République Algérienne Démocratique Et Populaire Ministère de L'enseignement Supérieur Et de La Recherche Scientifique
République Algérienne Démocratique Et Populaire Ministère de L'enseignement Supérieur Et de La Recherche Scientifique
EDAF
Pôle Ouest
Antenne de Mostaganem
Option : Littérature
contemporain
Sous la co-direction de
2010 – 2011
1
SOMMAIRE
Pages
- Introduction générale 05
- Problématique 10
Première Partie : 16
I - Typologie de la violence 17
Seconde Partie : 68
2
I-1- Approche titrologique 72
- Le motif de la bestialité 81
- Le motif de la folie 97
3
I-2- L’intertexte avec Le Sacré 231
- Annexe 271
4
Introduction Générale
5
la violence pour donner des témoignages et dénoncer des actes qui ont déstabilisé toute
une nation et fragilisé l’existence d’une jeunesse souvent perturbée par une précarité à
la fois politique, économique, sociale et culturelle .
Cette crise a poussé une grande partie du peuple algérien à croire aux promesses
mirifiques d’un islamisme politique qui nourrissait son idéologie et ses discours des
fatwas autorisant souvent la terreur et les massacres individuels et collectifs au nom de
la religion et du Djihad.
Au travers de ces écritures et d’autres, la violence des actes bouleversant toute une
société a produit de ce fait une violence du texte fictionnel. Dans le monde littéraire et
dans cette écriture particulièrement, la violence du texte se veut une façon militante de
lutter contre la dérive historique, la folie des esprits et l’oubli. Elle se manifeste
comme une révolte, une action, une exigence et une subversion.
Dans cette position d’écriture, la plume n’est pas faite pour rêver ; elle demeure un
moyen d’interrogation, de réflexion et de questionnement. Ces pratiques romanesques se
proposent une lecture / écriture de l’Histoire dramatique de l’Algérie moderne ; celle des
années 90. Elles s’imposent comme étant une réaction à l’actualité, une urgence de
dire et de dévoiler les paradoxes et les absurdités des faits, des actions et des
évènements et une responsabilité sociale, politique et historique surtout. Christiane
Achour pense que la nécessité de dire et de témoigner constitue une sorte de nécessité
pour l’algérienne, c’est- à -dire une urgence sociale :
1
Citée par Sebaa Rabah dans Echanges, des écrivains parlent de l’Algérie, Edition Dar El Gharb, 2001-
2002, p 41.
6
« Les œuvres sont prises dans cette tension entre création qui demande distance,
et médiation esthétique, et urgence vers l’immédiateté de témoignage et les degrés zéro
ou tragique de l’écriture (écriture blanche et /ou écriture cri).»2
L’Algérie frustrée, déchirée et blessée par les évènements et les idéologies est
représentée dans cette écriture de la terreur, des blessures, des carnages, de la colère
et des macabres . Il est indéniable que la lecture de ces romans révèle le déchirement
d’une société totalement désorganisée. En usant des procédés d’écriture , les écrivains
mettent en exergue la barbarie, la sauvagerie et la fureur de l’être humain qui se
transforme en un monstre ravageant ses semblables.
2
Achour Christiane, Noûn, Algérienne dans l’écriture, Séguier, Paris, 1999, p48.
7
Dans cette position d’écriture, le romancier aussi bien que l’écrivain font un
travail de recherche et de documentation sur la société. La réalité sociale sert de support à
l’œuvre fictive et au projet scriptural de l’écrivain. Si le romancier et l’historien
travaillent sur le même fait, leurs buts et leurs perspectives diffèrent ; le rôle de l’historien
est d’analyser la situation économique et sociale des sociétés pour découvrir le pourquoi
et le comment des changements, alors que celui du prosateur consiste à donner naissance
à des êtres inexistants, à les imaginer, puis à les représenter dans une fiction pour dire le
passé. C’est l’avantage et tout l’enjeu de la littérature.
Ils transforment l’écriture en miroir et focalisent leurs propos autour des années
douloureuses que la population algérienne a vécues. En lisant ces romans, nous sommes
frappés par la violence qu’ils expriment. La description des évènements, des
manifestations, des personnages, de leurs actes et de leurs sentiments nous font vivre des
instants et des moments très proches de la réalité historique dramatique.
8
absolument nécessaire pour les générations à venir, et il fallait vraiment
parler de la réalité. 3
« Un homme désabusé qui ne serait pas en colère n’écrirait rien. C’est la colère,
qu’elle soit éruptive à la Céline, ou froide et rentrée à la Houellebecq, qui leur donne la
force d’écrire. Elle est énergie pure, c’est elle qui tient la plume » 4
Il précise que dans l’autre face de la colère, c’est-à-dire dans son rôle positif et
créateur, il y a
« Une autre qualité plus discrète qui ranime les grands textes : c’est la colère
qui ne cesse de réveiller, d’agir comme un aiguillon sur les auteurs de ces textes » 5
Ces engagés en colère qui portent « l’enfer des autres en eux », et qui écrivent avec
leur sang » selon l’expression nietzschéenne rencontrent dans la douleur et la peine, la
force de l’expression et la puissance d’affronter les malheurs qui frappent l’humanité afin
de produire une littérature signifiante, vaillante et engagée. Cette idée est développée par
Marcel Proust qui confirme que le bonheur ne peut être un élément avantageux et inventif
en domaine de littérature et croit qu’être mal portant demeure nécessaire pour la
réalisation d’une œuvre forte :
« Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les
forces de l’esprit » 6
3
Khadra Yasmina, Le Quotidien d’Oran, entretien réalisé par Ali Ghanem le
01/02/2001, pp5 - 6.
4
Bardolle Olivier, La littérature à vif, le cas Houellebecq, L’esprit des péninsules,
Paris, 2004, p73
5
Ibid, p72.
6
Ibidem, p29.
9
Ainsi la tragédie humaine demeure une source d’où l’écrivain pourrait puiser de la
matière pour son projet d’écriture engagée, et l’Histoire comme le précise parfaitement
Rachid Boudjedra demeure « un élément de dramaturgie » qu’il « utilise comme un
prétexte au texte ». Ainsi précise t-il : « nous rendons l’Histoire émotionnelle »7
Problématique
Afin de mieux saisir ce modèle d’écriture dans le roman algérien contemporain, notre
étude s’assigne comme tâche d’examiner en quoi consiste son originalité, sa spécificité et
sa particularité et de cerner cette poétique de la violence à travers l’étude de l’ensemble
des techniques et des procédés créant la violence textuelle dénonciatrice ainsi que
l’analyse des modèles esthétiques et thématiques suscitant cette forme d’écriture.
7
Boudjedra Rachid invité à culture Club, émission algérienne télévisée animée par Karim Amiti, Algérie,
21/06/2010.
10
Peut-on parler d’une écriture documentaire ? Comment le réel se trouve-
il- travesti par l’imaginaire de l’écrivain ?
Comment la violence du texte est- elle traitée ?
Qu’elles sont les différences et les ressemblances tissant la violence du
texte dans chaque récit ?
Quelle est la fonctionnalité du lexique ?
Peut-on inscrire ces écritures dans ce qu’on appelle un roman historique ?
Comment la fiction romanesque et la vérité historique s’entremêlent- elles
dans cette écriture ?
La violence du texte est-elle transposée à travers une rhétorique, une
esthétique ou une éthique ?
Il s’agit dans cette réflexion d’analyser les mécanismes qui traduisent la violence
dans un corpus romanesque, d’aborder les éléments d’interférences et des différences
dans les fictions choisies et de s’arrêter sur la parole des personnages et sur la notion
d’énonciation.
La poétique se veut ici une réflexion sur les techniques et les procédés générale de
l’écriture de la violence. C’est une activité à deux versants : l’un créatif ayant un rapport
avec l’écrivain et l’autre analytique ; celui du lecteur critique et averti.
8
Tzvetan Todorov, Communication 8, Introduction à l’analyse des récits, Seuil, Paris,
1951. p10.
11
L’écriture devient une problématique et le lecteur s’approprie la tâche de
l’investigateur, de l’interrogateur et du critique afin de contribuer à la narration par
l’interprétation, la déconstruction et la reconstruction des récits. Ces derniers nous
incitent à lire l’évènement, à l’analyser, à porter un regard critique, à s’interroger sur une
manière de mettre en mots, d’agencer, d’organiser le récit et de réfléchir sur une façon
d’écrire le dramatique et le tragique en ayant recours à une esthétique ou à une poétique.
A cet égard nous allons prendre comme appui les travaux et les recherches réalisés par
Marc Gontard, Henry Mittérand, René Girard, Fontanier, Catherine Fromilhague, Kerbat
Orecchioni, Olivier Reboul, Vincent Jouve, Eric Bordas, Jean-Jacques Robrieux, Jean
Milly, Michel Théron, …
12
Nous tenterons dans la troisième partie lire les productions littéraires en question
dans une perspective intertextuelle et dialogique afin de cerner la poétique fragmentaire
ayant un rapport avec la thématique de la violence algérienne des années 90.
Nous présentons succinctement le corpus des romans que nous soumettons à notre
étude de la violence en donnant le résumé de chacun :
Les Funérailles de Rachid Boudjedra (édité à Paris par Grasset en 2004) est un
roman qui est à la fois policier et historique, puisqu’il contient les constituants du premier
comme : la police scientifique, la brigade anti-terroriste, les enquêtes, les dossiers, les
crimes, les arrestations, le suspense, … et ceux du second (historique) car il repose dans
sa réalisation sur des évènements et des périodes historiques renvoyant au drame algérien
des années 90.
Ce cycle narratif raconte l’histoire de Sarah et Salim, deux officiers qui vivent une
histoire d’amour et en même temps la frayeur et la tragédie d’un pays sombrant dans une
guerre civile et frappée par le malheur de la violence.
Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem (édité à Paris par Grasset en
1995) raconte l’histoire de Kenza qui, depuis son enfance puis son adolescence, souffre
d’une famille déchirée par le divorce, car accusée d’adultère par son mari polygame, la
mère est répudiée.
13
Adulte elle se plaint d’une société patriarcale, rétrograde et conservatrice surtout vis-
à-vis de la femme. Ce récit met aussi en exergue l’horreur de l’Algérie des années 90 qui
oblige les gens à s’exiler et à fuir le pays. Mais la violence avec ses multiples formes se
profile et s’étend vers d’autres contrées.
L’automne des chimères de son auteur Yasmina Khadra9 dit l’Algérie ravagée et
rangée par la guerre civile des années 90. Dans ce roman de témoignage et à travers le
parcours narratif du commissaire LIob, violence, corruption et traumatisme sont décrits et
dénoncés. Dans cette Algérie désespérée, le personnage central préfère s’armer de
résistance, d’ironie et de vulgarité pour surmonter la tragédie.
A quoi rêvent les loups du même écrivain (édité par Julliard en 1999) raconte
l’histoire de Nafa Walid, un jeune algérien qui caresse le rêve de devenir un célèbre
acteur de cinéma. Issu d’un milieu social très pauvre, il ne songe qu’à y échapper,
changer son mode de vie et briser la monotonie et le spleen qui scandent son existence.
Ballotté entre des rêves broyés et des ambitions enfouies, il se retrouve au bout d’un
chemin tortueux et sinueux ; celui de l’extrémisme. Nafa Walid abandonne sa situation
précaire pour suivre le désir de la vengeance jusqu’aux moments des regrets, des
remords et finalement de la mort.
Le choix du héros dans le récit est significatif, car il renvoie à une catégorie de la
jeunesse algérienne qui, en cherchant une stabilité politique et économique pendant la
décennie 90, glisse dans un monde de terreur et de violence. L’espace et le temps
transforment le héros, métamorphosent son caractère et sa personnalité et le poussent à
se déconstruire et à trahir sa première identité.
Le roman dit aussi la négligence et l’injustice régnant dans le pays dans la période
des années 90 et dévoile comment l’idéologie islamiste s’est construite dans une
société déstabilisée, perdue et souffrante d’une crise à la fois économique, culturelle et
politique.
Le serment des barbares de l’écrivain Boualem Sansal (édité en 1999 par Gallimard)
se veut une récapitulation de l’Histoire de l’Algérie depuis un demi-siècle, car à travers
9
Édité par Baleine, Paris, France, 1998.
14
plusieurs portraits et faits donnés sur l’Algérie et à partir d’une fiction réaliste, l’auteur
raconte l’assassinat de deux algériens. La violence constitue dans ce roman à tiroirs un
axe autour duquel s’enroule l’écriture de l’Histoire des années 90.
Ces productions littéraires se veulent des regards croisés portés par ces romanciers
algériens sur la question de la violence ou du terrorisme algérien des années 90. Ils se
sont tournés vers la littérature et le romanesque afin de conjurer la violence de leur temps
et de leur époque et dresser un portrait intransigeant d’une Algérie où les relations
humanitaires se résument en un destin macabre renvoyant à une allégorie sur fond
d’apocalypse.
Ces œuvres apparaissent comme des champs de bataille où les mots demeurent de
feu et de fer et s’attaquent frontalement à la violence fanatique des années 90, car à
travers leur brutalité, elles se donnent voix et saisissent l’Algérie dans une période
particulière de son Histoire contemporaine et constituent également une réflexion
collective productive et prolifique sur le destin tragique d’une nation qui a tant souffert
des affres de la violence.
15
Première Partie
I- Typologie de la violence
La violence comme thématique sert de fil conducteur aux romans choisis. Elle y
est omniprésente et constitue la pièce maîtresse de cette écriture de témoignage, de
dénonciation et d’opposition au terrorisme et à l’excès fanatique religieux des années 90.
16
Il s’agit dans cette première partie d’étudier les différentes manifestations et
représentations de cette violence « banalisée » que Bonn, Redouane et Benayoun-Szmidt
appelle « l’horreur du quotidien »10 à l’échelle des romans choisis, en adoptant une
approche thématique et fonctionnelle et en étudiant les principales techniques d’écriture
mettant en scène ce désastre des années 90.
Ce dernier se lie évidemment au phénomène terroriste animé par des buts et des
idéaux ravageant l’Algérie contemporaine et traduisant une folie du pouvoir naissant de
troubles mentaux et psychologiques, car comme l’exprime Alain Pessin dans son étude
sur la phénoménologie de l’expérience terroriste :
La vague de la barbarie qui a frappé l’Algérie pendant ces années rouges se présente
et se reflète dans ces romans à travers deux types de violence : une violence symbolique
et une autre physique mises en texte par le biais d’une violence linguistique. Cette
dernière que nous allons aborder dans la seconde partie de notre étude.
I - 1 - La violence symbolique
La violence symbolique est mise en scène dans ces romans à travers plusieurs
interdictions et recommandations imposées par les islamistes qui deviennent « un œil-
espion » dans l’Algérie des années 90 et guettent tout individu ou citoyen algérien ou
10
Agar- Mendousse Trudy, Violence et créativité de l’écriture algérienne au féminin, L’Harmattan, Paris,
2006, P 8.
11
Pessin Alain, Terreur et représentation, (sous la direction de pierre Glaudes), Ellug, Université Stendhal,
Grenoble, 1996,173.
12
Gros. B. cité par Pessin Alain, Op. Cit. p173.
17
étranger pour « corriger » son comportement ou sa religion. Elle se veut une guerre
psychologique menée par les islamistes contre la population algérienne.
Toute l’idéologie islamiste tourne au tour d’un seul principe, celui de l’obligation
interprété comme étant le chemin exemplaire pour obéir Dieu et le servir même si le
recours à la violence se présente. Il s’agit de défendre les droits de Dieu offensés par les
hommes .Ainsi l’explique Abderrahim Lamchichi :
« Pour les islamistes, la société doit être régie par les principes religieux, basée
sur l’idée d’obligations, elle-même liée à celle de « droits de Dieu », l’homme y est conçu
comme une créature n’ayant que de devoirs envers son créateur. »14
Dans son agencement narratif Les Funérailles prend comme base le système des vases
communicants car Rachid Boudjedra, par le biais de sa narratrice ou son hyper –
personnage, passe d’une histoire à l’autre et d’un évènement à un autre pour retrouver le
récit de base ou le macro - récit qui est celui de la violence.
Les vases communicants est une stratégie sur laquelle la narratrice construit son récit
pour faire un métissage de micro - récits et de scènes : l’enfance, vie sentimentale, vie
familiale, récit de guerre, évènements sanglants, …
13
Cité par Agar- Mendousse, Trudy, [Link].pp50-51.
14
Lamchichi Abderrahim, L’Islamisme en question(s), L’Harmattan, Paris, 1998, p15.
18
Les scènes et les séquences traduisant la thématique de la violence sont interrompues
par le recours à une digression ou à l’intrusion d’éléments étrangers au sujet choisi et à
l’idée initiale de l’écrivain : le souvenir d’enfance de l’héroïne, les funérailles de sa mère,
son amoureux Salim, ses sentiments pour lui, intrusion d’autres passages de romans de
Boudjedra,…
Les Funérailles se veut une narration perturbée engageant le texte dans une voix
différente de celle qu’il doit prendre, et que la narratrice abandonne pour retourner au
thème central : la violence dans l’Algérie de la décennie rouge.
Cette notion est à saisir à travers un autre passage du roman plus explicite :
19
L’écriture éclatée de cette trame narrative est tissée de deux types de violence : la
violence symbolique et la violence physique mises en texte à travers plusieurs repères.
L’une des fatwas islamistes est d’obliger les femmes et même les petites filles à porter le
voile. La description de la chevelure « longue et belle » de Sarah contribue à créer un
contraste avec la sauvagerie de son massacre, évoqué dans un autre passage du roman :
« Tous les jours, Sarah cachait sa longue et belle chevelure sous un foulard
imposé par les milices islamiques, devenue une sorte de police des mœurs. »p 13
Elle se traduit aussi par les avertissements téléphoniques que reçoit quotidiennement
le personnage central de la part des intégristes qui l’incitent à abandonner l’enquête sous
la pression des menaces :
« Il y avait aussi tous ces appels téléphoniques qui me menaçaient de finir, comme
Sarah, avec prime des obscénités « A toi, on t’enlèvera les deux yeux ! » p29
Le récit est encadré par des passages renvoyant aux lettres de menaces adressées aux
gens dans cette période de la guerre civile algérienne. Le passage traduit aussi le doute
semé dans les êtres pendant cette guerre les renvoyant à penser qu’au pire :
L’acte violent sous ses multiples formes : symboliques et physiques est reflété dans
Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem. Ce type de violence est à soulever à
travers les lettres de menaces et les appels téléphoniques qui se transforment en armes
terrorisant les personnes :
20
« Alors que certains de nos amis recevaient des lettres d’injures et de menaces,
étaient harcelés au téléphones, une nomination me glaçait de frousse et froissait Yacef.»
p63
La lettre de menace prend une autre forme et demeure plus effrayante et horrible
quand elle contient deux symboles de la mort, à savoir le savon et le linceul. Ces deux
éléments remplacent la menace verbale et l’expriment mieux, car généralement ils
confirment l’assassinat du destinataire ou du récepteur :
« C’est comme si leurs corps et leur visages n’était qu’un sexe. Un sexe à cacher à
tout prix. En d’autres temps, on les enterrait à la naissance. Tchadors, hidjabs, foulard,
chiffons de toutes sortes continuent aujourd’hui à les ensevelir. »p78
21
L’une des interdictions des intégristes est la baignade, car à leurs yeux toute
distraction est péchée et tout opposant mérite d’être exécuté :
« - Un bain après toute cette cohue ! … C’est stupide de rêver d’un bain
alors que la mer est là, sous mon nez.
- Il vaut mieux en rêver. On se baignera demain. Avec ce clair de lune, nous
ferions de belles cibles ! » pp 87-88
Obliger les gens à s’exiler pour fuir l’horreur d’une guerre puissante et insignifiante
est aussi l’une des formes de cette violence symbolique. L’exil demeure une issue
dramatique car obligatoire :
L’angoisse demeure une obsession chez Kenza, car les actes barbares réalisés
constamment en Algérie pendant la nuit, fait naître ou engendre en elle un sentiment
d’insécurité et d’instabilité :
22
« Mais il faut que je sorte pour me délivrer de l’épouvante que m’inspire
l’approche de la nuit. De l’obsession qui me fait vérifier, toutes les cinq
minutes, que la porte d’entrée est bien fermée. De toutes les incohérences, les
absurdités et les inhibitions qu’engendre la peur. Je veux découvrir ce qu’est
la vie nocturne dans une petite station balnéaire sans terrorisme et sans
interdits. »p131
23
« Pauvres sans être malheureux, enclavés mais pas isolés, nous étions
une tribu et nous savions ce que ça signifiaient. La fascination du lointain, les
mirages de la ville, la symphonie des chimères, rien n’égalait le tintement des
grelots accrochés au cou de nos chèvres. Nous étions une race d’hommes
libres, et nous nous préservions du monde,… »pp17-18
« - Ces intellos, parlons-en. Y a qu’à les voir se crucifier sur les chaînes
de télé étrangères. D’insecourables victimes expiatoires. Ils ont peur, ils
dorment mal, ils ont traqués, ils peuvent pas aller chercher leur bagnole dans
le parking, on veut leur faire la peau, ils sont seuls, ils se battent sur tous les
fronts… »p81
Nombreuses sont les personnes qui ont été rangées par la dépression et la folie dans
les années 90 suite à des massacres et à des attentats où ils ont perdu leurs familles et
leurs proches :
Suite à des invasions terroristes, les villageois se retrouvent obligés de quitter leur
territoire et d’abandonner leurs biens pour échapper aux massacres collectifs perpétuels :
« Ses gens sont partis au lendemain du massacre, abandonnant aux intégristes leur
maigre cheptel et leur attirail de fortune. »p135
24
La violence symbolique donne lieu aussi à une mort symbolique des villageois qui se
traduit par la frayeur et l’insomnie puisque le moindre bruit ou chuchotement signifie le
massacre avec ses multiples figures ou aspects :
« - A ce rythme-là, dit l’imam, s’ils ne sont pas tués par les khmej rouges, ils
risquent de mourir de frayeur et d’insomnie. »p135
« - C’était épatant, avant. Les gens rappliquaient des villages voisins, les
jours fériés. Ils étendaient leurs napperons et pique - niquaient en paix. Des
gamins shootaient dans les ballons. C’était formidable.
- On ne se rendait pas compte de la chance que nous avions.
- Tu as raison, on ne s’en rendait pas compte. »p146
La violence symbolique est rappelée dans A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra sous plusieurs formes qui ne s’avèrent pas très différentes de celles évoquées dans
les autres romans. L’une des obsessions islamistes est la femme qu’on voulait voiler
même sous les menaces et les injures :
25
parabole puisqu’elle permet l’ouverture sur le monde et devient dans ces années 90, un
moyen de dénonciation de la violence :
Pour inciter les petites filles à se voiler, les islamistes essayent de semer la frayeur
dans leurs êtres en leur parlant du châtiment et de la punition que vont subir les femmes
non voilées :
La menace cruelle de mort est l’unique moyen à obliger les femmes à porter le voile
islamiste :
Les lettres de menaces adressées aux individus deviennent un moyen très agissant
pour l’isolement de la population algérienne, car cette dernière, sous les avertissements
islamistes, renonce aux rencontres collectives et préfère se cloîtrer :
26
consacrées naguère aux chantres d’antan, virèrent, sans crier gare, aux
oraisons funèbres. »Pp 149-150
27
« Personne ne se doutait qu’elle était parmi nous, réglée comme une
montre (…). Dans sa solitude de femme, dans son train-train d’épouse, dans
ses hantises de mère, elle mourait à petit feu, rongée par l’inquiétude et le
chagrin, mais lui ne voyait que la douce et agréable chaleur qu’elle donnait à
son foyer. » p107
Dans son communiqué numéro 2 de janvier 1993, le GIA menace de tuer les
femmes et les enfants des forces de sécurité, il dit vouloir rendre la pareille en tuant leurs
femmes et leurs enfants « comme ils le font envers les nôtres », invoquant une partie du
verset « Wa in âkibtum fa âkibû bi mithli mâ awkibtum bihi », « Si vous châtiez, châtiez
de la même façon que vous aurez été châtié »18. Souligne Abderrahmane Moussaoui.
L’angoisse et les hallucinations naissant du moindre cri ou pas entendus dans les
escaliers des immeubles font penser à l'approche des islamistes visant le carnage, surtout
pendant la nuit, un temps facilitant la libre circulation des fanatiques.
Ce fait est illustré dans le récit à travers le héros s’exprimant sur un ton à la fois
chagrineux et ironique traduisant le regret et la nostalgie à une Algérie blanche baignant
dans la paix et l’assurance :
I - 2 - La violence physique
La violence symbolique prend souvent la forme d’une violence physique lorsque les
islamistes transforment le sacré en un instrument de guerre et idéologisent le religieux
18
Moussaoui Abderrahmane, De la violence en Algérie, Les lois du chaos, Barzakh, Algérie, 2006, p190.
28
pour des fins politiques. Par le biais de la fatwa, ils s’arrogent le droit de juger et de
condamner la société. Abderrahim Lamchichi met cette idée en exergue en affirmant :
L’acharnement des islamistes sur la population atteint son intensité par l’acte
déshonorant et avilissant du viol des fillettes. La violence sexuelle devient un moyen
utilisé pour mieux dominer. Le crime du viol est décrit minutieusement par la narratrice
tout en renvoyant à la lâcheté et à l’indignité des islamistes abusant de la faiblesse des
petites filles :
29
fillette perd connaissance, mais elle est réveillée par les gifles qu’on lui
assène. » pp 13-14
Le viol demeure donc une arme redoutable et un instrument d’attaque contre les
familles algériennes et leurs chefs notamment afin de les contraindre à désapprouver toute
résistance ou opposition aux milices islamistes. Ainsi l’explique A. Moussaoui :
20
Ibid, p 97.
30
d’un juge pour enfant où la description de la voiture rejoint celle du corps perforé par
douze balles :
Dans un monologue intérieur rédigé par l’héroïne, cette dernière s’interroge sur le
comportement curieux et étrange des terroristes vis-à-vis de leurs victimes et souligne
leur côté psychopathe et halluciné favorisant la torture et le massacre en adoptant les
méthodes les plus insensées et abjectes :
31
Les membres de la police sont eux aussi sauvagement et sanguinairement estropiés et
humiliés par les intégristes. Il s’agit de se venger d’eux puisqu’ils n’hésitent pas à
défendre les innocents :
« J’en ai vu des fliquesses atrocement mutilés avec leur clitoris cousu sur le bout
du nez. J’en ai vu des flics défigurés, avec leurs couilles dans la bouche ! »p146
La violence dans l’Algérie de feu et de sang demeure une banalité et une tradition
quotidienne. Ainsi le dit M. Mokeddem dans Des rêves et des assassins à travers sa
narratrice qui, troublée par les évènements et rangée par l’inquiétude et l’angoisse, veut
avoir des nouvelles de son bien-aimé :
« Je guette les informations. Des morts. Comme tous les jours. Son nom n’est pas
cité. Je soupire de soulagement non sans mauvaise conscience. Passe une nuit blanche.
»pp66-67
La violence atteint sa dimension la plus tragique quand elle touche les gens de la
culture et de la science représentant l’élite et le fondement de l’Algérie que la politique
islamiste vise abolir :
« Allongé sur la terrasse, à même le sol les mains sous la nuque, Kamel s’est
assoupi, fourbu de chagrin. Ce matin, nous avons enterré son frère, un médecin de
renom, abattu par les intégristes.» p88
32
Sous le rouleau de la violence, l’assassinat est habillé de plusieurs aspects et la
barbarie devient une théorie appliquée selon le statut ou la position sociale ou
professionnelle de chaque cible ou victime :
« Meurtres sur mesure : balles dans la tête pour les intellos. Balles perdues pour
les anonymes et les démunis. Arme blanche pour trancher les cordes vocales des
orateurs. Violence du dogme. » p94
Sachant qu’ils sont l’âme et l’existence d’une nation et que le savoir est une arme
redoutable et résistante, les islamistes n’hésitent pas à persécuter les intellectuels et les
savants algériens qui ne cèdent pas à leur idéologie obscurantiste et rétrograde :
« C’est pour cette raison que la mort d’un érudit, l’incendie d’une bibliothèque
ou l’assassinat d’un artiste l’émeut beaucoup moins qu’un mauvais placement. »p44
La tuerie des intellectuels décidée suite à des fatwas islamistes se propage dans
l’Algérie fragmentée des années 90 et se veut une arme destructrice et dévastatrice
disposée pour mieux les réprimer. L’idée est soulignée par Rachid Mimouni considérant
la religion mal interprétée par les islamistes comme un instrument barbare :
« La religion a ainsi fini par investir tous les lieux de l’espace social, du culturel
au scientifique. En ce cas, la barbarie n’est jamais loin. Les hommes de culture auraient
été les premières victimes de ces souffles ravageurs. » 21
21
Mimouni Rachid., De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, Belfond Le pré aux clercs,
Paris, 1992, P57.
33
de massacres renvoyant à la violence la plus évidente et la plus explicite de la décennie
noire :
« Chez nous, des fillettes sont violées puis décapitées, des enfants sont
déchiquetés par des engins explosifs, des familles entières sont massacrées à la hache
toutes les nuits, et on fait comme si de rien n’était. »p73
Les lieux de rencontre sont aussi interdits par l’idéologie islamiste. Afin d’obliger
les algériens à ne pas les fréquenter pour mieux les claustrer, les intégristes favorisent les
attentats à la bombe :
34
« En 94, quarante fils de chien ont surgi des bois, de ce côté. En moins
d’une heure, ils avaient tout pillé. Avant de s’en aller, ils avaient rassemblé
les familles sur la place et leur avaient tenu un prêche. Ensuite, à titre
d’exemple, ils avaient égorgé le muezzin et son fils et les avaient pendus par
les pieds à l’entrée de la mosquée. »p136
La violence atteint son pic et renforce son sens d’abjection lorsqu’elle se donne le
droit de massacrer les êtres les plus innocents, à savoir les nourrissons ignorant
l’existence des intégristes et leurs objectifs politiques et idéologiques :
« Mais dans un pays où les nourrissons sont dépecés à même le berceau, ce serait
l’indisposer que d’exiger de la barbarie une quelconque correction. »p148
L’assassinat des étrangers résidant en Algérie est une façon de cloîtrer les algériens
pour mieux les dominer. Ils constituent un obstacle perturbateur dans le projet
idéologique islamiste visant redonner une identité aux algériens qui selon eux, sont
perdus et déchirés dans la mixité et plusieurs cultures occidentales étrangères. Ainsi
l’explique Abderrahmane Moussaoui :
« Porteurs de signes supposés et / ou perçus comme différents vont faire des objets
d’attentats. Ils sont estimés porteurs de troubles dans un procès de construction
identitaire en marche. ».22
Ce phénomène tragique est reflété dans ce récit par le narrateur sur un ton déçu et
chagriné traduisant un étonnement et une interrogation sur le massacre des étrangers
innocents résidant en Algérie et condamné par les islamistes :
« Je me suis souvenu de Serdj, décapité dans un faux barrage sur une route reniée ;
me suis souvenu de son moutard qui courait après une roue de bicyclette sans
comprendre pourquoi il y avait tant de gens à la maison. »p190
22
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit. p51
35
L’une des stratégies de la violence islamiste est de combattre le savoir et la
connaissance qui sont des portes d’ouverture sur le monde du progrès et de l’amélioration
dans la vie :
« Une école me rappelle qu’on a tiré sur des écoliers à peine plus hauts que trois
pommes. »p190
A l’instar des autres romans et auteurs A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra
met aussi en exergue la violence physique interprétée par les multiples actes et
assassinats islamistes qui prennent plusieurs formes.
« Six agents de l’ordre furent interceptés au détour d’une rue. Leurs assaillants les
arrosèrent de plomb ; ensuite, solennellement, ils les retirèrent du véhicule et les
décapitèrent sous le regard des fenêtres. »p151
L’une des cibles importantes des islamistes, les intellectuels qui pourraient constituer
un vrai danger à leur victoire et triomphe. Considérés comme des athées et des charlatans
fascinant la population, les poètes sont aussi condamnés par l’idéologie islamiste, car :
23
Mimouni Rachid, Op. Cit. p22.
