l’Algérie des années 90, renvoient les écrivains algériens à l’assimiler à un fou. Il s’agit
de représenter les terroristes comme étant des personnes atteintes de folie et d’une
déstabilisation mentale les incitant à massacrer les innocents et à semer et à répandre la
terreur. Ainsi l’Algérie se révèle un pandémonium de paranoïaques.

Ce motif de la folie et de l’aliénation mentale se tisse dans Les funérailles à travers les
propos de la narratrice qui exprime sa confusion et son étonnement face aux évènements
tragiques. La fatwa islamiste incitant à la guerre et au massacre est assimilée au délire qui
est à son tour assimilé à une mer à travers le verbe « nager » pour symboliser la perdition
sans issue. L’expression représente aussi une métonymie de l’enthousiasme islamiste
débordant, excessif et perdant tout sens de la réalité :
.
« Je nageais dans leur délire. »p65

95
A travers le choix de deux comparants, la narratrice assimile les terroristes aux fous
et aux aliénés mentaux. Une autre figure est à relever dans ce passage, en l’occurrence
l’aposiopèse qui se définie par « Interruption du déroulement syntaxique attendu,
typographiquement marquée par des points de suspension : la phrase reste inachevée. »72

L’auteur n’achève pas l’énoncé et se sert de l’anaphore (la répétition du présentatif


cette) afin de renforcer le sens qu’il veut produire et soutenir l’idée qu’il veut exprimer,
celle de l’étonnement et de la stupéfaction face à ce qui se produit :

« Ce jour-là, j’ai eu envie de me taper la tête contre le mur où j’ai collé les photos
des suppliciés, jusqu’à m’évanouir et oublier cette démence, cette incroyable névrose.
Cette … »p139

Ce motif de la folie se dissémine dans le texte de M. Mokeddem à travers plusieurs


termes reflétant l’abomination inimaginable de manière explicite et directe. La métaphore
est d’une fonction évaluative, car la narratrice repose son trope sur une assimilation basée
à son tour sur le choix de comparants négatifs traduisant le dénigrement et l’atténuation.

Nombreux sont les comparants renvoyant à la thématique de la folie dans l’écriture


mokeddemienne de la violence. Ces termes tissant l’aliénation mentale des terroristes,
traduisent aussi l’insistance de l’auteur sur son idée dénonciatrice :

« Que nous devions résister à cette psychose qui nous


plongeait dans la crainte de tout et de tous. »p63

« La peur s’emparait de nous. Insidieusement. Notre vie dans le « péché » pouvait


nous désigner comme cibles à n’importe quel fou. »p61

« Les uns après les autres, ceux-ci m’aidaient à occulter mes manques, mes
complexités et la schizophrénie grandissante du pays. »p102

L’atmosphère dangereuse et brute des années 90 renvoie la narratrice et l’héroïne du


récit à s’interroger sur les causes permettant le déclanchement de la guerre civile en
72
Fromilhague Catherine, Les figures de style, Nathan, paris, 1995, p 35.

96
Algérie. Le passage exprime le tempérament émotif du personnage et derrière lui celui de
l’auteure qui se questionne sur la condition algérienne et comment la génération de
l’indépendance s’est convertie à la violence dans les années 90 :

« Par quelle perversion la génération de l’indépendance s’est-elle transformée en


hordes de l’aliénation et de la mort ? »p 50

Contrairement aux deux romans précédents, dans L’automne des chimères de


Yasmina Khadra , le motif de la folie est repérable dans un seul passage du récit :

«- Bon je vous laisse. Je vais disposer trois ou quatre hommes dans les parages au
cas où ces cinglés s’aviseraient de retourner sur les lieux de leur crime. »p21

A l’instar de M. Mokeddem et à l’inverse de R. Boudjedra, Yasmina Khadra favorise


lui aussi dans A quoi rêvent les loups l’emploi des termes renvoyant directement à la
thématique de la folie. Il semble accorder de l’importance à cette métaphore de la folie
dans ce récit, contradictoirement à L’automne des chimères.

Dans cette métaphore de substitution, les évènements de la violence sont assimilés à


une psychose renvoyant à certaines maladies mentales comme la schizophrénie et la
paranoïa et se caractérisant par une altération profonde de la personnalité empêchant
l’individu de vivre et de se comporter normalement.

La récurrence du terme « psychose » renforce le sens de la fureur et de la frénésie


régnant dans l’Algérie des années 1990 et réduit aussi les islamistes à des psychopathes
réalisant les crimes les plus abjects et les plus insignifiants. L’auteur n’achève pas son
énoncé pour raffermir et soutenir le sens de l’étonnement, car continuer à énumérer les
crimes islamistes peut ne pas arriver à son terme tant sont-ils innombrables :

« La psychose d’hier revenait au galop. »p149

« La recrudescence des attentats, en plein cœur des villes et villages, l’exode


rural massif qui engrossait les banlieues, la psychose qui y régnait, les enlèvements au
nez des vigiles, les attaques contre les barrages et les patrouilles, … »p236

97
« Son geste relevait de la folie »p118

Ce même motif se construit dans Le serment des barbares de B. Sansal à travers le


recours à une terminologie propre à cette thématique de la déstabilisation mentale.
L’abject dans toute son horreur ne peut être exprimé qu’à travers le recours à l’emploi
figural et l’assimilation des extrémistes aux aliénés mentaux qui ne connaissent pas la
crainte :

« Ces dingues ne reculent devant rien. »p121

L’insignifiance et l’aberration des crimes réalisés dans les années 90 par les islamistes
incitent l’auteur à insister sur l’usage des termes traduisant la folie se liant à tout ce qui
est absurde et morbide :

« C’est folie et absurdité mais on le sait à présent, nos fous sont subtils et très
cohérents dans leurs abracadabrants projets. »p163

« Ceux sont des mort qui veulent la mort de tout le monde. C’est le seul sens qu’on
peut donner à leur folie, dans laquelle ils nous entraînent malgré nous. »p234

Afin de renvoyer à sa fréquence, l’acte terroriste est assimilé à un rituel ou à une


tradition chez les extrémistes représentés comme des maniaques manifestant un désir
obsessionnel de la destruction totale :

« Les reflets incandescents de la darse et les silhouettes cruciformes de ses grues


décharnées donnent à ce drame l’allure et la densité d’un rituel conçu par un
maniaque ; un rituel par à-coups, sans chants ni pleurs, qui ne cesse jamais. »p221

B. Sansal dans son roman Le serment des barbares semble partager l’idée de R.
Boudjedra dans son assimilation du mouvement islamiste au délire pour souligner le
caractère paranoïaque des islamistes et des engagés dans la mouvance islamiste, à des
zouaves ou clowns afin de les ridiculiser et les réduire aux ignorants qui empruntent
aveuglement le chemin de la violence :

98
« Le magistrat était un sournois ; il l’avait assez démontré au cours de sa carrière
et plus encore du temps de la déroute annoncée de l’Etat totalitaire, lorsqu’il s’abonna
au parti d’Allah pour s’adonner à l’œuvre macabre d’enfoncer de pauvres zouaves dans
un délire. »p264

La métaphore embrase une dimension idéologique quand, à travers elle, la violence


est assimilée à une folie meurtrière afin de qualifier les terroristes de fous. Cette folie est
assimilée à son tour au pain qu’on mange quotidiennement pour souligner la fréquence et
la banalité de l’acte terroriste :

« Une cause n’est plus une cause quand la folie meurtrière est son pain
quotidien. »p314

Le pouvoir sémantique de l’image s’avère infini et important lorsque, à travers son


emploi, l’auteur enrichi et argumente son texte. L’auteur assimile les terroristes aux
cobayes afin de les réduire à la bestialité, car ces derniers représentent des mammifères
rongeurs servant souvent d’animal de laboratoire comme le cochon d’Inde ; il s’agit donc
d’une métaphore manichéenne visant la dévalorisation des extrémistes :

« Ils ont armé les fous d’Allah, des cobayes échappés des stalagas du Front,
dressent les plans, désignent les cibles, encouragent les visées de nos ennemis et de nos
faux frères en islam. »p233

- Le motif de l’espace - personne

La poétique de la violence relevant de l’imaginaire se base aussi sur le motif de


l’espace - personne, car de nombreuses métaphores dans ces textes sont associées à une
représentation anthropomorphique de l’espace. Plusieurs personnifications semblent être
imposées aux auteurs à travers des métaphores nominales, adjectivales et verbales.

Les deux romans Les funérailles de R. Boudjedra et Des rêves et des assassins de
M. Mokeddem ne font pas recours à ce motif de l’espace- personne pour dire « la détresse

99
collective » des années 90. Le motif de l’espace personnifié est associé dans L’automne
des chimères à plusieurs et différents lieux.

Il s’agit dans ce passage de personnifier la ville d’Alger à travers la caractéristique


« d’inspirer », ses nuits en leur attribuant la caractéristique « de croire », et les soirs
caractérisés par la prostitution qui sont propre à une femme qui se livre au commerce
charnel par intérêt pécuniaire. La personnification exprime dans ce passage la disparition
de la confiance et l’absence de la paix qui ont marqué l’Algérie des années 90 :

« Alger n’inspire plus les noctambules. Ses nuits sont hantées. Elles ne croient
plus aux soirs qui se prostituent aux insomniaques mal lunés, ne fait pas confiance aux
accalmies qui n’ont pas de suite dans les idées… »p46

La personnification se fonde dans cet énoncé sur l’attribution de deux


caractéristiques humaines au pays : la puberté et l’adolescence. Il s’agit d’une
personnification métaphorique où l’Algérie est assimilée à une fille passant par une crise
d’adolescence renvoyant à la violence poignant le pays dans les années 90. L’Algérie est
représentée donc comme une adolescente qui passe de l’âge enfant à l’âge adulte.
L’adolescence est une allusion à la guerre civile temporaire et transitoire :

« Notre pays se découvre à lui-même. Il est en train de négocier sa puberté. Il


s’agit d’une crise d’adolescence. »p74

La personnification est basée dans le passage qui suit sur l’emploi de l’adjectif
« infectées » attribué aux ruelles. Ainsi ces dernières sont assimilées à un corps malade ou
infecté. L’infection renvoie ici à la violence qui se répand comme une gangrène en
Algérie.

Une autre figure affleure dans cet énoncé, à savoir l’anadiplose marqué par la
répétition du terme « l’hostilité » suturant le texte et établit une liaison entre la première
et la deuxième phrase tout en traduisant les sentiments de désespoir et de déception du
narrateur :

100
« Ses ruelles sont infectées par un malaise grandissant : l’hostilité. L’hostilité
d’une population désarçonnée qui, la susceptibilité à fleur de peau, refuse de croire que
l’on puisse échouer chez elle simplement par mégarde. »p13

La personnification des arbres et des branches repose dans cet énoncé sur le choix
d’un lexique propre à l’être humain, attribué à ces éléments de la nature. L’action de
prier, le sentiment du désespoir et la caractéristique « malingre » donnés aux arbres
représente l’image de la nature qui ne reste pas indifférente face à ce qui se déroule en
Algérie et renforce le sens du drame et du malheur :

« Arezki regarde, lui aussi, ce qu’il reste du verger d’antan : des arbres retors,
malingres, les branches levées au ciel dans des prières désespérées. »p143

L’Algérie est personnifiée dans ce passage en lui attribuant deux caractéristiques


propres à l’être humain à travers l’emploi du verbe « se chercher » et l’adverbe de
manière « désespérément » traduisant un sentiment négatif correspondant au drame
algérien. Elle est représentée comme une personne perdue dans un endroit macabre et
sinueux sans pouvoir se retrouver. Il s’agit d’actualiser le topos romanesque et la poétique
de la ville - être humain. :

« Dans une Algérie qui se cherchai désespérément, parmi les angles morts et les
feux de la rampe. »p185

A l’instar de L’automne des chimères, Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups
continue à faire recours au motif de la ville - personne mis en texte à travers un
anthropomorphisme physique et moral qui prépare l’assimilation à la femme.

Le passage englobe un anthropomorphisme physique des mots : « robe


retroussée, vagin éclaté, yeux chavirés et gueule baveuse et barbouillée » permettant
l’assimilation à la femme et les verbes d’état « roter et grogner » qui personnifient et
humanisent la capitale « Alger ». Une métaphore directe est présente dans ce syntagme
nominal où la violence ou le terrorisme est assimilé à un monstre afin de l’animaliser,
l’ajout de l’adjectif « incestueux » traduit l’illégitimité de l’acte barbare qui ne
conforme ni au droit ni à la morale.

101
La description de cette scène d’accouchement basée sur une gradation des faits,
répond aussi à une dynamique et à une progression assurée par les différents éléments
mentionnés :

« Alger s’agrippait à ses collines, la robe retroussée par dessus son


vagin éclaté, beuglait les diatribes diffusées par les minarets, rotait ,
grognait , barbouillée de partout, pantelante, les yeux chavirés , la gueule
baveuse, tandis que le peuple retenait son souffle devant le monstre
incestueux qu’elle était entrain de mettre au monde . »p91

Il s’agit dans ce syntagme de personnifier la capitale d’Alger en se basant sur un


anthropomorphisme physique traduit par le verbe « accoucher » renvoyant à une action
humaine, celle de l’accouchement propre à la femme. D’autres caractéristiques
humaines contribuent à cette personnification : la douleur, la nausée et le pouls.
L’énoncé représente Alger comme une femme accoucheuse, effrayée et faible.
La mise au monde de la violence croise la domination des islamistes des lieux
publiques et des ésprits aussi, car indifférents et insensibles au mal et à la douleur des
algériens, ne pensent qu’à se donner en spectacle afin d’affirmer leur conquête. Les
pouls d’Alger martelant les slogans intégristes renvoient à un enfantement nerveux et
forcé et traduit le refus d’un enfant naissant d’un inceste. L’adverbe d’état
« naturellement » lié ici à l’horreur donne une allure logique à l’atmosphère
dramatique de l’accouchement et à celui de l’Algérie :

« Alger accouchait. Dans la douleur et la nausée. Dans l’horreur,


naturellement. Son pouls martelait les slogans des intégristes qui paradaient sur les
boulevards d’un pas conquérant. »p91

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier la ville d’Alger à travers le choix de


l’adjectif « malade » et l’emploi des verbes « dégueuler » et « déféquer » renvoyant à
des symptômes maladifs. Le rôle de la métaphore est de personnifier la capitale
« Alger » en se basant sur un anthropomorphisme physique traduit par le verbe
« accoucher » renvoyant à une action humaine, celle de l'enfantement propre à la
femme.

102
D’autres caractéristiques humaines contribuent à cette personnification comme :
« violée », « enceinte », « mère » et « rage » ; cette dernière renvoyant à une maladie
contagieuse transmise à l’homme par la morsure de certains animaux comme les
chiens. Ainsi le terroriste est assimilé implicitement à un chien enragé et réduit à la
bestialité.

La description de la capitale se base donc sur une série d’éléments (adjectifs,


noms, verbes) à travers lesquels, l’auteur fait recours à la situation et à l’assimilation ;
la situation indique la place de l’objet (Alger) dans l’espace et l’assimilation détermine
au moyen des métaphores son rapport aux autres objets présents dans l’énoncé.

L’intention ironique de l’auteur est signalée par l’emploi du terme « illuminés »


signifiant les savants ou les avertis pour désigner les terroristes ; bien sûr cela ne laisse
aucun doute sur la haine et l’hostilité qu’il éprouve à leur égard. La prise en compte de
l’ironie est fondamentale pour percevoir l’enjeu de la vérité du passage basée sur la
dénonciation de la violence à travers le ridicule, car le romancier derrière son
personnage, fait allusion à l’ignorance des islamistes qui a conduit à la destruction de
l’Algérie :

« Alger était malade.


Alger brûlait de l’orgasme des illuminés qui l’avaient violée.
Enceinte de leur haine, elle se donnait en spectacle à l’endroit où on l’avait
saillie, au milieu de sa baie à jamais maudite ; elle mettait bas sans retenue
certes, mais avec la rage d’une mère qui réalise trop tard que le père de
son enfant est son propre rejeton. »p91-92

La personnification métaphorique repose dans cet énoncé sur un


anthropomorphisme moral traduit par l’emploi des verbes « délirer » et « tempêter »
renvoyant à des caractéristiques humaines et exprimant un état psychique agité et
déstabilisé. Elle est aussi personnifiée à travers l’emploi des deux expressions « il
faisait nuit dans son esprit » et « porte le deuil de son salut » exprimant deux
métonymies de substitution où les premières expressions sont remplacées par d’autres
ayant la même signification comme « pessimiste » et « être malheureuse » :

103
« La Casbah délirait. Il tempêtait dans ses venelles, il faisait nuit dans son
esprit. Le soleil renonçait à hasarder un peu de lumières dans la cité, sachant que rien
n’égaierait les lendemains lorsque la Casbah porte le deuil de son salut. »p141

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier Alger à travers l’emploi des termes
renvoyant à des caractéristiques et à des attitudes humaines : « recroquevillée »,
« écouter », « ronger » et « tripes » traduisant un état maladif et dépressif très avancé.

Ainsi Alger est représentée comme une personne abattue et épuisée qui se contente
seulement d’écouter, puisque elle n’a plus de pouvoir pour réagir ou se défendre contre
la violence intégriste.

« Recroquevillée sur elle-même, Alger écoutait l’épouvante lui ronger les tripes
et le malheur officier dans son esprit. »p197

Contrairement à A quoi rêvent les loups, le motif de l’espace - personne se présente


dans Le serment des barbares dans quelques passages seulement et repose sur la
personnification de la ville ou de la cité. L’énoncé qui suit incorpore deux figures de style
à savoir une personnification et une métonymie. Il s’agit dans la première de personnifier
la Casbah à travers l’emploi de l’expression « va prendre dix ans d’âge » signifiant la
vieillesse précoce et prématurée, car prendre de l’âge est propre à l’être humain et non pas
aux lieux.

L’expression en question vise à représenter la Casbah comme un lieu détruit par les
évènements tragiques. La seconde figure est une métonymie de substitution où le mot
« radeau » est donné comme un substitut sémantique d’un premier qui est « l’Algérie » et
le mot « ténèbres » substituant un autre qui est « la guerre ».

Le syntagme en générale renvoie à la Casbah qui va se détruire avant que l’Algérie


traverse la période de la guerre civile dévastatrice et exterminatrice. L’expression fait
allusion donc à la période du terrorisme en Algérie en l’occurrence la décennie noire :

104
« La casbah va prendre dix ans d’âge avant que le radeau ne traverse les
ténèbres. »p290

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier la ville de « Rouïba » en lui attribuant une
caractéristique humaine à travers l’emploi de l’adjectif « hystérique » afin d’exprimer
l’état déstabilisé et agité du lieu. Le passage incorpore aussi deux métaphores annoncées
où Rouïba est assimilée dans un premier temps à « un poulailler » et dans un second
temps à « un pensionnat » afin de renvoyer à la faiblesse des habitants représentés à leur
tour par « filles ».

Le passage insère aussi deux métaphores directes où « les terroristes » sont


assimilés à « un escadron de renards et aux ivrognes ». Il s’agit dans la première d’une
métaphore manichéenne où les extrémistes sont animalisés et déshumanisés afin de dire
leur soif de sang, et dans la seconde de les représenter comme des alcooliques
irresponsables pour insister sur leur délire :

« Rouïba est hystérique à inciter au calme aussi bien un poulailler encerclé par un
escadron de renards qu’un pensionnat de filles escaladé par un plein car
d’ivrognes. »p20

Deux personnifications et une métaphore annoncée affleurent cet énoncé. Il s’agit de


personnifier Rouïba en lui attribuant une caractéristique humaine ; celle de la folie à
travers l’attribution de l’adjectif « folle » et l’emploi de l’expression « a perdu la raison »
traduisant l’aliénation mentale. Alger est aussi personnifiée à travers l’emploi de
l’expression « vit une psychose » renvoyant à deux caractéristiques humaines : la vie et la
folie. La métaphore annoncée est à signaler dans l’assimilation du lieu d’Alger à une
démence.

Encore une fois le motif de la folie apparaît dans l’écriture de Sansal qui insiste sur
l’idée d’assimiler les terroristes aux fous ou aux déments. Liées par la folie, les deux
espaces (Rouïba et Alger) s’inclinent devant cette déstabilisation mentale qui perdure, à
laquelle ils cèdent et dans laquelle ils sombrent. Le passage traduit la domination
islamiste des espaces algériens les plus importants et influents sur le plan politique et
économique :

105
« Si Rouïba est folle depuis qu’elle a perdu la raison, Alger de temps immémorial
est la démence même ; la démence de l’envoûtement ; c’est ainsi, c’est sa nature ; elle vit
une psychose, étant, non dans la marche du siècle, mais au point mort bas de la grande
spirale de la vie. »p389

Une personnification affleure ce syntagme à travers l’emploi de l’expression


« prendre un bain » attribuée à Alger. Il s’agit de personnifier cette ville et de la
représenter comme une personne qui se lave et se nettoie avec le « sang » renvoyant à la
violence vandale.

La métaphore se revêt d’une dimension idéologique, car « le bain de sang » traduit


« la réforme » visée par les islamistes dans les années 90 à tout prix et en faisant recours à
la violence et au versement du sang des innocents. L’emploi de l’adverbe de temps
« encore » traduit la reprise de la violence et sa rengaine :

« Alger, encore une fois, allait prendre un bain de sang. »p185

1-3 - Le mécanisme du bouc émissaire

Nombreuses figures de styles employées dans cette littérature « à chaud » des


années 90 manifestent ou renvoient au mécanisme du bouc ou de la victime émissaire
développé par le célèbre philosophe et théoricien René Girard. Ce mécanisme consiste
à considérer un individu ou un groupe d’être à l’origine des maux dont souffre la
société généralement.

La théorie du bouc émissaire est liée à l’idée du sacrifice permettant de


transformer la violence auto - destructrice de « tous contre tous » en une violence de
« tous contre un » qui peut être fondatrice d’un nouvel ordre et paix sociales.

Ainsi « la violence indifférenciatrice » permettant la destruction totale de la société


et de ses repères se transforme en « une violence différenciatrice » basée sur le sacré et

106
pouvant instaurer un nouvel ordre culturel. De ce fait la victime émissaire consent la
transfiguration de la violence en sacré.

Par le biais d’une écriture romanesque et d’une représentation esthétique


signifiante, ces romans se situent politiquement tout en calculant une intention
idéologique afin de dévoiler des vérités falsifiées. Il s’agit pour ces écrivains algériens
de scandaliser l’idéologie islamiste prenant la population algérienne et les villageois
particulièrement comme un bouc émissaire méritant la persécution pour servir « une
cause ».
Ce processus dangereux et pervers entraîne l’Algérie dans une spirale de violence
mortifère et désigne les algériens comme des coupables pour leurs accusateurs mais
des innocents véritablement. Ce phénomène est mis en texte et se manifeste
explicitement que dans trois romans :

Dans Des rêves et des assassins, M. Mokeddem use du procédé de la comparaison et


considère les citoyens algériens représentés par le pronom possessif « les nôtres » comme
des moutons égorgés ou sacrifiés pendant l’aïd. Le motif central est celui du sacrifice, car
les algériens sont pris pour des sacrifices afin de réaliser des fins et des objectifs
politiques. Le terme « laid » désigne une fête religieuse propre aux musulmans et dans
laquelle ces derniers égorgent des moutons suivant la tradition du prophète « Abraham » :

« Les nôtres sont égorgés comme des moutons de laid ou tombent sous les balles
parce qu’ils n’osent revendiquer la laïcité. »p50

L’idée du sacrifice se développe dans L’automne des chimères de Yasmina Khadra à


travers l’interrogation du personnage central basée sur deux figures stylistiques, à savoir
une hyperbole et une comparaison ; la première se tisse à travers l’emploi de l’expression
« pavent les chemins » renvoyant à l’intensité des crimes et aux innombrables victimes
qui couvrent les chemins chaotiques, et la seconde s’emploi à travers la conjonction
« comme » liant les victimes égorgées à une bête :

« Tu peux me dire s’il y a, parmi les milliers de victimes qui pavent les chemins de
notre déroute, une seule qui mérite d’être égorgée comme une bête. »p45

107
A l’instar des deux écrivains et plus particulièrement de M. Mokeddem, B. Sansal
dans son roman Le serment des barbares n’hésite pas à renvoyer à l’idée du sacrifice à
travers l’assimilation directe des victimes aux moutons ou aux cheptels égorgés pendant
l’aïd.

Le sacrifice humain dans l’Algérie des années 90 n’est pas réclamé par des dieux ou
par des forces naturelles comme est le cas dans plusieurs mythologies, mais il est
recommandé par des êtres humains et constitue un héritage historique et politique basé
surtout sur des rancunes naissant juste après l’indépendance et pendant la période du
président Houari Boumedienne à laquelle l’auteur fait allusion à travers la citation de
« la révolution agraire » qui est une politique adoptée par ce même président dans les
années 70 :

« Les lieux recèlent ce qui fait la pluralité du monde : quelques


moutons portant leur poids de boue séchée et de vermine broutent papiers et
épluchures ; au prochain Aïd, le cheptel sera évacué sur pied, pour être
décimé par immolation, puis reconstitué si le cours de la viande conserve la
tendance rancunière que lui a imprimé la révolution agraire ; … »p14

L’auteur semble multiplier les comparaisons explicitant cette conception


philosophique et idéologique. Il s’agit dans cet énoncé de comparer les corps des victimes
terroristes à des abats sans valeur afin de dévoiler la négligence qu’on éprouvait pour les
victimes du terrorisme dans les années 90, car l’image du massacre s’est répandue jusqu’à
atteindre la banalité et l’indifférence :

« Le vainqueur a achevé les blessés au doug-doug en rotant de joie tendis que


les mécontents récupéraient armes et bagages sur les corps qu’ils manipulaient comme
des abats sans valeur ; c’est fini… »p75

La même conception du sacrifice est mise en texte par le biais d’une comparaison
motivée à travers l’emploi de l’adjectif « saigné » renvoyant au saignement du bœuf lors
de son égorgement et le verbe « beugle » traduisant un cri (propre à l’animal)
désagréable, puissant et insistant produit suite d’un mal insupportable et barbare :

108
« Le reste, le déroulement de l’exécution, l’inspecteur l’imagine : la sulfateuse
lâche un début de rafale et s’enraie ; saigné comme un bœuf gras, Moh tient debout et
beugle à désarmer un équarisseur et ses marmitons ; … »p321

1- 4 - Le phénomène de l’exagération

La littérature algérienne « à vif » des années 90 obéit aussi à une nécessité


stylistique qui apparaît dans le phénomène de l’exagération à travers lequel, les
écrivains en question se font comprendre et se singularisent, car comme le précise
Thomas Bernhard :

« Pour rendre une chose compréhensible nous sommes obligés d’exagérer,


seule l’exagération rend les choses vivantes, même le risque d’être déclaré fou ne nous
gêne plus, quand on a pris de l’âge. »73
Ce principe d’exagération permet aussi aux écrivains de tenir le réel à distance
sans l’écarter ou le détourner, ainsi l’horreur et la terreur n’envahissent pas leur vécu et
le notre, car selon le même écrivain :

« L’art d’exagérer est un art de surmonter, de surmonter l’existence, de la


rendre possible »74

Ou selon la pensée de Céline « surmonter la vie ».75 Et surtout l’accepter et


l’accueillir avec ses paradoxes, ses contradictions, et ses déchirements les plus
absurdes et les plus déraisonnables.

Le phénomène de l’exagération ou l’exagération comme procédé stylistique ne fait


pas un clin d’œil au lecteur dans cette littérature, mais se traduit dans les romans en
question par l’emploi de plusieurs figures d’amplification contribuant à donner une
représentation sensible et visible, et à créer un effet grandiose et parfois inquiétant à
travers l’emploi d’expression ou de termes évocateurs.

73
Cité par Bardolle Olivier, Op. Cit, p51.
74
Ibid, p52.
75
Ibid, p52.

109
L’exagération dans ces productions littéraires demeure une nécessité stylistique
intérieure, car les mots jaillissent involontairement de l’intérieur même de l’écrivain,
ils surgissent et semblent éruptifs d’un volcan verbal et linguistique imposés par les
évènements de la vie, surtout les plus tragiques. Ainsi le souligne Olivier Bardolle :

« Le style vient du plus profond de soi. Le style s’impose de l’intérieur, il


s’impose sans même consulter son auteur, il ne procède pas d’une réflexion, il est
éruption »76

L’amplification ou l’exagération s’interprète dans ces structures littéraires à travers


l’emploi de plusieurs figures de style qui affectent le mode d’organisation discursive,
son découpage partiel, ainsi que les relations entretenues entre les parties. Ces figures
portent sur la composante formelle, sémantique, énonciative, et référentielle du
discours et se distinguent généralement par deux types que nous allons aborder dans
notre analyse :

- Les figures d’amplification à travers lesquelles la forme amplifie le même


contenu fondamental. Selon la définition de Georges Molinié, elles consistent en
« un développement de l’information à travers une suite discursive qui l’enrobe
et la dilue. »77

- Les figures de condensation à travers lesquelles le contenu est condensé dans une
forme étroite.

Ces figures d’amplification tissant l’expression de l’exagération se présentent dans


cette littérature à travers :

- L’hyperbole

Ayant une fonction sémantique et en étant une figure d’expression, l’hyperbole


est :

76
Ibid, p53.
77
Cité par Laurent Nicolas, Initiation à la stylistique, Hachette, Paris, 2001, p77.

110
« La figure principale de l’exagération, par laquelle on augmente ou on diminue
exagérément la réalité que l’on veut exprimer de manière à produire plus
d’impression. »78

Elle se lie à l’exagération :

« Le travestissement de la réalité est lié dans l’hyperbole à l’exagération. »79

Ces romanciers des années 90 se sont servis de ce trope pour exprimer


l’inexprimable et l’insoutenable, car l’hyperbole leur permet de dire ce qu’ils ne peuvent
vraiment dire, de signifier que ce dont ils parlent est si laid, si affreux et si monstrueux
que le langage ordinaire ne saurait l’exprimer. Le rôle capital de cette figure est de
désigner l’innommable.

Afin de dire l’instabilité et l’angoisse de l’héroïne, R. Boudjedra dans Les funérailles


fait recours au procédé de l’hyperbole ou à l’exagération. Il s’agit dans cet énoncé d’une
tapinose ou d’une amplification dans le sens négatif qui se base sur une marque
morphologique d’intensité car « à l’infini » renvoie à la durée des cauchemars dans le
temps. Cette dernière correspond aussi à l’intensité des crimes et des attentats terroristes
qui ne connaissaient pas de fin ou de limite dans les années 90.

Cette locution adverbiale constitue donc une épiphrase (un type de figure de
condensation) désignant une réflexion-commentaire à portée générale, mais qui dépend
du contexte et qui ne peut se constituer en dehors de ce dernier.

« Cauchemars terrifiants se profilant à l’infini. »p31

A travers les marques morphologiques d’intensité représentées par l’emploi de


l’expression « mille segments », la narratrice de cette trame narrative réussit à exposer
son état psychologique confus naissant suite à de plusieurs actes de violences signés par
les terroristes.

78
Théron Michel, Réussir le commentaire stylistique, Ellipses, Editions Marketing, Paris, 1992, p69.
79
Fromilhague Catherine., Les figures de style, Nathan, Paris, 1995, p115.

111
L’hyperbole prend dans ce syntagme la forme d’une gradation descendante se
définissant comme une accumulation de détails qui met en relief un contenu dévoilé ;
celui de la confusion :

« Cercles du temps se déglinguant en mille segments. Confusions des dates, des


lieux et des attentats. »p31

Afin de traduire le degré des crimes terroristes qui augmente et s’intensifie dans
l’Algérie ensanglanté des années 90, M. Mokeddem dans Des rêves et des assassins fait
recours à ce procédé qui s’approprie dans ces passages une formulation exagérée par
diminution ; c’est le cas évidemment de la tapinose basée sur le sens négatif.

En se basant sur une marque morphologique d’intensité, à savoir le verbe


pronominal « s’entrochoquer», elle réfléchit l’image des cadavres des victimes qui se
rencontrent et se heurtent violemment d’une façon illogique et insensée, comme si les
morts communiquaient ente eux pour exprimer le refus de cette réalité barbare tout en
s’interrogeant sur la nécessité et l’intérêt d’un tel drame. Cette idée est mise en texte à
travers l’emploi de l’expression « sans conviction ».

L’énoncé est basé sur une figure de condensation à savoir l’épiphrase constituant ici
un outil privilégié que l’auteur emploi pour exprimer un jugement péremptoire resserrant
le paradoxe exprimé à travers l’idée des disparus qui ne sont pas convaincus ou persuadés
de cette stratégie islamiste sanguine visant la réforme en versant du sang et engendrant
des évènements aussi tragiques :

« Nos morts s’entrochoquent sans conviction. »p101

L’hyperbole est fondée dans ce passage sur une métaphore où « les rues » sont
assimilées aux « torrents » représentant des écoulements ou des rivières sanguinolents
transportant des fragments de la chair humaine, ce qui renvoie aux innombrables crimes
et assassinats terroristes. Le discours du personnage dépeint ici l’image d’un déluge de
sang ravageant les rues oranaises ou algérienne :

112
« J’ai seulement la sensation que les rues sont des torrents qui charrient des
débris humains. »p72

La sensation de la mort qui avance et parvient sûrement, renvoie le personnage à


s’identifier aux victimes de la violence et le fait sombrer dans un imaginaire macabre où
il se voit et se considère déjà mort ou massacré dans cette période bouleversante des
années 90.

L’exagération procède ici par une métaphore annoncée ou in presentia à travers


laquelle le personnage féminin de M. Mokeddem s’assimile à « une goutte de sang »
emportée par les rues substituées par l’emploi de « y ». Il s’agit de renvoyer à la violence
quotidienne accrue et empirée engloutissant l’Algérie pendant la décennie rouge par le
biais d’une figure de condensation, en l’occurrence l’épiphrase qui n’est pas autonome
parce qu’elle dépend du contexte de l’énoncé et du récit généralement :

« J’y suis une goutte de sang. »p72

L’automne des chimères de Yasmina Khadra n’échappe guère à l’usage de cette


figure pour raconter et dénoncer les ravages de la guerre fratricide algérienne des années
90. Le romancier l’utilise à plusieurs reprises dans son roman pour combattre
verbalement et stylistiquement les ennemis de l’humanité et de la vie.

Afin de refléter l’image du village incendié et embrasé par les islamistes, l’auteur
emploi des marques morphologiques d’intensité, car les termes « l’enfer», « moins
inclément » et « purgatoire » traduisent parfaitement le degré des détriments terroristes,
l’étonnement et la stupéfaction du personnage narrateur. Par l’emploi de l’adjectif de
jugement « purgatoire », l’auteur fait allusion aux fatwas islamistes condamnant la société
algérienne et considère que l’enfer (le châtiment du Dieu) est moins dur que la pénitence
des extrémistes qui sont dépourvus des sentiments de tolérance et du pardon.

L’exagération repose ici sur un système comparatif mis en texte à travers l’emploi de
« moins…que », comme elle repose aussi sur une figure de condensation à savoir,
l’épiphonème produite par l’usage de «l’enfer »et désigne une réflexion-commentaire à
portée générale, dont le sens pourrait être saisi par tout lecteur, car elle est autonome et

113
amovible contrairement à l’épiphrase. Tout le sens de l’énoncé est condensé dans
l’emploi de ce terme représentant l’image du châtiment extrême et éternel :

« …, et l’enfer m’a paru moins inclément que le purgatoire que voici. »p127

L’hyperbole se manifeste dans ce passage à travers l’emploi de l’adjectif


« dépeuplé » signifiant l’extermination et jouant sur la caractérisation intensive de
l’information tout en produisant un épiphonème. Une autre figure est à relever, à savoir
l’anaphore rhétorique marqué par la répétition de l’interjection « déjà » en tête du groupe
syntaxique qui sert à manifester le désappointement et la déception du personnage vis-à-
vis de ce qui se produit en Algérie.

La personnification consiste dans ce syntagme à donner un caractère humain à « la


mer » et au « soir » à travers l’emploi des verbes : « se lamenter » et « se recueillir ». Ces
deux verbes renvoyant à des sentiments propres à l’être humain, traduisent la mélancolie
et la dépression.

« Déjà la mer se lamente, déjà le silence se recueille, déjà le monde est


dépeuplé. »p131

L’hyperbole repose ici sur une métaphore directe où le comparant (l’enfer) prend la
place du comparé (l’évènement dramatique ou la violence). Afin de dire le degré de force
et l’atrocité des actes terroristes, l’auteur use de ce mot représentant le désastre et le
cataclysme et produit un épiphonème qui ne nécessite aucune dépendance à l’ensemble de
l’énoncé :

« Nous avons connu l’enfer par ici. »p152

L’intensité, la force et la gravité des branchages sont dites dans ce passage à travers
l’emploi de l’expression « partir en lambeaux » signifiant se transformer en morceaux.
L’hyperbole repose sur cet emploi, car le personnage se sent déjà massacré et déchiré tout
en étant vivant. Il s’agit dans ce passage d’une épiphrase interpellant une interprétation
qui dépend du contexte de l’énoncé ou du récit globalement :

114
« Je sens ma figure partir en lambeaux dans les branchages. »p157

L’exagération se manifeste également à travers l’emploi des marques


morphologiques de la quantité et de l’intensité : « cent vingt kilos, cheveux interminables,
barbe jusqu’au nombril » renvoyant à une image zoologique et effrayante où le terroriste
est assimilé à un animal sauvage et effrayant.

Elle procède aussi à travers une métaphore directe dans laquelle l’auteur assimile le
terroriste à un géant en employant le terme « colosse » renvoyant à tout ce qui est de
caractère gigantesque et énorme :

« C’est un colosse d’au moins cent vingt kilos, les cheveux interminables et la
barbe jusqu’au nombril. »p158

L’hyperbole se manifeste ici au niveau des marques morphologiques d'accentuation


introduits par l’emploi des verbes pronominaux « m’ensorcelle » et « me paralyse » liés à
la puanteur se dégageant du terroriste. Ainsi ce dernier est réduit à un animal dont l’odeur
est pestilente et insupportable. L’exagération procédant par l’emploi de ces deux verbes
d’état produit une épiphrase obligeant le lecteur à faire le lien entre leur signification et
celle du contexte :

« Sa puanteur m’ensorcelle, me paralyse. »p159

L’hyperbole repose ici sur l’intensité des flammes qui éclairent l’espace pendant la
nuit au point de comparer cette dernière au jour. Il s’agit de dire le degré des incendies et
des flammes commis par les terroristes pillant et ruinant le village :

« Les maisons en flammes éclairent le village comme en plein jour. »p159

La répétition de la locution déterminative « que de » créant un anaphore rhétorique et


exprimant la quantité traduit ici l’exagération et l’amplification. Le but est de dire
l’intensité des crimes islamistes et de renvoyer aux distances politiques, sociales et
culturelles dévastant l’existence des algériens dans les années 90 et produisant une nation
déchirée et fragmentée par la violence ; l’exagération se veut ici une métonymie

115
représentant l’Algérie comme un espace jonché de cadavres et de dépouilles L’aposiopèse
sert aussi à exprimer dans ce passage les autres difficultés non exprimées tant elles sont
innombrables, caractérisant l’Algérie pendant la guerre civile des années 90 :

« Que de drame sur mon chemin, que de graves malentendus… »p190

Le sens hyperbolique se renforce dans A quoi rêvent les loups du même auteur. Le
recours à ce procédé demeure apparemment très important dans cette mise de violence
textuelle. L’hyperbole se veut une marque caractéristique du genre du pamphlet utilisé
par les auteurs afin d’attaquer les extrémistes et de les critiquer avec le mot.

Afin de traduire le paroxysme des crimes terroristes, l’exagération se base ici sur
une marque morphologique d’intensité, à savoir l’adverbe de distance « haut » et sur
un système comparatif traduit par l’emploi de « plus que » servant à refléter l’image
des victimes et des gens effrayés et terrorisés qui sanglotent et pleurent, car les larmes
ici sont synonymes de souffrance insupportable et d’affliction :

« Les larmes giclaient plus haut que le sang. » p263

L’hyperbole est reconnaissable dans cet énoncé à travers l’emploi de


l’expression « jusque dans le yeux » ; le sang qui atteint les yeux renvoie le lecteur à
imaginer un lac sanguinaire où sombrent les victimes de la barbarie terroriste. La
tapinose traduit ici les innombrables crimes barbares réalisés par les extrémistes
pendant la décennie noire en Algérie des années 90. Le passage englobe une épiphrase
renvoyant le lecteur à s’interroger sur sa signification en liant cette dernière au
contexte de l’histoire racontée :

« J’avais du sang jusque dans les yeux. »p263

Le sens hyperbolique se tisse dans cet énoncé à travers l’emploi de la dernière


expression qui réduit le terroriste au rang de l’animalité en employant le nom
« proies » et en évoquant son aspect physique monstrueux inspirant la mort et le
massacre en usant des deux adjectifs d’état « haut et large » et du verbe de mouvement
« plisser » exprimant un dégoût ou une insatisfaction redoutable, car ils sont synonyme

116
d’exécution ou de liquidation physique. L’exagération procède donc à travers une
figure de condensation, à savoir une épiphrase dont l’énoncé ne peut se constituer en
dehors du contexte du récit :

« Haut et large, des cartouchières en sautoir sur la poitrine et la machette au


ceinturon, il aurait fait mourir ses proies rien qu’en plissant les yeux. »p232

La grandiloquence se reconnaît dans cet énoncé dans « l’odeur de fauve qui fait
frémir les gens ». Il s’agit de dire la férocité du terroriste qui sentait l’odeur du sang de
ses victimes qu’il entraîne avec lui. Il est assimilé explicitement à un animal carnassier
qui se vente du sang des proies à travers l’emploi de « fauve ».
Cet énoncé se présente comme une suite du précédent ; ainsi l’amplification repose
ici sur une expolition consistant à répéter la même information fondamentale dans un
ensemble textuel en se basant sur des formes différentes ; il s’agit de mettre en exergue
la sauvagerie animale et bestiale de l’extrémisme :

« Lorsqu’il passait ses hommes en revue, son odeur de fauve les faisait
frémir de la tête aux pieds. »p232

L’amplification se traduit dans ce syntagme dans l’emploi de l’expression « les


rivières de sang et de larmes » renvoyant à la barbarie et à l’inhumanité des extrémistes
qui se vengent de la population algérienne et la prennent comme un bouc émissaire
pour arriver à leurs fins politiques et idéologiques.

La mise en œuvre de cette figure implique ici l’utilisation d’une métaphore


annoncée où le sang et les larmes sont assimilés aux rivières comme elle repose aussi
sur une gradation descendante accumulant des éléments forts renvoyant aux espaces et
aux lieux représentant les victimes de la violence extrémiste :

« Les expéditions punitives contre les villages, les massacres perpétrés sur les
routes, les attentats à bombe dans les souks, toutes les rivières de sang et de larmes
n’étanchèrent pas la soif de vengeance de Chourahbil. »p254

117
Le sens amplifié et exagéré se traduit dans ce passage dans le hurlement et les cris
des victimes qui voilent ceux du vent. Il s’agit de dire l’agitation et la panique de la
population lors des invasions terroristes traduisant l’atrocité de leurs
actes. L’exagération donne lieu ici à la création d’une personnification du vent à
travers l’attribution de la caractéristique de « l’hurlement » à ce dernier :

« Le hurlement des femmes et des gosses couvrit celui du vent. »p263


L'exubérance du langage se base ici sur une marque morphologique d’intensité, à
savoir « le déluge» pour refléter l’image des soldats inondés par la fusillade des
terroristes et brûlées dans la fureur de la bataille :

« Pris en étau, le reste de la compagnie s’embrasa sous le déluge de


mitraille. »p238

Nombreuses hyperboles sont employées par Boualem Sansal dans Le serment des
Barbares mettant en texte le drame génocidaire algérien des années 90. L'usage de
cette figure produit plusieurs formes et d’autres images.

L'agrandissement se base dans ce syntagme sur une marque morphologique


d’intensité, car l’adjectif « apocalyptique» renvoie au désastre qui atteint son
paroxysme comme il évoque d'ailleurs par son aspect terrifiant, la fin du monde.
L’énoncé englobe un épiphonème dans lequel le sens de l’exagération est condensé
dans cet adjectif d’état :

« Le drame s’enrichissait d’un souffle apocalyptique. »p10

Le sens hyperbolique se tisse dans ce passage dans l’emploi de l’expression « qu’ils


brisèrent l’espace infini » traduisant l’étendement et la puissance des murs dressés et
montés par les islamistes dans les zones campagnardes et renvoyant métonymiquement à
la division et à la désunion semées par les extrémistes entre la population et le pouvoir.
Ainsi la figure de l’exagération prend une dimension idéologique et politique :

« En rase compagne furent dressés des miradors et des murs infranchissables, si


hauts et si longs qu’ils brisèrent l’espace infini. »p11

118
L’emploi des deux adverbes de lieu, à savoir « alentour » et « partout » renforce le
sens hyperbolique du mal qui s’est propagé en Algérie dans les années 90. Le choix du
verbe de mouvement « bouillonne » traduit autant l’exagération pour dire l’agitation et
l’explosion des évènements dans les années 90 en Algérie. Ce verbe de mouvement donne
lieu aussi à une métaphore verbale où « le mal » est assimilé à un liquide qui peut
atteindre un certain degré de chaleur et bouillonne :

« Alentour, partout, bouillonne le mal. »p17

Le sens hyperbolique se fonde dans cet énoncé sur un blasphème, car l’auteur renie la
puissance du Dieu et son omniscience de connaître la fin de la tragédie algérienne des
années 90. Cette violation du sacré traduit l’aberration et l’absurdité régnant dans la
société algérienne pendant les années rouges.

L’exagération est pareillement marquée à travers l’emploi des adverbes « plus » et


« fort » qui sont des comparatifs servant à marquer dans ce passage, le comble de la
frayeur de l’enfer céleste à celui de Rouïba.

« Nul ne connaît les limites du pire ; Dieu lui-même, l’omniscient,


l’incommensurable, le maître de tous les sommets et de tous les abîmes s’y perd. Plus
fort que son vieil enfer qui ne saurait être vraiment déplaisant, venant de lui, il y a celui
de Rouïba. »p21

Les noms « chaos » interprétant le désordre total et général et représentant la ruine et


le vacarme et « océan » interprétant la grande détresse algérienne sont des marques
morphologiques d’intensité employées ici pour renforcer et amplifier l’effet troublant du
conflit civil dans les années 90, ils servent aussi à renvoyer à une situation historique.

Une autre figure affleure dans l’énoncé, à savoir une anaphore rhétorique représentée
à travers la répétition de la préposition « jusque » marquant habituellement un certain
terme au-delà duquel on ne passe pas, mais traduisant ici l’excès en mal qui va au-delà de
l’ordinaire pour devenir étonnant et fascinant pour les extrémistes.

119
Les noms « ivresse, délire , éblouissement » accompagnant la préposition « jusque »
donnent ou représentent les terroristes comme des personnes atteintes d’une maladie
mentale , à savoir le sadisme puisqu’ils s’arment de ce goût pervers pour faire souffrir et
anéantir les innocents :

« Une certitude dans cet océan de désarroi : les islamistes vont profiter de la
marche pour accomplir le chaos ; ils ne peuvent y couper, il y va de leur santé ; ils vont
tirer sur la foule des marcheurs, jusqu’à l’ivresse, jusqu’au délire, jusqu’à
l’éblouissement. »p166

L’hyperbole se base dans ce syntagme sur les adverbes « plus » et « fort » marquant
la supériorité et principalement sur l’adjectif « nucléaire » connotant la fureur et la
puissance de la guérilla islamiste qui est assimilée à un incendie dont les ravages et les
dommages seraient beaucoup plus importants et fatals que ceux produits par des armes
atomiques. L’usage de cet adjectif donne lieu à un épiphonème permettant la
condensation censée offrir une synthèse du contenu narratif :

« Plus fort que leur nucléaire, il y a l’incendie islamiste. »p167

Le sens hyperbolique s’accentue dans ce passage à travers l’emploi de la préposition


« au-dessus » traduisant l’ampleur et l’abondance du bruit. Le sens métaphorique
assimilant « la clameur » aux vagues, produit aussi l’exagération sémantique et donne le
sens du déluge :

« La clameur atteint son apogée, s’élève au-dessus de la ville, l’enveloppe de sa


houle et la secoue dans ses fondements. »p180

Afin de dire l’indifférence des extrémistes vis-à-vis des crimes qu’ils réalisent,
l’auteur use de l’exagération au point de dire qu’ils égorgent tout ce qu’ils croisent dans
leur chemin. Il représente les terroristes comme étant des machines à massacrer
dépourvus de tout sentiment de pitié et de commisération prenant les cadavres de leurs
victimes comme un passerelle à travers laquelle ils arriveront à concrétiser leur projet
idéologique :

120
« Passons sur les atrocités : les tangos égorgent ce qu’ils trouvent sur leur
chemin,… »p192

L’hyperbole tire sa signification dans ce passage à travers l’emploi du terme


« Hiroshima » représentant une ville japonaise bombardée par les américains pendant la
seconde guerre mondiale ; elle représente le premier champ d’essai de la bombe
atomique. Il s’agit dans cet énoncé de rapprocher ce qui se passait en Algérie dans les
années 90 de la destruction de cette ville en 1945 ; ainsi la figure participe à un jeu
intertextuel renvoyant à l’Histoire par la référence :

« Ils veulent pas de bagarre dans le village, ce serait Hiroshima, mon


frère. »p211

Il s’agit dans cette hyperbole de produire un sens métonymique pour dire l’état
chaotique et catastrophique installé dans la ville après un affrontement armé entre les
islamistes et les éléments de la sécurité. La métonymie substitutive est produite à travers
l’emploi de l’expression « même les oiseaux n’osaient rompre » :

« Le tonnerre des armes avait duré pour soudainement céder la place à un silence
que même les oiseaux n’osaient rompre. »p218

L’hyperbole se base ici sur l’emploi d’une marque morphologique d’intensité et de


supériorité, en l’occurrence l’adjectif « surhumains » traduisant la puissance et la force
extraordinaire des extrémistes. Il s’agit de les représenter comme étant des monstres
fabuleux, infatigables et inépuisables. Cet adjectif d’état sert à constituer un épiphonème
qui permet la condensation du sens de la force sans prendre en considération le contexte
général du récit :

« On s’étonne de l’absurdité de leurs efforts surhumains. »p222

L’hyperbole se traduit ici à travers la généralisation de la folie renvoyant à l’absurdité


et à l’extravagance des évènements tragiques de l’Algérie des années 90 :

«… ; et dans la folie générale, la raison, s’il en reste, est déraison. »p241

121
La figure de l’hyperbole affleure cet énoncé à travers l’emploi de la
préposition « jusque » accompagné du nom « animaux » traduisant l’excès en mal et
renvoyant à tout ce qui est déraisonnable et insensé. Il s’agit de représenter l’acte
terroriste comme étant un acte relevant de la folie :

« Souviens-toi de Melousa…mon Dieu, quel carnage…jusqu’aux animaux (long


silence). »p308

L’hyperbole se présente dans ce syntagme à travers l’emploi de l’adverbe de


négation « ne » qui est un explétif employé après des verbes exprimant le doute et la
crainte et la conjonction négative « ni » correspondant à un « et » affirmatif. Il s’agit dans
cet énoncé de représenter les extrémistes comme des êtres extraordinaires et étranges
surgissant d’une autre planète pour faire du mal et semer la terreur.

L’exagération procède dans ce syntagme nominal par une figure d’amplification à


savoir, une conglobation se basant sur l’accumulation de détails à travers lesquels,
l’auteur met en relief le contenu explicite tendant à considérer les terroristes comme des
êtres bizarres :

« Ces êtres ne sont pas des hommes, ni des bêtes ni rien qui se puisse comprendre ;
ils ne sont pas de ce monde, ni de ce temps. Le bien et le mal ne peuvent les
atteindre. »p332

La figure de l’hyperbole affleure cet énoncé à travers l’emploi de la


préposition « de » marquant des rapports d’origine accompagné du nom « instinct »
renvoyant à un mouvement intérieur qui est naturel aux animaux et qui les fait agir sans
recours à la réflexion pour accomplir des actes conformes à leur espèce et adaptés à leurs
besoins.

« D’instinct » traduit ici l’empressement et la hâte des extrémistes lors des


massacres. Il s’agit de les représenter comme étant des animaux qui agissent selon leur
instinct et non pas comme des hommes qui réfléchissent avant d’agir ; cette métaphore
manichéenne tire sa signification aussi de l’usage du verbe d’action « dévorer » traduisant

122
le déchirement et la fragmentation des cadavres avidement et impatiemment et manger
sans se rassasier. Ainsi l’exagération se base sur une gradation descendante traduite par
des verbes de mouvement :

« D’instinct, ils détruisent, ils tuent, ils dévorent, sans répit, sans jamais assouvir
leur faim. »p333

Le sens hyperbolique se développe dans cet énoncé à travers l’idée de la violence qui
se généralise pour atteindre même les oiseaux volants, les pierres et les prophètes.
L’auteur considère cette violence des années 90 comme étant une période de l’âge de
l’ignorance caractérisée par le chaos et l’insignifiance avant l’avènement de la parole
divine incitant à la justice :

« La violence s’exerce sur tous, les morts et les vivants, hommes,


femmes et enfants, parlant arabe ou chinois, et n’épargne ni pierres, ni
plantes, ni les oiseaux du ciel, ni les animaux de la terre, ni les prophètes, ni
les marabouts, ni les chefs de tribus et leurs possessions. A ce niveau de
généralisation, elle perd toute signification, c’est le chaos d’avant la
parole. »p348

Basée sur un sens métonymique, l’hyperbole dans la première expression employée


renvoie à la violence, à la colère, et à l’atmosphère d’insécurité et de danger régnant dans
l’Algérie des années 90. Elle traduit aussi le manque de confiance répandu entre les
algériens dans cette période là.