36
« On l’attaqua chez lui, très tôt le matin. Le poète attendait ses
bourreaux. Mis au courant de leurs desseins, il avait refusé de s’enfuir. Il
avait juste envoyé sa compagne quelque part pour affronter seul son destin.
Avant de mourir, Sidi Ali avait demandé à être immolé par le feu.
- Pourquoi ? s’était enquis Abou Mariem.
- Pour mettre un peu de lumière dans votre nuit ».p167
Les boucheries réalisées par les intégristes prennent une autre signification et notion,
car l’acte meurtrier devient légitime et prend la forme d’un rituel de purification :
37
« On traquait les conjurateurs, les imams indociles, les figures emblématiques de
naguère, les femmes indélicates et les parents de taghout. Ceux-là étaient égorgés,
décapités, brûlés vifs ou écartelés, et leurs corps exposés sur la place. »p135
Salah L’Indochine tue avec sauvagerie un vieux montagnard. En citant des parties
du corps humain exprimant la gradation du meurtre et en usant des verbes d’action
forts, le narrateur réussit à formuler la férocité des extrémistes :
38
« Le lendemain, sur la place du hameau, en se levant pour la prière de l’aube, on
découvrit Souheil accroché à un mât par les pieds, complètement nu, le corps écorché
et la gorge tranchée d’une oreille à l’autre.»p 225
Afin de dire l’influence de l’idéologie islamiste sur les enfants algériens pendant
les années 90, l’auteur les assimile à des mioches galvanisés afin de dire leur fanatisme
et leur enthousiasme et surtout leur haine vis-à-vis des filles non voilées :
«Les filles dévoilées se faisaient agresser par des mioches galvanisés. »p121
Le serment des barbares de Boualem Sansal comme les autres trames narratives ne
fuit pas au devoir de scandaliser les actes aberrants des extrémistes et de se révolter
contre eux à travers l’acte d’écrire.
« Moh a été tué d’une rafale de klach dans le flanc, six balles lâchées
de trois pas, et deux coups de pistolets tirés à bout touchant dans la pompe ;
ça va ? Il a aussi reçu un coup de poignard dans le cœur, peut-être deux…
difficile d’être affirmatif, l’organe a été déchiqueté. Il y a deux estafilades sur
la cinquième côte. »pp68-69
« Bien sûr, il y eut des orages, des gorges tranchées, des corps lapidés, des bébés
brûlés, des vies saccagées, mais que faire… » p 90
39
L’auteur use du procédé de l’exagération afin de mieux décrire et raconter la sale guerre
algérienne des années 90 :
« Passons sur les atrocités ; les tangos égorgent ce qu’ils trouvent sur
leur chemin, chauffeurs en livrée, gardes endormis, servantes en sueur, bébés
mis au frais sous les arbres, enfoncent les portes, font irruption dans la
grande cour, illuminée a giorno. Inutile de s’appesantir sur le désarroi des
convives, les mouvements de panique vite réprimée, ni sur le comportement
des sauvages. » p 192
« Tout se passe comme à l’accoutumée ; les hommes sont égorgés, les femmes
éventrées, les bébés fracassés contre les murs, etc. Désolation, ruines, cris, odeurs de
sang et de viscères. » p192
L’enlèvement et le viol des jeunes filles demeurent une arme guerrière d’avilissement
entre les mains des terroristes, car captive de ces groupes et violée à maintes reprises par
eux, la femme qui réussit à s’évader, se retrouve entre deux feux : le regard de la société
et le rejet de sa famille.
« …, que d’innombrables jeunes filles errent dans les montagnes, pourchassées par
les tangos, repoussées par les gardiens de l’honneur, ignorées d’Allah, … »p246
40
enjeux et l’enjeu lui-même. »24Affirme la combattante algérienne pour l’indépendance du
pays Louisa Ighilahriz.
Atteindre les hommes d’état considérés comme des taghout ou mécréants est une
façon d’affirmer le pouvoir et la force de la part des islamistes :
La violence avec ses différentes formes est mise en texte à travers plusieurs
techniques d’écriture dans ces romans. Il s’agit dans ce chapitre d’aborder l’ensemble des
moyens mis en œuvre pour tisser cette thématique de la violence des années 90.
24
Ripa Yannick cité dans De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997, p.202. Cité par
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit. p.95.
25
Ibid, p 66.
41
« Il est nécessaire de vivre avec les fantômes, dans l’entretien, la compagnie et le
compagnonnage dans le commerce sans commerce des fantômes.»26
L’hantologie est un néologisme forgé par Jacques Derrida dans son ouvrage Spectres
de Marx. 27Cette philosophie derridienne se veut une logique spectrale où le rapport au
spectre s’avère essentiellement important. La figure spectrale ou fantomatique dont parle
ce philosophe est une voix étrange, ni humaine ni inhumaine, ni vivante ni morte car le
fantôme n’a « ni substance ni essence ni existence, n’est jamais présent comme tel. »28
« Toujours est-il que je m’identifiai très vite à Sarah, beaucoup trop à Ali aussi »p28
Elle se retrouve déstabilisée, influée par les faits dramatiques et habitée par les
« proies » et les cadavres de la violence. L’accumulation des mots ou le recours à
l’épitrochasme est l’une des passions et des caractéristiques de l’écriture de l’auteur pour
dire ou mettre en exergue la violence des années 90 :
26
Agar- Mendousse Trudy, Op. Cit. p90.
27
Derrida Jacques, spectres de Marx, L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale,
Edition Galilée, Paris, 1993.
28
Ibid, p14.
29
Ibidem, p15.
42
comme une matière dure et molle à la fois. Caoutchouteuse. Dans ma tête les
mots se détérioraient. Perdaient leur sens et leur syntaxe. S’entassaient,
inutilement. Il m’arrivait de croire que j’étais la petite Sarah.» p29
Cet amour pour les mots et leur pouvoir se reflète dans la citation de R. Boudjedra
considérant que la poétique naît de savoir les combiner et les agencer pour qu’ils
remplissent mieux leur rôle expressif :
« La textualité c’est avant tout une affaire de mots. C’est aussi une manière de
combiner les mots de telle manière que de leur combinaison naisse une image, une
impression profonde, une sensation poétique.30
« Les photographies de corps mutilés de Sarah et d’Ali défilaient sans cesse devant
mes yeux. Le visage de Sarah. Mort et serein, avec l’œil droit qui manquait, qu’on n’avait
même pas maquillé pour cacher ce gros trou dans ce beau visage presque tranquille ! »
p27
Bien sûr on ne peut leur donner voix, les faire revivre, les préserver de l’oublie qu’à
travers l’acte de l’écriture, car les écrivains se sentent en dette vis-à-vis d’eux. Ils se
30
Gafaîti Hafid, Boudjedra ou la passion de la modernité, op. Cit. .p 59.
43
ressuscitent au fond d’eux et insistent sur l’idée de les défendre par le biais de l’écriture
comme le précise Assia Djebar dans son roman Vaste est la prison31 :
« Les morts qu’on croit absents se muent en témoin qui, à travers nous,
désirent écrire ! »32
« J’étais tellement émue que je me mis à écrire dans une sorte de transe, comme
sous la dictée. J’étais la petite victime de onze ans. Il s’appelait Ali, lui aussi. Une seule
bale dans le dos.» p35
Les paroles de la narratrice rejoignent celles de Karl Marx visant accorder justice
aux martyres ou aux victimes de la violence totalitaire. Cette justice qui doit naître de
notre conscience et principes et agir pour lutter contre l’amnésie historique volontaire et
décidée :
31
Vaste est la prison, Edition Le seuil, Paris, France, 1995, p 346.
32
Citée par Agar- Mendousse Trudy, Op. Cit.p89.
33
Derrida Jacques, Spectre de Marx, Op. Cit. p15.
44
Une fois encore et comme est le cas dans plusieurs de ses romans, Boudjedra tend à
féminiser l’écriture en donnant la parole à son héroïne s’identifiant à Ali II en usant du je
pour dire son drame et son assassinat :
L’écriture devient une arme contre l’oubli car « écrire, c’est se souvenir»34affirme
Rachid Boudjedra. La spectropoétique traduit un devoir de justice envers les victimes ;
cela oblige l’héroïne à veiller toute la nuit pour travailler sur leurs dossiers.
Le terme « Encore » répété plusieurs fois, dit la hantise perpétuelle et continuelle
vécue par le personnage central et traduit sa détermination de rendre justice à ces spectres
qui s’imposent sans vouloir la quitter :
« J’ai conservé l’œil de Sarah dans une boîte en bois d’olivier ciselé où je garde
les quelques bijoux hérités de ma mère et que je n’ai jamais portés. Comme je n’ai jamais
osé porter le collier avec l’œil desséché de Sarah en pendentif.»p97
34
Gafaîti Hafid, Une poétique de la subversion, Autobiographie et Histoire, L’Harmattan, Paris, 1999, p 50.
45
Rangée par la déception et la colère, Sarah affronte chaque jour les photographies
des victimes qui l’encouragent et l’incitent à continuer son enquête et son affrontement du
terrorisme monstrueux :
« En entrant dans mon bureau, j’affrontai, comme à mon habitude, les visages
défigurés de Sarah et des deux Ali. Je restai quelques minutes à regarder les photos
agrandies, les articles géants. Les manchettes rouges à la une.» p 80
« Nous étions tous réunis dans la grande salle tapissée de posters géants
représentant les victimes de l’islamisme et d’articles de journaux. Je voulais que
personne n’oublie ces victimes. J’avais la mémoire longue. Très longue. »p151
Dans cette écriture de « la hantise », les fantômes ou les condamnés à tort sont
valorisés. En dépit de leur absence, ils deviennent une source d’inspiration car comme le
résume Robert Harrison :
Garder les objets des victimes de la violence dans une boîte à bijoux renvoie à une
incitation à conserver la mémoire collective de l’Algérie en proie du terrorisme :
35
Cité par Bardolle Olivier, Op. Cit.p10.
46
«L’épouse du juge en larmes, s’est jetée dans mes bras. Je l’ai étreinte et
me suis surprise en train de sangloter, sans aucune retenue. Me disant :
« Laisse-toi aller, va ! Pleure tout ton soûl… mais garde le petit sachet en
papier bleu, pour ne pas oublier le drame de cette femme. » p 149 et le drame
de l’Algérie aussi.
S’approprier les objets des victimes du terrorisme est une manière aussi de s’arroger
le droit de la compassion et du deuil. L’héroïne garde le cartable d’Ali II, car elle
considère que l’assassinat de ce dernier le concerne et doit intéresser tout algérien puisque
la tragédie prend une forme générale :
« J’étais fascinée par son petit cartable que j’avais fait saisir lors de sa
mort et que je ne voulais plus rendre à sa famille qui d’ailleurs me le
réclamait. Je le gardais à la maison en pensant qu’Ali II était aussi à moi. Sa
famille avait ses vêtements souillés de sang et il était normal que moi je garde
le cartable »p95
Elle garde aussi le foulard de la petite Sarah, car le souvenir se concrétise dans la
conservation des propriétés et des objets des victimes. Il se concrétise surtout quand on
n’hésite pas à les exposer aux autres pour les remémorer :
47
Ainsi « cet être - avec les spectres serait aussi, non seulement mais aussi une
politique de la mémoire, de l’héritage et des générations. » 36
« Les morts existent deux fois : dehors, avant et, ensuite, dedans. Peut-être même que
leur existence seconde l’emporte en étendue et en vigueur sur la première. »37
36
Derrida Jacques. [Link] p 15.
37 ?
Bouslama Ibtissem, La mort en images ou le différend ininterrompu avec le réel dans La mort de Brune
de Bergounious Pierre dans Littératures, Pierre Bergounioux, sous la direction de Guy Larroux et Yves
Reboul Presses universitaires du Mirail, Toulouse, France, 2009, p83.
48
La ville fantomatique, désertique et évacuée de tous ses habitants, demeure un espace
désinvesti de mémoire et n’établit plus un rapport avec la mémoire collective car :
« Pour qu’il y ait mémoire collective, l’espace doit être indicateur d’une certaine
continuité, y compris en cas de guerre et de révolution »38 souligne Maurice Halbwach.
Cette vision spectrale met l’héroïne face à elle-même et relie les deux mondes réels
et oniriques .Elle dit aussi la violence troublant Kenza dans son sommeil et son réveil et
exprime son angoisse et ses conflits intérieurs naissant de son environnement extérieur
bouleversant et poignant :
En plein cauchemar, l’héroïne s’interroge et se questionne sur son état, car le rêve
ressemble à la réalité et sommeil et réveil ne se distinguent guère lorsqu’on est traumatisé
par une tragédie comme celle de l’Algérie :
39
Genest Christian. « ABC des rêves », France Loisirs, Paris, 1986, p14.
49
Il est quatre heures du matin. La pluie a cessé. Le vent forcit encore. Fait
claquer les vitres. Cauchemar ou pas, j’ai réellement mal à la tête et au
ventre. » p209
La hantise n’est mise en texte dans L’automne des chimères qu’à travers l’emploi de
l’adjectif « hantée » employé pour renvoyer aux spectres ou aux fantômes des victimes de
la violence circulant en ville le soir et se retrouvant en face à face avec les terroristes.
Circulant en étant des spectres, les victimes de la violence se libèrent et se meuvent
pendant la nuit sans être ou se retrouver les otages de l’angoisse terroriste, car invisibles
et inaudibles ne risquent rien.
Alger est représentée comme étant une ville désertique, vidée de toute population et
n’inspirant plus confiance ou sécurité même dans son calme :
L’écriture de « la hantise » ne s’affirme pas basique dans A quoi rêvent les loups de
Yasmina Khadra puisqu’elle n’occupe pas plusieurs passage du roman, par contre elle est
essentielle pour souligner le déraisonnement et l’erreur fatale islamiste.
C’est une parole hantée par le sang des victimes de la violence que révèle le
monologue intérieur du personnage central. Ce sang s’accroche aux pieds des extrémistes
pour s’inscrire dans la mémoire collective qui refuse d’être occultée et évite de tomber
dans le piège de l’oubli.
50
Le sang des victimes rougit les blancs de l’Histoire afin de dénoncer les crimes
islamistes commis contre les innocents dans les années 90 :
La politique du pire permise et consentie par les extrémistes pendant les années
noires en Algérie est dénoncée et présentée sur un ton accusateur par les islamistes eux
même, qui s’assimilent aux monstres destructeurs traînant d’innombrables spectres de
victimes :
« Nous sommes allés trop loin. Nous avons été injustes. Des bêtes
immondes lâchées dans la nature, voilà ce que nous sommes devenus. Nous
traînons des milliers de spectres en guise de boulet, nous gangrenons tout ce
que nous touchons. Nous nous valons plus rien. Personne ne veut de
nous. »p267
Les spectres s’accrochant au chevet des extrémistes est une image choisit par l’auteur
afin de renvoyer au sang des victimes de la violence qui ne sèche pas et ne cesse de
réclamer le droit d’être vengé, non pas par le sang mais par la voix du témoignage pour ne
pas sombrer dans
40
Fisher Dominique Op. Cit. p 93.
41
Édité par Albin Michel, Paris, 1995.
51
L’écriture de « la hantise » semble intéresser Yasmina Khadra au point de la mettre
en texte dans son dernier produit littéraire intitulé La longue nuit d’un repenti (édité à
Paris par Moteur en 2010) à travers le personnage de Abou Seif qui à force d’être hanté et
habité par ses victimes, il fini fou.
52
« A contre-jour, dans un nuage poudreux, des hommes, dont l’âge n’a guère
d’importance, n’étant ni vieux ni beaux, déambulent avec leurs fantômes ; abrutis de
soleil, les paupières soudés, les commissures sanieuses,… »p82
La réflexion sur la symbolique dans ces romans, incite le lecteur à associer ce qu’il
lit à ce qu’il connaît pour chercher et saisir l’idée de l’auteur. En évoquant le symbolisme,
l’écrivain Stéphane Mallarmé explique :
42
Cité par Luengo Albuquerque Elia, La question du symbolisme comme pierre de touche du symbolisme,
Université de Extremadura, Espagne, 1991, p128.
43
Stéphane Mallarmé cité par Nadyne Ly, Collection Littéralité 4, Nommer, dirigé par Jean-Pierre Dedieu,
Presses universitaires de Bordeaux 3, France, 2002, p15.
53
Le traitement de la symbolique dans ces productions littéraires se penchant surtout
sur l’emploi des couleurs et des éléments naturels nous renvoie à poser quelques
questions :
- Que symbolisent chaque couleur employée et chaque élément naturel dans cette écriture
de la violence ?
- Quels sont les couleurs et les éléments naturels récurrents dans les romans ?
Basé son écriture sur un choix des couleurs n’est pas une procédure gratuite de la part
d’un écrivain, car par leurs significations et connotations, les couleurs tendent à expliquer
le monde de la violence et donner la vision de l’écrivain. Souvent les symboles sont
révélateurs des mécanismes de l’imaginaire des romanciers.
Sachant que les couleurs possèdent un pouvoir et une capacité d’exprimer ce qu’on ne
peut dire et convaincus qu’elles sont chargées d’une valeur symbolique, les auteurs et à
différents degrés préfèrent leur accorder un rôle dans leurs édifices romanesques.
A travers les messages qu’elles contiennent (les couleurs), les romanciers visent
orienter le regard du lecteur et énoncer le sens du monde qu’il représente. L’emploi des
couleurs, nous le constatons dans plusieurs passages des romans en question.
Les Funérailles de R. Boudjedra se base dans son écriture sur cette symbolique des
couleurs afin de mieux mettre en texte la violence des années 90.
Le vert est l’une des couleurs secondaire qui symbolise le repos, la détente et le bien-
être, mais liée dans ce passage à la laine et au verbe « moisir », il exprime le dégoût et le
spleen de l’héroïne Sarah, comme il est aussi la teinte de la dégradation et de la
fragilisation.
54
Le violet est une couleur binaire qu’on obtient en mélangeant le rouge et le bleu. Ce
mélange renvoie à l’influence des évènements sur l’être de Sarah. Cette couleur est
chargée de dire ses sensations corporelles et ses intuitions psychiques comme elle
symbolise aussi les sensations de tristesse, de pénitence de l’âme et de deuil intérieure :
« J’avais le cœur gros comme une pomme de terre qui moisit avec de la laine
verte tout autour et se boursoufle sous l’effet des grosses chaleurs et des macérations
violettes. Impressions intimistes. Tissus bariolés. Peinturlurés. » p29
Comme il est connu dans notre tradition arabo - musulmane, le linceul est de couleur
blanche, mais dans ce passage l’auteur préfère le représenter en couleur jaune pour
symboliser la jeunesse et la lumière (Ali II) assassinées par les intégristes. Cette couleur
est aussi une teinte d’éternité et de religiosité transcendante qui reflète la somptuosité
avant la mort :
« J’aperçu Salim entouré par ses deux gardes du corps. Il était derrière Flicha,
tout prés de la petite tombe fraîchement creusée. Il le frôlait presque. Le corps d’Ali II,
engoncé jusqu’au cou dans un linceul jaune recouvert de fleurs, reposait à même le sol.
»p 63
Dans le but de traduire les sentiments de l’épouse du juge, l’auteur emploie la couleur
bleue qui renvoie à la pensée et à la fidélité. Cette couleur exprime aussi la chasteté, la
pureté, la justice et la noblesse du juge :
« Elle sortit de son sac un petit sachet en papier bleu et elle me le mit dans la main
…j’étais horrifiée mais je pris le sachet et le fourrai dans mon sac. Il était joli, en papier
cadeau. » p 101
55
« Je demandai qu’on m’apporte le cartable de la victime. Il était en plastique noir
et en très mauvais état. Une odeur d’enfance en jaillit .Il contenait des manuels scolaires
défraîchis, une trousse un peu abîmée et plusieurs cahiers pas très bien tenus. » p35
Le traitement de la violence passe aussi par le recours aux éléments naturels comme
la chaleur qui symbolise dans ce passage l’explosion des évènements et la violence qui
atteint son degré intense et touche la face innocente de la société :
La violence au rythme accéléré est symbolisée dans ce récit à travers la pluie qui
tombe à verse sans arrêt produisant l’image d’une inondation destructrice et d’un déluge
dévastateur :
« Maintenant, il fait trop sombre dans la classe. Le maître allume les lumières alors
qu’il n’est pas encore dix heures du matin. La pluie reprend. Elle redouble de violence.
Ali pense au puits qui doit déborder à l’heure qu’il est. » p 100
A l’instar Des funérailles de Rachid Boudjedra, Des rêves et des assassins de Malika
Mokeddem fait recours dans son écriture de la violence au symbolisme des couleurs et
des éléments naturels comme la neige et les nuages.
Le recours aux couleurs est une technique adoptée par la romancière pour traduire
l’environnement politique et social de l’Algérie des années 90 ainsi que l’état d’âme des
personnages.
56
« La tendance dominante de la couleur doit être de servir le mieux possible
l’expression »44
Dans le but d’évoquer l’espace et de l’agrandir, l’auteur se sert de cette couleur des
horizons. Ainsi il transcrit l’atmosphère d’une Algérie en proie de guerre. Quand le ciel
est totalement bleu et sans nuages, renvoie à l’insécurité et à la déstabilisation, car on ne
peut s’accrocher à rien ; la vue vers le haut se perd et la terre paraît seule dans un espace
infini. Le rôle des nuages est de la protéger, de l’entourer et de la sécuriser :
En empruntant le chemin vers la France, l’héroïne compare les deux cieux bleus :
français et algérien. Le premier inspire confiance, sécurité et espoir, alors que le bleu
d’Oran symbolise l’infini de la perdition dans le monde de la violence ainsi que le
bafouement de tout espoir :
57
La blancheur de la neige traduit l’euphorie et la gaieté tandis que celle tombée du
ciel, renvoie à l’aveuglement et à l’aliénation de l’être humain :
L’Algérie sous un ciel bleu sans nuages, sombre dans l’abîme et dans une réalité
désolante sans remède. Entre les mains d’une violence infernale, elle devient un espace
désertique vêtu d’un blanc renvoyant à l’ambiguïté et à la confusion.
L’ocre est une couleur brune tirant soit sur le rouge soit sur le jaune ; le rouge
symbolise le sang versé dans cette guerre barbare et le jaune renvoie à la déloyauté et à la
traîtrise régnant dans cette période des années 90 et dans l’Algérie décomposée.
L’indigo est un bleu profond aux reflets violets ; le bleu est la couleur du vide et de
l’infini qui dans ce contexte devient un symbole de mort. Le violet renvoie au mystère et
à l’incertitude :
« Je regarde cet enfant et c’est un autre que je vois. Alilou a neuf ans.
Le teint des mômes du Sahara. Dans ses yeux se consume un songe démesuré.
Je vois le désert. Son ciel d’un bleu de guerre. Un reg chauffé à blanc. L’air
tremble et trouble l’esprit. Un mirage scintille au loin. Dans cette lumière qui
vacille, en proie à tous ses excès, le ksar ressemble à une termitière. L’ocre de
ses murs vire à l’indigo. Comme si le ciel avait fait main basse sur la terre.
Comme s’il n’y avait plus rien d’autres au monde que l’absolu de son bleu. »
p 160
58
La noirceur dans ce passage englobe toutes les terreurs et les sauvageries réalisées en
Algérie pendant la décennie rouge. Il s’agit de mettre en exergue l’état d’âme de la
narratrice se retrouvant confuse :
« Va et pardonne » « Tu as la grosse haine » Haine de qui ? De quoi ?
Haine ou désespoir ? Haine et désespoir ? Désespoir du rêve, de tous les
rêves brisés. On ne rêve pas dans un pays comme le mien. Surtout quand on
est femme. On compose avec la noirceur humaine »P 158
Accablée par le drame de la violence, la ville demeure triste et sombre. Ses êtres
sous un ciel de perdition ne font que renforcer la culture de l’horreur quotidienne et
habituelle :
Le rêve d’un désert de neige et d’un désert blanc incarne le désir de changement ainsi
que l’envie de Kenza de retrouver la paix et la quiétude intérieures même si l’exil
demeure l’unique solution :
59
- Oui, une vieille patate. Regarde ça, là-bas, c’est la planète du paradis. On
va pas y aller.
- Pourquoi, elle n’est pas belle ?
- Ou ouf, elle est toute grise d’ennui !il y a que des gens qui prient : « Allah !
Allah ! Allah ! » Ils sont si éteints qu’ils feraient s’endormir un chien sur sa
crotte. Il y a pas de héros ou de rigolos, ceux qui font des péchés ; Ceux-là, il
faut aller chez le diable en enfer pour les trouver »p161
Affligé par la violence meurtrière faisant sombrer l’Algérie dans une guerre civile
dans les années 90 et dégoûté par un système corrompu qui l’oblige à démissionner de
son poste, le commissaire LIob dit son état d’âme en employant le terme de « grisaille »
désignant une peinture monochrome en camaïeu gris utilisée pour donner l’illusion de la
pierre dans les peintures à l’huile.
60
lame de boucher pour dire le danger et l’incertitude de la zone interdite qu’il ne faut pas
franchir ou traverser.
« Mohand a insisté pour que l’on ne s’aventure pas au-delà de la ligne crête
grisâtre qui tranche la montagne comme une lame de boucher »p142
61
qui étais persuadé être venu au monde pour plaire et séduire, qui rêvais de
conquérir les cœurs par la seule grâce de mon talent. »p11
La grisaille, dérivée du gris, traduit dans ce passage le monde chaotique algérien des
années 90. Cette couleur serait l’expression de la monotonie et de la mélancolie régnant
en Algérie pendant la décennie rouge :
« Sur le catafalque, des lettres peintes en rouges signalaient que le GIA était passé
par là. »p214
« Aux saisons poussière ont succédé les saisons gadoue et aux années blanches les
années noires. »p49
En étant une teinte plutôt fade, le gris s’associe à la tristesse et la mélancolie, car il
est emblème de la mort et de la disparition régnant en Algérie pendant les années 1990 :
62
« …, tout se fondait dans le gris et le désespoir »p75
Le ciel algérien des années 90 demeure un miroir à travers lequel se reflète le sang
des victimes de la violence extrémiste. Le rouge représente le sang, le feu de la guerre
ainsi que le danger et l’excès islamiste.
« C’était bon, dehors ; tout baignait dans la même démence et l’impéritie était la
conduite de chacun ; le ciel était rouge, l’azur replié, la terre avide, les arbres à l’envers,
les tacots déglingués,… »p108
Noircie, salie et déformée par les multiples crimes signés par les islamistes, Alger
n’est plus « La Blanche », elle demeure sans lumière et sans espoir. La noirceur d’âme
traduit la fausseté, l’ignorance et l’obscurantisme et renferme toutes les passions égoïstes
et haineuses des « marchands » ou des traîtres.
La fièvre verte traduit l’atmosphère angoissante englobant l’Algérie des années 90, la
folie et la dégradation morale des algériens :
63
La rondeur du soleil traduit la continuité et le prolongement de la folie guerrière
trouvant voix libre dans une Algérie sans issue prenant la prière comme arme contre le
fanatisme islamiste des années 90 :
Le bleu du ciel traduit dans ce passage l’apitoiement du personnage sur lui - même,
sa dépression et sa tristesse, car l’écoulement des jours monotoniques dans une Algérie
ensanglantée ravive chez lui des sentiments négatifs et dépressifs :
« Rien n’avait changé, ni le bleu du ciel, ni la litanie des jours, ni la teneur des
communiqués ; pas même les Américains qui décidément ne soutiennent que les
fanatiques et les dictatures à pétrole. »p219
Le noir est considéré comme la couleur d’avant les origines, il représente et renvoie à
l’absence des autres couleurs qui pourraient illuminer le monde et la vie des êtres :
« Son regard sur les signes et les hommes de ce pays trouvera de quoi assombrir ses
jours. Ces ainsi qu’il voit le noir le plus douloureux. »p370
64
Synthèse
La violence paroxysmique des années 90 sous ses multiples formes est mise en texte
par ces différents écrivains algériens. Ces derniers, en dénonçant le fanatisme et en
soulevant des questions politiques, ne renoncent pas aux principes d’écriture renvoyant à
une certaine esthétique.
La violence avec ses deux types : symbolique et physique est mise en scène dans ces
romans en représentant les mêmes interdits et crimes islamistes à savoir les lettres de
menaces, les appels téléphoniques, l’exigence du voile, l’angoisse, l’exil intérieur et
extérieur, les rêves confisqués, l’assassinat, le viol, la torture,…
45
Cité par Fisher Dominique, Op. Cit. p8.
65
projet de justice accordée aux victimes de la violence dans cette philosophie ou politique
se révèle clairement et monopolise toute l’écriture de cet édifice romanesque.
De ce point de vue, la spectralité n’est pas une simple évocation hantologique mais
s’inscrit dans une logique de dénonciation accompagnant et bâtissant le projet politique
de justice et de défense des victimes de la violence extrême contre la marginalisation et
l’oubli
L’usage excessif des couleurs et le recours aux éléments naturels comme symboles ne
semblent pas gratuit dans cette écriture de la dérive algérienne des années 90, car elle
contribue à travers le discours des personnages, à traduire les sentiments, les impressions,
la colère, la déception et la frayeur des milliers d’algériens retrouvés victimes d’une
violence symbolique basée surtout sur une terreur psychologique ou physique fondée sur
les liquidations sanglantes dans la décennie noire.
Vu son importance significative, à la fois négative et positive, le bleu est une couleur
récurrente dans plusieurs romans à savoir : Les Funérailles de Boudjedra, Des rêves et
des assassins de Mokeddem et Le serment des barbares de Sansal. Il est mentionné aussi
en évoquant le ciel.
Signe de perdition et du vide, le blanc occupe plusieurs passages des romans : Des
rêves et des assassins mokeddemien et Le serment des barbares sansalien. Il est évoqué
aussi pour décrire les nuages et la neige qui à leur tour ne sont pas dépourvus de
significations négatives. Par contre Yasmina Khadra préfère employer le gris dans ses
deux romans L’automne des chimères, A quoi rêvent les loups pour renvoyer au drame
algérien des années 90 en invoquant « grisailles » et « grisâtre ».
66
années 90. La noirceur algérienne est traduite par le choix de plusieurs couleurs et
éléments naturels ayant des significations négatives et pessimistes.
Seconde Partie
67
I- Violence textuelle et figures artistiques
L’écriture réaliste des œuvres rassemblées repose sur un choix scripturaire accusé
par plusieurs critiques d’atteindre un certain degré d’agressivité et de brutalité au point de
choquer le récepteur ou le lecteur dés la première lecture. Face à de tels reproches et dans
le but de justifier et de légitimer cette position d’écriture qui s’affirme dénonciatrice et
vêtue d’un engagement militantiste dans les années90, Assia Djebar répond :
Même s’ils ne partagent pas le même espace géographique, les écrivains algériens et
étrangers peuvent partager les mêmes visions du monde et de l’écriture,
notamment lorsqu’il s’agit de mettre en texte une tragédie et de la condamner :
« C’est sans doute l’un des devoirs majeurs de l’artiste que de nous faire ressentir
l’époque telle qu’elle est, y compris dans son aspect le plus indigne. Il a un devoir de
dénonciation »47 Dit Olivier Bardolle.
Afin de mieux expliquer ce choix scripturaire éruptif, Assia Djebar préfère le présenter
en disant :
Cette situation a incité Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Malika Mokeddem, Rachid
Boudjedra et d’autres romanciers algériens à ne pas se méfier du mot mais de s’en servir
comme une arme pour combattre et résister à la lame extrémiste, car le vocable a du
pouvoir, de la force et de l’influence. Ainsi à travers le fait littéraire évidemment et un
choix rhétorique « la violence à fleur de peau » devient une violence à fleur de mot et la
dénonciation « prend un processus violent. ».
46
Djebar Assia, Le blanc de l’Algérie, Albin Michèle, Paris, 2002, p171.
47
Bardolle Olivier, Op. Cit. p78.