Une autre figure de style affleure l’énoncé, en l’occurrence l’oxymore qui est
fondée sur une apparente contradiction logique qui se traduit ici à travers l’emploi et
l’association de « pollution » à « la sublimation » et « se transcende » à « la vie bestiale »,
car les deux associations donnent naissance à un sens contradictoire. Ainsi la fusion des
opposés devient un quasi-argument philosophique qui appelle à une interprétation et le
rapproche de l’ironie :

123
« Il y a de la férocité dans l’air et de la hargne sous les capots , la pollution ayant
atteint le point de sublimation où la misère humaine électrisée se transcende pour
accéder à la vie bestiale. »p368

L’hyperbole tire son sens dans ce passage à travers l’emploi de deux termes à savoir
« le pire » et « l’apocalypse » signifiant respectivement le plus mauvais et l’horrible et la
fin du monde et représentant l’image chaotique de l’Algérie des années 90. Les deux
noms employés servent à produire l’amplification à travers la figure de l’épiphrase.

L’exagération se base ici sur un paradoxe mis en œuvre par une antithèse impliquant
l’utilisation et l’alliance d’expressions dont la signification est normalement
incompatible ; il s’agit dans ce syntagme d’employer les deux noms cités et de les lier
avec le jour de vendredi que les musulmans considèrent comme sacré et dans lequel
prient tous à la mosquée. Le paradoxe reposant alors sur une structure antithétique qu’il
transgresse par l’addition de procédés sémantiques unissant ce qui est communément
dissocié permet ici de produire un sens ironique employé sur un ton dérisoire ponctué
aussi à travers l’emploi d’une aposiopèse suggérant l’inachèvement du discours de
l’auteur :

« Le pire, c’est l’apocalypse du vendredi, jour de grâces et de prières


collective… »p391

- L’anaphore rhétorique

Afin d’imprimer et d’enregistrer dans la mémoire du lecteur les barbaries d’un


islamisme dépourvu de tout humanisme et afin d’entraîner son adhésion à travers la
poétique des tensions qu’elle crée, ces écrivains font recours à cette figure qui se
veut un :

« Procédé d’expression qui consiste à répéter un mot au début de plusieurs vers


ou de plusieurs phrases ou de plusieurs membres de phrases. »80

80
Forest Philippe, Conio Gérard, Dictionnaire fondamental du français littéraire, Maxi poche,
Connaissance, 2004, p 34.

124
Rachid Boudjedra ne se base pas trop sur cette technique de répétition pour renvoyer
au drame algérien des années rouges. A travers cette répétition, l’auteur vise à donner de
l’ampleur à son discours. L’anaphore rhétorique repose dans cet énoncé sur la réitération
du terme « à bout » qui sert à renforcer l’expression d’un sentiment de déception et
d’indignation et à produire un effet d’insistance.

La narratrice exprime à travers cette répétition l’amertume qu’elle ressent vis-à-vis


des victimes de la violence. Il s’agit d’une amplification progressive sous forme d’une
gradation ascendante où la torture ou « le châtiment » des victimes se développe pour
atteindre sa fin et sa fatalité.

Le passage englobe une autre figure de style à savoir, l’hypotypose à travers


laquelle, l’auteur produit l’effet d’une impression référentielle maximale en accumulant
des données sensibles et pittoresques permettant de construire un mode de perception des
faits ou des actes et conférant au monde représenté, les mêmes propriétés du monde réel.
Selon Pierre Fontanier, l’hypotypose81 « peint les choses d’une manière si vive et si
énergique, qu’elle les met en quelque sorte sous les yeux, et fait d’un récit ou d’une
description, une image, un tableau, ou même une scène vivante. »

« Ils se retrouvent non seulement souillés, mais les vêtements déchirés, les joues
lacérées par les ongles spasmodiques de celles et de ceux qui, à bout de force, à bout de
courage, et au bout de la peur vont lâcher prise. »p 19

Le sens de la négation se renforce dans ce syntagme à travers la répétition de


l’adverbe « jamais » traduisant l’idée exprimée par la narratrice qui refuse de ressembler
aux terroristes dans leurs actes d’humiliation et de dureté vis-à-vis de leurs otages :

« Autrement, je n’ai jamais giflé un suspect. Jamais humilié un assassin présumé.


Jamais ! Je ne voulais surtout pas les imiter, leur ressembler. »p86

L’anaphore rhétorique occupe une place importante et s’emploie excessivement dans


Des rêves et des assassins de M. Mokeddem, car cette dernière en fait l’usage dans
plusieurs syntagmes. L’anaphore repose ici sur la répétition du pronom indéfini « tant »
81
Fontanier Pierre, Les figures du discours, Flammarion, Collection « champs », Paris, 1977, p390.

125
pour exposer l’intensité et l’amplification des crimes signés par les terroristes. L’énoncé
est construit sur ce procédé d’anaphore qui crée un effet d’insistance et exprime un ton
déceptif et triste traduisant l’accablement.

Il s’agit dans ce passage de caractériser négativement les terroristes à travers l’usage


d’une métaphore directe où les (Ca) sont donnés directement sans citer le (Cé) pour les
assimiler aux fous qui se donnent raison, aux voyous qui tuent et aux sanguinaires qui ne
cessent d’accumuler les victimes afin de les réduire aussi au rang de la bestialité.

Le motif de la folie se renforce dans cet énoncé, car l’auteur insiste sur cette idée et
l’amplifie à travers la répétition de l’adjectif « fous » et l’emploi dans la même phrase du
terme « démence » renvoyant également à l’aliénation mentale :

« Et il y a tant de fous si fous qu’ils prennent leur démence pour du droit divin.
Tant de voyous qui pour trois sous vous feraient la peau. Tant de sanguinaires qui
veulent allonger leur palmarès de meurtres. »p61

L’effet d’insistance se produit dans cet énoncé à travers la répétition du


verbe « tuent » à travers lequel, l’auteur renforce le sens des sentiments d’indignation, de
déception et de dénonciation de la narratrice vis-à-vis des évènements et des actes
terroristes.

On peut parler aussi de la présence d’une personnification où les différences, la


confiance et l’intelligence sont personnifiées à travers le verbe « tuer », car on ne peut
tuer des abstractions mais des êtres vivants. La répétition sert ici à dépeindre une image
très sinistre et funèbre de l’Algérie endeuillée :

« Des hommes qui maintenant tuent tous les jours. Tuent des innocents. Tuent des
adolescentes et des femmes. Tuent l’intelligence, nos différences, la confiance dans le
genre humain. »p82

La répétition du nom « ras-le-bol » au début de chaque groupe syntaxique soutient


l'aggravation et produit un effet d’insistance et d’abondance. Ce nom repris plusieurs fois
participe à l’amplification en traduisant un sentiment d’exaspération et d’affliction.

126
L’emploi d’une gradation ascendante se basant sur l’énumération des multiples
visages de la violence, crée dans ce syntagme nominal un effet d’intensité dramatique et
le phénomène du terrorisme est exprimé par le biais de mots de plus en plus forts et
chargés de signification.

Ainsi structuré, le syntagme englobe deux autres figures de styles, en l’occurrence


une expolition et une conglobation. Il s’agit dans la première de répéter et d’amplifier la
même information fondamentale dans une composition textuelle étendue, à savoir le
drame de l’Algérie pendant les années noires, et dans la seconde d’accumuler des
preuves, des arguments et des détails pour mettre en relief explicitement et d’une manière
dévoilée le contenu dramatique ; dans ce cas la conglobation ressortit à une rhétorique de
la tragédie :

« Ras-le-bol de voir transformer en macchabées les meilleurs d’entre


nous. Ras-le-bol des tombes. Ras-le-bol des viols, des récits sanglants et
autres chroniques de cauchemar dans nos journaux, nos radios. Dans les rues.
Ras-le-bol des menaces et entraves familiales. Ras-le-bol des différentes
facettes de l’abjection. Ras-le-bol de vivre en suspens, entre craintes et
précarité sans avenir. » p104

L’anaphore rhétorique se base dans cet énoncé sur la reprise du nom « mort » qui
renforce l’idée de la disparition et le sens de l’extermination. L’emploi de l’aposiopèse
renvoie ici à la fréquence de l’acte terroriste et à ses multiples formes dans les années 90.
La mort demeure une hantise quotidienne qui envahit l’existence des algériens et les
branle entre un présent rempli d’images morbides et un avenir sombre sans aucune lueur
d’espoir :

« La mort hante mon esprit. Mort d’amis de faculté, de femme, de jeunes, de


pauvres gens…Mort d’Abdelkader Alloula illustre enfant d’Oran et du théâtre algérien ,
d’anonymes… » pp105-106

127
Contrairement à L’automne des chimères, Yasmina Khadra, dans A quoi rêvent les
loups accorde une importance à ce procédé stylistique puisqu’il y est considérablement
employé et utilisé par l’auteur.

L’anaphore se présente dans ce passage par la reprise de l’adverbe « jamais »


signifiant « en aucun moment » en tête des passages. Il s’agit de dire la sauvagerie et la
bestialité des terroristes dépourvus de tout sentiment de pitié ou d’attendrissement.
L’emploi du nom « proie » donne lieu ici à une métaphore manichéenne accordant à
l’extrémiste l’image d’un rongeur. L’écriture de la hantise est mise en évidence à travers
l’emploi de la dernière expression traduisant l’indifférence de l’extrémiste vis-à-vis de ses
victimes et de ses actes barbares :
« Jamais les supplications de sa proie ne faisaient frémir sa main, jamais son
fantôme ne le rattrapait. »p193

L’anaphore rhétorique se traduit dans cet énoncé à travers la répétition et la reprise


de la conjonction négative « ni » correspondant à un « et » affirmatif. Il s’agit de dire
dans un sens hyperbolique et amplifié la violence qui atteint son paroxysme La
négation traduit ici l’impuissance de la nature face aux incendies et aux flammes
déclenchés par les fanatiques terroristes dans les villages :

« …ni les vents glacés, ni les fortes chutes de neige de l’hiver ne parvinrent à
les rafraîchir. »p239

La répétition de l’adverbe « bientôt » signifiant « dans un avenir proche » permet à


amplifier les conséquences des invasions terroristes sur les villages qui vont être
conquis et entièrement démolis. La répétition de cet adverbe de temps sert aussi à
traduire le sentiment de la désolation et de la peine et dépeint déjà l’image des
hameaux ravagés par les groupes islamistes dans une journée pluvieuse où les cadavres
des victimes s’entremêlent avec l’eau de la pluie pour renvoyer à un tableau
représentant un lac de sang.

Le passage englobe aussi une métonymie de substitution où les deux expressions


« les cadavres s’entassèrent dans les patios » et « de sang rougit les flaques de pluie »

128
sont des substituts de la première qui n’est pas présentée : « il y aura beaucoup de
victimes » :

« Bientôt les cadavres s’entassèrent dans les patios, bientôt de sang rougit les
flaques de pluie.»p263

Le procédé de l’anaphore rhétorique est pareillement employé par Boualem Sansal


dans Le serment des barbares. L’anaphore rhétorique se traduit dans cet énoncé à
travers la répétition de la préposition « jusque » marquant ici l’excès en mal. L’auteur
en use afin d’exprimer la violence qui atteint son apogée en Algérie dans les années 90
et afin de mettre en évidence la force de l’armée islamiste.

A travers l’emploi anaphorique, l’auteur tisse deux figures stylistiques, à savoir


une métonymie de substitution renvoyant à la bestialité à travers l’emploi des deux
termes : « dents » connotant le déchirement et « ongles » connotant le griffement
animal, et une métaphore nominale à travers l’emploi de « la folie » permettant
l’assimilation directe du terrorisme à la folie :

« Leur attaque sera foudroyante. Eux sont armés, jusqu’aux dents, jusqu’aux
ongles, jusqu’au bout de la folie. »p185

L’expression reproduite « on ne peut à ce point » traduisant la certitude et la


conviction produit aussi un autre sens disant qu’à force d’être nourris de l’idéologie
islamiste incitant à la violence et à la terreur, les islamistes oublient de vivre et
ressemblent aux morts- vivants qui calculent pour faire du mal et qui vont se retrouver
face aux regret à la fin.

L’anaphore traduit ici une interrogation rhétorique qui ne repose pas sur une
demande d’information d’où l’absence des points d’interrogation, mais pour renforcer
l’évidence du contenu. L’acte interrogatif se dissocie dans ce type de sa valeur illocutoire
conventionnelle ; il s’agit dans ce cas d’une dérivation illocutoire ou d’un acte langagier
indirect et effectif, celui de l’assertion du destinataire :

129
« On ne peut à ce point se leurrer sans parvenir un jour à ses fins. On ne peut à ce
point fréquenter les morts sans finir par leur ressembler. On ne peut à ce point parler de
la mort sans oublier de vivre. »p215

Le nom « guerre » repris à maintes reprises dans ce syntagme commente les conflits
et les luttes perpétuels et ininterrompus régnant dans les années 90 en l’Algérie et dit
aussi la politique du chaos adoptée par les islamistes. L’anaphore rhétorique contribue ici
à développer la stratégie de ces derniers et à donner la signification de la guerre et tout ce
que cette dernière peut produire et entraîner.

L’amplification se base ici sur une conglobation consistant à entasser les informations
et à les défiler tout au long de l’énoncé afin de produire un discours argumentatif servant
un contenu dévoilé ; celui de la tragédie algérienne des années 90 :
« Pour eux la guerre continuait ; l’indépendance est un jour comme les
autres, un temps mort pour faire le plein, une trêve pour gogos ; elle reprenait
de plus belle et la victoire est au bout ; une guerre de maquis, une guerre de
rues, une guerre de fetwas, une extermination à glacer le sang, un cauchemar
qui fait des cauchemars, un trou fou qu’on puisse tout y balancer, l’innocent
du jour jusqu’au plus grand des taghout ; une guerre qui ne fait pas que des
morts mais qui tue chez les rescapés jusqu’au germe de la vie. »p380

- L’épitrochasme

L’engagement dénonciateur lyrique des auteurs se base aussi dans cette écriture de
la violence sur la figure de l’épitrochasme qui est une : « Suite de termes brefs, dans
une structure à éléments de même rang. » 82et qui peut être employée à travers l’usage
de verbes, d’adjectifs, d’adverbes, de noms, de participes,…La vague épitrochasmique
ravage quatre de nos romans et se présente généralement qu’à travers l’usage des
qualificatifs.

Elle s’exige la marque d’un langage de passions inhérent aux figures accordant aux
énoncés un accent tonique et énergique. Elle témoigne aussi d’un amour particulier aux

82
Fromilhague Catherine, [Link], p 25.

130
mots et leur donne un pouvoir pour s’entasser, s’empiler et proliférer. Permettant ainsi de
produire du sens, des sens. A cet égard l’écrivain français Claude Simon précise que

« Chaque mot en suscite (ou en commande) plusieurs autres, non


seulement par la force des images qu’il attire à lui comme un aimant mais
aussi par sa seule morphologie, de simples assonances (…) qui révèlent
souvent aussi des fécondes que ses multiples significations. »83

L’épitrochasme affleure pleinement et est employé profusément dans Les Funérailles


de R. Boudjedra, cet auteur qui favorise et continue à faire recours à cette technique
d’accumulation dans toute sa production littéraire. Cette figure se base ici surtout sur un
emploi adjectival constituant généralement dans chaque énoncé, les mêmes champs
sémantiques traduisant la volonté de Boudjedra qui consiste à intensifier le sens qu’il veut
produire ou traduire.

Cette figure d’amplification imprime un rythme à l’énoncé. Son rôle consiste à


donner un poids sémantique accru, car les termes ou les adjectifs multiples et juxtaposés
disent ici la confusion et le mal ressentis par l’héroïne et sa relation avec tout ce qui
l’entoure. L’épitrochasme chez Boudjedra semble se baser sur une certaine synonymie
produisant ou accordant aux objets et aux phénomènes des caractéristiques afin de les
personnifier et de les représenter comme des complices visant tourmenter la vie de la
narratrice :

« ….,des objets et des phénomènes qui obéissaient tous à la loi de la solidarité entre
les éléments revêches, disparates,têtus et hargneux dont je m’étais toujours méfiée . »
p31

La suite des qualifiants employés dans cet énoncé connote l’engagement lyrique de
l’énonciateur qui tend à donner une image vivante des morts. Il leur attribue des
caractéristiques à la fois positives et négatives ; les deux premières montrant la force et
les secondes disant la faiblesse et la déficience. Ainsi l’auteur continue à développer la
politique de la hantise et à maintenir son engagement à la fois littéraire et mémoriel

83
Cité par Zlitni Fitouri Sonia, Op. Cit. p243.

131
L’épitrochasme engendre ici une figure d’opposition, en l’occurrence, une antithèse
développant un contenu (celui de la mort) en mettant en correspondance des expressions
ou une terminologie qui s’opposent, mis en texte à travers l’ensemble des qualificatifs
attribués aux visages des victimes :

« Etrange, cette façon qu’ont les morts de caricaturer les vivants ! Ces visages
(même celui de Sarah) récalcitrants, moqueurs, chagrinés, chafouins. »p19

L’épitrochasme repose dans cet énoncé sur des qualifiants décrivant la foule assistant
aux funérailles de l’une des victimes des terroristes. A travers l’emploi de cette figure et
de ces adjectifs, l’auteur donne un sens ironique à son propos puisqu’il sème le doute
dans l’être de son personnage central qui regarde cette foule serrée et s’interroge sur son
intégrité et sa loyauté :
« …..cette foule immense. Compacte. Digne. Trop digne, peut-être. »p63

L’état de choc de l’héroïne se traduit ici par le choix de plusieurs termes ou


qualifiants ayant la même signification. Le but de l’auteur est de donner une image
amplifiée de la situation psychologique du personnage central et de sa réaction vis-à-vis
des évènements et des assassinats qui se multiplient dans l’Algérie des années 90 :

« J’étais sidérée. Ahurie. Suffoquée. »p81

L’accumulation repose dans ce syntagme nominal sur un champ lexical se composant


de synonymes caractérisant les extrémistes. A travers le choix de ces adjectifs négatifs,
l’auteur tend à dévaloriser les propos de leurs fatwas et de les réduire à de simples
orateurs inspirant ennui et dégoût :

« Des terroristes se rendaient par milliers. Ils étaient alors loquaces, bavards,
intarissables. »p81

Dans Des rêves et des assassins M. Mokeddem fait recours à cette technique
d’accumulation basée sur le lyrisme de la narratrice. Nous nous contentons de citer
deux exemples pour éviter la répétition.

132
L’épitrochasme repose ici sur l’emploi de plusieurs adjectifs renvoyant aux
victimes de la violence et marque aussi une accumulation dans laquelle il y a
progression entre les différents adjectifs cités. Ainsi on peut parler d’un autre procédé
stylistique qui est celui de la gradation englobant tous les crimes terroristes
caractérisant l’Algérie des années 90 :

« Il égrène des noms. Partis, disparus, menacés, tués.»p207

L’épitrochasme prend place dans cet énoncé à travers l’emploi de plusieurs


substantifs qui ont des significations différentes mais résument l’atmosphère électrique et
instable de l’Algérie des années 90 :

« Ce ne sont même plus des discussions. Chacun a fait de ses espoirs


un édifice branlant et tente de se rallier les autres pour le consolider.
Fragments de réalité. Antagonismes. Grandiloquences. Véhémence.
Bravoure. Chuchotements suspects… tout se mêle en une véritable
cacophonie. »pp98-99

L’écriture de L’automne des chimères ne se diverge pas de l’emploi de ce procédé


pour raconter le drame algérien. L’épitrochasme reposant sur un choix adjectival traduit
dans cet énoncé la violence, l’extravagance et la détérioration psychique du terroriste.

L’énoncé affleure une métaphore verbale et annoncée où les vociférations sont


assimilées aux vagues à travers l’emploi du verbe « déferler ». Les paroles prononcées en
criant et avec emportement ressemblent aux déferlements des vagues :

« Leurs vociférations déferlent dans une crue torrentielle, démentielle,


assourdissante. »p127

L’épitrochasme traduit ici l’état de choc du personnage central qui regarde le village
ravagé et dévasté par l’incendie islamiste en exprimant à travers le choix des adjectifs sa
perdition et sa désolation :

133
« Je m’arrête pour mesurer l’ampleur des perditions. Malmené, traumatisé,
méfiant, Imazighène symbolise le renoncement. »p136

La figure sert ici à représenter une image positive et honorable des soldats
algériens et à souligner leur courage et leur bravoure pendant la guerre civile. Il traduit
aussi une certaine subjectivité de l’auteur qui pratiquait une carrière militaire antérieure et
qui avait participé à cette guerre des années 90 :

« Les hommes opinent du chef, roides dans une attitude martiale. Braves, beaux et
mythiques comme seule la guerre sait les façonner pour compenser le tort qu’elle leur
cause dans la minute qui suit. »p156

Cette figure d’amplification donne un rythme et un poids sémantique à l’énoncé, car


les adjectifs multiples et juxtaposés expriment ici l’angoisse et la déstabilisation
psychique des enfants, victimes du terrorisme :

« C’étaient pas des enfants avant. Il fallait les voir recroquevillés dans les recoins,
hagards, grelottants, hurlants dés qu’on les regarde. »p152

L’épitrochasme continue à prendre place dans A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra. L’accumulation linguistique repose ici sur un choix adjectival et un emploi
prépositionnel personnifiant la ville et traduisant la stupeur et la nervosité jusqu’à la
sueur. On peut aussi parler de la présence d’une métaphore dans laquelle la ville
personnifiée est assimilée à un animal à travers l’attribution des « couinements » qui est
un terme désignant le cri de certains animaux.

L’épitrochasme prépositionnel traduit ici une gradation descendante des cris les plus
amplifiés (râles) jusqu’à les plus faibles (chuchotement) afin de représenter l’agonie de la
ville et son état qui se détériore et se fragilise, car accablée par la violence, elle demeure
sans force :

« Elle s’assoupit alors dans une torpeur moite, inquiète, convulsive, qui exhale en
râles douloureux, en petits cris, en couinements, en chuchotements. »p290

134
Le choix adjectival renvoyant à des caractéristiques humaines positives et
valorisantes attribuées à l’espace, contribue à la personnification de la ville. Le topos
ville-femme se développe dans ce syntagme et semble intéresser Yasmina Khadra qui
l’adopte pratiquement au niveau de tout son roman.

Il s’agit de représenter la ville comme étant une femme vivant entre deux choix
difficiles et antagonistes ; ceux de la guerre et de la paix, une femme maintenue par un
sacrilège qu’elle doit se briser pour retrouver la sérénité et la quiétude :

« … ; son mal la prend chaque fois que la vie coule des moments
heureux et l’écartèle entre alacrité et componction : elle se voudrait
immaculée, immarcescible, impavide, musulmane au-delà de l’entendement,
jusqu’au bout des ongles, mais il lui faut briser le miroir et rompre le charme
qui la maintient dans la fange et la déraison. »p390

- L’anadiplose

Comme figure d’amplification et de répétition, l’anadiplose est la : « reprise, en tête


d’un groupe syntaxique, d’un mot ou d’un groupe de mots qui, dans le groupe précédent,
est souvent situé à la fin. »84

Comme procédé d’enchaînement, il sert la recherche dynamique de la vérité et se lie


ou s’accompagne souvent de gradation. Cette figure est employée uniquement par M.
Mokeddem dans son roman, car nous ne la rencontrons pas dans les autres édifices
narratifs.

L’anadiplose dans Des rêves et des assassins repose surtout sur l’expression de la
frayeur et de la crainte de l’héroïne. La figure repose dans le premier exemple sur la
personnification de l’horreur à travers l’emploi du verbe « rôder » attribué à cette
dernière.

84
Fromilhague Catherine, Op. Cit p29.

135
Ce verbe renvoyant à « un animal qui rôde ou traîne sans but » est employé pour
refléter l’image des terroristes cherchant leurs victimes. Ainsi les extrémistes sont
assimilés à un animal assoiffé de sang cherchant sa proie :

« Et tant de faciès sont honnis que j’ai peur. Peur de l’horreur qui rôde. p49

La répétition sert dans cet énoncé à renforcer le sentiment de la fuite chez la


narratrice et à produire aussi un autre de déception qui naît suite à des évènements
dramatiques :

« J’ai envie de fuir. Fuir très loin. »p106

À travers la répétition du verbe de mouvement « partir » dans cet énoncé, l’auteur


traduit la volonté de s’exiler extériorisée par le personnage central. Ce dernier qui
exprime le regret d’être obligé de quitter le pays vers un avenir ambigu et incertain pour
ne pas chavirer dans la folie meurtrière des islamistes causant la folie psychologique de
plusieurs algériens. Elle renvoie également à l’atmosphère assassine caractérisant
l’Algérie des années 90 :

« Je ne sais pas ce que je ferai. Je veux partir. Partir pour ne pas basculer dans la
folie. »p110

- La paronomase

Les mots ne semblent pas perdre de leur emprise sur le texte algérien des années
90, car l’amplification s’y diffuse aussi à travers une autre figure de style, à savoir la
paronomase servant de lieu pour la profusion des sentiments et des idées traduisant
généralement l’angoisse des algériens et décrivant les victimes du terrorisme des
années 90. Elle repose surtout sur la juxtaposition des sons qui dans la majorité des cas
ajoute au sens formel, un sens sémantique et se définit comme une «association de
termes ayant des profils phonétiques proches. »85

85
Ibid, p24.

136
La paronomase produisant des jeux de mots, de rimes et de sonorités et reposant
sur un aspect ludique, contribue dans ces écritures à créer des images multiples et
diverses témoignant d’une libération et d’une délivrance du langage des contraintes
sémantiques et formelles, lui permettant ainsi de devenir une source de dérivations
sémantiques conférant à l’écriture un aspect poétique.

Contrairement à Yasmina Khadra, les trois autres auteurs font recours à cette
figure afin de dresser un portrait de l’Algérie ravagée par la violence fratricide des
années noires. Elle est employée par Rachid Boudjedra sur la base d’une métaphore et
se présente que pour décrire le sang de la victime croisée à l’entrée de l’hôpital par la
narratrice.

La figure de paronomase in praesentea repose dans cet énoncé sur l’association sonore
des deux adjectifs (curieux et cireux) ayant des profils phonétiques proches où
l’association se fait avec des termes exprimés.

On peut parler de la présence d’une métaphore adjectivale où les visages (Cé) sont
assimilés à la cire et à la laque (Ca) renvoyant à la pâleur et à l’immobilité. L’adjectif
(curieux) crée ici un sens contradictoire avec les deux autres (cireux et laqués), car des
visages immobiles ne peuvent être curieux. Ainsi on peut parler d’un oxymore exprimant
l’ambiguïté et la confusion ressenties par les victimes vis-à-vis de ce qui se passait en
Algérie comme on peut aussi évoquer l’écriture de la hantise :

« Visages curieux, cireux, laqués. »p19

La paronomase (in praesentia) se crée ici à travers l’association sonore des deux
termes exprimés « lavis » et « lave » et repose aussi sur une comparaison pertinente avec
la présence de tous les éléments : trace de sang (Cé), l’outil de comparaison (semblable à)
et une coulée d’encre, lavis et lave (Ca).

Les deux derniers comparants constituant la paronomase contribue à la représentation


du sang comme une roche volcanique qui s’endurcit après son refroidissement donnant
l’image du dispersement. Ainsi l’auteur met en exergue ses connaissances en matière de
peinture, de biologie et de science de la terre :

137
« …..Cette trace semblable à une coulée d’encre ou de lavis ou de lave.»p46

A l’instar de Boudjedra, [Link] use de ce procédé figural dans Des rêves et


des assassins pour représenter les victimes de la guerre algérienne des années 90 se
retrouvant dans la perdition générale et généralisée. La paronomase renvoie dans son
écriture à une vision idéologique et commente une position politique apparemment
opposée au système et à l’islamisme.

L’oxymore constituant dans ce passage la paronomase sert à traduire l’impuissance,


le désespoir et l’étouffement dans lesquels se trouvent les algériens dans les années 90. Il
s’agit dans cet énoncé d’une métaphore lexicalisée et adjectivale où les regards (Cé)
à travers l’emploi de l’adjectif « remplis» sont assimilés à des vases ou à des verres qu’on
peut remplir.

La métaphore est fondée sur un oxymore où le contraste et l’incompatibilité sont


marqués par les termes : « cris » et « muets ». La paronomase se crée chez M. Mokeddem
à travers l’emploi de plusieurs phrases qui se réunissent pour engendrer des assonances et
des rimes :

« Je suis anéantie. Je vois les miens. Regards remplis de cris muets. »p106

Les deux termes employés dans cet énoncé, à savoir « hittistes » signifiant les
« muriers » ou ceux qui adossent les murs pour dire les chômeurs, et les « fissistes »
signifiant ceux qui adoptent l’idéologie islamiste constituent la paronomase et connotent
une Algérie égarée et dispersée sans avenir aucun.

Une métaphore annoncée avec la présence des deux éléments : le (Cé) qui sont les
hittistes et le (Ca) qui sont dans un premier temps « les azimutés » et dans un second
temps « les catastrophes ambulantes ». Elle consiste à assimiler « les hittistes » aux fous
et aux « catastrophes ambulantes » afin de dire la perdition et l’errance de la jeunesse
algérienne dans la décennie rouge :

« Le FLN, il a fabriqué des hittistes. Les fissistes les ont rendus azimutés.

138
- C’est-à-dire ?
- C’est-à-dire des catastrophes ambulantes. Des kamikazes du malheur Ils
font tout pour se l’exploser sur la tronche, le malheur ! »p142

L’emploi de cette figure renvoie dans Le serment des barbares de B. Sansal à


tout ce qui est négatif et anéanti : lieux et personnages. La paronomase in praesentia se
présente dans ce passage à travers l’association sonore des deux termes exprimés
« bris » et « débris » traduisant la cassure et la brisure :

« Les abords ne sont que bris, rebuts et débris ; des parcs à bestiaux si l’on accorde
foi à son ouïe et à son odorat ; mais peuvent-ils tromper à ce point et en même
temps ? »p13

La paronomase in praesentia se crée ici à travers l’association sonore des deux


termes exprimés « habitude» et « lassitude » qui sont sur le plan sémantique, très
différents. Il s’agit de dire les nombreux enterrements ou funérailles que connaissaient les
cimetières algériens et qui reflétaient les innombrables crimes et victimes massacrées par
les islamistes dans les années 90. Le terme « lassitude » exprime le harassement et
l’épuisement des algériens qui se rendaient quotidiennement aux cimetières pour assister
aux multiples obsèques :

« On passait au cimetière par habitude, par lassitude. »p110

1- 4 - Violence et emploi paradoxal

L’emploi paradoxal de la violence se profère dans ces écritures par le biais de deux
figures d’opposition à savoir : l’oxymore et l’ironie.

- L’oxymore

La figure d’oxymore qui consiste « à joindre deux termes incompatibles en faisant


comme s’ils ne l’étaient pas»86 sert dans cette littérature à renvoyer à un monde

86
Reboul Olivier, Op. Cit. p130.

139
contradictoire et déraisonnable corrompu et décomposé, à savoir l’Algérie des années
90 captive du terrorisme fanatique. L’emploi de l’oxymore, nous le rencontrons dans
trois romans, à l’exception dans ceux de Y. Khadra.

L’oxymore dans Les Funérailles de R. Boudjedra est engendré pour renvoyer à l’état
chaotique des victimes de la violence gangrenant l’Algérie des années 90. Elle sert
surtout à représenter le courage, la bravoure et l’hardiesse des algériens pendant la
période du terrorisme qui refusait de lâcher prise et de céder à un islamisme aveugle et
assassin. Elle est employée aussi pour décrire les victimes de la barbarie islamiste.

L’oxymore symétrique est produit dans ce passage sur une apparente contradiction
logique. Elle est de type « construction par coordination » : humains/inhumains et repose
sur des antonymes pour dire les séquelles de la torture sur les visages humains qui
deviennent défigurés et indentifiables :

« Celles et ceux qui ne seront bientôt que des cadavres portant ces visages à la
fois humains et inhumains, carnavalesques et lugubres. » p19

Le paradoxe repose dans cet énoncé sur un sens contradictoire entre le nom (cadavre)
et les verbes de mouvement (ramper et se tortiller). Le cadavre représentant la mort et
l’immobilité est en contradiction avec les deux verbes marquant l’action produisant ainsi
un oxymore asymétrique :

« Ce qui me frappait ce n’était pas ce cadavre qui rampait et se tortillait de


façon grotesque, juste là, devant la morgue de l’hôpital. »p11

Le nom « cadavre » représentant la mort et le verbe « avancer » marquant le


mouvement et la vie liés et juxtaposés, contribuent à créer l’opposition et servent à dire
l’attachement de la victime à la vie :

« Le cadavre, nu, semblait avancer si lentement, pas à coups, en s’aidant des


deux bras. » p 11

140
L’oxymore asymétrique repose dans ce passage sur une contradiction entre les
valeurs sémantiques de la beauté et celles de la laideur, car un visage auquel manque un
œil ne peut être beau :

« Le visage de Sarah. Mort et serein, avec l’œil droit qui manquait, qu’on
n’avait même pas maquillé pour cacher ce gros trou dans ce beau visage presque
tranquille ! » p 27

L’opposition est basée dans ce passage sur une construction par subordination à
travers l’attribution d’un prédicat non pertinent (inaudible). L’oxymore symétrique
constitue ici un topoï rhétorique et un véritable lieu commun : la voix qui exprime ce qui
est écoutable et l’adjectif inaudible renvoyant au silence :

« La voix inaudible continuait de me parvenir de ce corps supplicié, comme


décalée. »p 11

L’opposition est basée dans cet énoncé sur une construction par subordination et
l’attribution d’un prédicat non pertinent (cadavre) donnant un sens paradoxal et traduisant
la mort et (vivant) disant la vie et engendrant de ce fait un oxymore symétrique :

« Je ne voulais pas qu’il m’engueule à propos du cadavre vivant que j’avais


découvert devant la morgue de l’hôpital » p15

L’oxymore joint dans ce syntagme deux termes incompatibles « la mort » et « le


mouvement », car un mort ne peut faire de mouvements. La figure exprime ici la volonté
de la victime et son insistance à s’accrocher à la vie pour défier les intégristes désirant sa
mort :

« …non pas par ce mort en mouvement. »p 46

Il s’agit dans cet énoncé d’une caractérisation non pertinente où l’oxymore


asymétrique établit une relation de contradiction entre les termes « cadavre » traduisant la
mort et le verbe « bouger » interprétant l’action et le dynamisme de la victime qui

141
s’efforce pour avancer vers l’hôpital, car elle refuse de mourir et défie ainsi les
terroristes :

« C’était un cadavre qui bougeait et qui faisait d’incroyables efforts pour


avancer. »p 46

L’oxymore est constitué dans ce passage de deux antonymes : « patient » et


« impatiente ». Par l’emploi de ces antonymes, l’oxymore symétrique devient ici la
marque d’une argumentation, car en assistant aux funérailles de Sarah, l’héroïne du récit
se retrouve déchirée entre une action et un devoir ; elle veut réagir pour attraper les
terroristes et au même temps elle doit respecter l’espace des funérailles en l’occurrence le
cimetière :

« Il fallait être patient. Mais j’étais impatiente. » p 63

Le paradoxe est fondé dans ce passage sur un sens contradictoire à travers l’emploi
du verbe « entendre » et le nom « le silence ».L’incompatibilité sémantique entre ces
deux termes traduit l’hypocrisie et les suspections régnant dans le cimetière lors de
l’enterrement de Ali I et en présence de ses assassins. Le cimetière perd ainsi sa
signification habituelle est demeure trompeur et même dangereux, car inspirant le risque :

« Je pouvais presque entendre le silence de cette foule. »p63

L’oxymore établit dans cet énoncé une relation de contradiction entre les deux
termes : « bijoux » et « sordide », car on ne peut mettre ce qui est crasseux dans une boîte
à bijoux. On peut parler dans ce cas de ce qu’on appelle « une violation apparente de la
logique ». La contradiction traduit ici l’attachement de l’héroïne aux objets des victimes
afin de les valoriser et de se souvenir d’eux et de ce qui s’est passé en Algérie :

« Envie d’aller regarder dans ma boîte à bijoux tout ce que j’y avais déposé de
sordide. »p113

À l'inverse de R. Boudjedra, l’oxymore dans Des rêves et des assassins se base sur
des antonymes pour renvoyer à une condition de vie ou à un comportement algérien.

142
L’oxymore asymétrique établit dans cet énoncé une relation de contradiction entre les
termes : ardeurs / angoisses et la vie/ la mort. Elle devient ici le lieu où se dévoile l’unité
contradictoire du monde en l’occurrence l’Algérie :

« Mais avec le drame qui ravage le pays, nous étions tous devenus ainsi,
chancelant entre les ardeurs de la vie et l’angoisse de la mort qui frappait chaque
jour. »p62

L’oxymore symétrique établit dans ce syntagme nominal, une relation d’opposition


entre deux éléments : l’innocence et la monstruosité. Il est fondé sur l’association de
véritables antonymes lexicaux : rires / paroles et anges/monstres afin de montrer
l’influence des évènements sur les enfants :

« Les autres rient de plus belle. Rires d’anges. Paroles de monstres. »p108

La contradiction chez B. Sansal se tisse afin de dépeindre une Algérie démesurée. La


caractérisation non pertinente s’établit dans cet énoncé à travers une relation de
contradiction entre deux termes : les morts et les deux verbes d’état : s’ignorer et délirer.
Ces derniers attribués aux morts créent un sens contradictoire, car les disparus ne peuvent
s’ignorer ou délirer. On peut parler aussi de la présence d’une métaphore annoncée où les
vivants (Cé) sont assimilés aux morts :

« Les vivants sont des morts qui s’ignorent, des morts qui délirent. »p215

La violation de la logique repose dans cet oxymore sur l’emploi de deux termes : le
silence et le verbe « s’amplifier » attribué à ce dernier. Le verbe « s’amplifier » s’attribue
souvent au bruit et non pas au silence qui ne peut croître ou augmenter :

« Le silence s’installe. Soudain, il s’amplifie pour atteindre la démesure. »p180

L’oxymore repose dans ce passage sur une construction par subordination à travers
l’attribution d’un prédicat non pertinent sous la forme d’un adjectif épithète : inhumaine.
Ce qualificatif attribué à la patience qui est une caractéristique humaine crée à la fois le
sens contradictoire et hyperbolique. Le syntagme englobe aussi une métaphore directe où

143
les extrémistes sont assimilés aux exterminateurs afin de renvoyer à leur logique
destructive et dévastatrice :

«Ils sont tout de calcul, ces exterminateurs, et d’une patience inhumaine.»p185

Il s’agit dans cet oxymore symétrique d’une construction par subordination à travers
l’attribution d’un prédicat non pertinent qui est l’adjectif « ennemis » associé aux frères.
A travers cette association, l’auteur fait allusion à la guerre fratricide de l’Algérie des
années90 :

« L’affrontement entre ces frères ennemis, avec des silencieux trente années
durant, et aujourd’hui assourdissant et ouvert à qui veut. »p373

La relation d’opposition se pose dans cet énoncé entre deux éléments : le calme et
les explosions incontinentes. Elle est fondée sur l’association de ces deux termes
contradictoires renvoyant à l’exaltation et à la perversion. L’énoncé englobe aussi une
personnification des explosions à travers l’attribution d’adjectif « douloureuses » à ces
dernières représentant une sensation humaine. Il s’agit de traduire les sentiments des
citoyens lors des explosions, ces dernières renvoyant à la mort des milliers d’algériens :

« A midi est tombé le calme ; un calme lourd, ponctué d’explosions incontinentes,


douloureuses. »p76

- L’ironie

Le discours ironique occupe une place importante dans cette littérature des années
90, car à travers le procédé de l’ironie, ces auteurs à l’exception de Sansal dissimulent
leurs idées afin de mépriser, ridiculiser et détruire le terroriste et mieux révéler sa vérité
mensongère, car

« Dans l’ironie, on se moque en disant le contraire de ce qu’on veut faire


entendre. Sa matière est l’antiphrase, son but la moquerie. »87

87
Reboul Olivier, Op. Ci t. p138.

144
Il se définit et se caractérise par deux propriétés ; l’une logique reposant sur une
inversion de la valeur véridique de l’énoncé et l’autre illocutoire qui s’associe à un ton de
raillerie. De ce fait, l’ironie repose sur une figure microstructurale, l’antithèse, toujours
isolable sur un segment précis.

Il se veut une manipulation langagière qui souligne les abaissements et les


abjections de l’islamisme en insistant sur ses aspects les plus indignes. L’écriture ironique
se veut ici un phénomène humoristique se situant dans un champ intentionnel du locuteur
en impliquant l’envie de rabaisser l’intégriste. Elle voisine avec le goût de la provocation.

Elle se propose dans cette écriture, moqueuse, agressive, destructrice et


dénonciatrice de la violence terroriste et islamiste des années 90. Dans Les funérailles, R.
Boudjedra n’hésite pas à employer cet outil figural principal pour se moquer des
terroristes.

L’épiphore qui « est une symétrique de l’anaphore et la répétition se faisant en fin


de groupe. »88 exprime dans cet énoncé une ironie de type drôle dont la matière est le
malin plaisir, puisque Sarah veut dire le contraire de ce qu’elle affirme. Le point
d’exclamation est un signe topographique traduisant un sens de moquerie et une part de
joie car Sarah éprouve du plaisir en voyant les terroristes se désenfler :

« C’est ça mes bavures ! Les voilà mes bavures ! »p50

L’ironie est marquée dans cet énoncé par l’emploi des signes topographiques : les
points de suspension et les points d’exclamation. Cette ironie est de type citationnel
marqué par l’emploi des guillemets et fondée sur un mécanisme de réfutation, car le
responsable veut dire le contraire de ce qu’il exprime. Comme figure d’argumentation,
l’ironie sous-tend ici un mouvement de moquerie.

L’ironie d’Ali I repose sur un message à double signifié, l’un littéral et bien apparent
(ses propos sur les nourrissons) et l’autre dissimulé et sapé par d’autres éléments inscrits
dans le contexte et doit être interpréter par le lecteur. La figure inverse ici le signifié

88
Ibid, p 28.

145
apparent en exerçant une double action sur la cible qui sont les terroristes qu’il déprécie,
et sur le lecteur dont elle réoriente le jugement.

L’ironie se veut une moquerie formée à travers un processus de distanciation implicite,


la rapprochant de la connotation antonymique. Ainsi le locuteur se dédouble afin de
mentionner un second discours et une seconde voix qui est responsable du discours
ridicule :

« Il me dit tout de suite, en arrivant :


« Les bavures, Sarah ! Attention aux bavures. Réveiller les deux
nourrissons de Saïd Fœtus, à six heures du matin, c’est très vilain,
Sarah….C’est de la bavure, ça… ! »p50

Inversement à l’ironie boudjedrienne, l’ironie chez M. Mokeddem se situe dans


l’évocation de la situation sociale algérienne. L’ironie repose dans cet énoncé sur le
procédé de l’antiphrase dans lequel l’énonciateur dit le contraire de ce que le sens littéral
dit.

Ce personnage du récit fait recours à ce procédé qui consiste à tenir un propos qui se
trouve à l’opposé de ce qu’il pense, mais s’arroge que Kenza comprenne la réalité de sa
pensée. Cela incite le lecteur à lire le passage sur un double registre et à entendre ce que
les théoriciens appellent « un double speak ».

L’énonciateur (l’amie de Kenza) se présente ici comme un ironisant dont l’ironisé ou


la cible est la violence des années 90, car à travers un discours ironique, elle fait allusion
à cette dernière et aux fatwas islamistes interdisant les pièces théâtrales et les films.

Ainsi le discours ironique sert à dégager l’opposant du texte ironique et permet


d’inscrire le récit dans son contexte idéologique et social. L’aposiopèse ou les points
suspensifs exprime ici l’émotion du personnage qui l’empêche d’évoquer les autres
interdits. L’inachèvement de la phrase renforce le sens qu’on veut produire :

«- Parlons d’autre chose, elle est bien bonne celle-là !

146
De quoi veux-tu parler ? De pièces de théâtre et de films que nous n’avons pas
vus ? De notre joie de vivre ? De … »p 99

L’ironie repose dans ce syntagme sur un paradoxe apparent dans la préférence du


personnage du diable et de l’enfer au paradis. Elle se veut un procédé employé par
l’auteure pour mettre en scène une écriture provocatrice qui se fonde sur une violence
langagière, une parole qui fait acte et une arme utilisée contre l’islamisme en
l’occurrence, le blasphème.

Le personnage en se basant sur un discours argumentatif, cite tous les personnages qui
devraient peupler l’enfer et n’hésite pas aussi à évoquer le diable en lui attribuant des
caractéristiques positives et appréciatives et en le désignant du préféré de Dieu. L’image
de l’enfer est transposée car ce dernier se présente ici comme un espace réjouissances et
des festins :

« - Tu gobes toutes les bêtises qu’on te raconte. Chez le diable en enfer, c’est
super !
Il y a tous les Tintin, les Popeye, les Blek Le Roc, les Tartine, les
Goldorac, les Djeha, les Targou du monde. Il y a tous les chanteurs, les
conteurs, les farceurs…C’est la fête chaque jour. Et le diable, lui, c’est le
plus calé des clowns et des magiciens. Les prophètes sont très jaloux de lui
parce que c’est le chouchou d’Allah.
- Et toi, qui t’a dis ça ?
- Allah
- Allah ?
- Oui, Allah. Je suis allé le voir, sur son étoile. »pp162-163

Le discours narratif khadrien semble accorder lui aussi de l’importance à l’emploi


ironique dans L’automne des chimères car nous le rencontrons dans plusieurs passages de
dialogue entre les personnages du récit.

147
Dans le premier, l’ironie vise à paraphraser l’espionnage des islamistes ciblant les
éléments de la sécurité. L’énoncé met en texte une blague politique basée sur un mode
d’expression humoristique employé dans cette période des années 90 pour parler des
hommes et des évènements politiques de l’Algérie, car la blague politique est devenue un
moyen de communication :

« - comment tu as fais pour me retrouver ?


- J’ai demandé aux intégristes. »p12

L’évènement tragique inspire les personnages de Yasmina Khadra au point de le


transformer en discours humoristique dont le but est de se distancier du dramatique.
L’ironie se manifeste dans ce passage par des points topographiques à savoir, les
guillemets et le point d’exclamation :

« Il s’est attaqué au premier venu. C’est sa façon de nous dire « coucou ! On est
de retour ».p19

Il s’agit dans le suivant passage d’une séquence dialoguale où le commissaire LIob


humorise sur son sort et sa situation. L’énoncé met en relief une expression ironique tant
employée par les algériens dans la langue dialectale, en l’occurrence, la dernière phrase :

« - ça fait un bail que j’essaie de te joindre.


- Les nouvelles vont vite, dis donc.
- Les mauvaises, surtout. Où étais-tu passé ?
- Je prenais mon mal en patience.
- Je n’aime pas t’entendre parler de cette façon, Brahim. Je compte sur toi
pour garder la tête froide.
- Je vais la mettre tout de suite dans le frigo. »p39

Le recours à l’ironie constitue, dans ce passage l’un des procédés utilisés pour mettre
en scène le monde de doute et d’incertitude de l’Algérie des années 90 où le moindre
geste peut se traduire comme signe de mort :

148
« - Goebbels avait raison. Il faut sortir son revolver dés qu’un type sort son
bouquin, ricane Haraj. »p81

L’ironie consiste dans ce syntagme à représenter la dérive de la nation algérienne


pendant les années 90 qui fait un recul gigantesque en adoptant la politique de la
violence. Le commissaire LIob s’identifie à l’Algérie à travers une comparaison en se
basant sur le procédé de la dérision exprimant le dégoût et le mépris naissant d’une
situation dramatique insoluble :

« - Vous êtes en retard, monsieur LIob.


- A l’image de la nation. »p101

Dans A quoi rêvent les loups, Yasmina Khadra l’emploi ironique préfère envahir
surtout le discours du terroriste se retrouvant face à l’échec et à la mort. L’ironie est
marquée dans cet énoncé par l’emploi des signes topographiques les points de suspension
et d’exclamation.

Elle est de type citationnel marqué par l’emploi des guillemets et fondée sur un
mécanisme de réfutation où le terroriste vise à dire le contraire de ce qu’il exprime pour
sous-tendre une moquerie. Elle repose aussi sur un message à double signifié, l’un littéral
et bien apparent (les propos sur les terroristes au paradis) et l’autre dissimulé et sapé par
d’autres éléments inscrits dans le contexte et que le lecteur doit interpréter :

« - Et comment ! On ne nous oubliera jamais. Il y aura nos noms


dans les manuels, et sur les monuments. Les scouts chanteront nos
louanges au fond des bois. Les jours de fête, on déposera des gerbes sur
nos tombes. Et pendant ce temps, que font les glorieux martyrs ?…
Nous paissons tranquillement dans les jardins éternels. »p13

Il s’agit dans cet énoncé d’une auto- ironie catégorielle et caractérisée visant un
groupe auquel appartient l’émetteur et basée sur une moquerie sur les fatwas islamistes
disant que les terroristes auront une place dans le paradis céleste, car l’émetteur veut
dire le contraire de ce qu’il affirme :

149
« - Là-haut, nous n’aurons qu’à claquer des doigts pour voir nos
vœux exaucés. Nous choisirons notre harem parmi les contingents de
houris qui peuplent l’Eden et, chaque soir, à l’heure où les anges rangent
leurs flûtes, nous irons cueillir des soleils par paniers entiers dans les
vergers du Seigneur. »p 13

L’ironie se situe dans cet énoncé dans l’expression « attraper froid » traduisant
une moquerie sur la situation des terroristes qui se retrouvent encerclés par les
éléments de la sécurité et bloqués dans un appartement. L’un d’eux se moque et
demande à l’ héros de faire attention en regardant par la fenêtre. Le froid renvoie ici
aux balles qui pourraient le tuer. Elle traduit le délire des terroristes se trouvant dans
une situation de faiblesse et de risque car sont proches de leur fin :

« - Ne t’approche pas trop de la fenêtre, émir. Tu risques d’attraper froid. »p14

L’énoncé incorpore une ironie produite par l’emploi de la première et de la


dernière expression. Le personnage ironise sur sa situation et commence à délirer en
considérant que la mort qui se rapproche l’inspire et lui donne du talent. Il pense à
toutes les promesses illusoires, chimériques et trompeuses des islamistes :

« L’ultime symphonie…Tiens, voilà que je trouve des noms à


n’importe quoi, subitement. L’ultime symphonie…Si on m’avait payé toutes
les fortunes de la terre, je n’aurais pas trouvé un titre pareil à tête reposée.
J’ignorais que la proximité de la mort donnait du talent. »p14

L’énoncé incorpore une ironie produite par l’emploi du terme « gourou »


représentant les maîtres à penser hindous. Ce terme employé par le narrateur est
l’opposé de ce qu’il pense réellement, car par cet emploi, il veut se moquer des
dogmatiques qui voulaient se mettre au rang des imams pour endoctriner la population
algérienne pendant la décennie rouge. Ainsi l’ironie est fondée sur l’antiphrase isolable
sur le segment « gourou » :

« A cette époque, chacun se découvrait la vocation d’un gourou. »p119

150
Il s’agit dans cet énoncé de la même ironie puisque le même terme se répète, en
l’occurrence « gourous ». Par l’usage de ce mot, le narrateur veut dire le contraire de ce
qu’il pense concernant les islamistes qu’on veut réduire aux ignorants qui prétendent
être des savants religieux :

« Les véhicules de gendarmeries sillonnaient le territoire des gourous,


profanaient leurs sanctuaires. »p131

L’ironie se tisse dans cet énoncé à travers l’emploi de l’expression « réclamer une
part de cauchemar », car on réclame habituellement une part de bonheur. Ainsi le
narrateur dit le contraire de ce qu’il pense en se basant sur l’antiphrase, mise en texte
par l’emploi d’une expression dans son sens contraire :

« Les jeunes n’en avaient cure. Ils n’ont pas connu la Révolution. Ils
réclamaient leur part de cauchemar. »p149

II- Le message isotope de la violence

La structuration des romans choisis réside dans le fonctionnement isotopique du


lexème ou du mot- thème « violence » qui permet une lecture verticale du texte, et
organise aussi ces écritures en séries connotatives. Mais avant d’aborder les énoncés et
les connotations, nous nous arrêtons devant la définition de Marc Gontard de la notion
d’isotopie :

« Une série connotative, c’est-à-dire comme la redondance


généralisée, à partir d’un mot thème, d’une suite de connotations dont la
simple concaténation produit un discours figuré de type syntagmatique. En
d’autre termes, la série connotative privilégie dans l’écriture les extensions
verticales du sens (les systèmes de similitudes ou paradigmatiques au sens
fonctionnaliste et Jakobsonien) sur les organisations horizontales qui
relèvent du syntagme »89
89
Gontard Marc, La violence du texte, La littérature marocaine de langue française, L’Harmattan,
Paris, 1981, p27.

151
Il s’agit dans cette étude d’appréhender la manière dont le système isotopique se
fonde et se déploie en discours en s’appuyant sur un modèle d’interprétation de son
développement et de sa figurabilité, car l’isotopie favorise la notion de relation
imposant l’étude des effets de répétition, de convergence et de variation. De ce fait
nous devons distinguer les sèmes inhérents (dénotatifs) et les sèmes afférents
(connotatifs), car ce système de redondances constitue un facteur de cohésion textuelle
sur le plan sémantique.