48
Agar-Mendouse Trudy, Op. Cit.p52.
68
Plusieurs figures sont reconnaissables et repérables dans cette écriture des années 90,
car les romanciers en question font recours à plusieurs procédés stylistiques afin qu’ils
puissent exprimer d’une façon à la fois libre et codifiée l’insoutenable.
Il s’agit donc sous cet angle d’analyse discursive d’appréhender la mise en œuvre
figurale et formelle, c’est - à- dire l’enchaînement des figures et les effets de sens liés
au thème de la violence dans ces récits afin de toucher le rôle fonctionnel de ces figures
et de cerner l’enjeu de cet emploi figural.
L’architecture de ces récits est basée sur un emploi tropique excessif et récurrent
qui s’avère comme une nécessité textuelle et se veut un système à travers lequel
l’auteur dénonce le terrorisme dans l’Algérie des années 90.
Les tropes et les figures artistiques employés dans cette structure narrative
répudient leur conception décorative pour épouser une valeur argumentative et
interprétative. Il s’agit dans cette analyse d’adopter une approche esthétique, stylistique
et sémantique afin d’étudier les variations des images employés et leur puissance créative.
La réflexion sur la nécessité textuelle des tropes dans ces romans nous renvoie à nous
interroger sur plusieurs points :
- Quels sont les tropes et les figures employés dans ces romans ?
- Leur nécessité textuelle réside-t-elle dans leur originalité, dans leur pouvoir
d’évocation ou dans leur force expressive ?
- Quelle est leur fonction ?
- Que suggèrent-ils ?
- A quelle rhétorique renvoient-ils ?
- Quelle isotopie métaphorique tissent-ils ?
- Traduisent-ils une vision précise de l’auteur ?
- Quelles sont les figures de style qui prédominent dans cette écriture ?
69
- Quel est le point de singularité et de distinction entre les différents styles adoptés ?
- Pour quelle raison, ces écrivains se basent-ils sur un langage figuré pour exprimer
l’acte violent ?
- Parmi les figures de style utilisées, quelles sont celles qui reviennent le plus
souvent ?
- Renvoient-elles à un rapport particulier au monde ?
- Comment les figures de style construisent et explorent-elles la thématique de la
violence ?
- Les images employées traduisent-elles l’imaginaire de chaque écrivain ?
Les formes de la violence sont faites défiler dans les romans à travers le choix de
plusieurs figures : la métaphore, la comparaison, l’oxymore, la métonymie, l’anaphore
rhétorique, l’épitrochasme, l’épiphore, l’ironie, l’allégorie, l’hyperbole, la paronomase,
la gradation, l’aposiopèse, l’anadiplose et la synecdoque.
Avant d’entamer notre étude, nous tenons à donner dans un premier temps la
définition de la figure en général. Celles des autres figures nous les donnerons à fur et à
mesure de notre analyse :
« La figure (du latin figura : forme) se définit comme une forme éloignée de
l’expression simple ou non marquée. »49
Ces figures de styles réparties selon plusieurs catégories s’avèrent les éléments
principaux et nécessaires de cette poétique exprimant un imaginaire de la violence dans le
roman algérien des années 90. La violence langagière figurative répond à la violence
quotidienne et l’usage obsessionnel des images dénote cette volonté de choquer le lecteur,
de l’entraîner et de l’impliquer dans cette littérature des années 90, combative et
provocatrice.
49
Bordas Eric, L’analyse littéraire, Notions et repères, Nathan, Paris, 2002, p73.
50
Reboul Olivier, Introduction à la rhétorique, PUF, Paris, 1991, p121.
70
I-1- L’approche titrologique
Fondés dans leur construction sur un sens métaphorique et un choix figural, les
titres des romans en question méritent d’être approchés et analysés dans cette seconde
partie, il s’agit de : Les Funérailles de R. Boudjedra, Des rêves et des assassins de M.
Mokeddem, L’automne des chimères et A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra
ainsi que Le serment des barbares de B. Sansal.
Ainsi nous pouvons constater que titre et roman sont complémentaires car « l’un
annonce et l’autre explique. »52
« Il existe (…) autour du texte du roman, des lieux marqués, des balises, qui
sollicitent immédiatement le lecteur, l’aident à se repérer, et orientent, presque malgré
lui, son activité de décodage »53.
51
Giono .Jean, cité par Achour Christiane dans Convergences critiques, Op. Cit. p65.
52
Achour Christiane, op. Cit. pp28-29.
53
Mitterrand Henri cité par Achour Christiane, Op. Cit. p29.
71
Selon Vincent Jouve, il peut avoir trois fonctions ou valeurs :
Nous constatons que les deux approches se rapprochent et se complètent pour notre
analyse. A partir de toutes ces données nous allons aborder la titrologie dans chaque
roman :
Les funérailles dans son sens dénotatif et littéral signifie l’ensemble des cérémonies
qui accompagnent un enterrement mais qui impliquent aussi une certaine somptuosité
et éclat contrairement à obsèques qui est le terme le plus général. Poétiquement, il veut
dire « la mort ».
« Sans l’œil droit qui n’a pas été retrouvé .Trois personnes seulement assistent
aux funérailles : sa grande sœur, l’imam de la mosquée et un vieil hommes, celui qui a
creusé sa tombe. »p14
Dans un second temps, lorsqu’elle nous informe sur l’enterrement de Ali II, qu’elle
compare à celui de Sarah :
72
« Les funérailles d’Ali II, au contraire de celles de Sarah, furent grandiose.
Toute la ville était sortie pour accompagner le cortège funèbre ; »p56
« C’est aux funérailles d’Ali II que nous avions repéré le groupe de Flicha. Il
était là. Entouré de ses acolytes. »p62
Evidemment, lire séparément les syntagmes où est cité ce vocable ne nous permet
guerre d’expliquer le titre du roman, car faut-il revenir sur le contexte de l’œuvre. Les
Funérailles comme titre a double fonction, l’une descriptive et l’autre connotative ; il
s’agit d’un titre thématique métaphorique et métonymique puisqu’il renvoie sur le
mode symbolique au contenu central et général du récit, car :
« La métonymie désigne une chose par le nom d’une autre, qui lui est
habituellement associée.»54
54
Robrieux Jean- Jaques, Les figures de styles et de rhétorique, Dunod, Paris, 1998, p128.
73
Le titre de M. Mokeddem est constitué de deux noms « rêves » signifiant une suite
d’idées, d’images, d’impressions qui se présentent à l’esprit pendant le sommeil et de
« assassins » désignant les tueurs ou les meurtriers. Ayant une fonction descriptive, le
titre reposant sur une thématique métaphorique, symbolise les espérances des algériens
tuées ou bafouées par le système dans un premier temps et par l’idéologie islamiste
exterminatrice dans un second temps pendant les années 90. Il s’agit donc de
personnifier les rêves à travers l’assassinat puisque la personnification est :
« Une figure qui donne une apparence humaine à une chose inanimée, un animal
ou une apparence abstraite. Les manières les plus fréquentes de personnifier consistent
à prêter des attitudes ou un caractère humain aux objets en question. »55
« La faillite est si grande. Trente ans de mensonge sur notre identité. Trente
ans de falsification de notre histoire et de mutilation de nos langues ont assassiné nos
rêves. Font de nous des exilés dans notre propre pays. »p112
La fonction poétique se révèle dans l’intérêt et la curiosité suscitée par le titre qui
nous renvoie à se questionner sur son choix et sa signification, mais la lecture avertie
du roman nous permet de discerner une réponse.
- L’automne des chimères (Yasmina Khadra)
55
Ibid, p81.
74
Ce choix titrologique de la part de Yasmina Khadra ne s’avère pas gratuit, car il
adopte deux fonctions, l’une descriptive puisqu’il relève de la catégorie des titres
métaphoriques et métonymiques car :
Ainsi nous pouvons dire que « L’automne des chimères » signifie l’évolution ou
l’expansion du terrorisme assimilé ici à un monstre terrible dévastant l’Algérie vu sa
puissance et sa fureur. Le titre adopte une autre valeur, à savoir la valeur connotative
historique et générique puisqu’il s’inscrit dans ce qu’on appelle les titres typiques des
romans rangés sous l’étiquette « littérature de l’urgence » des années 90.
75
- A quoi rêvent les loups (Yasmina Khadra)
« Rêver » signifie dans le sens dénotatif imaginer, désirer ardemment ou dire des
choses déraisonnables, et « loups » renvoie littéralement à des mammifères carnivores
voisins des chiens. Ce titre se révèle aussi une fonction séductive et poétique, car
allégorique nous renvoie à réfléchir et à nous intéresser au contenu et au fond du
roman.
Il s’agit d’un énoncé connotatif car « le rêve » se veut une faculté spécifique à
l’être humain et non pas à l’animal. Comme titre « A quoi rêvent les loups » est
présent à la tête du roman et au cœur du récit, il remplit la fonction d’embrayeur de
lecture, car le sens poétique du « rêve » se transforme en un autre à l’intérieur de la
narration et signifie : préméditer, envisager, calculer le mal et y être distrait.
A travers ce choix titrologique, l’auteur assimile donc les terroristes aux loups
envisageant la chasse des proies. Le verbe « rêver » perd son premier sens lyrique et
demeure un acte terroriste assassin car : « La métaphore désigne une chose par le nom
d’une autre ayant avec elle un rapport de ressemblance.»57
Elle se veut donc une transposition, car en se dérivant « Du grec métaphora,
transfert, ce trope opère un transfert de sens entre mots ou groupes de mots, fondé sur
un rapport d’analogie plus ou moins explicite.» 58
76
En ce qui concerne le choix de ce titre et cette tendance à animaliser le terroriste,
Yasmina Khadra affirme :
« C’est l’esprit qui est sollicité, plus que la perception directe ou immédiate
des réalités. »60
Cela est résumé par l’auteur dans ce fragment du roman et dans lequel le narrateur
assimile les terroristes aux bêtes en se basant sur une métaphore manichéenne, aux
barbares et aux porteurs de ténèbres afin de les dévaloriser et les réduire aux dictateurs
assassins :
« Il faut en finir avec ces bêtes immondes, avec ces barbares des temps
obscures, ces porteurs de ténèbres, oublier les serments pleins d’orgueil et
de morgue qu’ils ont réussi à nous extorquer au sortir de ces longues
années de guerre. La lumière n’est pas avec eux et les lendemains ne
chantent jamais que pour les hommes libres. »p335
59
Khadra Yasmina dans un entretien personnel, La voix de L’Oranie, le 21/08/2001.
60
Théron Michel, Réussir le commentaire stylistique, Ellipses, Editions Marketing, Paris, 1992, p86.
77
malentendus sanguinaires ; ce thème directeur affleurant plusieurs écritures pendant les
années 90 et suscitant l’intérêt de plusieurs romanciers, critiques et lecteurs se
découvrant impliqués dans cette littérature de « l’urgence » ou « à chaud ».
La violence textuelle manifestée dans ces romans par le biais de l’emploi figural, ne
semble pas arbitraire ou utilitaire, mais demeure productrice et créatrice de plusieurs
significations naissant du pouvoir, de la force des mots et du langage employés dans
chacun des romans.
61
Cités par kerbat-Orecchioni Catherine, Op. Cit. p12.
78
violence se transforme en une autre concrète construite et produite d’une réalité déjà
connue du lecteur.
« Les figures […] ne peuvent conserver leur titre de figures qu’autant qu’elles sont
en usage libre, et qu’elles ne sont pas en quelques sorte imposées par la langue. »62
62
Fontanier Pierre cité par kerbat -Orecchioni Catherine, [Link].p12.
79
concitoyens ; comme une thérapeutique collective par la conscientisation des
citoyens lecteurs. »63
- Le motif de la bestialité
La métaphore manichéenne réductrice revient sans cesse dans cette littérature des
années 90 et commande en fait toutes ces productions romanesques pour leur donner une
force et une allure argumentative persuasive permettant d’affirmer que la dénonciation de
l’acte terroriste naît d’un travail sur le langage, à la fois artificiel et naturel, car la
métaphore engage ici la signification et
«Je ne voulais surtout pas les imiter, leur ressembler. Perdre mon
humanité. »p86
Elle renforce ce sens en représentant les terroristes comme étant des êtres
dépourvus de tout sentiment humain et vivant dans un monde obscur et ténébreux
n’incitant qu’à tout ce qui est sauvage et fatal et menant à la ruine humaine :
63
Ngalasso Mwatha Musanji, Langage et violence dans la littérature africaine écrite en français, Revue
des littératures du Sud N148, Penser la violence, 2007, p4.
64
Abderrahmane Moussaoui, Op. Cit. p330.
65
Morel Jean-Pierrecité par Kerbat - Orecchioni Catherine, Op. Cit. p 17.
80
« J’eus envie de leur injecter quelque conscience du monde réel, quelque
humanité dont ils étaient dépourvus, tellement ils étaient enfermés dans leur
fanatisme et dans leur aveuglement » p59
Le motif de la bestialité est mis en texte également par le truchement d’une injure
ayant une fonction référentielle, car fondé sur la métaphore zoomorphe, l’auteur assimile
le terroriste au chien à travers le verbe « aboyer » porteur d’un sémantisme dynamique
ayant comme fonction le dénigrement par l’atténuation à travers le choix d’un comparant
négatif (le chien) :
« Chiens » comme injure est évoquée par Abderrahmane Moussaoui dans son
ouvrage De la violence en Algérie afin de définir la fonction de ce registre bestial dans
notre culture maghrébine en particulier et la culture arabe généralement maudissant et
haïssant cet animal :
L’injure prend dans cet énoncé la forme d’une comparaison, car le terroriste
(Flicha) est comparé à un animal répugnant et pestiférant à savoir le rat. Il s’agit aussi de
mettre en exergue une contradiction apparente entre « égouts » et ne pas vivre comme un
rat afin de renvoyer à la vie confortable que menaient les islamistes dans la discrétion :
66
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit. p 330.
81
« Flicha se cachait sous la ville ! Dans ses égouts ! Mais il n’y vivait pas comme un
rat. Au contraire. Il s’était construit une petite maison luxueuse, une petite clinique très
bien équipée, une petite mosquée… »p86
Une autre injure non bestiale est mise en texte à travers l’emploi de l’adjectif
« salaud » désignant le terroriste et renvoyant à une personne vile et moralement
répugnante, synonyme dans le langage familier d’ordure et de fumier :
« Quand je reçus le premier salaud (mon chef aurait dit présumé salaud. Sarah !
Attention ! Présumé…) p56
Dans une Algérie assimilée à un théâtre où se passent toutes les abjections et les
déshonneurs, les extrémistes sont assimilés aux monstres sanguinaires à travers un
zoomorphisme et une recatégorisation subjective et imaginaire où l’on assimile un
humain à un animal sauvage assoiffé de sang :
82
Afin de dire la tromperie, la ruse ainsi que le danger qu’inspirent les terroristes,
l’héroïne du récit les assimile aux chacals circulant dans les cités, comme si ces dernières
s’étaient transformées en une jungle mondée par les animaux les plus féroces :
« En tout cas je serai moins stressée qu’ici. Je ne me sentirai plus traquée par
les chacals de nos cités. »p110
« Un peuple qui a tant de mépris pour sa part féminine, qui dresse ses enfants à la
misogynie et au fanatisme comme on dresse les chiens, travaille à son malheur. »p108
Une autre insulte bestiale est mise en texte dans ce roman, mais elle se caractérise dans
le discours d’un islamiste et prend la forme d’une menace adressée à un personnage
féminin du récit :
« Ça commence toujours comme ça : avec des connards qui sèment la peur. »p219
Dans L’automne des chimères de Yasmina Khadra, ce dernier fait recours à l’usage
de la métaphore manichéenne se présentant à travers l’assimilation des terroristes à des
animaux fantastiques qui se nourrissent du sang de leurs victimes et à d’autres ayant un
physique humanoïde.
67
Robrieux Jean- Jaques, Les figures de styles et de rhétorique, Dunod, Paris, 1998, p19.
83
La métaphore manichéenne contribue à transcender le réel, à créer l’effet de suspens
et permet au lecteur d’imaginer et d’attendre l’invasion des terroristes sur la ville pour la
dévaster et massacrer la population. Le silence connote les complots et les intrigues
préparés par les islamistes visant la ruine totale :
« La bête immonde est là. Dans le silence des maquis, elle se prépare à nous
gâcher la vie. »p18
Assimiler les islamistes à des animaux s’alimentant des proies capturées vivantes
renforce le sens et l’idée de la bestialité humaine dénuée de toute pitié :
« Tu peux me montrer, parmi ces hordes nihilistes cannibales, un seul qui mérite
d’être pardonné. »p45
Transformer le langage en images est une façon adoptée par l’auteur pour exprimer
son intolérance et sa hargne vis-à-vis des extrémistes. L’auteur paraît insister sur
l’impossibilité de vouloir ou plutôt de pouvoir oublier et tolérer aux extrémistes leurs
crimes abominables et odieux au point de les assimiler aux monstres :
« Les gens de ma race, Brahim ce sont tous ceux qui, d’un bout du globe à
l’autre, refusent catégoriquement que de pareils monstres soient pardonnés. »p133
Le recours à l’assimilation aux êtres fantastiques et fabuleux ayant des traits moraux
et physiques terrifiants, soutient la tendance de l’auteur à la représentation bestiale et
monstrueuse du terroriste :
84
« On dirait un ogre échappé d’une jungle, un loup garou dans sa laideur
absolue. »p158
Yasmina Khadra n’hésite pas, lui aussi, à user de l’injure référentielle « chiens »
renvoyant à des sobriquets connotant dans la convention culturelle arabe la saloperie. La
récurrence de cette injure dans plusieurs énoncés du récit sert à traduire formellement la
position de l’auteur :
« La rue est alors livrée aux affres de l’incertitude, aux brises désœuvrées et aux
chiens errants. »p82
« - En 94, quarante fils de chiens ont surgi des bois, de ce côté. En moins d d’une
heure, ils avaient tout pillé. »p136
L’injure demeure pendant la guerre algérienne des années 90 une arme ou un moyen
d’attaque et de défense pour les deux ennemis (le pouvoir en place et les islamistes). Elle
demeure aussi une stratégie de guerre manipulée par les intégristes pour convaincre la
nation algérienne de l’illégitimité du pouvoir installé depuis l’indépendance et utilisée par
ce dernier pour mettre en scène la déficience et la défaillance des islamistes car :
« La violence des mots va se systématiser en une véritable guerre où l’injure
devient une arme aussi redoutable que celles du fer et du feu. »68
68
Moussaoui Abderrahmane, [Link].p326.
85
pain et des gibets dans un pays qui aura excellé dans son statut d’Etat
second. »p192
L’auteur fait recours à d’autres injures qui se disséminent dans plusieurs passages du
roman pour insister sur l’avilissement du terroriste. « khmej » signifiant ordures et
« rouges » traduisant les crimes sanguinaires intégristes et le danger est une injure répétée
plusieurs fois dans le récit. Il s’agit d’assimiler les terroristes aux ordures dont il faut se
débarrasser :
« - Tu es tombé trois fois sur un faux barrage. Si tu en avais une, les khmej rouges
l’auraient remarquée. »p149
Afin de dire la stupidité des terroristes et de les amoindrir, l’auteur leur attribue la
« connerie » comme caractéristique puisqu’ils ont choisit d’emprunter une voix
tumultueuse, à savoir celle de la violence afin de réaliser un projet politique voué à
l’échec. Il s’agit d’une injure qui s’inscrit dans le registre péjoratif et argotique français :
Une autre injure dont l’usage est fréquent dans la société algérienne est à repérer dans
ce passage, en l’occurrence « pouilleux » renvoyant à des êtres minuscules connotant la
misère et la saleté. Cette injure exprime le défi et l’entêtement des algériens à ne pas
céder à un islamisme aveugle :
« - Tu as raison, renchérit Amar Bouras. Ce n’est pas une bande de pouilleux qui
va nous compliquer la vie. »p72
Le passage souligne la vie bestiale et animale des terroristes obsédés par l’idée de la
sauvagerie et de l’extermination qui devient aussi une politique et une idéologie servant à
bouleverser la population algérienne dans les années 90 :
86
« Ils mangeaient comme des bêtes, dormaient comme des bêtes, ne riaient jamais,
priaient tout le temps, sans ablutions et sans se déchausser, et ne parlaient que des
lames de leurs couteaux. »p225
Alger est représentée comme une femme accoucheuse d’un monstre dans ce roman
khadrien ; il s’agit d’assimiler le terrorisme à cet être fabuleux et effrayant naissant
d’un inceste afin de renvoyer à l’inégalité et à l’illégitimité de la violence qui produit
des fleuves interminables de sang :
« Pareils aux ogres de la nuit, les prédateurs se ruèrent sur leurs proies. »p263
87
L’image tire sa force expressive et suggestive quand elle traduit une situation
politique et idéologique, en l’occurrence le désaccord entre l’AIS et le GIA produit lors
d’un dialogue entre les membres du FIS et le pouvoir dans les années 90.
L’énoncé englobe une métaphore annoncée où les terroristes (AIS) sont assimilés
aux vipères « venimeux » afin de renvoyer à la méchanceté, la perfidie et la médisance
des islamistes auxquels il ne faut jamais faire confiance :
« - L’AIS est un nid de vipères, mon garçon. Ce sont des boughat, c’est-à-dire
des consentants. Ils s’arrangent de toutes les connivences et flirteraient avec Satan s’il
daignait les laisser effleurer un coin de son trône »p227
La division entre les groupes islamistes est aussi un objectif à atteindre par les
membres eux-mêmes. La métaphore manichéenne réapparaît dans ce fragment à
travers l’assimilation des extrémistes aux loups d’où le titre du roman afin d’insister
sur l’idée de la tromperie et du mensonge :
« Ce ne sont que des opportunistes déguisés en bons samaritains, des loups sous
des toisons de brebis, des diseurs de bonne aventure dont la vocation consiste à
endormir les misérables sur les orties en leur faisant croire que le miracle éclot dans
les rêves. »p227
L’extrémiste est assimilé aussi au chacal pour renvoyer à une personne rebelle et
inlassable, dépourvue de tout sentiment de pitié et de tendresse et animée par
l’enthousiasme de la guerre :
88
« C’est un increvable. Il gravit encore les montagnes plus vite qu’un chacal.
C’est notre guide. Il connaît le maquis mieux que ses poches. »p176
Cette poétique a été constatée pareillement par Mohamed Boudjaja dans sa thèse
de doctorat intitulée La poétique du politique dans l’œuvre de Yasmina Khadra ; il
accentue l’idée du peuplement animal caractérisant l’œuvre khadrienne :
Deux métaphores de substitution portant sur des noms comme catégories lexicales,
contribuent dans un premier temps à assimiler les terroristes à des corbeaux représentant
le malheur et à des busards qui sont des oiseaux de proie et dans un second temps
d’assimiler les citoyens algériens à des cigognes et des mouettes afin de dire leur
69
Boudjaja Mohamed, Poétique du politique dans l’œuvre de Yasmina Khadra, Thèse de doctorat,
Université de Sétif, Algérie, 2009, p221.
89
innocence et leur faiblesse. Le syntagme repose ainsi sur le parallélisme afin de souligner
la différence et le paradoxe caractérisant les deux ; les terroristes et les innocents :
« Toujours est-il que les corbeaux et les busards envahirent les lieux, à la grande
frayeur des cigognes et des mouettes qui fuirent au diable vauvert. »p12
« Au demeurant, l’oiseau n’était pas quelconque ; il avait une tête ! une tête
d’islamiste ; un crâne d’œuf mal rasé, le front simiesque, la mandibule prognathe, le nez
en bec d’aigle, un bouc miteux et des yeux de serpent frit. »p319
Assimiler les terroristes aux empuses représentant des insectes carnassiers qui se
nourrissent de la chair animale ou humaine vivante et dont les femelles ont la particularité
de dévorer les mâles après l’accouplement, peint l’image de la férocité et engendre le sens
de la réalité sociale et politique explosive et poignante des algériens pendant les années
90. Il s’agit d’appliquer une étiquette péjorative, insultante et terrifiante aux terroristes à
savoir « les cannibales ».
Ils sont aussi assimilés aux lémures représentant dans l’antiquité romaine des
esprits de morts qui revenaient pour tourmenter les vivants ; il s’agit donc de donner aux
terroristes l’image des spectres afin de dire leur apparition effrayante et menaçante.
90
Le choix des deux adjectifs « mortifères » et « cataboliques » attachés au terroriste
n’est pas gratuit de la part de l’auteur car ce dernier à travers la synecdoque reposant sur
un rapport de substitution sémantique vise à refléter l’effroi et la sauvagerie que produit la
manifestation des terroristes. L’emploi de l’adjectif « déchirés » traduisant la dissociation
et le retranchement renvoie au sadisme des extrémistes s’extasiant de la souffrance qu’ils
endurent aux autres êtres :
«La torture implique trop d’horreur, indissolublement liée à la terreur. Elle est trop
poignante, trop « matérielle », trop « concrète », pour ne se prêter à aucune
fictionalisation. »70
« On supplie Dieu qu’ils soient morts d’un arrêt du cœur ou tombés dans la folie
avant de se faire seulement touchés par ces monstres. »p361
70
Net Mariana, ( sous la direction de Pierre Glaude), Terreur et représentation, Ellug, université Stendhal,
Grenoble, 1996, p163.
91
Le manichéisme est aussi traduit par l’emploi de la métaphore adjectivale car la
férocité est une caractéristique ordinairement attribuée aux animaux les plus barbares et
cruels. Le fragment traduit ainsi la force et la vigueur de l’armée islamiste :
« …, ils se sont constitue une armée de féroces assassins : les islamistes. »p374
Animé par le sentiment de la colère, l’écrivain n’hésite pas à faire recours à l’injure
traduisant une image dépréciative pour représenter les terroristes comme des chiens
cherchant leurs proies ou leurs victimes dans les rues et les cités.
Les deux figures animales constituant l’injure dans les deux syntagmes qui suivent,
présupposent un caractère d’interdit sacré. Ainsi on attribue à l’adversaire les tares d’une
bête servile et on le rabat au stade bestial. L’imprécation du langage caractérisant
l’écriture injuriale de cet auteur rend compte d’une forme de révolte forte contre les
terroristes.
92
L’évocation des animaux impurs est une convocation d’images avilissantes qui renforcent
le registre bestial :
D’autres injures ou insultes non bestiaux sont disséminés dans le texte sansalien. Ces
procédés langagiers s’inscrivent d’une façon directe dans le registre de la grossièreté et de
la vulgarité tout en indiquant une forte dépréciation du terroriste.
Cette catégorie de violence verbale se définit par l’usage des « bas mots » dont
l'emploi se veut particulièrement populaire et la valeur expressive importante puisqu’il
s’agit d’extérioriser des sentiments intérieurs.
« Je le sens pas, ce bâtard, avec son air d’islamiste modéré donneur de leçons et
buveur de sang. »p121
93
D’autres insultes ou jurons sont repérables dans l’écriture sansalienne ayant une valeur
impressive puisqu’il s’agit d’influencer le lecteur et de blesser le terroriste à travers le
mot, tout en se basant sur une tonalité et une intentionnalité particulières car :
« c’est la seule « terreur » que les intellectuels peuvent instaurer. Et c’est ainsi que
la fonctionnalisation de la terreur qu’on a subie soi-même peut se transformer en
instrument de « terreur » pour ses bourreaux. »71
Assimiler les islamistes à une racaille tend à les réduire à des personnes dignes de
mépris et de mésestime. Il s’agit d’un emploi injurieux fréquent même dans le dialecte
algérien :
« Racaille » est un emploi péjoratif injurieux fréquent dans notre langage algérien mais
peut être employé pour renvoyer à une situation politique, car le parti islamiste demeure
dans les années 90 une source d’enrichissement à l’encontre de l’Algérie :
« Cette racaille est un vivier dans lequel pêchent ceux qui veulent frapper
l’Algérie… »p233
94
ont servi dans une milice supplétive (une harka) aux côtés de l’armée française durant la
guerre algéro-française. Ainsi les terroristes sont assimilés aux harkis influencés par
l’idéologie afghane.
Il s’agit dans la seconde d’assimiler les extrémistes aux « tangos enragés » afin de
souligner leur coté fou, déséquilibré et bestial ; cette métaphore manichéenne dévalorise
et réduit le terroriste à un animal se retrouvant dans un état d’affolement et d’anxiété :
« Une nuit, les darkis viendront les reluquer comme des rats
contaminés et en capturer quelques-uns pour le dérangement ; la nuit d’après,
des tangos enragés les réveillerons comme s’il avait le feu au ciel pour leur
rappeler que ce n’est pas parce que ça va mieux dans cet émirat grâce au
sacrifice des leurs qu’il faut s’endormir ; ils en égorgeront une moitié pour
l’exemple. »p218
- Le motif de la folie
Ce motif de la folie et de l’aliénation mentale se tisse dans Les funérailles à travers les
propos de la narratrice qui exprime sa confusion et son étonnement face aux évènements
tragiques. La fatwa islamiste incitant à la guerre et au massacre est assimilée au délire qui
est à son tour assimilé à une mer à travers le verbe « nager » pour symboliser la perdition
sans issue. L’expression représente aussi une métonymie de l’enthousiasme islamiste
débordant, excessif et perdant tout sens de la réalité :
.
« Je nageais dans leur délire. »p65
95
A travers le choix de deux comparants, la narratrice assimile les terroristes aux fous
et aux aliénés mentaux. Une autre figure est à relever dans ce passage, en l’occurrence
l’aposiopèse qui se définie par « Interruption du déroulement syntaxique attendu,
typographiquement marquée par des points de suspension : la phrase reste inachevée. »72
« Ce jour-là, j’ai eu envie de me taper la tête contre le mur où j’ai collé les photos
des suppliciés, jusqu’à m’évanouir et oublier cette démence, cette incroyable névrose.
Cette … »p139
« Les uns après les autres, ceux-ci m’aidaient à occulter mes manques, mes
complexités et la schizophrénie grandissante du pays. »p102
96
Algérie. Le passage exprime le tempérament émotif du personnage et derrière lui celui de
l’auteure qui se questionne sur la condition algérienne et comment la génération de
l’indépendance s’est convertie à la violence dans les années 90 :
«- Bon je vous laisse. Je vais disposer trois ou quatre hommes dans les parages au
cas où ces cinglés s’aviseraient de retourner sur les lieux de leur crime. »p21
97
« Son geste relevait de la folie »p118
L’insignifiance et l’aberration des crimes réalisés dans les années 90 par les islamistes
incitent l’auteur à insister sur l’usage des termes traduisant la folie se liant à tout ce qui
est absurde et morbide :
« C’est folie et absurdité mais on le sait à présent, nos fous sont subtils et très
cohérents dans leurs abracadabrants projets. »p163
« Ceux sont des mort qui veulent la mort de tout le monde. C’est le seul sens qu’on
peut donner à leur folie, dans laquelle ils nous entraînent malgré nous. »p234
B. Sansal dans son roman Le serment des barbares semble partager l’idée de R.
Boudjedra dans son assimilation du mouvement islamiste au délire pour souligner le
caractère paranoïaque des islamistes et des engagés dans la mouvance islamiste, à des
zouaves ou clowns afin de les ridiculiser et les réduire aux ignorants qui empruntent
aveuglement le chemin de la violence :
98
« Le magistrat était un sournois ; il l’avait assez démontré au cours de sa carrière
et plus encore du temps de la déroute annoncée de l’Etat totalitaire, lorsqu’il s’abonna
au parti d’Allah pour s’adonner à l’œuvre macabre d’enfoncer de pauvres zouaves dans
un délire. »p264
« Une cause n’est plus une cause quand la folie meurtrière est son pain
quotidien. »p314
« Ils ont armé les fous d’Allah, des cobayes échappés des stalagas du Front,
dressent les plans, désignent les cibles, encouragent les visées de nos ennemis et de nos
faux frères en islam. »p233
Les deux romans Les funérailles de R. Boudjedra et Des rêves et des assassins de
M. Mokeddem ne font pas recours à ce motif de l’espace- personne pour dire « la détresse
99
collective » des années 90. Le motif de l’espace personnifié est associé dans L’automne
des chimères à plusieurs et différents lieux.