La série connotative et dénotative liée au lexème de « la violence » dans ces


romans est disséminée sous de multiples formes et manifestations : geste, objet,
sensation, corps, bruit, action, effet, le terroriste, la victime et la violence. L’isotopie de
la violence diffusée dans ces différentes productions littéraires est un autre moyen
d’énoncer et de dénoncer la férocité et la fatalité des actes islamistes.

Le repérage des passages narratifs et descriptifs où figure la violence du texte nous


a amené à nous baser dans notre étude du message isotopique de la violence dans ces
romans sur trois catégories isotopiques :

- Isotopies directes : qui paraissent directement dans des mots désignant un objet
par son nom ou ses propriétés.90

- Isotopies métaphoriques : qui paraissent indirectement à travers plusieurs


dénominations diverses renvoyant à un même objet et notamment par métaphore.91

- Isotopies paradoxales : qui paraissent renfermer une contradiction, ou du moins


être moins cohérents. Ce sont des cas d’oxymore.92

Afin de ne pas tomber dans le piège de la répétition, nous avons jugé utile de
reprendre les énoncés que nous avons déjà abordés dans le premier chapitre de la
première partie concernant la violence physique pour étudier l’isotopie directes, et ceux
que nous avons étudiés dans le premier chapitre de cette seconde partie ainsi que les
90
Milly Jean, Poétique des textes, Armand Colin, Paris, 2005, p279.
91
Ibid, p281.
92
Ibid, p281.

152
autres figures mises en annexe pour l’analyse des isotopies métaphoriques et
paradoxales tout en faisant la synthèse.

L’isotopie de la violence se développe dans ces énoncés selon plusieurs


paradigmes : le corps, le bruit, l’effet, l’objet, l’action ou le geste, la sensation, la
façon, le terroriste, la victime et la violence.

II- 1- Isotopie directe de la violence

- L’isotopie directe de la violence dans Les funérailles de Rachid Boudjedra :

L’isotopie directe de la violence se manifeste dans ces énoncés à travers :

- Le corps : les cheveux, corps, l’œil, clitoris, le foie, le cœur, le buste, les couilles, la
bouche, le bout du nez, la bouche, yeux, sang, , visage, l’œil droit, la peau, bouts de
cervelle, les cheveux, ventre, tête, joues, les ongles, le visage, le sang, de sang, les
narines, traces de sang, cervelle, organes génitaux, les différentes parties de son
corps, son corps, le corps.

- Le bruit : les cris, suppliques.

- L’effet : caillouteux, violés, mutilés, égorgés, perd connaissance, cousu, défigurés,


abattu, criblée, affalé, cadavre, lacérées, spasmodiques, abattu, assassinés.

- L’objet : couteau, les balles, le téléphone, les lettres anonymes.

- L’action ou le geste : jeter, frapper, déverser, allonge, assène, faire subir, viole,
mutile, extirpe, mutile, égorge, emporte, jette, gisait, enlever.

- La sensation : haine, la culpabilité, l’intuition, la peur, l’effroi, leurs haine, la


tension nerveuse, la fébrilité, du chagrin, la colère, le choc, le martyre.

153
- La façon : violemment, par terre, à coup de pied, brusquement, les pires outrages,
les gifles, atrocement, l’assassinat, la torture, les viols, sauvagement, poignardée,
énuclée.

- Le terroriste : l’égorgeur, les bourreaux, Abbas Lekhel, Saîd-Fœtus, Flicha, des


terroristes, acolytes, intégristes, des islamistes, islamistes, les terroristes, les
islamistes, les terroristes islamistes, les terroristes, un vrai terroriste, les terroristes,
ses assassins .

- La victime : Sarah, la petite fille, la fillette, les fliquesses, les flics, un juge,
victimes, père Grojean, frère Pierre, sœur Marie, un blessé, du blessé, leurs
victimes, ces victimes, leurs victimes, leurs victimes, des cadavres, les sept moines,
hommes, femmes, la victime, les victimes de l’islamisme, ces victimes, pauvres,
paysans, la collégienne, cadavre.

- La violence : terrorisme, du terrorisme, la violence, du terrorisme.

Nous constatons que l’isotopie directe de la violence dans ce récit s’appuie


principalement sur un éclatement du corps, car l’auteur cite plusieurs partie de ce
dernier pour décrire et dénoncer l’acte terroriste barbare. La réalisation de ce roman de
Boudjedra accorde une importance à l’écriture du corps puisqu’il demeure le miroir de
toutes les abjections islamistes des années 90. Elle se développe aussi sur la répétition
des sèmes « islamistes », « terroristes » et « victimes » produisant un effet d’insistance
et de convergence.

L’acte violent repose sur des effets de variation traduits par l’emploi de plusieurs
adjectifs généralement évaluatifs axiologiques qui reflètent un jugement de valeur
dépréciatif, car il représente une description des victimes de la violence (effet).
D’autres emplois contribuent à cette écriture comme les verbes d’action, les adverbes,
locutions adverbiales et les substantifs (la façon) .

- L’isotopie directe de la violence dans Des rêves et des assassins de Malika


Mokeddem :

154
L’isotopie directe de la violence se développe dans ces syntagmes à travers :

- Le corps : la tête, les cordes vocales, visages, sang, larmes.

- L’effet : assoupi, fourbu, abattu, insomniaques, somnambules, égorgée.

- L’objet : arme blanche, voiture, le savon, le linceul.

- L’action : trancher, plombe, décapite, mutilent, jettent.

- La sensation : chagrin, haine, désespoir, terreurs, tristesse, la souffrance.

- La façon : meurtres, violence, les vilenies, torture.

- Le terroriste : les intégristes, des kamikazes, islamistes, des hommes, les


intégristes, les barbus, bandes d’assassins.

- La victime : des morts, un médecin, les intellos, les anonymes, les démunis, les
orateurs, morts, amis, jeunes, pauvres gens, A. Alloula, , des innocents, des
adolescentes, des femmes, les peuples, les miens, les nôtres, les filles, les mères,
embusqués.

- La violence : les violences, terrorismes, la violence, l’intégrisme, terrorisme.

Le réseau isotopique direct de la violence se présente chez M. Mokeddem


principalement à travers la variation des représentations des victimes et des terroristes.
Il s’agit de la volonté de l’auteure de renvoyer aux multiples martyrs et cibles du projet
islamiste terroriste des années 90.

- L’isotopie directe de la violence dans L’automne des chimères de Yasmina


Khadra

Le réseau lexical de la violence se présente dans ce récit à travers :

155
- Le corps : les corps, les yeux. la bouche, les yeux, les mains, ventre, les bras, les
visages, langue, ma figure, le visage, son minois.

- Le bruit : les sirènes, boum, hurler, les cris, les cris, déflagration, les cris, une
rafale.

- L’effet : violées, décapitées, déchiquetées, massacrées, groggy, écarquillés,


amoncelés, tout pillé, le brouillard, frénésie.

- L’objet : engins explosifs, la hache, un véhicule piégé, catapulte, arme blanche,


balles, bombe artisanale.

- L’action : happe, a égorgé, avaient pendus, a tiré.

- La sensation : émeut, la douleur.

- La façon : l’assassinat, l’incendie, en millions de morceaux, en arrière, en l’air, par


les pieds, un faux barrage, égorgés, vifs, brûlé, dépecés.

- Le terroriste : intégristes, intégristes, un group d’intégristes, un groupe de


terroristes.

- La victime : un érudit, un artiste, des fillettes, des enfants, des familles, Lino,
Ewegh, le muezzin, son fils, Serdj, des écoliers, le jeune appelé, Ewegh, , des
enfants, des femmes, des milliers de victimes, une femme, les passagers, des
suppliciés, les nourrissons.

Le réseau lexical dénotatif de la violence repose principalement dans ce roman sur


un effet de variation en ce qui concerne les victimes de la violence de la décennie
noire ; il s’agit de mettre en relief les différents patients de la violence afin de renvoyer
à la barbarie islamiste n’épargnant personne, même les nourrissons.

- L’isotopie directe de la violence dans A quoi rêvent les loups de Yasmina


Khadra :

156
Les mots s’organisent en réseaux et constituent dans cette intrigue des isotopies
directes de la violence à travers :

- Le corps : la gorge, corps, moustaches, mains, les doigts, un genou, aisselles, le


sein, le flanc, le ventre, le rein , le ventre , les yeux , genoux , la tête , la peau du
crâne , vertèbres cervicales , sang , la gorge, les pieds, oreille. Le corps, la tête

- Le bruit : cris scandalisés, Zlat, une détonation, l’écho.

- L’effet : interceptés, immolé, égorgé, décapités, exposés, brûlés, écartelés, profond,


surpris, accroché, nu, tranché, écorché, éclatée.

- L’objet : plomb, couteau de boucher, ceinturon, la lame.

- L’action : arrosèrent, retirèrent, décapitèrent, attaqua, tranchant, jaillissant, tiraient,


achevait, tapé, flanqué, flaqua, frappa, s’empara, porta, tomba, saisit, renversa,
trancha, brisa, a craqué, séquestrer, égorger.

- La sensation : douleur.

- La façon : vifs, au détour d’une rue, sous le regard des fenêtres, par le feu, sur la
place, traquait, à bout, le drame, coup, par les pieds, d’une oreille à l’autre,
solennellement,.

- Le terroriste : assaillants, bourreaux, les cheiks, les militants islamistes, les cellules
islamistes, barbus.

- La victime : agents de l’ordre, cinéaste, cibles, les femmes, les parents, taghout,
imams, conjurateurs, Soheil, les filles, militaires, journalistes, intellectuels,
policiers, une patrouille de ninja, les blessés, le mort, fumier, mécréant, un renégat.

- La violence : guerre, la guerre, la guerre.

157
Le réseau isotopique direct de la violence se tisse essentiellement dans ce récit et à
l’instar du roman boudjedrien Les funérailles sur l’éclatement du corps d’où Yasmina
Khadra cite les différentes parties. La variation des victimes est une façon de dénoncer
la violence et de renvoyer aux multiples personnes visées par le terrorisme islamiste.
L’isotopie directe de la violence repose aussi sur le choix de plusieurs verbes d’action
traduisant l’horreur et la cruauté des intégristes.

- L’isotopie directe de la violence dans Le serment des barbares de B. Sansal :

Les multiples manifestations isotopiques directes revoyant à la violence sont dites ici à
partir :

- Le corps : flanc, cœur, l’organe, côte, corps, gorge, viscères.

- Le bruit : rafale, panique, cris.

- L’effet : abattu, effondré, ravagé, compliqué, pourchassés, tranchés, déchiqueté,


tué, repoussées, ignorées, brûlés, lapidés, saccagées, décapité, estafilades,
exterminés.

- L’objet : klash, pistolets, balles, poignards.

- L’action : errent, égorgent, enfoncent.

- La sensation : hantises, l’inquiétude, le chagrin, solitude, odeurs de sang.

- La façon : follement, à petit feu.

- Le terroriste : un intégriste, des sauvages.

- La victime : cible, policiers, mère, épouse, bébés, vies, les agents, les chefs de
daïra, les hommes, les femmes, chauffeurs, gardes, servantes, les gendarmes.

- La violence : une guerre.

158
A l’instar des autres romanciers, l’isotopie directe de la violence repose dans le
roman de Sansal sur un effet de variation des victimes et sur un choix adjectival
évaluatif axiologique basé sur un jugement de valeur dépréciative, car ils traduisent la
tragédie algérienne des années 90.

II- 2- Isotopie métaphorique de la violence

- L’isotopie métaphorique de la violence dans Les funérailles de Rachid


Boudjedra :

Les réseaux métaphoriques de la violence se tissent dans cette narration à


travers :

- Le corps : quelque chose, cette chose, ce magma, trou, pagaille organique, chaos
corporel, sorte de chose, ce phénomène, une coulée d’encre, lavis, lave, des miettes
de pain rassis, une trace, cette trace.

- Le bruit : aboyait.

- L’effet : sanglant, indescriptible, un cauchemar, ensanglantée, dépourvus,


enfermés, curieux, cireux, laqués, déplié, aplati, écartées, jaune, un gouffre,
terrifiants, souillés, déchirés, revêches, disparates, hargneux, immense, compacte,
digne, récalcitrants, loquaces, bavards, intarissables, moqueurs, chagrinés,
chafouins, démoniaques.

- L’objet : douze balles.

- L’action : enlever, injecter, baignons, nageais, échapper, bougeait, jaillissait, se


traîner, se profilant, se déglinguant, s’infiltrer.

- La sensation : cauchemars, confusion, sidérée, ahurie, suffoquées.

159
- La façon : à l’infini, en milles segments, à bout de force, à bout de courage, au bout
de la peur, l’enchevêtrement.

- Le terroriste : gros poisson, un assassin.

- La victime : le jouet, suppliciés, gymnaste, crabe, cadavre, presque cadavre, les


morts, les images sanglantes.

- La violence : démence, névrose, délire, la haine, l’ambiguïté, la perversion, le


fanatisme, aveuglement.

L’isotopie métaphorique de la violence se développe principalement ici et


inversement aux autres récits sur des connotations métaphoriques du corps et sur un
effet de variation produit par l’emploi de multiples adjectifs axiologiques évaluatifs
afin de porter un jugement dépréciatif sur l’acte terroriste et d’autres non axiologiques
exprimant une simple évaluation qualitative et quantitative.

- L’isotopie métaphorique de la violence dans Des rêves et des assassins de M.


Mokeddem :

L’isotopie de la violence est mise en texte à travers :

- Le corps : la tronche, crinières.

- Le bruit : résonna, un appel à la mort.

- L’effet : lépreux, égorgés, blanche, rongés, griffés, chevillée, tombes, sanglants,


cauchemar, menaces, entraves familiales, partis, disparus, menacés, tués.

- L’objet : pruneaux, les balles, le bout de tissu, fusils, poignards.

- L’action : mutiler, jeter, sème, charrier, enfermer, exploser, tomber, dévore, tuer,
saigner, répand, s’entrechoquent, allonger, tuent, rôde, fuir, basculer, partir.

160
- La sensation : rut, crainte, manques, stressée, traquée, anéantie, la peur, tristesse,
l’exaspération, l’angoisse, complexité, suspens, craintes, précarité, peur, la folie,
frustration, suffocation.

- La façon : perversion, torrents, insidieusement, le malheur, suspendue, misogynie,


violées, emportées, volées, sans conviction, tous les jours, sans avenir.

- Le terroriste : monstres sanguins, hordes de l’aliénation et de la mort, catastrophes


ambulantes, fou, les chiens, le sida, les chacals, la lame démente, kalachnikovs,
couteaux, fous, voyous, sanguinaires.

- La victime : miettes de pain rassis, des nomades, débris humains, des moutons de
l’aïd, cibles, la foi, une goutte de sang, , macchabées, anonymes, morts,
l’intelligence, différences, la confiance, la ville, la vie.

- La violence : psychose, la haine, la mort, hystérie, la ruine, la schizophrénie, le


mal, la tension, sauvagerie, la fièvre, une araignée, la terreur, barbarie, démence,
palmarès de meurtre, l’abjection, l’horreur.

Contrairement à R. Boudjedra, M. Mokeddem bâtit son écriture métaphorique de


la violence sur un effet de variation de la victime, du terroriste et de la violence sans
faire recours à la répétition. L’isotopie métaphorique de la violence repose ici comme
dans le récit précédent sur l’emploi d’adjectifs axiologiques évaluatifs et affectifs.
Les verbes d’action employés traduisent les différentes formes de mort réservées par
les fanatiques islamistes aux victimes de la violence.

- L’isotopie métaphorique de la violence dans L’automne des chimères de


Yasmina Khadra :

Les réseaux métaphoriques de la violence se tissent dans cette structure narrative à


travers :

- Le corps : le ruissellement du sang.

161
- Le bruit : explosion, les tonnerres, les cris, cacophonie, des hurlements, la
déflagration, vociférations, crue, les rafales.

- L’effet : les rafales, chambre noire, immense, égorgés, dépeuplé, livrée, le


syndrome, flammes, poussière, la laideur, monstrueux, écarquillés, ocre, détruite,
échappée, une avalanche de poussière, le brouillard, tendus, foudroyée, ravagé, la
folie, hantées, infectées, désarçonnée, reptilienne, retors, malingres, hallucinant,
déchirant, recroquevillés, hagards, grelottants, hurlants, malmené, méfiant,
torrentielle, démentielle, assourdissante.

- L’objet : des bombes.

- L’action : prépare, gâcher, a frappé, canarder, fauche, s’abat, a dévasté, s’enfoncer,


chancelle, se relève, me renverse, sombre, engloutir, faire sauter, jaillit, envoie, se
hisse, lance, se pourchassent, se hasarder, je cours, s’agitent, s’entremêlent,
courent, errer.

- La sensation : douleur, gémit, effroi, chagrin, se lamente, se recueille, l’hostilité,


m’ensorcelle, me paralyse, traumatisé.

- La façon : geyser, les flammes, chute, un suaire de fumée, sournoisement, gâchis,


le feu, surréaliste, un spectacle, prières désespérées, bribes lacérées, à l’aveuglette,
partir en fumée, en lambeaux, en flammes, en plein jour, sans distinction
d’âge ou de sexe.

- Le terroriste : bêtes immondes, machines, machinations, prédateurs, hordes


nihilistes cannibales, chiens errants, affres de l’incertitude, brises désœuvrées,
tueur, d’implacables machines, les califes de l’apocalypse, l’énergumène,
insomniaques mal lunés, une horreur, singes, monstres, un ogre, un loup garou, une
mitrailleuse, le geste, le flingue, la balle, une colosse, cheveux interminables, la
barbe jusqu’au nombril, les fils de chien.

162
- La victime : bêtes terrorisées, chorale du plomb, torches humaines, feux follets, une
bête (égorgée), une créature échappée d’un film d’épouvante, un fou, les ombres, la
mer, .

- La violence : la mort, décor, cauchemar, la tragédie, la dérive, une maladie


honteuse, une crise d’adolescence, un malaise grandissant, les angles morts, les
feux de la rampe, sinistre, l’enfer, purgatoire, drame, de graves malentendus, la
déroute, le spectacle.

A l’instar de M. Mokeddem, les réseaux connotatifs de la violence s’édifient dans


cette structure narrative à travers un effet de variation du terroriste, de la victime et de
la violence. Ils reposent aussi sur l’usage de plusieurs adjectifs évaluatifs axiologiques
reflétant un affect de la part de l’auteur et sur des substantifs traduisant généralement
un état chaotique où l’acte barbare atteint son pic.

- L’isotopie métaphorique de la violence dans A quoi rêvent les loups de


Yasmina Khadra :

L’isotopie métaphorique de la violence prend forme dans ce récit à travers :

- Le corps : plaie, le flanc, le vertèbre cervicale, tête, un abcès, les cœurs, chevelure
tressée, la gorge, vagin, la gueule, pouls, sang, visage, le crâne, traits, la peau.

- Le bruit : en hurlant, les hurlements, résonnèrent, une chorale, voix, beuglait,


tumultueuses, vermine, cri, une sirène, soliloquait, les clameurs revanchardes, une
chorale, assourdissante, délirait, tempêtait.

- L’effet : cauchemardesque, le déluge, ensanglantée, la monstrueuse, chargé,


anéantie, achevé, chargés d’embruns, jonché, s’éteindre, fauchés, ravageuse,
foudroyante, éclaté, barbouillée, le deuil, pantelante, retroussée, éclaté, baveuse,
chavirés, malade, les enterrements, incapable, purulentes, dysentériques,
effervescente, corrosive, violée, enceinte, saillie, paralysé, captive, groggy,
silencieuses, floués, perplexes, incrédules.

163
- L’objet : des pierres, fusil, mitrailleur, canon, les lames, couteaux, des pierres, eaux
usées, enclume, mousqueton, une bombe, hache, feu, poudre, un couteau de
boucher.

- L’action : s’éjecta, mettre, dévorer, se faire agresser, déferlaient, grattait, rajustait,


déferlaient, élaguer, semez, ajoutait, crever, tressautèrent, se ruèrent, immoler,
sarcler, lançait, gravait, accouchait, basculait, aspergeait, sortait, achevait,
tranchant, s’agrippait, rotait, grognait, martelait, paradait, pataugeant, dégueulait,
déféquait, émergeait, pullulait, fuir, gifla, détaler, frappait, errait, rasant, se
pourchassant, zigzaguaient, tombe, basculait, fracassèrent, cognait, pulvérisait,
tranchait, investissaient, faire sauter, sautèrent, délestèrent.

- La sensation : la douleur, la nausée, haine, dégoût, l’horreur, agonie, traumatisées,


l’épouvante, le malheur, insomnie, perditions, chagrin, hallucinations.

- La façon : échappée, tourmentée, traquée, carnaval, le feu, les flammes, au galop,


machinalement, inexorablement, les enlèvements, les attaques, les flammes, en
lambeaux, sous les impacts, mots orduriers, blasphèmes, naturellement, en
lambeau, régulièrement, sans arrêt, en spectacle, avec la rage, partout, de partout, le
brouillard, cliquetis.

- Le terroriste : les soldats de Dieu, le monstre incestueux, mioches galvanisés, un


nid de vipères, boughat, des consentants, le monstre, les ogres, les prédateurs, les
caniveaux, les opportunistes, des loups, les louveteaux, éruptions, la mort en
marche, les démons, « illuminés », la mort, les escadrons de la mort, de la discorde,
une bête, monstres, des rats, une météorite, des bêtes, la lame fratricide, un brise-
glace, un animal, un chacal, Méduse, son propre rejeton, les ombres, barbus, les
coups échafauds, le sabre, la hache, le couteau, yeux injectés de sang.

- La victime : Alger, La Casbah, une torche humaine, linceuls, des branches, une
bulle d’air, un vulgaire grain de poussière, la mort, le feu, cadavres d’enfants,
proies, une bête, policiers, pantins, les blessés, des damnés, un cierge, une vierge,
des mouches, les herbes mauvaises, les hommes, la rue, les mosquées, un renégat,
venelles.

164
- La violence : la psychose, la boucherie, capharnaüm, apocalypse, drame, épidémie,
un éclair, la folie, la tragédie, la mort, un fleuve, l’irréparable, ténèbres, baptême du
feu, la psychose.

À l’instar des autres romans l’effet de variation se produit ici à travers plusieurs
manifestations de la victime, du terroriste et de la violence traduisant la colère de
l’auteur et sa tendance à représenter le terroriste sous de multiples formes bestiales. Le
réseau connotatif de la violence se base surtout sur l’emploi de plusieurs et divers
verbes d’action traduisant les divers actes terroristes et renvoyant à leurs théories.

L’emploi adjectival subjectif et excessif produit dans ce roman un effet de variation et


de convergence de deux types d’adjectifs : affectifs et évaluatifs.

- L’isotopie métaphorique de la violence dans Le serment des barbares de B.


Sansal :

Les réseaux métaphoriques de la violence se tissent dans cette trame narrative à


travers :

- Le corps : la gueule, tête, un crâne, le front, la mandibule, un bouc, le nez, le


canyon, les ongles.

- Le bruit : un charivari irrémédiable, un raffut, un cri de guerre, un hurlement, un


tonnerre, boucan, des accents, staccatos rageurs, une sonorité, rue, crépite, une
rafale, les sirènes, hurlent, beuglent, le vacarme, explosions.

- L’effet : spectaculaire, inquiétant, dégoulinante, grise, hérissée, glacés, saigné,


effroyables, catastrophiques, incandescents, simiesque, sombres, gluantes, fébrile,
morne, inquiétante, abâtardie, éventrée, vidée de ses entrailles, boursoufflée,
crevassée, déformée, décapitée, échevelée, haletante, récalcitrante, hystérique,
délaissée, bestiale, détrempées.

- L’objet : armes, un sabre, les poings, les couteaux, la poudre, le couteau, la balle.

165
- L’action : envahirent, fuirent, tournent, grignotent, déferlement, déferla, se
nourrissent, a massacré, égorgeront, dressent, désignent, entraîner, a achevé,
sombrent, pédale, inoculent, grouiller, rôde, s’active, bruire, à brûler, à bruire,
aiguisent.

- La sensation : les douleurs, la frayeur, la tristesse, l’hébétude, l’incompréhension,


l’abomination, la désolation, la haine, dégoût, ébranlés, frisson, , frisonne.

- La façon : à perte de vue, s’agglutine, manie, l’exécution, sans répit, une invasion,
les remous, sans chants ni pleurs, ne cesse jamais, d’arrache-pied, sur un coup de
cœur, sans repos, brutalement, rageusement, en aveugle, à feu, à sang, un bain de
sang, une montagne de souffrance, un génocide.

- Le terroriste : les corbeaux, les busards, diable vauvert, ces bâtards, des chiens
flanqués, rats, monstres, des insectes, empuses gluantes, lémures glacés, ombres
mortifères, esprits cataboliques, ces dingues, ce bâtard, donneurs de leçons, buveur
de sang, un maniaque, des honnies tortueux, ces barbares, un phénix, racaille, faux
frères en islam, des morts, ennemis, fou, les fous d’Allah, des cobayes, la bête
prodigieuse, les darkis, les tangos enragés, un vautour, les féroces assassins, une
armée aveugle, un estivant maniaque, les petits mercenaires dévoués, marchands à
la sauvette, un escadron de renard, un plein car d’ivrognes, les ennemis jurés
d’hier, frères de sang, des djinns peinturlurés, deux yeux fous, les tangos.

- La victime : une plaie béante, des cigognes, des mouettes, des hommes déchirés,
proie, des blessés, des abats sans valeurs, un bœuf gras, les silhouettes cruciformes,
saumons, les cibles, des bêtes, des mouches, l’innocence, le savoir, un cheval, un
poulailler, la beauté des femmes, un panier de crabes, des foules éperdues, La
Casbah, Rouïba.

- La violence : animosité, , une fureur lointaine et proche, une hérésie absurde et


vicieuse, une monstruosité, une verrue cancéreuse, un enfer, les barbaries
légendaires, le mal, folie, absurdité, un délire, un chaudron de sorcières,
grouillement, le premier coupe – gorge, la boucherie, l’œuvre macabre, la folie

166
meurtrière, les ténèbres, un cataclysme, la lutte, la mort, la foudre islamiste, les
balles islamistes, la ferveur guerrière, guerre de religion, l’horreur, mal, la
démence, la démence de l’envoûtement, une psychose, le désenchantement, la
descente aux enfers, l’exorcisme, la tempête, l’intolérable, souffrance, la férocité, la
hargne, crime, les orages, carnage, les atrocités, désolation, ruines.

A l’instar de Yasmina Khadra, les manifestations métaphoriques de la violence


relatif au terroriste, à la victime et à la violence se fondent dans ce récit sur un effet de
variation et de convergence à travers lesquels l’auteur tend à éviter la répétition et la
reprise des mêmes termes et sèmes. L’intérêt accordé par Sansal à l’emploi des
adjectifs et des substantifs se reflète dans le nombre important de ces derniers.

II- 3- Isotopie paradoxale de la violence

- L’isotopie paradoxale de la violence dans Les funérailles de R. Boudjedra :

Elle se développe à travers :

- Le corps : gros trou.

- Le bruit : voix, entendre.

- L’effet : humains, inhumains, beau visage, inaudible, vivant, patient, impatiente, le


silence, sordide.

- L’objet : boîte à bijoux.

- L’action : ramper, tortiller, avancer, s’aider, bouger.

- La façon : en mouvement, lentement.

- La victime : cadavres, le mort.

167
- L’isotopie paradoxale de la violence dans Des rêves et des assassins de
M .Mokeddem :

Les réseaux paradoxaux de la violence se tissent dans ce roman à travers :

- L’effet : ardeurs de la vie, l’angoisse de la mort, rires d’anges, paroles de monstres.

- L’action : ravage, chancelant, frappait.

- La violence : le drame.

- Le bruit : cris muets.

- L’isotopie paradoxale de la violence dans L’automne des chimères de Yasmina


Khadra :

L’isotopie paradoxale de la violence se présente dans ce roman à travers :

- L’action : jaillit.

- La sensation : jubilation morbide.

- L’isotopie paradoxale de la violence dans A quoi rêvent les loups de Yasmina


Khadra :

L’isotopie paradoxale de violence ne se présente pas dans ce roman.

- L’isotopie paradoxale de la violence dans Le serment des barbares de B.


Sansal :

Les réseaux paradoxaux de la violence se tissent dans ce récit à travers :

- Le bruit : le silence s’amplifient, un vague bruit, sourd, égrène en petits morceaux.

168
- La sensation : un calme lourd, ponctué d’explosions incontinentes, douloureuses.

- Le terroriste : morts qui s’ignorent, morts qui délirent, patience inhumaine, frères
ennemis.

- La victime : les vivants sont des morts.

Synthèse

En usant des figures de style constituant des unités sémantiques très essentielles et
très fortes dans cette écriture, les auteurs réussissent à dire la violence sans trahir leur
idée initiale : témoigner et dénoncer les actes terroristes dans l’Algérie des années
1990.

A travers un style métaphorique, métonymique et hyperbolique, ces romanciers


tissent des faisceaux très significatifs renvoyant au thème de la violence. Pour dire la
violence, l’auteur algérien se base sur une technique narrative nécessaire dans cette
écriture du référent violent ; celle du processus de généralisation. Dans un premier
temps, il choisit un champ lexical renvoyant à l’individualité et représentant le crime
individuel.

Dans un second temps, il distingue un autre champ lexical renvoyant au groupe et


au crime collectif. Cette stratégie de généralisation interprète l’évolution du
phénomène de la violence qui devient un acte banal et bestial dans les années 90. Elle
se répand pour devenir une gangrène sociale qui ravage toute une population : les
femmes, les hommes, les représentants du pouvoir, les enfants, les vieillards, …Et
demeure un feu destructeur que nul ne peut maîtriser.

Le message isotope de la violence se tisse dans ces romans à travers le choix de


plusieurs catégories d’adjectifs subjectifs répertoriés par Catherine Kerbrat-
Orrecchioni selon quatre types repérables dans cette scripture :

169
- Les adjectifs-affectifs énonçant une réaction émotionnelle de l’écrivain face au
drame algérien.

- Les adjectifs subjectifs-évaluatifs non axiologiques impliquant une évaluation


qualitative ou quantitative d’un fait.

- Les adjectifs subjectifs évaluatifs axiologiques déterminant un jugement de valeur


généralement négatif dans cette littérature des années 90, et manifestant une prise de
position à l’encontre de la tragédie algérienne.

- Les adjectifs axiologiques affectifs englobant les deux éléments précédents.

L’isotopie de la violence repose principalement dans cette littérature sur des


marques de subjectivité traduite par des modalisations de l’évaluation exprimant un
jugement moral basé sur l’affectif se discernant ici sur les deux registres : pathétique et
tragique.

A travers un choix bien précis de verbes, les romanciers algériens parviennent à


représenter l’acte terroriste. Ils constituent une classe d’éléments hétérogène, car ils
s’organisent en fonction d’une modalité expressive et actionnelle : décapiter, égorger,
brûler, écarteler, découper, battre, …

L’écriture isotopique de la violence fait recours aussi aux adverbes modalisateurs


permettant la précision du degré d’adhésion de l’auteur à son énoncé et exprimant
l’expression du certain, du possible du probable.

La notion d’isotopie se révèle très importante et très efficace pour appréhender


cette écriture des années 90, car elle rompt avec la linéarité du texte en tissant des liens
entres plusieurs sèmes et contribue à la cohésion et à la cohérence de l’écriture. Ainsi
l’isotopie adopte une fonction structurante et traduit l’éclatement du corps et de
l’espace. Autant l’écriture isotopique de la violence se fonde sur des connotations
axiologiques reflétant un jugement de dépréciation et de dévalorisation du terrorisme et
des évènements tragiques de l’Algérie de la décennie rouge.

170
Troisième partie

Poétique du fragmentaire et intertextualité de la violence

171
I - Dialogisme et intertextualité de la violence

Toute écriture a un souvenir, une mémoire et les mots ont un passé. Cette idée a
donné naissance au dialogisme de Bakhtine et à l’intertextualité de Julia Kristeva qui
explique ce phénomène littéraire en disant :

« L’axe horizontal (sujet destinataire) et l’axe vertical (texte-


contexte) coïncident pour dévoiler un fait majeur : le mot (le texte) est un
croisement de mots (de textes) où on lit au moins un autre mot (texte). Chez
Bakhtine d’ailleurs, c’est deux axes qu’il appelle respectivement dialogue et
ambivalence, ne sont pas clairement distingués. Mais ce manque de rigueur
est plutôt une découverte que Bakhtine est le premier à introduire dans la
théorie littéraire : tout texte se construit comme une mosaïque de citations,
tout texte est absorption et transformation d’un autre texte »93

Le souvenir et la mémoire des mots sollicitent la mémoire du lecteur qui constitue


le moteur essentiel de reconnaître l’intertexte, car la perception de ce dernier dépend de
la complicité de celui qui tend à relever et à déchiffrer les différentes formes
intertextuelles adressées à « mots couverts ».

Toute la théorie de l’intertextualité se base donc sur le fait qu’un texte est le produit
d’un autre qui lui est antérieur ; c’est la présence d’un texte dans un autre texte. Ce
phénomène intertextuel contribue à donner aux œuvres une dimension plurielle ou
pluridimensionnelle : historique, idéologique, linguistique, religieuse, littéraire,
philosophique, artistique… car :

« L’objet du discours d’un locuteur, quel qu’il soit, n’est pas objet de
discours pour la première fois (…) et le locuteur n’est pas le premier à en
parler. L’objet a déjà pour ainsi dire, été parlé, controversé, éclairé et jugé
diversement ; il est le lieu où se croisent, se rencontrent et se séparent des

93
Kristeva Julia, Sémiotiké, Recherches pour une sémanalyse, Seuil, Paris, 1969. p115.

172
points de vue différents(…) Un locuteur n’est pas l’Adam biblique face à des
objets vierges, non encore désignés, qu’il est le premier à nommer. »94

L’intertextualité se manifeste pleinement dans ces romans. Les auteurs la prennent


comme une stratégie narrative sur laquelle ils se basent pour lire et réécrire
« l’Histoire ». Les romans « dialoguent » avec plusieurs textes : L’Histoire, le sacré,
l’idéologie, le mythe, la politique, la peinture, l’écriture journalistique, … Et demeurent
ainsi un carrefour de textes autres et

« Un véhicule destiné à transmettre un message, mais il représente le langage


lui-même, toujours déjà marqué par des énoncés et des énonciations antérieures. »95

L’Histoire s’impose dans ces trames narratives et s’affiche à travers les dates et les
évènements historiques, les personnages référentiels, les espaces référentiels, les
mouvements politiques et idéologiques, la littérature, la philosophie et la peinture. Les
écrivains en question la prennent (l’Histoire) comme un point d’appui dans leurs
écritures, et comme un instrument de « référencialité ».

Le vouloir dire vrai, témoigner ou dévoiler des actes et des faits terroristes aberrants,
les incitent à instaurer un « dialogue » avec l’Histoire et de l’introduire dans une fiction,
en croyant que les vérités historiques ne s’interprètent et ne s’expliquent qu’à travers le
littéraire.

L’interaction entre Histoire et littérature dans les romans en question, favorise chez
le lecteur un sentiment d’identité entre le fictif et le réel, et le brassage entre ces deux
nous incite à poser plusieurs questions importantes :

- Quels sont les mécanismes de « la référencialité » présents dans ces romans renvoyant
et contribuant à dire l’Histoire ?

- Le texte ouvert permet-il de combler les béances de l’Histoire ?

94
Bakhtine Michael, Esthétique de la création verbale, Gallimard, Paris, 1984, p50.
95
Piégay-Gros Nathalie, Introduction à l’intertextualité, Dunod, Paris, 1996, p 26.

173
- Le texte ouvert permet-il de combattre l’amnésie historique ?

- Quels sont les éléments intertextuels permettant le rapprochement des quatre auteurs et
écritures ?

- Quels sont les différents jeux intertextuels disposant des renvois et des interférences
entre les récits et les romanciers ?

- Comment l’intertexte infléchit-il la signification d’un texte ?

- Le recours à l’intertexte traduit-il une stratégie d’écriture ?

À partir de toutes ces données, nous appréhendons dans cette étude les romans en
question dans une perspective intertextuelle pour voir comment la fiche documentaire
fonctionne à travers l’imbrication de l’Histoire dans la fiction, et comment toutes les
deux s’intercalent dans les romans en faisant recours à la théorie de la référencialité
qu’est :

« Le jeu de la référence comme lieu intermédiaire entre le texte et le monde,


trouvant son sens du coté d’une totalité, incluant l’un et l’autre. »96

Le lecteur dans cette analyse intertextuelle et à travers cette théorie (la


référencialité), devient un herméneute qui repère les références et travaille le sens en se
basant sur deux notions : la narration et l’énonciation. Cette théorie de « la
référencialité » nous renvoie à une citation de Georges Perec disant :

« Il faut lire entre les livres comme on lit « entre les lignes ». 97

Il s’agit donc de mettre en jeu, à travers l’intertextualité, les modalités de la


signification dans les différents romans, les conditions de leur lecture, leur conception et
96
Samoyault Tiphaine, L’intertextualité, Mémoire de la littérature, Nathan, Paris, 2001, p83.
97
Perec George cité dans Texte(s) et intertexte(s), études réunies par Eric Calvez et Marie-Claude Canova-
Green, Atlanta, Editions Rodopi, B V, GA 1997, p71.

174
leur nature profonde. Il s’agit d’aborder dans ce chapitre plusieurs intertextes :
l’intertexte historique, l’intertexte idéologique, l’intertexte mythique, l’intertexte
épigraphique et l’intertexte religieux.

1- 1- L’intertexte avec l’Histoire

L’intertexte avec l’Histoire s’avère multiple, divers et utile dans ces


productions littéraires. Comme toute production littéraire moderne Les funérailles de
R. Boudjedra se laisse envahir par d’autres écritures antérieures pour briser toute
univocité et solliciter la mémoire d’un ou d’autres textes, car comme le précise
Nathalie Piégay- Gros :

« Nul texte ne peut s’écrire indépendamment de ce qui a été déjà écrit, et, il
porte, de manière plus ou moins visible, la trace et la mémoire d’héritage et de la
tradition. »98

Les Funérailles demeure un lieu de rencontres privilégiées où se croisent plusieurs


mécanismes intertextuels traduisant le fait et l’évènement historique : L’Histoire, la
philosophie, la peinture et la politique, car selon Julia Kristeva :

« Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et
transformation d’un autre texte. À la place de la notion d’intersubjectivité s’installe celle
d’intertextualité et le langage poétique se lit, au moins, comme double »99

Dans le souci de donner une certaine dynamique et une modernité au roman


algérien et maghrébin, R. Boudjedra n’hésite pas à ouvrir des portes pour mettre son
récit en contact avec les autres productions artistiques universelles, car la quête du sens
et du signe nécessite de faire ce grand pas vers les autres univers créatifs. Son œuvre est
un champ riche où il cultive différentes cultures et connaissances. Sonia Zlitni Fitouri dit
à ce propos :

98
Piégay- Gros Nathalie, [Link]. p7.
99
Kristeva Julia citée dans Introduction aux études littéraires, méthodes du texte, Op. Cit. p115.

175
« En parcourant les romans boudjedriens, il suffit de relever les
nombreuses références intertextuelles, les divers noms d’auteurs arabes et
occidentaux et les titres d’ouvrages qui y sont cités pour constater que cet
auteur a fait de son écritures un champ ouvert à toutes les influences
culturelles et linguistiques. Aussi la lecture de ces textes (de Boudjedra)
devient-elle une aventure, un voyage dans le patrimoine arabe et dans la
littérature occidentale. »100

Ainsi l’intertexte historique chez Boudjedra se veut une mosaïque englobant


plusieurs aspects et formes permettant l’irruption de plusieurs fragments. L’afflux
intertextuels est particulièrement remarquable dans le récit boudjedrien :

- L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90

L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie fanatique des années 90 est convoqué à


travers l’évocation de l’assassinat des moines de Tibihirine. Le monastère Trappiste créé à
la fin du XIXe siècle, se situe près de Médéa à 90 km au sud d'Alger dans une zone
montagneuse. Cette référence traduit une conception des relations de l’écriture au réel, car
elle renvoie à un autre évènement convoqué à travers l’allusion, à savoir : la concorde
civile.

- L’enlèvement et l’assassinat des moines de Tibihirine

L’Algérie des années 90 a connu l’assassinat des étrangers. L’incident le plus célèbre
est celui de l’enlèvement et de la fin fatale des moines de Tibihirine évoqué dans le récit
par les deux personnages Salim et Sarah. La référence à cet assassinat s’affiche à travers
une date historique citée dans les propos de la narratrice et renvoyant au jour où les moines
ont été retrouvés mort, ainsi que le nom de l’un d’eux (Grojean) :

100
Zlitni Fitouri Sonia, Les métamorphoses du récit dans les œuvres de Rachid Boudjedra et Claude
Simon, Faculté des sciences humaines et sociales, Thèse de doctorat, Montpellier III, France, 2007, p8.

176
« … tu sais les sept moines de Tibihrine étaient tous mes copains. J’allais
faire de longues retraites dans leur monastère quand j’en avais marre de
tricher aux échecs. » Je me souvins soudain de la une d’un journal avec une
énorme manchette. C’était le 21mai 1996.
Plus tard, je sus que l’un des moines massacrés avait été le professeur de
mathématiques et de latin de Salim. Le père Grojean, j’en suis sûre ! »p109
Salim avait été très laconique, à ce sujet. Pour quoi ?

SEPT MOINES EGORGES


A TIBIHRINE

Pendant la guerre civile algérienne, sept moines trappistes du monastère de


Tibihirine en Algérie ont été enlevés et séquestrés deux mois avant d’être assassinés le 21
mais 1996. L’assassinat des sept moines est annoncé le 21 mai dans un communiqué
attribué au GIA. Neuf jours plus tard, le gouvernement algérien annonce la découverte de
leurs têtes détachées de leurs corps à Médéa.

- L’intertexte avec la philosophie arabo-musulmane et occidentale

Les formes explicites de l’intertextualité s’affichent dans ce texte et se repèrent par des
indices sémantiques qui se traduisent par des noms des philosophes et des titres renvoyant à
leurs ouvrages. Ainsi l’intertexte s’inscrit dans une stratégie délibérée, car il s’agit pour
Boudjedra de convoquer des œuvres et des noms, vigoureusement inscrits dans un héritage
collectif et universel qui est en mesure de provoquer la mémoire du lecteur averti et de
l’inciter à prendre conscience de la dimension idéologique et politique du contenu de ces
passages et de leurs rapports avec ces évocations culturelles.

- L’allusion à la politique de la concorde civile

177
Les funérailles entreprend un rapport dialogique avec la philosophie arabo-
musulmane et occidentale à travers la référence à des noms et à des œuvres de plusieurs
philosophes : Averroès, Ibn Arabi, Leibniz, Spinoza, El Ma’arri et Aristote.

La référence à cette écriture philosophique et le choix de ces illustres penseurs se


veut une allusion à la politique de la concorde civile adoptée par le président Abdelaziz
Bouteflika dans les années 90 car :

« Le rapport (vertical) du texte à son contexte double le rapport (horizontal) de


l’écrivain à son lecteur. Celui-ci entretient avec le texte d’un auteur le dialogue que ce
dernier avait commencé avec les œuvres de ses contemporains ou de ses prédécesseurs »101

Et comme l’affirme Bakhtine :

« Tout discours en répète un autre et toute lecture se construit elle-même comme


discours »102

La politique de la concorde civile adoptée par le président algérien Abdelaziz


Bouteflika dans les années 90, prévoit l’amnistie totale ou partielle pour les islamistes qui
déposent les armes avec une participation de 85% ; ce projet qui se veut un moyen de
juguler et de réduire la contre insurrection, reçoit un accord massif avec 98,63% des voix.
Elle est définie par Abderrahmane Moussaoui dans son ouvrage intitulé De la violence en
Algérie en disant :

« Sans aucune référence à un quelconque accord politique préalable, la


loi de « concorde civile » est en réalité un dispositif technique visant à
réhabiliter la souveraineté de l’état. Elle s’adresse à des terroristes à qui elle
propose d’alléger les peines pénales, et de surseoir sous certaines conditions à
la sanction. Son but est le rétablissement de la sécurité comme le précise son
premier article. »103

101
Introduction aux études littéraires, méthodes du texte, sous la direction de Maurice Delcroix et Fernand
Hallyn, 1995, p114.
102
Ibid, p114.
103
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit.p395.

178
L’évocation référentielle de plusieurs philosophes est mise en texte par le personnage
de Sarah qui cite des noms arabes et occidentaux en évoquant son bien aimé Salim et ses
préférences philosophiques pour renvoyer implicitement à leurs idées relatives à la
tolérance et au pardon :

« Mon miraculé ! Le contraire de Salim que j’aimais follement, déjà ! Salim, ce


flic qui lisait Averroès, Ibn Arabi, Leibniz et Spinoza dans le texte et qui m’enseignait les
échecs. »pp23-24

Nous tenons à donner une brève présentation de ces illustres hommes afin de mieux
cerner leur conception philosophique et leur rapport avec le texte boudjedrien ainsi que
leur relation avec la politique de la concorde civile :

- Abou Bakr Mohammed Muhyi-al-dine Ibn Arabi (1165-1240) est un philosophe,


théologien et poète mystique arabe. Son éducation coranique traditionnelle la conduit à se
consacrer entièrement à Dieu et au soufisme. Il est considéré comme un visionnaire sur le
savoir, l’imagination, la religion et l’amour et est célèbre par sa citation « l’amour est ma
religion ».

- Gottfried Wihlem Leibniz (1646-1716) est considéré comme l’une des plus grandes
figures scientifiques de la civilisation européenne. Les idées de ce philosophe allemand
consistent à réunir les états européens, à unir les savants et à ouvrir la science à tous.

Sa vision philosophique repose sur le principe de raison suffisante : rien n’a lieu sans
raison. Sa philosophie d’optimisme se base sur l’idée que Dieu ne peut créer un monde
parfait et que sans le mal, le bien ne peut être sensible.

- Michael d’Espinoza (1632 – 1677), un grand philosophe hollandais connu par son œuvre
majeure « L’Ethique ». Toute la pensée philosophique de Spinoza tourne autour de la
puissance de l’être libre et fort de comprendre le monde tout en maîtrisant les passions à
base de tristesse comme la haine des autres, la peur de la mort, les désirs de vengeance et
de violence. Cette idée, nous la rencontrons dans ce passage tiré de L’Ethique de Spinoza
rédigée en latin et publié à sa mort en 1677 :

179
« Qui veut venger l’offense (injurias) en rendant la haine, vit à coup sûr
malheureux. Qui, au contraire, s’applique à vaincre la haine par l’amour,
combat assurément joyeux et assuré, résiste aussi facilement à un seul homme
qu’à plusieurs et a besoin du minimum de secours de la fortune. Quant à ceux
qu’il vainc, ils cèdent avec joie, non certes par manque, mais par
accroissement de force. Et tout cela suit si clairement des seules définitions de
l’amour et de l’entendement, qu’il n’est pas besoin de le démontrer
spécialement. »104

- L’intertexte avec Averroès et L’Epître du pardon d’El Ma’arri

Dans un autre passage du récit, Sarah, en évoquant plusieurs philosophes traduit son
refus de pardonner les terroristes et se veut aussi le porte-parole des victimes du terrorisme,
puisqu’ils ne peuvent exprimer leur refus.

Refuser de pardonner de la part de Sarah traduit son refus de la politique de la concorde


civile et celle de la réconciliation nationale donnant aux islamistes le droit de retrouver une
vie commune et réintégrer la société algérienne :

« Je n’ai pas parlé à Salim de mon plan. Il aurait hurlé. Enfin,


il m’aurait désarmée parce qu’il est incapable de hurler. A force de lire
Averroès (dont j’ai vu la chaire exposée dans le hall de l’université de Padoue
où il a enseigné, à l’époque où je suivais un stage de formation dans la police
italienne), Spinoza et El-Ma’arri (auteur de L’Epître du pardon, Xe siècle) il
s’est quelque peu éloigné des réalités, des éléments de la vie ordinaire. L’Epître
du pardon ! Il voulait que je le lise. J’ai refusé. Je ne pardonne rien. Sarah non
plus n’aurait pas pardonné à ses assassins. Ni les deux Ali. Pas de pardon pour
les salauds. »p145
Une brève présentation des philosophes cités dans ce roman pourrait contribuer à
mieux éclaircir le rapport du texte de Boudjedra avec ce renvoi philosophique, car la
lecture de l’intertexte ne se limite pas à un simple repérage mais exige au lecteur de
percevoir le non dit pour démasquer l’oblique et le décoder :

104
Stirn François, Violence et pouvoir, Hatier, Paris, 1978, pp7-8.

180
- Averroès ou de son nom arabe Abu’l Walid Mohhamed Ibn Rouchd (né en 1126 en
Espagne - Mort en 1198 au Maroc) est considéré comme un réformateur, un réformiste et
un progressiste car sa philosophie politique se veut réformatrice et tend à exiger la
séparation du temporel du religieux et à inciter la société humaine à avoir comme objectif
ultime la connaissance et la sagesse.

- Abu-l-Ala al-Maari (973-1057) est un grand poète arabe connu par sa virtuosité et sa
vision pessimiste du monde constituant la ligne de départ et de conduite de toute sa
réflexion philosophique. Son dernier manuscrit Risâlatou al-ghofran ou L’Epître du
pardon rédigé en 1033 est considéré comme l’œuvre la plus originale que le monde arabe a
connu. Elle reflète le monde arabe du IXé et Xè siècles avec ses traditions et ses
contradictions en racontant un voyage imaginaire dans l’au-delà où le philosophe visite le
paradis et rencontre ses prédécesseurs « les païens athées » qui ont retrouvé le pardon.

Dans cette rencontre imaginaire, le philosophe dialogue avec 530 personnages ou morts
imaginaires en posant des questions linguistiques et littéraires ; il évoque la vie dans l’au-
delà (le paradis et l’enfer) et présente son avis sur de multiples points comme les
imposteurs, l’incarnation et l’incarnationnisme, l’avenir, l’invisible, la métempsycose,
l’hérésie, le suicide,…

- L’intertexte avec L’Epître du pardon et L’Etique à Nicomaque d’Aristote

Ces ouvrages philosophiques sont évoqués par l’héroïne du récit sur un ton tendu et
nerveux tout en citant les atrocités réalisées par les terroristes et la torture des flics afin de
justifier et d’argumenter son refus de pardonner les intégristes et implicitement son refus
de la politique de la concorde civile. Mais elle change d’avis rapidement lorsque Salim
l’étreint pour la calmer. Elle veut souligner l’importance de l’amour, la nécessité de sa
présence dans la vie des hommes et le pouvoir influent qu’il possède :

« J’en ai vu des fliquesses atrocement mutilées avec leur clitoris cousu


sur le bout du nez. J’en ai vu des flics défigurés, avec leurs couilles dans la
bouche ! « L’Epître du pardon ! L’Epître du pardon…Mais tu es fou,
Salim… »Il me laisse parler, crier, des fois. Mais vite il m’étreint. Et tout est
oublié. Je suis prête alors à lire ce qu’il veut. A lire même L’Epître du pardon !

181
Après avoir lu et relu Ethique à Nicomaque d’Aristote et l’Ethique démontrée
selon la méthode géométrique de Spinoza. »p146

La lecture du passage nous incite à donner une brève présentation d’Aristote, car en se
référant à un sentiment d’hétérogénéité, nous avons compris que nous sommes renvoyés
implicitement à un autre texte dont nous avons perçu l’indice, à savoir, la pensée
aristotélicienne :

- Aristote (-384 - 322) est un grand philosophe grec. Ses idées philosophiques consistent à
embrasser les idées platoniciennes sur l’immortalité de l’âme et la nature divine des corps
célestes. Il lie politique et éthique et considère que la démocratie est la plus haute forme de
la société. Son éthique tourne au tour de l’idée du bonheur, de la vertu, de la prudence et de
la sagesse :

- Toute action a comme fin un bien et le bien suprême se trouve au-delà des biens
particuliers à travers lesquels peut se réaliser ce bonheur.

- La vertu selon Aristote prend deux formes : la vertu éthique (prudence) et la vertu
intellectuelle (la sagesse).

- La prudence est une vertu morale consistant à un usage juste des passions et des affects
selon les circonstances.

- La sagesse : le sage selon Aristote est celui qui se consacre à une vie contemplative
loin des passions et des souffrances.

Les traces de l’intertexte se vérifient ou se manifestent dans Les funérailles de Rachid


Boudjedra à travers le recours à plusieurs formes et indices nécessitant différents niveaux
de lecture et plusieurs interprétations contribuant à l’écriture de l’Histoire de la nouvelle
guerre d’Algérie car :

« Il vrai que la discontinuité, la fragmentation, l’hétérogénéité sont des


caractéristiques majeurs du texte moderne. »105
105
Piégay - Gros Nathalie, Introduction à l’intertextualité, Op. Cit. p 41.

182
À ce propos nous citons Sonia Zlitni Fitouri expliquant ce phénomène de
fragmentation et d’ouverture textuelle propre à R. Boudjedra et se disséminant dans toute
son œuvre littéraire :

« Ces citations se mêlent souvent au récit, le mettent en valeur ou encore


le prolongent. Elles suscitent des extensions de sens, alimentent le passage
qu’elles allaient corroborer et créent une autre dimension qui dépasse la
référence initiale. Citer ses sources d’inspiration est une manière chez
Boudjedra de rendre hommage à tous les écrivains qui l’ont marqué soit en
reprenant leurs textes, soit en empruntant leurs noms. »106

- L’intertexte avec les arts plastiques

L’intertexte avec l’art plastique se présente dans ce roman à travers la référence à


plusieurs artistes et peintres ayant une notoriété et une renommée internationale très
importante à savoir, Pierre Soulages, Katsushika Hokusaï, Henri Matisse 107 et Gustave
Klimt108.