« Alger n’inspire plus les noctambules. Ses nuits sont hantées. Elles ne croient
plus aux soirs qui se prostituent aux insomniaques mal lunés, ne fait pas confiance aux
accalmies qui n’ont pas de suite dans les idées… »p46
La personnification est basée dans le passage qui suit sur l’emploi de l’adjectif
« infectées » attribué aux ruelles. Ainsi ces dernières sont assimilées à un corps malade ou
infecté. L’infection renvoie ici à la violence qui se répand comme une gangrène en
Algérie.
Une autre figure affleure dans cet énoncé, à savoir l’anadiplose marqué par la
répétition du terme « l’hostilité » suturant le texte et établit une liaison entre la première
et la deuxième phrase tout en traduisant les sentiments de désespoir et de déception du
narrateur :
100
« Ses ruelles sont infectées par un malaise grandissant : l’hostilité. L’hostilité
d’une population désarçonnée qui, la susceptibilité à fleur de peau, refuse de croire que
l’on puisse échouer chez elle simplement par mégarde. »p13
La personnification des arbres et des branches repose dans cet énoncé sur le choix
d’un lexique propre à l’être humain, attribué à ces éléments de la nature. L’action de
prier, le sentiment du désespoir et la caractéristique « malingre » donnés aux arbres
représente l’image de la nature qui ne reste pas indifférente face à ce qui se déroule en
Algérie et renforce le sens du drame et du malheur :
« Arezki regarde, lui aussi, ce qu’il reste du verger d’antan : des arbres retors,
malingres, les branches levées au ciel dans des prières désespérées. »p143
« Dans une Algérie qui se cherchai désespérément, parmi les angles morts et les
feux de la rampe. »p185
A l’instar de L’automne des chimères, Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups
continue à faire recours au motif de la ville - personne mis en texte à travers un
anthropomorphisme physique et moral qui prépare l’assimilation à la femme.
101
La description de cette scène d’accouchement basée sur une gradation des faits,
répond aussi à une dynamique et à une progression assurée par les différents éléments
mentionnés :
102
D’autres caractéristiques humaines contribuent à cette personnification comme :
« violée », « enceinte », « mère » et « rage » ; cette dernière renvoyant à une maladie
contagieuse transmise à l’homme par la morsure de certains animaux comme les
chiens. Ainsi le terroriste est assimilé implicitement à un chien enragé et réduit à la
bestialité.
103
« La Casbah délirait. Il tempêtait dans ses venelles, il faisait nuit dans son
esprit. Le soleil renonçait à hasarder un peu de lumières dans la cité, sachant que rien
n’égaierait les lendemains lorsque la Casbah porte le deuil de son salut. »p141
Il s’agit dans cet énoncé de personnifier Alger à travers l’emploi des termes
renvoyant à des caractéristiques et à des attitudes humaines : « recroquevillée »,
« écouter », « ronger » et « tripes » traduisant un état maladif et dépressif très avancé.
Ainsi Alger est représentée comme une personne abattue et épuisée qui se contente
seulement d’écouter, puisque elle n’a plus de pouvoir pour réagir ou se défendre contre
la violence intégriste.
« Recroquevillée sur elle-même, Alger écoutait l’épouvante lui ronger les tripes
et le malheur officier dans son esprit. »p197
L’expression en question vise à représenter la Casbah comme un lieu détruit par les
évènements tragiques. La seconde figure est une métonymie de substitution où le mot
« radeau » est donné comme un substitut sémantique d’un premier qui est « l’Algérie » et
le mot « ténèbres » substituant un autre qui est « la guerre ».
104
« La casbah va prendre dix ans d’âge avant que le radeau ne traverse les
ténèbres. »p290
Il s’agit dans cet énoncé de personnifier la ville de « Rouïba » en lui attribuant une
caractéristique humaine à travers l’emploi de l’adjectif « hystérique » afin d’exprimer
l’état déstabilisé et agité du lieu. Le passage incorpore aussi deux métaphores annoncées
où Rouïba est assimilée dans un premier temps à « un poulailler » et dans un second
temps à « un pensionnat » afin de renvoyer à la faiblesse des habitants représentés à leur
tour par « filles ».
« Rouïba est hystérique à inciter au calme aussi bien un poulailler encerclé par un
escadron de renards qu’un pensionnat de filles escaladé par un plein car
d’ivrognes. »p20
Encore une fois le motif de la folie apparaît dans l’écriture de Sansal qui insiste sur
l’idée d’assimiler les terroristes aux fous ou aux déments. Liées par la folie, les deux
espaces (Rouïba et Alger) s’inclinent devant cette déstabilisation mentale qui perdure, à
laquelle ils cèdent et dans laquelle ils sombrent. Le passage traduit la domination
islamiste des espaces algériens les plus importants et influents sur le plan politique et
économique :
105
« Si Rouïba est folle depuis qu’elle a perdu la raison, Alger de temps immémorial
est la démence même ; la démence de l’envoûtement ; c’est ainsi, c’est sa nature ; elle vit
une psychose, étant, non dans la marche du siècle, mais au point mort bas de la grande
spirale de la vie. »p389
106
pouvant instaurer un nouvel ordre culturel. De ce fait la victime émissaire consent la
transfiguration de la violence en sacré.
« Les nôtres sont égorgés comme des moutons de laid ou tombent sous les balles
parce qu’ils n’osent revendiquer la laïcité. »p50
« Tu peux me dire s’il y a, parmi les milliers de victimes qui pavent les chemins de
notre déroute, une seule qui mérite d’être égorgée comme une bête. »p45
107
A l’instar des deux écrivains et plus particulièrement de M. Mokeddem, B. Sansal
dans son roman Le serment des barbares n’hésite pas à renvoyer à l’idée du sacrifice à
travers l’assimilation directe des victimes aux moutons ou aux cheptels égorgés pendant
l’aïd.
Le sacrifice humain dans l’Algérie des années 90 n’est pas réclamé par des dieux ou
par des forces naturelles comme est le cas dans plusieurs mythologies, mais il est
recommandé par des êtres humains et constitue un héritage historique et politique basé
surtout sur des rancunes naissant juste après l’indépendance et pendant la période du
président Houari Boumedienne à laquelle l’auteur fait allusion à travers la citation de
« la révolution agraire » qui est une politique adoptée par ce même président dans les
années 70 :
La même conception du sacrifice est mise en texte par le biais d’une comparaison
motivée à travers l’emploi de l’adjectif « saigné » renvoyant au saignement du bœuf lors
de son égorgement et le verbe « beugle » traduisant un cri (propre à l’animal)
désagréable, puissant et insistant produit suite d’un mal insupportable et barbare :
108
« Le reste, le déroulement de l’exécution, l’inspecteur l’imagine : la sulfateuse
lâche un début de rafale et s’enraie ; saigné comme un bœuf gras, Moh tient debout et
beugle à désarmer un équarisseur et ses marmitons ; … »p321
1- 4 - Le phénomène de l’exagération
73
Cité par Bardolle Olivier, Op. Cit, p51.
74
Ibid, p52.
75
Ibid, p52.
109
L’exagération dans ces productions littéraires demeure une nécessité stylistique
intérieure, car les mots jaillissent involontairement de l’intérieur même de l’écrivain,
ils surgissent et semblent éruptifs d’un volcan verbal et linguistique imposés par les
évènements de la vie, surtout les plus tragiques. Ainsi le souligne Olivier Bardolle :
- Les figures de condensation à travers lesquelles le contenu est condensé dans une
forme étroite.
- L’hyperbole
76
Ibid, p53.
77
Cité par Laurent Nicolas, Initiation à la stylistique, Hachette, Paris, 2001, p77.
110
« La figure principale de l’exagération, par laquelle on augmente ou on diminue
exagérément la réalité que l’on veut exprimer de manière à produire plus
d’impression. »78
Cette locution adverbiale constitue donc une épiphrase (un type de figure de
condensation) désignant une réflexion-commentaire à portée générale, mais qui dépend
du contexte et qui ne peut se constituer en dehors de ce dernier.
78
Théron Michel, Réussir le commentaire stylistique, Ellipses, Editions Marketing, Paris, 1992, p69.
79
Fromilhague Catherine., Les figures de style, Nathan, Paris, 1995, p115.
111
L’hyperbole prend dans ce syntagme la forme d’une gradation descendante se
définissant comme une accumulation de détails qui met en relief un contenu dévoilé ;
celui de la confusion :
Afin de traduire le degré des crimes terroristes qui augmente et s’intensifie dans
l’Algérie ensanglanté des années 90, M. Mokeddem dans Des rêves et des assassins fait
recours à ce procédé qui s’approprie dans ces passages une formulation exagérée par
diminution ; c’est le cas évidemment de la tapinose basée sur le sens négatif.
L’énoncé est basé sur une figure de condensation à savoir l’épiphrase constituant ici
un outil privilégié que l’auteur emploi pour exprimer un jugement péremptoire resserrant
le paradoxe exprimé à travers l’idée des disparus qui ne sont pas convaincus ou persuadés
de cette stratégie islamiste sanguine visant la réforme en versant du sang et engendrant
des évènements aussi tragiques :
L’hyperbole est fondée dans ce passage sur une métaphore où « les rues » sont
assimilées aux « torrents » représentant des écoulements ou des rivières sanguinolents
transportant des fragments de la chair humaine, ce qui renvoie aux innombrables crimes
et assassinats terroristes. Le discours du personnage dépeint ici l’image d’un déluge de
sang ravageant les rues oranaises ou algérienne :
112
« J’ai seulement la sensation que les rues sont des torrents qui charrient des
débris humains. »p72
Afin de refléter l’image du village incendié et embrasé par les islamistes, l’auteur
emploi des marques morphologiques d’intensité, car les termes « l’enfer», « moins
inclément » et « purgatoire » traduisent parfaitement le degré des détriments terroristes,
l’étonnement et la stupéfaction du personnage narrateur. Par l’emploi de l’adjectif de
jugement « purgatoire », l’auteur fait allusion aux fatwas islamistes condamnant la société
algérienne et considère que l’enfer (le châtiment du Dieu) est moins dur que la pénitence
des extrémistes qui sont dépourvus des sentiments de tolérance et du pardon.
L’exagération repose ici sur un système comparatif mis en texte à travers l’emploi de
« moins…que », comme elle repose aussi sur une figure de condensation à savoir,
l’épiphonème produite par l’usage de «l’enfer »et désigne une réflexion-commentaire à
portée générale, dont le sens pourrait être saisi par tout lecteur, car elle est autonome et
113
amovible contrairement à l’épiphrase. Tout le sens de l’énoncé est condensé dans
l’emploi de ce terme représentant l’image du châtiment extrême et éternel :
« …, et l’enfer m’a paru moins inclément que le purgatoire que voici. »p127
L’hyperbole repose ici sur une métaphore directe où le comparant (l’enfer) prend la
place du comparé (l’évènement dramatique ou la violence). Afin de dire le degré de force
et l’atrocité des actes terroristes, l’auteur use de ce mot représentant le désastre et le
cataclysme et produit un épiphonème qui ne nécessite aucune dépendance à l’ensemble de
l’énoncé :
L’intensité, la force et la gravité des branchages sont dites dans ce passage à travers
l’emploi de l’expression « partir en lambeaux » signifiant se transformer en morceaux.
L’hyperbole repose sur cet emploi, car le personnage se sent déjà massacré et déchiré tout
en étant vivant. Il s’agit dans ce passage d’une épiphrase interpellant une interprétation
qui dépend du contexte de l’énoncé ou du récit globalement :
114
« Je sens ma figure partir en lambeaux dans les branchages. »p157
Elle procède aussi à travers une métaphore directe dans laquelle l’auteur assimile le
terroriste à un géant en employant le terme « colosse » renvoyant à tout ce qui est de
caractère gigantesque et énorme :
« C’est un colosse d’au moins cent vingt kilos, les cheveux interminables et la
barbe jusqu’au nombril. »p158
L’hyperbole repose ici sur l’intensité des flammes qui éclairent l’espace pendant la
nuit au point de comparer cette dernière au jour. Il s’agit de dire le degré des incendies et
des flammes commis par les terroristes pillant et ruinant le village :
115
représentant l’Algérie comme un espace jonché de cadavres et de dépouilles L’aposiopèse
sert aussi à exprimer dans ce passage les autres difficultés non exprimées tant elles sont
innombrables, caractérisant l’Algérie pendant la guerre civile des années 90 :
Le sens hyperbolique se renforce dans A quoi rêvent les loups du même auteur. Le
recours à ce procédé demeure apparemment très important dans cette mise de violence
textuelle. L’hyperbole se veut une marque caractéristique du genre du pamphlet utilisé
par les auteurs afin d’attaquer les extrémistes et de les critiquer avec le mot.
Afin de traduire le paroxysme des crimes terroristes, l’exagération se base ici sur
une marque morphologique d’intensité, à savoir l’adverbe de distance « haut » et sur
un système comparatif traduit par l’emploi de « plus que » servant à refléter l’image
des victimes et des gens effrayés et terrorisés qui sanglotent et pleurent, car les larmes
ici sont synonymes de souffrance insupportable et d’affliction :
116
d’exécution ou de liquidation physique. L’exagération procède donc à travers une
figure de condensation, à savoir une épiphrase dont l’énoncé ne peut se constituer en
dehors du contexte du récit :
La grandiloquence se reconnaît dans cet énoncé dans « l’odeur de fauve qui fait
frémir les gens ». Il s’agit de dire la férocité du terroriste qui sentait l’odeur du sang de
ses victimes qu’il entraîne avec lui. Il est assimilé explicitement à un animal carnassier
qui se vente du sang des proies à travers l’emploi de « fauve ».
Cet énoncé se présente comme une suite du précédent ; ainsi l’amplification repose
ici sur une expolition consistant à répéter la même information fondamentale dans un
ensemble textuel en se basant sur des formes différentes ; il s’agit de mettre en exergue
la sauvagerie animale et bestiale de l’extrémisme :
« Lorsqu’il passait ses hommes en revue, son odeur de fauve les faisait
frémir de la tête aux pieds. »p232
« Les expéditions punitives contre les villages, les massacres perpétrés sur les
routes, les attentats à bombe dans les souks, toutes les rivières de sang et de larmes
n’étanchèrent pas la soif de vengeance de Chourahbil. »p254
117
Le sens amplifié et exagéré se traduit dans ce passage dans le hurlement et les cris
des victimes qui voilent ceux du vent. Il s’agit de dire l’agitation et la panique de la
population lors des invasions terroristes traduisant l’atrocité de leurs
actes. L’exagération donne lieu ici à la création d’une personnification du vent à
travers l’attribution de la caractéristique de « l’hurlement » à ce dernier :
Nombreuses hyperboles sont employées par Boualem Sansal dans Le serment des
Barbares mettant en texte le drame génocidaire algérien des années 90. L'usage de
cette figure produit plusieurs formes et d’autres images.
118
L’emploi des deux adverbes de lieu, à savoir « alentour » et « partout » renforce le
sens hyperbolique du mal qui s’est propagé en Algérie dans les années 90. Le choix du
verbe de mouvement « bouillonne » traduit autant l’exagération pour dire l’agitation et
l’explosion des évènements dans les années 90 en Algérie. Ce verbe de mouvement donne
lieu aussi à une métaphore verbale où « le mal » est assimilé à un liquide qui peut
atteindre un certain degré de chaleur et bouillonne :
Le sens hyperbolique se fonde dans cet énoncé sur un blasphème, car l’auteur renie la
puissance du Dieu et son omniscience de connaître la fin de la tragédie algérienne des
années 90. Cette violation du sacré traduit l’aberration et l’absurdité régnant dans la
société algérienne pendant les années rouges.
Une autre figure affleure dans l’énoncé, à savoir une anaphore rhétorique représentée
à travers la répétition de la préposition « jusque » marquant habituellement un certain
terme au-delà duquel on ne passe pas, mais traduisant ici l’excès en mal qui va au-delà de
l’ordinaire pour devenir étonnant et fascinant pour les extrémistes.
119
Les noms « ivresse, délire , éblouissement » accompagnant la préposition « jusque »
donnent ou représentent les terroristes comme des personnes atteintes d’une maladie
mentale , à savoir le sadisme puisqu’ils s’arment de ce goût pervers pour faire souffrir et
anéantir les innocents :
« Une certitude dans cet océan de désarroi : les islamistes vont profiter de la
marche pour accomplir le chaos ; ils ne peuvent y couper, il y va de leur santé ; ils vont
tirer sur la foule des marcheurs, jusqu’à l’ivresse, jusqu’au délire, jusqu’à
l’éblouissement. »p166
L’hyperbole se base dans ce syntagme sur les adverbes « plus » et « fort » marquant
la supériorité et principalement sur l’adjectif « nucléaire » connotant la fureur et la
puissance de la guérilla islamiste qui est assimilée à un incendie dont les ravages et les
dommages seraient beaucoup plus importants et fatals que ceux produits par des armes
atomiques. L’usage de cet adjectif donne lieu à un épiphonème permettant la
condensation censée offrir une synthèse du contenu narratif :
Afin de dire l’indifférence des extrémistes vis-à-vis des crimes qu’ils réalisent,
l’auteur use de l’exagération au point de dire qu’ils égorgent tout ce qu’ils croisent dans
leur chemin. Il représente les terroristes comme étant des machines à massacrer
dépourvus de tout sentiment de pitié et de commisération prenant les cadavres de leurs
victimes comme un passerelle à travers laquelle ils arriveront à concrétiser leur projet
idéologique :
120
« Passons sur les atrocités : les tangos égorgent ce qu’ils trouvent sur leur
chemin,… »p192
Il s’agit dans cette hyperbole de produire un sens métonymique pour dire l’état
chaotique et catastrophique installé dans la ville après un affrontement armé entre les
islamistes et les éléments de la sécurité. La métonymie substitutive est produite à travers
l’emploi de l’expression « même les oiseaux n’osaient rompre » :
« Le tonnerre des armes avait duré pour soudainement céder la place à un silence
que même les oiseaux n’osaient rompre. »p218
121
La figure de l’hyperbole affleure cet énoncé à travers l’emploi de la
préposition « jusque » accompagné du nom « animaux » traduisant l’excès en mal et
renvoyant à tout ce qui est déraisonnable et insensé. Il s’agit de représenter l’acte
terroriste comme étant un acte relevant de la folie :
« Ces êtres ne sont pas des hommes, ni des bêtes ni rien qui se puisse comprendre ;
ils ne sont pas de ce monde, ni de ce temps. Le bien et le mal ne peuvent les
atteindre. »p332
122
le déchirement et la fragmentation des cadavres avidement et impatiemment et manger
sans se rassasier. Ainsi l’exagération se base sur une gradation descendante traduite par
des verbes de mouvement :
« D’instinct, ils détruisent, ils tuent, ils dévorent, sans répit, sans jamais assouvir
leur faim. »p333
Le sens hyperbolique se développe dans cet énoncé à travers l’idée de la violence qui
se généralise pour atteindre même les oiseaux volants, les pierres et les prophètes.
L’auteur considère cette violence des années 90 comme étant une période de l’âge de
l’ignorance caractérisée par le chaos et l’insignifiance avant l’avènement de la parole
divine incitant à la justice :
Une autre figure de style affleure l’énoncé, en l’occurrence l’oxymore qui est
fondée sur une apparente contradiction logique qui se traduit ici à travers l’emploi et
l’association de « pollution » à « la sublimation » et « se transcende » à « la vie bestiale »,
car les deux associations donnent naissance à un sens contradictoire. Ainsi la fusion des
opposés devient un quasi-argument philosophique qui appelle à une interprétation et le
rapproche de l’ironie :
123
« Il y a de la férocité dans l’air et de la hargne sous les capots , la pollution ayant
atteint le point de sublimation où la misère humaine électrisée se transcende pour
accéder à la vie bestiale. »p368
L’hyperbole tire son sens dans ce passage à travers l’emploi de deux termes à savoir
« le pire » et « l’apocalypse » signifiant respectivement le plus mauvais et l’horrible et la
fin du monde et représentant l’image chaotique de l’Algérie des années 90. Les deux
noms employés servent à produire l’amplification à travers la figure de l’épiphrase.
L’exagération se base ici sur un paradoxe mis en œuvre par une antithèse impliquant
l’utilisation et l’alliance d’expressions dont la signification est normalement
incompatible ; il s’agit dans ce syntagme d’employer les deux noms cités et de les lier
avec le jour de vendredi que les musulmans considèrent comme sacré et dans lequel
prient tous à la mosquée. Le paradoxe reposant alors sur une structure antithétique qu’il
transgresse par l’addition de procédés sémantiques unissant ce qui est communément
dissocié permet ici de produire un sens ironique employé sur un ton dérisoire ponctué
aussi à travers l’emploi d’une aposiopèse suggérant l’inachèvement du discours de
l’auteur :
- L’anaphore rhétorique
80
Forest Philippe, Conio Gérard, Dictionnaire fondamental du français littéraire, Maxi poche,
Connaissance, 2004, p 34.
124
Rachid Boudjedra ne se base pas trop sur cette technique de répétition pour renvoyer
au drame algérien des années rouges. A travers cette répétition, l’auteur vise à donner de
l’ampleur à son discours. L’anaphore rhétorique repose dans cet énoncé sur la réitération
du terme « à bout » qui sert à renforcer l’expression d’un sentiment de déception et
d’indignation et à produire un effet d’insistance.
« Ils se retrouvent non seulement souillés, mais les vêtements déchirés, les joues
lacérées par les ongles spasmodiques de celles et de ceux qui, à bout de force, à bout de
courage, et au bout de la peur vont lâcher prise. »p 19
125
pour exposer l’intensité et l’amplification des crimes signés par les terroristes. L’énoncé
est construit sur ce procédé d’anaphore qui crée un effet d’insistance et exprime un ton
déceptif et triste traduisant l’accablement.
Le motif de la folie se renforce dans cet énoncé, car l’auteur insiste sur cette idée et
l’amplifie à travers la répétition de l’adjectif « fous » et l’emploi dans la même phrase du
terme « démence » renvoyant également à l’aliénation mentale :
« Et il y a tant de fous si fous qu’ils prennent leur démence pour du droit divin.
Tant de voyous qui pour trois sous vous feraient la peau. Tant de sanguinaires qui
veulent allonger leur palmarès de meurtres. »p61
« Des hommes qui maintenant tuent tous les jours. Tuent des innocents. Tuent des
adolescentes et des femmes. Tuent l’intelligence, nos différences, la confiance dans le
genre humain. »p82
126
L’emploi d’une gradation ascendante se basant sur l’énumération des multiples
visages de la violence, crée dans ce syntagme nominal un effet d’intensité dramatique et
le phénomène du terrorisme est exprimé par le biais de mots de plus en plus forts et
chargés de signification.
L’anaphore rhétorique se base dans cet énoncé sur la reprise du nom « mort » qui
renforce l’idée de la disparition et le sens de l’extermination. L’emploi de l’aposiopèse
renvoie ici à la fréquence de l’acte terroriste et à ses multiples formes dans les années 90.
La mort demeure une hantise quotidienne qui envahit l’existence des algériens et les
branle entre un présent rempli d’images morbides et un avenir sombre sans aucune lueur
d’espoir :
127
Contrairement à L’automne des chimères, Yasmina Khadra, dans A quoi rêvent les
loups accorde une importance à ce procédé stylistique puisqu’il y est considérablement
employé et utilisé par l’auteur.
« …ni les vents glacés, ni les fortes chutes de neige de l’hiver ne parvinrent à
les rafraîchir. »p239
128
sont des substituts de la première qui n’est pas présentée : « il y aura beaucoup de
victimes » :
« Bientôt les cadavres s’entassèrent dans les patios, bientôt de sang rougit les
flaques de pluie.»p263
« Leur attaque sera foudroyante. Eux sont armés, jusqu’aux dents, jusqu’aux
ongles, jusqu’au bout de la folie. »p185
L’anaphore traduit ici une interrogation rhétorique qui ne repose pas sur une
demande d’information d’où l’absence des points d’interrogation, mais pour renforcer
l’évidence du contenu. L’acte interrogatif se dissocie dans ce type de sa valeur illocutoire
conventionnelle ; il s’agit dans ce cas d’une dérivation illocutoire ou d’un acte langagier
indirect et effectif, celui de l’assertion du destinataire :
129
« On ne peut à ce point se leurrer sans parvenir un jour à ses fins. On ne peut à ce
point fréquenter les morts sans finir par leur ressembler. On ne peut à ce point parler de
la mort sans oublier de vivre. »p215
Le nom « guerre » repris à maintes reprises dans ce syntagme commente les conflits
et les luttes perpétuels et ininterrompus régnant dans les années 90 en l’Algérie et dit
aussi la politique du chaos adoptée par les islamistes. L’anaphore rhétorique contribue ici
à développer la stratégie de ces derniers et à donner la signification de la guerre et tout ce
que cette dernière peut produire et entraîner.
L’amplification se base ici sur une conglobation consistant à entasser les informations
et à les défiler tout au long de l’énoncé afin de produire un discours argumentatif servant
un contenu dévoilé ; celui de la tragédie algérienne des années 90 :
« Pour eux la guerre continuait ; l’indépendance est un jour comme les
autres, un temps mort pour faire le plein, une trêve pour gogos ; elle reprenait
de plus belle et la victoire est au bout ; une guerre de maquis, une guerre de
rues, une guerre de fetwas, une extermination à glacer le sang, un cauchemar
qui fait des cauchemars, un trou fou qu’on puisse tout y balancer, l’innocent
du jour jusqu’au plus grand des taghout ; une guerre qui ne fait pas que des
morts mais qui tue chez les rescapés jusqu’au germe de la vie. »p380
- L’épitrochasme
L’engagement dénonciateur lyrique des auteurs se base aussi dans cette écriture de
la violence sur la figure de l’épitrochasme qui est une : « Suite de termes brefs, dans
une structure à éléments de même rang. » 82et qui peut être employée à travers l’usage
de verbes, d’adjectifs, d’adverbes, de noms, de participes,…La vague épitrochasmique
ravage quatre de nos romans et se présente généralement qu’à travers l’usage des
qualificatifs.
Elle s’exige la marque d’un langage de passions inhérent aux figures accordant aux
énoncés un accent tonique et énergique. Elle témoigne aussi d’un amour particulier aux
82
Fromilhague Catherine, [Link], p 25.
130
mots et leur donne un pouvoir pour s’entasser, s’empiler et proliférer. Permettant ainsi de
produire du sens, des sens. A cet égard l’écrivain français Claude Simon précise que
« ….,des objets et des phénomènes qui obéissaient tous à la loi de la solidarité entre
les éléments revêches, disparates,têtus et hargneux dont je m’étais toujours méfiée . »
p31
La suite des qualifiants employés dans cet énoncé connote l’engagement lyrique de
l’énonciateur qui tend à donner une image vivante des morts. Il leur attribue des
caractéristiques à la fois positives et négatives ; les deux premières montrant la force et
les secondes disant la faiblesse et la déficience. Ainsi l’auteur continue à développer la
politique de la hantise et à maintenir son engagement à la fois littéraire et mémoriel
83
Cité par Zlitni Fitouri Sonia, Op. Cit. p243.
131
L’épitrochasme engendre ici une figure d’opposition, en l’occurrence, une antithèse
développant un contenu (celui de la mort) en mettant en correspondance des expressions
ou une terminologie qui s’opposent, mis en texte à travers l’ensemble des qualificatifs
attribués aux visages des victimes :
« Etrange, cette façon qu’ont les morts de caricaturer les vivants ! Ces visages
(même celui de Sarah) récalcitrants, moqueurs, chagrinés, chafouins. »p19
L’épitrochasme repose dans cet énoncé sur des qualifiants décrivant la foule assistant
aux funérailles de l’une des victimes des terroristes. A travers l’emploi de cette figure et
de ces adjectifs, l’auteur donne un sens ironique à son propos puisqu’il sème le doute
dans l’être de son personnage central qui regarde cette foule serrée et s’interroge sur son
intégrité et sa loyauté :
« …..cette foule immense. Compacte. Digne. Trop digne, peut-être. »p63
« Des terroristes se rendaient par milliers. Ils étaient alors loquaces, bavards,
intarissables. »p81
Dans Des rêves et des assassins M. Mokeddem fait recours à cette technique
d’accumulation basée sur le lyrisme de la narratrice. Nous nous contentons de citer
deux exemples pour éviter la répétition.
132
L’épitrochasme repose ici sur l’emploi de plusieurs adjectifs renvoyant aux
victimes de la violence et marque aussi une accumulation dans laquelle il y a
progression entre les différents adjectifs cités. Ainsi on peut parler d’un autre procédé
stylistique qui est celui de la gradation englobant tous les crimes terroristes
caractérisant l’Algérie des années 90 :
L’épitrochasme traduit ici l’état de choc du personnage central qui regarde le village
ravagé et dévasté par l’incendie islamiste en exprimant à travers le choix des adjectifs sa
perdition et sa désolation :
133
« Je m’arrête pour mesurer l’ampleur des perditions. Malmené, traumatisé,
méfiant, Imazighène symbolise le renoncement. »p136
La figure sert ici à représenter une image positive et honorable des soldats
algériens et à souligner leur courage et leur bravoure pendant la guerre civile. Il traduit
aussi une certaine subjectivité de l’auteur qui pratiquait une carrière militaire antérieure et
qui avait participé à cette guerre des années 90 :
« Les hommes opinent du chef, roides dans une attitude martiale. Braves, beaux et
mythiques comme seule la guerre sait les façonner pour compenser le tort qu’elle leur
cause dans la minute qui suit. »p156
« C’étaient pas des enfants avant. Il fallait les voir recroquevillés dans les recoins,
hagards, grelottants, hurlants dés qu’on les regarde. »p152
L’épitrochasme continue à prendre place dans A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra. L’accumulation linguistique repose ici sur un choix adjectival et un emploi
prépositionnel personnifiant la ville et traduisant la stupeur et la nervosité jusqu’à la
sueur. On peut aussi parler de la présence d’une métaphore dans laquelle la ville
personnifiée est assimilée à un animal à travers l’attribution des « couinements » qui est
un terme désignant le cri de certains animaux.
L’épitrochasme prépositionnel traduit ici une gradation descendante des cris les plus
amplifiés (râles) jusqu’à les plus faibles (chuchotement) afin de représenter l’agonie de la
ville et son état qui se détériore et se fragilise, car accablée par la violence, elle demeure
sans force :
« Elle s’assoupit alors dans une torpeur moite, inquiète, convulsive, qui exhale en
râles douloureux, en petits cris, en couinements, en chuchotements. »p290
134
Le choix adjectival renvoyant à des caractéristiques humaines positives et
valorisantes attribuées à l’espace, contribue à la personnification de la ville. Le topos
ville-femme se développe dans ce syntagme et semble intéresser Yasmina Khadra qui
l’adopte pratiquement au niveau de tout son roman.
Il s’agit de représenter la ville comme étant une femme vivant entre deux choix
difficiles et antagonistes ; ceux de la guerre et de la paix, une femme maintenue par un
sacrilège qu’elle doit se briser pour retrouver la sérénité et la quiétude :
« … ; son mal la prend chaque fois que la vie coule des moments
heureux et l’écartèle entre alacrité et componction : elle se voudrait
immaculée, immarcescible, impavide, musulmane au-delà de l’entendement,
jusqu’au bout des ongles, mais il lui faut briser le miroir et rompre le charme
qui la maintient dans la fange et la déraison. »p390
- L’anadiplose
L’anadiplose dans Des rêves et des assassins repose surtout sur l’expression de la
frayeur et de la crainte de l’héroïne. La figure repose dans le premier exemple sur la
personnification de l’horreur à travers l’emploi du verbe « rôder » attribué à cette
dernière.
84
Fromilhague Catherine, Op. Cit p29.