- L’intertexte avec l’art abstrait (la peinture)

L'art abstrait est un « langage visuel » né au XX ème siècle ne visant pas la


représentation « des apparences visibles du monde extérieur » en se passant de
modèle et en se libérant de la fidélité à la réalité visuelle et au mimétisme. Il ne
représente pas le monde naturel, réel ou imaginaire, mais se limite seulement à
représenter des formes et des couleurs pour elles-mêmes. Il use d’un langage formel,

106
Zlitni Fitouri Sonia Op. Cit. p48.
107
Henri Emile Benoit Matisse (né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis et mort le 3novembre 1954 à
Nice), est un artiste -peintre dessinateur et sculpteur français. Il fut le chef de file du fauvisme.

108
Gustav Klimt (né le 14 juillet1862à Baumgarten près de Vienne, mort le 6 février 1918 à Vienne), c’est
un peintre symboliste autrichien. Peintre de compositions à personnages, sujets allégoriques, figures, nus,
portraits, paysages, dessinateur, décorateur, peintres de cartons de tapisseries, cartons de mosaïques,
céramiste, lithographe.

183
pictural et linéaire afin de créer une composition indépendante du rapport aux
références visuelles existantes dans le monde sensible.

- La référence aux deux peintres Pierre Soulages109 / Katsushika Hukusaî 110

L’intertexte avec l’art plastique et la peinture abstraite en particulier s’inscrit dans


ce roman à travers la référence à deux célèbres peintres, l’un français et l’autre
japonais, en l’occurrence Pierre Soulages et Katsushika Hukusai. En se référant à cette
tendance artistique, l’auteur tend à décrire la trace du sang de la victime et à exprimer
son inaptitude à donner une image claire de cette dernière tellement défigurée et
déformée par la torture des islamistes. La narratrice insiste sur la description de la trace
de sang et sur la couleur de ce dernier qui se transforme pour renvoyer à l’art abstrait :

« Et l’épaisse trace de sang m’évoquait des tableaux contemporains influencés par


la peinture japonaise. Entre Soulages et Hokusai. »p11

L’intertexte avec cet art est aussi mis en texte à travers une terminologie spécialisée
et propre à cette tendance artistique. Quand l’héroïne décrit l’image que le soleil a dessinée
le matin sur le sol après une nuit pluvieuse, souligne la connaissance de Boudjedra en
matière d’art et de peinture :

« Le travail m’éprouvait. Rêve cotonneux. Je me laissais aller à une


somnolence stupide. Le matin au réveil le temps était radieux. La pluie avait
cessé. Le soleil dessinait des traits enchevêtrés ton sur ton sur le sol de ma
chambre. Taches de couleurs. Cercles jaunes rayés de beige formant, en fin de
compte, un graphisme centrifuge, large, abstrait et hachuré. Avec des
débordements çà et là. Des rétrécissements s’accumulant dans l’espace d’une
façon exagérée s’engouffrant dans mes yeux avec une violence inouïe. »p122

109
Pierre Soulages (né le 24décembre1919 à Rodez (Aveyron), est un peintre français, connu spécialement
pour son usage des reflets de la couleur noir, qu'il appelle noir- lumière ou outre- noir.

110
Hokusai Katsushika (1760-1849), connu plus simplement par son surnom de « Vieux Fou de la peinture »
est un peintre, dessinateur spécialiste de l’ukiyo-e, graveur et auteur d'écrits populaires japonais.

184
L’intertexte affleure dans un troisième temps avec l’art abstrait à travers la
description faite par l’héroïne du « cadavre vivant » croisé devant l’hôpital. L’allusion à
l’abstraction est soulignée par l’évocation de la trace de sang qui prend une couleur noire
et est ainsi comparée à une large coulée d’encre :

« C’étaient les traces de sang et de cette matière douteuse,


indéfinissable, qu’il laissait derrière lui.
Longtemps après, je gardais encore l’image de cette trace semblable à
une large coulée d’encre, car le sang noircissait très vite sous le soleil de
plomb qui tombait à la verticale et embrasait l’espace, à perte de vue. Il était
midi. Sur le bitume, la tache s’étalait comme un graphisme gras, épais et
inimaginable parce qu’il exprimait toute la folie humaine. »p11

A travers cette description, l’héroïne fait allusion référentiellement à une citation


donnée par le peintre Pierre soulages racontant l’impression et la sensation qu’une tâche
rouge a introduit au fond de lui dans son enfance. En évoquant ses souvenirs, on réalise
l’importance et le rôle des effets de matière et de texture dans l’art de Soulages qui dit :

« À ce moment, je me suis souvenu de la tache de goudron sur le mur de


l’hôpital que je voyais de la fenêtre de la chambre où, enfant, je faisais mes
devoirs. J’avais douze ou treize ans. J’étais fasciné par cette tache. C’était tout
à la fois une énorme éclaboussure et la trace laissée par le balai du cantonnier
qui avait goudronné la rue. Cette belle tache avait une partie calme, lisse,
pleine de noblesse qui se liait avec naturel à d’autres parties plus accidentées
où les irrégularités de la matière faisaient une sorte de boule qui dynamisait sa
forme. Le pourtour était d’un côté rebondi et ailleurs, quelques protubérances,
quelques excroissances, paraissaient à demi - inexplicables et à demi posséder
cette cohérence que prend une tache de liquide projetée sur une surface.
J’attire l’attention sur l’inexplicable. »111

Cette évocation de la tache qui prend plusieurs formes et renvoie à plusieurs


significations et cette assimilation que fait l’héroïne entre la tache de sang et la large
coulée d’encre, nous renvoie à l’affirmation de Soulages lors d’un entretien avec Bernard
Ceysson, directeur des musées de Saint-Étienne avec Pierre Soulages où ce dernier évoque

111
Ceysson Bernard, Soulages, Paris, Flammarion, 1996, p50.

185
quelques incidents « plastiques » ayant joué un rôle clé dans la formation de sa sensibilité
d’artiste abstrait.

En évoquant la large coulée d’encre, l’héroïne nous renvoie aux propos de l’artiste
lorsqu’il évoque la tache de goudron afin d’exprimer son admiration pour la couleur noire
et la force de cette dernière à exprimer l’inexprimable :

« Mais c’est de la couleur, le Noir ! C’est une couleur, une couleur très violente ! »112

La référence à l’art plastique par le biais du système descriptif se veut un prétexte pour
dire le bouleversement et la confusion dans lesquelles s’est retrouvée l’héroïne en
regardant Ali grièvement blessé. L’évocation référentielle du peintre japonais Hokusai
katsushika, nous renvoie à sa célèbre estompe connue sous le titre de « La grande vague »
peint en 1831 où l’encre bleue est employée abondamment.

Ce chef d’œuvre prend comme thématique centrale, le mont Fuji qui est un volcan
sacré. La représentation de la vague écumante et menaçante incite les impressionnistes à
l’assimiler à un tsunami d’où la référence de l’auteur. La grande vague de Hokusai
représente selon l’analogie implicite de la narratrice la vague destructive de la violence
islamiste des années 90.

- L’intertexte avec le fauvisme

Le fauvisme est un art contemporain caractérisé par le recours à de larges aplats de


couleurs violentes, pures et vives et revendique un art fondé sur l'instinct. Son principe est
de séparer la couleur de sa référence à l'objet afin d'accentuer l'expression. Il est représenté
dans cette écriture à travers le renvoi à deux artistes :

- La référence aux deux peintres : Gustave Klimt et Henri Matisse

L’influence de l’art plastique sur la littérature boudjedrienne se présente dans cet


énoncé à travers la référence aux deux illustres artistes de la tendance fauve : Klimt et

112
Ibid.

186
Matisse ainsi que l’évocation de la célèbre toile de ce dernier schématisant le corps de la
femme et dans laquelle Matisse rabat la fesse qui est une masse peinte en blanc.

À travers les premiers termes et expressions employés dans cet énoncé et constituant
un épitrochasme, l’auteur parvient à renvoyer au fauvisme qui se caractérise (chez Klimt
particulièrement) par la technique du découpage puis de rassemblement des morceaux de
papier aux couleurs éclatantes collés sur la toile et où le dessein demeure la couleur elle-
même construisant par grande masse l’espace de la toile.

Les dernières expressions constituant un autre épitrochasme dans le même énoncé


semblent expliquer l’état psychologique de la narratrice qui pourrait se définir aussi par
cette notion de découpage et de fragmentation caractérisant le fauvisme :

« Impressions intimistes. Tissus bariolés. Peinturlurés. À la Klimt. Ou plutôt à la


Matisse (son nu bleu de Biskra ?). Étouffements douloureux. Asthmes matinaux. Quintes
enrouées. J’étais tombée dans le piège de la peur et de l’épouvante. »p29

Ce dialogue avec la philosophie arabe et occidentale et cet intertexte avec la tendance


artistique contemporaine adopté par Boudjedra se veut une façon de résister au terrorisme
islamiste, de le combattre et de le vaincre car

« La modernité occidentale est perçue comme une intolérable agression, comme une
« perversion » (Fassâd, voir aussi la notion de Jâhiliyya dans la thématique
islamiste) ;elle est considérée comme une « atteinte à l’identité. »113

À l’instar de R. Boudjedra dans Les funérailles, M. Mokeddem dans son roman


Des rêves et des assassins paraît accentuer son écriture de la violence à travers le
recours à plusieurs renvois nationaux et universaux susceptibles de créer un espace
dynamique favorisant plusieurs interprétations :

- L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90

113
Lamchichi Abderrahim, Op. Cit. p42.

187
L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90 renvoie au réel et se tisse à
travers la convocation de plusieurs références historiques constituant des indices
sémantiques :

- A travers les mouvements politiques

Les passages renvoyant aux mouvements politiques et idéologiques algériens fondés


dans les années 90 ne s’avèrent pas nombreux dans ce récit. Le FLN est évoqué par la
narratrice à la fin du roman :

« La salle est comble. Universitaires, juristes, journalistes,…Analyses


des trente années du pouvoir FLN. Critiques diverses et contradictoires. Propos
confus ou de mauvaise foi de quelques apparatchiks du gouvernement, qui, eux
aussi, sont là. Invectives des représentants de la secte des assassins. »p217

Le mouvement islamiste le FIS est évoqué par la narratrice qui compare son père à une
annexe de cette mouvance pour montrer son déséquilibre et sa folie. L’assimilation du père
au FIS prend comme motifs la crise de démence, les menaces et les demandes d’argent que
cette mouvance exigeait aux citoyens algériens pendant la guerre civile.

Les insultes de la narratrice désignant le père sont aussi adressées implicitement au


FIS qui n’hésitait pas à massacrer les citoyens qui refusaient de financer le parti
« religieux » dans les années 90 :

« - Lamine avait raison. Le bouge de mon père est devenue une annexe
du FIS. Quand je lui ai appris que je ne lui donnerai plus d’argent, il a piqué
une véritable crise de démence. Ses fils sont à mes trousses, depuis des mois.
Heureusement qu’ils ne savent jamais où je me cache. L’autre jour, j’ai croisé
l’un d’eux dans la rue. Ce nabot m’a menacée de me mettre en pièces, si je
n’allais pas remplir le tiroir-caisse de la boutique. »p99

Dans une discussion avec son ami, elle évoque deux voix politiques considérées
comme une illusion et un leurre dans l’Algérie des années 90, à savoir : la laïcité et la
démocratie. La première désignant la séparation du civil et du religieux et la seconde se

188
basant sur la liberté du peuple, ce dernier qui détient le pouvoir et le contrôle et dont le rôle
se borne à élire des représentants :

« - Laïcité, démocratie, tu es maboul ou illuminé, mon pauvre Rachid ? »p98

- A travers l’évocation des dirigeants algériens : Chadli Ben Djedid, Mohamed


Boudiaf et Ali Belhadj

C’est trois dirigeants algériens sont évoqués dans cette trame narrative par les
personnages sur un ton à la fois tendu et ironique à travers les appellations des tissus. Le
discours des personnages renvoie au statut de chacun des trois politiciens et fait allusion à
la place de chacun et à sa valeur politique dans les rangs du peuple algérien :

« Boudiaf » et « les moustaches de Chadli », chlarem Chadli. Ceux-là, ils


ne sont plus à la mode, et pour cause.
Une lueur d’agacement traverse le regard de l’homme :
- Comment peuvent-ils mettre Boudiaf au même rang que Chadli ? Il n’y a
plus de respect pour rien ! Et pourquoi pas Ali Bel Hadj, tant qu’ils y sont ?
- Ah ça, c’est pas possible ; Même transformé en tissu, il aurait aboyé, celui-
là. Tu vois çà, un tissu qui aboie, se déchire tout seul et t’explose les
boutiques ?
- Aicha ! « ils » ont leurs espions même ici.
- Espions ou pas, ici ils se cachent dans leurs poils comme des
morpions. »pp186-187

Nous tenons à présenter succinctement chacune des personnalités évoquées dans


l’énoncé pour représenter une période importante de l’Histoire de l’Algérie des années
90, car les passages ne peuvent être compris qu’à la lumière de cette dernière :

- Le tissu « chlarem chadli » ne demeure plus à la mode dans les années 90 puisque le
président algérien Chadli Bendjedid a été obligé, sous la pression de l’armée algérienne, de
quitter le pouvoir en déposant sa démission en 1992 après avoir été accusé d’être le
responsable de la crise et de la faillite algérienne sur tous les plans.

189
- Le président Mohamed Boudiaf, un grand nationaliste algérien qui après un long
parcours politique en Algérie et la mort du président Houari Boumediene, dissout son parti
le PRS en 1979 et choisit de s’exiler au Maroc pour se consacrer aux activités
professionnelles à Kenitra en dirigeant une briqueterie.

- Après la démission du président Chadli Bendjedid le 2 janvier 1992, Boudiaf a été


rappelé en Algérie pour présider le Haut Comité d’Etat. Son objectif était de combattre la
corruption gangrenant l’état, mais il a été assassiné six mois après, le 29 juin 1992 à
Annaba lors d’une conférence des cadres.

- Ali Belhadj est le cofondateur du front islamique du Salut avec Abassi Madani. Il est
connu par ses discours appelant les militants du FIS à s’armer pour faire face aux pouvoir.
Il a été emprisonné à deux reprises et relâché le 7 mars 2006 grâce à l’amnistie du
président Abdelaziz Bouteflika. Il est assimilé dans ce passage au chien à travers l’emploi
du verbe « aboyer » renvoyant au cri de cet animal ayant une connotation très négative
dans notre culture algérienne.

- A travers le lexique et les jeux langagiers

L’espace textuel mokeddemien manifeste plusieurs jeux langagiers. Nous retenons


ceux se rapportant à la décennie rouge et renvoyant aux évènements algériens des années
90.

Sur un ton à la fois ironique et injurieux, la narratrice Kenza évoque les islamistes se
retrouvant dans les maquis au nom du nationalisme en les traitant de « frérots » qui est un
diminutif de « frères » employé dans le sens familier pour dire le contraire de ce qu’elle
pense en réalité.

Par l’emploi du terme offensant« zéros » dans le sens figuré renvoyant aux personnes
absolument nulles n’ayant pas de valeur, le personnage central du récit nous renvoie à un
autre terme ,à savoir « héros » altérant sur le plan phonétique avec ce terme :

190
« Maintenant, dans les maquis des frérots, les zéros d’Allah séquestrent des
adolescentes pour la fornication et la popote. On n’a rien à foutre d’un nationalisme qui
s’enflamme à nos détriments. »pp96-97.

L’allusion à la violence se manifeste dans ce passage à travers un jeu sur les sonorités
en employant plusieurs termes constituant une paronomase reposant ici sur
l’association sonore des noms ayant des profils phonétiques proches :

« Rire, roulade, fanfaronnade de la vie quand le rêve se meurt. Ruade pour


émerger de la noyade. Et l’alcool pour oublier, un instant, qu’il n’y a pas de répit. Pas
d’oubli. »p208

C’est dans la contradiction et le paradoxe que la narratrice préfère exprimer son


amertume et son affliction vis-à-vis du drame de l’Algérie des années noires. « Comédie/
tragédie/ paradis » liés phonétiquement se diffèrent sémantiquement :

« Mes yeux cherchent une plaque ; « PLACE DE LA COMEDIE », m’indique celle


que j’aperçois à l’angle d’un mur. Je la trouve superbement humaine, cette comédie-là. Un
paradis quant on vient d’un pays de tragédies. »pp117-118

- L’intertexte avec l’Histoire des Etats-Unis d’Amérique

L’intertexte avec l’histoire américaine se présente ici comme un indice sémantique et


une marque d’hétérogénéité qu’il faut exploiter et interpréter.
- Le Ku klux klan

L’organisation du Ku Klux Klan est évoquée dans le roman dans ce passage où la


narratrice et derrière elle l’auteur, compare les entchadorées, les barbus et les encagoulés
aux membres de cette organisation qu’elle qualifie d’enragés afin de souligner la bestialité
des islamistes.

Il s’agit d’employer des injures à fonction référentielle (corbeaux et chiens) afin de


rabaisser audacieusement les extrémistes au rang animal. La comparaison des fanatiques

191
islamistes aux membres de cette organisation souligne également leur racisme et leur
politique de la ségrégation religieuse et raciale car « là où la différence fait défaut, la
violence menace » souligne René Girard :

« Maintenant, les entchadorées ressemblent à des corbeaux ; Barbus ou encagoulés,


comme les enragés de Ku Klux Klan, décimant le pays. Et nous, et nous, nous n’avons plus
que des ennemis ! »p49

L’intertexte naît dans ce passage à partir de l’emploi d’une figure de style car comme
le précise Roland Barthes :

« L’intertexte n’est pas forcément un champ d’influences ; c’est plutôt une musique
de figures, de métaphores »114

Nous présentons brièvement cette organisation :

Le Ku Klux Klan, désigné souvent par son sigle KKK est une organisation
suprématiste blanche protestante des Etats-Unis d’Amérique fondée le 24 décembre 1865
par six jeunes officiers sudistes. Elle prône la suprématie de la race blanche sur les autres
races : Noirs, Asiatiques, Hispaniques, Européens orientaux.

Etymologiquement, le nom ku klux klan vient du mot grec kuklos signifiant cercle.
Le Klan représente le fond de la droite raciste et provinciale américaine dont les racines
immergent de l’histoire et de la société du pays. Le Klan primitif ou le premier Klan est
devenu important et s’est structuré avec l’aide ouverte des notables civils ou militaires de
l’ancienne confédération sudiste et s’est transformé en une armée secrète de résistance du
Sud.

Il est conservateur et raciste, il ne vise pas la révolution mais le retour à l’ordre


constitutionnel des années 1950 fondé sur la ségrégation. Tout son programme se resserre

114 ?
Eric Le Calvez et Canova green Marie-claude, Texte(s) et intertexte(s) études réunies, Amsterdam
Atlanta, GA 1997, Editions Rodopi B. V. p 18.

192
dans l’expression du général Bedford Forrest (le premier grand sorcier du Ku klux
Klan) : « Vous devez assurer la suprématie de la race blanche dans cette république. »

L’automne des chimères de Yasmina Khadra accorde la même importance au travail


intertextuel afin d’évoluer son écriture et de l’inscrire, à l’instar des autres romans, dans
la tendance littéraire moderne.

- L’intertexte avec l’Histoire algérienne des années 90

L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90 prend place dans ce récit et se
développe :

- A travers l’évocation des mouvements politiques et idéologiques et des évènements des


années 90

Plusieurs passages et paragraphes du roman évoquent les mouvements politiques et


idéologiques algériens pour renvoyer à plusieurs évènements : Le FIS (Front Islamique
Armé), Le GIA (Groupe Islamique Armé) et Le MIA (Mouvement Islamique Armé). La
désobéissance du FIS est évoqué par un personnage du récit en se basant sur un discours
joyeux où il montre son mécontentement vis-à-vis du programme islamiste :

« Et l’épuration culturelle que le FIS annonçait ? Et les potences qu’il


promettait aux intellectuels ? Et le totalitarisme qu’il préconisait ? Je suis
convaincu que, s’il avait réussi, le pays aurait essuyé un génocide sans
précédent. Heureusement qu’il a fait la gaffe tactique de sa désobéissance
civile… »p77

La dissuasion du FIS par l’armée algérienne et l’emprisonnement de ses leaders sont


évoqués dans le texte à travers l’interrogation du personnage traduisant le doute et le
scepticisme :

« Le docteur respire un bon coup et tonne :

193
- Comment se fait-il que le FIS, qui était sur le point de remporter haut la
main les législatives, se soit constitué, du jour au lendemain, hors la loi ? A
quoi rimait sa désobéissance civile ? Il était virtuellement le parlement. Alors
pourquoi, d’un seul coup, il a tout foutu par terre pour finir en prison ?p79

La désobéissance civile du FIS est réévoquée une autre fois par le docteur qui juge que
ce parti et ses membre visaient la guerre en se basant sur le mensonge :

« Le docteur comprend qu’il a placé la barre trop haut, ce qui prononce


davantage son sourire. Il dit :
- Cette histoire de désobéissance civile ne tient pas debout. C’était le
commencement de la supercherie. Le FIS dévoilait son statut de jockey. Tout
était fignolé depuis des années. Le FIS n’est pas venu pour régner, mais pour
guerroyer. La nomenklatura prenait son monde à contre-pied. Sa fortune
crapuleuse débordait le socialisme de façade, commençait à la trahir. Elle
redoutait d’être entraînée par le raz de marée de ses abus, de ses spéculations.
Il lui fallait un espace vital. « p79

Dans ce passage, le personnage évoque les deux armées du FIS qui mènent la
guerre contre le pouvoir et la nation. Il se base sur un discours injurieux et populaire
permettant l’assimilation des membres du FIS aux floués afin de souligner leur ignorance
et stupidité puisqu’ils ont cru aux illusions islamistes :

« Forcément, les floués ont pris les armes. Le MIA, d’abord, l’aile armée du FIS.
Ensuite le GIA, le bras de fer du Père. Cette guerre n’est qu’un chantier que se partage
convivialement la mafia politico - financière. »p80
- A travers l’espace référentiel

De nombreux espaces référentiels sont évoqués par l’auteur dans ce roman. Ils
constituent les principaux lieux de risque et de violence caractérisant l’espace algérien des
années 90 et symbolisant la terreur islamiste dévastant particulièrement les hameaux et les
villages. L’évocation des hameaux souligne aussi les actes criminels terroristes et
représente leurs moyens et méthodes maquiavéliques :

194
« - C’est ça, le hic. Le flingue appartenait à un brigadier assassiné il y a deux ans à
Sidi Moussa. Les gars du labo sont formels. C’est l’arme qui a buté trois citoyens à
Rouïba, au début du mois ; »p123

Tous les moyens sont utilisés et mobilisés par les extrémistes pour réaliser les crimes
les plus aberrants. La voiture masquée demeure une solution pour se déplacer facilement
sans être suspecté ou soupçonné :

« - Et la voiture ?
- Volée à Chlef, il y a trois semaines. Maquillée, voile de peinture, fausse
plaque, fausse carte grise, pneus neufs, enjoliveurs et pare-chocs empruntés…
pour un citoyen peinard, c’est la planque. »pp123-124

Les faux barrages dressés par les terroristes pendant les années rouges sont un
moyen aussi permettant la réalisation des opérations islamistes les plus atroces. La
tromperie demeure un passage obligé emprunté par les terroristes pour arriver à leurs
fins politiques :

« Le drame a frappé la tribu par deux fois, entre-temps. D’abord un


groupe d’intégristes a dressé un faux barrage sur la route de Sidi lakhdar. On a
tiré sur l’autocar sans sommations. Le véhicule a pris feu, brûlant vifs les
passagers. Les cris des suppliciés résonnent encore dans le silence de la
nuit. »p133

La politique et la stratégie de défense adoptée par l’armée algérienne dans les années
90 permet aux citoyens algériens et plus spécialement aux campagnards de posséder des
armes pour se défendre et protéger leurs territoires des invasions terroristes :

« Une détonation isolée, presque inaudible, puis une rafale courte…


- c’est sûrement la patrouille de Sidi Lakhdar qui a dû accrocher un groupe de
terroristes. »p154

195
Les marabouts ont perdu leur valeur de lieux sacrés et saints dans la décennie noire,
car les terroristes les considèrent comme des espaces d’ignorance religieuse et y signent
leurs crimes les plus barbares en égorgeant la population villageoise :

« Ensuite, on a enlevé sept femmes et treize enfants du côté du marabout de Sidi


Meziane. On les a retrouvés, deux jours plus tard, dans un pré, égorgés. »p133

- L’intertexte avec l’Histoire internationale

La guerre civile algérienne des années 90 n’est qu’un exemple et ne constitue pas
l’exception dans l’Histoire universelle des guerres. L’auteur à travers son personnage cite
plusieurs contrées et nations ayant déjà traversé ou vivent actuellement les conflits civils :

« Notre guerre entre dans le cadre des mutations qui s’opèrent à travers les
continents. C’est dans l’ordre des choses. On est pas à part. Il y a le Zaïre, le Rwanda, la
Tchetchénie, le Moyen-Orient, l’Irlande, l’Afghanistan, l’Albanie… »pp73-74

- L’intertexte avec la philosophie occidentale

L’intertexte historique prend place dans ce roman à travers l’évocation philosophique et


littéraire occidentale :

- Friedrich Nietzsche

La philosophie occidentale est évoquée dans ce roman à travers la citation de Friedrich


Nietzche (1844 - 1800), un philosophe, philologue et poète allemand. Par le choix de cette
citation, le narrateur renvoie à la guerre civile déclenchée entre les algériens dans les
années 90 en regrettant le temps perdu et l’Algérie paisible des années d’avant :

« - C’était épatant, avant. Les gens rappliquaient des villages voisins,


les jours fériés. Ils étendaient leurs napperons et pique-niquaient en paix. Des
gamins shootaient dans les ballons. C’était formidable.

196
- On ne se rendait pas compte de la chance que nous avions.
- Tu as raison, on ne s’en rendait pas compte.
Y a des gens, comme ça, qui se rendent pas compte de la chance qu’ils ont.
- Nietzsche disait : « Quand la paix règne, l’homme belliqueux se fait la
guerre à lui-même. »pp146-147

- L’intertexte avec la littérature algérienne francophone

L’intertexte avec la littérature algérienne francophone se manifeste par le renvoi à


l’une des célèbres victimes du terrorisme aveugle algérien à savoir Tahar Djaout, car selon
les termes islamistes : « les journalistes qui combattent l’islamisme par la plume, périront
par la lame ».

- Tahar Djaout

L’intertexte littéraire se manifeste dans ce roman à travers l’évocation de l’écrivain et


du journaliste algérien Tahar Djaout qui s’est révolté contre l’intégrisme islamiste en
affirmant : « tu dis, tu meurs. Tu te tais, tu meurs. Alors dis et meurs ! » Incitant
audacieusement à dénoncer et à faire face à la terreur du fanatisme islamiste.

Son assassinat le 26 mai 1993 se veut l’inauguration d’une liste lourde et longue de
l’extermination des intellectuels algériens entre 1993 et 1997. Cet écrivain est qualifié par
le personnage de courtoisie et de bonne éducation. La photographie de Djaout mise dans
un cadre accroché au mur entre deux sabres donne l’image de renfermement et
d’emprisonnement et renvoie à la sauvagerie islamiste ; les deux ennemis d’un écrivain qui
était tout le temps en quête de liberté et d’autonomie.

Ses yeux inquiets reflètent son chagrin et son inquiétude pour l’Algérie des années 90
animée et dévastée par la violence meurtrière :

« Akli nous a conviés à un dîner dans sa résidence. Il a invité tout le


monde. Pour faire honneur aux artistes, il a accroché un portrait de Tahar
Djaout au milieu de deux sabres damasquinés. J’ai beaucoup aimé Tahar.

197
C’était un garçon bien élevé. Si la courtoisie devait être incarnée un jour, elle
mériterait d’avoir son visage. Ce mathématicien de formation, venu au
journalisme par devoir, était un poète de talent. Dans son cadre en bronze
forgé, il me fixe de ses yeux inquiets, ne comprenant pas ce qu’il fichait dans un
boîtier vitré, lui qui était né au monde pour le conquérir. Il a l’air dépaysé, là-
dedans…Les plus beaux vases de Chine ne sauraient consoler les fleurs de leur
pré. »p148

Le personnage fait aussi allusion à sa fidélité à ses origines berbères et à sa terre qui
l’inspirait pour écrire :

« - A chaque fois qu’il rentrait au bled, il ne manquait pas de faire un saut à


Igidher. Il passait des heures à communier avec la montagne. C’est ici qu’il a écrit sa
première prose. »p148

Le portrait physique que dresse le personnage de Djaout traduit une valeur artistique,
celle du temps classique. Il fait allusion à son courage et à son audace quand il décrit ses
moustaches :

« Je regarde le disparu. Ses moustaches cornues le font ressembler à un émule de


la haute bohème des années noir et blanc. »p148

- L’intratextualité dans L’automne des chimères de Yasmina Khadra

L’automne des chimères est lié par un double jeu intertextuel (interne et externe) car
il revoie à d’autres romans de Yasmina Khadra constituant un quatuor algérien, en
l’occurrence : Morituri115, Double blanc116, L’automne des chimères et La part du mort117.

115
Editions Baleine, Le Seuil, Paris, 1997.
116
Editions Baleine, Le seuil, Paris, 1997.
117
Editions Julliard, Paris, 2004.

198
Ce jeu d’écho entre ces œuvres est assuré par la reprise d’un même personnage
central à savoir, le commissaire LIob et la même thématique, celle de la violence dans
l’Algérie des années 90. Il permet aussi une certaine continuité en instaurant un système
d’autoréférence activant la lecture. A ce propos nous nous référons à Mohamed Boudjadja
qui souligne :

« La première marque de l’intratextualité est l’autoréférence. L’auteur se


réfère à ses propres œuvres, la référence est interne. Elle acquière un rôle
stratégique car le lecteur saisit dans ce cas, le lien tissé entre les (deux) romans
(thème, écriture) et la parenté entre les deux personnages, les deux textes,
aboliraient la fiction et replaceraient le texte dans le réel. »118

- L’intratextualité avec le roman Morituri de [Link]

Le renvoi à Morituri est fait dans le roman par un personnage féminin s’adressant au
commissaire LIob pour exprimer son appréciation pour son roman tout en ignorant qu’il en
est l’auteur. Car le personnage de LIob s’approprie le roman de Yasmina Khadra dans
L’automne des chimères :

« - Pardon, madame ?
Ses immenses yeux de vestale consentent à se reposer sur moi.
- J’ai dit que j’ai beaucoup apprécié, monsieur LIob. Et je parle de Morituri. » p55

- L’intratextualité avec Double blanc

Cette autoréférence est évoquée aussi à travers le personnage du capitaine Berrah


cité dans les deux récits : L’automne des chimères et Double blanc. Ce renvoi est porté par
l’auteur en bas de page qui incite son lecteur à la lecture de Double blanc pour assurer la
continuité de l’idée ou du thème partagé entre les différents récits de son quatuor.

Ce personnage est évoqué par le commissaire LIob :


118
Boudjaja Mohamed, Op. Cit.p174.

199
« D’autres compagnons d’armes nous y rejoignent pour me féliciter et me
réconforter. Le capitaine Berrah, de l’Observatoire des Bureaux de Sécurité,
qui avait raté le clou du spectacle à cause d’une défaillance mécanique, me
rattrape au moment où je m’apprêtais à prendre congé. »p187

- L’intratextualité avec le roman La foire aux enfoirés de Yasmina Khadra

La foire aux enfoirés 119 ne fait pas partie du quatuor mais il constitue un écho
interne dans L’automne des chimères. Il est convoqué dans un dialogue entre le personnage
de Madame Rym et le personnage du commissaire LIob :

« Je me retrouve seul sur la véranda, effondré contre la balustrade, un


peu dans les vapes. Madame Rym glisse à côté de moi. Sa main se repose
délicatement sur la mienne.
- Pour quoi m’avez-vous convié à cette foire d’enfoirés, madame ?
- C’est pour que vous sachiez ce que j’endure toutes les semaines. »p74

À l’instar des autres romans, Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups reste
attentif à la profondeur poétique de l’écriture romanesque qui prend comme base l’étude
intertextuelle. Ayant déjà traité de l’intertexte dans ce roman dans notre mémoire de
Magistère intitulé Le référent Histoire dans le roman A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra, nous tenons à en donner une synthèse tout en développant certains points.

- L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90

L’intertexte Historique est perçu dans ce récit à travers l’évocation des dates et
des évènements historiques, des personnages historiques, des mouvements et des partis
politiques, et des espaces référentiels. Il souligne son importance dans le fait qu’il
retrace les étapes et les relais de l’Islamisme algérien pendant les années 90, sa
naissance, son développement et son déclin.

- L’intertexte Historique à travers les dates et les évènements


119
Editions Laphomic, Paris, 1993.

200
Deux dates importantes nous renvoient à l’Histoire de L’Algérie dans A quoi rêvent
les loups : les évènements d’Octobre 88 et la désobéissance civile du FIS pendant les
années 90.

- Les évènements d’Octobre 88

Le 5 Octobre 88 se veut une référence très importante dans l’Histoire


contemporaine algérienne puisqu’elle marque la révolte du peuple algérien contre le
système idéologique et politique unique (FLN) pour la revendication de la liberté
d’expression, de la démocratie, et la réclamation d’un changement politique et
économique. Cette date symbolise donc une nouvelle ère dans la politique algérienne
contemporaine.

Ces évènements sont évoqués par William B. Quandt qui les compare à la révolte
palestinienne contre l’impérialisme juif :

« … c’est une révolte de la jeunesse à l’échelle nationale,


comparable à certains égards à l’Intifada palestinienne, c’est-à-dire un
soulèvement. Partout à travers le pays, les jeunes sont sortis dans les rues
pour exprimer toute leur colère contre le régime »120.
Plusieurs énoncés renvoient à cette date dans ce récit comme si l’auteur voulait
insister sur cet évènement pour souligner son importance dans l’Histoire
algérienne moderne : dans un premier temps il est évoqué par le narrateur
hétérodiégétique adhérant à son discours en employant un qualificatif de jugement ou
une expression métaphorique, à savoir « la déferlante islamiste » où la cause islamiste
est assimilée aux vagues qui se précipitent et se brisent en roulant sur elle mêmes :

« Lors des évènements d’octobre 88, un incendie suspect s’y déclara,… » p56

« …... Omar Ziri fut impressionné par la déferlante islamiste. » p 105


120
Quandt William B, Société et pouvoir en Algérie. La décennie – Les ruptures, Casbah édition – Traduit
de l’anglais par M. Ben Semmane, M. Ben Abdelaziz, et A. Ben Zanache, 1999, p 55.

201
Dans un second temps en assimilant les faits à une hystérie en se basant sur un
discours subjectif :

« Avant l’hystérie nationale d’octobre 88, Omar Ziri était un loubard très fier
des ancres glauques tatouées sur ses biceps » p104.

- La désobéissance civile du FIS dans les années 90

La désobéissance civile lancée par le FIS dans les années 90 se traduit par l’appel à
une grève nationale illimitée, car ayant obtenu le triomphe aux élections municipales et
régionales le 12 juin 1990 (4,3 millions de voix contre 2,25 millions pour le FLN), le
parti islamiste réclame l’anticipation d’un tour électoral présidentiel ou législatif auquel
participe et remporte la majorité des voix (3, 26 millions de voix (47%).

Bien qu’elle entraîne l’arrestation des deux leaders du parti islamiste, Abassi
Madani et Ali Belhadj, cette grève qui dure de mai au juin, constitue une menace
véritable pour le pouvoir puisque le Front Islamique du Salut ( FIS) défie ce dernier et
l’oblige à maintenir sa promesse en organisant un scrutin électoral le 26 décembre 1991
que l’armée fait avorter après avoir limogé le président de la république de l’époque
Chadli Ben Djedid.

Toute l’écriture de l’Histoire dans A quoi rêvent les loups s’enracine dans cet
événement et les circonstances qui lui ont antérieurs et postérieurs. Cette date est citée
dans le récit à maintes reprises par le narrateur hétérodiégétique et par d’autres
personnages du récit :

Le premier nous informe sur le FIS et son acte tout en gardant sa distance :

« Le FIS venait de décréter la désobéissance civile ». p92

En nous informant sur les conséquences de cette grève, ce narrateur adhère à son
discours en jugeant l’événement :

202
« Tous attendaient les nouvelles qui parvenaient du Medjles. La désobéissance
civile tenait bon ». p107

L’événement est dit aussi par le biais de Nabil Ghalem qui adhère à son discours en
valorisant le fait, et en insultant le pouvoir qu’il assimile aux chiens :

« Le pouvoir va abdiquer d’un moment à l’autre, annonça-t-il. La grève est un


succès total. Des frères reviennent d’un peu partout. Tous sont unanimes : les chiens
n’ont plus que quelques jours pour boucler leurs valises et déguerpir. »p110

La désobéissance civile est évoquée aussi par le cinéaste qui s’adresse à Nafa Walid
et le met au courant de la gravité des évènements en se basant sur un discours de
déception et de désolation auquel il adhère :

« Cette fois, ce n’est plus un remake d’octobre 88, un regrettable chahut de


gamins. La guerre est là. Nous sommes foutus… Maintenant, s’il te plaît, va- t’en. J’ai
besoin d’être seul. »p135

Plusieurs évènements sont évoqués dans A quoi rêvent les loups englobant
l’événement majeur, à savoir, la désobéissance civile et caractérisant l’écriture de
l’Histoire :

- L’occupation des places publiques

L’un des résultats de cette grève est le regroupement des islamistes et l’occupation
des places publiques. Cet événement est rapporté par le narrateur hétérodiégétique qui
garde sa distance par rapport à son discours en donnant une idée sur les rassemblements
agités des islamistes dans cette période là :

« Une figure emblématique de la mouvance islamiste grimpa sur le toit d’une


auto - car. Un haut parleur à la bouche, elle exigea le silence. La foule refusa de
s’apaiser. »p92

203
Pour donner de l’authenticité au texte, nous citons W. B. Quandt invoquant cet
évènement dans son ouvrage intitulé Société et Pouvoir :

« Du jour au lendemain, prés d’un milliers de grévistes avaient occupé plusieurs


places publiques. »121

Tout en adhérant à son discours tendu, un personnage anonyme du récit dit


l’évènement en exprimant le refus, le défi et la provocation :

« - Tant que l’Algérien n’aura pas droit à son statut de citoyen à part
entière, tant qu’on le maintiendra au rang de badaud, tant que l’on
continuera, juste pour vérifier qu’il est encore en vie, de lui-crier :
« Circulez, il n’y a rien à voir » , nous ne bougeons pas d’ici . »p92

Le même personnage défie le pouvoir et insiste sur le fait de faire face aux
évènements et aux éléments de la sécurité se défilant dans les rues algériennes lors de la
guérilla :

« -Nous n’irons nulle part. Nous resterons ici, dans la rue, de jour
comme de nuit. Ils peuvent toujours nous encercler avec leurs épouvantails
de CRS, nous provoquer de leurs fusils et de leurs armadas de pacotille,
nous ne bougeons pas d’ici. »p92

- L’arrestation des dirigeants du FIS

Ayant incité la population algérienne à la violence, l’armée algérienne intervient


pour arrêter les leaders du FIS. Cet événement est rapporté par le personnage narrateur
en toute objectivité et distance :

« La désobéissance civile fut déclarée hors la loi et les cheiks Abassi Madani et
Ali Belhaj jetés en prison »p 122

121
Ibid, p77.

204
Cette arrestation des deux dirigeants du FIS est citée par Gilles Kepel dans son
ouvrage intitulé Jihad, de l’expansion au déclin de l’islamisme :

« Le 30 juin, Belhaj et Madani sont arrêtés pour appel à la sédition, et ils


resteront en prison pendant toute la durée des évènements ultérieurs et la guerre
civile. »122

- La démission du président Ben Djedid et l’annulation des législatives

Afin de pouvoir annuler les élections, l’armée algérienne oblige le président


Chadli Ben Djedid à quitter le pouvoir en démissionnant. Ces deux évènements sont
cités dans le récit, tantôt par le narrateur hétérodiégétique, et tantôt par le personnage de
Rachid Derrag.

Le premier nous rapporte l’évènement en prenant de la distance, une fois en parlant


du cinéaste Rachid Derrag :

« L’arrêt du processus le surprit dans un bureau du CCF »p 131

Et une autre fois objectivement :


« Il n’y aurait pas de deuxième scrutin. Les législatives furent annulés »p 135

Le cinéaste rapporte l’évènement en toute subjectivité en s’appuyant sur un discours


tendu et nerveux :

« Le Rais a été limogé. Les chars esquintent nos asphaltes. Il y a des


vigiles jusque sous nos lits, et les sirènes nous empêchent de fermer l’œil une
minute. Et toi, parce qu’un fumier s ‘est payé ta tranche de demeuré, tu
débarques chez moi, et tu crois être le centre de l’univers …. »p 135

122
Kepel Gilles, Jihad. Expansion et déclin de l’Islamisme, Gallimard, Paris, 2000. p179.

205
Ces deux évènements (la démission du président et l’annulation des élections) ont été
évoqués par W. B. Quandt dans le même ouvrage d’une façon élégante et courtoise en
disant :

« Les élections de décembre ont produit un résultat similaire. Cette fois-ci,


l’armée entra en scène pour convaincre Chadli de démissionner pour annuler ensuite le
deuxième tour des élections et pour dissoudre le FIS. »123

- L’intertexte Historique à travers les personnages Historiques

Les personnages référentiels ou historiques ne participent pas d’un rôle narratif


important dans le roman, mais renvoient à L’Histoire et renforcent l’effet de réel. A
travers eux, l’auteur tend à situer son écriture dans le temps et dans l’espace référentiel.

Les personnages référentiels serviront selon Philippe Hamon


« d’ancrage référentiel » et renvoient au grand texte de l’idéologie. Les personnages
référentiels évoqués dans le roman sont : Abassi Madani, Ali Belhadj, Kada Ben Chiha,
L’émir Zitouni et Abou Talha.

Les deux premiers personnages sont évoqués par le héros en toute objectivité :

« La désobéissance civile fut déclarée hors la loi et les cheiks Abassi Madani et Ali
Belhadj jetés en prison. » p 122
Le personnage de Kada Ben Chiha, est présenté par le narrateur hétérodiégétique
qui adhère à son discours en qualifiant la Katiba de « mythique », « meurtrières » et
« dangereuses » afin de souligner sa force et son dynamisme victorieux :

« Il s’agissait des troupes de Kada Ben Chiha, un barbier de Sidi


Bel-Abbes, pied-bot et mégalomane, qui commandait les Katiba de l’Ouest
avant d’être destitué et condamné à mort par le Conseil national.
Personnage mythique, il s’était distingué par les agressions les plus
meurtrières contre d’importantes garnisons, dans l’Oranie. Ses hommes
étaient des Afghans extrêmement dangereux. Ils détenaient les meilleurs
123
Quandt Wiliam B., Op. Cit. p82.

206
équipements de guerre et étaient les seuls à disposer d’artilleries et de
bazookas. L’émir avait réclamé une partie de leur armada pour en doter les
troupes algéroises. Non seulement Kada Ben Chiha avait refusé, mais il
avait exigé d’être nommé à la tête du GIA, raison pour laquelle il marchait
sur le PC national afin de l’investir par la force. »p 237

Ce même narrateur nous informe objectivement et en prenant de la distance par


rapport à son discours sur les circonstances et les causes menant à l’assassinat de l’émir
Zitouni :

« Les pertes furent vite oubliées. On jugea la bataille de l’Ouarsenis


positive. Les salafites avaient été défaits, c’était ce qui comptait. L’émir
Zitouni ne cacha pas son soulagement, mais jugea encore l’atmosphère
empoisonnée. Il déclencha une vaste opération d’épuration. L’émir zonal fut
jugé par une cour martiale et condamné à mort pour intelligence avec les
salafites, usurpation de fonction et hérésie. Sa tête fut accrochée à un
lampadaire, dans son village natal. » p238

Abou Talha est évoqué par le personnage de Zoubeida visant à convaincre le héros
d’envahir le hameau Kassem en représentant l’extrémiste comme étant un schizophrène
aimant et se réjouissant du sang de ses victimes :

« - On dit qu’Abou Talha adore les massacres collectifs, que son


bonheur se mesure au nombre de victimes. Et bien il va être servi…Chut !
J’ai une idée là-dessus. Je comptais en discuter avec Abdel Jalil.
Aujourd’hui je te la soumets. Tu connais le village de Kassem ? »p260

- L’intertexte Historique à travers les mouvements politiques et idéologiques

Plusieurs sont les mouvements politiques et idéologiques cités dans le récit, mais
ceux inscrivant cette écriture de l’Histoire se réduisent aux : FLN-FIS-AIS-GIA. En
s’appuyant sur un discours tendu et nerveux, le personnage de Yahia compare les deux
mouvements politiques et essaie de persuader Nafa Walid du mouvement du FIS :

207
« …Avec le FLN, tout est permis certes, mais ignoré. I-gno-ré. Tu peux
faire naître des houris sur ta guitare, on s’en fout. Tu peux brûler des feux de
mille génies, on te laissera te consumer dans ton coin, dans l’indifférence. Il
n’est pire ennemie du talent que l’indifférence. Le FIS a beau déclarer les
soirées musicales interdites au même titre que le tapage nocturne, je suis sûr
qu’il me laissera chanter les louanges du Prophète dans le respect et la
béatitude. Ce que j’attends, c’est le changement, la preuve que les choses
s’époussettent, avancent. Dans quel sens, je me contrefiche. Mais pas le
marasme. Pitié ! Pas le marasme. Je ne le supporte plus. Vivement le FIS,
kho. »p60

Le parti FLN est assimilé souvent dans le récit au « boughat » et au « taghout » afin
de souligner son injustice et son arrogance. L’AIS et le GIA sont évoqués dans le roman
par un muphti qui dans un discours tendu, explique à un jeune néophyte les intentions
des deux mouvances et leur statut :

« L’AIS est un nid de vipères, mon garçon. Ce sont des boughat,


c’est-à-dire des consentants. Ils s’arrangent de toutes les connivences et
flirteraient avec Satan s’il daignait les laisser effleurer un coin de son trône.
Ses gens-là sont versatiles, démagogues et calculateurs. Ce ne sont que des
opportunistes déguisés en bons samaritains, des loups sous des toisons de
brebis, des diseurs de bonne aventure dont la vocation consiste à endormir
les misérables sur des orties en leur faisant croire que le miracle éclot dans
les rêves. Il sont pires que les taghout, leurs alliées. Ils instrumentalisent la
foi à des fins mercantiles, négocient leur part du gâteau avec les truands
officiels et se moquent éperdument du reste… »p227

Le muphti souligne aussi le désaccord naissant entre le GIA et l’AIS qui accepte de
dialoguer avec le pouvoir. Le passage renvoie ici à un évènement historique et souligne
un discours islamiste caractérisé par l’esprit de la guerre et de la violence :

« Le GIA ne marchande pas. Il ne s assoira jamais autour d’une table


avec les ennemis de la parole. Aucune concession ne l’appâtera, aucun

208
partage, aucun avantage…Nous ne savons pas être diplomates lorsque Dieu
est offensé. Nous combattons les nations entières, s’il le faut, pour lui. Et ce
pays gangrené qui est le nôtre, que la sécheresse terrasse à cause de nos
péchés, eh bien, il souffre et nous conjure de le délivrer du joug des renégats
et des serres des vautours. »p228

La situation complexe et compliquée de l’Algérie des années 90 est retracée dans ce


roman de témoignage, car le pays demeure le centre d’attraction pour plusieurs
tendances idéologiques présupposant les complots et les intrigues qu’on préparait pour
les algériens :

« Les clans guettaient la moindre opportunité pour relancer la course


aux leaderships : Iraniens, Afghans, Hijra Wa Takfir, Salafites, Jaz’ara
compagnons de Saîd Mekhloufi, disciples de Chebouti autoproclamé
« général », d’autres influences occultes, souterraines et machiavéliques
remuaient les eaux troubles pour irriguer la discorde et la confusion »p202

- L’intertexte Historique à travers les espaces référentiels

Les espaces référentiels ayant un rapport avec la décennie de la violence dans ce


récit se récapitulent dans l’évocation de plusieurs hameaux et villages isolés, perdus et
marginalisés en Algérie. Le hameau de Sidi Moussa est évoqué par le personnage de
Yahia qui s’adresse à Nafa Walid :

« J’ai bossé à Sidi Moussa. Mon groupe s’est cassé la gueule. Je me suis replié
sur Chréa. »p217

Puis il parle de sa vengeance et des actes sanglants qu’il a réalisés dans ce hameau à
travers un discours tendu et de rage où il exprime sa douleur et sa souffrance :

« Tu ne peux pas savoir ce que c’est. Si un ange était venu me consoler,


je l’aurais bouffé cru. J’étais devenu fou de chagrin. .La vue d’un uniforme
me rendais enragé. J’en ai flambé une dizaine, à Sidi Moussa. Plus j’en

209
égorgeais et plus j’en voulais. Pas moyen d’atténuer ma douleur. Je
n’attendais même pas la nuit pour sévir. »p219

C’est le narrateur impersonnel qui évoque dans ce tissu narratif le hameau de Sidi
Ayach tout en gardant sa distance. Il met en exergue les méthodes militaires mobilisées
pour la protection et la défense des villageois :

« Lorsque les militaires levèrent le siège, Abdel Djalil s’aperçut qu’il ne pouvait
plus revenir à Sidi Ayach. L’armée y avait installé deux détachements de commandos, et
la route était truffée de barrage. »p247

En adhérant à son discours et en usant des adjectifs subjectifs et évaluatifs, ce


narrateur nous informe sur les conditions mauvaises dans lesquelles s’est retrouvée la
Kariba après avoir été obligée de quitter Sidi Ayach :

« La katiba traversa une phase infernale. Ses conditions de vie étaient


alarmantes. Le couchage, les effets vestimentaires, les ustensiles de cuisine, les
médicaments, les vivres, tout avait été laissé à Sidi Ayach » p 248

Le narrateur homodiégétique évoque aussi, un peu loin, le hameau de Ouled


Mokhtar dont la population se mobilise pour se défendre et venger ses martyres. Son
discours est loin d’être subjectif :

« Loin de se laisser intimider, les Ouled Mokhtar entèrent leurs


martyres en jurant, sur leurs tombes, que jamais plus un assassin intégriste
ne sortirait vivant de leur village. En attendant d’obtenir l’armement qu’ils
réclamaient aux autorités, ils confectionnèrent des sabres et des frondes,
préparèrent des cocktails Molotov et organisèrent la défense de leur
intégrité » p 252

Ce narrateur évoque également le hameau de Kassem et le décrit minutieusement et


subjectivement en évoquant sa géographie et sa population marginalisée pour mieux être
massacrée et torturée par les extrémistes sans pouvoir se défendre ou s’évader :

210
« Kassem n’aurait pas dû jeter son dévolu sur cette colline
teigneuse perdue au fin fond des forêts. Oublié des dieux et des hommes, il
allait payer très cher son ascèse. C’était un hameau misérable, aux masures
rabougries jetées pêle-mêle au milieu des champs, sans allées, sans même
une mosquée, juste un imbroglio de patios se tournant le dos les uns aux
autres et qui n’avaient pas grand- chose à envier aux enclos à bestiaux. Des
gamins haillonneux jouaient dans les vergers, malgré la pluie et les rafales
du vent. Leurs cris se confondaient aux jappements des chiots. Sur l’unique
piste fangeuse desservant le douar, un groupe d’hommes tentait de réparer
un tracteur. Par endroits, des femmes s’affairaient dans leur cour, la tête
dans un torchon. Quelques cheminées fumaient, quelques fenêtres battaient,
mais nulle part Nafa ne vit une raison de renoncer à ses projets ». p262

– L’intertexte avec l’idéologie islamiste

L’intertexte idéologique s’affiche pleinement dans A quoi rêvent les loups car il
s’instaure dans le discours de tout islamiste appartenant au FIS (Front Islamique du Salut)
ou au GIA (Groupe Islamique Armé). Cette idéologie touche toutes les catégories et les
couches sociales et cible surtout le citoyen algérien le plus modeste
culturellement puisqu’on peut façonner ses idées en touchant les points faibles de son être
et de son existence.

Ces propos sont rapportés dans le récit par le personnage de Ibrahim expliquant la
stratégie islamiste de recrutement visant les sans emploi (les désœuvrés) qui souffrent
d’une condition sociale misérable :

« Avant l’été, la campagne sera totalement libérée. Par ce que là-bas, on


n’attend pas les instructions. Les émirs prennent des initiatives. Et ce qui nous
manque, ici, ce sont les initiatives. Il faut privilégier le recrutement. C’est
impératif. Qu’est ce qu’il fabriquent, tous ces désœuvrés qui moisissent au pied
des murs à longueur de journées ?Nous avons besoin d’eux pour noyauter les
quartiers, reconstituer nos groupes défaits, mettre sur pied de nouvelles
fractions, et foutre en l’air cette société pourrie… »p156

211
L’enrôlement des jeunes est aussi rapporté par le héros du récit qui décrit
dramatiquement la situation du Casbah en la qualifiant d’insupportable, car caractérisés par
le manque de confiance et d’honnêteté, ses habitants sont loin de toute franchise et
transparence. Le passage dévoile la stratégie islamiste visant la mobilisation de la
population algérienne en s’appuyant sur la religion et la condition de chaque individu pour
l’impliquer de plus en plus et l’intégrer dans la mouvance du fanatisme.

Afin d’exposer les menteries et les hypocrisies des islamistes, l’auteur n’hésite pas à
les désigner d « émules » et d’ « artisans du Salut ». Il se base aussi sur un discours
ironique lorsqu’il les qualifie de « gourou » ayant découvert une vocation pour endoctriner
le peuple :

« A la Casbah, il était exclu de trouver quelqu’un pour vous réconforter


sans lui donner l’occasion de vous endoctriner. On abusait des états d’âme des
« égarés » et profitait de leur fléchissement pour les atteler à la mouvance. A
cette époque, chacun se découvrait la vocation d’un gourou. De jeunes imams
façonnaient les mentalités à leur guise, partout, dans les cafés, les écoles, les
dispensaires, les cages d’escalier, traquant les ressentiments, investissant les
consciences. Impossible de prendre son mal en patience. Un simple
grognement, et les émules vous entouraient de leur sympathie avant de vous
livrer, sans crier gare, aux artisans du Salut. Plus d’intimité, plus d’escapade.
On avait beau rabattre les volets, se calfeutrer dans sa chambre, on n’était
jamais à l’abri. La vie devenait insupportable. »p119

À quoi rêvent les loups se veut une accumulation des discours idéologiques.
L’idéologie islamiste se fonde sur l’anéantissement et la destruction de toute une nation et
d’un peuple, qui refuse de céder à son déluge doctrinal et politique en faisant recours à la
« fatwa » et au « djihad » menant et approuvant la violence.

Ces propos sont rapportés dans le récit par un muphti qui les énonce avec beaucoup de
tension. Il incite franchement et clairement à la guerre, cette dernière constituant le
principe fondamental et le serment capital du GIA visant l’extermination de la nation
algérienne cédant à cette mouvance :

212
« Tel est le serment du GIA : la guerre, rien que la guerre, jusqu’à
l’extermination radicale des taghout, des bought, des laïcs, des francs-maçons,
et des laquais- surtout des laquais, car il n’y a qu ‘une seule façon de redresser
le monde : le débarrasser de tous ceux qui courbent l’échine. »p228

Le décodage intertextuel du récit nous permet de découvrir les énoncés renvoyant à « la


fatwa » des islamistes prenant comme appui la violence et la terreur :

. L’intertexte idéologique et la « fatwa » islamiste

Toute l’idéologie islamiste tisse ses mots de la « fatwa » l’une des portes de l’Islam
incitant le musulman à réfléchir, à penser et à interpréter le Coran pour mieux l’assimiler et
porter un jugement. Elle ne se réduit pas à un simple avis religieux ou juridique, mais
s’étend et demeure fondatrice, permutatrice, et constructive de l’idéologie islamiste. Elle
touche et atteint dans son interprétation des faits et des choses, en leur donnant d’autre sens
et significations servant la mouvance et ses actes. Par ce jugement, le texte (religieux)
devient prétexte pour tuer.

Fatwa et muphti sont répétés dans le récit par le narrateur hétérodiégétique afin
d’évoquer et insister sur les aberrations des propos islamistes :

« Une fatwa les autorisait à fréquenter les cabarets et les milieux huppés où ils
recueillaient les informations sur les cibles potentielles. » pp188-189

« Parallèlement, ils devait s’entraîner au close-combat au même titre que les


nouvelles recrues et suivre les cours d’endoctrinement que dispensait, matin et soir, un
muphti. »p224

En prenant la fatwa comme base, le discours religieux devient un pouvoir religieux


tendant à proscrire toute personne opposante et « ennemie » de la « cause » islamiste :

« Qui refuse de nous suivre est un traître. Il mérite le même châtiment qu’un
taghout »p155

213
Même les membres de la famille des islamistes ne seront épargnés du châtiment.
L’énoncé est un discours islamiste englobant une métaphore in presentea où les parents qui
ne sont pas du côté de la mouvance sont assimilés aux branches qu’il faut élaguer et
abattre. Le passage dit la division familiale que l’idéologie a réussi à réaliser dans la
société algérienne :

« Si votre géniteur naturel n’est pas de votre côté, il cesse aussitôt


d’être votre père. Si votre mère n’est pas de votre côté, elle n’est plus votre
mère. Si vos sœurs et vos frères, vos cousins et vos oncles ne sont pas de
votre côté, vous n’êtes plus des leurs. Oubliez-les, conjurez-les, ce ne sont
que des branches qu’ils vous faudra élaguer pour préserver votre arbre
généalogique. »p227

Il s’agit dans cet énoncé de comparer les parents des islamistes représenté ici par
« ceux-là » à des herbes mauvaises Dans cette comparaison pertinente le motif est
exprimé à travers l’emploi du verbe « sarcler » traduisant l'arrachement et le
déracinement dans la terminologie du jardinage et l’assassinat dans la logique des
islamistes.

« Ceux-là ne doivent plus compter pour nous. Comme les herbes


mauvaises, il faudra les sarcler. »p226
Il s’agit dans cette métaphore annoncée d’assimiler les parents à une bulle d’air et
à un vulgaire grain de poussière afin de les réduire à tout ce qui est futile et sans
importance dans l’univers et d’inciter leurs enfants à les exécuter s’ils n’acceptent pas
d’adhérer à l’idéologie ou à la mouvance islamiste :

« Entre Dieu et vos parents, le choix ne se pose même pas. On ne compare pas
le ciel avec une bulle d’air. On ne choisit pas entre l’univers et un vulgaire grain de
poussière. »p227

- Le « djihad » comme processus de violence dans l’idéologie islamiste

214
Le « djihad » dans la logique islamiste ne signifie pas combattre pour triompher la
volonté de Dieu et défendre une terre agressée, mais se lie à la violence et demeure un acte
terrifiant à travers lequel l’islamisme engendre une foi garantissant toutes ses estimations
et ses considérations. Cela est explicité à travers le discours tendu du personnage de Hind :

« Au djihad, il n’y a pas deux poids deux mesures. Tout individu condamné
par le Mouvement doit être liquidé. Sans appel. Qu’il soit parent, proche ou
connaissance n’y change rien. C’est seulement en se conformant à ce principe
que nous viendrons à bout des prévaricateurs qui nous gouvernent. »p196

La fatwa islamiste correspondant au « djihad » oblige les individus à devenir des


fidèles ou des serviteurs aveugles de l’émir, qui à leurs yeux représente la volonté de
« Dieu » et l’exécuteur de ses ordres. Ainsi le dit cheikh Nouh, le muphti à la mosquée
dans un discours d’interdiction et d’incitation au djihad.

Ce mufti du GIA se base sur un discours de terreur et de frayeur pour convaincre les
« moudjahidines » de devoir massacrer et piller et les personnes et les lieux, car selon
l’idéologie islamiste, c’est ainsi qu’il faut satisfaire la volonté de Dieu et le contenter :

« Celui qui doute de notre parole doute de celle du Seigneur. Celui-là


verra les laves incandescentes de l’enfer transformer ses cris en torches
inextinguibles. Méfiez-vous du malin, mes frères. Il guette le moindre de vos
fléchissements intérieurs pour s’ancrer en vous. Un moudjahid doit rester
vigilant. Ne doutez jamais, jamais, jamais de votre émir. C’est Dieu qui parle
par sa bouche. Ne réfléchissez pas, ne vous attardez pas sur vos faits et vos
gestes, chassez vos pensées de vos têtes, vos hésitations de vos cœurs, et
contentez-vous d’être le bras qui porte les coups, et l’étendard vert, et le
flambeau. » p229

Le discours idéologique islamiste est mis en texte à travers le recours à l’emploi


figural car une métaphore verbale s’insère dans ce syntagme où la mort et le feu sont
assimilés à des graines qu’on met dans une terre à travers l’emploi du verbe « semez »
signifiant répandre de tous côtés. Ce verbe est employé ici pour dire le crime qui s’est
propagé et s’est répandu en Algérie dans les années 90 :

215
« Et rappelez-vous ceci, rappelez-vous- en jour et nuit : si quelque
chose vous choque tandis que vous semez la mort et le feu, dites-vous que c’est
le Malin qui, conscient de votre victoire prochaine, tente de vous en
détourner. »p229

L’islamisme insiste sur la parole « sacrée » de l’émir qu’il faut prendre en


considération, l’exécuter sans commentaire et sans nulle hésitation, car il est la colonne
vertébrale du groupe armé, la base de toute opération. Le suivre aveuglement est un devoir,
et lui désobéir est une intolérable erreur. Plusieurs métaphores annoncées affleurent cet
énoncée. Il s’agit dans un premier temps d’assimiler le GIA à une famille unique afin de
dire l’alliance, la solidarité et la complicité des islamistes. Dans un second temps, on
assimile l’émir à un père, un guide, à l’âme et au prophète pour exprimer la confiance et la
loyauté que les islamistes lui accordent :

« Le GIA est notre unique famille .L’émir est notre père à tous, notre guide et
notre âme. Il porte en lui la prophétie. Suivons-le les yeux fermés. Il saura nous
conduire aux jardins des Justes, et à nous les splendeurs de l’Eternité… »p226

« Je sais qu’un émir a toujours raison. C’est la règle. » p206

Dans une pareille idéologie, la mort a plus de valeur que la vie et l’être humain demeure
un sacrifice servant le mouvement islamiste visant la conquête du pouvoir à tout prix, en
usant de tous les moyens : le religieux pour convaincre et le sang et le massacre pour
obliger la population à céder à l’islamisme :

« Nous n’avons pas besoin de ton cadavre, Nafa Walid, nous avons besoin
de tes coups. Etre prêt à mourir, dans le glossaire de djihad, c’est aller
jusqu’au bout de soi même, se battre jusqu’à la dernière cartouche, le plus
longtemps possible pour infliger à l’ennemi un maximum de revers. C’est
seulement de cette façon qu’on a le droit de mourir. La violence est un passage
obligé. On n’assagit pas les taghout avec des bulles d’air. »p158

216
Lorsque la violence prend place dans cette idéologie, change de sens. Elle n’est plus
considérée comme étant un acte agressif, mais un moyen de loyauté et de purification :

« Chaque matin, des hommes encagoulés jaillissaient de leur cachette et


tiraient à bout portant sur leurs cibles. Quelques fois, un couteau de boucher
achevait les blessés en leur tranchant la gorge. A la mosquée, on explique ce
geste : un rituel grâce auquel le mort se muait en oblation, et le drame en
allégeance »p150

Par ce jugement (la fatwa), le sacré devient donc un instrument de guerre, et le


religieux est idéologisé pour des fins politiques. Il se veut le moteur privilégié des
islamistes.

- La position de la femme dans l’idéologie islamiste

L’idéologie islamiste à l’égard de la femme se reflète dans A quoi rêvent les loups à
travers le personnage de Hanane et ses rapports compliqués avec son frère l’islamiste qui la
force de se voiler et de quitter son travail en la torturant.

Nous constatons cela dans les paroles de la mère qui dévoile le comportement de son
fils en s’adressant à une collègue de sa fille. Elle relie sa monstruosité aux incitations des
cheiks islamistes et à l’échec définissant sa vie :

« Son monstre de frère la persécute. Les cheikhs lui ont sinistré l’esprit. Il
ne parle que d’interdits et de sacrilège. En vérité, il est jaloux de la voir réussir
là où il n’arrête pas d’échouer. Il est jaloux de son instruction, de son poste, de
sa fiche de paie. Pour cette raison, il la bat. A chaque fois que ses cicatrices se
referment, il s’arroge pour les rouvrir. C’est sa façon, à lui, de la séquestrer,
de l’empêcher de « flirter » avec les hommes. »p113

En refusant de céder aux menaces de son frère et à se réduire au silence dans cette
optique islamiste de domination et de soumission, Hanane affronte la mort, poignardée par
Nabil et rend le dernier souffle dans la foule féministe en participant à une manifestation

217
pour exprimer son rejet et son mécontentement de la situation de la femme en Algérie et de
sa position dans la vision islamiste.

Afin de mieux expliquer le regard des islamistes vis-à-vis de la femme, nous nous
référons à Rachid Mimouni qui explique qu’elle est un corps désirable et attirant qu’on doit
cacher ou massacrer au nom de la religion :

« Qu’elle est la source de tous les tourments. L’inadmissible est qu’elle ait un corps,
objet des désirs et fantasmes masculins. Sa beauté devient une circonstance aggravante.
Tout apprêt ou parure devient une incitation intolérable. »124

Dans Le serment des barbares , [Link] n’hésite pas lui aussi à élargir les
horizons de sa littérature en la parsemant de nombreuses références contribuant à donner
du sens à l’Histoire qu’il écrit et explique.

- L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90

L’intertexte historique excelle dans l’écriture sansalienne à travers le renvoi à


plusieurs références et la convocation des mémoires pour les mettre au service de la
littérature et inscrire cette dernière dans une lignée contemporaine différente de la
classique linéaire et non-digressive :

- L’intertexte avec l’Histoire à travers les évènements historiques

Multiples évènements évoqués par Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups
constituant l’intertexte historique sont pareillement invoqués dans ce roman de Boualem
Sansal et se veulent des ressources authentiques convoquées de façon explicite ou
implicite :

- L’assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf

124
Mimouni. Rachid Op. Cit. p 29.

218
L’assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf est mis en texte par le narrateur
qui en disant le chagrin de l’épouse du commissaire, reflète la déception de toute la nation
algérienne qui voyait dans le retour de cet « Héros » un espoir retrouvé après tant d’années
désespérantes puisque le nouveau président incarnait le changement radical et la fin de la
corruption dans une Algérie qui se cherchait dans la ruine :

« L’assassinat de Boudiaf l’avait entraîné dans un autre abîme. En


disparaissant, sa femme avait emporté ce que trente années de vie commune
avaient emmagasiné de tendresse. La mort du Héros avait détruit le fragile
espoir d’un peuple n’ayant jamais vécu que l’humiliation, qui se voyait menacé
du pire et qui, miraculeusement, s’était mis à croire en ce vieil homme
providentiel, inconnu de lui parce que effacé de sa mémoire par trente années
de brouillage organisé. »p107

Le président Mohamed Boudiaf est né à M’Sila le 23 juin 1919 et mort assassiné le


29 juin 1992 à la ville de Annaba en Algérie. C’était un homme d’État algérien, un
membre fondateur du Front de Libération Nationale et un des chefs de la guerre
d’indépendance algérienne. Il était entré en opposition contre les premiers régimes mis en
place à l’indépendance de son pays, et s’est exilé durant près de 28 ans au Maroc. Rappelé
en Algérie, en 1992 en pleine crise politique, à la tête de l’État, il a été assassiné quelques
mois après ses prises de fonctions.

- Les législatives de 1991 en Algérie

Les législatives de l’année 1991sont évoqués dans le récit par le personnage narrateur en
insistant sur la prise du pouvoir par les islamistes :

« … ; c’était à Alger, en 91, lorsque les islamistes, charmés par leurs succès de rue,
s’étaient mis en tête de se la faire courte et de prendre d’assaut la forteresse du régime : la
présidence de la République ; la Riassa, … »p 111

219
- L’occupation des places publiques et la grève générale de mars- avril 1991 en Algérie

L’occupation des places publiques et la grève générale lancée par le FIS après
l’annulation des législatives en 91 sont évoqués par le narrateur à maintes reprises. Le mois
de mars est évoqué par le narrateur personnage dans le récit pour renvoyer implicitement à
la grève générale considérée comme le premier évènement dévastateur de l’Algérie :

« La mort est aux portes et le 22 mars à quatorze heures tapantes, elle viendra les
enfoncer et dévaster le pays. On était à J-1. »p 158

Ce même évènement est représenté dans cette narration par le même narrateur qui
qualifie et désigne les islamistes de fous et compare la ville d’Alger à Tchernobyl en
évoquant mars représentant la guerre dans la mythologie grecque.

Tchernobyl renvoie à une catastrophe produite suite d’un accident nucléaire qui a eu
lieu le 26 avril 1986 dans la centrale nucléaire Lénine en Ukraine. Cette explosion a
conduit à la fusion du cœur d'un réacteur, au relâchement de radioactivité dans
l'environnement et à causé de nombreux décès, survenus directement ou du fait de
l'exposition aux radiations. Il est considéré comme le seul accident classé au niveau 7 sur
l'échelle internationale des évènements nucléaires (INES) ce qui en fait le plus grave
accident nucléaire répertorié jusqu'à présent.

Comparer Alger à Tchernobyl est une façon de considérer la violence des années 90 à
une catastrophe nucléaire dévastant et ruinant le pays :

« Des lettrés, gagnés par la superstition, signalèrent à la masse des


ignorants que Mars est le dieu de la guerre et que le mois du même nom est
connu depuis la plus haute antiquité comme étant celui des fous. On ajouta que
« 22 » est le cri d’alerte des voyous, des vauriens et de leurs complices au guet.
On articula les considérants pour inférer que le 22 mars Alger exploserait plus
fort que Tchernobyl. »Pp 159-160

220
Le personnage narrateur insiste sur cet évènement en cédant la parole à une voix du
récit incitant la population algérienne à réagir et à se diriger vers les places publiques
occupées par les islamistes soutenant la désobéissance civile et la grève générale :

« Quelqu’un lance un appel : » Tous à la place des Martyrs ! » Un autre insiste : »


Tous à la Grande Poste, allons-y ! » On ne veut ni entendre ni se laisser dicter sa conduite.
Mais la foule a des oreilles et une forme d’intelligence. »p179

Cet évènement est réévoqué dans le récit par le narrateur personnage qui regrette ce
qui ce produit dans ces lieux historiques envahis par la foule islamiste arrogante, assimilée
à une armée glorieuse et à un volcan actif et dynamique à travers l’emploi du terme
« irruption » :

« C’est en armée glorieuse qu’elle défile dans les rues et fait irruption sur
l’immense esplanade de la Grande Poste ; dans ce lieu marqué par l’histoire
qui connut tant et tant de marches, de drames, de joies. Des rafales fusent des
balcons. Encore des youyous. Ils font un effet bœuf sur la foule qui redouble de
force dans ses trépidations. »pp170-180

- Les évènements d’octobre 88

Les évènements d’octobre 88 sont évoqués brièvement par le narrateur sur un ton
ironique. Il souligne la brièveté de l’évènement tant attendu :

« La foule frisonne d’horreur. Elle se remémore octobre 88 ; ce fut un drôle de


mois ; il a mis une vie pour venir et cinq jours pour passer, … »p184

- L’intertexte avec le roman Des rêves et des assassins de M. Mokeddem

Parce que tout texte renvoie à un autre déjà lu est :

« La règle selon laquelle la littérature, en nous disant une chose, nous en dit une
autre »125.
125
Riffaterre Michael cité dans Introductions aux études littéraires, Op. Cit.p126.

221
La lecture de quelques passages du roman Le serment des barbares de B. Sansal, nous
rappelle le roman de M. Mokeddem intitulé Des rêves et des assassins, car comme le
précise Michel Butor : « Il n’y a pas d’œuvre individuelle. »126

Les deux écrivains algériens s’arrêtent sur le vocable « isme » afin d’expliquer la
situation algérienne pendant les années 90. B. Sansal pense que les algériens usent de ce
vocable pour renvoyer à tout ce qui est de signifiance négative et destructive dépourvue de
toute poéticité ou lyrisme :

« Il n’est que d’ouvrir une fenêtre sur ce vocable -isme pour voir qu’il est
d’une utilisation massive en ces lieux où ne s’observe ni conciliation ni rien qui
soit poétique. C’est qu’il doit avoir un autre sens, un sens caché ; politique ?
Cabalistique ? Mais on aurait fini par le percer à force de l’entendre, la tête
travaille aussi par illumination. Il est de ces mots qu’on ne comprend que si on
fait partie de ceux qui en usent de manière contrevenante ;… »pp229-230 (Le
serment des barbares)

Malika Mokeddem conçoit que ce vocable est à l’origine de toute division entre les
algériens et considère que le « isme » est la source de la guerre fratricide algérienne qu’elle
assimile aux séismes :

« Sacrilège ! Maintenant, s’ajoutant à la divisions entre « Rois », « Riens » et moins


que « Riens » et moins que - rien des « ismes » et autres séismes dévastent le pays. »p48
(Des rêves et des assassins)
Cette politique de la division entre les algériens est aussi évoquée par Sansal à travers
l’emploi des deux termes « rois » et « riens » exprimant deux classes sociales algérienne, à
savoir des riches et des pauvres considérées comme l’une des conséquences des idéaux de
la révolution :

« Hier, au nom des idéaux de la révolution qui des uns ont fait des rois et
des autres des riens ; aujourd’hui, au nom des impératifs de sécurité, et

126
Cité par Alemdjrodo Hangni, Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte, Presses universitaires de
Bordeaux, Pessac, 2001, p 25.

222
demain, sur lequel pèsent la malédiction de la Kahina et le cri de Matoub le
rebelle, au nom d’un rite exhumé de la Djahilia »pp267-268 (Le serment des
barbares)

« Rois » et « Riens » sont aussi mis en texte par M. Mokeddem afin de renvoyer aux
malentendus détruisant l’Algérie et semant le régionalisme dans le pays. En abordant cela,
l’auteur évoque la situation poignante de la femme algérienne :

« En ce temps-là nous n’étions divisés qu’en Algé- Rois et Algé- Riens. Et


la majorité des « Rien » et des moins-que-rien, les femmes, s’accommodaient
encore assez des prétentions de quelques « Rois ». En ce temps-là, les Algé-
Rois méprisaient encore notre raï, mais rappliquaient en meutes chaque fin de
semaine, parce que les Oranaises avaient du chien. »pp46-47 (Des rêves et des
assassins)

- L’intertexte avec l’écriture politique journalistique

Le serment des barbares dialogue aussi avec l’écriture politique journalistique en


employant à plusieurs reprises l’expression de « les fous d’Allah » présente dans plusieurs
articles de presse nationale et internationale. Nous citons :

- Algérie : sous-marin des fous d’Allah, écrit par Pasquier Sylvanie et Baki Mina publié
dans L’Express le 05/06/1997.

- Londres, asile des fous d’Allah écrit par Faure Michel publié dans L’Express le
04/12/1997.

Le renvoi à l’aliénation des extrémistes et à leur adoration insensée du Dieu est


souligné par le narrateur les appelant « les fous d’Allah ». Il les assimile aussi à des
cobayes afin de les insulter et de les renvoyer à la bestialité :

« Mais pour les plus abîmés, la vengeance ne suffit pas, brûler la planète
ne leur suffirait pas. Ils ont armé les fous d’Allah, des cobayes échappés des

223
stalags du Front, dressent les plans, désignent les cibles, encouragent les visés
de nos ennemis et de nos faux frères en islam. »p 233

« …, partout où croisent les fous d’Allah »p374

« Allah, à quoi pensais-tu quand tu les as créés, ces fous d’amour pour toi ? »p319

- L’intertexte avec l’écriture journalistique à travers la référence au quotidien national


Liberté et en citant la date de la publication de l’article de presse publié le 28 août 1998

Cet article tiré du journal Liberté est mis dans le texte entre guillemets. L’auteur fait
recours à la citation pour donner de l’authenticité à son récit et à son écriture historique.
L’article dévoile la barbarie des islamistes vis-à-vis des enfants incarnant l’innocence :

« Pour Djamil, Mehdi, Hicham, Lyès et Yacine, ce fut, ce dimanche, la


balade fatale. Dans leur innocence juvénile, ils voulaient jouaient à
l’explorateur dans la forêt Falcon, distante de quelques pâtés de maisons de
leur domicile. Une mort inimaginable les attendait… »p361

- La tribu de Banu Hilal ou la violence comme un héritage historique

Cet intertexte historique constitue un clin d’œil dans ce récit car il s’agit d’une
convocation en filigrane de l’Histoire. Les Hilaliens, Banu Hilal ou Beni Hilal était une
tribu arabe qui émigra au XIè siècle au Nord de l’Afrique connue par sa tendance à la
guerre et aux invasions.

En envahissant l’Algérie, les Hilaliens avaient occupé plusieurs villes : Ouargla,


Mascara, Sidi Bel Abbés, El Oued, Tlemcen… Cette tribu était caractérisée par la barbarie
et la destruction et connue par son amour pour les butins de guerre et les invasions des
villes. A travers l’évocation de cette tribu, l’auteur tend à traduire sa vision de la violence
et de son émergence dans les années 90. Il considère que la violence en Algérie est un
héritage historique remontant aux Hilaliens :

224
« Les gosses ont l’histoire à fleur de peau, ces temps-ci ; ils ne se
retrouvent pas dans ses tourbillons alors que leur conviction profonde,
arrangée depuis la maternelle, est qu’ils sont les preux descendants des
colériques Banu Hilal, au cœur de l’histoire mondiale. »p 115

- L’intertexte avec le roman Les agneaux du seigneur de Yasmina Khadra

Par l’évocation des Bani Hillal, Le serment des barbares de Sansal dialogue avec
Les agneaux de Seigneur127 de son auteur Yasmina Khadra car l’écriture khadrienne
n’échappe pas à une composante fondatrice de toute littérature, à savoir : le mythe. Dans
Les Agneaux du Seigneur, la violence se présente et s’explique comme étant un héritage,
une tradition du passé et un retour vers ce dernier. Le phénomène de la violence est lié
au mythe de l’éternel retour. Les noms des personnages et des espaces renvoient au non
dit et à l’implicit tissant l’idéologie du récit.

Le renvoi intertextuel à Bani Hillal se tisse à travers le nom attribué par Yasmina
Khadra à un personnage du récit, à savoir Kada Hillal qui déclare la guerre sainte aux
villageois et sème la mort et la terreur. Dans sa Mouquadima, Ibn khaldoun les représente
comme des tributs sauvages et anarchiques destinées au pillage et à la destruction et
pratiquant la razzia et le saccage sur les chemins qu’ils empruntaient.

Ils sont originaires de la région du Nejd en Arabie. Avant de partir pour le


Maghreb ils ont d'abord émigré dans le sud de l'Égypte. Commandé par Abu Zayd al-
Hilali. Le nombre de Banu Hilal débarquant en Afrique du Nord varie entre 70 000
personnes et 90 000 personnes. Parmi eux 50 000 guerriers. En arrivant, les Hilaliens
ont pris des villes en Algérie comme Ouargla, Biskra, El Oued Souf, Djelfa et
Boussâada.

- L’intertexte avec la littérature française (Flaubert et Zola)

L’intertexte avec la littérature française se souligne à travers l’allusion verbale mise


en texte par le biais de l’emploi de quelques mots introduits dans le discours narratif/

127
Les Agneaux du Seigneur, Julliard, Paris, France, 1998.

225
descriptif de l’auteur algérien renvoyant à deux œuvres littéraires de deux illustres
romanciers français, à savoir : Gustave Flaubert et Emile Zola.

Dans son roman, B. Sansal s’appuie sur l’allusion afin de renvoyer indirectement à
l’Histoire de la révolution française. Ce renvoi indirect à la littérature française est
spécifique et sollicite de manière particulière la mémoire du lecteur car l’allusion
littéraire suppose que ce dernier puisse saisir à « mots couverts » ce que l’auteur veut
lui transmettre sans le dire directement. L’allusion indirecte se présente à travers la
mise en texte des termes : la foule, flot, le peuple.

Par ce double renvoi indirect à la littérature et à l’Histoire française, l’auteur met


en jeu deux textes connus, auxquels l’usage d’un ou de plusieurs mots suffit à
renvoyer. Ainsi B. Sansal interprète l’idée que les peuples se sont révoltés à travers le
temps et l’Histoire de l’humanité.

Nous constatons dans les trois énoncés tirés du roman sansalien, la répétition des
mêmes termes dans les deux romans français. La mémoire demeure dans ce repérage et
dans cette reconnaissance intertextuelle un moteur essentiel, car l’intertexte ne
comporte pas des marques d’hétérogénéité et sa perception est dépendante de la
mémoire du lecteur.

L’énoncé englobe une métaphore annoncée où la foule est assimilée au flot


humain afin de représenter le peuple à travers une image dévalorisante. Nous
constatons qu’il s’agit presque de la même image qui se répète dans le texte
flaubertien :

« Géant magnanime, la foule les confie aux vieilles qui, sur les seuils
des immeubles, entourées d’une marmaille hirsute plongée dans
l’étonnement, suivent d’un regard embué l’écoulement du flot humain en
bredouillant des prières apaisantes ; elles demandent si les maris sont au
courant et expliquent qu’elles ont déjà été égorgées dans leur jeune âge… »
(Le serment des barbares) p183

226
Le même terme se reproduit dans un autre énoncé comme si l’auteur insistait sur ce
renvoi à la littérature occidentale :

« A quinze heure, alors que la foule, intoxiquée par sa vanité, mollissait à vue
d’œil, l’on vit se raidir les ninjas qui, de place en place, encadrent la marche. » (Le
serment des barbares) p183

« Le peuple » est aussi un terme reproduit à maintes reprises dans le roman


sansalien :

« Le peuple était héroïque, invincible et chacun profitait de sa force, buvait de sa


vie, faisait moisson d’espoir. » (Le serment des barbares) p183

- L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert

L’éducation sentimentale128 raconte dans le premier chapitre de sa troisième partie la


révolution française de 1848 qui se déroule à Paris du 22 au 25 février 1848. Sous
l’impulsion libérale et républicaine et suite à une fusillade, le peuple parisien se soulève
à nouveau et parvient à prendre le contrôle de la capitale. Louis-Philippe refusant de
faire tirer sur les parisiens, est donc contraint d'abdiquer en faveur de son petit-fils le 24
février. Les révolutionnaires proclament la Deuxième République le 25 février1848 et
mettent en place un gouvernement provisoire républicain, mettant ainsi fin à la
Monarchie de Juillet.

Il s’agit dans un premier temps de comparer le peuple aux flots vertigineux à travers
l’emploi de la préposition « à ». « Flots » est un terme à connotation maritime renvoyant à
des vagues puissantes :

« C’était le peuple, il se précipita dans l’escalier, en secouant à flots vertigineux


des têtes nues, des casques, des bonnets rouges,… » (L’éducation sentimentale)

128
Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale, Edition Nelson, Paris, France, 1869.

227
L’auteur dans un second temps met en exergue la brutalité et la sauvagerie de la
foule pour dire son mécontentement de cette révolte se revêtant de la destruction et du
désordre :

« La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais de temps à autre, un coude


trop à l’étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulait d’une
console, par terre. » (L’éducation sentimentale)

- La Fortune des Rougon de Emile Zola

La Fortune des Rougon129raconte un soulèvement qui a eu lieu en Provence, après le


coup d’état du décembre 1851. Les trois mille insurgés descendant de la route de Nice sont
assimilés dans ce passage aux flots et à une tempête pour renvoyer à leur force et donner
l’image d’un déluge ravageant toute la ville.

Le passage englobe aussi une autre figure de style, à savoir une métonymie mise en
texte à travers l’expression « masses noires » renvoyant aux têtes des révolutionnaires et
traduisant l’impossibilité de les identifier vu leur nombre interminable. A travers l’emploi
de l’adjectif « vivants » attribué au « flots », ces derniers sont personnifiés afin de renvoyer
aux émeutiers ou aux rebelles.

L’énoncé traduit l’image d’une foule inépuisable animée par les sentiments d’une
révolution dont l’objectif semble dévastateur et exterminateur, ce qui la rapproche des
foules islamistes de l’Algérie des années 90 :

« La route, devenue torrent, roulait des flots vivants qui semblaient ne pas devoir
s’épuiser ; toujours, au coude du chemin, se montraient de nouvelles masses noires,
dont les chants enflaient de plus en plus la grande voix de cette tempête humaine. »

I - 2- L’intertexte avec le Sacré

129
Zola Emile, La fortune des Rougon, Edition Librairie internationale A. Lacroix, Verboecken et Cie,
France, 1871.

228
À l’exception des deux romans Les funérailles de Boudjedra et Le serment des
barbares de Sansal, Des rêves et des assassins de Mokeddem, L’automne des chimères
et A quoi rêvent les loups de Khadra font recours au sacré pour dire l’Histoire de
l’Algérie des années 90.

L’écriture religieuse prend une place dans le roman Des rêves et des assassins de
M. Mokeddem à travers l’emploi de formules religieuses et des évocations divines. Les
expressions employées à propos de Dieu sont diverses dans ce récit et se disséminent
dans plusieurs énoncés.

Le renvoi intertextuel religieux met l’accent dans cet énoncé sur le destin des
hommes faisant la base de plusieurs sourates coraniques. A travers le recours au procédé
de l’interrogation, l’héroïne de M. Mokeddem renvoie le lecteur aux propos des fatwas
islamistes prenant les textes divins comme prétexte pour réaliser et justifier leurs absurdités
et aberrations :

« Ils disent que c’est écrit dans le Coran. Le plaisir, une immondice ?
Comment le sacré peut-il véhiculer pareilles insanités ? Les ordures ne
s’entassent que dans les ténèbres de certains esprits. Elles brouillent leurs
interprétations des textes. Aussi prononcent-ils des fatwas contre les
romanciers qui les dérangent. Aussi érigent-ils l’injure en morale et la violence
en justice. »p84

Contrairement aux croyances islamistes tirées d’une interprétation apocryphe du Coran,


le massacre n’est jamais un acte pour prouver son adoration à Dieu, mais un signe
incrédule et irréligieux :

« Hé, ceux qu’on traitait de mécréants se révèlent plus prés d’Allah que ceux qui
s’adonnent à des massacres en son nom, là-bas. »p193

La violence langagière produite par l’emploi de l’ironie et du blasphème est employée


dans ce passage pour inviter le musulman à s’interroger sur son rapport avec Dieu.
L’insatisfaction et le mécontentement du Dieu des musulmans dans une rencontre divine/
humaine traduit l’idée blasphématoire renvoyant à la liberté d’expression appliquées aux

229
idées choquantes. Ainsi le blasphème demeure fécondant et engendrant de plusieurs idées
ou philosophies :

« - Oui, Allah. Je suis allé le voir, sur son étoile. Il m’a dit qu’il avait
marre, vraiment marre des musulmans. Ils lui foutent pas la paix, depuis
Mohamed le premier. Il dit qu’ils sont malades de la prière. « Allah, Allah,
Allah, Allah… » A force, à force, c’est devenu une épidémie.(…) Il en a sa
claque, Allah, de leurs « baraka » et « inchallah ». Ils croient qu’avec ça, le
Bon Dieu va tout faire à leur place. Tu te rends compte, ils l’appellent cent
milliards de milliards de fois à la seconde. S’il les écoutait, il aurait jamais le
temps de s’occuper des autres du monde. »pp162-163

Contrairement à M. Mokeddem, Yasmina Khadra dans L’automne des


chimères recours à un seul fragment du Coran inséré dans ce récit. L’intertexte religieux
s’affirme en introduisant ce verset coranique par le truchement de la métatextualité à
travers laquelle l’auteur met le lien avec un autre texte, à savoir : le Coran et commente
l’évènement dramatique, sans nécessairement le citer.

- L’intertexte avec le Coran

L’intertexte coranique affleure dans deux passages de cette trame narrative. Il s’agit de
citer un verset coranique à travers lequel l’auteur et en se référant à la parole divine met en
valeur la générosité du Dieu qui consiste à créer l’homme et à lui donner la vie.

Le Coran comme référent intertextuel se veut ici une réponse aux terroristes qui au
nom de la religion et en prenant comme prétexte quelques versets coraniques, mal
interprétés, incitant au combat et au djihad, couvrent la barbarie caractérisant leurs actes et
leurs fatwas intransigeants :

« - Le pire tort que l’on puisse faire au bon Dieu est d’ôter la vie à quelqu’un. Car
c’est en la vie que réside la plus grande générosité du Seigneur. »p15

Le sacré occupe une partie importante dans A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra et se manifeste dans le langage et le discours des islamistes qui introduisent des

230
propos religieux et des versets coraniques afin de persuader des gens d’adhérer à la
mouvance islamiste et servir leur « cause ». C’est une référence importante dans cette
écriture de l’Histoire et constitue la pierre angulaire de l’idéologie islamiste.

Pour la même raison, nous présentons dans cette étude intertextuelle du sacré une
synthèse de l’analyse qui a été déjà effectuée en magistère.

L’intertexte coranique se greffe dans ce roman par le biais de la citation et de l’allusion


à quelques versets coraniques extraits des Sourates : Les appartements privés, L’immunité
et Le Miséricordieux.

Par le truchement de la citation, le texte restitue un verset coranique issu de la sourate


El Houdjourate (Les appartements privés) N 49 du Coran. Ce verset N17 est cité par un
islamiste qui vise à inciter ses collègues à recruter d’autres agents sans se vanter :

« Il se prévalent devant toi, de leur conversion à l’islam comme d’un


service qu’ils t’auraient rendu. Dis « Ne me rappelez pas votre soumission à
Dieu comme une faveur de votre part. Bien au contraire, c’est Dieu qui vous
fait la grâce de vous aider vers la foi si toute fois votre conversion est
sincère. ». Le Seigneur tout-puissant a dit vrai. p154

D’autres versets coraniques sont représentés dans le texte sous un aspect allusif. Nous
les rencontrons dans les conversations et les dialogues des personnages.

Dans cette séquence dialoguale entre Nafa Walid et Salah l’Indochine, ce dernier
explique au personnage central ce que le mot « destin » signifie en faisant allusion au sens
coranique et religieux. Le passage souligné nous renvoie à un fragment du verset N 51 de la
Sourate El Tawba (L’immunité) N 9 du Coran :

« - Bien Nafa. Est ce que tu crois au destin ?


- Je ne sais pas.
- Si tu pars du principe qu’il ne peut t’arriver que ce que Dieu veut , tu es sauvé
C’est ça le destin. L’important est de ne pas faillir dans sa foi. Pas vrai, Abou
Meriem ? »p177

231
En vue de confirmer l’authenticité de ce fragment coranique, nous proposons la
traduction de D. Masson, revue par Sobhi El-Saleh (Essai d’interprétation du
Coran .Inimitable. Traduction par D. Masson. Revue par Sobhi El-Saleh-Dar El Kitab El
Masri) :

« Rien ne vous atteindra en dehors de ce que Dieu a écrit pour nous. Il est notre
Maître ! Que les croyants se confient donc en lui ! »

Dans une situation embarrassante entre Nafa Walid et Hind, Sofiane intervient pour
défendre le héros .Le passage souligné est un fragment du verset N 286 de la sourate El
Bakara (La vache) classée deuxième dans le Coran :

« Sixième, dixième, ce que je veux dire est qu’il n’a pas encore atteint sa vitesse de
croisière à lui. Nous sommes des combattants, pas des machines à tuer. Dieu n’exige de
ses sujets que ce qu’ils sont en mesure d’entreprendre. »p195

Nous citons là aussi la traduction de D. Masson :

« Dieu n’impose à chaque homme que ce qu’il peut porter. »

Par le truchement de l’allusion, nous croisons aussi un fragment du verset N 26 et 27 de


la Sourate El- Rahmane (Le Miséricordieux), N 531 du Coran) lorsque l’imam Younes
évoque la fin du temps :

« Lorsqu’il n’y aura plus rien dans le monde, lorsque la terre ne sera que poussière,
demeure sera alors la face d’Allah »p85-86.
Ce passage est ainsi traduit par D. Masson :

« Tout ce qui se trouve sur la terre disparaîtra (26), La face de ton Seigneur subsiste,
pleine de majesté et de munificence (27) »

- L’intertexte avec le discours prophétique (le hadith) :

232
En se basant sur un discours prophétique, l’imam Younes s’adresse à Nafa Walid pour
l’apaiser et l’inciter à suivre définitivement le chemin de la foi :

« Tout mortel est faillible, frère Nafa. Le meilleur des fauteurs est celui qui reconnaît
ses torts, s’en inspire pour ne point récidiver »p84

- L’intertexte avec d’autres propos religieux à travers la référence et l’allusion

L’intertexte avec le sacré est aussi disséminé dans cet espace textuel à partir de
diverses formules et propos religieux concernant Dieu, le prophète, l’archange Gabriel, le
diable, le paradis. Plusieurs sont les propos religieux évoqués dans le récit à travers la
référence :

Dieu est évoqué par l’imam Younes qui à travers ce discours vise à rassurer le héros et
à l ‘inciter à se confier à lui afin de toucher les points faibles de sa personnalité pour mieux
l’endoctriner :

« -Tu n’es pas dans un tribunal, mais dans la maison du Seigneur. Il est clément et
miséricordieux. Tu peux te confesser sans crainte. Ton secret et ton honneur seront
saufs. »p84

Job et la Sourate El-Rahmane sont évoqués par le héros rapportant son entretien avec
l’imam Younes. Job est l’un des prophètes doué d’une patience extrême jusqu’à donner
l’exemple, car atteint d’une maladie très douloureuse, s’arme de lucidité et ne cesse de
prier son créateur et de l’adorer jusqu’à ce qu’il se rétablisse. El- Rahmane est la Sourate
N55 du Coran :

« Avant de me donner la parole, il tint à me mettre à l’aise. Il me récita des hadiths


certifiés, me raconta l’histoire de Job et m’explique que la douleur n’était souffrance que
pour les impies. Ensuite il me récita la sourate El- Rahmane. »p84

En évoquant l’archange Gabriel dans l’incipit et à la fin du récit, le texte fait allusion
au récit coranique, en l’occurrence la Sourate « d’Abraham ».qui raconte l’histoire de ce
prophète qui reçoit l’ordre de Dieu lui demandant de sacrifier son fils « Ismail » en

233
l’égorgeant, et qui au moment où il s’apprête à trancher la gorge de son enfant, l’archange
Gabriel retient sa main et lui donne un mouton à la place d’Ismaël.

L’archange Gabriel est évoqué par le héros dans un monologue intérieur où ce dernier
se culpabilise et s’interroge sur ses actes qui n’ont pas été arrêtés par l’Ange de Dieu pour
se convaincre et s’arroger le droit du massacre :

« Pourquoi l’archange Gabriel n’a-t-il pas retenu mon bras lorsque


je m’apprêtais à trancher la gorge de ce bébé brûlant de fièvre ? Pourtant de
toutes mes forces, j’ai cru que jamais ma lame n ‘oserait effleurer ce cou
frêle, à peine plus gros qu’un poignet de mioche. La pluie menaçait
d’engloutir la terre entière, ce soir-là. Le ciel fulminait. Longtemps, j’ai
attendu que le tonnerre détourne ma main, qu’un éclair me délivre des
ténèbres qui me retenait captif de leurs perditions, moi qui étais persuadé
être venu au monde pour plaire et séduire, qui rêvais de conquérir les cœurs
par la seule grâce de mon talent. »p11

L’archange Gabriel est l’ange que Dieu a envoyé au prophète Mohammed lors de ses
adorations mystiques dans la grotte de « Hiraâ » pour lui transmettre le message de Dieu et
lui révéler qu’il a été choisi pour être son messager sur terre. Il est réévoqué une autre fois
par le même personnage qui décrit son invasion du hameau en voulant se donner raison
puisque l’ange n’a pas intervenu pour l’arrêter :

« Lorsque je suis revenu à moi, c’était trop tard. Le miracle n’avait pas eu lieu.
Aucun archange n’avait retenu ma main, aucun éclair ne m’avait interpellé ; »p263

L’analyse intertextuelle du sacré nous renvoie à cette citation de Robert Gallisson


affirmant :

« Tout texte qui, par la relation qu’il établit avec les autres textes
littéraires ou le texte en général, dissémine en lui des fragments de sens déjà
connus du lecteur, depuis la citation directe jusqu’à la plus élaborée. Lire

234
devient ici à percevoir ce travail de manipulation entrepris sur les textes
originaux et à interpréter. »130

Contrairement à Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups et à l’instar de son
emploi dans L’automne des chimères, Bouamem Sansal dans son roman Le serment des
barbares n’accorde pas une grande importance à l’intertexte religieux, car se dernier se
limite à un seul fragment biblique introduit par le truchement de la citation. Le recours à la
bible se veut un défi de la part de l’écrivain qui à travers ce choix, renvoie à la possibilité
du croisement des religions, des dogmes et des croyances malgré leur différence.

Il est inclus dans ce récit sansalien par le narrateur personnage qui s’appuie sur un
discours à la fois interrogatif et philosophique pour s’adresser au bon Dieu afin de
souligner son étonnement et son effarement vis-à-vis de telles créatures assassines et
meurtrières :

« Allah, maître des cieux et des siècles, te voilà obligé de remettre la


main à la pâte et de revoir ton ouvrage. Quand tu as créé le sable et le vent et
dit à l’un : « Tu es le tapis de prière de l’homme craintif », et à l’autre : « Tu
es l’oiseau qui me porte ses louanges », à quoi pensais-tu ?p349

I- 3 - L’intertexte avec la mythologie

Contrairement aux auteurs Des rêves et des assassins et Les funérailles, ceux de
L’automne des chimères, A quoi rêvent les loups et Les serments des barbares exploitent
l’univers de la mythologie afin de s’inspirer des autres cultures et littératures et d’enrichir
leurs écritures et donner surtout une signification à l’Histoire algérienne des années 90.
L’automne des chimères fait recours à :

- L’intertexte avec la mythologie grecque

130
Gallisson Robert, Lire : du texte au sens. Elément pour apprentissage et enseignement de la lecture par
Vigner. Didactique des langues étrangères. Collection dirigée par Robert Gallisson. Clé internationale
1979. P 64.

235
La mythologie grecque exerce une grande influence sur les différentes
littératures universelles, car elle est largement utilisée et considérée comme un sujet ou
une ample source d’inspiration permettant l’explication du monde sur tous les niveaux.

- L’intertexte avec la mythologie grecque à travers « Le mythe de Sisyphe »

La mythologie grecque est évoquée dans L’automne des chimères à travers le mythe
de Sisyphe. Le narrateur assimile le personnage de Dirlo à ce personnage mythique grec
afin de nous décrire la situation difficile dans laquelle se retrouve, surtout dans une Algérie
minée de conflits et de malentendus sanguinaires :

« Le Dirlo est conscient des périls qu’il encourt. Je le devine en train de


gravir douloureusement la pente de son supplice, son rocher de Sisyphe devant
lui, mais il s’accroche et monte, cran par cran, le mont des incertitudes. Le
front en sueur, la gorge aride, il cherche ses mots dans la tempête. »p184

Tel que raconté dans l’odyssée par Homère, Sisyphe, après avoir défié les dieux, il a
été condamné éternellement à faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une colline dans le
Tartare. Mais avant d’arriver au sommet, il redescendait et de ce fait, Sisyphe était obligé
de recommencer.

Cette assimilation de Dirlo au personnage de Sisyphe, se veut une métaphore de la


vie elle-même dans une Algérie de feu et de sang et une punition signifiant que le travail
inutile, vain et inachevable est le pire des châtiments, puisque le personnage n’arrive
jamais à résoudre le problème qui le préoccupe.

L’évocation de ce mythe nous renvoie aussi à l’essai philosophique du célèbre


existentialiste Albert Camus intitulé « Le mythe de Sisyphe » où il tend à décrire l’attitude
de l’homme face à l’absurde de l’existence humaine. Sisyphe est qualifié par Camus
d’ultime héros absurde qui ne cesse de faire rouler l’énorme rocher jusqu’au sommet de la
colline à chaque fois qu’il retombe. Selon lui, la vie mérite d’être vécue malgré son
absurdité.

236
Comme toute production romanesque, A quoi rêvent les loups affleure une dimension
mythique dans sa composition puisque généralement l’Histoire ne s’écarte pas de la
mythologie pour s’expliquer et s’éclairer.

- L’intertexte avec le mythe de « la mante religieuse » à travers la référence

En voulant révéler l’origine du phénomène islamiste ou la cause de son existence, le


poète Sidi Ali de la Casbah, raconte à Nafa Walid un récit d’ordre imaginaire en
s’emparant du personnage de la mante religieuse qui est un insecte connu par sa voracité
surtout lors de son accouplement où la femelle dévore la tête de son partenaire. Le mythe
est défini comme :

« Un récit populaire ou littéraire mettant en scène des êtres surhumains et


des actions imaginaires dans lesquels sont transposés des évènements
historiques (…), dans lesquels se projettent certains complexes individuels ou
certaines structures sous-jacentes des rapports familiaux et sociaux. »
131

Le mythe de la mante religieuse se rattache aux mythes de la fondation ayant pour


fonction d’expliquer et de justifier sur les deux plans historique et idéologique un
phénomène ou un évènement ; il s’agit ici de renvoyer à la formation et à la genèse du
terrorisme. La mante religieuse représente figurément et métaphoriquement dans cette
fable les islamistes qui en visant le pouvoir et l’autorité et en les ayant perdus, adoptent
comme stratégie la vengeance du peuple algérien et réalisent les crimes les plus insensés de
l’humanité.

A travers cette représentation allégorique du terroriste, le mythe prend une fonction


étiologique prenant comme objet la quête de l’origine du mal où le travail sur l’Histoire et
la mémoire s’appuie sur l’imaginaire ou l’imagination.

La mante religieuse est évoquée dans le récit par Nafa Walid qui rapporte le récit
de Sidi Ali le poète. Ce mythe se veut ici un enjeu politique auquel l’orateur se réfère et

131
Dictionnaire Encyclopédique Larousse, 1979, p956.

237
l’emploi comme un argument dans son discours en le choisissant pour l’adapter selon les
circonstances et les évènements :

« - Une fois, dans un pré, Sidi Ali le poète avait attrapé une mante
religieuse. C’était par une belle journée de printemps. Il y avait des fleurs
partout. Sidi Ali m’a montré l’insecte et m’a demandé si j’étais au courant qu’à
l’origine la mante était une feuille. J’ai dis que je l’ignorais. Alors Sidi Ali m’a
raconté l’histoire d’une feuille rebelle et arrogante qui digérait mal le fait de se
faire larguer par sa branche simplement parce que l’automne arrivait. Elle
s’estimait trop importante pour moisir parmi les feuilles mortes que le vent
humiliait en traînant dans la boue. Elle jeta sa gourme et se promit de ne
compter que sur elle-même, comme une grande. Elle voulait survivre aux
saisons. Et la nature, séduite par son zèle et sa combativité, la transforma en
insecte rien que pour voir où elle voulait en venir. Ainsi naquit la mante
religieuse, farouche et taciturne, plus ambitieuse que jamais. Le miracle lui
monta à la tête. Elle se mit à narguer sa branche, à la fouler aux pieds. Elle
devint cruelle, prédatrice et souveraine, et son impunité ne tarda pas à
l’aveugler au point que, pour prouver on ne sait quoi, elle s’est mise à dévorer
tout sur son passage, y compris ceux qui l’aiment. »p220

- L’intertexte avec la mythologie grecque à travers « la descente aux enfers »

Le mythe grec de « La descente aux enfers » est évoqué dans cette structure
romanesque à travers un poème introduit par l’auteur où ce dernier donne l’image de la fin
du monde où tout demeure insignifiant et sans importance :

Quand le rêve met les voiles


Quand l’espoir fout le camp
Quand le ciel perd ses étoiles
Quand tout devient insignifiant
Commence pour toi et moi
Mon frère

238
La descente aux enfers p87

Il est évoqué aussi à la fin du roman à travers l’emploi d’une comparaison pertinente
où l’auteur crée un rapport d’analogie entre le personnage central et un damné à travers
l’emploi de la conjonction « comme ». Le motif est exprimé à travers le
verbe « descendre » traduisant la faiblesse et symboliquement le déclin de l’islamisme.

« Se mit à descendre l’escalier.


Comme un damné descend aux enfers. »p210

Ce thème de la descente aux enfers est constant dans la littérature et la culture


occidentale au point de devenir un topos ou un lieu commun de l’épopée. Dans la
mythologie grecque, le royaume d’Hadès accueille les hommes après leur mort et ceux qui
ont outragé les dieux sont éternellement punis.

Cet enfer décrit par Homère dans « L’odyssée » incite plusieurs auteurs tragiques à
réfléchir sur le mal et le châtiment des fautes commises. Platon, dans « La République »
évoque le jugement posthume des hommes selon les injustices et les crimes politiques
réalisés par eux. Dans cet ouvrage, il a recouru au mythe d’Er descendu aux enfers et
ressuscité pour décrire les tortures endurées par les damnés.

Le mythe de la descente aux enfers est évoqué aussi dans Les serments des barbares
de B. Sansal par le narrateur à travers une interrogation dans laquelle il assimile la situation
algérienne des années 90 à un châtiment éternel, tel qu’il est décrit dans la mythologie
grecque. La violence ravageant l’Algérie des années 90 demeure insoluble et s'évalue
perpétuelle et ininterrompue :

« La descente aux enfers est-elle finie ? Telle est la question ; elle est brûlante, mais
qui peut répondre et continuer de vivre, Il désespérait de lui-même, de sa raison, de sa
cause. »p329

I- 4 - L’intertexte avec l’épigraphe

239
En littérature, l’épigraphe se présente comme une citation en exergue d’un ouvrage ou
d’un chapitre illustrant une réflexion ou des sentiments abordés par l’auteur et manifestant
l’attente d’une lecture intertextuelle nécessitant une compréhension et une interprétation
car comme le précise Michel Charles, l’épigraphe « donne à penser sans que l’on sache
quoi. »132

L’intertexte épigraphique constitue dans cette littérature des années 90, un carrefour
de références externes et internes (locales et occidentales) à travers lesquelles et à
l’exception de R. Boudjedra dans Les funérailles, les romanciers mettent en relief le thème
directeur de leurs écritures, en l’occurrence la violence. L’épigraphe ne constitue pas
seulement un simple indice thématique annonçant les différents motifs disséminés dans
cette littérature de la violence mais elle se revêt d’une dimension politique et idéologique.