135
Ce verbe renvoyant à « un animal qui rôde ou traîne sans but » est employé pour
refléter l’image des terroristes cherchant leurs victimes. Ainsi les extrémistes sont
assimilés à un animal assoiffé de sang cherchant sa proie :
« Et tant de faciès sont honnis que j’ai peur. Peur de l’horreur qui rôde. p49
« Je ne sais pas ce que je ferai. Je veux partir. Partir pour ne pas basculer dans la
folie. »p110
- La paronomase
Les mots ne semblent pas perdre de leur emprise sur le texte algérien des années
90, car l’amplification s’y diffuse aussi à travers une autre figure de style, à savoir la
paronomase servant de lieu pour la profusion des sentiments et des idées traduisant
généralement l’angoisse des algériens et décrivant les victimes du terrorisme des
années 90. Elle repose surtout sur la juxtaposition des sons qui dans la majorité des cas
ajoute au sens formel, un sens sémantique et se définit comme une «association de
termes ayant des profils phonétiques proches. »85
85
Ibid, p24.
136
La paronomase produisant des jeux de mots, de rimes et de sonorités et reposant
sur un aspect ludique, contribue dans ces écritures à créer des images multiples et
diverses témoignant d’une libération et d’une délivrance du langage des contraintes
sémantiques et formelles, lui permettant ainsi de devenir une source de dérivations
sémantiques conférant à l’écriture un aspect poétique.
Contrairement à Yasmina Khadra, les trois autres auteurs font recours à cette
figure afin de dresser un portrait de l’Algérie ravagée par la violence fratricide des
années noires. Elle est employée par Rachid Boudjedra sur la base d’une métaphore et
se présente que pour décrire le sang de la victime croisée à l’entrée de l’hôpital par la
narratrice.
La figure de paronomase in praesentea repose dans cet énoncé sur l’association sonore
des deux adjectifs (curieux et cireux) ayant des profils phonétiques proches où
l’association se fait avec des termes exprimés.
On peut parler de la présence d’une métaphore adjectivale où les visages (Cé) sont
assimilés à la cire et à la laque (Ca) renvoyant à la pâleur et à l’immobilité. L’adjectif
(curieux) crée ici un sens contradictoire avec les deux autres (cireux et laqués), car des
visages immobiles ne peuvent être curieux. Ainsi on peut parler d’un oxymore exprimant
l’ambiguïté et la confusion ressenties par les victimes vis-à-vis de ce qui se passait en
Algérie comme on peut aussi évoquer l’écriture de la hantise :
La paronomase (in praesentia) se crée ici à travers l’association sonore des deux
termes exprimés « lavis » et « lave » et repose aussi sur une comparaison pertinente avec
la présence de tous les éléments : trace de sang (Cé), l’outil de comparaison (semblable à)
et une coulée d’encre, lavis et lave (Ca).
137
« …..Cette trace semblable à une coulée d’encre ou de lavis ou de lave.»p46
« Je suis anéantie. Je vois les miens. Regards remplis de cris muets. »p106
Les deux termes employés dans cet énoncé, à savoir « hittistes » signifiant les
« muriers » ou ceux qui adossent les murs pour dire les chômeurs, et les « fissistes »
signifiant ceux qui adoptent l’idéologie islamiste constituent la paronomase et connotent
une Algérie égarée et dispersée sans avenir aucun.
Une métaphore annoncée avec la présence des deux éléments : le (Cé) qui sont les
hittistes et le (Ca) qui sont dans un premier temps « les azimutés » et dans un second
temps « les catastrophes ambulantes ». Elle consiste à assimiler « les hittistes » aux fous
et aux « catastrophes ambulantes » afin de dire la perdition et l’errance de la jeunesse
algérienne dans la décennie rouge :
« Le FLN, il a fabriqué des hittistes. Les fissistes les ont rendus azimutés.
138
- C’est-à-dire ?
- C’est-à-dire des catastrophes ambulantes. Des kamikazes du malheur Ils
font tout pour se l’exploser sur la tronche, le malheur ! »p142
« Les abords ne sont que bris, rebuts et débris ; des parcs à bestiaux si l’on accorde
foi à son ouïe et à son odorat ; mais peuvent-ils tromper à ce point et en même
temps ? »p13
L’emploi paradoxal de la violence se profère dans ces écritures par le biais de deux
figures d’opposition à savoir : l’oxymore et l’ironie.
- L’oxymore
86
Reboul Olivier, Op. Cit. p130.
139
contradictoire et déraisonnable corrompu et décomposé, à savoir l’Algérie des années
90 captive du terrorisme fanatique. L’emploi de l’oxymore, nous le rencontrons dans
trois romans, à l’exception dans ceux de Y. Khadra.
L’oxymore dans Les Funérailles de R. Boudjedra est engendré pour renvoyer à l’état
chaotique des victimes de la violence gangrenant l’Algérie des années 90. Elle sert
surtout à représenter le courage, la bravoure et l’hardiesse des algériens pendant la
période du terrorisme qui refusait de lâcher prise et de céder à un islamisme aveugle et
assassin. Elle est employée aussi pour décrire les victimes de la barbarie islamiste.
L’oxymore symétrique est produit dans ce passage sur une apparente contradiction
logique. Elle est de type « construction par coordination » : humains/inhumains et repose
sur des antonymes pour dire les séquelles de la torture sur les visages humains qui
deviennent défigurés et indentifiables :
« Celles et ceux qui ne seront bientôt que des cadavres portant ces visages à la
fois humains et inhumains, carnavalesques et lugubres. » p19
Le paradoxe repose dans cet énoncé sur un sens contradictoire entre le nom (cadavre)
et les verbes de mouvement (ramper et se tortiller). Le cadavre représentant la mort et
l’immobilité est en contradiction avec les deux verbes marquant l’action produisant ainsi
un oxymore asymétrique :
140
L’oxymore asymétrique repose dans ce passage sur une contradiction entre les
valeurs sémantiques de la beauté et celles de la laideur, car un visage auquel manque un
œil ne peut être beau :
« Le visage de Sarah. Mort et serein, avec l’œil droit qui manquait, qu’on
n’avait même pas maquillé pour cacher ce gros trou dans ce beau visage presque
tranquille ! » p 27
L’opposition est basée dans ce passage sur une construction par subordination à
travers l’attribution d’un prédicat non pertinent (inaudible). L’oxymore symétrique
constitue ici un topoï rhétorique et un véritable lieu commun : la voix qui exprime ce qui
est écoutable et l’adjectif inaudible renvoyant au silence :
L’opposition est basée dans cet énoncé sur une construction par subordination et
l’attribution d’un prédicat non pertinent (cadavre) donnant un sens paradoxal et traduisant
la mort et (vivant) disant la vie et engendrant de ce fait un oxymore symétrique :
141
s’efforce pour avancer vers l’hôpital, car elle refuse de mourir et défie ainsi les
terroristes :
Le paradoxe est fondé dans ce passage sur un sens contradictoire à travers l’emploi
du verbe « entendre » et le nom « le silence ».L’incompatibilité sémantique entre ces
deux termes traduit l’hypocrisie et les suspections régnant dans le cimetière lors de
l’enterrement de Ali I et en présence de ses assassins. Le cimetière perd ainsi sa
signification habituelle est demeure trompeur et même dangereux, car inspirant le risque :
L’oxymore établit dans cet énoncé une relation de contradiction entre les deux
termes : « bijoux » et « sordide », car on ne peut mettre ce qui est crasseux dans une boîte
à bijoux. On peut parler dans ce cas de ce qu’on appelle « une violation apparente de la
logique ». La contradiction traduit ici l’attachement de l’héroïne aux objets des victimes
afin de les valoriser et de se souvenir d’eux et de ce qui s’est passé en Algérie :
« Envie d’aller regarder dans ma boîte à bijoux tout ce que j’y avais déposé de
sordide. »p113
À l'inverse de R. Boudjedra, l’oxymore dans Des rêves et des assassins se base sur
des antonymes pour renvoyer à une condition de vie ou à un comportement algérien.
142
L’oxymore asymétrique établit dans cet énoncé une relation de contradiction entre les
termes : ardeurs / angoisses et la vie/ la mort. Elle devient ici le lieu où se dévoile l’unité
contradictoire du monde en l’occurrence l’Algérie :
« Mais avec le drame qui ravage le pays, nous étions tous devenus ainsi,
chancelant entre les ardeurs de la vie et l’angoisse de la mort qui frappait chaque
jour. »p62
« Les autres rient de plus belle. Rires d’anges. Paroles de monstres. »p108
« Les vivants sont des morts qui s’ignorent, des morts qui délirent. »p215
La violation de la logique repose dans cet oxymore sur l’emploi de deux termes : le
silence et le verbe « s’amplifier » attribué à ce dernier. Le verbe « s’amplifier » s’attribue
souvent au bruit et non pas au silence qui ne peut croître ou augmenter :
L’oxymore repose dans ce passage sur une construction par subordination à travers
l’attribution d’un prédicat non pertinent sous la forme d’un adjectif épithète : inhumaine.
Ce qualificatif attribué à la patience qui est une caractéristique humaine crée à la fois le
sens contradictoire et hyperbolique. Le syntagme englobe aussi une métaphore directe où
143
les extrémistes sont assimilés aux exterminateurs afin de renvoyer à leur logique
destructive et dévastatrice :
Il s’agit dans cet oxymore symétrique d’une construction par subordination à travers
l’attribution d’un prédicat non pertinent qui est l’adjectif « ennemis » associé aux frères.
A travers cette association, l’auteur fait allusion à la guerre fratricide de l’Algérie des
années90 :
« L’affrontement entre ces frères ennemis, avec des silencieux trente années
durant, et aujourd’hui assourdissant et ouvert à qui veut. »p373
La relation d’opposition se pose dans cet énoncé entre deux éléments : le calme et
les explosions incontinentes. Elle est fondée sur l’association de ces deux termes
contradictoires renvoyant à l’exaltation et à la perversion. L’énoncé englobe aussi une
personnification des explosions à travers l’attribution d’adjectif « douloureuses » à ces
dernières représentant une sensation humaine. Il s’agit de traduire les sentiments des
citoyens lors des explosions, ces dernières renvoyant à la mort des milliers d’algériens :
- L’ironie
Le discours ironique occupe une place importante dans cette littérature des années
90, car à travers le procédé de l’ironie, ces auteurs à l’exception de Sansal dissimulent
leurs idées afin de mépriser, ridiculiser et détruire le terroriste et mieux révéler sa vérité
mensongère, car
87
Reboul Olivier, Op. Ci t. p138.
144
Il se définit et se caractérise par deux propriétés ; l’une logique reposant sur une
inversion de la valeur véridique de l’énoncé et l’autre illocutoire qui s’associe à un ton de
raillerie. De ce fait, l’ironie repose sur une figure microstructurale, l’antithèse, toujours
isolable sur un segment précis.
L’ironie est marquée dans cet énoncé par l’emploi des signes topographiques : les
points de suspension et les points d’exclamation. Cette ironie est de type citationnel
marqué par l’emploi des guillemets et fondée sur un mécanisme de réfutation, car le
responsable veut dire le contraire de ce qu’il exprime. Comme figure d’argumentation,
l’ironie sous-tend ici un mouvement de moquerie.
L’ironie d’Ali I repose sur un message à double signifié, l’un littéral et bien apparent
(ses propos sur les nourrissons) et l’autre dissimulé et sapé par d’autres éléments inscrits
dans le contexte et doit être interpréter par le lecteur. La figure inverse ici le signifié
88
Ibid, p 28.
145
apparent en exerçant une double action sur la cible qui sont les terroristes qu’il déprécie,
et sur le lecteur dont elle réoriente le jugement.
Ce personnage du récit fait recours à ce procédé qui consiste à tenir un propos qui se
trouve à l’opposé de ce qu’il pense, mais s’arroge que Kenza comprenne la réalité de sa
pensée. Cela incite le lecteur à lire le passage sur un double registre et à entendre ce que
les théoriciens appellent « un double speak ».
146
De quoi veux-tu parler ? De pièces de théâtre et de films que nous n’avons pas
vus ? De notre joie de vivre ? De … »p 99
Le personnage en se basant sur un discours argumentatif, cite tous les personnages qui
devraient peupler l’enfer et n’hésite pas aussi à évoquer le diable en lui attribuant des
caractéristiques positives et appréciatives et en le désignant du préféré de Dieu. L’image
de l’enfer est transposée car ce dernier se présente ici comme un espace réjouissances et
des festins :
« - Tu gobes toutes les bêtises qu’on te raconte. Chez le diable en enfer, c’est
super !
Il y a tous les Tintin, les Popeye, les Blek Le Roc, les Tartine, les
Goldorac, les Djeha, les Targou du monde. Il y a tous les chanteurs, les
conteurs, les farceurs…C’est la fête chaque jour. Et le diable, lui, c’est le
plus calé des clowns et des magiciens. Les prophètes sont très jaloux de lui
parce que c’est le chouchou d’Allah.
- Et toi, qui t’a dis ça ?
- Allah
- Allah ?
- Oui, Allah. Je suis allé le voir, sur son étoile. »pp162-163
147
Dans le premier, l’ironie vise à paraphraser l’espionnage des islamistes ciblant les
éléments de la sécurité. L’énoncé met en texte une blague politique basée sur un mode
d’expression humoristique employé dans cette période des années 90 pour parler des
hommes et des évènements politiques de l’Algérie, car la blague politique est devenue un
moyen de communication :
« Il s’est attaqué au premier venu. C’est sa façon de nous dire « coucou ! On est
de retour ».p19
Le recours à l’ironie constitue, dans ce passage l’un des procédés utilisés pour mettre
en scène le monde de doute et d’incertitude de l’Algérie des années 90 où le moindre
geste peut se traduire comme signe de mort :
148
« - Goebbels avait raison. Il faut sortir son revolver dés qu’un type sort son
bouquin, ricane Haraj. »p81
Dans A quoi rêvent les loups, Yasmina Khadra l’emploi ironique préfère envahir
surtout le discours du terroriste se retrouvant face à l’échec et à la mort. L’ironie est
marquée dans cet énoncé par l’emploi des signes topographiques les points de suspension
et d’exclamation.
Elle est de type citationnel marqué par l’emploi des guillemets et fondée sur un
mécanisme de réfutation où le terroriste vise à dire le contraire de ce qu’il exprime pour
sous-tendre une moquerie. Elle repose aussi sur un message à double signifié, l’un littéral
et bien apparent (les propos sur les terroristes au paradis) et l’autre dissimulé et sapé par
d’autres éléments inscrits dans le contexte et que le lecteur doit interpréter :
Il s’agit dans cet énoncé d’une auto- ironie catégorielle et caractérisée visant un
groupe auquel appartient l’émetteur et basée sur une moquerie sur les fatwas islamistes
disant que les terroristes auront une place dans le paradis céleste, car l’émetteur veut
dire le contraire de ce qu’il affirme :
149
« - Là-haut, nous n’aurons qu’à claquer des doigts pour voir nos
vœux exaucés. Nous choisirons notre harem parmi les contingents de
houris qui peuplent l’Eden et, chaque soir, à l’heure où les anges rangent
leurs flûtes, nous irons cueillir des soleils par paniers entiers dans les
vergers du Seigneur. »p 13
L’ironie se situe dans cet énoncé dans l’expression « attraper froid » traduisant
une moquerie sur la situation des terroristes qui se retrouvent encerclés par les
éléments de la sécurité et bloqués dans un appartement. L’un d’eux se moque et
demande à l’ héros de faire attention en regardant par la fenêtre. Le froid renvoie ici
aux balles qui pourraient le tuer. Elle traduit le délire des terroristes se trouvant dans
une situation de faiblesse et de risque car sont proches de leur fin :
150
Il s’agit dans cet énoncé de la même ironie puisque le même terme se répète, en
l’occurrence « gourous ». Par l’usage de ce mot, le narrateur veut dire le contraire de ce
qu’il pense concernant les islamistes qu’on veut réduire aux ignorants qui prétendent
être des savants religieux :
L’ironie se tisse dans cet énoncé à travers l’emploi de l’expression « réclamer une
part de cauchemar », car on réclame habituellement une part de bonheur. Ainsi le
narrateur dit le contraire de ce qu’il pense en se basant sur l’antiphrase, mise en texte
par l’emploi d’une expression dans son sens contraire :
« Les jeunes n’en avaient cure. Ils n’ont pas connu la Révolution. Ils
réclamaient leur part de cauchemar. »p149
151
Il s’agit dans cette étude d’appréhender la manière dont le système isotopique se
fonde et se déploie en discours en s’appuyant sur un modèle d’interprétation de son
développement et de sa figurabilité, car l’isotopie favorise la notion de relation
imposant l’étude des effets de répétition, de convergence et de variation. De ce fait
nous devons distinguer les sèmes inhérents (dénotatifs) et les sèmes afférents
(connotatifs), car ce système de redondances constitue un facteur de cohésion textuelle
sur le plan sémantique.
- Isotopies directes : qui paraissent directement dans des mots désignant un objet
par son nom ou ses propriétés.90
Afin de ne pas tomber dans le piège de la répétition, nous avons jugé utile de
reprendre les énoncés que nous avons déjà abordés dans le premier chapitre de la
première partie concernant la violence physique pour étudier l’isotopie directes, et ceux
que nous avons étudiés dans le premier chapitre de cette seconde partie ainsi que les
90
Milly Jean, Poétique des textes, Armand Colin, Paris, 2005, p279.
91
Ibid, p281.
92
Ibid, p281.
152
autres figures mises en annexe pour l’analyse des isotopies métaphoriques et
paradoxales tout en faisant la synthèse.
- Le corps : les cheveux, corps, l’œil, clitoris, le foie, le cœur, le buste, les couilles, la
bouche, le bout du nez, la bouche, yeux, sang, , visage, l’œil droit, la peau, bouts de
cervelle, les cheveux, ventre, tête, joues, les ongles, le visage, le sang, de sang, les
narines, traces de sang, cervelle, organes génitaux, les différentes parties de son
corps, son corps, le corps.
- L’action ou le geste : jeter, frapper, déverser, allonge, assène, faire subir, viole,
mutile, extirpe, mutile, égorge, emporte, jette, gisait, enlever.
153
- La façon : violemment, par terre, à coup de pied, brusquement, les pires outrages,
les gifles, atrocement, l’assassinat, la torture, les viols, sauvagement, poignardée,
énuclée.
- La victime : Sarah, la petite fille, la fillette, les fliquesses, les flics, un juge,
victimes, père Grojean, frère Pierre, sœur Marie, un blessé, du blessé, leurs
victimes, ces victimes, leurs victimes, leurs victimes, des cadavres, les sept moines,
hommes, femmes, la victime, les victimes de l’islamisme, ces victimes, pauvres,
paysans, la collégienne, cadavre.
L’acte violent repose sur des effets de variation traduits par l’emploi de plusieurs
adjectifs généralement évaluatifs axiologiques qui reflètent un jugement de valeur
dépréciatif, car il représente une description des victimes de la violence (effet).
D’autres emplois contribuent à cette écriture comme les verbes d’action, les adverbes,
locutions adverbiales et les substantifs (la façon) .
154
L’isotopie directe de la violence se développe dans ces syntagmes à travers :
- La victime : des morts, un médecin, les intellos, les anonymes, les démunis, les
orateurs, morts, amis, jeunes, pauvres gens, A. Alloula, , des innocents, des
adolescentes, des femmes, les peuples, les miens, les nôtres, les filles, les mères,
embusqués.
155
- Le corps : les corps, les yeux. la bouche, les yeux, les mains, ventre, les bras, les
visages, langue, ma figure, le visage, son minois.
- Le bruit : les sirènes, boum, hurler, les cris, les cris, déflagration, les cris, une
rafale.
- La victime : un érudit, un artiste, des fillettes, des enfants, des familles, Lino,
Ewegh, le muezzin, son fils, Serdj, des écoliers, le jeune appelé, Ewegh, , des
enfants, des femmes, des milliers de victimes, une femme, les passagers, des
suppliciés, les nourrissons.
156
Les mots s’organisent en réseaux et constituent dans cette intrigue des isotopies
directes de la violence à travers :
- La sensation : douleur.
- La façon : vifs, au détour d’une rue, sous le regard des fenêtres, par le feu, sur la
place, traquait, à bout, le drame, coup, par les pieds, d’une oreille à l’autre,
solennellement,.
- Le terroriste : assaillants, bourreaux, les cheiks, les militants islamistes, les cellules
islamistes, barbus.
- La victime : agents de l’ordre, cinéaste, cibles, les femmes, les parents, taghout,
imams, conjurateurs, Soheil, les filles, militaires, journalistes, intellectuels,
policiers, une patrouille de ninja, les blessés, le mort, fumier, mécréant, un renégat.
157
Le réseau isotopique direct de la violence se tisse essentiellement dans ce récit et à
l’instar du roman boudjedrien Les funérailles sur l’éclatement du corps d’où Yasmina
Khadra cite les différentes parties. La variation des victimes est une façon de dénoncer
la violence et de renvoyer aux multiples personnes visées par le terrorisme islamiste.
L’isotopie directe de la violence repose aussi sur le choix de plusieurs verbes d’action
traduisant l’horreur et la cruauté des intégristes.
Les multiples manifestations isotopiques directes revoyant à la violence sont dites ici à
partir :
- La victime : cible, policiers, mère, épouse, bébés, vies, les agents, les chefs de
daïra, les hommes, les femmes, chauffeurs, gardes, servantes, les gendarmes.
158
A l’instar des autres romanciers, l’isotopie directe de la violence repose dans le
roman de Sansal sur un effet de variation des victimes et sur un choix adjectival
évaluatif axiologique basé sur un jugement de valeur dépréciative, car ils traduisent la
tragédie algérienne des années 90.
- Le corps : quelque chose, cette chose, ce magma, trou, pagaille organique, chaos
corporel, sorte de chose, ce phénomène, une coulée d’encre, lavis, lave, des miettes
de pain rassis, une trace, cette trace.
- Le bruit : aboyait.
159
- La façon : à l’infini, en milles segments, à bout de force, à bout de courage, au bout
de la peur, l’enchevêtrement.
- L’action : mutiler, jeter, sème, charrier, enfermer, exploser, tomber, dévore, tuer,
saigner, répand, s’entrechoquent, allonger, tuent, rôde, fuir, basculer, partir.
160
- La sensation : rut, crainte, manques, stressée, traquée, anéantie, la peur, tristesse,
l’exaspération, l’angoisse, complexité, suspens, craintes, précarité, peur, la folie,
frustration, suffocation.
- La victime : miettes de pain rassis, des nomades, débris humains, des moutons de
l’aïd, cibles, la foi, une goutte de sang, , macchabées, anonymes, morts,
l’intelligence, différences, la confiance, la ville, la vie.
161
- Le bruit : explosion, les tonnerres, les cris, cacophonie, des hurlements, la
déflagration, vociférations, crue, les rafales.
162
- La victime : bêtes terrorisées, chorale du plomb, torches humaines, feux follets, une
bête (égorgée), une créature échappée d’un film d’épouvante, un fou, les ombres, la
mer, .
- Le corps : plaie, le flanc, le vertèbre cervicale, tête, un abcès, les cœurs, chevelure
tressée, la gorge, vagin, la gueule, pouls, sang, visage, le crâne, traits, la peau.
163
- L’objet : des pierres, fusil, mitrailleur, canon, les lames, couteaux, des pierres, eaux
usées, enclume, mousqueton, une bombe, hache, feu, poudre, un couteau de
boucher.
- La victime : Alger, La Casbah, une torche humaine, linceuls, des branches, une
bulle d’air, un vulgaire grain de poussière, la mort, le feu, cadavres d’enfants,
proies, une bête, policiers, pantins, les blessés, des damnés, un cierge, une vierge,
des mouches, les herbes mauvaises, les hommes, la rue, les mosquées, un renégat,
venelles.
164
- La violence : la psychose, la boucherie, capharnaüm, apocalypse, drame, épidémie,
un éclair, la folie, la tragédie, la mort, un fleuve, l’irréparable, ténèbres, baptême du
feu, la psychose.
À l’instar des autres romans l’effet de variation se produit ici à travers plusieurs
manifestations de la victime, du terroriste et de la violence traduisant la colère de
l’auteur et sa tendance à représenter le terroriste sous de multiples formes bestiales. Le
réseau connotatif de la violence se base surtout sur l’emploi de plusieurs et divers
verbes d’action traduisant les divers actes terroristes et renvoyant à leurs théories.
- L’objet : armes, un sabre, les poings, les couteaux, la poudre, le couteau, la balle.
165
- L’action : envahirent, fuirent, tournent, grignotent, déferlement, déferla, se
nourrissent, a massacré, égorgeront, dressent, désignent, entraîner, a achevé,
sombrent, pédale, inoculent, grouiller, rôde, s’active, bruire, à brûler, à bruire,
aiguisent.
- La façon : à perte de vue, s’agglutine, manie, l’exécution, sans répit, une invasion,
les remous, sans chants ni pleurs, ne cesse jamais, d’arrache-pied, sur un coup de
cœur, sans repos, brutalement, rageusement, en aveugle, à feu, à sang, un bain de
sang, une montagne de souffrance, un génocide.
- Le terroriste : les corbeaux, les busards, diable vauvert, ces bâtards, des chiens
flanqués, rats, monstres, des insectes, empuses gluantes, lémures glacés, ombres
mortifères, esprits cataboliques, ces dingues, ce bâtard, donneurs de leçons, buveur
de sang, un maniaque, des honnies tortueux, ces barbares, un phénix, racaille, faux
frères en islam, des morts, ennemis, fou, les fous d’Allah, des cobayes, la bête
prodigieuse, les darkis, les tangos enragés, un vautour, les féroces assassins, une
armée aveugle, un estivant maniaque, les petits mercenaires dévoués, marchands à
la sauvette, un escadron de renard, un plein car d’ivrognes, les ennemis jurés
d’hier, frères de sang, des djinns peinturlurés, deux yeux fous, les tangos.
- La victime : une plaie béante, des cigognes, des mouettes, des hommes déchirés,
proie, des blessés, des abats sans valeurs, un bœuf gras, les silhouettes cruciformes,
saumons, les cibles, des bêtes, des mouches, l’innocence, le savoir, un cheval, un
poulailler, la beauté des femmes, un panier de crabes, des foules éperdues, La
Casbah, Rouïba.
166
meurtrière, les ténèbres, un cataclysme, la lutte, la mort, la foudre islamiste, les
balles islamistes, la ferveur guerrière, guerre de religion, l’horreur, mal, la
démence, la démence de l’envoûtement, une psychose, le désenchantement, la
descente aux enfers, l’exorcisme, la tempête, l’intolérable, souffrance, la férocité, la
hargne, crime, les orages, carnage, les atrocités, désolation, ruines.
167
- L’isotopie paradoxale de la violence dans Des rêves et des assassins de
M .Mokeddem :
- La violence : le drame.
- L’action : jaillit.
168
- La sensation : un calme lourd, ponctué d’explosions incontinentes, douloureuses.
- Le terroriste : morts qui s’ignorent, morts qui délirent, patience inhumaine, frères
ennemis.
Synthèse
En usant des figures de style constituant des unités sémantiques très essentielles et
très fortes dans cette écriture, les auteurs réussissent à dire la violence sans trahir leur
idée initiale : témoigner et dénoncer les actes terroristes dans l’Algérie des années
1990.
169
- Les adjectifs-affectifs énonçant une réaction émotionnelle de l’écrivain face au
drame algérien.
170
Troisième partie
171
I - Dialogisme et intertextualité de la violence
Toute écriture a un souvenir, une mémoire et les mots ont un passé. Cette idée a
donné naissance au dialogisme de Bakhtine et à l’intertextualité de Julia Kristeva qui
explique ce phénomène littéraire en disant :
Toute la théorie de l’intertextualité se base donc sur le fait qu’un texte est le produit
d’un autre qui lui est antérieur ; c’est la présence d’un texte dans un autre texte. Ce
phénomène intertextuel contribue à donner aux œuvres une dimension plurielle ou
pluridimensionnelle : historique, idéologique, linguistique, religieuse, littéraire,
philosophique, artistique… car :
« L’objet du discours d’un locuteur, quel qu’il soit, n’est pas objet de
discours pour la première fois (…) et le locuteur n’est pas le premier à en
parler. L’objet a déjà pour ainsi dire, été parlé, controversé, éclairé et jugé
diversement ; il est le lieu où se croisent, se rencontrent et se séparent des
93
Kristeva Julia, Sémiotiké, Recherches pour une sémanalyse, Seuil, Paris, 1969. p115.
172
points de vue différents(…) Un locuteur n’est pas l’Adam biblique face à des
objets vierges, non encore désignés, qu’il est le premier à nommer. »94
L’Histoire s’impose dans ces trames narratives et s’affiche à travers les dates et les
évènements historiques, les personnages référentiels, les espaces référentiels, les
mouvements politiques et idéologiques, la littérature, la philosophie et la peinture. Les
écrivains en question la prennent (l’Histoire) comme un point d’appui dans leurs
écritures, et comme un instrument de « référencialité ».
Le vouloir dire vrai, témoigner ou dévoiler des actes et des faits terroristes aberrants,
les incitent à instaurer un « dialogue » avec l’Histoire et de l’introduire dans une fiction,
en croyant que les vérités historiques ne s’interprètent et ne s’expliquent qu’à travers le
littéraire.
L’interaction entre Histoire et littérature dans les romans en question, favorise chez
le lecteur un sentiment d’identité entre le fictif et le réel, et le brassage entre ces deux
nous incite à poser plusieurs questions importantes :
- Quels sont les mécanismes de « la référencialité » présents dans ces romans renvoyant
et contribuant à dire l’Histoire ?
94
Bakhtine Michael, Esthétique de la création verbale, Gallimard, Paris, 1984, p50.
95
Piégay-Gros Nathalie, Introduction à l’intertextualité, Dunod, Paris, 1996, p 26.
173
- Le texte ouvert permet-il de combattre l’amnésie historique ?
- Quels sont les éléments intertextuels permettant le rapprochement des quatre auteurs et
écritures ?
- Quels sont les différents jeux intertextuels disposant des renvois et des interférences
entre les récits et les romanciers ?
À partir de toutes ces données, nous appréhendons dans cette étude les romans en
question dans une perspective intertextuelle pour voir comment la fiche documentaire
fonctionne à travers l’imbrication de l’Histoire dans la fiction, et comment toutes les
deux s’intercalent dans les romans en faisant recours à la théorie de la référencialité
qu’est :
« Il faut lire entre les livres comme on lit « entre les lignes ». 97
174
leur nature profonde. Il s’agit d’aborder dans ce chapitre plusieurs intertextes :
l’intertexte historique, l’intertexte idéologique, l’intertexte mythique, l’intertexte
épigraphique et l’intertexte religieux.
« Nul texte ne peut s’écrire indépendamment de ce qui a été déjà écrit, et, il
porte, de manière plus ou moins visible, la trace et la mémoire d’héritage et de la
tradition. »98
« Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et
transformation d’un autre texte. À la place de la notion d’intersubjectivité s’installe celle
d’intertextualité et le langage poétique se lit, au moins, comme double »99
98
Piégay- Gros Nathalie, [Link]. p7.
99
Kristeva Julia citée dans Introduction aux études littéraires, méthodes du texte, Op. Cit. p115.
175
« En parcourant les romans boudjedriens, il suffit de relever les
nombreuses références intertextuelles, les divers noms d’auteurs arabes et
occidentaux et les titres d’ouvrages qui y sont cités pour constater que cet
auteur a fait de son écritures un champ ouvert à toutes les influences
culturelles et linguistiques. Aussi la lecture de ces textes (de Boudjedra)
devient-elle une aventure, un voyage dans le patrimoine arabe et dans la
littérature occidentale. »100
L’Algérie des années 90 a connu l’assassinat des étrangers. L’incident le plus célèbre
est celui de l’enlèvement et de la fin fatale des moines de Tibihirine évoqué dans le récit
par les deux personnages Salim et Sarah. La référence à cet assassinat s’affiche à travers
une date historique citée dans les propos de la narratrice et renvoyant au jour où les moines
ont été retrouvés mort, ainsi que le nom de l’un d’eux (Grojean) :
100
Zlitni Fitouri Sonia, Les métamorphoses du récit dans les œuvres de Rachid Boudjedra et Claude
Simon, Faculté des sciences humaines et sociales, Thèse de doctorat, Montpellier III, France, 2007, p8.
176
« … tu sais les sept moines de Tibihrine étaient tous mes copains. J’allais
faire de longues retraites dans leur monastère quand j’en avais marre de
tricher aux échecs. » Je me souvins soudain de la une d’un journal avec une
énorme manchette. C’était le 21mai 1996.
Plus tard, je sus que l’un des moines massacrés avait été le professeur de
mathématiques et de latin de Salim. Le père Grojean, j’en suis sûre ! »p109
Salim avait été très laconique, à ce sujet. Pour quoi ?
Les formes explicites de l’intertextualité s’affichent dans ce texte et se repèrent par des
indices sémantiques qui se traduisent par des noms des philosophes et des titres renvoyant à
leurs ouvrages. Ainsi l’intertexte s’inscrit dans une stratégie délibérée, car il s’agit pour
Boudjedra de convoquer des œuvres et des noms, vigoureusement inscrits dans un héritage
collectif et universel qui est en mesure de provoquer la mémoire du lecteur averti et de
l’inciter à prendre conscience de la dimension idéologique et politique du contenu de ces
passages et de leurs rapports avec ces évocations culturelles.
177
Les funérailles entreprend un rapport dialogique avec la philosophie arabo-
musulmane et occidentale à travers la référence à des noms et à des œuvres de plusieurs
philosophes : Averroès, Ibn Arabi, Leibniz, Spinoza, El Ma’arri et Aristote.
101
Introduction aux études littéraires, méthodes du texte, sous la direction de Maurice Delcroix et Fernand
Hallyn, 1995, p114.
102
Ibid, p114.
103
Moussaoui Abderrahmane, Op. Cit.p395.
178
L’évocation référentielle de plusieurs philosophes est mise en texte par le personnage
de Sarah qui cite des noms arabes et occidentaux en évoquant son bien aimé Salim et ses
préférences philosophiques pour renvoyer implicitement à leurs idées relatives à la
tolérance et au pardon :
Nous tenons à donner une brève présentation de ces illustres hommes afin de mieux
cerner leur conception philosophique et leur rapport avec le texte boudjedrien ainsi que
leur relation avec la politique de la concorde civile :
- Gottfried Wihlem Leibniz (1646-1716) est considéré comme l’une des plus grandes
figures scientifiques de la civilisation européenne. Les idées de ce philosophe allemand
consistent à réunir les états européens, à unir les savants et à ouvrir la science à tous.
Sa vision philosophique repose sur le principe de raison suffisante : rien n’a lieu sans
raison. Sa philosophie d’optimisme se base sur l’idée que Dieu ne peut créer un monde
parfait et que sans le mal, le bien ne peut être sensible.
- Michael d’Espinoza (1632 – 1677), un grand philosophe hollandais connu par son œuvre
majeure « L’Ethique ». Toute la pensée philosophique de Spinoza tourne autour de la
puissance de l’être libre et fort de comprendre le monde tout en maîtrisant les passions à
base de tristesse comme la haine des autres, la peur de la mort, les désirs de vengeance et
de violence. Cette idée, nous la rencontrons dans ce passage tiré de L’Ethique de Spinoza
rédigée en latin et publié à sa mort en 1677 :
179
« Qui veut venger l’offense (injurias) en rendant la haine, vit à coup sûr
malheureux. Qui, au contraire, s’applique à vaincre la haine par l’amour,
combat assurément joyeux et assuré, résiste aussi facilement à un seul homme
qu’à plusieurs et a besoin du minimum de secours de la fortune. Quant à ceux
qu’il vainc, ils cèdent avec joie, non certes par manque, mais par
accroissement de force. Et tout cela suit si clairement des seules définitions de
l’amour et de l’entendement, qu’il n’est pas besoin de le démontrer
spécialement. »104
Dans un autre passage du récit, Sarah, en évoquant plusieurs philosophes traduit son
refus de pardonner les terroristes et se veut aussi le porte-parole des victimes du terrorisme,
puisqu’ils ne peuvent exprimer leur refus.
104
Stirn François, Violence et pouvoir, Hatier, Paris, 1978, pp7-8.
180
- Averroès ou de son nom arabe Abu’l Walid Mohhamed Ibn Rouchd (né en 1126 en
Espagne - Mort en 1198 au Maroc) est considéré comme un réformateur, un réformiste et
un progressiste car sa philosophie politique se veut réformatrice et tend à exiger la
séparation du temporel du religieux et à inciter la société humaine à avoir comme objectif
ultime la connaissance et la sagesse.
- Abu-l-Ala al-Maari (973-1057) est un grand poète arabe connu par sa virtuosité et sa
vision pessimiste du monde constituant la ligne de départ et de conduite de toute sa
réflexion philosophique. Son dernier manuscrit Risâlatou al-ghofran ou L’Epître du
pardon rédigé en 1033 est considéré comme l’œuvre la plus originale que le monde arabe a
connu. Elle reflète le monde arabe du IXé et Xè siècles avec ses traditions et ses
contradictions en racontant un voyage imaginaire dans l’au-delà où le philosophe visite le
paradis et rencontre ses prédécesseurs « les païens athées » qui ont retrouvé le pardon.
Dans cette rencontre imaginaire, le philosophe dialogue avec 530 personnages ou morts
imaginaires en posant des questions linguistiques et littéraires ; il évoque la vie dans l’au-
delà (le paradis et l’enfer) et présente son avis sur de multiples points comme les
imposteurs, l’incarnation et l’incarnationnisme, l’avenir, l’invisible, la métempsycose,
l’hérésie, le suicide,…
Ces ouvrages philosophiques sont évoqués par l’héroïne du récit sur un ton tendu et
nerveux tout en citant les atrocités réalisées par les terroristes et la torture des flics afin de
justifier et d’argumenter son refus de pardonner les intégristes et implicitement son refus
de la politique de la concorde civile. Mais elle change d’avis rapidement lorsque Salim
l’étreint pour la calmer. Elle veut souligner l’importance de l’amour, la nécessité de sa
présence dans la vie des hommes et le pouvoir influent qu’il possède :
181
Après avoir lu et relu Ethique à Nicomaque d’Aristote et l’Ethique démontrée
selon la méthode géométrique de Spinoza. »p146
La lecture du passage nous incite à donner une brève présentation d’Aristote, car en se
référant à un sentiment d’hétérogénéité, nous avons compris que nous sommes renvoyés
implicitement à un autre texte dont nous avons perçu l’indice, à savoir, la pensée
aristotélicienne :
- Aristote (-384 - 322) est un grand philosophe grec. Ses idées philosophiques consistent à
embrasser les idées platoniciennes sur l’immortalité de l’âme et la nature divine des corps
célestes. Il lie politique et éthique et considère que la démocratie est la plus haute forme de
la société. Son éthique tourne au tour de l’idée du bonheur, de la vertu, de la prudence et de
la sagesse :
- Toute action a comme fin un bien et le bien suprême se trouve au-delà des biens
particuliers à travers lesquels peut se réaliser ce bonheur.
- La vertu selon Aristote prend deux formes : la vertu éthique (prudence) et la vertu
intellectuelle (la sagesse).
- La prudence est une vertu morale consistant à un usage juste des passions et des affects
selon les circonstances.
- La sagesse : le sage selon Aristote est celui qui se consacre à une vie contemplative
loin des passions et des souffrances.
182
À ce propos nous citons Sonia Zlitni Fitouri expliquant ce phénomène de
fragmentation et d’ouverture textuelle propre à R. Boudjedra et se disséminant dans toute
son œuvre littéraire :
106
Zlitni Fitouri Sonia Op. Cit. p48.
107
Henri Emile Benoit Matisse (né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis et mort le 3novembre 1954 à
Nice), est un artiste -peintre dessinateur et sculpteur français. Il fut le chef de file du fauvisme.
108
Gustav Klimt (né le 14 juillet1862à Baumgarten près de Vienne, mort le 6 février 1918 à Vienne), c’est
un peintre symboliste autrichien. Peintre de compositions à personnages, sujets allégoriques, figures, nus,
portraits, paysages, dessinateur, décorateur, peintres de cartons de tapisseries, cartons de mosaïques,
céramiste, lithographe.
183
pictural et linéaire afin de créer une composition indépendante du rapport aux
références visuelles existantes dans le monde sensible.
L’intertexte avec cet art est aussi mis en texte à travers une terminologie spécialisée
et propre à cette tendance artistique. Quand l’héroïne décrit l’image que le soleil a dessinée
le matin sur le sol après une nuit pluvieuse, souligne la connaissance de Boudjedra en
matière d’art et de peinture :
109
Pierre Soulages (né le 24décembre1919 à Rodez (Aveyron), est un peintre français, connu spécialement
pour son usage des reflets de la couleur noir, qu'il appelle noir- lumière ou outre- noir.
110
Hokusai Katsushika (1760-1849), connu plus simplement par son surnom de « Vieux Fou de la peinture »
est un peintre, dessinateur spécialiste de l’ukiyo-e, graveur et auteur d'écrits populaires japonais.
184
L’intertexte affleure dans un troisième temps avec l’art abstrait à travers la
description faite par l’héroïne du « cadavre vivant » croisé devant l’hôpital. L’allusion à
l’abstraction est soulignée par l’évocation de la trace de sang qui prend une couleur noire
et est ainsi comparée à une large coulée d’encre :
111
Ceysson Bernard, Soulages, Paris, Flammarion, 1996, p50.
185
quelques incidents « plastiques » ayant joué un rôle clé dans la formation de sa sensibilité
d’artiste abstrait.
En évoquant la large coulée d’encre, l’héroïne nous renvoie aux propos de l’artiste
lorsqu’il évoque la tache de goudron afin d’exprimer son admiration pour la couleur noire
et la force de cette dernière à exprimer l’inexprimable :
« Mais c’est de la couleur, le Noir ! C’est une couleur, une couleur très violente ! »112
La référence à l’art plastique par le biais du système descriptif se veut un prétexte pour
dire le bouleversement et la confusion dans lesquelles s’est retrouvée l’héroïne en
regardant Ali grièvement blessé. L’évocation référentielle du peintre japonais Hokusai
katsushika, nous renvoie à sa célèbre estompe connue sous le titre de « La grande vague »
peint en 1831 où l’encre bleue est employée abondamment.
Ce chef d’œuvre prend comme thématique centrale, le mont Fuji qui est un volcan
sacré. La représentation de la vague écumante et menaçante incite les impressionnistes à
l’assimiler à un tsunami d’où la référence de l’auteur. La grande vague de Hokusai
représente selon l’analogie implicite de la narratrice la vague destructive de la violence
islamiste des années 90.
112
Ibid.
186
Matisse ainsi que l’évocation de la célèbre toile de ce dernier schématisant le corps de la
femme et dans laquelle Matisse rabat la fesse qui est une masse peinte en blanc.
À travers les premiers termes et expressions employés dans cet énoncé et constituant
un épitrochasme, l’auteur parvient à renvoyer au fauvisme qui se caractérise (chez Klimt
particulièrement) par la technique du découpage puis de rassemblement des morceaux de
papier aux couleurs éclatantes collés sur la toile et où le dessein demeure la couleur elle-
même construisant par grande masse l’espace de la toile.
« La modernité occidentale est perçue comme une intolérable agression, comme une
« perversion » (Fassâd, voir aussi la notion de Jâhiliyya dans la thématique
islamiste) ;elle est considérée comme une « atteinte à l’identité. »113
113
Lamchichi Abderrahim, Op. Cit. p42.
187
L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90 renvoie au réel et se tisse à
travers la convocation de plusieurs références historiques constituant des indices
sémantiques :
Le mouvement islamiste le FIS est évoqué par la narratrice qui compare son père à une
annexe de cette mouvance pour montrer son déséquilibre et sa folie. L’assimilation du père
au FIS prend comme motifs la crise de démence, les menaces et les demandes d’argent que
cette mouvance exigeait aux citoyens algériens pendant la guerre civile.
« - Lamine avait raison. Le bouge de mon père est devenue une annexe
du FIS. Quand je lui ai appris que je ne lui donnerai plus d’argent, il a piqué
une véritable crise de démence. Ses fils sont à mes trousses, depuis des mois.
Heureusement qu’ils ne savent jamais où je me cache. L’autre jour, j’ai croisé
l’un d’eux dans la rue. Ce nabot m’a menacée de me mettre en pièces, si je
n’allais pas remplir le tiroir-caisse de la boutique. »p99
Dans une discussion avec son ami, elle évoque deux voix politiques considérées
comme une illusion et un leurre dans l’Algérie des années 90, à savoir : la laïcité et la
démocratie. La première désignant la séparation du civil et du religieux et la seconde se
188
basant sur la liberté du peuple, ce dernier qui détient le pouvoir et le contrôle et dont le rôle
se borne à élire des représentants :
C’est trois dirigeants algériens sont évoqués dans cette trame narrative par les
personnages sur un ton à la fois tendu et ironique à travers les appellations des tissus. Le
discours des personnages renvoie au statut de chacun des trois politiciens et fait allusion à
la place de chacun et à sa valeur politique dans les rangs du peuple algérien :
- Le tissu « chlarem chadli » ne demeure plus à la mode dans les années 90 puisque le
président algérien Chadli Bendjedid a été obligé, sous la pression de l’armée algérienne, de
quitter le pouvoir en déposant sa démission en 1992 après avoir été accusé d’être le
responsable de la crise et de la faillite algérienne sur tous les plans.
189
- Le président Mohamed Boudiaf, un grand nationaliste algérien qui après un long
parcours politique en Algérie et la mort du président Houari Boumediene, dissout son parti
le PRS en 1979 et choisit de s’exiler au Maroc pour se consacrer aux activités
professionnelles à Kenitra en dirigeant une briqueterie.
- Ali Belhadj est le cofondateur du front islamique du Salut avec Abassi Madani. Il est
connu par ses discours appelant les militants du FIS à s’armer pour faire face aux pouvoir.
Il a été emprisonné à deux reprises et relâché le 7 mars 2006 grâce à l’amnistie du
président Abdelaziz Bouteflika. Il est assimilé dans ce passage au chien à travers l’emploi
du verbe « aboyer » renvoyant au cri de cet animal ayant une connotation très négative
dans notre culture algérienne.
Sur un ton à la fois ironique et injurieux, la narratrice Kenza évoque les islamistes se
retrouvant dans les maquis au nom du nationalisme en les traitant de « frérots » qui est un
diminutif de « frères » employé dans le sens familier pour dire le contraire de ce qu’elle
pense en réalité.
Par l’emploi du terme offensant« zéros » dans le sens figuré renvoyant aux personnes
absolument nulles n’ayant pas de valeur, le personnage central du récit nous renvoie à un
autre terme ,à savoir « héros » altérant sur le plan phonétique avec ce terme :
190
« Maintenant, dans les maquis des frérots, les zéros d’Allah séquestrent des
adolescentes pour la fornication et la popote. On n’a rien à foutre d’un nationalisme qui
s’enflamme à nos détriments. »pp96-97.
L’allusion à la violence se manifeste dans ce passage à travers un jeu sur les sonorités
en employant plusieurs termes constituant une paronomase reposant ici sur
l’association sonore des noms ayant des profils phonétiques proches :
191
islamistes aux membres de cette organisation souligne également leur racisme et leur
politique de la ségrégation religieuse et raciale car « là où la différence fait défaut, la
violence menace » souligne René Girard :
L’intertexte naît dans ce passage à partir de l’emploi d’une figure de style car comme
le précise Roland Barthes :
« L’intertexte n’est pas forcément un champ d’influences ; c’est plutôt une musique
de figures, de métaphores »114
Le Ku Klux Klan, désigné souvent par son sigle KKK est une organisation
suprématiste blanche protestante des Etats-Unis d’Amérique fondée le 24 décembre 1865
par six jeunes officiers sudistes. Elle prône la suprématie de la race blanche sur les autres
races : Noirs, Asiatiques, Hispaniques, Européens orientaux.
Etymologiquement, le nom ku klux klan vient du mot grec kuklos signifiant cercle.
Le Klan représente le fond de la droite raciste et provinciale américaine dont les racines
immergent de l’histoire et de la société du pays. Le Klan primitif ou le premier Klan est
devenu important et s’est structuré avec l’aide ouverte des notables civils ou militaires de
l’ancienne confédération sudiste et s’est transformé en une armée secrète de résistance du
Sud.
114 ?
Eric Le Calvez et Canova green Marie-claude, Texte(s) et intertexte(s) études réunies, Amsterdam
Atlanta, GA 1997, Editions Rodopi B. V. p 18.
192
dans l’expression du général Bedford Forrest (le premier grand sorcier du Ku klux
Klan) : « Vous devez assurer la suprématie de la race blanche dans cette république. »
L’intertexte avec l’Histoire de l’Algérie des années 90 prend place dans ce récit et se
développe :
193
- Comment se fait-il que le FIS, qui était sur le point de remporter haut la
main les législatives, se soit constitué, du jour au lendemain, hors la loi ? A
quoi rimait sa désobéissance civile ? Il était virtuellement le parlement. Alors
pourquoi, d’un seul coup, il a tout foutu par terre pour finir en prison ?p79
La désobéissance civile du FIS est réévoquée une autre fois par le docteur qui juge que
ce parti et ses membre visaient la guerre en se basant sur le mensonge :
Dans ce passage, le personnage évoque les deux armées du FIS qui mènent la
guerre contre le pouvoir et la nation. Il se base sur un discours injurieux et populaire
permettant l’assimilation des membres du FIS aux floués afin de souligner leur ignorance
et stupidité puisqu’ils ont cru aux illusions islamistes :
« Forcément, les floués ont pris les armes. Le MIA, d’abord, l’aile armée du FIS.
Ensuite le GIA, le bras de fer du Père. Cette guerre n’est qu’un chantier que se partage
convivialement la mafia politico - financière. »p80
- A travers l’espace référentiel
De nombreux espaces référentiels sont évoqués par l’auteur dans ce roman. Ils
constituent les principaux lieux de risque et de violence caractérisant l’espace algérien des
années 90 et symbolisant la terreur islamiste dévastant particulièrement les hameaux et les
villages. L’évocation des hameaux souligne aussi les actes criminels terroristes et
représente leurs moyens et méthodes maquiavéliques :
194
« - C’est ça, le hic. Le flingue appartenait à un brigadier assassiné il y a deux ans à
Sidi Moussa. Les gars du labo sont formels. C’est l’arme qui a buté trois citoyens à
Rouïba, au début du mois ; »p123
Tous les moyens sont utilisés et mobilisés par les extrémistes pour réaliser les crimes
les plus aberrants. La voiture masquée demeure une solution pour se déplacer facilement
sans être suspecté ou soupçonné :
« - Et la voiture ?
- Volée à Chlef, il y a trois semaines. Maquillée, voile de peinture, fausse
plaque, fausse carte grise, pneus neufs, enjoliveurs et pare-chocs empruntés…
pour un citoyen peinard, c’est la planque. »pp123-124
Les faux barrages dressés par les terroristes pendant les années rouges sont un
moyen aussi permettant la réalisation des opérations islamistes les plus atroces. La
tromperie demeure un passage obligé emprunté par les terroristes pour arriver à leurs
fins politiques :
La politique et la stratégie de défense adoptée par l’armée algérienne dans les années
90 permet aux citoyens algériens et plus spécialement aux campagnards de posséder des
armes pour se défendre et protéger leurs territoires des invasions terroristes :
195
Les marabouts ont perdu leur valeur de lieux sacrés et saints dans la décennie noire,
car les terroristes les considèrent comme des espaces d’ignorance religieuse et y signent
leurs crimes les plus barbares en égorgeant la population villageoise :
La guerre civile algérienne des années 90 n’est qu’un exemple et ne constitue pas
l’exception dans l’Histoire universelle des guerres. L’auteur à travers son personnage cite
plusieurs contrées et nations ayant déjà traversé ou vivent actuellement les conflits civils :
« Notre guerre entre dans le cadre des mutations qui s’opèrent à travers les
continents. C’est dans l’ordre des choses. On est pas à part. Il y a le Zaïre, le Rwanda, la
Tchetchénie, le Moyen-Orient, l’Irlande, l’Afghanistan, l’Albanie… »pp73-74
- Friedrich Nietzsche
196
- On ne se rendait pas compte de la chance que nous avions.
- Tu as raison, on ne s’en rendait pas compte.
Y a des gens, comme ça, qui se rendent pas compte de la chance qu’ils ont.
- Nietzsche disait : « Quand la paix règne, l’homme belliqueux se fait la
guerre à lui-même. »pp146-147
- Tahar Djaout
Son assassinat le 26 mai 1993 se veut l’inauguration d’une liste lourde et longue de
l’extermination des intellectuels algériens entre 1993 et 1997. Cet écrivain est qualifié par
le personnage de courtoisie et de bonne éducation. La photographie de Djaout mise dans
un cadre accroché au mur entre deux sabres donne l’image de renfermement et
d’emprisonnement et renvoie à la sauvagerie islamiste ; les deux ennemis d’un écrivain qui
était tout le temps en quête de liberté et d’autonomie.
Ses yeux inquiets reflètent son chagrin et son inquiétude pour l’Algérie des années 90
animée et dévastée par la violence meurtrière :
197
C’était un garçon bien élevé. Si la courtoisie devait être incarnée un jour, elle
mériterait d’avoir son visage. Ce mathématicien de formation, venu au
journalisme par devoir, était un poète de talent. Dans son cadre en bronze
forgé, il me fixe de ses yeux inquiets, ne comprenant pas ce qu’il fichait dans un
boîtier vitré, lui qui était né au monde pour le conquérir. Il a l’air dépaysé, là-
dedans…Les plus beaux vases de Chine ne sauraient consoler les fleurs de leur
pré. »p148
Le personnage fait aussi allusion à sa fidélité à ses origines berbères et à sa terre qui
l’inspirait pour écrire :
Le portrait physique que dresse le personnage de Djaout traduit une valeur artistique,
celle du temps classique. Il fait allusion à son courage et à son audace quand il décrit ses
moustaches :
L’automne des chimères est lié par un double jeu intertextuel (interne et externe) car
il revoie à d’autres romans de Yasmina Khadra constituant un quatuor algérien, en
l’occurrence : Morituri115, Double blanc116, L’automne des chimères et La part du mort117.
115
Editions Baleine, Le Seuil, Paris, 1997.
116
Editions Baleine, Le seuil, Paris, 1997.
117
Editions Julliard, Paris, 2004.
198
Ce jeu d’écho entre ces œuvres est assuré par la reprise d’un même personnage
central à savoir, le commissaire LIob et la même thématique, celle de la violence dans
l’Algérie des années 90. Il permet aussi une certaine continuité en instaurant un système
d’autoréférence activant la lecture. A ce propos nous nous référons à Mohamed Boudjadja
qui souligne :
Le renvoi à Morituri est fait dans le roman par un personnage féminin s’adressant au
commissaire LIob pour exprimer son appréciation pour son roman tout en ignorant qu’il en
est l’auteur. Car le personnage de LIob s’approprie le roman de Yasmina Khadra dans
L’automne des chimères :
« - Pardon, madame ?
Ses immenses yeux de vestale consentent à se reposer sur moi.
- J’ai dit que j’ai beaucoup apprécié, monsieur LIob. Et je parle de Morituri. » p55
199
« D’autres compagnons d’armes nous y rejoignent pour me féliciter et me
réconforter. Le capitaine Berrah, de l’Observatoire des Bureaux de Sécurité,
qui avait raté le clou du spectacle à cause d’une défaillance mécanique, me
rattrape au moment où je m’apprêtais à prendre congé. »p187
La foire aux enfoirés 119 ne fait pas partie du quatuor mais il constitue un écho
interne dans L’automne des chimères. Il est convoqué dans un dialogue entre le personnage
de Madame Rym et le personnage du commissaire LIob :
À l’instar des autres romans, Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups reste
attentif à la profondeur poétique de l’écriture romanesque qui prend comme base l’étude
intertextuelle. Ayant déjà traité de l’intertexte dans ce roman dans notre mémoire de
Magistère intitulé Le référent Histoire dans le roman A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra, nous tenons à en donner une synthèse tout en développant certains points.
L’intertexte Historique est perçu dans ce récit à travers l’évocation des dates et
des évènements historiques, des personnages historiques, des mouvements et des partis
politiques, et des espaces référentiels. Il souligne son importance dans le fait qu’il
retrace les étapes et les relais de l’Islamisme algérien pendant les années 90, sa
naissance, son développement et son déclin.
200
Deux dates importantes nous renvoient à l’Histoire de L’Algérie dans A quoi rêvent
les loups : les évènements d’Octobre 88 et la désobéissance civile du FIS pendant les
années 90.
Ces évènements sont évoqués par William B. Quandt qui les compare à la révolte
palestinienne contre l’impérialisme juif :
« Lors des évènements d’octobre 88, un incendie suspect s’y déclara,… » p56
201
Dans un second temps en assimilant les faits à une hystérie en se basant sur un
discours subjectif :
« Avant l’hystérie nationale d’octobre 88, Omar Ziri était un loubard très fier
des ancres glauques tatouées sur ses biceps » p104.
La désobéissance civile lancée par le FIS dans les années 90 se traduit par l’appel à
une grève nationale illimitée, car ayant obtenu le triomphe aux élections municipales et
régionales le 12 juin 1990 (4,3 millions de voix contre 2,25 millions pour le FLN), le
parti islamiste réclame l’anticipation d’un tour électoral présidentiel ou législatif auquel
participe et remporte la majorité des voix (3, 26 millions de voix (47%).
Bien qu’elle entraîne l’arrestation des deux leaders du parti islamiste, Abassi
Madani et Ali Belhadj, cette grève qui dure de mai au juin, constitue une menace
véritable pour le pouvoir puisque le Front Islamique du Salut ( FIS) défie ce dernier et
l’oblige à maintenir sa promesse en organisant un scrutin électoral le 26 décembre 1991
que l’armée fait avorter après avoir limogé le président de la république de l’époque
Chadli Ben Djedid.
Toute l’écriture de l’Histoire dans A quoi rêvent les loups s’enracine dans cet
événement et les circonstances qui lui ont antérieurs et postérieurs. Cette date est citée
dans le récit à maintes reprises par le narrateur hétérodiégétique et par d’autres
personnages du récit :
Le premier nous informe sur le FIS et son acte tout en gardant sa distance :
En nous informant sur les conséquences de cette grève, ce narrateur adhère à son
discours en jugeant l’événement :
202
« Tous attendaient les nouvelles qui parvenaient du Medjles. La désobéissance
civile tenait bon ». p107
L’événement est dit aussi par le biais de Nabil Ghalem qui adhère à son discours en
valorisant le fait, et en insultant le pouvoir qu’il assimile aux chiens :
La désobéissance civile est évoquée aussi par le cinéaste qui s’adresse à Nafa Walid
et le met au courant de la gravité des évènements en se basant sur un discours de
déception et de désolation auquel il adhère :
Plusieurs évènements sont évoqués dans A quoi rêvent les loups englobant
l’événement majeur, à savoir, la désobéissance civile et caractérisant l’écriture de
l’Histoire :
L’un des résultats de cette grève est le regroupement des islamistes et l’occupation
des places publiques. Cet événement est rapporté par le narrateur hétérodiégétique qui
garde sa distance par rapport à son discours en donnant une idée sur les rassemblements
agités des islamistes dans cette période là :
203
Pour donner de l’authenticité au texte, nous citons W. B. Quandt invoquant cet
évènement dans son ouvrage intitulé Société et Pouvoir :
« - Tant que l’Algérien n’aura pas droit à son statut de citoyen à part
entière, tant qu’on le maintiendra au rang de badaud, tant que l’on
continuera, juste pour vérifier qu’il est encore en vie, de lui-crier :
« Circulez, il n’y a rien à voir » , nous ne bougeons pas d’ici . »p92
Le même personnage défie le pouvoir et insiste sur le fait de faire face aux
évènements et aux éléments de la sécurité se défilant dans les rues algériennes lors de la
guérilla :
« -Nous n’irons nulle part. Nous resterons ici, dans la rue, de jour
comme de nuit. Ils peuvent toujours nous encercler avec leurs épouvantails
de CRS, nous provoquer de leurs fusils et de leurs armadas de pacotille,
nous ne bougeons pas d’ici. »p92
« La désobéissance civile fut déclarée hors la loi et les cheiks Abassi Madani et
Ali Belhaj jetés en prison »p 122
121
Ibid, p77.
204
Cette arrestation des deux dirigeants du FIS est citée par Gilles Kepel dans son
ouvrage intitulé Jihad, de l’expansion au déclin de l’islamisme :
122
Kepel Gilles, Jihad. Expansion et déclin de l’Islamisme, Gallimard, Paris, 2000. p179.
205
Ces deux évènements (la démission du président et l’annulation des élections) ont été
évoqués par W. B. Quandt dans le même ouvrage d’une façon élégante et courtoise en
disant :
Les deux premiers personnages sont évoqués par le héros en toute objectivité :
« La désobéissance civile fut déclarée hors la loi et les cheiks Abassi Madani et Ali
Belhadj jetés en prison. » p 122
Le personnage de Kada Ben Chiha, est présenté par le narrateur hétérodiégétique
qui adhère à son discours en qualifiant la Katiba de « mythique », « meurtrières » et
« dangereuses » afin de souligner sa force et son dynamisme victorieux :
206
équipements de guerre et étaient les seuls à disposer d’artilleries et de
bazookas. L’émir avait réclamé une partie de leur armada pour en doter les
troupes algéroises. Non seulement Kada Ben Chiha avait refusé, mais il
avait exigé d’être nommé à la tête du GIA, raison pour laquelle il marchait
sur le PC national afin de l’investir par la force. »p 237
Abou Talha est évoqué par le personnage de Zoubeida visant à convaincre le héros
d’envahir le hameau Kassem en représentant l’extrémiste comme étant un schizophrène
aimant et se réjouissant du sang de ses victimes :
Plusieurs sont les mouvements politiques et idéologiques cités dans le récit, mais
ceux inscrivant cette écriture de l’Histoire se réduisent aux : FLN-FIS-AIS-GIA. En
s’appuyant sur un discours tendu et nerveux, le personnage de Yahia compare les deux
mouvements politiques et essaie de persuader Nafa Walid du mouvement du FIS :
207
« …Avec le FLN, tout est permis certes, mais ignoré. I-gno-ré. Tu peux
faire naître des houris sur ta guitare, on s’en fout. Tu peux brûler des feux de
mille génies, on te laissera te consumer dans ton coin, dans l’indifférence. Il
n’est pire ennemie du talent que l’indifférence. Le FIS a beau déclarer les
soirées musicales interdites au même titre que le tapage nocturne, je suis sûr
qu’il me laissera chanter les louanges du Prophète dans le respect et la
béatitude. Ce que j’attends, c’est le changement, la preuve que les choses
s’époussettent, avancent. Dans quel sens, je me contrefiche. Mais pas le
marasme. Pitié ! Pas le marasme. Je ne le supporte plus. Vivement le FIS,
kho. »p60
Le parti FLN est assimilé souvent dans le récit au « boughat » et au « taghout » afin
de souligner son injustice et son arrogance. L’AIS et le GIA sont évoqués dans le roman
par un muphti qui dans un discours tendu, explique à un jeune néophyte les intentions
des deux mouvances et leur statut :
Le muphti souligne aussi le désaccord naissant entre le GIA et l’AIS qui accepte de
dialoguer avec le pouvoir. Le passage renvoie ici à un évènement historique et souligne
un discours islamiste caractérisé par l’esprit de la guerre et de la violence :
208
partage, aucun avantage…Nous ne savons pas être diplomates lorsque Dieu
est offensé. Nous combattons les nations entières, s’il le faut, pour lui. Et ce
pays gangrené qui est le nôtre, que la sécheresse terrasse à cause de nos
péchés, eh bien, il souffre et nous conjure de le délivrer du joug des renégats
et des serres des vautours. »p228
« J’ai bossé à Sidi Moussa. Mon groupe s’est cassé la gueule. Je me suis replié
sur Chréa. »p217
Puis il parle de sa vengeance et des actes sanglants qu’il a réalisés dans ce hameau à
travers un discours tendu et de rage où il exprime sa douleur et sa souffrance :
209
égorgeais et plus j’en voulais. Pas moyen d’atténuer ma douleur. Je
n’attendais même pas la nuit pour sévir. »p219
C’est le narrateur impersonnel qui évoque dans ce tissu narratif le hameau de Sidi
Ayach tout en gardant sa distance. Il met en exergue les méthodes militaires mobilisées
pour la protection et la défense des villageois :
« Lorsque les militaires levèrent le siège, Abdel Djalil s’aperçut qu’il ne pouvait
plus revenir à Sidi Ayach. L’armée y avait installé deux détachements de commandos, et
la route était truffée de barrage. »p247
210
« Kassem n’aurait pas dû jeter son dévolu sur cette colline
teigneuse perdue au fin fond des forêts. Oublié des dieux et des hommes, il
allait payer très cher son ascèse. C’était un hameau misérable, aux masures
rabougries jetées pêle-mêle au milieu des champs, sans allées, sans même
une mosquée, juste un imbroglio de patios se tournant le dos les uns aux
autres et qui n’avaient pas grand- chose à envier aux enclos à bestiaux. Des
gamins haillonneux jouaient dans les vergers, malgré la pluie et les rafales
du vent. Leurs cris se confondaient aux jappements des chiots. Sur l’unique
piste fangeuse desservant le douar, un groupe d’hommes tentait de réparer
un tracteur. Par endroits, des femmes s’affairaient dans leur cour, la tête
dans un torchon. Quelques cheminées fumaient, quelques fenêtres battaient,
mais nulle part Nafa ne vit une raison de renoncer à ses projets ». p262
L’intertexte idéologique s’affiche pleinement dans A quoi rêvent les loups car il
s’instaure dans le discours de tout islamiste appartenant au FIS (Front Islamique du Salut)
ou au GIA (Groupe Islamique Armé). Cette idéologie touche toutes les catégories et les
couches sociales et cible surtout le citoyen algérien le plus modeste
culturellement puisqu’on peut façonner ses idées en touchant les points faibles de son être
et de son existence.