Les épigraphes adoptées, loin d’être un simple ornement, constituent dans ces
écritures, une invitation à comprendre, à interpréter et à relire les textes car elles sont
basées sur l’anticipation d’une signification que le lecteur doit découvrir et édifier, car
l’épigraphe « s’appuie essentiellement sur le fait que l’énonciateur élabore un dedans à
partir d’un dehors. » 133

Ainsi, elle suppose une lecture rétrospective impliquant le lecteur et l’obligeant à


expliciter la signification de l’intertexte. Les épigraphes employées dans ces romans sont
riches de significations pour l’étude de cette écriture de la violence des années 90. Deux
citations sont mises en exergue dans Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem pour
renvoyer au contenu du récit et renforcer l’idée de l’écrivaine :
La première citation est celle de Anna Colette Grégoire dite Anna Gréky (1931-1966)
une poétesse algérienne d’expression française connu par son engagement et son
militantisme pour l’indépendance de l’Algérie. Les propos de cette épigraphe rejoignent
ceux de la narratrice et des personnages du récit, en effet, elle traduit l’assassinat des

132
Cité par Piégay - Gros Nathalie, [Link], p100.

133
Crouzières-Ingenthron Armelle, A la recherche de la mémoire et du moi : Le mûrier ou l’autoportrait
selon Rachid Boudjedra, une poétique de la subversion. Autobiographie et Histoire, L’Harmattan, Paris,
1999. p111.

240
innocents qui ont aimé et défendu l’Algérie colonisée et renvoie aux autres, anéantis parce
qu’ils ont aimé l’Algérie animée et ravagée par une guerre civile :

« Dressés comme un roseau dans ma langue les cris


De mes amis coupent la quiétude meurtrie
Pour toujours…je ne sais plus aimer
Qu’avec cette plaie au cœur qu’avec cette plaie
Dans ma mémoire…
Je pense aux amis morts sans qu’on les ait aimés
Eux que l’on a jugés avant de les entendre
Je pense aux amis qui furent assassinés
A cause de l’amour qu’ils savaient prodiguer
Je ne sais plus aimer qu’avec cette rage au cœur. »

Anna Greky : Algérie capitale Alger.

La seconde citation est celle du romancier et philosophe roumain Emile Michel


Cioran (1911-1995) tirée de son ultime ouvrage « Aveux et anathèmes ». Toute la pensée
de Cioran tourne autour du pessimisme, du scepticisme et du cynisme. La présente
épigraphe est choisie par l’auteur afin de renvoyer à l’idéologie islamiste incitant à la
violence et justifiant au nom de la religion le massacre et le carnage :

« Si la rage était un attribut d’En-Haut, il y a longtemps que j’aurais dépassé mon


statut de mortel. »
CIORAN : Aveux et anathèmes

L’automne des chimères comme toute production littéraire moderne se laisse envahir
par d’autres écritures antérieures car l’intertexte avec l’épilogue est mis en texte à travers
trois citations choisies et mises en exergue dans chacun des trois chapitres du roman :
La première épigraphe du roman représente le verset 20 du chapitre 3 tiré de
L’Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament (La Bible) :

241
« Je vais te vomir par ma bouche (…) : C’est toi qui es malheureux, pitoyable,
pauvre, aveugle et nu. » p9
Apocalypse 3.20

Ce verset biblique renvoie au temps de communion journalier avec Jésus-Christ et à


l’image d’un repas en commun. « Manger ensemble » est un fait très important dans La
Bible, car il renvoie à une image de communion. Le verset représente Jésus-Christ refusant
de se tenir à l’extérieur de l’église, mais tient à être au milieu des rassemblements pour être
à la communion avec les gens.

Cette épigraphe de Yasmina Khadra représente l’ouverture de l’écrivain sur les autres
religions et croyances, le christianisme en particulier et incite la société à se rassembler
dans l’amour et le salut. La seconde citation est celle de Brahim LIob, le principal
personnage de Yasmina Khadra rencontré généralement dans ses romans policiers :

« L’horreur, c’est d’avoir conscience de sa bêtise et n’en avoir cure. »p61

Brahim LIob

La troisième citation mise en exergue du troisième chapitre du roman est celle du


moine Matsuo Bashô.134 A travers l’emploi de cette épigraphe, Yasmina Khadra semble
insister sur l’idée de réduire les terroristes au rang animal, car les assimiler à une lourde
libellule renvoyant à un insecte carnivore n’arrivant pas à se poser sur l’herbe, est une
façon adoptée par l’auteur pour traduire le sens de la tragédie algérienne des années 90 et
exposer le paroxysme de la violence :

« En vain sur une herbe


Elle essaie de se poser

134
Un grand philosophe et poète japonais qui rompt avec les formes de comique vulgaire du haïkaï-renga du
XVIe de Sōkan et propose un type de baroque permettant de fonder le genre au XVII e en détournant ses
conventions de base pour en faire une poésie plus subtile qui crée l'émotion par ce que suggère le contraste
ambigu ou spectaculaire d'éléments naturels simples opposés ou juxtaposés.

242
Lourde de libellule »p129

Le moine errant Matsuo Bashô (1644-1649)

Plusieurs citations en vers et en prose sont mises en tête de chaque chapitre de A quoi
rêvent les loups ayant comme rôle d’illustrer la réflexion qu’il aborde, d’annoncer et
d’éclairer les intentions de l’auteur ou de résumer le contenu du roman. Par l’épigraphe, la
tonalité du récit est donnée d’emblée.

La première citation en vers est mise en exergue du roman afin de synthétiser le récit
et de traduire la pensée de l’auteur ou son idée initiale. A travers le choix de ces vers
philosophiques, Yasmina Khadra tend à expliquer l’itinéraire et la fin fatale du héros du
récit qui rêvait de gloire et de richesse pour finir dans les camps terroristes, car insatisfait
de sa situation sociale marquée par plusieurs échecs, il emprunte ce chemin tortueux et
devient émir avant de mourir. Ces vers prennent la forme d’une sagesse à travers laquelle
le poète japonais transmet un message incitant à philosopher toute situation pénible et y
trouver le bien-être et la quiétude :

« L’aisance devient pauvreté


A cause de sa propre facilité
Heureux celui qui peut trouver
L’aisance dans la pauvreté. »p9

Sugawara-no-Michizane135

135
Sugawara-no-Michizane est un homme politique et lettré japonais (845-903) ayant occupé plusieurs
postes important : un membre des hauts dignitaires, ministre de droite, gouverneur général à Kyushu et
ministre des affaires suprêmes à titre posthume à Kyoto. On le considère comme le dieu de la poésie et de la
calligraphie japonaise.

243
La seconde épigraphe est une citation de Fridrich Wilhem Nietzsche 136 Elle est mise en
exergue au premier chapitre du récit intitulé «Le Grand-Alger » pour renvoyer à la vie
active du héros chez une grande famille algéroise qui prend un autre angle avec la mort
d’une jeune fille chez le patron de Nafa walid. Ce dernier se retrouve obligé de quitter son
travail après l’incident effrayant de la forêt Baïnem.

Après avoir été humilié et battu dans ce lieu, il le quitte et souffre chaque nuit, car
l’image du cadavre déformé de l’adolescente le hante. En cherchant la paix intérieure, il se
dirige vers la mosquée où il fait la rencontre des islamistes. Le bonheur selon Nietzsche
consiste à accepter et à affronter chaque situation positivement sans sombrer dans
l’irréparable car il faut s’armer de patience, de force et de sagesse dans la vie :

« Quand je fis las de chercher


J’appris à faire des découvertes
Depuis qu’un vent fut mon partenaire
Je fais voile à tout vent. »p16

Nietzsche
Mon bonheur

La troisième citation est mise en tête du second chapitre du roman intitulé « La


Casbah ». L’auteur a choisit ces vers du poète algérien Himoud Brahimi pour renvoyer au
personnage de Sidi Ali, le chantre de la Casbah dans cette structure narrative et afin de
souligner la valeur historique et poétique de cet espace qui se transforme en période de
violence en un centre de complots et d’intrigues islamistes. Ce poète algérois exprime son
adoration et sa préférence pour cet espace qu’il considère comme le plus beau et le plus
lumineux parmi les lieux et les capitales mondiales :

136
(1844-1900) est un philologue, un philosophe et un poète allemand. Son œuvre est une critique de la
culture occidentale moderne et de l'ensemble de ses valeurs morales ,politiques, philosophiques, et
religieuses Cette critique procède d'un projet d'instituer de nouvelles valeurs dépassant le ressentiment et la
volonté de néant dominant l'histoire européenne sous l'influence du christianisme par l'affirmation d'un
Éternel Retour de la vie et par le dépassement de l'humanité et l'avènement du surhomme. Ses idées prennent
généralement une forme aphoristique ou poétique.

244
« Si j’avais à choisir parmi les étoiles pour comparer / Le soleil lui-même ne saurait
éclipser / La lumière du verbe que tu caches / Aucun lieu sacré, aucune capitale / Ne
saurait réunir ce que chaque matin / Le lever du jour t’offre comme guirlande. »p89

Himoud Brahimi dit Momo Ma Casbah137

Ces vers de Omar Khayyâm sont mis en exergue du dernier chapitre du roman intitulé
« l’abîme » traduisant le néant, l’insignifiance et la perdition, car en rejoignant les
terroristes à la montagne, le héros signe les crimes les plus aberrants pour se venger de
toute une société et d’un système qui selon lui, l’ont poussé à emprunter le chemin de
l’intégrisme.

La philosophie de ce poète perse rejoint et croise celle de l’allemand Nietzsche quand


elle incite à la paix et à la quiétude et combat les conflits et les rivalités. Ces vers
philosophiques et existentialistes se revêtent d’une forme conseillère et incitatrice à la
sagesse et à la tolérance. Car selon la pensée et la philosophie du Khayyâm, il faut se
réconcilier avec soi-même pour s’apaiser et retrouver la sérénité intérieure :

« Si tu veux t’acheminer
Vers la paix définitive
Souris au destin qui te frappe
Et ne frappe personne. »p181

Omar Khayyam138

137
Brahimi Himoud, né en 1918 à la Casbah est un poète, sportif, philosophe et comédien algérien connu
par sa passion et son amour pour son lieu natal ; il est le chantre de la Casbah constituant la muse et
l’inspiratrice de sa poésie.

138
Omar Khayyam est né en perse (l’Iran actuellement) en 1048 et mort en 1131. Il est écrivain, poète,
mathématicien, philosophe et astronome. Il est connu surtout par ses Rubaiyat ou quatrains ayant surtout une
dimension mystique.

245
Synthèse

Le décodage intertextuel appliqué sur les romans nous permet de faire une lecture
référentielle et de savoir ou de connaître les éléments narratologiques contribuant à cette
écriture de l’Histoire de l’Algérie des années 90. L’intertexte nous permet aussi d’élucider
dans les romans, les signes référentiels du monde renvoyant au social et à l’Histoire.

La perspective intertextuelle que nous avons adoptée, ouvre le roman sur de multiples
espaces et univers, et lui permet de devenir hétérogène, polysémique, et plurivoque. Ainsi
l’intertextualité, demeure un « système » hors duquel l’œuvre reste close non analysable.

Les références et les allusions intertextuelles employées et disséminées dans cette


littérature sont prises en charges par un discours oblique chargé d’une valeur politique et
idéologique qui ont comme rôle d’entrouvrir les œuvres sur des ailleurs pour rompre son
univocité.

L’intertextualité inscrit ces textes dans la tendance moderniste et permet d’aborder les
différentes esthétiques mises en œuvres car elle fait varier les paramètres et les éléments de
sa propre perception. Ainsi la théorie textuelle vise à proposer un modèle de texte reconnu
par son éclatement, son hétérogénéité et sa fragmentation, produit d’un ensemble de
« métaphores » qui s’apparentent au montage et au bricolage et appelées par les
théoriciens : mosaïque, kaléidoscope, puzzle,…

246
Conclusion générale

247
S’interroger sur une poétique de la violence dans le roman algérien contemporain
nécessite d’effectuer une lecture croisée de plusieurs romans d’écrivains algériens. De ce
fait nous avons jugé utile de prendre dans cette analyse comme modèle, les auteurs
suivants : Rachid Boudjedra, Malika Mokkedem, Yasmina khadra et Boualem Sansal.

Comparer ces quatre écritures partageant le même univers de fatalité, permet de


révéler le fonctionnement de leurs histoires, le processus de la création de la violence et la
spécificité scripturale rapprochant et différentiant chacune d’elles.

Les similitudes entre les textes s’imposent d’elles-mêmes : les écrivains en question
se rejoignent dans leur souci de combattre le terrorisme à travers l’écriture. Cette dernière
qui permet de dévoiler la stratégie islamiste de pouvoir et d’anéantissement en prenant
comme bouc émissaire la population algérienne.

Ces militants exploitent les évènements tragiques de l’Algérie de la décennie rouge


pour en faire une littérature d’engagement où chacun prend une position claire contre
l’islamisme et ses enjeux politiques et idéologiques.

Tissant l’Histoire de l’Algérie des années 90, la violence demeure une matière
textuelle importante et un élément narratif sur lequel se base ces romanciers pour
réaliser leur projet d’écriture à la fois accusatrice et dénonciatrice. Aussi le précise R.
Boudjedra abordant la valeur littéraire d’une œuvre :

« Je crois que c’est à partir du particulier, du local, je dirais, du régional,


qu’une œuvre, qu’un travail littéraire peut accéder à une certaine qualité. »139

La violence du texte caractérisant ces productions littéraires s’appuie sur une


description des indignations, des vacarmes et des blessures. La brutalité du langage est
articulée dans ces champs textuels jusqu’à en devenir l’organisme qui nourrit l’écriture
de L’Histoire. La narration des évènements et la description des personnages
submergent le lecteur, le font chavirer au cœur de la violence, le bouleversent et
l’étonnent. La force, le pouvoir et « le choc des mots » mettent à nu la frénésie, la
barbarie et la sauvagerie des extrémistes.
139
Gafaiti Hafid, Boudjedra ou la passion de la modernité, Op. Cit. p17.

248
Ils se rejoignent aussi dans leur travail sur le langage qui se traduit par leur passion des
termes et par le choix des images dépassant leur sens dénotatif pour donner aux récits une
dynamique et une mobilité particulières permettant la production du sens.

Ils se rencontrent également dans l’emploi systématique de l’expression métaphorique


permettant de constituer un imaginaire de la violence fondé sur la bestialité, la folie et
l’espace personnifié. La poétique de la violence dégagée à travers cet imaginaire traduit la
subjectivité de l’acte scripturale des années 90 et l’inscrit dans un humanisme et une
éthique de devoir et de fidélité vis-à-vis des victimes de la violence ou des « chers
disparus » selon Assia Djebar.

La palette rhétorique adoptée dans ces textes servant l’argumentation des auteurs,
contribue fortement au Pathos car chacun d’eux veut faire une action sur les sentiments et
les émotions du lecteur pour mieux le persuader de la sauvagerie insoutenable des
terroristes. Elle participe pareillement à un Ethos à travers lequel, le romancier algérien se
montre et apparaît sincère et franc dans son écriture réquisitoire basée sur le factum. En
étant le principe même de la fiction, la métaphore demeure ici un principe stylistique qui
met en évidence le fonctionnement de l’imaginaire.

Toute une géographie figurale dessine et bâtit l’espace littéraire et romanesque de


l’œuvre algérienne des années 90 ; elle traduit une tendance de maximalisation renvoyant à
un usage obsessionnel des images dénotant le désir des auteurs de choquer et de
transcender une réalité désolante et poignante. Ainsi la construction formelle et stylistique
demeure des supports d’exploration du sens.

Le roman algérien contemporain adopte aussi une poétique de l’injure puisée dans
l’argot de la révolte à travers laquelle le langage est soumis à une très forte violence
formelle et sémantique rencontrée dans l’emploi des images brutes. L’argot ou l’injure
constitue un recours esthétique définissant tout style original.

La poétique de la violence de cette littérature algérienne ne s’avère pas


particulière ou originale, car cette thématique est présentée selon les mêmes modalités

249
universelles qui demeurent des archétypes qui resurgissent de roman en roman où les
images récurrentes et persistantes, par leur fréquent retour, tendent vers le cliché. Mais
cette réitération des faits sémantiques et stylistiques et ces images si conventionnelles
qu’elles puissent paraître, traduisent réellement l’émotion des romanciers et leur
conviction que :

« La tolérance n’a jamais excité de guerre civile et que l’intolérance a couvert la


terre de carnage. »140

Sans doute faut-il témoigner de l’audace des auteurs à l’égard du langage et de leur
non méfiance envers la rhétorique et sa force d’exprimer leur indignation de la source
des massacres. Ne reculant devant aucun moyen ou procédé, captant l’indicible et
atteignant les frontières de représentable, l’écriture se veut une prise de conscience et
une dénonciation accompagnant un projet politique et culturel visant défendre l’Algérie
contre le fanatisme barbare.

Les évènements, les personnages, les victimes mis en scène par ces auteurs dans
cette littérature suggèrent une métaphore historicisante permettant l’illustration d’une
violence textuelle voisinant avec le goût de la provocation et du défi. La violence
verbale se veut une réponse à une violence islamiste subie de longues années. Il s’agit
d’une réciprocité dans la violence, l’une criminelle et l’autre scripturaire mais
mobilisatrice optant de refaire l’Histoire et d’exiger une « mémoire immédiate ».

Dresser un portrait angoissant de l’Algérie des années 90 est une manière de


réclamer une place pour les oubliés et les marginalisés et de former une mémoire
collective. La violence passée des années 90 est aussi une violence présente puisque
traumatisante, elle est ancrée dans la mémoire individuelle et inscrite et enregistrée dans
la mémoire collective du pays. Ainsi l’explique Yasmina Khadra :

« La mémoire…Fracture ouverte ou cicatrice ? Rappel à l’ordre ou


bombe à retardement ?

140
Voltaire cité par Peter Lang, [Link].p172.

250
Pour moi, la mémoire est d’abord une arme à double tranchant. Tantôt
recueillement, tantôt couteau dans la plaie, elle entretient le traumatisme subi.
De cette façon, elle n’est jamais sereine et reste ambiguë. »141

La lecture stylistique des récits nous a conduit vers des zones narratives où le
langage s’avère agressif et brutal mais garde sa production sémantique et sa fonction
esthétique créatrice. Le thème de la violence occupe plusieurs espaces narratifs des
récits, et demeure leur pierre angulaire puisqu’il s’agit de donner un témoignage et de
dénoncer des actes terrorisant qui ont traumatisé l’existence de toute une nation et une
société durant la décennie du deuil des années 90.

Le traitement formel et sémantique de la thématique de la violence nous permet


d’apprécier la valeur des mots, leur signification et leur fonction, et de repérer les relations
existant entre la forme et le sens, car s’interroger sur le thème conduit à s’interroger sur la
forme.

La lecture intertextuelle appliquée sur ces « textes de persécution » nous a permis de


repérer les indices de plusieurs lectures effectuées par les écrivains en question renvoyant à
plusieurs cultures et idéologies arabes et occidentales : Ibn Arabi, Aristote, Pierre
Soulages, Hokusai, Spinoza, Tahar Djaout,…

Cette poétique de fragmentation tout en ayant une double fonction, l’hommage et la


reconnaissance et la fonction esthétique permet à cette littérature algérienne de quitter la
localité de l’écriture et de se moderniser pour rejoindre l’universel.

L’étude intertextuelle permet aussi au lecteur de se pencher sur les tranches


historiques sur lesquelles se greffent les récits : les évènements d’octobre 88 et la
désobéissance civile du FIS pendant les années 90. Elle nous permet aussi de découvrir

141
Cité dans Assises du roman. Roman et réalité, Le monde Villa Gillet, titre 64, Edition Christian Bourgois,
2007, p 289.

251
le «palimpseste » construisant les romans en question : L’Histoire, le sacré, l’idéologie
islamiste…

Cette perspective intertextuelle conduit le lecteur vers plusieurs modes de lecture


dans les récits : le mode politique renvoyant au climat politique de l’Algérie des années
90, le mode religieux basé sur la fatwa islamiste, et le mode idéologique islamiste visant
à bouleverser les valeurs, les croyances ainsi que les principes de la société algérienne.

Les nombreuses significations de la violence tirée de cette créativité textuelle des


années 90 nous renvoient à considérer la violence comme une problématique ou une
question philosophique qui mérite de poser nombreuses interrogations et hypothèses.

Sous le couvert des récits s’inspirant de la tragédie algérienne des années 90, la
création ou la pratique scripturaire prend la forme d’une aventure, car elle propose une
représentation poétique et esthétique des ravages de la violence.

La littérature algérienne des années 90 se veut et se déclare une littérature de la remise


en question basée sur l’idée de déstructurer l’Histoire, de la subvertir et de la restructurer
afin de pouvoir répondre à ses abjects et à ses absurdités, car comme l’atteste R.
Boudjedra :

« Elle est pétrie de chair humaine, de sang et de douleur. »142

En justifiant la violence du mot, de la pensée et de l’idée tissant cet acte scriptural des
années 90, nous citons André Brink qui considère que le verbe violent donne naissance au
sens :

« Nous ne faisions rien d’autre que conter la violence du monde par une
autre sorte de violence : celle du mot créateur. N’entretenons cependant
aucune illusion sur le sujet : l’acte de création- comme faire l’amour, comme la
naissance, comme toute rencontre entre soi et l’altérité- est un acte violent.

142
Gafaiti Hafid, Boudjedra ou la passion de la modernité, Op. Cit, p38.

252
Mais ce n’est pas une violence destructrice, c’est la violence de tout ce qui crée
la vie. C’est la violence par laquelle on crée du sens. »143

La violence dans ces productions romanesques est avant tout une violence
idéologique qui se développe pour devenir une violence verbale et physique. C’est une
culture d’anéantissement individuel et collectif et une arme utilisée pour assujettir toute
une population.

Le discours littéraire algérien s’est développé dans un contexte de violence


historique et dans une expression du tragique de l’homme, car la littérature constitue ici
un médiateur servant à rapprocher : histoire, mémoire et violence. A travers cette
actualisation de la violence dans le fictif, cette dernière devient un élément central de
l’écriture de l’Histoire.

La violence éruptive creusée au sein des textes littéraires et passant par une palette
d’expressivités, s’avère un instrument moteur privilégié pour exprimer la colère et la
haine vis-à-vis des extrémistes. Ainsi la violence discursive en adoptant le principe de la
conscientialisation et en recelant une dimension thérapeutique se veut une forme de
contre-terrorisme.

La forme de violence exercée sur la langue est un acte de libérer l’écriture de


toutes les formes d’enchaînement ou d’enfermement traditionnel, politique ou
idéologique, car moderniser l’écriture consiste à la délivrer de toutes les contraintes
obligées et les normes classiques et habituelles. Ainsi le précise Faouzia Bendjelid :

« L’écriture de la modernité au Maghreb verse dans la multiplication des


formes inscrivant la violence dans le texte. Les mécanismes narratologiques et
discursifs tendent vers la recherche d’une esthétique qui brise le modèle
normatif et instituent l’authenticité du texte maghrébin. Cette volonté d’écrire
dans l’éclatement est un choix et une manière de s’affranchir et de
communiquer un réel spécifique dans un dire violent. »144

143
Assises du roman. Op. Cit. p286.

253
Les zones fictives et réalistes de ces récits demeurent des zones sémantiques à
travers lesquelles le lecteur interprète le fait historique. L’insertion des personnages
vraisemblables et référentiels dans des espaces référentiels et dans un temps historique
révèle l’assemblage du fictif et de l’historique contribuant à dire et à lire l’Histoire de
L’Algérie des années 90 et montre le rôle de la représentation ou de la fiction dans cette
écriture réaliste et historique ; la fiction est au service de l’Histoire et obéit à ses
demandes de reflet, de témoignage et de dénonciation.

La violence sous ses multiples formes : sociale, politique et idéologique est


reproduite dans ces écritures à travers un champ isotopique renvoyant à ce thème et à
travers une écriture métaphorique réalisée par des figures de style contribuant à
construire le sens de la violence dans le texte.

Ces romans donnent à voir par leur écriture les paradoxes et les contradictions des
êtres humains, et met à nu l’absurdité des faits, des actes et des évènements des années
90. Le caractère réaliste dans cette littérature s’appuie sur des indications spatio-
temporelles reconnaissables dans le texte et hors du texte (dates, lieux, personnages,
mouvements politiques et idéologiques.). De ce fait l’écrivain a su briser la distance
mise entre la dialectique antagoniste (Histoire et fiction).

Le roman algérien contemporain des années 90 se positionne interrogeant, puissant


et important, car il incite le lecteur à chercher, à faire des investigations dans le domaine
historique et à réfléchir sur les causes et les conséquences des actes terroristes.

Nous avons tenté dans cette étude de lever le voile sur une période controversée de
l’Algérie des années 90. Bien sûr, la lecture critique d’un roman n’est jamais complète
et son analyse recommande souvent l’adoption de plusieurs approches, perspectives et
de lectures multiples.

144
Bendjelid Faouzia, L’écriture de la rupture dans l’œuvre romanesque de Rachid Mimouni , Thèse de
doctorat, Université d’Oran, Algérie, 2006, p484.

254
Ces écrivains pratiquent la langue convenant à ce qu’ils ressentent, une langue qui
s’impose aussi pour traduire un monde cataclysmique et désastreux. Ils ne peuvent
écrire autrement puisqu’ils écrivent « avec leur peau, leur épiderme hypersensibles !»145

La violence ravageant la terre algérienne dans les années 90 ravage aussi le texte
littéraire pour lui donner corps, l’orienter et lui conférer une personnalité par la langue.
Le style violent parvient à traduire une pensée politique et idéologique qui s’oppose au
terrorisme islamiste des années 90 et son étude permet d’appréhender et de décrire les
structures façonnant l’esthétique et la poétique de la violence.

L’étude rhétorique des ouvrages sélectionnés n’énonce pas un refus de la réalité


mais bien au contraire elle demeure le lieu qui permet de comprendre les causes et les
différentes manifestations de l’acte violent. Les principaux objets d’étude comme le
personnage, le discours et le style sont abordés à travers des démarches qui se veulent
autant descriptives qu’analytiques menant à différents formes et discours politiques et
idéologiques.

Ainsi par le passage du littéraire au politique et du fictif à l’Historique, la violence


des années 90 comme acte, demeure un phénomène langagier illustrant une pensée anti-
islamiste et anti-terroriste se déterminant par l’opposition à une idéologie et à une vision
du monde destructrice et rétrograde.

Cette opposition s’est cherchée une place et la bien sûr trouvée dans le romanesque
et dans la littérature, car ces écritures se veulent la métonymie d’un combat contre
l’extrême violence qui fait recours et crée des passerelles historiques, idéologiques,
stylistiques et discursives très importants. C’est bien la langue donc qui contribue à
détruire ou à avilir l’Autre (le terroriste).

L’écriture de la violence s’approprie dans cette littérature un style violent et se


trouve une identité stylistique, car R. Boudjedra, M. Mokeddem, Yasmina Khadra, B.
Sansal et bien d’autres (écrivains algériens), ont contribué chacun dans sa position à
doter cette écriture de marqueurs stylistiques en usant d’un vocabulaire et des figures et

145
Olivier Bardolle, Op. Cit. p48.

255
tropes appropriés (métaphores animales ou zoomorphiques, métaphores de folie,…)
basé sur un ton pamphlétaire. Leurs styles naissent et se forgent par l’expérience et
l’itinéraire de chacun car comme le définit R. Barthes :

« Le style (…) c’est des images, un débit, un lexique » qui « naissent du corps et
du passé de l’écrivain et deviennent peu à peu les automatismes mêmes de son art »146

Les constantes et les variantes entre ces écritures se dégagent sur le plan formel,
fonctionnel, esthétique et intertextuel :

A la différence des romans Des rêves et des assassins de M. Mokeddem, L’automne


des chimères et A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra, les deux romans Les
Funérailles de R. Boudjedra et Le serment des barbares de B. Sansal se veulent des
écritures en défaut par rapport aux normes établies se caractérisant par :

- L’accumulation de mots déviant le récit, l’abondance des remarques, l’accumulation


de détails, le délire verbal permettant d’introduire des éléments nouveaux par rapport
à son référent, les descriptions à « rallonges » produisant de longues paragraphes,
l’ambiguïté (car il ne s’agit ni du roman traditionnel ni du Nouveau Roman),
l’énumération des objets hétéroclites.

- Ces deux romans se veulent « des romans à tiroirs » dont la loi « est une loi de
complication » et le principe « un principe de désordre », sont basés sur une mise en
abyme correspondant au système « des poupées russes » s’emboîtant les unes dans
les autres à travers lequel, le récit se présente comme « une seule grande phrase » ;
une séquence narrative constituant le macro-récit qui se décompose en micro - récits.

- Sur le plan intertextuel, la différence se trace dans le choix de ces renvois fondateurs
de la littérature moderne. Contrairement à Yasmina Khadra dans ses deux romans,
l’intertexte historique avec les événements de l’Algérie des années 90, est mis en
texte allusivement et implicitement dans les autres romans en faisant recours dans un
premier temps par R. Boudjedra à la philosophie arabe et occidentale (La concorde
civile et la réconciliation nationale) et à la peinture et dans un second temps par M.
Mokeddem à l’histoire des Etats-Unis d’Amérique (le Klu Klux Klan) et dans un
troisième temps par B. Sansal à travers l’évocation de Banu Hilal.

- A l’inverse des autres récits, Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups accorde
une place importante à l’écriture religieuse et à l’intertexte avec le sacré puisqu’il est
employé par l’auteur pour illustrer l’idéologie et les fatwas islamistes basées sur une
mauvaise interprétation du Coran.

- Ils se différent également sur la question du genre romanesque, car à l’inverse des
deux romans réalistes Des rêves et des assassins de M. Mokeddem et A quoi rêvent
les loups de Yasmina Khadra, les trois autres à savoir : L’automne des chimères de
Khadra, Le serment des barbares de B. Sansal et Les Funérailles De Boudjedra
s’inscrivent dans la catégorie policière.
146
Barthes Roland, Le Degrés zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1972, p12

256
Ces variantes et similitudes soulignées entres ces différentes productions littéraires,
ne font qu’amorcer une réflexion sur le romanesque, car il ne s’agit plus d’une écriture
passive visant la distraction ou le plaisir, mais elle se présente complexe, polysémique et
pluridimensionnelle nécessitant de multiples interprétations et explorations. Nous
voudrions signaler qu’à la conception mimétique de la fiction, s’ajoute dans ces romans
une autre conception, à savoir : la conception de l’art comme poièsis et création selon le
sens et le principe aristotélicien.

Au terme de cette étude nous tenons à souligner que l’important n’est pas de donner
des réponses ou de chercher des vérités, mais c’est de poser des questions, d’investiguer et
de s’interroger sur une manière de traiter d’un phénomène social et politique, à savoir la
violence, en faisant recours à la fiction. A travers la réalisation de ces œuvres littéraires,
ces auteurs portent des regards politiques et sociales sur la situation algérienne ou son
passé récent des années 90, qu’il faut questionner et consulter à travers le temps afin de
donner des réponses et de combler les béances de l’Histoire.

257
Bibliographie générale

258
Corpus

Khadra Yasmina. L’automne des chimères, Gallimard, Paris, 1998

A quoi rêvent les loups, Julliard, Paris, 1999.

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- Khadra Yasmina. La foire des enfoirés. Alger, Laphomic, Alger 1993.

- Khadra Yasmina. Morituri, Editions Baleine, 1997.

- Khadra Yasmina. Double Blanc, Editions Baleine, 1997.

- Khadra Yasmina. Les Agneaux du Seigneur, Editions Julliard, Paris, 1998.

- Khadra Yasmina. La longue nuit d’un repenti. Moteur, Paris, 2010.

- Boudjedra Rachid. Timimoun, Denoël, Paris, 1994.

- Boudjedra Rachid. Les figuiers de Barbarie, Grasset, Paris, 2010.

- Boudjedra Rachid. Le Fis de la haine, Saint-Armand, Denoël, Folio, 1994.

- Mokeddem Malika. L’interdite, Grasset, Paris, 1993.

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Mimouni, Thèse de doctorat, Université Es Senia – Oran, Algérie, 2006.

Boudjaja Mohamed, Poétique du politique dans l’œuvre de Yasmina Khadra , Thèse


de doctorat, Université Farhat Abbas, Sétif, Algérie, 2009.

Benmahamed Ahmed. L’écriture de Nina Bouraoui. Eléments d’analyse à travers


l’étude de cinq romans, Mémoire de maîtrise, Université de Toulouse, Le Mirail, UFR
Lettres philosophie et Musique, France, 2000.

Malenski Estelle, Le roman policier à l’épreuve des littératures francophones et du


Maghreb : enjeux critiques et esthétiques, Thèse de doctorat, Université Michèle de
Montaigne, Bordeaux III, France, 2003.

Moussedek Leila, Le référent « Histoire » dans le roman A quoi rêvent les loups de
Yasmina Khadra, Mémoire de magistère, Université d’Oran, Algérie, 2005.

Touré Abdoulay, Les techniques narratives dans le roman algérien et le roman négro-
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Mémoire de magistère, Université d’Oran, Algérie, 2001.

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Sitographie

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www-yasmina [Link]

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268
Annexe

269
L’emploi figural de la violence dans les romans

Nombreuses sont les figures de style constituant la thématique de la violence dans ces
structures narratives. Nous tenons à les présenter en annexe :

1 – Les figures d’analogie dans les romans :

- Les figures d’analogie dans Les funérailles de R. Boudjedra :

1- La métaphore :

 « …, quand mon attention fut attirée par quelque chose qui bougeait pas
très loin de moi. » p10

L’héroïne du récit dans ce passage assimile une victime du terrorisme à quelque


chose sans donner de précision. En effet elle tend à exprimer la confusion ressentie en
voyant Ali I dans un état détérioré. Il s’agit ici d’une métaphore directe ou d’une
métaphore in absentia puisque seul le comparant ou le thème est exprimé (quelque chose).

 « En m’approchant, je vis cette chose, ce magma, …»p 10

Le personnage central de cette trame narrative en l’occurrence Sarah, assimile ici la


victime à une chose et à un magma afin de dire la difficulté de pouvoir décrire l’état d’Ali
I. La métaphore est directe ou in absentia car nous avons la présence du comparant (chose
et magma) et l’absence du comparé (Ali I).

 « A la place de la bouche, il avait un trou sanglant. » p 12

La bouche de la victime Sarah est assimilée par l’héroïne à un trou duquel jaillit du
sang. Nous avons ici une métaphore in presentea ou annoncée puisque le comparé (la
bouche) et le comparant (trou) sont exprimés. Le trou sanglant reflète ici la sauvagerie
des extrémistes qui tenait à défigurer les visages de leurs victimes pour effrayer la
population.

270
* « De cette indescriptible pagaille organique, de ce chaos corporel,
jaillissait un instinct brutal, une volonté inouïe, surhumaine qui disait qu’il
n’était pas mort. » p12

Le corps de la victime est assimilé par Sarah à une pagaille et à un chaos. La


fonction de la métaphore est évaluative car par le choix des comparants négatifs (pagaille
et chaos), l’héroïne reflète la désolation et la ruine. On peut parler aussi d’une métaphore
verbale, car le verbe « jaillir » renvoyant à la source d’eau exprime dans ce passage le
courage et le refus de la mort.

*« D’autant plus que je savais que le secret de cette étrangeté


environnante dont j’étais devenue le jouet se trouvait dans
l’enchevêtrement démoniaque des êtres, des objets et des phénomènes. » p
31

Il s’agit dans ce passage d’une métaphore annoncée ou in praesentea puisque les


deux éléments sont présents : le comparé (je=l’héroïne) et le comparant (le jouet). Sarah
ou le personnage central du récit s’assimile au jouet afin d’exprimer son état psychique
confus et déstabilisé. Ainsi la métaphore a une fonction explicative du monde intérieur de
l’héroïne.

 « Puis je revis, comme dans un cauchemar ce phénomène, c’est-à-dire ce


semblant d’homme, cette sorte de chose, ce magma, se traîner à la
manière d’un crabe. » p46

Dans cette métaphore in praesentea où directe, le comparant (Ali I) est absent et les
comparants sont présents (un phénomène, semblant d’homme, sorte de chose, magma).
Ces comparants négatifs disent l’ambiguïté dans laquelle se retrouve l’héroïne et son
incapacité de préciser l’état de Ali I.

La métaphore est d’une fonction évaluative dans cet énoncé puisque Sarah qualifie
son état de cauchemardesque. On peut parler aussi de la présence d’une comparaison où

271
le semblant d’homme est comparé à un crabe à travers l’outil de comparaison « à la
manière » renvoyant au mouvement de la victime et exprime ainsi le ralentissement.

* « L’aube ensanglantée vint, je vis ma première hirondelle de la journée. »P55

La métaphore est fondée dans ce passage sur l’adjectif « ensanglantée » et est appelée
adjectivale. Ce substantif dévalorisant crée ici une personnification implicite sans
comparant humain exprimé, car « ensanglantée » renvoie au sang des victimes
massacrées.

* « Nous nous connaissions donc bien, moi et lui. Tous les deux baignions
dans la haine, l’ambiguïté et la perversion………………la culpabilité. » p 66

La métaphore verbale est basée dans ce passage sur le verbe « se baigner ». Il s’agit
ici d’une métaphore annoncée ou in praesentea où les comparés (la haine, l’ambiguïté et
la perversion) et le comparant (la mer ou le lac) donné implicitement à travers le verbe
« se baigner » sont exprimés. Ce verbe commente ici la confusion et le bouleversement
des deux personnages.

 « Un seul gros poisson arrêté le matin même, à six heures tapantes. »p80

Il s’agit ici d’une métaphore directe ou in absentea où seul le comparant est exprimé
(un gros poisson) qui renvoie au terroriste ; un zoomorphisme où l’auteur assimile le
terroriste à un animal dans le but de montrer son statut et nom pas pour le dévaloriser.

2- La comparaison :

 « Il semblait déplié, aplati, les deux jambes largement écartées à la


manière d’un gymnaste. » p 11

Les jambes de la victime Ali I sont comparées à celles d’un gymnaste. Tous les
éléments d’une comparaison pertinente et compréhensible sont présents dans cet énoncé :
le comparé ou le thème (les jambes), le comparant ou le phore (le gymnaste) et l’outil de
comparaison (à la manière).

272
* « Je jetai un regard furtif sur mon visage reflété dans le miroir. Je constatai
qu’il était presque jaune (…) comme le visage de la petite Sarah à qui il manquait
l’œil droit…. » p 58

La narratrice compare la couleur de son visage à celle du visage de la victime.


Nous avons ici une comparaison pertinente avec la présence de tous les éléments : le
comparé (le visage de la narratrice), le comparant (le visage de la petite Sarah) et
l’outil de comparaison (comme). Le motif central est la couleur jaune marquant la
pâleur.

* « Douze balles, commissaire ! Douze balles dans la peau, commissaire... si vous


aviez vu ces bouts de cervelle…on aurait dit des miettes de pain rassis…. » p121

La comparaison est pertinente puisque tous les éléments sont présents : le comparé
(les bouts de cervelle), le comparant (les miettes de pain rassis) et l’outil de comparaison
le verbe « on aurait dit ». L’emploi de l’adjectif « rassis » exprime ici la résistance du
magistrat.

3- La personnification :

* « Bien que j’eusse l’intuition que l’explication de ce fatras d’éléments chargés de


peur et d’épouvante était inscrits, d’une façon définitive, dans les images sanglantes qui
s’étaient mises à s’infiltrer insidieusement mon esprit depuis que j’étais en
charge. »p31

L’allégorie est caractérisée dans ce syntagme par le procédé de personnification où


une caractéristique humaine (le saignement) est attribuée aux images représentant les
victimes.

* « Tirée par les cheveux. »p64

273
L’allégorie est basée ici sur une personnification où l’on attribue une forme humaine
aux fatwas islamiste à travers la caractéristique de la chevelure. Les textes ou les fatwas
des islamistes sont assimilés à un être animé, en l’occurrence la femme.
Cette locution adjectivale est employée pour dire que les fatwas des islamistes
apparaissent insensées et renvoient à l’âge de l’ignorance en raison de leur manque du
naturel et de la logique.

- Les figures d’analogie dans Des rêves et des assassins de M. Mokeddem :

1- La métaphore :

* « Qui sème la suspicion jusqu’au sein des familles. »p49

Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore verbale où la suspicion est assimilée à
travers l’emploi du verbe « semer » à un végétal ou à un arbre qu’on peut planter.

La métaphore est de substitution, car le comparant « suspicion « prend directement


la place du comparé « plante ». Le motif est exprimé à travers l’emploi de l’expression
« jusqu’au sein des familles » qui renvoient aux racines de l’arbre ou aux islamistes dont
les fatwas créent des malentendus dans la même famille entre frères.

* « Nous étions de véritables nomades, vivant tantôt chez les uns, tantôt chez les
autres pour ne lasser personne. » p62

Afin de dire la frayeur et l’angoisse dans lesquelles vivent la narratrice et son ami,
Kenza s’assimile aux nomades représentant les déplacements perpétuels pour fuir les
menaces des islamistes. Il s’agit d’une métaphore annoncée où les deux éléments
constituant le (Cé), à savoir : les deux amoureux représentés par l’emploi de la troisième
personne du pluriel (nous), et le (Ca) représenté par les nomades.

*« Sont le sida de la religion »p 82

Il s’agit ici d’une métaphore directe ou (in absentia) avec la présence du (Ca) qui est
le sida et l’économie du (Cé) qui sont les terroristes. Ces derniers sont assimilés à cette

274
maladie chronique, gangréneuse et incurable pour montrer la gravité de la violence et ses
conséquences désastreuses.

* « Enferment les peuples dans la haine. »p 82

Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore directe où le comparant (la haine) prend
directement la place du comparé. Ainsi la haine est assimilée à une prison où l’on
enferme les peuples. Dans cette métaphore de substitution ou (in absentia) le mot « la
haine » est un substitut du mot « la prison ».

*« Il va finir avec quelques pruneaux dans sa cervelle de fourbe. »p91

Nous avons dans cet énoncé une métaphore directe avec la présence du (Ca)
représenté par « les pruneaux » et l’économie du (Cé) qui sont les balles. Ainsi ces
dernières sont assimilées aux pruneaux afin d’exprimer un sentiment de rogne et de
colère.

2- La comparaison

* « Elle devint aussi blanche que le bout de tissu qu’elle retira entre deux
doigts. »p106

La narratrice est en train de comparer la couleur du visage de son amie à celle d’un
tissu afin de dire son état de choc et sa frayeur en le voyant car ,le bout de tissu est
symbole de la mort dans notre culture arabo- musulmane.

Le rapport d’analogie est explicité dans cet énoncé par un système de comparaison
quantitative (aussi que). La comparaison est motivée puisque le motif est représenté à
travers la couleur blanche.

* « …, la peur est comme une araignée qui tisse sa toile autour de nous. »p108

Dans ce passage le personnage central est entrain de comparer la peur (Cé) à une
araignée (Ca) en usant de la conjonction (comme). La comparaison est non motivée

275
puisque le motif n’est pas exprimé mais on peut l’imaginer à travers l’emploi du verbe
« tisser » et le nom « la toile » symbolisant l’embargo de frayeur dans lequel vivent
l’héroïne et ses amis.

* « Cette heure indécise est une tristesse suspendue comme nos vies, entre deux
violences. »p130

Il s’agit dans ce syntagme, dans un premier temps, d’une métaphore où le


personnage central de Kenza assimile l’heure du crépuscule à une tristesse et dans un
second temps, d’une comparaison puisque on compare la tristesse suspendue (Cé) aux
vies (Ca) en explicitant le rapport analogique par la conjonction (comme).

* « Et sur les terreurs, la voix du muezzin résonne comme un appel à la


mort. »pp130-131

L’énoncé est une comparaison pertinente où la narratrice compare la voix du


muezzin durant la période du terrorisme (Cé) à un appel à la mort (Ca) en explicitant le
rapport analogique par l’emploi de la conjonction (comme).

Il s’agit d’une comparaison non motivée puisque le motif n’est pas exprimé. En
revanche nous pouvons l’imaginer à travers l’emploi du verbe « résonner » rappelant le
retentissement de la voix des terroristes s’apprêtant à abattre leurs victimes en répétant
« Dieu est grand ».

3 – La personnification :

* « …, ils semblent rongés par le mal qui dévore la ville et la vie. »p48

La personnification métaphorique et verbale affleure dans cet énoncé à travers


l’emploi du verbe « dévorer » qui renvoie à une caractéristique animale, attribuée au mal
qui est une abstraction et ainsi assimilé à un animal féroce.

* « Les assassins de la foi. »p82

276
La foi qui une abstraction est personnifiée dans cet énoncé à travers le nom « les
assassins » et assimilée à un être vivant qu’on peut assassiner. L’acte d’assassiner propre
à l’homme exercé sur une abstraction, en l’occurrence la foi, personnifie cette dernière.

* « Visages griffés par l’angoisse. »p106

La personnification affleure dans cet énoncé à travers l’emploi de l’adjectif


« griffés » attribué à « l’angoisse » qui est une abstraction. « Griffer » est une action
propre à l’animal. Ainsi l’angoisse est assimilée à un animal ayant des griffes.

* « La tension et la fièvre qui m’entourent font grincer mon rire. »p106

Il s’agit dans ce syntagme de personnifier « la tension « et « la fièvre » à travers


l’emploi du verbe « entourer », car les abstractions ne peuvent nous entourer. On peut être
entourés de ce qui est concret et tangible comme les personnes ou les objets.

* « L’exaspération me reste chevillée au corps et à l’esprit. »p106

La personnification affleure dans ce syntagme à travers l’emploi de


l’adjectif « chevillée » attribuée ici à une abstraction, en l’occurrence « l’exaspération ».
Cette dernière se transforme en une chose qu’on peut fixer ou stabiliser pour marquer la
durée d’un ensemble de sentiments de déception, d’irritation et d’agacement ressentis par
l’héroïne du récit.

* « …, là-bas, on tue le temps et le temps tue. Chaque jour. »p135

« Le temps » est personnifié dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe « tuer » qui
est une caractéristique et un acte propre à un être animé. Ce verbe transforme le temps en
un agent qui peut tuer et en un patient qui peut être tué.

- Les figures d’analogie dans L’automne des chimères de [Link] :

1- La métaphore :

277
* « Mon bled n’est qu’une immense douleur. »p16

Une métaphore annoncée ou (in presentea) avec la présence des deux


éléments affleure dans ce syntagme : le comparé qui est « le bled » et le comparant qui est
« la douleur ». Ainsi le bled est assimilé à une immense douleur pour dire l’intensité et la
fréquence des actes terroristes.

* « Nous étions une race d’hommes libres, et nous nous préservions du monde,
de ses bêtes immondes, de ses machines et de ses machinations, de ses manifestes et de
ses manifestations et de ses investitures et de ses investissements… »p18

Il s’agit d’une métaphore de substitution (ou in absentia) où le comparant « bêtes


immondes » prend directement la place du comparé « les terroristes ». On peut parler
d’une métaphore manichéenne ou d’un zoomorphisme où le terroriste est animalisé pour
dire sa bestialité et sa barbarie.

* « C’étaient des tueurs. D’implacables machines à canarder sans distinction


d’âge ou de sexe. »p94

Le syntagme incorpore une métaphore annoncée avec la présence des deux


éléments : le comparé « les tueurs » et le comparant « machines ». Ainsi les tueurs sont
assimilés à des machines à tuer sans précision et sont réduits à des robots privés de toute
sensibilité et caractérisés par l’indifférence. Il s’agit ici d’une métaphore motivée où le
motif est exprimé à travers l’expression employée « sans précision ».

* « Pas étonnant, avec le syndrome des bombes artisanales que l’on oublie,
dissimulées dans n’importe quoi, sous les comptoirs. »p109

L’énoncé incorpore une métaphore annoncée avec la présence du comparé « les


bombes artisanales » et le comparant « le syndrome ». En effet les bombes sont assimilées
à un syndrome pour renvoyer au comportement maladif et pathologique des terroristes.
La métaphore est dite motivée, car le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe
« dissimuler » traduisant la sournoiserie.

278
* « La mort, une fois banalisée, devient décor parmi les décors. »p112

Il s’agit ici d’une métaphore annoncée où les deux éléments sont présents : le
comparé « la mort » et le comparant « un décor ». Ainsi la mort est assimilée à un décor
pour dire la fréquence des actes terroristes dans les années 90. Le motif est exprimé à
travers l’emploi de l’adjectif « banalisée » signifiant que l’acte de tuer, par sa répétition
passe inaperçu et demeure ordinaire.

* « C’est le calme qui s’ensuit qui s’en retrouve suspect. »p112

Il s’agit dans ce syntagme d’une métaphore annoncée ou (in absentia) puisque les
deux éléments sont dits : le comparé « le calme » et le comparant « suspect ». Ce dernier
est assimilé donc au suspect pour dire que c’est le calme qui marque l’étrangeté et
demeure bizarre. Ainsi, ce passage fait penser à l’adage qui dit « c’est le calme qui
précède la tempête ».

* « En quelques minutes, le belvédère se transforme en cauchemar,… »p127

Une métaphore annoncée où les deux éléments sont exprimés se développe dans cet
énoncé : le comparé « le belvédère » et le comparant « cauchemar ». Dans cette figure (in
presentia), le belvédère est assimilé à un cauchemar afin de refléter l’image horrifique de
cet espace envahi par les terroristes.

* « Akli Uld Ameur était entrepreneur dans le bâtiment avant l’avènement des
califes de l’Apocalypse. »pp145-146

Une métaphore directe affleure dans cet énoncék, car le comparant « califes de
l’apocalypse » prend directement la place du comparé « les terroristes ». Ces derniers sont
assimilés aux califes de l’apocalypse pour mettre l’accent sur l’intensité et l’amplification
de leurs actes.

Dans son sens propre, le calife est un chef spirituel et temporel de la communauté
musulmane et successeur légitime du prophète, mais l’emploi de ce terme dans ce passage

279
nous renvoie à dire que les terroristes se sont arrogés ce droit pour réaliser leurs crimes.
En usant du nom « apocalypse », l’auteur évoque la fin du monde.

* « C’étaient des bêtes terrorisées. »p152

L’énoncé manifeste une métaphore annoncée où comparé « enfants » et comparant


« bêtes terrorisées » sont exprimés. Il s’agit ici des enfants, victimes de la violence qui se
retrouvent terrifiées, effrayées et déstabilisés psychologiquement.

* « Une deuxième explosion soulève un monstrueux geyser de flammes et de


poussières. »p157

Une métaphore annoncée et adjectivale affleure dans cet énoncé reposant sur
l’emploi de l’adjectif « monstrueux » ; il s’agit d’assimiler le geyser de flammes et de
poussières (Cé) à un monstre (Ca) afin de donner l’image du lieu ruiné sous les
décombres et de dire l’intensité de l’explosion.

* « Taos ! Je crois reconnaître sa voix dans les tonnerres et dans les cris, je ne
vois que son visage dans les flammes du cauchemar. »p157

L’énoncé repose sur une métaphore directe ou (in absentia) où le comparant


« cauchemar » prend directement la place du comparé « l’invasion ». Ainsi cette dernière
est assimilée à un cauchemar pour donner une image très négative et détériorée du village
envahi par les terroristes.

* « Les cris des femmes et des enfants dominent la chorale du plomb. »p158

Il s’agit dans ce passage d’une métaphore annoncée où les deux éléments sont
exprimés : les cris (Cé) et la chorale du plomb (Ca). De ce fait les cris sont assimilés à
une chorale dans des années marquées par le terrorisme. A travers cette analogie « la
chorale » prend un sens négatif et ne renvoie plus au chant.

* « Une rafale la fauche, et elle s’abat devant moi, la bouche ouverte et les yeux
écarquillés. Une horreur ! L’énergumène a dévasté un cactus dans sa chute. »p158

280
L’énoncé est fondé sur une métaphore annoncée où l’énergumène (Cé) est assimilé
à une horreur (Ca) afin de donner une image dévalorisée du terroriste et de refléter son
état exalté et agité.

* « Derrière un suaire de fumée ocre, une femme gémit sur le pas d’une porte les
mains au ventre pour contenir le ruissellement du sang. »p160

L’énoncé affleure une métaphore directe ou (in absentia) où seul le comparé (le
sang) est exprimé. Le comparant est dit à travers l’emploi du nom « ruissellement »
renvoyant à la rivière. Il s’agit d’une connotation axiologique de dévalorisation puisqu’il
renvoie à la quantité du sang débordé du ventre de la femme blessée. Nous constatons que
ce mot prend ici un sens négatif ; ainsi la beauté se transforme en laideur.

*« Des torches humaines s’enfoncent dans la nuit, tels des feux follets. »p127

L’énoncé incorpore deus figures à savoir : une métaphore et une comparaison. Une
métaphore annoncée où les humains (Cé) sont assimilés à des torches (Ca) afin de dire
que les personnes sont brûlées vives ou deviennent des torches vivantes et disparaissent
peu à peu.

Il s’agit aussi de comparer les humains à des feux follets car les personnes
carbonisées donnent l’image des petites flammes mobiles et traduisent l’extermination
des villageois.

* « Ewegh se relève le premier, dans une avalanche de poussière. »p126

L’énoncé englobe une métaphore annoncée où la poussière produite par l’explosion


est assimilée à une avalanche afin de renvoyer à la force de l’incident ou de l’attentat
signé par les extrémistes.

2- La comparaison :

*« Dieu !cette guerre que l’on cache comme une maladie honteuse. »p72

281
La comparaison est pertinente et repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie
explicité par la conjonction « comme ». La guerre est comparée à une maladie honteuse
(Ca). Le motif central est exprimé à travers l’emploi du verbe « cacher » et
l’adjectif « honteuse » ; la guerre civile des algériens est une maladie honteuse qu’on veut
cacher aux autres. L‘emploi des deux termes exprime l’idée du déshonneur et de
l’abjection.