Ces propos sont rapportés dans le récit par le personnage de Ibrahim expliquant la
stratégie islamiste de recrutement visant les sans emploi (les désœuvrés) qui souffrent
d’une condition sociale misérable :
211
L’enrôlement des jeunes est aussi rapporté par le héros du récit qui décrit
dramatiquement la situation du Casbah en la qualifiant d’insupportable, car caractérisés par
le manque de confiance et d’honnêteté, ses habitants sont loin de toute franchise et
transparence. Le passage dévoile la stratégie islamiste visant la mobilisation de la
population algérienne en s’appuyant sur la religion et la condition de chaque individu pour
l’impliquer de plus en plus et l’intégrer dans la mouvance du fanatisme.
Afin d’exposer les menteries et les hypocrisies des islamistes, l’auteur n’hésite pas à
les désigner d « émules » et d’ « artisans du Salut ». Il se base aussi sur un discours
ironique lorsqu’il les qualifie de « gourou » ayant découvert une vocation pour endoctriner
le peuple :
À quoi rêvent les loups se veut une accumulation des discours idéologiques.
L’idéologie islamiste se fonde sur l’anéantissement et la destruction de toute une nation et
d’un peuple, qui refuse de céder à son déluge doctrinal et politique en faisant recours à la
« fatwa » et au « djihad » menant et approuvant la violence.
Ces propos sont rapportés dans le récit par un muphti qui les énonce avec beaucoup de
tension. Il incite franchement et clairement à la guerre, cette dernière constituant le
principe fondamental et le serment capital du GIA visant l’extermination de la nation
algérienne cédant à cette mouvance :
212
« Tel est le serment du GIA : la guerre, rien que la guerre, jusqu’à
l’extermination radicale des taghout, des bought, des laïcs, des francs-maçons,
et des laquais- surtout des laquais, car il n’y a qu ‘une seule façon de redresser
le monde : le débarrasser de tous ceux qui courbent l’échine. »p228
Toute l’idéologie islamiste tisse ses mots de la « fatwa » l’une des portes de l’Islam
incitant le musulman à réfléchir, à penser et à interpréter le Coran pour mieux l’assimiler et
porter un jugement. Elle ne se réduit pas à un simple avis religieux ou juridique, mais
s’étend et demeure fondatrice, permutatrice, et constructive de l’idéologie islamiste. Elle
touche et atteint dans son interprétation des faits et des choses, en leur donnant d’autre sens
et significations servant la mouvance et ses actes. Par ce jugement, le texte (religieux)
devient prétexte pour tuer.
Fatwa et muphti sont répétés dans le récit par le narrateur hétérodiégétique afin
d’évoquer et insister sur les aberrations des propos islamistes :
« Une fatwa les autorisait à fréquenter les cabarets et les milieux huppés où ils
recueillaient les informations sur les cibles potentielles. » pp188-189
« Qui refuse de nous suivre est un traître. Il mérite le même châtiment qu’un
taghout »p155
213
Même les membres de la famille des islamistes ne seront épargnés du châtiment.
L’énoncé est un discours islamiste englobant une métaphore in presentea où les parents qui
ne sont pas du côté de la mouvance sont assimilés aux branches qu’il faut élaguer et
abattre. Le passage dit la division familiale que l’idéologie a réussi à réaliser dans la
société algérienne :
Il s’agit dans cet énoncé de comparer les parents des islamistes représenté ici par
« ceux-là » à des herbes mauvaises Dans cette comparaison pertinente le motif est
exprimé à travers l’emploi du verbe « sarcler » traduisant l'arrachement et le
déracinement dans la terminologie du jardinage et l’assassinat dans la logique des
islamistes.
« Entre Dieu et vos parents, le choix ne se pose même pas. On ne compare pas
le ciel avec une bulle d’air. On ne choisit pas entre l’univers et un vulgaire grain de
poussière. »p227
214
Le « djihad » dans la logique islamiste ne signifie pas combattre pour triompher la
volonté de Dieu et défendre une terre agressée, mais se lie à la violence et demeure un acte
terrifiant à travers lequel l’islamisme engendre une foi garantissant toutes ses estimations
et ses considérations. Cela est explicité à travers le discours tendu du personnage de Hind :
« Au djihad, il n’y a pas deux poids deux mesures. Tout individu condamné
par le Mouvement doit être liquidé. Sans appel. Qu’il soit parent, proche ou
connaissance n’y change rien. C’est seulement en se conformant à ce principe
que nous viendrons à bout des prévaricateurs qui nous gouvernent. »p196
Ce mufti du GIA se base sur un discours de terreur et de frayeur pour convaincre les
« moudjahidines » de devoir massacrer et piller et les personnes et les lieux, car selon
l’idéologie islamiste, c’est ainsi qu’il faut satisfaire la volonté de Dieu et le contenter :
215
« Et rappelez-vous ceci, rappelez-vous- en jour et nuit : si quelque
chose vous choque tandis que vous semez la mort et le feu, dites-vous que c’est
le Malin qui, conscient de votre victoire prochaine, tente de vous en
détourner. »p229
« Le GIA est notre unique famille .L’émir est notre père à tous, notre guide et
notre âme. Il porte en lui la prophétie. Suivons-le les yeux fermés. Il saura nous
conduire aux jardins des Justes, et à nous les splendeurs de l’Eternité… »p226
Dans une pareille idéologie, la mort a plus de valeur que la vie et l’être humain demeure
un sacrifice servant le mouvement islamiste visant la conquête du pouvoir à tout prix, en
usant de tous les moyens : le religieux pour convaincre et le sang et le massacre pour
obliger la population à céder à l’islamisme :
« Nous n’avons pas besoin de ton cadavre, Nafa Walid, nous avons besoin
de tes coups. Etre prêt à mourir, dans le glossaire de djihad, c’est aller
jusqu’au bout de soi même, se battre jusqu’à la dernière cartouche, le plus
longtemps possible pour infliger à l’ennemi un maximum de revers. C’est
seulement de cette façon qu’on a le droit de mourir. La violence est un passage
obligé. On n’assagit pas les taghout avec des bulles d’air. »p158
216
Lorsque la violence prend place dans cette idéologie, change de sens. Elle n’est plus
considérée comme étant un acte agressif, mais un moyen de loyauté et de purification :
L’idéologie islamiste à l’égard de la femme se reflète dans A quoi rêvent les loups à
travers le personnage de Hanane et ses rapports compliqués avec son frère l’islamiste qui la
force de se voiler et de quitter son travail en la torturant.
Nous constatons cela dans les paroles de la mère qui dévoile le comportement de son
fils en s’adressant à une collègue de sa fille. Elle relie sa monstruosité aux incitations des
cheiks islamistes et à l’échec définissant sa vie :
« Son monstre de frère la persécute. Les cheikhs lui ont sinistré l’esprit. Il
ne parle que d’interdits et de sacrilège. En vérité, il est jaloux de la voir réussir
là où il n’arrête pas d’échouer. Il est jaloux de son instruction, de son poste, de
sa fiche de paie. Pour cette raison, il la bat. A chaque fois que ses cicatrices se
referment, il s’arroge pour les rouvrir. C’est sa façon, à lui, de la séquestrer,
de l’empêcher de « flirter » avec les hommes. »p113
En refusant de céder aux menaces de son frère et à se réduire au silence dans cette
optique islamiste de domination et de soumission, Hanane affronte la mort, poignardée par
Nabil et rend le dernier souffle dans la foule féministe en participant à une manifestation
217
pour exprimer son rejet et son mécontentement de la situation de la femme en Algérie et de
sa position dans la vision islamiste.
Afin de mieux expliquer le regard des islamistes vis-à-vis de la femme, nous nous
référons à Rachid Mimouni qui explique qu’elle est un corps désirable et attirant qu’on doit
cacher ou massacrer au nom de la religion :
« Qu’elle est la source de tous les tourments. L’inadmissible est qu’elle ait un corps,
objet des désirs et fantasmes masculins. Sa beauté devient une circonstance aggravante.
Tout apprêt ou parure devient une incitation intolérable. »124
Dans Le serment des barbares , [Link] n’hésite pas lui aussi à élargir les
horizons de sa littérature en la parsemant de nombreuses références contribuant à donner
du sens à l’Histoire qu’il écrit et explique.
Multiples évènements évoqués par Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups
constituant l’intertexte historique sont pareillement invoqués dans ce roman de Boualem
Sansal et se veulent des ressources authentiques convoquées de façon explicite ou
implicite :
124
Mimouni. Rachid Op. Cit. p 29.
218
L’assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf est mis en texte par le narrateur
qui en disant le chagrin de l’épouse du commissaire, reflète la déception de toute la nation
algérienne qui voyait dans le retour de cet « Héros » un espoir retrouvé après tant d’années
désespérantes puisque le nouveau président incarnait le changement radical et la fin de la
corruption dans une Algérie qui se cherchait dans la ruine :
Les législatives de l’année 1991sont évoqués dans le récit par le personnage narrateur en
insistant sur la prise du pouvoir par les islamistes :
« … ; c’était à Alger, en 91, lorsque les islamistes, charmés par leurs succès de rue,
s’étaient mis en tête de se la faire courte et de prendre d’assaut la forteresse du régime : la
présidence de la République ; la Riassa, … »p 111
219
- L’occupation des places publiques et la grève générale de mars- avril 1991 en Algérie
L’occupation des places publiques et la grève générale lancée par le FIS après
l’annulation des législatives en 91 sont évoqués par le narrateur à maintes reprises. Le mois
de mars est évoqué par le narrateur personnage dans le récit pour renvoyer implicitement à
la grève générale considérée comme le premier évènement dévastateur de l’Algérie :
« La mort est aux portes et le 22 mars à quatorze heures tapantes, elle viendra les
enfoncer et dévaster le pays. On était à J-1. »p 158
Ce même évènement est représenté dans cette narration par le même narrateur qui
qualifie et désigne les islamistes de fous et compare la ville d’Alger à Tchernobyl en
évoquant mars représentant la guerre dans la mythologie grecque.
Tchernobyl renvoie à une catastrophe produite suite d’un accident nucléaire qui a eu
lieu le 26 avril 1986 dans la centrale nucléaire Lénine en Ukraine. Cette explosion a
conduit à la fusion du cœur d'un réacteur, au relâchement de radioactivité dans
l'environnement et à causé de nombreux décès, survenus directement ou du fait de
l'exposition aux radiations. Il est considéré comme le seul accident classé au niveau 7 sur
l'échelle internationale des évènements nucléaires (INES) ce qui en fait le plus grave
accident nucléaire répertorié jusqu'à présent.
Comparer Alger à Tchernobyl est une façon de considérer la violence des années 90 à
une catastrophe nucléaire dévastant et ruinant le pays :
220
Le personnage narrateur insiste sur cet évènement en cédant la parole à une voix du
récit incitant la population algérienne à réagir et à se diriger vers les places publiques
occupées par les islamistes soutenant la désobéissance civile et la grève générale :
Cet évènement est réévoqué dans le récit par le narrateur personnage qui regrette ce
qui ce produit dans ces lieux historiques envahis par la foule islamiste arrogante, assimilée
à une armée glorieuse et à un volcan actif et dynamique à travers l’emploi du terme
« irruption » :
« C’est en armée glorieuse qu’elle défile dans les rues et fait irruption sur
l’immense esplanade de la Grande Poste ; dans ce lieu marqué par l’histoire
qui connut tant et tant de marches, de drames, de joies. Des rafales fusent des
balcons. Encore des youyous. Ils font un effet bœuf sur la foule qui redouble de
force dans ses trépidations. »pp170-180
Les évènements d’octobre 88 sont évoqués brièvement par le narrateur sur un ton
ironique. Il souligne la brièveté de l’évènement tant attendu :
« La règle selon laquelle la littérature, en nous disant une chose, nous en dit une
autre »125.
125
Riffaterre Michael cité dans Introductions aux études littéraires, Op. Cit.p126.
221
La lecture de quelques passages du roman Le serment des barbares de B. Sansal, nous
rappelle le roman de M. Mokeddem intitulé Des rêves et des assassins, car comme le
précise Michel Butor : « Il n’y a pas d’œuvre individuelle. »126
Les deux écrivains algériens s’arrêtent sur le vocable « isme » afin d’expliquer la
situation algérienne pendant les années 90. B. Sansal pense que les algériens usent de ce
vocable pour renvoyer à tout ce qui est de signifiance négative et destructive dépourvue de
toute poéticité ou lyrisme :
« Il n’est que d’ouvrir une fenêtre sur ce vocable -isme pour voir qu’il est
d’une utilisation massive en ces lieux où ne s’observe ni conciliation ni rien qui
soit poétique. C’est qu’il doit avoir un autre sens, un sens caché ; politique ?
Cabalistique ? Mais on aurait fini par le percer à force de l’entendre, la tête
travaille aussi par illumination. Il est de ces mots qu’on ne comprend que si on
fait partie de ceux qui en usent de manière contrevenante ;… »pp229-230 (Le
serment des barbares)
Malika Mokeddem conçoit que ce vocable est à l’origine de toute division entre les
algériens et considère que le « isme » est la source de la guerre fratricide algérienne qu’elle
assimile aux séismes :
« Hier, au nom des idéaux de la révolution qui des uns ont fait des rois et
des autres des riens ; aujourd’hui, au nom des impératifs de sécurité, et
126
Cité par Alemdjrodo Hangni, Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte, Presses universitaires de
Bordeaux, Pessac, 2001, p 25.
222
demain, sur lequel pèsent la malédiction de la Kahina et le cri de Matoub le
rebelle, au nom d’un rite exhumé de la Djahilia »pp267-268 (Le serment des
barbares)
« Rois » et « Riens » sont aussi mis en texte par M. Mokeddem afin de renvoyer aux
malentendus détruisant l’Algérie et semant le régionalisme dans le pays. En abordant cela,
l’auteur évoque la situation poignante de la femme algérienne :
- Algérie : sous-marin des fous d’Allah, écrit par Pasquier Sylvanie et Baki Mina publié
dans L’Express le 05/06/1997.
- Londres, asile des fous d’Allah écrit par Faure Michel publié dans L’Express le
04/12/1997.
« Mais pour les plus abîmés, la vengeance ne suffit pas, brûler la planète
ne leur suffirait pas. Ils ont armé les fous d’Allah, des cobayes échappés des
223
stalags du Front, dressent les plans, désignent les cibles, encouragent les visés
de nos ennemis et de nos faux frères en islam. »p 233
« Allah, à quoi pensais-tu quand tu les as créés, ces fous d’amour pour toi ? »p319
Cet article tiré du journal Liberté est mis dans le texte entre guillemets. L’auteur fait
recours à la citation pour donner de l’authenticité à son récit et à son écriture historique.
L’article dévoile la barbarie des islamistes vis-à-vis des enfants incarnant l’innocence :
Cet intertexte historique constitue un clin d’œil dans ce récit car il s’agit d’une
convocation en filigrane de l’Histoire. Les Hilaliens, Banu Hilal ou Beni Hilal était une
tribu arabe qui émigra au XIè siècle au Nord de l’Afrique connue par sa tendance à la
guerre et aux invasions.
224
« Les gosses ont l’histoire à fleur de peau, ces temps-ci ; ils ne se
retrouvent pas dans ses tourbillons alors que leur conviction profonde,
arrangée depuis la maternelle, est qu’ils sont les preux descendants des
colériques Banu Hilal, au cœur de l’histoire mondiale. »p 115
Par l’évocation des Bani Hillal, Le serment des barbares de Sansal dialogue avec
Les agneaux de Seigneur127 de son auteur Yasmina Khadra car l’écriture khadrienne
n’échappe pas à une composante fondatrice de toute littérature, à savoir : le mythe. Dans
Les Agneaux du Seigneur, la violence se présente et s’explique comme étant un héritage,
une tradition du passé et un retour vers ce dernier. Le phénomène de la violence est lié
au mythe de l’éternel retour. Les noms des personnages et des espaces renvoient au non
dit et à l’implicit tissant l’idéologie du récit.
Le renvoi intertextuel à Bani Hillal se tisse à travers le nom attribué par Yasmina
Khadra à un personnage du récit, à savoir Kada Hillal qui déclare la guerre sainte aux
villageois et sème la mort et la terreur. Dans sa Mouquadima, Ibn khaldoun les représente
comme des tributs sauvages et anarchiques destinées au pillage et à la destruction et
pratiquant la razzia et le saccage sur les chemins qu’ils empruntaient.
127
Les Agneaux du Seigneur, Julliard, Paris, France, 1998.
225
descriptif de l’auteur algérien renvoyant à deux œuvres littéraires de deux illustres
romanciers français, à savoir : Gustave Flaubert et Emile Zola.
Dans son roman, B. Sansal s’appuie sur l’allusion afin de renvoyer indirectement à
l’Histoire de la révolution française. Ce renvoi indirect à la littérature française est
spécifique et sollicite de manière particulière la mémoire du lecteur car l’allusion
littéraire suppose que ce dernier puisse saisir à « mots couverts » ce que l’auteur veut
lui transmettre sans le dire directement. L’allusion indirecte se présente à travers la
mise en texte des termes : la foule, flot, le peuple.
Nous constatons dans les trois énoncés tirés du roman sansalien, la répétition des
mêmes termes dans les deux romans français. La mémoire demeure dans ce repérage et
dans cette reconnaissance intertextuelle un moteur essentiel, car l’intertexte ne
comporte pas des marques d’hétérogénéité et sa perception est dépendante de la
mémoire du lecteur.
« Géant magnanime, la foule les confie aux vieilles qui, sur les seuils
des immeubles, entourées d’une marmaille hirsute plongée dans
l’étonnement, suivent d’un regard embué l’écoulement du flot humain en
bredouillant des prières apaisantes ; elles demandent si les maris sont au
courant et expliquent qu’elles ont déjà été égorgées dans leur jeune âge… »
(Le serment des barbares) p183
226
Le même terme se reproduit dans un autre énoncé comme si l’auteur insistait sur ce
renvoi à la littérature occidentale :
« A quinze heure, alors que la foule, intoxiquée par sa vanité, mollissait à vue
d’œil, l’on vit se raidir les ninjas qui, de place en place, encadrent la marche. » (Le
serment des barbares) p183
Il s’agit dans un premier temps de comparer le peuple aux flots vertigineux à travers
l’emploi de la préposition « à ». « Flots » est un terme à connotation maritime renvoyant à
des vagues puissantes :
128
Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale, Edition Nelson, Paris, France, 1869.
227
L’auteur dans un second temps met en exergue la brutalité et la sauvagerie de la
foule pour dire son mécontentement de cette révolte se revêtant de la destruction et du
désordre :
Le passage englobe aussi une autre figure de style, à savoir une métonymie mise en
texte à travers l’expression « masses noires » renvoyant aux têtes des révolutionnaires et
traduisant l’impossibilité de les identifier vu leur nombre interminable. A travers l’emploi
de l’adjectif « vivants » attribué au « flots », ces derniers sont personnifiés afin de renvoyer
aux émeutiers ou aux rebelles.
L’énoncé traduit l’image d’une foule inépuisable animée par les sentiments d’une
révolution dont l’objectif semble dévastateur et exterminateur, ce qui la rapproche des
foules islamistes de l’Algérie des années 90 :
« La route, devenue torrent, roulait des flots vivants qui semblaient ne pas devoir
s’épuiser ; toujours, au coude du chemin, se montraient de nouvelles masses noires,
dont les chants enflaient de plus en plus la grande voix de cette tempête humaine. »
129
Zola Emile, La fortune des Rougon, Edition Librairie internationale A. Lacroix, Verboecken et Cie,
France, 1871.
228
À l’exception des deux romans Les funérailles de Boudjedra et Le serment des
barbares de Sansal, Des rêves et des assassins de Mokeddem, L’automne des chimères
et A quoi rêvent les loups de Khadra font recours au sacré pour dire l’Histoire de
l’Algérie des années 90.
L’écriture religieuse prend une place dans le roman Des rêves et des assassins de
M. Mokeddem à travers l’emploi de formules religieuses et des évocations divines. Les
expressions employées à propos de Dieu sont diverses dans ce récit et se disséminent
dans plusieurs énoncés.
Le renvoi intertextuel religieux met l’accent dans cet énoncé sur le destin des
hommes faisant la base de plusieurs sourates coraniques. A travers le recours au procédé
de l’interrogation, l’héroïne de M. Mokeddem renvoie le lecteur aux propos des fatwas
islamistes prenant les textes divins comme prétexte pour réaliser et justifier leurs absurdités
et aberrations :
« Ils disent que c’est écrit dans le Coran. Le plaisir, une immondice ?
Comment le sacré peut-il véhiculer pareilles insanités ? Les ordures ne
s’entassent que dans les ténèbres de certains esprits. Elles brouillent leurs
interprétations des textes. Aussi prononcent-ils des fatwas contre les
romanciers qui les dérangent. Aussi érigent-ils l’injure en morale et la violence
en justice. »p84
« Hé, ceux qu’on traitait de mécréants se révèlent plus prés d’Allah que ceux qui
s’adonnent à des massacres en son nom, là-bas. »p193
229
idées choquantes. Ainsi le blasphème demeure fécondant et engendrant de plusieurs idées
ou philosophies :
« - Oui, Allah. Je suis allé le voir, sur son étoile. Il m’a dit qu’il avait
marre, vraiment marre des musulmans. Ils lui foutent pas la paix, depuis
Mohamed le premier. Il dit qu’ils sont malades de la prière. « Allah, Allah,
Allah, Allah… » A force, à force, c’est devenu une épidémie.(…) Il en a sa
claque, Allah, de leurs « baraka » et « inchallah ». Ils croient qu’avec ça, le
Bon Dieu va tout faire à leur place. Tu te rends compte, ils l’appellent cent
milliards de milliards de fois à la seconde. S’il les écoutait, il aurait jamais le
temps de s’occuper des autres du monde. »pp162-163
L’intertexte coranique affleure dans deux passages de cette trame narrative. Il s’agit de
citer un verset coranique à travers lequel l’auteur et en se référant à la parole divine met en
valeur la générosité du Dieu qui consiste à créer l’homme et à lui donner la vie.
Le Coran comme référent intertextuel se veut ici une réponse aux terroristes qui au
nom de la religion et en prenant comme prétexte quelques versets coraniques, mal
interprétés, incitant au combat et au djihad, couvrent la barbarie caractérisant leurs actes et
leurs fatwas intransigeants :
« - Le pire tort que l’on puisse faire au bon Dieu est d’ôter la vie à quelqu’un. Car
c’est en la vie que réside la plus grande générosité du Seigneur. »p15
Le sacré occupe une partie importante dans A quoi rêvent les loups de Yasmina
Khadra et se manifeste dans le langage et le discours des islamistes qui introduisent des
230
propos religieux et des versets coraniques afin de persuader des gens d’adhérer à la
mouvance islamiste et servir leur « cause ». C’est une référence importante dans cette
écriture de l’Histoire et constitue la pierre angulaire de l’idéologie islamiste.
Pour la même raison, nous présentons dans cette étude intertextuelle du sacré une
synthèse de l’analyse qui a été déjà effectuée en magistère.
D’autres versets coraniques sont représentés dans le texte sous un aspect allusif. Nous
les rencontrons dans les conversations et les dialogues des personnages.
Dans cette séquence dialoguale entre Nafa Walid et Salah l’Indochine, ce dernier
explique au personnage central ce que le mot « destin » signifie en faisant allusion au sens
coranique et religieux. Le passage souligné nous renvoie à un fragment du verset N 51 de la
Sourate El Tawba (L’immunité) N 9 du Coran :
231
En vue de confirmer l’authenticité de ce fragment coranique, nous proposons la
traduction de D. Masson, revue par Sobhi El-Saleh (Essai d’interprétation du
Coran .Inimitable. Traduction par D. Masson. Revue par Sobhi El-Saleh-Dar El Kitab El
Masri) :
« Rien ne vous atteindra en dehors de ce que Dieu a écrit pour nous. Il est notre
Maître ! Que les croyants se confient donc en lui ! »
Dans une situation embarrassante entre Nafa Walid et Hind, Sofiane intervient pour
défendre le héros .Le passage souligné est un fragment du verset N 286 de la sourate El
Bakara (La vache) classée deuxième dans le Coran :
« Sixième, dixième, ce que je veux dire est qu’il n’a pas encore atteint sa vitesse de
croisière à lui. Nous sommes des combattants, pas des machines à tuer. Dieu n’exige de
ses sujets que ce qu’ils sont en mesure d’entreprendre. »p195
« Lorsqu’il n’y aura plus rien dans le monde, lorsque la terre ne sera que poussière,
demeure sera alors la face d’Allah »p85-86.
Ce passage est ainsi traduit par D. Masson :
« Tout ce qui se trouve sur la terre disparaîtra (26), La face de ton Seigneur subsiste,
pleine de majesté et de munificence (27) »
232
En se basant sur un discours prophétique, l’imam Younes s’adresse à Nafa Walid pour
l’apaiser et l’inciter à suivre définitivement le chemin de la foi :
« Tout mortel est faillible, frère Nafa. Le meilleur des fauteurs est celui qui reconnaît
ses torts, s’en inspire pour ne point récidiver »p84
L’intertexte avec le sacré est aussi disséminé dans cet espace textuel à partir de
diverses formules et propos religieux concernant Dieu, le prophète, l’archange Gabriel, le
diable, le paradis. Plusieurs sont les propos religieux évoqués dans le récit à travers la
référence :
Dieu est évoqué par l’imam Younes qui à travers ce discours vise à rassurer le héros et
à l ‘inciter à se confier à lui afin de toucher les points faibles de sa personnalité pour mieux
l’endoctriner :
« -Tu n’es pas dans un tribunal, mais dans la maison du Seigneur. Il est clément et
miséricordieux. Tu peux te confesser sans crainte. Ton secret et ton honneur seront
saufs. »p84
Job et la Sourate El-Rahmane sont évoqués par le héros rapportant son entretien avec
l’imam Younes. Job est l’un des prophètes doué d’une patience extrême jusqu’à donner
l’exemple, car atteint d’une maladie très douloureuse, s’arme de lucidité et ne cesse de
prier son créateur et de l’adorer jusqu’à ce qu’il se rétablisse. El- Rahmane est la Sourate
N55 du Coran :
En évoquant l’archange Gabriel dans l’incipit et à la fin du récit, le texte fait allusion
au récit coranique, en l’occurrence la Sourate « d’Abraham ».qui raconte l’histoire de ce
prophète qui reçoit l’ordre de Dieu lui demandant de sacrifier son fils « Ismail » en
233
l’égorgeant, et qui au moment où il s’apprête à trancher la gorge de son enfant, l’archange
Gabriel retient sa main et lui donne un mouton à la place d’Ismaël.
L’archange Gabriel est évoqué par le héros dans un monologue intérieur où ce dernier
se culpabilise et s’interroge sur ses actes qui n’ont pas été arrêtés par l’Ange de Dieu pour
se convaincre et s’arroger le droit du massacre :
L’archange Gabriel est l’ange que Dieu a envoyé au prophète Mohammed lors de ses
adorations mystiques dans la grotte de « Hiraâ » pour lui transmettre le message de Dieu et
lui révéler qu’il a été choisi pour être son messager sur terre. Il est réévoqué une autre fois
par le même personnage qui décrit son invasion du hameau en voulant se donner raison
puisque l’ange n’a pas intervenu pour l’arrêter :
« Lorsque je suis revenu à moi, c’était trop tard. Le miracle n’avait pas eu lieu.
Aucun archange n’avait retenu ma main, aucun éclair ne m’avait interpellé ; »p263
« Tout texte qui, par la relation qu’il établit avec les autres textes
littéraires ou le texte en général, dissémine en lui des fragments de sens déjà
connus du lecteur, depuis la citation directe jusqu’à la plus élaborée. Lire
234
devient ici à percevoir ce travail de manipulation entrepris sur les textes
originaux et à interpréter. »130
Contrairement à Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups et à l’instar de son
emploi dans L’automne des chimères, Bouamem Sansal dans son roman Le serment des
barbares n’accorde pas une grande importance à l’intertexte religieux, car se dernier se
limite à un seul fragment biblique introduit par le truchement de la citation. Le recours à la
bible se veut un défi de la part de l’écrivain qui à travers ce choix, renvoie à la possibilité
du croisement des religions, des dogmes et des croyances malgré leur différence.
Il est inclus dans ce récit sansalien par le narrateur personnage qui s’appuie sur un
discours à la fois interrogatif et philosophique pour s’adresser au bon Dieu afin de
souligner son étonnement et son effarement vis-à-vis de telles créatures assassines et
meurtrières :
Contrairement aux auteurs Des rêves et des assassins et Les funérailles, ceux de
L’automne des chimères, A quoi rêvent les loups et Les serments des barbares exploitent
l’univers de la mythologie afin de s’inspirer des autres cultures et littératures et d’enrichir
leurs écritures et donner surtout une signification à l’Histoire algérienne des années 90.
L’automne des chimères fait recours à :
130
Gallisson Robert, Lire : du texte au sens. Elément pour apprentissage et enseignement de la lecture par
Vigner. Didactique des langues étrangères. Collection dirigée par Robert Gallisson. Clé internationale
1979. P 64.
235
La mythologie grecque exerce une grande influence sur les différentes
littératures universelles, car elle est largement utilisée et considérée comme un sujet ou
une ample source d’inspiration permettant l’explication du monde sur tous les niveaux.
La mythologie grecque est évoquée dans L’automne des chimères à travers le mythe
de Sisyphe. Le narrateur assimile le personnage de Dirlo à ce personnage mythique grec
afin de nous décrire la situation difficile dans laquelle se retrouve, surtout dans une Algérie
minée de conflits et de malentendus sanguinaires :
Tel que raconté dans l’odyssée par Homère, Sisyphe, après avoir défié les dieux, il a
été condamné éternellement à faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une colline dans le
Tartare. Mais avant d’arriver au sommet, il redescendait et de ce fait, Sisyphe était obligé
de recommencer.