* « Une femme chancelle dans le brouillard, semblable à une créature échappée


d’un film d’épouvante, les bras tendus devant elle, le visage emporté par la
déflagration. »p126

Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente englobant tous les éléments :
le Cé (une femme), le Ca (une créature) et l’outil de comparaison (semblable à). Le motif
est exprimé par l’emploi du verbe « chancelle » et le complément « d’épouvante » et
l’adjectif « échappée » afin d’exprimer la frayeur et la force de l’explosion.

* « Le spectacle me renverse. Taos ! Sans m’en rendre compte, je m’élance vers la


bourgade comme un fou. »pp156-157

Tous les éléments d’une comparaison pertinente sont présents dans cet énoncé, car le
commissaire Liob (Cé) se compare à un fou (Ca) en faisant recours à la conjonction
« comme ». Le motif se présente à travers l’emploi du verbe pronominal « s’élancer »
signifiant se diriger sans hésiter ou réfléchir pour dire l’état déstabilisé du personnage.

* « La maison de Taos est complètement détruite. Il n’en reste qu’une muraille


encore debout, telle une stèle foudroyée. »p160

Il s’agit ici d’une comparaison pertinente où tous les éléments sont présents : le
comparé (une muraille), le comparant (stèle) et l’adjectif de comparaison (telle). Elle est
d’une fonction argumentative et souligne la destruction massive des maisons et celle du
village. Ainsi le motif est exprimé à travers l’emploi du terme « stèle » qui rapproche la
maison démolie de la tombe.

282
Cette comparaison est précédée d’une autre figure qui est la personnification, car
l’emploi de l’adjectif « debout » qui est une caractéristique humaine, attribuée à la
muraille, personnifie cette dernière.

* « J’entre dans le patio ravagé comme on sombre dans la folie. »p160

Une comparaison pertinente affleure dans cet énoncé, car l’entrée (Cé) est comparée
au sombrement (Ca) en faisant recours à la conjonction (comme). La comparaison se
poursuit ici par une métaphore, car par l’emploi du verbe « sombrer », « la folie » est
assimilée à un océan dans lequel on sombre.

* « Son minois rutile comme une boucle de lumière dans l’aura de gâchis
ambiante. »p169

Le narrateur est en train de comparer le minois ou le visage de la vieille (Cé) à une


boucle de lumière (Ca). Le rapport d’analogie est explicité dans cet énoncé par la
conjonction (comme). La comparaison est motivée puisque le motif est représenté à
travers l’emploi du verbe « rutiler » signifiant briller et rayonner et symbolisant l’espoir
de pouvoir retrouver la paix en Algérie en dépit des drames.

* « Alger, quelques fois, c’est comme une chambre noir. »p190

La ville d’Alger est comparée dans ce syntagme à une chambre noir à travers la
conjonction « comme ». Il s’agit d’une comparaison non motivée, mais le motif peut être
interprété à travers le choix de l’adjectif « noir » renvoyant à la tristesse, au drame et à la
perdition.

3 - La personnification :

* « Aujourd’hui, le soir confisque nos lumières. Les étoiles pâlissent d’effroi dans
le ciel d’Igidher.»p18

Deux personnifications affleurent dans cet énoncé : il s’agit dans la première


d’attribuer la caractéristique de « confisquer les lumières » au soir qui retire les joie en

283
symbolisant l’angoisse et le drame et dans la seconde, de donner la caractéristique
de « pâlir d’effroi » aux étoiles pour montrer l’intensité de la frayeur dans l’Algérie des
années 90, car les étoiles reflètent ici la peur des algériens.

* « Les uns après les autres, les proches quittent la maison, sur la pointe des pieds,
un peu honteux de laisser le peintre seul avec son chagrin. »p20

Il s’agit ici de personnifier « le chagrin » à travers l’attribution de la caractéristique


de l’accompagnement à ce dernier. Il demeure une personne qui peut consoler le
personnage.

*« Le feu gagne sournoisement le parking, engloutit une voiture et se met à faire


sauter les autres dans une cacophonie surréaliste. »p127

Le feu est personnifié dans ce passage à travers les verbes « engloutir » et « se


mettre à faire » qui renvoient à des actions humaines. L’énoncé repose aussi sur une
personnification métaphorique, car le feu est assimilé à une personne hypocrite à travers
l’emploi de l’adverbe « sournoisement ». L’idée est de dire l’intensité du feu et sa force
qui fait disparaître complètement le lieu.

*« Le drame a frappé la tribu par deux fois, entre temps. »p133

La personnification repose ici sur l’attribution de l’action « frapper » au drame.

* « Une flamme jaillit derrière le comptoir, envoie sa langue reptilienne dans un


rideau et se hisse rapidement vers le plafond. »p127

La personnification se traduit dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe « jaillir »


et le nom « la langue » attribué à la flamme. Il s’agit de dire la rapidité de l’incendie
produit par les islamistes dans un salon de thé afin d’interdire aux gens de fréquenter ces
endroits.

* « Une mitrailleuse lance une longue complainte par-dessus les rafales timides du
village. »p157

284
Deux personnifications affleurent dans cet énoncé ; il s’agit d’attribuer deux
caractéristiques humaines à la mitrailleuse et aux rafales à travers l’emploi de
« complainte » signifiant lamentation et gémissement et l’adjectif « timide » pour traduire
la faiblesse des villageois face aux invasions terroristes.

* « Des balles traceuses se pourchassent dans des traînées de pointillés. »p158

Les balles sont personnifiées dans ce passage à travers l’emploi et l’attribution du


verbe « se pourchasser » aux balles, signifiant se poursuivre avec acharnement dans le but
de se rejoindre pour tuer ou attraper renvoyant à des actions humaines. Il indique ici
l’intensité des attaques terroristes et leur amplification.

* « Une porte cochère me raconte l’histoire de ce jeune appelé qui ne connaîtra pas
les joies de la quille. »p190

La personnification affleure dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe « raconter »


renvoyant à une caractéristique humaine, attribué à la porte. Cette dernière est présentée
comme un être humain qui raconte et dit les souvenirs de la guerre civile. Même les lieux
ne peuvent être indifférents face à cette guerre.

- Les figures de l’analogie dans A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra :

1 - La métaphore :

* « Ici, nous sommes les soldats de Dieu. Ceux qui ne nous ont pas rejoints
croupissent à l’ombre des démons. »p226

Une métaphore in presentea affleure dans l’énoncé où les islamistes (Cé)


représentés ici à travers le pronom personnel pluriel « nous » s’assimilent aux soldats
de Dieu (Ca) afin de s’approprier le droit du massacre et de l’élimination de la
population qui ne rejoint pas leur idéologie et leur rang.

285
*« Une escouade de policiers déboucha sur le square, battit rapidement en
retraite sous le déluge de pierres. »p132

Une métaphore nominale affleure dans cet énoncé où le lancement des pierres
(Cé) est assimilé au déluge (Ca) exprimant une très grande inondation. Il s’agit dans
cette exagération de dire l’ampleur de cet acte et de représenter les policiers sous le jet
mortel des pierres.

*« Le feu se propagea à l’engin d’où s’éjecta en hurlant une torche


humaine. »p133

Il s’agit dans cette métaphore nominale d’assimiler l’être humain (Cé) à une
torche (Ca) signifiant le flambeau afin de dire son état critique et le degré de la brûlure.

*« De la main droite, il écarte sa chemise ensanglantée sur la monstrueuse


plaie en train de lui dévorer le flanc. »p13

Il s’agit dans cette métaphore adjectivale et in prasentea d’assimiler la plaie (Cé)


à un monstre (Ca) à travers l’emploi de l’adjectif (monstrueuse) renvoyant au monstre
ou un animal féroce et le verbe (dévorer) traduisant l’avidité en mangeant et renvoyant
à l’image d’un animal destructeur qui déchire sa proie. Le passage renvoie ainsi à la
barbarie des extrémistes et à leur façon ou méthode horrible de massacrer les
innocents.

*« Les flammes dévoraient les chaumières, éclairaient l’arène pour nous en


mettre plein la vue. »p263

Dans cette métaphore in absentia, le comparé ou le thème (les flammes) prend


directement la place du comparant ou du phore (l’animal) qui est absent. Nous pouvons
le deviner à travers le verbe « dévorer » ; cette caractéristique animale attribuée dans ce
fragment aux flammes. Ce verbe animalise donc les flammes symbolisant l’incendie
qui est un phénomène naturel.

286
*« Les prêches retentissaient dans les montagnes, déferlaient sur les
villages. »p150

Une métaphore verbale affleure dans ce syntagme où les prêches (Cé) sont
assimilés aux vagues (Ca) à travers l’emploi du verbe « déferler » se disant des vagues
qui se brisent impétueusement en écumant. Ce choix verbal tend à dire la propagation
et le répandement des sermons islamistes incitant au djihad et à la violence.

* « Son fusil-mitrailleur arrosa la patrouille à bout portant. »p162

Il s’agit dans cette métaphore annoncée et verbale d’assimiler le fusil- mitrailleur


(Cé) à un arrosoir à travers l’emploi du verbe « arrosa » signifiant humecter et mouiller
et prenant ici une connotation négative afin de dire l’intensité de cet acte de canonner
et de canarder.

*« Les badauds les regardaient se donner en spectacle, l’œil chargé de


haine. »p173

Il s’agit dans cette métaphore adjectivale d’assimiler l’œil (Cé) à quelque chose
(Ca) qu’on peut remplir à travers l’emploi de l’adjectif « chargé » traduisant le degré
de la haine que les islamistes éprouvaient vis-à-vis des citoyens.

* « Une patrouille de Ninja -DZ fut anéantie, en quelques minutes, au beau


milieu d’un souk. Là encore, les badauds assistèrent à la boucherie en grimaçant de
dégoût. »p173

L’énoncé insère une métaphore annoncée où l’anéantissement des Ninja- DZ (Cé)


est assimilé à une boucherie (Ca) afin d’exprimer l’ampleur de l’acte extrémiste et ses
conséquences tragiques sur les victimes.

* « Une fois la victime achevée, il rajustait machinalement les manches de sa


chemise, remettait son arme dans le cartable et s’éloignait d’un pas tranquille, pareil à
un jeune promeneur léchant les vitrines des boulevards. »193

287
L’énoncé englobe deux figures de style, à savoir : une métaphore et une
comparaison. Il s’agit dans la première d’une métaphore adverbiale où l’islamiste (Cé)
représenté ici par le pronom personnel « il » est assimilé à une machine (Ca) à travers
l’emploi de l’adverbe de manière « machinalement ».

Et dans la seconde, d’une comparaison pertinente et compréhensible où


l’islamiste (Cé) est comparé à un jeune promeneur (Ca) en faisant recours à l’adjectif à
sens comparatif « pareil à ». Les deux images renvoient à la froideur, à l’indifférence
et à l’insensibilité du terroriste lors de l’exécution comme s’il était une machine à tuer.

* « Des milliers de linceuls, chargés d’embruns, déferlaient sur les immeubles,


momifiaient les quartiers et remontaient inexorablement vers les bidonvilles sur la
colline. »p197

L’énoncé insère deux figures de style, à savoir une métaphore et une métonymie.
Il s’agit dans la première d’une métaphore verbale où les linceuls (Cè) sont assimilés
aux vagues (Ca) à travers l’emploi du verbe « déferler » renvoyant au mouvement de
ces dernières quand elles avancent et elles se croisent. Par ce choix, l’auteur vise à dire
le nombre des linceuls et des victimes survenant des maisons par masses successives.

La seconde figure est une métonymie de similarité ou de substitution où le verbe


« momifiaient » est donné comme substitut sémantique du premier « envelopper ».
« Momifier » renvoie à l’image des quartiers submergés par la couleur blanche des
linceuls.

* « Abdel Jalil n’était pas seulement de chair et de sang ; il était la mort en


marche. »p232

Il s’agit dans cette métaphore annoncée d’assimiler l’extrémiste (Cé) à une mort
en marche (Ca) afin de dire la frayeur qu’il semait dans les êtres et de traduire l’effroi
qu’il représentait. « En marche » exprime aussi l’excessive sévérité de ce personnage
qui n’épargne personne.

288
* « Au milieu de ce capharnaüm cauchemardesque jonché de cadavres d’enfants,
la mère ne suppliait plus. »p263

Il s’agit dans cette métaphore adjectivale d’assimiler le capharnaüm (Cé) à un


cauchemar (Ca) à travers l’emploi de l’adjectif « cauchemardesque » connotant tout ce
qui est insupportable et insoutenable.

*« Les flammes dévoraient les chaumières, éclairaient l’arène pour nous en


mettre plein la vue. »p263

Il s’agit dans cette métaphore verbale d’assimiler les flammes (Cé) à un animal
sauvage (Ca) à travers l’emploi du verbe « dévorer » signifiant manger avec les dents
en déchirant afin de dire l’ampleur du feu qui progresse jusqu’à éclairer tout l’espace.

* « L’odeur de crémation ajoutait au drame une touche d’apocalypse. »p263

Il s’agit dans cette métaphore annoncée d’assimiler le drame (Cé) à une


apocalypse (Ca) signifiant la fin du monde afin de dire l’horreur, l’atrocité des faits et
l'infâme des actes signés par les islamistes.

* « - Notre chef-d’œuvre se passe de commentaire. »p263

Le syntagme incorpore une métaphore directe ou de substitution où l’acte violent


(Cé) signé par les islamistes est assimilé à un chef-d’œuvre (Ca) afin de dire la
jouissance et le plaisir qu’éprouve l’extrémiste.

*« Mon reflet n’avait rien d’humain. C’était celui d’une bête échappée d’une
imagination tourmentée. »p269

Le syntagme insère une métaphore annoncée dont le rapprochement sémantique


est fait à travers l’assimilation du reflet du terroriste (Cé) à une bête échappée.
Il s’agit une autre fois d’animaliser le terroriste et de le réduire à la bestialité et à la
sauvagerie en se basant sur le zoomorphisme.

289
2 - La comparaison

* « C’est fini. Les prophètes nous ont lâchés. Nous sommes faits comme des
rats. »p12

Tous les éléments d’une comparaison pertinente et compréhensible sont présents


dans ce passage : le thème ou le comparé qui est « nous», le phore ou le comparant qui est
« des rats » et le lien comparatif qui est la conjonction « comme ». A travers cette
analogie manichéenne, l’auteur réduit les extrémistes à des animaux connus par leur
saleté afin de les ridiculiser.

* « Comment peut-on oublier lorsqu’on passe ses jours à travestir sa mémoire, et


ses nuits à la reconstituer comme un puzzle maudit pour se remettre, dés l’aube, à la
brouiller encore, et encore ?...Tous les jours. Toutes les nuits. Sans arrêt… »pp14-15

Il s’agit dans ce syntagme de comparer la mémoire (Cé) du terroriste à un puzzle


maudit (Ca) qu’il constitue jours et nuits. Le puzzle est un jeu de patience consistant à
reconstituer une image découpée en fragments de différentes formes ; il renvoie ici aux
images des victimes des islamistes tuées sauvagement et découpées, déchiquetées et
démembrées. Le passage traduit la déstabilisation des islamistes et leurs problèmes
mentaux après chaque massacre de population.

* « Le magistrat lui souriait, mais son regard avait quelque chose de tragique. On
aurait dit une bête traquée »p15

Une comparaison pertinente est présente dans cet énoncé puisque tous les
éléments sont présents ; il s’agit de comparer le magistrat (Cé) à une bête traquée (Ca)
en se basant sur l’usage du verbe à sens comparatif (on aurait) constituant le lien
comparatif. A travers ce choix du comparant, l’auteur dit la frayeur et la panique du
magistrat lors de son exécution.

*« Pareils à une météorite, j’ai traversé le mur du son, pulvérisé le point de non
retour : je venais de basculer corps et âme dans un monde parallèle d’où je ne
reviendrais jamais plus. »p16

290
La comparaison pertinente repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie
explicité par l’adjectif à sens comparatif « pareil à ». Le personnage central représenté
par le pronom personnel« je» se compare à une météorite (Ca) qui est un petit corps qui
se meuve hors de l’atmosphère de la terre dans les espaces inter cosmiques et qui tombe
sur le sol parfois quand il n’est pas entièrement consumé par le frottement avec
l’atmosphère. Le motif central est celui de la mouvance hors de la terre traduisant ici la
perdition et la ruine de l’âme.

*« Sa tête a pété comme un énorme furoncle. »p15

Dans cet énoncé, le narrateur compare la tête (du magistrat) à un énorme


furoncle ; nous avons ici tous les éléments d’une comparaison pertinente,
compréhensible ; le comparé (Cé) qui est (la tête) appelé thème, le comparant (Ca) qui
est (furoncle), appelé phore et le lien comparatif qui est exprimé par la conjonction
« comme ». Il s’agit de dire la puissance de l’explosion ou de l’éclatement de la tête du
magistrat.

* « Hanane coulait comme un pavé dans la mare. »p117

Dans ce syntagme nominal, le narrateur compare Hanane à un pavé. Là aussi,


tous les éléments d’une comparaison pertinente sont présents puisque nous avons le
comparé (le thème) qui est (Hanane), le comparant (le phore) qui est (le pavé) et le lien
comparatif (comme). Il s’agit de dire l’atrocité du crime et de représenter l’image de
Hanane assassinée noyée dans son sang.

* « La cuirasse des diplômes n’empêchera pas la lame fratricide de crever le rêve


comme un abcès. »p117

Il s’agit dans cet énoncé de comparer le rêve à un abcès qu’on crève en faisant
recours à un lien comparatif qui est la conjonction (comme). L’énoncé incorpore une
autre figure de style, en l’occurrence, une métaphore nominale où les diplômes (Cé)
sont assimilée à une cuirasse (Cé) représentant une arme défensive qui couvre la
poitrine et quelquefois le dos. Ce blindage de diplômes décroché par Hanane ne l’a pas

291
épargné de la lame de son frère qui d’un geste a brisé des années de rêve et d’ambition.

* « Les trois policiers tressautèrent sous les impacts, pareils à des pantins. »p173

Dans cet énoncé, les policiers sont comparés aux pantins. Le comparé (cé) est (les
policiers), le comparant (ca) est (les pantins), et le lien comparatif représenté à travers
l’adjectif à sens comparatif (pareils à). Il s’agit dans cette comparaison pertinente de
ridiculiser les policiers en les réduisant à des clowns ou à des guignols afin de
souligner leur faiblesse face aux terroristes.

* « Il fendit le groupe de femmes comme un brise-glace, chercha, chercha. Un


moment, il s’imagina muni d’un lance-flammes en train d’immoler cette bande de
garces, ces sorcières…Putes ! Putes… »p116

Tous les éléments d’une comparaison pertinente et compréhensible sont présents


dans ce passage : le thème ou le comparé qui est Nabil représenté par le pronom
personnel « il», le phore ou le comparant qui est « un brise -glace» et le lien comparatif
qui est la conjonction « comme ». Comparer Nabil à un brise-glace qui est un navire
pourvu d’une étrave renforcée permettant de briser la glace traduit ici la hâte et
l'emportement de l’islamiste à trouver sa sœur parmi les manifestantes contre l’idéologie
islamiste.

L’énoncé insère aussi deux métaphores directes ; il s’agit dans la première


d’assimiler le couteau que portait l’extrémiste (Cé) à un lance-flammes (Ca) qui est un
appareil permettant de lancer des liquides enflammés et dans la seconde d’assimiler les
protestataires (Cé) à des sorcières (Ca) afin de représenter l’idéologie islamiste à travers
Nabil qui considérait les opposantes comme des magiciennes qu’il fallait anéantir pour
cesser d’être des exemples d’engagement et de combat contre la politique islamistes vis-
à-vis des femmes.

* « Une vierge venait de s’éteindre, pareille à un cierge dans une chambre


mortuaire, comme s’éteignent les jours à l’heure où se crucifie le soleil aux portes de
la nuit. »p117

292
Le syntagme incorpore plusieurs figures de style : deux comparaisons pertinentes
et compréhensibles, une synecdoque et une métonymie. Il s’agit dans les deux
premières de comparer une vierge (Cé) à un cierge (Ca) puis aux jours qui s’éteignent
en faisant recours aux deux liens comparatifs : l’adjectif à sens comparatif « pareille
à » et la conjonction « comme ».

La synecdoque repose ici sur un rapport de contiguïté et d’englobement sémantique


où Hanane est substituée par un autre signifiant, celui de « la vierge ».Cet adjectif crée un
rapport de voisinage immédiat avec les termes « la pudique » et « la vertueuse ».

La métonymie dépréciative repose ici sur le choix de la locution « à l’heure où se


crucifie le soleil aux portes de la nuit » marquant dans cet énoncé un passage d’un signifié
premier à un signifié second par similarité car l’expression métonymique est un substitut
d’une autre à savoir « du jour qui finit »et « du soleil qui se couche ».

*« Sur les murs zébrés de fumée, les affiches électorales en lambeaux battaient
de l’aile, semblables à des volatiles pris au piège dans du torchis. »p135

Il s’agit dans cette comparaison pertinente de comparer les affiches électorales


(Cé) à des volatiles (Ca) en se basant sur l’adjectif à sens comparatif « semblable à ».
La comparaison est motivée à travers l’emploi de l’expression « pris au piège »
connotant l’image abîmée des affiches électorales et l’échec aussi du processus
électoral.

* « Moi, j’exultais. Je m’en donnais à cœur joie. Je courais comme un feu follet à
travers la fumée pour chercher les cailloux et les balancer sur les poulets. »p140

Il s’agit dans ce syntagme du personnage central qui se compare (moi) à un feu


follet à travers l’emploi de la conjonction « comme ». Le comparant renvoie à une
flamme erratique qu’on voit voltiger la nuit sur les marais ou dans les cimetières
produite par une inflammation des gaz dégagés par des matières organiques en
décomposition. A travers cette comparaison au feu follet, le personnage traduit sa
révolte et sa folie passagères naissant de la marginalisation et de l’injustice desquelles
il souffrait.

293
* « Policiers, militaires, journalistes, intellectuels tombaient comme des mouches,
les uns après les autres, au petit matin, fauchés sur le seuil de leur porte. »p150

La comparaison est pertinente et repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie
explicité par la conjonction « comme ». Les policiers, les militaires, les journalistes et les
intellectuels sont comparés à des mouches (Ca). Le motif central est exprimé à travers
l’emploi du verbe « tomber les uns après les autres » afin d’exprimer les innombrables
assassinats réalisés par les extrémistes dans cette période des années 90.

* « Elle négociait les barrages de police mieux qu’une ambulance. »p190

Il s’agit dans cette comparaison pertinente et motivée de comparer le personnage


de Hind à une ambulance dans ses déplacements pour contacter les islamistes et les
aider dans leurs opérations en faisant recours à l’adjectif à sens comparatif « mieux
que ». Le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « négocier » traduisant
l’arrangement et la conciliation.

* « De retour à la maison, elle courait se démaquiller et se débarrassait de son


tailleur comme s’il s’agissait d’une tunique de Nessus. »p190

L’énoncé incorpore une comparaison pertinente où tous les éléments sont


présents : il s’agit de comparer le tailleur de Hind à une tunique de Nessus à travers
l’emploi de la conjonction « comme ». Le motif est dit à travers l’emploi du verbe « se
débarrasser » traduisant l’écœurement et la répugnance. Il s’agit de dire le sentiment de
l’islamiste vis-à-vis de l’habit moderne et civilisé.

*« Debout devant la fenêtre, Nafa observait le brouillard en train d’envahir la


ville comme une horde de fantômes débarquant de la mer. »p197

Une comparaison pertinente affleure dans ce syntagme où le brouillard est


comparé à une horde de fantômes en faisant recours à la conjonction « comme ». Cette
comparaison traduit l’état d’âme du personnage central qui voit dans la fumée se
dégageant des incendies réalisés par les islamistes, des fantômes surgissant de la mer.
Le brouillard traduit aussi la confusion, l’obscurcissement et la peur de Nafa Walid. Le

294
motif est exprimé à travers l’emploi des verbes « envahir » traduisant la prolifération,
le déferlement et l’expansion

* « Cousin de Chourahbil, il commandait la section itinérante de l’unité, celle


qui surgissait n’importe où, n’importe quand, aussi ravageuse qu’une épidémie, aussi
foudroyante qu’un éclair. »p232

Ce syntagme incorpore une comparaison compréhensible et pertinente avec la


présence de tous les éléments. Il s’agit de comparer la section de l’unité (Cé) à une
épidémie et à un éclair (Ca) en usant d’un système de comparaison quantitative
« aussi que ». Le motif est exprimé à travers l’emploi des deux adjectifs « ravageuse »
et « foudroyante » traduisant la rapidité, l’imprévu, la ruine et la dévastation. Ce choix
adjectival renvoie à la force, à la puissance et au dynamisme de la section islamiste.

* « On leur lançait des pierres, les aspergeait d’eaux usées et on proférait sur
leur passage des mots orduriers qui, dans la bouche d’un enfant, claquaient comme
des blasphèmes. »p121

Le passage englobe deus figures de styles, à savoir une métaphore et une


comparaison. Il s’agit dans la première d’une métaphore adjectivale où les mots (Cé)
sont assimilés à des ordures (Ca) à travers le choix de l’adjectif « orduriers » traduisant
tout ce qui est de caractère obscène et scatologique.

La seconde figure est une comparaison pertinente où « les mots orduriers » sont
comparés à « des blasphèmes » en usant de la conjonction « comme ». Ce choix de
blasphèmes signifiant par exagération un discours ou propos injuste, déplace et
outrageant traduit une violence verbale déshonorante.

Le passage dit le risque que la femme algérienne dévoilée affrontait dans les
années 1990. Même les enfants s’impliquaient et participaient à cette guerre civile en
exprimant une haine semée par les islamistes.

*« Et les hommes, à leur insu, s’identifient au carnaval des damnés. »p91

295
Une comparaison pertinente et compréhensible affleure dans ce passage où les
hommes (Cé) sont comparés à des damnés (Ca) en faisant recours au verbe à sens
comparatif « s’identifier » renvoyant à l’assimilation eu au rapprochement.

*« Nafa n’eut pas la force de s’asseoir. Il regarda autour de lui, à la manière


d’un animal pris dans la nasse. »p177

L’énoncé affleure une comparaison pertinente où le personnage central Nafa est


comparé à un animal piégé en se reposant sur un rapport d’analogie explicité par
« à la manière de ». Le motif est exprimé par l’expression « regarder autour de lui »
exprimant la peur et l’agitation d’un animal dans un piège.

* « La Casbah des poètes se mua en citadelles intégriste. »p107

Il s’agit dans cette comparaison pertinente de comparer La casbah à une citadelle


intégriste en faisant recours au verbe « se muer » à sens comparatif traduisant la
métamorphose et la transformation. L’emploi et le choix de « citadelle intégriste »
représentant une forteresse commandant une ville vise à dire la force et la puissance
des islamistes.

*« L’horreur jetait l’ancre au tréfonds des êtres, pesait sur les cœurs aussi lourd
qu’une enclume. »p149

Ce syntagme englobe deux figures de style en l’occurrence une métonymie et une


comparaison. Il s’agit dans la première d’une métonymie de substitution où « jetait
l’ancre » est un substitut sémantique du premier « s’accentue » afin de dire l’ampleur
de l’horreur sentie par les algériens dans les années 1990.

La comparaison affleure dans cet énoncé quand l’auteur compare l’horreur à une
enclume en faisant recours à un système de comparaison quantitative à savoir « aussi
que » et en se basant sur le motif de la pesanteur traduisant les malaises et les troubles
que vivaient les algériens dans les années 1990.

296
* « … ; parfois une bombe transformait le jour de l’inauguration en
boucherie. »p236

Une comparaison pertinente est insérée dans ce passage où le jour de


l’inauguration (Cé) est comparé à une boucherie (Ca) reposant sur un rapport
analogique explicité par le verbe « transformer » à sens comparatif. Le terme
« boucherie » traduit ici la sauvagerie et le carnage réalisés par les intégristes.

* « Parfois des têtes humaines étaient alignées en rang d’oignons sur une
balustrade » p161

Il s’agit dans cette comparaison de comparer les têtes humaines (Cé) aux oignons
arrangés (Ca) en faisant recours à la préposition « en » afin de dire le nombre important
des victimes de la violence. Dans cet exemple métaphorique, nous allons du thème au
phore en se basant sur la zone d’intersection ou le motif (rang).

* « Il sortait droit d’un cauchemar, avec sa chevelure tressée qui rappelait


celle de Méduse et sa voix qui portait plus loin qu’un mousqueton. »p232

L’énoncé incorpore deux comparaisons pertinentes et compréhensibles ; il s’agit


dans la première de comparer la chevelure tressée à une Méduse en faisant recours au
verbe « rappeler » et dans un second temps de comparer la voix du personnage à un
mousqueton afin de montrer sa force et sa tonalité puissante en se basant sur le système
comparatif « plus que ».

Il s’agit de réduire le terroriste à un animal marin de consistance gélatine dont les


filaments sont urticants. C’est un animal prédateur qui s’accroche à sa proie et la
paralyse par ses cnidocystes.

*« Quelques fois, un couteau de boucher achevait les blessés en leur tranchant


la gorge. A la mosquée, on expliqua ce geste : un rituel grâce auquel le mort se muait
en oblation, et le drame en allégeance. »p150

297
L’énoncé incorpore de comparaisons pertinentes et compréhensibles où la mort est
comparée à une oblation et le drame à une allégeance en faisant recours au verbe « se
muer » traduisant la modification. Il s’agit de dire l’idéologie islamiste considérant le
massacre comme un rituel à travers lequel la victime se purifie.

3- La personnification :

* « Le pays était paralysé »p107

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier le pays en lui attribuant une


caractéristique humaine à travers l’emploi de l’adjectif « paralysé » renvoyant à
l’immobilité et exprimant l’incapacité de bouger. Cette personnification renvoie à dire
l’état de l’Algérie des années 1990 incapable de se défendre face à la vague de la
violence islamiste.

* « En une fraction de seconde, son sang a fuit son visage. »p115

Dans cette personnification métaphorique, le sang fui comme un homme et se


trouve comparé implicitement à ce dernier. Le verbe « fuir » évoque un acte humain et
personnifie le sang par analogie. Le verbe « fuir » retrace ici l’image du sang qui saute
pour renvoyer à la pâleur du visage effrayé.

* « Une puissante giclée de sang le gifla. »p215

Il s’agit dans ce syntagme de personnifier la giclée de sang en lui attribuant


deux caractéristiques humaines traduites ici à travers l’emploi de « puissante » et
gifler ». Dans cette personnification métaphorique, nous avons l’élément comparé qui
est (la giclée de sang), mais l’élément comparant est absent. Il est remplacé par le
verbe « gifler » qui évoque une caractéristique humaine et personnifie (la giclée de
sang).

*« Les enterrements confirmaient la tragédie. »p151

298
Nous avons dans cette personnification métaphorique l’élément comparé qui est
(les enterrements) mais nous n’avons pas l’élément comparant qui est l’homme. C’est
le verbe « confirmer » exprimant un acte humain qui personnifie le thème (les
enterrements). Il s’agit dans cet énoncé de dire les innombrables actes terroristes
réalisés et reflétés par le nombre important des enterrements.

* « La mort frappait partout. »p151

Nous constatons dans cette personnification métaphorique la présence de


l’élément comparé inhumain (la mort), et l’absence du comparant (homme) qui est
représenté par le verbe « frapper » , ce dernier qui personnifie la mort par analogie .

* « Les pierres sifflaient de partout. »p140

Il s’agit dans ce syntagme de personnifier les pierres en leur attribuant une


caractéristique humaine traduit par l’emploi du verbe « siffler » signifiant émettre un
son aigu. Le choix de ce verbe renvoie à la grande quantité des pierres lancées.

* « Après l’épreuve de force du pouvoir, la casbah se réveilla groggy, incapable


de se situer. Les mosquées étaient silencieuses, les rues traumatisées, et les militants
floués erraient dans le brouillard, perplexes, incrédules, prêts à détaler au cri d’une
sirène. »p122

L’énoncé incorpore une personnification métaphorique où le quartier de la


Casbah est assimilé à une personne à travers l’emploi des adjectifs « groggy »
signifiant l’étourdissement par des coups et « incapable de se situer » traduisant la
déstabilisation et le bouleversement.

Il s’agit de personnifier aussi les mosquées et les rues à travers l’emploi des
adjectifs « silencieuses » et « traumatisées » traduisant aussi un état de choc et
d’ébranlement.

* « La Casbah se réveillait régulièrement pataugeant dans le sang d’un


renégat.»p161

299
La métonymie donne lieu ici à la personnification. Par le phénomène de
substitution, les habitants sont remplacés par La Casbah. Au lieu de dire « les habitants
de la Casbah se réveillaient régulièrement … » l’auteur préfère citer que le lieu où ils
habitent.

- Les figures d’analogie dans Le serment des barbares de B .Sansal :

1- La métaphore :

*« Le cimetière n’a plus cette sérénité qui savait recevoir le respect, apaiser les
douleurs, exhorter à une vie meilleure. Il est une plaie béante, un charivari irrémédiable ;
on excave à la pelle mécanique, on enfourne à la chaîne, on s’agglutine à perte de
vue. »p7

Une métaphore annoncée (ou in presentea) affleure l’énoncé où le cimetière (le


comparé) est assimilé à une plaie et à un charivari (les comparants).C’est une métaphore
motivée car le motif est exprimé à travers la négation de la sérénité et de la paix dans ce
lieu.

Assimiler le cimetière à une blessure et à un bruit renvoie aux multiples assassinats


réalisés dans la période des années 90 ; le cimetière demeure un espace de rassemblement
qui à leur tour représente les nombreux enterrements des victimes du terrorisme.

*« Cette animosité n’a pas de nom, à vrai dire. C’est une guerre si on veut ; une
fureur lointaine et proche à la fois ; une hérésie absurde et vicieuse qui s’invente au fur
et à mesure ses convictions et ses plans ; une monstruosité à l’avidité spectaculaire qui se
délecte de l’innocent et boude les crapules. »p7

Le passage incorpore une métaphore in presentea ou (annoncée) où le narrateur


assimile la guerre (le comparé) à une fureur, une hérésie et une monstruosité (les
comparants). Il s’agit d’une métaphore motivée ; le motif est exprimé à travers
l’animosité productrice de la guerre civile. Le choix de ces comparants négatifs n’est pas

300
gratuit de la part de l’écrivain, car ce dernier tend à dire le délire et la déviation des
terroristes.

*« Elle est une verrue cancéreuse sur le flanc oriental de la capitale. »p9

Il s’agit dans ce syntagme d’une métaphore d’identification ou d’une métaphore in


praesentia où les deux termes rapprochés subsistent : le comparé qui est la ville de Rouïba
représentée par le pronom (elle) et le comparant qui est (la verrue cancéreuse).

Cette assimilation de la ville à une maladie incurable renvoie ici au rôle dangereux
de Rouïba et à la menace qu’elle représentait pour la capitale pendant les années 90.

*« …; pour un rien, ces bâtards font un raffut de tous les diables et ne savent plus
refréner leur passions ; la nuit, la monotonie de leurs concerts présente le travers
d’aggraver le sommeil de l’habitant en plus d’attirer les mauvais garçons qui voient dans
leur manie la découverte d’une couverture.»p14

La métaphore directe repose dans cet énoncé sur un insulte, car l’auteur assimile ici
les terroristes (Cé) aux bâtards (Ca) qui sont les personnes dont l’origine est inconnue.
Cette assimilation vise à dire l’étrangeté de ces gens par apport aux algériens et leur
inclusion dans la société algérienne.

* « J’ai laissé un paradis, je retrouve un enfer »p44

Il s’agit dans cet énoncé de deux métaphores directes où le personnage du récit


assimile l’Algérie dans un premier temps à un paradis pour parler de cette dernière avant
la guerre civile et dans un second temps à un enfer pour dire la situation dégradée du pays
dans les années 90.

*« On les retrouva entremêlés dans le fourgon transformé en passoire ; morts,


atrocement mutilés ; n’ont même pas eu le temps de riposter ; l’œuvre des
islamistes ? »p73

301
L’énoncé incorpore une métaphore d’identification ou in presentia où les deux
éléments sont exprimés : le comparé qui est le fourgon et le comparant qui est la passoire.
L’assimilation du fourgon à une passoire traduit l’atrocité et la cruauté des terroristes qui
défigurent les éléments de sécurité en les retranchant. Ce choix de la (passoire) marque
une exagération renvoyant à la sauvagerie et à la bestialité des extrémistes.

*« Un cri de guerre, un hurlement qui les avait glacés : »Allah Akbar », suivi de
staccatos rageurs. Il y aurait dans ce déferlement une curiosité à relever : les balles
islamistes ont des sonorités à couper le souffle, effroyables, catastrophiques, qui évoquent
des barbaries légendaires dont les siècles passés, croyions-nous, avaient emporté le
secret, alors que celles de la république sont d’une consistance bête, comme une sanction
administrative dont on se remet vite pour peu qu’on rengaine sa susceptibilité et qu’on
oublie ce qui se dit sur les hommes du président. »p74

L’énoncé comprend plusieurs figures de style : il s’agit dans un premier temps


d’une métaphore d’identification où les balles islamistes (le comparé) sont assimilées aux
staccatos et aux sonorités (le comparant) afin de marquer la différence du voisement des
tirs islamistes et ceux de « la république ».

Dans un second temps, d’une métaphore in presentia où les balles islamistes (le
comparé) sont assimilées aux vagues (le comparant) à travers l’emploi de « déferlement »
renvoyant à la manifestation intense, massive et subite des tirs terroristes.

Dans un troisième temps, on peut parler de la présence d’une comparaison


pertinente où tous les éléments sont exprimés : les balles qui sont le comparé, la sanction
administrative qui marque ici le comparant et l’outil de comparaison qui est la
conjonction « comme ». Cette comparaison vise à dire la faiblesse et la déficience des
balles de « la république ».

Dans un quatrième temps, il s’agit de la présence d’une personnification où on


attribue une caractéristique humaine aux staccatos ; celle de la colère à travers l’emploi de
l’adjectif « rageurs ». Le but est de dire la rogne et l’irritation des islamistes.

302
*« Le mal déferla sur nous alors que nous ergotions sans répit sur le prix du
grain. »p90

Une métaphore d’identification affleure l’énoncé où le mal (Cé) est assimilé aux
vagues (Ca) à travers l’emploi du verbe « déferler ». Il s’agit de dire l’extrémité du mal
islamiste à travers une métaphore verbale.

*« Une nuit, les darkis viendront les reluquer comme des rats contaminés et en
capturer quelques- uns pour le dérangement ; la nuit d’après, des tangos enragés les
réveillerons comme s’il avait le feu au ciel pour leur rappeler que ce n’est pas parce que
ça va mieux dans cet émirat grâce au sacrifice des leurs qu’il faut s’endormir ; ils en
égorgeront une moitié pour l’exemple. »p218

L’énoncé incorpore deux métaphores directes ou de substitution où le comparant


prend directement la place du comparé ; la première repose sur une création lexicale, car
cherchant l’expressivité dans la création de mots nouveaux, l’auteur crée le mot « darkis »
qui est un mot valise constitué de simples variantes orthographiques et d’adjonction
d’éléments : « dar » vient du « Dari » qui est une forme du persan parlé en Afghanistan et
« kis » vient du « harkis » qui sont des soldats indigènes d’Algérie qui ont servi dans une
milice supplétive (une harka) aux côtés de l’armée française durant la guerre d’Algérie.

Ainsi les terroristes (Cé) sont assimilés aux harkis (Ca) influencés par l’idéologie
afghane. Il s’agit dans la seconde d’assimiler les extrémistes (Cé) aux tangos enragés (Ca)
afin de souligner leur coté fou, déséquilibré et bestial ; cette métaphore manichéenne
dévalorise et réduit le terroriste à un animal se retrouvant dans un état d’affolement.

* « Après les avoir débusqués de leur cache, une vieille poissonnerie du port qui
sentait toute la ruine des tiers monde, les darkis les avaient rabattus vers la pinède où les
ninjas campaient à plat ventre. »p218

Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore in absentia où le comparant (les darkis)
prend la place du comparé (les terroristes). Là aussi l’auteur assimile les extrémistes aux
harkis.

303
*« Les hommes y virent une réaction naturelle devant la boucherie. »p220

Une métaphore de substitution affleure l’énoncé où le comparant (la boucherie)


prend directement la place du comparé (le massacre). Il s’agit d’assimiler l’assassinat des
algériens au massacre afin de souligner l’ampleur des dégâts humains.

* « Dans une rue à sens unique, descendante de surcroît, même pour le piéton on a
peine à admettre la marche à contre-courant. En les observant lutter d’arrache-pied pour
tracer leur chemin, il songea aux saumons et à l’étrangeté de leur transhumance
amoureuse, du salé au doux ; quelle apothéose ! »p222

L’énoncé incorpore une métaphore d’identification ou in presentea où les deux


éléments sont exprimés : le comparé (les piétons) et le comparant (les saumons). Il s’agit
d’une métaphore motivée car l’assimilation des piétons aux saumons est marquée par le
mouvement de ces poissons qui remontent une cascade à la saison de la reproduction et
quittent leur habitat marin pour remonter les rivières et aller frayer en eau douce. Le
mouvement des piétons cherchant l’abri est vu comme celui des saumons allant de l’eau
salée vers l’eau douce.

*« Le front les aide en sous-main pour renaître de leurs cendres plus beau qu’un
phénix. »p233

Une métaphore d’identification affleure l’énoncé où les deux éléments sont


présents : le comparé qui sont les terroristes représentés à travers le pronom (les) et le
comparant qui est (un phénix). Il s’agit d’une métaphore motivée car le motif est souligné
dans la renaissance des cendres.

A travers l’assimilation des terroristes au phénix, l’auteur souligne leur force et


puissance car le phénix est un oiseau fabuleux ayant le pouvoir de renaître de ses cendres
considéré comme un symbole de résurrection communément associé au feu et à la couleur
rouge.

*« Dans leur programme, demain n’existe pas, les parents sont des bêtes qui ne
méritent pas de vivre et les gendarmes sont les ennemis de Dieu. »p280

304
Une métaphore annoncée ou in presentea affleure l’énoncé où les deux éléments
sont exprimés ; il s’agit d’assimiler les parents (Cé) à des bêtes (Ca) qui n’apprennent pas
la religion à leurs enfants et qui méritent d’être tués.

*« Dans ses bouges lilliputiens, des hommes tortueux, sortis imbibés d’une humidité
salpêtrée des entrailles de la terre, avalent en grelottant un breuvage mortel sentant le
marc de café mille fois recyclé, l’eau saumâtre et le cafard écrasé ; puis, dans la
brumasse, dévalent de leurs hauteurs le long d’un circuit tourmenté pour rejoindre Alger
et attraper les premiers bus. »p291

Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore adjectivale où les extrémistes (Cé) sont
assimilés à des explosifs à travers l’emploi de l’adjectif « salpêtrée » pour désigner les
hommes téméraires prêts à se sacrifier, en l’occurrence les kamikazes qui se font
explosés.

On peut parler aussi de la présence d’une métonymie à travers l’emploi de plusieurs


termes indiquant l’âge de l’ignorance : humidité, les entrailles de la terre, marc de café,
mille fois recyclé, l’eau saumâtre.

* « Fallait-il qu’elle ait changé pour devenir un tel chaudron de sorcières, une
cour des miracles où se mêlent, dans l’effervescence du nombre et la violence des
appétits, terroristes de tous bords, trafiquants en tout genre, trabendistes de tout pays,
spéculateurs de tout poils, fonctionnaires de toutes obédiences, tous ripailleurs
infatigables, chômeurs en fin de parcours que guignent les recruteurs l’ombre,
délinquants imberbes aux yeux plus gros que la tête qui braconnent les terroristes des
grands prédateurs. »p328

L’extrait incorpore une métaphore de substitution ou directe où l’auteur assimile


l’Algérie (Cé) à un chaudron de sorcières (Ca) contenant tout genre d’hommes visant sa
destruction : terroristes, trafiquants, trabendistes, spéculateurs, chômeurs, délinquants. Il
l’assimile aussi à une cour de miracle supportant toutes circonstances et tout évènement.

*« Malgré leur jeune âge, ils ont certainement vite compris qu’ils ne pouvaient
attendre aucune pitié de ces barbares. »p361

305
Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore directe où les islamistes (Cé) sont
assimilés à des barbares (Ca) impitoyables afin de souligner leur sauvagerie.

*« Sur les visages de leurs parents, de leurs amis, de cette foule bénévole prête à
donner son sang, se lisaient la tristesse, la douleur, l’hébétude, l’incompréhension, la
révolte. »p361

L’énoncé incorpore deux figures de style : il s’agit dans un premier temps d’une
métaphore de substitution où les visages (Cé) sont assimilés à un livre (Ca) à travers
l’emploi du verbe « lire » (une métaphore verbale). Dans un second temps on peut parler
de la présence d’une métonymie présente dans l’expression : prête à donner son sang
signifiant être prêt à se donner la vie ou à se sacrifier la vie.

*« Oui, sans doute, autant que le reste dans ce pays qui n’est ni une république, ni
un royaume, ni une île, ni une base lunaire, mais le premier coupe-gorge au
monde. »p367

Il s’agit dans cette métaphore annoncée d’assimiler le pays (Cé) à un premier


coupe-gorge au monde (Ca) afin de renvoyer à l’ampleur des actes barbares réalisés par
les terroristes dans les années 90 et de dire la singularité et l’anomalie de ce qui se passait
en Algérie dans la décennie noire.

2- La comparaison :

*« Les hommes meurent comme des mouches, la terre les gobe, rien a de
sens. »p7

La comparaison pertinente repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie


explicité par la conjonction « comme ». Il s’agit de comparer les hommes (Cé) à des
mouches pour souligner l’ampleur des actes terroristes. Le motif central est celui de la
mort exprimé à travers l’emploi du verbe « meurent ».

*« La foule, qui assistait à la mise en terre de Si Moh, bruissait comme un essaim


d’abeilles dérangé dans ses coutumes. »p21

306
L’énoncé incorpore une comparaison pertinente où tous les éléments sont présents :
la foule (Cé), un essaim d’abeilles (Ca) et l’outil de comparaison (comme). Il s’agit d’une
comparaison motivée car le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « bruire »
rapprochant les gens qui se retrouve au cimetière des abeilles.

* « Ce pays n’est pas gai ; un sortilège le maintient au plus bas de la vie, et son
peuple, tributaire de ses chaînes, le hante comme un fantôme vadrouille dans sa
demeure. »p215

Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente où l’auteur compare le


peuple algérien (Cé) à un fantôme (Ca) randonnant chez lui et se refusant toute issue en
usant de la conjonction « comme ». A travers cette comparaison l’auteur vise à
culpabiliser la population algérienne et la responsabiliser puisque elle reste immobile face
à tout ce qui se passe.

*« Certains se tenaient la tête, se massaient la nuque ; d’autres, en état de choc,


étaient froids comme des pierres ; … »p219

Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente où (les parents représentés
par »d’autres ») sont comparés à des pierres en usant de la conjonction »comme » ; une
comparaison motivée à travers l’emploi de l’adjectif « froids ». La froideur exprime ici la
frayeur et l’angoisse des parents cherchant leurs enfants.

*« L’Algérie paludique rue comme un cheval qui aurait avalé son cavalier et les
emmerdes s’y déversent comme grêle au pic de l’orage. »p228

L’énoncé incorpore dans un premier temps une personnification où l’Algérie est


personnifiée à travers l’adjectif « paludique » renvoyant à une maladie infectieuse
parasitaire transmise par les piqûres de moustiques et se caractérise par de fortes fièvres.
Ainsi L’Algérie est assimilée à une personne atteinte d’une maladie.

Dans un second temps, une comparaison pertinente affleure ce même énoncé où


l’Algérie est comparée à un cheval ruent afin de dire l’état de déstabilisation et de
rébellion du pays.

307
*« Avec les islamistes qu’ils manœuvrent comme une armée aveugle, ils
reprennent le combat contre l’ennemi de toujours… »240

Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente avec la présence de tous les
éléments : le comparé qui sont « les islamistes », le comparant qui est « l’armée aveugle »
et la conjonction « comme ». L’adjectif « aveugle » renvoie ici à l’aspect destructeur et
ravagent de l’armée islamiste.

*« La casbah n’est pas une carte postale. On la regarde comme une termitière dont
elle a la forme conique et grumeleux si, devant l’intense grouillement de ses venelles
sombres et gluantes, on se sent soudainement l’âme d’un savant en compagne et qu’on
s’interroge sur les mystères de cette agitation. »p282

Tous les éléments d’une comparaison pertinente et compréhensible sont présents


dans ce passage : le thème ou le comparé qui est « La casbah », le phore ou le comparant
qui est « une termitière » et le lien comparatif qui est « comme ».

Il s’agit ici d’une comparaison motivée car le motif est exprimé à travers les
adjectifs : « conique » et « grumeleux » et à travers l’emploi des termes :
« grouillements » et « agitation ». Comparer La casbah à une termitière reflète la situation
déstabilisée de la société algéroise dans les années 90.

*« C’est ainsi mon ami, la folie nous attire comme le bruit attire les enfants. »p308

Deux figures de style affleurent cet énoncé : il s’agit dans un premier temps d’une
métaphore directe où la violence (Cé) est assimilée à la folie (Ca) et dans un second
temps d’une comparaison pertinente où tous les éléments sont exprimés en l’occurrence le
comparé (la folie), le comparant (le bruit) et l’outil de comparaison (comme). Il s’agit ici
d’une comparaison motivée car le motif est dit à travers l’emploi du verbe « attirer ».

*« Le policier entrevit une autre justification à la liquidation du tueur. En se


servant du Klach, du PA et du poignard, dans cet ordre décroissant peu commun dans
nos actualités, celui-ci avait commis un crime, preuve évidente du péché de
préméditations. Que n’avait-il fait mine d’élire sa proie sur un coup de cœur ! Que ne

308
l’avait-il décapitée avec les dents, éventrée dans la précipitation, vidée de ses entrailles
et retournée comme une chaussette pour signer islamiste ! »p326

L’énoncé incorpore deux figures de style, à savoir une métaphore et une


comparaison. Il s’agit dans la première d’assimiler Moh (Cé) à une proie (Ca), en
l’occurrence le mouton à travers l’emploi de plusieurs verbes d’action interprétant l’acte
violent : décapiter, éventrer, vider les entrailles ; une métaphore manichéenne où
l’humain est réduit à un animal afin de susciter la pitié du lecteur et dire la dévalorisation
de l’homme par les terroristes dans les années 90. Dans la seconde, il s’agit de comparer
la proie (Cé) à une chaussette (Ca) qu’on retourne.

* « Nés du néant et de la hideur, ils ont jeté leur dévolu sur ce malheureux coin de
paradis, s’y déversent en nuées fabuleuses et, tels des insectes, essaiment à l’infini. »p333

Plusieurs figures de style affleurent cet énoncé : une métonymie, deux métaphores,
une comparaison et une hyperbole. Il s’agit dans un premier temps d’une métonymie
dépréciative qui réduit les extrémistes à des êtres laids sans origine à travers l’emploi du
terme « néant ».

Dans un second temps, on peut parler de la présence de deux métaphores directes


ou de substitution où la ville (Cé) est assimilée à un coin de paradis (Ca) et les islamistes
(Cé) sont assimilés à des nuées fabuleuses pour marquer leur aspect irréel.

Dans un troisième temps, on peut parler d’une comparaison non pertinente reposant
sur un rapport d’analogie explicité par « tel », où le comparé (les islamistes) est absent
mais remplacé par un comparant (des insectes) afin de les dévaloriser et les réduire à la
bestialité.

Il s’agit d’une comparaison motivée car le rapprochement entre les deux éléments
s’exprime à travers l’emploi du verbe « essaimer » exprimant le répandement. La figure
de l’hyperbole est présente dans l’énoncé par l’emploi de la préposition « à l’infini »
exprimant la continuité et le prolongement.

309
*« La ville crépite sans repos, à l’instar d’une forêt de résineux sous la coupe d’un
estivant maniaque. »p369

L’énoncé englobe quatre figures de style, en l’occurrence deux métaphores et une


comparaison. Il s’agit dans un premier temps d’une métaphore verbale où la ville est
assimilée au bois qui fait entendre du bruit sec dans une cheminée. A travers cette
métaphore de substitution, l’auteur vise à dire l’état houleux de la ville.

Une autre métaphore est à souligner où l’auteur assimile l’islamiste (Cé) à un


estivant maniaque en compétition (Ca). Dans cette métaphore de substitution l’auteur vise
à réduire l’islamiste à un fou qui ne tarderait pas de quitter le lieu, car « estivant » renvoie
à un résident temporaire passant des vacances.

Dans un second temps, on peut parler d’une comparaison pertinente avec la


présence des trois éléments : le comparé (la ville), le comparant (la forêt) et l’outil de
comparaison présent à travers l’emploi de la locution prépositionnelle (à l’instar de).

*« Au bout de sa course, on la retrouve échevelée, haletante, récalcitrante comme


un cheval pressentant un cataclysme, pendant que ses petits mercenaires dévoués, ces fils
de putes et de marchands à la sauvette, repus de mal et d’ignorance, sombrent
brutalement dans des rêves inintelligibles. »p391

Deux figures de styles affleurent cet énoncé, en l’occurrence un épitrochasme ainsi


qu’une comparaison. La première image se traduit à travers une suite de termes brefs
juxtaposés, en l’occurrence les trois adjectifs : échevelée, haletante et récalcitrante
personnifiant la ville. Dans la seconde, l’auteur compare la ville (Cé) à un cheval agité
pressentant un bouleversement.

*« Dans ses oripeaux de vieille ville coloniale usée, balafrée, qui menace ruine,
Alger vit comme un animal sauvage dont le pelage clairsemé, les yeux injectés de sang et
les errements incessants, tantôt menaçants, tantôt craintifs, disent assez sur sa vie vouée
à la lutte et au bout du compte à la mort. »p392

310
Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente avec la présence de tous les
éléments où Alger (Cé) est comparée à un animal sauvage (Ca) dont les traits et les
caractéristiques sont négatifs et dévalorisés en usant de l’outil de
comparaison « comme ».Comparer la ville d’Alger à un animal avec ces caractéristiques
renvoie à une image effrayante de la vie des algérois pendant la période des années 90 car
cet espace devient un lieu de risque et d’incertitude.

*« Ils asservissent les hommes avec leurs propres chaînes, l’islam dévoyé qu’il
aiguisent comme un sabre, la liberté sans contrepartie dont ils vantent la laideur et la
cruauté uniques en camelotiers rodés à la supercherie, l’amour du gain et de la paresse
qu’ils financent à fonds perdus. »p333

Trois figures de style affleurent cet énoncé : la première est une métaphore
annoncée et motivée où l’islam (Cé) est assimilé à des chaînes (Ca) que les islamistes
utilisent pour assujettir les algériens ; la religion est un moyen idéologique pour atteindre
des buts politiques. Le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « asservir »
exprimant la soumission et l’obéissance.

La seconde est une comparaison pertinente et motivée où tous les éléments sont
présents ; il s’agit de comparer l’islam (Cé) à un sabre (Ca) en usant de la conjonction
(comme). Le motif est exprimé par l’emploi du verbe « aiguiser » propre aux armes
blanches qu’on utilise pour égorger. La troisième est une personnification où la liberté qui
est une abstraction est personnifiée en lui attribuant deux caractéristiques humaines à
savoir la laideur et la cruauté.

3 - La personnification :

*« Ainsi va Rouïba .Maigre consolation, le mal ne la frappe pas seule ;


l’abomination et la désolation sont partout dans le pays. »p8

Il s’agit dans ce passage de personnifier « le mal » en usant du verbe « frapper »


représentant un acte agressif propre à l’être humain.

311
*« Elle est fébrile, morne et inquiétante comme une cité qui se prépare à la
guerre. »p9

Trois caractéristiques humaines attribuées à Rouïba dans ce passage contribuent à


sa personnification, en l’occurrence : fébrile, morne et inquiétante. Ces qualifiants
expriment un état psychologique détérioré et critique et renvoient à une atmosphère
tendue dans les années 90.

*« Avec le temps, la ville s’est abâtardie, boursouflée, crevassée, déformée et n’a


pas fini de s’égarer. »p12

La personnification de la ville repose dans cet énoncé sur un épitrochasme. La


suite des adjectifs choisis et employés ici renvoie à un état humain détérioré. La ville est
représentée comme une personne souffrante moralement et physiquement ; une personne
enflée par le mal qu’elle endure, déchirée et perdue pendant la guerre.

*« La ville explosa dans un tonnerre de poussière. Rageusement, elle avala les


jolies fermettes qui l’environnaient, puis se rua sur les douars qui creusaient leur trou
loin des regards. »p13

Deux personnifications affleurent dans cet énoncé ; il s’agit dans un premier temps
de personnifier la ville à travers l’emploi des deux verbes « avaler » et se ruer ». Dans un
second temps, les douars sont personnifiés à travers l’emploi du verbe « creuser ».

* « Il y avait tant à craindre dans cette ville paumée dans l’hystérie, tant à
redouter dans ce pays marié au malheur. »p30

Le syntagme incorpore deux personnifications, il s’agit dans la première


d’humaniser la ville en lui attribuant la caractéristique de la perdition à travers l’emploi
de l’adjectif « paumée » et dans la seconde aussi de représenter le pays comme une
personne qui se marie. « Se marier au malheur » renvoie au destin malheureux des
algériens dans les années 90.

*« C’est en ville, parmi les vivants, que la mort frappe »p31

312
Il s’agit dans cet énoncé de personnifier une abstraction : « la mort » à travers
l’attribution de l’acte de « frapper » à cette dernière.

*« C’était la première fois que la foudre islamiste frappait aussi fort leur ville. »p110

Le syntagme incorpore une personnification à travers l’attribution d’une


caractéristique humaine en l’occurrence, l’action de « frapper » à « la foudre ». Il s’agit
dans cet énoncé de montrer la puissance, la fureur et la grande colère des islamistes vis-à-
vis de la population algérienne dans les années 90 à travers l’emploi du terme « foudre ».
Cette dernière exprimant la vitesse et la rapidité.

*« Or, un malheur ne vient jamais seul dans un pays délaissé. »p110

La personnification affleure dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe « venir »et
l’adjectif « seul » représentant des caractéristiques humaines mais attribuées au malheur
qui est une abstraction. Il s’agit aussi de personnifier « pays » en usant de l’adjectif
« délaissé ».

*« Elle ne prie plus que pour calmer son islamité recouvrée et insuffler la ferveur
guerrière à ses milices. »p143

Il s’agit dans ce syntagme de personnifier la ville à travers l’emploi des deux


verbes« prier » et « calmer » représentant un acte humain. L’énoncé renvoie à la ville
comme lieu qui ne reste pas indifférente face à la violence paroxysmique des islamistes.

*« Son boucan a des accents qui puent la mort absurde des guerres de
religion. »p143

La ville est personnifiée ici à travers l’attribution du mot « boucan » signifiant le


vacarme ou le cri. Ce dernier est une caractéristique humaine traduisant la douleur et la
souffrance. Une autre personnification est à repérer dans cet énoncé, celle « des accents »
qui sentent la puanteur de la mort. Il s’agit de dire ici les crimes qui atteignent leur apogée
et les cadavres qui s’entassent au point de puer et empester.

313
*« Les poings et les armes parlent seuls ; le premier mot est le coup de la
fin. »p64

« Les poings et les armes » sont personnifiés dans ce passage à travers l’emploi
du verbe « parler » attribué à ces derniers. Le passage dit l’entêtement et la sauvagerie
des islamistes qui refusent d’écouter les victimes en les achevant d’un seul coup associé à
un seul mot.

* « L’horreur fut dépassée lorsque les coups frappèrent l’innocence puis le savoir
et la beauté des femmes que les intégristes mettent dans le même sac. »p163

« Les coups » sont personnifiés dans ce syntagme à travers l’emploi du verbe


« frapper ». L’énoncé dit le terrorisme qui touche et atteint même les civils qui ne
participent pas à la guerre et visent l’anéantissement de tout ce qui représente et fait la
beauté de l’Algérie.

*« Alger a son air de bourg assiégé qui attend l’assaut final. »p174

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier Alger à travers l’emploi du verbe


« attendre » renvoyant à une caractéristique humaine. On peut parler aussi de la présence
d’une comparaison motivée où cette ville (Cé) est comparée à un bourg (Ca) en usant de
l’expression « a son air ». le motif est exprimé dans l’emploi de l’adjectif « assiégé ».

*« …, le visage fermé, s’appesantit sur un dossier à sangle dont l’odeur


racontait des montagnes de souffrances, voire un génocide à grand spectacle. »p209

L’énoncé incorpore une personnification à travers l’emploi du verbe « raconter »


associé à l’odeur qui est une abstraction. On peut parler aussi de la présence d’une
hyperbole dans l’emploi de « montagnes » afin de refléter le degré excessif de la violence.

*« C’était l’aube ; poisseuse, frisquette. Ce gué entre les rives du jour ne rime à
rien ; n’y trouvent le bonheur que les rats et les cafards et les gens mal lunés. Son temps
est heureusement compté ; elle se retire en lambeaux, à la va-vite, à petit pas indécis, à
petites pattes grouillantes p216

314
Il s’agit dans cet énoncé d’une personnification basée sur l’attribution de
caractéristiques humaines à l’aube à travers l’emploi de l’expression « se retire …à la va
vite, à petits pas indécis, à petites pattes… ». L’aube est représentée comme une personne
indécise et hésitante qui se retire à la fois rapidement et doucement de crainte de quelque
chose.

*« D’où viennent-ils et où vont-ils, qu’on comprenne leur entêtement à joindre


les deux bouts dans cette ville sans merci ? »p222

La ville est personnifiée dans ce passage à travers l’emploi de l’expression « sans


merci » associée à cette dernière. Elle représentée comme une personne privée de tout
sentiment d’indulgence et de pitié.

*« Raconté ainsi, le drame est poignant. »p228

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier « le drame » à travers l’emploi de


l’adjectif « poignant » employé ici figurément afin de dire la force et la pénibilité de la
tragédie algérienne dans les années 90.

* « Avant que le soleil ait réussi à jeter quelque lueur d’espoir dans ses veines, la
Casbah a atteint son rythme solaire, d’abord cafouilleux puis trépidant, et se met à
grouiller comme un panier de crabes. »p291

L’énoncé incorpore trois figures de style à savoir : une personnification, une


comparaison et une métonymie. Il s’agit dans la première de personnifier la Casbah en lui
attribuant une caractéristique humaine à travers l’emploi du terme « veines » qui sont des
vaisseaux sanguins dans le corps humain.

La seconde figure est une comparaison motivée où la Casbah (Cé) est comparée à
un panier de crabes (Ca). Le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « grouiller »
exprimant l’agitation. Cette dernière reflète ici l’inquiétude des algérois.

* « … ; la mort rôde dans ses foules et frappe en aveugle. »p328

315
La personnification apparaît dans ce passage à travers l’attribution de deux
caractéristiques humaines, à savoir « rôder » et « frapper » propres à un être animé. On
peut repérer aussi la présence d’une synecdoque et d’une métonymie dans ce syntagme.

La synecdoque repose ici sur un rapport de contiguïté et d’englobement sémantique


où le terroriste est substitué par un autre signifiant, celui de « la mort».Ce terme crée un
rapport de voisinage immédiat avec le terme « terroriste » car il désigne l’objectif de
l’extrémiste, celui de tuer.

Le verbe « rôder » lié à « la mort » représentant ici le terroriste, renvoie à l’animal


qui erre en cherchant sa proie. Encore une fois, le terroriste est réduit à un animal. Le sens
métonymique se tisse ici à travers l’emploi de l’expression « en aveugle » qui est une
substitution dépréciative de la première qui est « frapper sans distinction est sans faire
attention ».

*« La fièvre qui habite cette drôle de ville a gagné du terrain ; le docteur n’y
entend plus rien ; il a sous les yeux toutes les maladies de l’hôpital en une seule ; mais il
mesure bien l’étendue du désastre. »p368

L’énoncé incorpore plusieurs figures de style, à savoir : une personnification, une


métonymie et une métaphore. Il s’agit dans la première de personnifier « la fièvre » en lui
attribuant la caractéristique de l’habitat. Dans la seconde, le sens métonymique se tisse à
travers l’emploi du terme « la fièvre » et l’expression « a gagné du terrain » qui sont des
substituts sémantiques de « violence » et de « propager ». Dans la troisième, il s’agit
d’assimiler « la violence » représentée ici métonymiquement par « la fièvre » aux
maladies (Ca).

*« Les sirènes des sapeurs hurlent à la mort aux quatre coins mais à force d’y
revenir, personne ne les prend au sérieux. »p369

La personnification affleure dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe


« hurler » attribué aux sirènes. Le verbe « hurler » traduit ici la frayeur et la fureur des
algériens menacés en permanence.

316
* « Tourmenté par l’atmosphère délétère de son enquête, Alger lui parut hostile,
belliqueuse, prête à s’enflammer. »p389

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier la ville d’Alger, en lui attribuant des
caractéristiques humaines à travers l’emploi des deux adjectifs : « hostile » et
« belliqueuse » traduisant l’opposition et l’agressivité. Ainsi que l’expression « prête à
s’enflammer » traduisant le suicide et l’autodestruction.

2 – Les figures de la substitution dans les romans :

- Les figures de la substitution dans Les funérailles de R. Boudjedra :

1- La métonymie :

*« Je ne voulais pas qu’il me fasse des reproches parce que j’avais vomi sur ce
presque cadavre. » p15

La métonymie repose dans cet énoncé sur un lien de présupposition entre les signifiés
car l’expression « presque cadavre » présuppose l’état critique et détérioré de Ali I.

*« Celles et ceux qui ne seront bientôt que des cadavres » p 19

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie dépréciative qui réduit des êtres vivants
à la mort car « des cadavres » est une substitution de « morts » ou des « êtres tués ». C’est
une métonymie par similarité ou par substitution car le mot « cadavres » est donné
comme substitut sémantique de »morts ».

*« …..Pour cacher ce trou dans ce beau visage presque tranquille ! » p27

La métonymie repose ici sur un lien logiquement nécessaire de présupposition entre


les signifiés. « Presque tranquille» présuppose le mécontentement et le refus des victimes
vis-à-vis de la situation dramatique de l’Algérie.

317
*« Un gouffre s’ouvrit alors dans mon ventre et dans ma tête. »p28

Il s’agit dans cet énoncé d’une variante de métonymie dite du signe dans laquelle
un référent abstrait (le mal et le chagrin) est représenté à travers l’objet qui l’emblématise
(le gouffre). « Le gouffre » est une substitution sémantique de mot « mal » qui est une
conséquence de tout ce que l’héroïne est entrain de vivre.

*« Il est au bout du rouleau. » p84

« Au bout du rouleau » présuppose dans cette expression les crimes accentués par
les terroristes. La métonymie repose donc sur un lien de présupposition. Le référent
métonymisé (l’acte criminel) est symbolisé par un rouleau, ce dernier qui est révélateur de
la situation dramatique de l’Algérie et de la violence qui atteint son paroxysme.

- Les figures de la substitution dans Des rêves et des assassins de Malika


Mokeddem :

1 - La métonymie :

*« Comment échapper à la suffocation et à la terreur ? »p63

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution car les deux termes
« suffocation » et « terreur » sont donnés comme substituts sémantiques du
mot « violence ».

*« Je vois d’autres visages coulés au moule de la frustration et de la


barbarie. »p106

La métonymie repose ici sur le choix de la locution « coulés au moule » qui marque
dans cet énoncé un passage d’un signifié premier (sombrer) à un signifié second par
similarité car « coulés au moule » est un substitut de sombrer ou de passer sans rupture ou
coupure dans la frustration et la barbarie.

*« Maintenant fusils et poignards au poing, on nous saigne de notre altérité. »p49

318
La métonymie repose ici sur un lien de présupposition entre les signifiés car « fusils
et poignards au poing » présuppose une main fermée et serrée, prête à massacrer des êtres
innocents. L’expression en question renvoie aux terroristes prenant des décisions fermes
pour réaliser des actes d’assassinats.

*« Et dans ce drame de cendres et de sang la plus abominables des violences,


c’est la ruine de l’espérance. »p82

La métonymie est dite de substitution dans cet énoncé car les deux mots
« cendres » et « sang » connotant la violence sont placés comme substituts sémantiques
des premiers qui sont « incendie » et « massacre » renvoyant aussi à la violence.

*« Et la mort répand sa puanteur partout même dans la bouche d’enfants aux


yeux de chérubins. »p108

Dans cette métonymie de similarité, le nom « puanteur » est employé comme


substitut sémantique du mot « menaces ». La puanteur qui se répand dans la bouche des
enfants se substitue aux paroles menaçantes et renvoie à l’influence des évènements et
des fatwas islamistes sur les enfants.

*« Triste rengaine des temps de la haine. »p207

La métonymie fonctionne ici sur l’axe paradigmatique et se veut une figure de


substitution car « la haine »est un substitut sémantique de« la violence ». La haine est la
conséquence de cette dernière dans les années 90.

2 - La synecdoque :

*« C’était avant la lame démente de la haine. »p48

La synecdoque repose ici sur un rapport de contiguïté et d’englobement


sémantique où le terroriste est substitué par un autre signifiant, celui de « la lame ».Ce

319
mot crée un rapport de voisinage immédiat avec le terme « terroriste » car il désigne
l’arme blanche que tient l’extrémiste pour tuer.

L’adjectif « démente » lié à la lame, représentant ici le terroriste, traduit le sens


de la folie et de l’aliénation mentale. Ainsi le terroriste est réduit à un schizophrène.

*« Avant l’hystérie des kalachnikovs et la transe funèbres des couteaux. »p48

La figure de la synecdoque repose ici sur le choix d’éléments représentatifs des


terroristes, car les deux signifiants « kalachnikovs » et « couteaux » sont des substituts
renvoyant aux terroristes. Le rapport étant de contiguïté crée une proximité analogique
entre « kalachnikovs » et « couteaux ».

3 - L’allusion :

*« On n’avait pas honte de notre métissage culturel, non pas encore. Mais ça
viendrait. »p47

L’auteur fait allusion dans ce passage aux évènements des années90 en


l’occurrence la désobéissance civile du FIS qui a fait appel à renverser le régime et à faire
un changement sur tous les niveaux : politique, social et culturel.

L’allusion ici est d’ordre historique car elle se veut une référence implicite et
oblique aux évènements des années 90. En effet la narratrice établit une complicité entre
l’auteur et le lecteur.

*« Quelque chose était déjà détraqué dans le pays, dés l’indépendance. Mais ça,
je ne le savais pas encore. »p30

A travers l’emploi de l’adverbe « encore », l’auteur se réfère implicitement et


obliquement à un élément extérieur à l’univers de l’énoncé, à savoir les évènements
tragiques des années 90. L’allusion est d’ordre historique et vise une réalité connue du
lecteur.

320
- Les figures de la substitution dans L’automne des chimères de Y. Khadra :

1 - La métonymie :

*« Les odeurs du bled ne sont plus ce qu’elles étaient. »p19

La métonymie repose dans cet énoncé sur un principe de condensation et


d’allusion car «les odeurs » qui ont changées renvoient à la situation politique et sociale
de l’Algérie qui a pris un autre chemin dans les années 90, en l’occurrence le chemin de
la violence.

*« Aujourd’hui, même les ânes ne s’y hasardent plus. »p143

La métonymie est fondée ici sur un sens hyperbolique pour dire le danger et le
risque qu’affrontent les villageois d’Imazighène. Le verbe « se hasarder » augmente la
force expressive de l’énoncé et souligne la tromperie et l’incertitude de l’espace.

*« Des hurlements me parviennent par bribes lacérées. Je cours, cours à


l’aveuglette, sourd aux appels de Mohand.»p157

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie reposant sur un principe d’économie
car « bribes lacérées » renvoient aux victimes dont les corps sont découpés et fragmentés
par les extrémistes ; chaque hurlement est lié à un acte barbare. Cette métonymie
dépréciative exprime la sauvagerie des islamistes et leur bestialité.

*« - Tu n’as pas honte cheikh, s’insurge le cinéaste. Un haj comme toi, les pieds
déjà dans la tombe. Tu te réjouis de voir ton propre pays partir en fumée… »p76

La métonymie porte ici sur l’expression « partir en fumée » et est fondée sur un
principe d’économie afin d’éviter tout un développement discursif. « Partir en fumée »
résume et renvoie à tous les évènements dramatiques de l’Algérie des années 90.

321
2 - La synecdoque :

*« Les ombres s’agitent, s’entremêlent, courent dans un spectacle


hallucinant. »p127

La synecdoque repose ici sur un rapport de substitution sémantique où « les


villageois» sont remplacés par « les ombres ». Cette substitution de « ombres » à
« villageois » sert ici l’argumentation de l’auteur : la frayeur des hommes dans la nuit lors
de l’invasion terroriste et la difficulté de les identifier.

*« Le geste plus déchirant que le cri. »p127

La synecdoque repose ici sur un rapport de substitution sémantique où «l’arme du


terroriste » est remplacée par « le geste ». Cette substitution sert ici l’argumentation de
l’auteur qui tend à souligner la liaison du geste du terroriste à son cri signifiant tous les
deux le carnage.

*« J’ai l’impression d’errer dans les limbes. Je ne suis qu’une ombre parmi les
ombres de sinistre… »p160

La même synecdoque se répète dans cet énoncé, car « ombre » et « ombres »


substituent « les hommes » qui deviennent que des silhouettes non identifiables prenant
des directions différentes et pas précises.

Ce choix de substitut sert l’argumentation de Yasmina Khadra : l’état hallucinant


des villageois et leur fuite dispersée. L’aposiopèse traduit toute la désolation que voudrait
exprimer le personnage. L’énoncé affleure aussi une métaphore annoncée où le
commissaire LIob (Cé) s’assimile à une ombre (Ca).

*« J’ai du mal à admettre que le flingue qui a mis fin à ses jours ne soit pas
enrayé devant tant de simplicité. »p148

La figure se base ici sur le choix d’un élément représentatif, car « le flingue » est
un substitut du terroriste. Il s’agit d’une synecdoque de la partie pour le tout.

322
*«Subitement jaillissant de la nuit des temps, une silhouette cauchemardesque
m’attaque dans un tonitruant « Allahou akbar »p158

Trois figures affleurent dans cet énoncé : une métaphore, une synecdoque et une
métonymie ; il s’agit d’une métaphore adjectivale où la silhouette est assimilée à un
cauchemar. On peut parler ici d’une recatégorisation subjective puisque l’être humain est
assimilé à une réalité abstraite.

La synecdoque repose ici sur un rapport d’inclusion, car le mot « silhouette »


inclut « terroriste » et sert l’argumentation de l’auteur : refléter la politique de la terreur
des islamistes. La métonymie est fondée dans ce passage sur une présupposition car « la
nuit du temps» présuppose l’âge de l’ignorance et tend à refléter l’image sauvage du
terroriste.

- Les figures de la substitution dans A quoi rêvent les loups de Y. Khadra :

1 - La synecdoque :

* « Les ombres rasant ses palissades avivaient ses insomnies. Le clapotis de son
port cadençait son agonie. Alger se laissait aller au gré des perditions. Captive de son
chagrin, n’attendant rien des hommes, et rien des nations amies, elle avait cessé de
croire au large et au ciel. »p197

La synecdoque repose ici sur un rapport de substitution sémantique où « les


terroristes» sont remplacés par « les ombres ». Cette substitution constitue
l’argumentation de l’auteur visant à dire l’absurdité des extrémistes franchissant toutes
barrières pendant la nuit et semant la terreur dans les quartiers habités.

Alger est aussi personnifiée dans ce passage à travers l’emploi d’une terminologie
traduisant plusieurs caractéristiques humaines morales et physiques : insomnies, agonie,
se laisser aller, chagrin, perditions, n’attendre rien et cesser de croire exprimant un état de
déprime, de dépression et de solitude atteignant un stade très avancé.

323
*« Deux barbus lui sautèrent dessus, le délestèrent de son arme et
s’évanouirent dans la confusion. »p132

La synecdoque repose ici sur un rapport de substitution sémantique où « les


terroristes» sont remplacés par « les barbus ». Il s’agit d’une substitution de signifiant et
de glissement de signifié par contiguïté reposant sur un rapport de la partie pour le tout
car « barbus » renvoie à la barbe de l’extrémiste qui est une partie d’un tout qui est la
personne.

*« Les premiers coups de hache leur fracassèrent le crâne. »p262

Une synecdoque repose ici sur un rapport de substitution sémantique où « le


terroriste» est remplacé par « hache». Il s’agit d’une substitution de signifiant et de
glissement de signifié par contiguïté reposant sur un rapport de l’objet pour la chose
signifiée car c’est le terroriste qui donne des coups de hache et non pas cette dernière.

*« Le sabre cognait, la hache pulvérisait, le couteau tranchait. »p263

La synecdoque repose ici sur un rapport de substitution sémantique où les objets de


la violence : « sabre, hache, couteau » constituent des substituts du « terroriste». Il s’agit
d’une substitution de signifiant et de glissement de signifié par contiguïté reposant sur un
rapport de l’objet pour la chose signifiée car les signifiants cités symbolisent le terroriste
qui tient l’arme pour massacrer.

2 - La métonymie :

*« Il est 6 heures du matin, et le jour n’a pas assez de cran pour s’aventurer
dans les rue. Depuis qu’Alger a renié ses saints, le soleil préfère se tenir au large de la
mer, à attendre que la nuit ait fini de remballer ses échafauds. »p11

Le syntagme incorpore deux métonymies la première est de contiguïté de


rapport logique qui est celui du signe pour la chose signifiée. Il s’agit ici d’employer le

324
terme « nuit » pour signifier les terroristes qui signaient leurs crimes dans la nuit. Ainsi
ce sont les terroristes qui remballent leurs victimes et non pas la nuit.

La seconde est de substitution où la première expression « les intégristes


d’Alger qui ne se basent sur aucune donnée religieuse dans leurs actes terroristes» est
remplacée par la seconde «Alger a renié ses saints » donnée comme substitut
sémantique de la première.

L’énoncé contient aussi plusieurs personnifications en attribuant des


caractéristiques humaines à travers l’emploi de plusieurs verbes : s’aventurer, renier,
préférer, se tenir, attendre et finir aux deux phénomènes naturels : le jour et le soleil.

* « … ses traits se sont effacés. »p15

Le syntagme englobe une variante d’une métonymie dite du signe dans laquelle
un référent abstrait (la fadeur du visage) est représenté à travers l’objet qui
l’emblématise dans une culture donnée. Il s’agit aussi d’une métonymie de substitution
où la seconde expression employée « ses traits se sont effacés » constitue un substitut
sémantique de la première « offusqué par la présence du terroriste ».

*« Le jour s’éteignit. Hanane ne le percevait pas .Elle errait déjà à travers un


tourbillon embrumé, glacial et sans écho. Une voix l’interpella. Etait-ce un séducteur,
ou seulement elle qui soliloquait ? Cela n’avait plus d’importance. »p116

L’énoncé incorpore une métonymie de substitution où la seconde expression


« elle errait…écho » remplace la première « elle était entrain de mourir ».

*« La place basculait dans un fleuve de ténèbres. »pp116-117

La métonymie porte ici sur l’expression « un fleuve de ténèbres » et est fondée


sur un principe d’économie afin d’éviter tout un développement discursif. « Un fleuve de
ténèbres» est une expression résumant les évènements tragiques se passant dans cette
place.

325
Il s’agit aussi d’une métonymie de substitution où la première expression «sombrer
dans la violence » est remplacée par la seconde « basculait dans un fleuve de ténèbres ».

*« En réalité, j’étais jaloux de leur confort, de la félicité dans laquelle ils


baignaient, loin des clameurs revanchardes et des yeux injectés de sang. »p120

L’énoncé incorpore une métonymie de similarité où l’expression « injectés de


sang » est donnée comme un substitut sémantique de la première « les terroristes
sanguinaires ». L’expression substituant la première exprime la barbarie et la
sauvagerie des islamistes assoiffés de sang car « les yeux injectés de sang » signifie
devenus rouges par l’afflux du sang de leurs victimes.

Il s’agit de dire les crimes sanguinaires et vandales que réalisaient les


extrémistes dans les années 1990 et qui se reflètent dans leurs yeux car le mot « sang »
connote la rougeur.

* « L’Algérie basculait, corps et âmes, dans l’irréparable. »p131

Le syntagme incorpore deux figures de style, à savoir une personnification et une


métonymie. Il s’agit dans la première de personnifier l’Algérie à travers l’expression
« corps et âme » renvoyant à la personne et produisant aussi un sens métonymique qui
est celui de la généralité et de la totalité afin de dire la propagande de la violence dans
l’Algérie des années 1990.

Une métonymie de substitution affleure aussi dans ce syntagme à travers l’emploi


de mot « l’irréparable » qui un substitut sémantique du premier « fatal » traduisant la
perte et l’irrémédiable.

*« Les ambulances se pourchassaient dans une chorale assourdissante,


zigzaguaient au milieu des barricades et se perdaient dans la brume des
ministres. »p136

Il s’agit dans cet énoncé de personnifier « les ambulances » à travers l’emploi


des verbes « se pourchasser » et « se perdre » signifiant respectueusement « se

326
poursuivre avec acharnement » et « s’enchevêtrer » traduisant la précipitation et la
fureur.

Une métaphore annoncée affleure dans ce passage où les ambulances (Cé) sont
assimilées à une chorale assourdissante (Ca). Le motif est exprimé à travers l’emploi
du verbe « se pourchasser » traduisant le retentissement des sirènes.

*« Bientôt nous les pendrons sur la place jusqu’à ce que leur peau tombe en
lambeau. Ensuite, nous les foutrons au caniveau pour dératiser les égouts. »p141

Une métonymie de substitution affleure dans cet énoncé où une seconde


expression « tombe en lambeau » prend la place d’une première sur l’axe
paradigmatique qui est « se décomposer ou s’altérer » après un certain temps.

*« Bientôt, les nuits se remplirent de cliquetis, de pas de course,


d’hallucinations. »p150

Une métonymie de contiguïté affleure dans cet énoncé basée sur un rapport
simple et logique du signe pour la chose signifiée. Ainsi « cliquetis, course et
hallucinations » renvoient aux terroristes qui sortaient pendant la nuit pour réaliser les
actes les plus abjects dans les années 1990.

*« Les escadrons de la mort investissaient les douars, mettaient le feu aux


poudres, aux usines, aux établissements étatiques, faisaient sauter les ponts et les
tabous, délimitaient les no man’s land et les « territoires libérés »p150

L’énoncé incorpore une métonymie de similarité où la seconde expression « les


escadrons de la mort » est une substitution du premier terme « les terroristes ». Le
choix de cette expression renforce le sens car l’auteur vise à dire la force des intégristes
qui arrivent à recruter et à mobiliser un nombre très important de la population jusqu’à
constituer une armée puissante ayant comme rôle de semer la terreur.

*« Les rues d’Alger, de Blida, de Boufarik, de Chlef, de Laghouat, de Sidi Bel-


Abbes, de Jijel reculaient devant la marche des Afghans. »p150

327
Deux figures de styles affleurent dans ce syntagme nominal, à savoir : une
personnification et une métonymie. Il s’agit dans la première de personnifier les rues à
travers l’emploi du verbe « reculer » signifiant « battre en retraite » ou « renoncer »
traduisant la faiblesse des citoyens face à la force des intégristes.

La seconde est une métonymie de substitution où l’expression employée « la


marche des Afghans » substitue une première qui est « l’avancement des islamistes ».
Cette expression substitutive renvoie aux origines de la violence à travers le terme
« Afghans ».

*« Je venais de basculer corps et âme dans un monde parallèle d’où je ne


reviendrais jamais plus. »p184

L’énoncé incorpore une métonymie de substitution où l’expression « corps et


âme » est un substitut sémantique d’une première qui est « se sacrifier entièrement ».
Il s’agit de dire le glissement du héros dans le chemin de la violence sans réfléchir.

*« L’espace d’une fraction de seconde, je distinguais un visage, une lèvre, des


tresses fleuronnées, le pistolet qui se cabrait dans mon poing, le ciel et la terre
tournoyant autour de moi comme un moulin fou m’avait happé. »p184

Ce syntagme nominal incorpore deux figures de style à savoir : une synecdoque


et une comparaison. La synecdoque affleure dans ce passage à travers l’emploi du
terme « le pistolet » qui est un glissement de signifié par contiguïté et une substitution
de signifiant « le terroriste ». Le rapport entre les deux termes est celui d’une inclusion
de la partie pour le tout.

* « Le couteau supplantait le verbe. »p202

Il s’agit dans ce syntagme d’une métonymie de substitution où la seconde


expression constituant l’énoncé remplace une première qui n’est pas donnée « le
terroriste qui se servait directement de son arme et achevait ses victimes sans leur
donner le droit de se défendre » car « le couteau » renvoie au terroriste qui le tient et le
« verbe » renvoie à la victime qui supplie.

328
*« De nouvelles recrues ont été formés et envoyés au baptême du feu. »p231

Une métonymie de substitution affleure dans cet énoncé à travers l’emploi de


l’expression « baptême du feu » qui remplace une autre première qui est « le premier
acte criminel ».

*« Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que le village Kassem
va beaucoup nous manquer. »p261

La métonymie de substitution se présente dans ce syntagme à travers l’emploi


de l’expression « va beaucoup nous manquer » remplaçant une autre première qui n’est
pas exprimée explicitement « va disparaître » ou « va être anéanti par l’invasion
terroriste ».

*« Kassem n’aurait pas dû jeter son dévolu sur cette colline teigneuse perdue
au fin fond des forêts. Oublié des dieux et des hommes, il allait payer très cher son
ascèse. »p262

L’énoncé incorpore une métonymie de substitution car la dernière expression


employée est un substitut sémantique de la première qui n’est pas explicitée par
l’auteur « il allait être envahi et anéanti par les terroriste puisqu’il étai marginalisé et
sans protection ».

- Les figures de la substitution dans Le serment des barbares de B. Sansal :

1 - La métonymie :

*« La mort est à pied d’œuvre et s’active à précipiter sa fin. »p8

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie reposant sur un principe d’économie
évitant tout un développement discursif car l’expression « à pied d’oeuvre » renvoie aux
actes terroristes qui se produisaient excessivement dans les années 90.

*« Au commencement était l’ivresse. Puis vint le désenchantement. »p9

329
Il s’agit dans cet énoncé d’une variante de métonymie dite du similarité ou de
substitution dans laquelle un référent (la joie de la liberté) est représenté à travers
(l’ivresse).

Dans cette métonymie qui fonctionne sur l’axe paradigmatique, on trouve aussi que
(le désenchantement) se présente comme une substitution du référent (violence).

*« Or voilà que le terrorisme a ajouté les couleurs du feu de l’enfer, le vacarme des
explosions, l’odeur du sang et de la poudre, et semé dans les têtes de nouvelles
maladies. »p21

Il s’agit dans ce syntagme d’une métonymie dépréciative basée sur un principe


d’économie car l’expression « les couleurs du feu de l’enfer » tout en ayant un pouvoir
de condensation résume le drame des années 90 et évite tout un développement discursif
sur tout ce qui se passait en Algérie dans cette période là.

*« Ainsi le commissariat vit une menace permanente. »p28

La métonymie donne lieu ici à la personnification. Par le phénomène de


substitution les éléments de la sécurité sont remplacés par le commissariat. Il s’agit dans
cet énoncé d’un jeu sur le rapport contenant -contenu car ce sont les éléments de la
sécurité qui se trouvent au commissariat qui vivent une menace permanente. Ainsi la
métonymie repose ici sur une manipulation sémantique et substitutive.

*« Alger s’impatientait. »p76

La métonymie repose dans cet énoncé sur le rapport contenant- contenu où la


manipulation sémantique et substitutive est présente à travers l’emploi du terme »Alger »
qui prend la place du terme « les algérois ». Dans cette métonymie de substitution, ce sont
les habitants d’Alger qui s’impatientent et non pas la ville d’Alger en tant que lieu.

*« …, avant que des haines subites n’y lèvent les vents de la folie qui n’ont rien à
voir avec l’appel de la liberté. »p137

330
La figure de métonymie repose ici sur un rapport de substitution ou de similarité car
le mot « haines » est donné comme substitut sémantique de « violences » qui ont ravagé
l’Algérie pendant la décennie rouge.

*« La démocratie naissante, au lieu d’arrondir les angles, a aiguisé les


couteaux. »p64

Le syntagme incorpore une métonymie basée sur un principe d’économie à travers


laquelle l’auteur traduit une perception de raccourci et vise à synthétiser les événements
de l’Algérie des années 90.

On peut dire aussi qu’il s’agit d’une métonymie de contiguïté basée sur un rapport
logique ; celui du signe pour la chose signifiée, car « les angles » lié au verbe « arrondir »
et « aiguiser » associé aux « couteaux » sont un substitut de l’idée de l’écrivain qui veut
dire que la démocratie avait accentué les actes de violence au lieu de proposer des
solutions en Algérie dans les années 90.

*« Les gens n’eurent pas le temps de souffler une bougie que la liberté
d’expression leur déchira la gueule. »p64

Il s’agit dans ce passage d’une métonymie dépréciative basée aussi sur un principe
d’économie où l’auteur fait recours à une paraphrase développée pour donner le sens
dénotatif du trope. Il évite le développent discursif et le remplace par une vision
synthétique de l’acte terroriste progressant rapidement dans les années 90 en Algérie.

A travers le choix de cette figure, l’auteur veut dire que le peuple algérien n’a pas eu
le temps de se réjouir de la démocratie puisque cette dernière a donné naissance à des
mouvements terroristes qui ont ravagé toute l’Algérie dans les années 90.

*« On voyait aussi des voitures voilées faire les cents pas, la main sur le turbo, et
des ombres adossées aux arbres, prêtes à brûler la ville. »p165

331
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution où le mot « ombres »
est donné comme un substitut sémantique du premier « les terroriste ». Ce choix sert
l’argumentation de l’auteur visant à représenter « les terroristes » comme des êtres non
identifiables et vivant en cachettes dans l’obscurité.

*« Alger s’abandonne à l’exorcisme… »p180

L’énoncé incorpore une métonymie basée sur un principe d’impropriété reposant


sur le rapport contenant- contenu où la manipulation sémantique et substitutive est
présente à travers l’emploi du terme »Alger » qui prend la place du terme « les algérois ».
Dans cette métonymie de substitution, ce sont les algérois qui s’abandonnent à
l’exorcisme et non pas la ville d’Alger en tant qu’espace géographique.

A travers cet emploi, l’auteur vise à exprimer le désespoir qu’éprouvent les


algérois et leur impuissance de pouvoir résister au terrorisme qu’en faisant recours à la
prière et à la supplication. L’emploi du terme « exorcisme » représente « les extrémistes »
comme des démons que les habitants d’Alger veulent chasser par des prières.

*« La foule frissonne d’horreur. Elle est abasourdie par l’énormité soudaine de la


situation.»p184

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution croisant une hypallage
puisque aucun actant humain n’est désigné. « La foule » renvoie ici aux algérois
frissonnant d’horreur et aussi aux innombrables personnes se trouvant choquées par une
situation.

*« L’Algérie est à feu et à sang »p192

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie reposant sur un principe d’économie
car afin d’éviter tout un développement discursif, l’auteur emploie l’expression «à feu et à
sang» synthétisant tous les évènements dramatiques et sanguinaires qui se sont déroulés
dans la décennie rouge.

332
*« La forêt sortait de ses mystères nocturnes et se préparait à dormir tout le jour.
Mais l’air était mal sain ; les odeurs de la poudre et du sang imprégnaient jusqu’à la plus
innocente brindille ; les arbres en frissonnaient de dégoût. Derrière leur impassibilité, on
les sentait ébranlés.
Il leur poussera des nœuds et des pustules coulantes. Dans leur mémoire élémentaire, le
cataclysme est imprimé. Il ne s’effacera que dans le feu. »p216

L’énoncé incorpore plusieurs figures de style à savoir une personnification où la


forêt est personnifiée à travers l’emploi des verbes « sortir » , « se préparer à dormir »
renvoyant à des actions humaines.

Une autre personnification est à relever où les arbres sont personnifiés à travers
l’emploi du verbe « frissonner » et l’adjectif « ébranlés » renvoyant à une action et à un
état humains. Ils sont aussi personnifiés en leur attribuant la caractéristique de la mémoire
qui imprime le drame.

Des métonymies de similarité affleurent cet énoncé à savoir « l’air était mal sain…
brindille » et « il ne s’effacera que dans le feu ». Il s’agit dans la première de substituer
une autre expression en l’occurrence « l’atmosphère était douteuse » et dans la seconde de
dire que la révolution ne prendra fin que dans l’affrontement. L’implication de la nature
dans le récit et son indifférence vis -à- vis des évènements montre le paroxysme de la
violence.

*« …, tandis que le soleil se dresse à l’horizon, impérial. Eblouis, les oiseaux


hésitent à quitter le nid mais ils pépient de mieux en mieux. Il fera chaud. »p216

Le sens métonymique se tisse dans ce syntagme dans le dernier passage car « il


fera chaud » est une substitution d’une autre expression à savoir « la guerre va se
déclencher ».

*« Les tangos étaient des leurs, des hommes de leur sein ; les femmes auront beau
à pleurer et à se déchirer, les hommes à regretter d’être nés si prés du malheur ; les
écoliers qui ont un cœur de pierre et l’instinct primaire vont tellement rêver de leur

333
maîtresse qu’un jour ils la découperont en lanières ; ils en feront des lance-pierres et des
arcs, et de son clap un objet de fierté. »p218

L’énoncé incorpore une métonymie dépréciative de substitution où le terme


« malheur » se présente comme étant un substitut sémantique d’un premier qui n’est pas
exprimé par l’auteur, à savoir « la violence ».

Deux autres figures sont à repérer dans ce syntagme, à savoir une métaphore et un
paradoxe. Il s’agit dans la première d’assimiler le cœur des écoliers (Cé) à une pierre (Ca)
afin de dire la dureté et la haine transmises par les extrémistes aux enfants qui n’hésitent
pas à les refléter à travers un geste barbare.

L’autre figure est traduite dans un oxymore employé ici à travers le choix de deux
verbes exprimant un sens paradoxal ou contradictoire, en l’occurrence : « rêver » et
« découper en lanières ».

*« Dans le torrent qui fait trembler le canyon, de petites nuées de piétons


s’efforcent, la mort dans l’âme et les pieds en sang, de remonter aux sources de la rue
Didouche. »p221

Le sens métonymique se tisse dans ce passage à travers le choix de deux


expressions, à savoir : « la mort dans l’âme » substituant une autre qui est «les
massacreurs » et « les pieds en sang » remplaçant une première, à savoir « tuant tous ceux
qu’ils croisent jusqu’à patauger dans leurs sang des victimes ».

*« De nouveaux illuminés avaient décrété par une fetwa intransigeante que le


soleil ne brillait que pour eux. »p227

L’énoncé débute par une ironie dans laquelle l’auteur vise à dire le contraire de ce
qu’il pense et à travers laquelle, il qualifie les islamistes de nouveaux illuminés pour ne
pas dire « les ignorants » qui se prétendent des visionnaires ou des inspirés en tissant des
fatwas insensées.

334
Le sens métonymique se produit ici à travers l’emploi de la dernière expression « le
soleil ne brillait que pour eux ». Le soleil qui signifie la vie, la continuité et l’espoir
lorsqu’il brille, ils le gardent pour eux seulement. Le soleil qui ne brille pas, symbolise
l’obscurité et l’ignorance dans lesquelles les islamistes voulaient noyer le peuple algérien.

*« Tout a un goût de cendres et la perversité les couleurs du feu de l’enfer. »p228

La métonymie dépréciative apparaît dans ce syntagme dans l’emploi des deux


expressions : «un goût de cendres » et « les couleurs du feu de l’enfer » qui sont
respectueusement des substitutions des deux premières, à savoir « tout est incendié » et
« situation infernale » traduisant le chaos et la ruine.

*« Le démenti de la nature s’est heurté à plus fort ; l’affaire est aujourd’hui


inouïe : le soleil ne brille pour personne. »p227

Le sens métonymique se produit dans cet énoncé à travers l’emploi de


l’expression « le soleil ne brille pour personne ». Cette figure est basée sur un rapport de
substitution ou de similarité, car la dernière phrase de l’énoncé est un substitut
sémantique d’une autre exprimant la désolation générale.

Cette substitution est du rapport de signe pour la chose signifiée, car le soleil
brillant symbolise la liberté et l’espoir, mais quand il ne brille pas, il s’éclipse et donne
place à l’obscurité et à la frayeur.

*« Ayant survécu la gêne de retrouvailles nez à nez, les ennemis jurés d’hier
devinrent frères de sang. »p227

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de similarité où le mot «sang » est un
substitut sémantique d’un autre mot, en l’occurrence « violence ». La métonymie se base
ici sur un rapport du signe pour la chose signifiée, car le sang signifie la brutalité é et
férocité.

*« La lourde moiteur du jour mourant étouffe les ultimes bruits de la vallée pour
rappeler qu’au-dessous du 17e parallèle le calme ne fait que précéder la tempête. »p281

335
La métonymie dépréciative apparaît dans cet énoncé à travers l’emploi de
l’expression « le calme ne fait que précéder la tempête » qui substitue une première, en
l’occurrence « le calme ne va pas durer » ou « la violence va reprendre ».

*« Le seuil de l’intolérable était franchi ; depuis belle lurette »p268

Une métonymie de substitution affleure cet énoncé où le mot « intolérable » est un


choix substitutif du terme « violence » choisi par l’auteur pour souligner le degré de la
cruauté et exprimer l’insoutenable.

*« La casbah est la dernière à s’endormir. Elle est la première levée au monde.


Au premier frisson de l’aube, alors que rien ne permet de distinguer un coq d’une
girouette, elle se met à bruire. »pp290-291

Il s’agit dans ce syntagme d’une métonymie reposant sur le rapport contenant -


contenu où la manipulation sémantique et substitutive est présente à travers l’emploi du
terme « La casbah» qui prend la place du terme « les habitants de La casbah ».

Dans cette métonymie de substitution, ce sont les habitants de La casbah qui sont
les derniers à s’endormir et les premiers à se lever et non pas le lieu où ils habitent. Le
sens métonymique traduit ici l’angoisse et l’inquiétude des algérois pendant la décennie
rouge.

*« Ce que dictera ta folie tu accompliras. Du crime et de la souffrance tu te


délecteras chaque jour mais invoque mon nom quand tu aiguises le couteau : Allah est
grand ! Et enrichi mon prophète, l’émir de Boufarik. Sont-ce les nouveaux
commandements ? »

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie dépréciative de substitution où


l’expression « quand tu aiguises le couteau » remplace « tu t’apprêtes à égorger ». Ainsi
le crime ou l’acte d’abattre est représenté à travers l’objet « le couteau ».

On peut signaler aussi la présence d’une autre figure de style, en l’occurrence une
métaphore nominale où la recatégorisation est totale et porte sur le comparant qui est ici

336
« folie ». L’extrémiste est assimilé au fou qui s’apprête à commettre un acte insensé, celui
de massacrer.

La folie et l’aliénation des islamistes sont aussi soulignées dans ce passage quand
l’émir de Boufarik veut s’élever au rang de Dieu et du prophète et demande à son
confrère d’invoquer son nom lors de l’égorgement.

Une autre métaphore est à repérer dans ce syntagme ; une métaphore verbale où
« crimes et souffrances » sont assimilés à un plat qu’on savoure à travers l’emploi du
verbe « délecter ». Ainsi l’islamiste est représenté comme un sadique qui trouve du plaisir
à faire du mal.

*« La descente aux enfers est-elle finie ? Telle est la question ; elle est brûlante,
mais qui peut répondre et continuer de vivre ? Il désespérait de lui-même, de sa raison,
de sa cause. »p329

La métonymie se base dans ce syntagme sur un rapport de similarité sémantique,


car l’expression « la descente aux enfers » est un substitut d’une autre ayant la même
signification, à savoir « virer vers un long désespoir et se trouver dans un chemin sans
issue ».

*« A l’heure où nous discutons, il n’y a plus une grotte de libre dans le pays mais
seulement des foules éperdues fouissant les plaines arides détrempées dans le
sang. »p368

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de similarité car l’expression


« détrempées dans le sang » est une substitution d’une autre ayant le même sens, en
l’occurrence « des plaines ruisselant du sang », ce qui signifie que les plaines vides et
sèches se sont remplies de sang des victimes de la violence. Cela renvoie à l’intensité des
crimes terroristes et à la barbarie des extrémistes.

*« Aujourd’hui, elle pédale dans le sang mais elle reprendra son cours, forcément
vers la lumière, puisque nous avons essuyé tous les revers et connu la plus sombre des
dictatures. »p379

337
« Elle pédale dans le sang » est une métonymie employée par l’auteur afin de
substituer une autre expression non figurée ayant le même sens, à savoir « transformer un
mouvement en faisant recours à la guerre et à la violence ».

*« Puis, lorsqu’ils les ont subjugués, ils leur inoculent le venin de la haine et les
envoient au casse-pipe. »p333

Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution fonctionnant sur l’axe
paradigmatique où le mot « haine » est donné comme un substitut sémantique du
premier : « violence ». Une autre figure est à relever dans l’énoncé, à savoir une
métaphore annoncée où la haine (Cé) est assimilée à un venin (Ca) qu’on injecte aux
gens.

A travers cette métaphore, l’auteur évoque les idées islamistes qu’on inculquait
aux jeunes algériens pour qu’ils s’engagent dans la mouvance islamiste et servir pour la
cause.

*« Aveugles à la lumière, ils voient dans les ténèbres du mal une passion
enivrante, une utopie sublime qu’ils veulent instaurer dans cette nouvelle Mecque,
l’étendre à la planète et la couvrir du manteau de l’islam des origines pour qu’Allah ne
trouve rien à redire. »p333

Trois figures de styles affleurent dans cet énoncé, à savoir : une métonymie, une
métaphore et une personnification. Une métonymie dépréciative apparaît à travers
l’emploi de l’expression « les ténèbres du mal » qui est la substitution d’une première, à
savoir « le chemin de la violence ». Une métaphore de substitution ou (in absentia) se
tisse ici à travers l’assimilation de l’Algérie (Cé) à une nouvelle Mecque (Ca).

La personnification apparaît dans l’emploi de l’expression « la couvrir du manteau de


l’Islam » ; il s’agit de personnifier la planète en la couvrant d’un manteau comme on
couvre un être humain. Cette expression introduit aussi une autre métonymie ayant
comme sens d’universaliser et généraliser la religion islamique.

338
2 - La synecdoque :

*« La balle assassine serait islamiste. »p22

La synecdoque repose ici sur un rapport de contiguïté et d’englobement


sémantique où le terroriste est substitué par un autre signifiant, celui de « la balle ».Ce
terme crée un rapport de voisinage immédiat avec le terme « terroriste » car il désigne
l’arme ou le pistolet que tient l’extrémiste islamiste pour tuer.

*« Appelés à la sobriété, les collègues racontèrent la suite sans lésiner : des


ombres surgies du ventre de la terre… des djinns peinturlurés sautillant sur le sentier de
la guerre… »p74

La synecdoque repose ici sur un rapport de contiguïté et d’englobement


sémantique où les terroristes sont substitués par un autre signifiant, celui « des ombres ».
Ce terme traduit l’impossibilité d’identifier et de reconnaître les terroristes comme des
hommes ordinaires.
Une autre figure de style affleure dans l’énoncé, à savoir une métaphore de
substitution où les terroristes (Cé) sont assimilés aux djinns (Ca) surgissant du ventre de
la terre afin de dire leur étrangeté et leur bizarrerie.

*« Il se retourna d’un geste, le temps de voir en face de lui deux yeux fous. Dans
le monde chaud et ouaté qui déjà l’enveloppait de son cocon de lumière, il perçut un
vague bruit, sourd, égrené en petits morceaux. »p394

La synecdoque repose ici sur un rapport de contiguïté et d’englobement


sémantique où le terroriste est substitué par un autre signifiant, celui de «deux yeux
fous ». Cette expression est une analogie représentant le terroriste comme un fou ou un
aliéné.

339
Mots clés :

violence-Terrorisme-Islamisme-Poétique-Rhétorique-Imaginaire-Intertextualité.

Résumé

« Poétique de la violence » se veut une réflexion sur cinq romans constituant un


modèle du roman algérien contemporain. Afin de mieux saisir ce modèle d’écriture,
notre étude s’assigne comme tâche d’examiner en quoi consiste son originalité, sa
spécificité et sa particularité et de cerner cette poétique de la violence à travers l’étude
de l’ensemble des techniques et des procédés créant la violence textuelle dénonciatrice
ainsi que l’analyse des modèles esthétiques, thématiques et intertextuels suscitant cette
forme d’écriture moderne.

L’acte violent ravageant l’Algérie des années 90 ravage aussi le texte littéraire pour
lui donner corps, l’orienter et lui conférer une personnalité par la langue. Le style
violent parvient à traduire une pensée politique et idéologique qui s’oppose au
terrorisme et au fanatisme islamiste.

Key words :

Violence-Terrorism-Islamism-Poétic-Rhétoric-imagination-Intertextuality.

Abstract :

" Poetics of the violence " wants a reflection on five novels establishing(constituting)
a model of the contemporary Algerian novel. To seize better this model of writing, our
study assigns as task to examine of what consists its originality, its specificity and its
peculiarity and to encircle this poetics of the violence through the study of all the
techniques and the processes creating the textual violence informer as well as analyzes
him(it) aesthetic, thematic models and inter textual arousing this shape of modern writing.

The violent act ravaging Algeria of the 90s also ravages the literary text to give
substance to him, direct,it and confer him a personality by the language . The violent style
succeeds in translating a political and ideological thought which opposes to the terrorism
and Islamist fanaticism .

: ‫الكلمات‬
‫المفتاحية‬

‫ التناص‬-‫ الشاعرية – المخيال‬- ‫ البالغة‬-‫ التيار اإلسالمي‬- ‫ اإلرهاب‬-‫العنف‬

340
‫ملخص‪:‬‬

‫" شاعرية العنف" يريد التفكير في خمس روايات (تشكل) نموذجا للرواية الجزائرية‬
‫المعاصرة‪ ,‬لفهم أفضل لهذا النموذج من الكتابة ‪ ،‬يعين دراستنا مهمة تناول خصوصيته اصا‬
‫لثه وشاعريته لتطويق هذا العنف من خالل دراسة جميع التقنيات وعمليات إنشاء مخبر‬
‫العنف والنصوص وكذلك التحليالت الجمالية والموضوعية ونماذج نصية تثير هذا الشكل من‬
‫الكتابة الحديثة‪.‬‬

‫أعمال العنف الثى اجتاحت الجزائر في التسعينات اجتاحت أيضا النص األدبي حيث أن‬
‫األسلوب العنيف المعتمد تمكن من إعطاء مضمون له ‪ ,‬توجيهه و منحه شخصية عن‬
‫طريق اللغة‪ .‬لقد نجح في ترجمة سياسة وأيديولوجية الفكر ألدى يعارض اإلرهاب والتطرف‬
‫اإلسالمي‬

‫‪341‬‬

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