236
Comme toute production romanesque, A quoi rêvent les loups affleure une dimension
mythique dans sa composition puisque généralement l’Histoire ne s’écarte pas de la
mythologie pour s’expliquer et s’éclairer.
La mante religieuse est évoquée dans le récit par Nafa Walid qui rapporte le récit
de Sidi Ali le poète. Ce mythe se veut ici un enjeu politique auquel l’orateur se réfère et
131
Dictionnaire Encyclopédique Larousse, 1979, p956.
237
l’emploi comme un argument dans son discours en le choisissant pour l’adapter selon les
circonstances et les évènements :
« - Une fois, dans un pré, Sidi Ali le poète avait attrapé une mante
religieuse. C’était par une belle journée de printemps. Il y avait des fleurs
partout. Sidi Ali m’a montré l’insecte et m’a demandé si j’étais au courant qu’à
l’origine la mante était une feuille. J’ai dis que je l’ignorais. Alors Sidi Ali m’a
raconté l’histoire d’une feuille rebelle et arrogante qui digérait mal le fait de se
faire larguer par sa branche simplement parce que l’automne arrivait. Elle
s’estimait trop importante pour moisir parmi les feuilles mortes que le vent
humiliait en traînant dans la boue. Elle jeta sa gourme et se promit de ne
compter que sur elle-même, comme une grande. Elle voulait survivre aux
saisons. Et la nature, séduite par son zèle et sa combativité, la transforma en
insecte rien que pour voir où elle voulait en venir. Ainsi naquit la mante
religieuse, farouche et taciturne, plus ambitieuse que jamais. Le miracle lui
monta à la tête. Elle se mit à narguer sa branche, à la fouler aux pieds. Elle
devint cruelle, prédatrice et souveraine, et son impunité ne tarda pas à
l’aveugler au point que, pour prouver on ne sait quoi, elle s’est mise à dévorer
tout sur son passage, y compris ceux qui l’aiment. »p220
Le mythe grec de « La descente aux enfers » est évoqué dans cette structure
romanesque à travers un poème introduit par l’auteur où ce dernier donne l’image de la fin
du monde où tout demeure insignifiant et sans importance :
238
La descente aux enfers p87
Il est évoqué aussi à la fin du roman à travers l’emploi d’une comparaison pertinente
où l’auteur crée un rapport d’analogie entre le personnage central et un damné à travers
l’emploi de la conjonction « comme ». Le motif est exprimé à travers le
verbe « descendre » traduisant la faiblesse et symboliquement le déclin de l’islamisme.
Cet enfer décrit par Homère dans « L’odyssée » incite plusieurs auteurs tragiques à
réfléchir sur le mal et le châtiment des fautes commises. Platon, dans « La République »
évoque le jugement posthume des hommes selon les injustices et les crimes politiques
réalisés par eux. Dans cet ouvrage, il a recouru au mythe d’Er descendu aux enfers et
ressuscité pour décrire les tortures endurées par les damnés.
Le mythe de la descente aux enfers est évoqué aussi dans Les serments des barbares
de B. Sansal par le narrateur à travers une interrogation dans laquelle il assimile la situation
algérienne des années 90 à un châtiment éternel, tel qu’il est décrit dans la mythologie
grecque. La violence ravageant l’Algérie des années 90 demeure insoluble et s'évalue
perpétuelle et ininterrompue :
« La descente aux enfers est-elle finie ? Telle est la question ; elle est brûlante, mais
qui peut répondre et continuer de vivre, Il désespérait de lui-même, de sa raison, de sa
cause. »p329
239
En littérature, l’épigraphe se présente comme une citation en exergue d’un ouvrage ou
d’un chapitre illustrant une réflexion ou des sentiments abordés par l’auteur et manifestant
l’attente d’une lecture intertextuelle nécessitant une compréhension et une interprétation
car comme le précise Michel Charles, l’épigraphe « donne à penser sans que l’on sache
quoi. »132
L’intertexte épigraphique constitue dans cette littérature des années 90, un carrefour
de références externes et internes (locales et occidentales) à travers lesquelles et à
l’exception de R. Boudjedra dans Les funérailles, les romanciers mettent en relief le thème
directeur de leurs écritures, en l’occurrence la violence. L’épigraphe ne constitue pas
seulement un simple indice thématique annonçant les différents motifs disséminés dans
cette littérature de la violence mais elle se revêt d’une dimension politique et idéologique.
Les épigraphes adoptées, loin d’être un simple ornement, constituent dans ces
écritures, une invitation à comprendre, à interpréter et à relire les textes car elles sont
basées sur l’anticipation d’une signification que le lecteur doit découvrir et édifier, car
l’épigraphe « s’appuie essentiellement sur le fait que l’énonciateur élabore un dedans à
partir d’un dehors. » 133
132
Cité par Piégay - Gros Nathalie, [Link], p100.
133
Crouzières-Ingenthron Armelle, A la recherche de la mémoire et du moi : Le mûrier ou l’autoportrait
selon Rachid Boudjedra, une poétique de la subversion. Autobiographie et Histoire, L’Harmattan, Paris,
1999. p111.
240
innocents qui ont aimé et défendu l’Algérie colonisée et renvoie aux autres, anéantis parce
qu’ils ont aimé l’Algérie animée et ravagée par une guerre civile :
L’automne des chimères comme toute production littéraire moderne se laisse envahir
par d’autres écritures antérieures car l’intertexte avec l’épilogue est mis en texte à travers
trois citations choisies et mises en exergue dans chacun des trois chapitres du roman :
La première épigraphe du roman représente le verset 20 du chapitre 3 tiré de
L’Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament (La Bible) :
241
« Je vais te vomir par ma bouche (…) : C’est toi qui es malheureux, pitoyable,
pauvre, aveugle et nu. » p9
Apocalypse 3.20
Cette épigraphe de Yasmina Khadra représente l’ouverture de l’écrivain sur les autres
religions et croyances, le christianisme en particulier et incite la société à se rassembler
dans l’amour et le salut. La seconde citation est celle de Brahim LIob, le principal
personnage de Yasmina Khadra rencontré généralement dans ses romans policiers :
Brahim LIob
134
Un grand philosophe et poète japonais qui rompt avec les formes de comique vulgaire du haïkaï-renga du
XVIe de Sōkan et propose un type de baroque permettant de fonder le genre au XVII e en détournant ses
conventions de base pour en faire une poésie plus subtile qui crée l'émotion par ce que suggère le contraste
ambigu ou spectaculaire d'éléments naturels simples opposés ou juxtaposés.
242
Lourde de libellule »p129
Plusieurs citations en vers et en prose sont mises en tête de chaque chapitre de A quoi
rêvent les loups ayant comme rôle d’illustrer la réflexion qu’il aborde, d’annoncer et
d’éclairer les intentions de l’auteur ou de résumer le contenu du roman. Par l’épigraphe, la
tonalité du récit est donnée d’emblée.
La première citation en vers est mise en exergue du roman afin de synthétiser le récit
et de traduire la pensée de l’auteur ou son idée initiale. A travers le choix de ces vers
philosophiques, Yasmina Khadra tend à expliquer l’itinéraire et la fin fatale du héros du
récit qui rêvait de gloire et de richesse pour finir dans les camps terroristes, car insatisfait
de sa situation sociale marquée par plusieurs échecs, il emprunte ce chemin tortueux et
devient émir avant de mourir. Ces vers prennent la forme d’une sagesse à travers laquelle
le poète japonais transmet un message incitant à philosopher toute situation pénible et y
trouver le bien-être et la quiétude :
Sugawara-no-Michizane135
135
Sugawara-no-Michizane est un homme politique et lettré japonais (845-903) ayant occupé plusieurs
postes important : un membre des hauts dignitaires, ministre de droite, gouverneur général à Kyushu et
ministre des affaires suprêmes à titre posthume à Kyoto. On le considère comme le dieu de la poésie et de la
calligraphie japonaise.
243
La seconde épigraphe est une citation de Fridrich Wilhem Nietzsche 136 Elle est mise en
exergue au premier chapitre du récit intitulé «Le Grand-Alger » pour renvoyer à la vie
active du héros chez une grande famille algéroise qui prend un autre angle avec la mort
d’une jeune fille chez le patron de Nafa walid. Ce dernier se retrouve obligé de quitter son
travail après l’incident effrayant de la forêt Baïnem.
Après avoir été humilié et battu dans ce lieu, il le quitte et souffre chaque nuit, car
l’image du cadavre déformé de l’adolescente le hante. En cherchant la paix intérieure, il se
dirige vers la mosquée où il fait la rencontre des islamistes. Le bonheur selon Nietzsche
consiste à accepter et à affronter chaque situation positivement sans sombrer dans
l’irréparable car il faut s’armer de patience, de force et de sagesse dans la vie :
Nietzsche
Mon bonheur
136
(1844-1900) est un philologue, un philosophe et un poète allemand. Son œuvre est une critique de la
culture occidentale moderne et de l'ensemble de ses valeurs morales ,politiques, philosophiques, et
religieuses Cette critique procède d'un projet d'instituer de nouvelles valeurs dépassant le ressentiment et la
volonté de néant dominant l'histoire européenne sous l'influence du christianisme par l'affirmation d'un
Éternel Retour de la vie et par le dépassement de l'humanité et l'avènement du surhomme. Ses idées prennent
généralement une forme aphoristique ou poétique.
244
« Si j’avais à choisir parmi les étoiles pour comparer / Le soleil lui-même ne saurait
éclipser / La lumière du verbe que tu caches / Aucun lieu sacré, aucune capitale / Ne
saurait réunir ce que chaque matin / Le lever du jour t’offre comme guirlande. »p89
Ces vers de Omar Khayyâm sont mis en exergue du dernier chapitre du roman intitulé
« l’abîme » traduisant le néant, l’insignifiance et la perdition, car en rejoignant les
terroristes à la montagne, le héros signe les crimes les plus aberrants pour se venger de
toute une société et d’un système qui selon lui, l’ont poussé à emprunter le chemin de
l’intégrisme.
« Si tu veux t’acheminer
Vers la paix définitive
Souris au destin qui te frappe
Et ne frappe personne. »p181
Omar Khayyam138
137
Brahimi Himoud, né en 1918 à la Casbah est un poète, sportif, philosophe et comédien algérien connu
par sa passion et son amour pour son lieu natal ; il est le chantre de la Casbah constituant la muse et
l’inspiratrice de sa poésie.
138
Omar Khayyam est né en perse (l’Iran actuellement) en 1048 et mort en 1131. Il est écrivain, poète,
mathématicien, philosophe et astronome. Il est connu surtout par ses Rubaiyat ou quatrains ayant surtout une
dimension mystique.
245
Synthèse
Le décodage intertextuel appliqué sur les romans nous permet de faire une lecture
référentielle et de savoir ou de connaître les éléments narratologiques contribuant à cette
écriture de l’Histoire de l’Algérie des années 90. L’intertexte nous permet aussi d’élucider
dans les romans, les signes référentiels du monde renvoyant au social et à l’Histoire.
La perspective intertextuelle que nous avons adoptée, ouvre le roman sur de multiples
espaces et univers, et lui permet de devenir hétérogène, polysémique, et plurivoque. Ainsi
l’intertextualité, demeure un « système » hors duquel l’œuvre reste close non analysable.
L’intertextualité inscrit ces textes dans la tendance moderniste et permet d’aborder les
différentes esthétiques mises en œuvres car elle fait varier les paramètres et les éléments de
sa propre perception. Ainsi la théorie textuelle vise à proposer un modèle de texte reconnu
par son éclatement, son hétérogénéité et sa fragmentation, produit d’un ensemble de
« métaphores » qui s’apparentent au montage et au bricolage et appelées par les
théoriciens : mosaïque, kaléidoscope, puzzle,…
246
Conclusion générale
247
S’interroger sur une poétique de la violence dans le roman algérien contemporain
nécessite d’effectuer une lecture croisée de plusieurs romans d’écrivains algériens. De ce
fait nous avons jugé utile de prendre dans cette analyse comme modèle, les auteurs
suivants : Rachid Boudjedra, Malika Mokkedem, Yasmina khadra et Boualem Sansal.
Les similitudes entre les textes s’imposent d’elles-mêmes : les écrivains en question
se rejoignent dans leur souci de combattre le terrorisme à travers l’écriture. Cette dernière
qui permet de dévoiler la stratégie islamiste de pouvoir et d’anéantissement en prenant
comme bouc émissaire la population algérienne.
Tissant l’Histoire de l’Algérie des années 90, la violence demeure une matière
textuelle importante et un élément narratif sur lequel se base ces romanciers pour
réaliser leur projet d’écriture à la fois accusatrice et dénonciatrice. Aussi le précise R.
Boudjedra abordant la valeur littéraire d’une œuvre :
248
Ils se rejoignent aussi dans leur travail sur le langage qui se traduit par leur passion des
termes et par le choix des images dépassant leur sens dénotatif pour donner aux récits une
dynamique et une mobilité particulières permettant la production du sens.
La palette rhétorique adoptée dans ces textes servant l’argumentation des auteurs,
contribue fortement au Pathos car chacun d’eux veut faire une action sur les sentiments et
les émotions du lecteur pour mieux le persuader de la sauvagerie insoutenable des
terroristes. Elle participe pareillement à un Ethos à travers lequel, le romancier algérien se
montre et apparaît sincère et franc dans son écriture réquisitoire basée sur le factum. En
étant le principe même de la fiction, la métaphore demeure ici un principe stylistique qui
met en évidence le fonctionnement de l’imaginaire.
Le roman algérien contemporain adopte aussi une poétique de l’injure puisée dans
l’argot de la révolte à travers laquelle le langage est soumis à une très forte violence
formelle et sémantique rencontrée dans l’emploi des images brutes. L’argot ou l’injure
constitue un recours esthétique définissant tout style original.
249
universelles qui demeurent des archétypes qui resurgissent de roman en roman où les
images récurrentes et persistantes, par leur fréquent retour, tendent vers le cliché. Mais
cette réitération des faits sémantiques et stylistiques et ces images si conventionnelles
qu’elles puissent paraître, traduisent réellement l’émotion des romanciers et leur
conviction que :
Sans doute faut-il témoigner de l’audace des auteurs à l’égard du langage et de leur
non méfiance envers la rhétorique et sa force d’exprimer leur indignation de la source
des massacres. Ne reculant devant aucun moyen ou procédé, captant l’indicible et
atteignant les frontières de représentable, l’écriture se veut une prise de conscience et
une dénonciation accompagnant un projet politique et culturel visant défendre l’Algérie
contre le fanatisme barbare.
Les évènements, les personnages, les victimes mis en scène par ces auteurs dans
cette littérature suggèrent une métaphore historicisante permettant l’illustration d’une
violence textuelle voisinant avec le goût de la provocation et du défi. La violence
verbale se veut une réponse à une violence islamiste subie de longues années. Il s’agit
d’une réciprocité dans la violence, l’une criminelle et l’autre scripturaire mais
mobilisatrice optant de refaire l’Histoire et d’exiger une « mémoire immédiate ».
140
Voltaire cité par Peter Lang, [Link].p172.
250
Pour moi, la mémoire est d’abord une arme à double tranchant. Tantôt
recueillement, tantôt couteau dans la plaie, elle entretient le traumatisme subi.
De cette façon, elle n’est jamais sereine et reste ambiguë. »141
La lecture stylistique des récits nous a conduit vers des zones narratives où le
langage s’avère agressif et brutal mais garde sa production sémantique et sa fonction
esthétique créatrice. Le thème de la violence occupe plusieurs espaces narratifs des
récits, et demeure leur pierre angulaire puisqu’il s’agit de donner un témoignage et de
dénoncer des actes terrorisant qui ont traumatisé l’existence de toute une nation et une
société durant la décennie du deuil des années 90.
141
Cité dans Assises du roman. Roman et réalité, Le monde Villa Gillet, titre 64, Edition Christian Bourgois,
2007, p 289.
251
le «palimpseste » construisant les romans en question : L’Histoire, le sacré, l’idéologie
islamiste…
Sous le couvert des récits s’inspirant de la tragédie algérienne des années 90, la
création ou la pratique scripturaire prend la forme d’une aventure, car elle propose une
représentation poétique et esthétique des ravages de la violence.
En justifiant la violence du mot, de la pensée et de l’idée tissant cet acte scriptural des
années 90, nous citons André Brink qui considère que le verbe violent donne naissance au
sens :
« Nous ne faisions rien d’autre que conter la violence du monde par une
autre sorte de violence : celle du mot créateur. N’entretenons cependant
aucune illusion sur le sujet : l’acte de création- comme faire l’amour, comme la
naissance, comme toute rencontre entre soi et l’altérité- est un acte violent.
142
Gafaiti Hafid, Boudjedra ou la passion de la modernité, Op. Cit, p38.
252
Mais ce n’est pas une violence destructrice, c’est la violence de tout ce qui crée
la vie. C’est la violence par laquelle on crée du sens. »143
La violence dans ces productions romanesques est avant tout une violence
idéologique qui se développe pour devenir une violence verbale et physique. C’est une
culture d’anéantissement individuel et collectif et une arme utilisée pour assujettir toute
une population.
La violence éruptive creusée au sein des textes littéraires et passant par une palette
d’expressivités, s’avère un instrument moteur privilégié pour exprimer la colère et la
haine vis-à-vis des extrémistes. Ainsi la violence discursive en adoptant le principe de la
conscientialisation et en recelant une dimension thérapeutique se veut une forme de
contre-terrorisme.
143
Assises du roman. Op. Cit. p286.
253
Les zones fictives et réalistes de ces récits demeurent des zones sémantiques à
travers lesquelles le lecteur interprète le fait historique. L’insertion des personnages
vraisemblables et référentiels dans des espaces référentiels et dans un temps historique
révèle l’assemblage du fictif et de l’historique contribuant à dire et à lire l’Histoire de
L’Algérie des années 90 et montre le rôle de la représentation ou de la fiction dans cette
écriture réaliste et historique ; la fiction est au service de l’Histoire et obéit à ses
demandes de reflet, de témoignage et de dénonciation.
Ces romans donnent à voir par leur écriture les paradoxes et les contradictions des
êtres humains, et met à nu l’absurdité des faits, des actes et des évènements des années
90. Le caractère réaliste dans cette littérature s’appuie sur des indications spatio-
temporelles reconnaissables dans le texte et hors du texte (dates, lieux, personnages,
mouvements politiques et idéologiques.). De ce fait l’écrivain a su briser la distance
mise entre la dialectique antagoniste (Histoire et fiction).
Nous avons tenté dans cette étude de lever le voile sur une période controversée de
l’Algérie des années 90. Bien sûr, la lecture critique d’un roman n’est jamais complète
et son analyse recommande souvent l’adoption de plusieurs approches, perspectives et
de lectures multiples.
144
Bendjelid Faouzia, L’écriture de la rupture dans l’œuvre romanesque de Rachid Mimouni , Thèse de
doctorat, Université d’Oran, Algérie, 2006, p484.
254
Ces écrivains pratiquent la langue convenant à ce qu’ils ressentent, une langue qui
s’impose aussi pour traduire un monde cataclysmique et désastreux. Ils ne peuvent
écrire autrement puisqu’ils écrivent « avec leur peau, leur épiderme hypersensibles !»145
La violence ravageant la terre algérienne dans les années 90 ravage aussi le texte
littéraire pour lui donner corps, l’orienter et lui conférer une personnalité par la langue.
Le style violent parvient à traduire une pensée politique et idéologique qui s’oppose au
terrorisme islamiste des années 90 et son étude permet d’appréhender et de décrire les
structures façonnant l’esthétique et la poétique de la violence.
Cette opposition s’est cherchée une place et la bien sûr trouvée dans le romanesque
et dans la littérature, car ces écritures se veulent la métonymie d’un combat contre
l’extrême violence qui fait recours et crée des passerelles historiques, idéologiques,
stylistiques et discursives très importants. C’est bien la langue donc qui contribue à
détruire ou à avilir l’Autre (le terroriste).
145
Olivier Bardolle, Op. Cit. p48.
255
tropes appropriés (métaphores animales ou zoomorphiques, métaphores de folie,…)
basé sur un ton pamphlétaire. Leurs styles naissent et se forgent par l’expérience et
l’itinéraire de chacun car comme le définit R. Barthes :
« Le style (…) c’est des images, un débit, un lexique » qui « naissent du corps et
du passé de l’écrivain et deviennent peu à peu les automatismes mêmes de son art »146
Les constantes et les variantes entre ces écritures se dégagent sur le plan formel,
fonctionnel, esthétique et intertextuel :
- Ces deux romans se veulent « des romans à tiroirs » dont la loi « est une loi de
complication » et le principe « un principe de désordre », sont basés sur une mise en
abyme correspondant au système « des poupées russes » s’emboîtant les unes dans
les autres à travers lequel, le récit se présente comme « une seule grande phrase » ;
une séquence narrative constituant le macro-récit qui se décompose en micro - récits.
- Sur le plan intertextuel, la différence se trace dans le choix de ces renvois fondateurs
de la littérature moderne. Contrairement à Yasmina Khadra dans ses deux romans,
l’intertexte historique avec les événements de l’Algérie des années 90, est mis en
texte allusivement et implicitement dans les autres romans en faisant recours dans un
premier temps par R. Boudjedra à la philosophie arabe et occidentale (La concorde
civile et la réconciliation nationale) et à la peinture et dans un second temps par M.
Mokeddem à l’histoire des Etats-Unis d’Amérique (le Klu Klux Klan) et dans un
troisième temps par B. Sansal à travers l’évocation de Banu Hilal.
- A l’inverse des autres récits, Yasmina Khadra dans A quoi rêvent les loups accorde
une place importante à l’écriture religieuse et à l’intertexte avec le sacré puisqu’il est
employé par l’auteur pour illustrer l’idéologie et les fatwas islamistes basées sur une
mauvaise interprétation du Coran.
- Ils se différent également sur la question du genre romanesque, car à l’inverse des
deux romans réalistes Des rêves et des assassins de M. Mokeddem et A quoi rêvent
les loups de Yasmina Khadra, les trois autres à savoir : L’automne des chimères de
Khadra, Le serment des barbares de B. Sansal et Les Funérailles De Boudjedra
s’inscrivent dans la catégorie policière.
146
Barthes Roland, Le Degrés zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1972, p12
256
Ces variantes et similitudes soulignées entres ces différentes productions littéraires,
ne font qu’amorcer une réflexion sur le romanesque, car il ne s’agit plus d’une écriture
passive visant la distraction ou le plaisir, mais elle se présente complexe, polysémique et
pluridimensionnelle nécessitant de multiples interprétations et explorations. Nous
voudrions signaler qu’à la conception mimétique de la fiction, s’ajoute dans ces romans
une autre conception, à savoir : la conception de l’art comme poièsis et création selon le
sens et le principe aristotélicien.
Au terme de cette étude nous tenons à souligner que l’important n’est pas de donner
des réponses ou de chercher des vérités, mais c’est de poser des questions, d’investiguer et
de s’interroger sur une manière de traiter d’un phénomène social et politique, à savoir la
violence, en faisant recours à la fiction. A travers la réalisation de ces œuvres littéraires,
ces auteurs portent des regards politiques et sociales sur la situation algérienne ou son
passé récent des années 90, qu’il faut questionner et consulter à travers le temps afin de
donner des réponses et de combler les béances de l’Histoire.
257
Bibliographie générale
258
Corpus
Romans de Référence
259
Ouvrages critiques et théoriques
- Bardolle Olivier. La littérature à vif (le cas Houellebecq), L’esprit des péninsules,
2004.
- Bergez Daniel, Berbéris Pierre, De Biasi Pierre, Marini Marcel, Valency Gisèle.
Introduction aux méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Bordas, Paris, 1990.
260
- Beaujour Michel. Terreur et Rhétorique (Breton, Bataille, Leiris, Paulhan,
Barthes et Cie) autour du surréalisme, Edition Jean-Michel Place, 1999.
261
Figure III, Le Seuil, paris, 1973.
262
Sémiotéké. Recherches pour une sémanalyse, Le seuil, points, Paris, 1978.
263
- Piégay-Gros Nathalie. Introduction à l’intertextualité, sous la direction de
Daniel Bergez, Dunod, Paris, 1996.
- Pageaux Daniel Henri. Les ailes des mots, Critique littéraire et poétique de la
création, L’Harmattan, Paris, 1994.
- Robrieux Jean - Jaques. Les figures de style et de Rhétorique, Dunod, Paris, 1998.
- Rubin Suleiman Susan. Le roman à thèse, PUF écriture, Paris, France, 1993.
- Stora Sandor judith. L’humour juif dans la littérature, P.U.F, Paris, 1984.
264
- Théron Michel. Réussir le commentaire stylistique, Ellipses – Edition Marketing,
Paris – 1992.
Magazines et Revues
265
- Le Figaro Magazine, Islamisme, samedi 6 septembre 2003 N 1193. Edition
internationale.
266
Pour comprendre l’Islamisme politique, L’Harmattan, 2001.
Dictionnaires
- Dubois Jean, Giacomo Mathée, Guespin louis, Christine- Baptiste, Marcellessi Mével
Jean-pierre. Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1989.
267
Thèses et Mémoires
Moussedek Leila, Le référent « Histoire » dans le roman A quoi rêvent les loups de
Yasmina Khadra, Mémoire de magistère, Université d’Oran, Algérie, 2005.
Touré Abdoulay, Les techniques narratives dans le roman algérien et le roman négro-
africain (L’exil et le désarroi de Nabil Fares et Perpétue et l’habitude du malheur,
Mémoire de magistère, Université d’Oran, Algérie, 2001.
Zlitni Fitouri, Sonia, Les métamorphoses du récit dans les œuvres de Rachid
Boudjedra et de Claude Simon, Thèse de doctorat, Université Paul Valéry Montpellier
III, France, 2007.
Sitographie
[Link]
[Link]
[Link]
www-yasmina [Link]
[Link]-mé[Link]
[Link]
[Link]
268
Annexe
269
L’emploi figural de la violence dans les romans
Nombreuses sont les figures de style constituant la thématique de la violence dans ces
structures narratives. Nous tenons à les présenter en annexe :
1- La métaphore :
« …, quand mon attention fut attirée par quelque chose qui bougeait pas
très loin de moi. » p10
La bouche de la victime Sarah est assimilée par l’héroïne à un trou duquel jaillit du
sang. Nous avons ici une métaphore in presentea ou annoncée puisque le comparé (la
bouche) et le comparant (trou) sont exprimés. Le trou sanglant reflète ici la sauvagerie
des extrémistes qui tenait à défigurer les visages de leurs victimes pour effrayer la
population.
270
* « De cette indescriptible pagaille organique, de ce chaos corporel,
jaillissait un instinct brutal, une volonté inouïe, surhumaine qui disait qu’il
n’était pas mort. » p12
Dans cette métaphore in praesentea où directe, le comparant (Ali I) est absent et les
comparants sont présents (un phénomène, semblant d’homme, sorte de chose, magma).
Ces comparants négatifs disent l’ambiguïté dans laquelle se retrouve l’héroïne et son
incapacité de préciser l’état de Ali I.
La métaphore est d’une fonction évaluative dans cet énoncé puisque Sarah qualifie
son état de cauchemardesque. On peut parler aussi de la présence d’une comparaison où
271
le semblant d’homme est comparé à un crabe à travers l’outil de comparaison « à la
manière » renvoyant au mouvement de la victime et exprime ainsi le ralentissement.
La métaphore est fondée dans ce passage sur l’adjectif « ensanglantée » et est appelée
adjectivale. Ce substantif dévalorisant crée ici une personnification implicite sans
comparant humain exprimé, car « ensanglantée » renvoie au sang des victimes
massacrées.
* « Nous nous connaissions donc bien, moi et lui. Tous les deux baignions
dans la haine, l’ambiguïté et la perversion………………la culpabilité. » p 66
La métaphore verbale est basée dans ce passage sur le verbe « se baigner ». Il s’agit
ici d’une métaphore annoncée ou in praesentea où les comparés (la haine, l’ambiguïté et
la perversion) et le comparant (la mer ou le lac) donné implicitement à travers le verbe
« se baigner » sont exprimés. Ce verbe commente ici la confusion et le bouleversement
des deux personnages.
« Un seul gros poisson arrêté le matin même, à six heures tapantes. »p80
Il s’agit ici d’une métaphore directe ou in absentea où seul le comparant est exprimé
(un gros poisson) qui renvoie au terroriste ; un zoomorphisme où l’auteur assimile le
terroriste à un animal dans le but de montrer son statut et nom pas pour le dévaloriser.
2- La comparaison :
Les jambes de la victime Ali I sont comparées à celles d’un gymnaste. Tous les
éléments d’une comparaison pertinente et compréhensible sont présents dans cet énoncé :
le comparé ou le thème (les jambes), le comparant ou le phore (le gymnaste) et l’outil de
comparaison (à la manière).
272
* « Je jetai un regard furtif sur mon visage reflété dans le miroir. Je constatai
qu’il était presque jaune (…) comme le visage de la petite Sarah à qui il manquait
l’œil droit…. » p 58
La comparaison est pertinente puisque tous les éléments sont présents : le comparé
(les bouts de cervelle), le comparant (les miettes de pain rassis) et l’outil de comparaison
le verbe « on aurait dit ». L’emploi de l’adjectif « rassis » exprime ici la résistance du
magistrat.
3- La personnification :
273
L’allégorie est basée ici sur une personnification où l’on attribue une forme humaine
aux fatwas islamiste à travers la caractéristique de la chevelure. Les textes ou les fatwas
des islamistes sont assimilés à un être animé, en l’occurrence la femme.
Cette locution adjectivale est employée pour dire que les fatwas des islamistes
apparaissent insensées et renvoient à l’âge de l’ignorance en raison de leur manque du
naturel et de la logique.
1- La métaphore :
Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore verbale où la suspicion est assimilée à
travers l’emploi du verbe « semer » à un végétal ou à un arbre qu’on peut planter.
* « Nous étions de véritables nomades, vivant tantôt chez les uns, tantôt chez les
autres pour ne lasser personne. » p62
Afin de dire la frayeur et l’angoisse dans lesquelles vivent la narratrice et son ami,
Kenza s’assimile aux nomades représentant les déplacements perpétuels pour fuir les
menaces des islamistes. Il s’agit d’une métaphore annoncée où les deux éléments
constituant le (Cé), à savoir : les deux amoureux représentés par l’emploi de la troisième
personne du pluriel (nous), et le (Ca) représenté par les nomades.
Il s’agit ici d’une métaphore directe ou (in absentia) avec la présence du (Ca) qui est
le sida et l’économie du (Cé) qui sont les terroristes. Ces derniers sont assimilés à cette
274
maladie chronique, gangréneuse et incurable pour montrer la gravité de la violence et ses
conséquences désastreuses.
Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore directe où le comparant (la haine) prend
directement la place du comparé. Ainsi la haine est assimilée à une prison où l’on
enferme les peuples. Dans cette métaphore de substitution ou (in absentia) le mot « la
haine » est un substitut du mot « la prison ».
Nous avons dans cet énoncé une métaphore directe avec la présence du (Ca)
représenté par « les pruneaux » et l’économie du (Cé) qui sont les balles. Ainsi ces
dernières sont assimilées aux pruneaux afin d’exprimer un sentiment de rogne et de
colère.
2- La comparaison
* « Elle devint aussi blanche que le bout de tissu qu’elle retira entre deux
doigts. »p106
La narratrice est en train de comparer la couleur du visage de son amie à celle d’un
tissu afin de dire son état de choc et sa frayeur en le voyant car ,le bout de tissu est
symbole de la mort dans notre culture arabo- musulmane.
Le rapport d’analogie est explicité dans cet énoncé par un système de comparaison
quantitative (aussi que). La comparaison est motivée puisque le motif est représenté à
travers la couleur blanche.
* « …, la peur est comme une araignée qui tisse sa toile autour de nous. »p108
Dans ce passage le personnage central est entrain de comparer la peur (Cé) à une
araignée (Ca) en usant de la conjonction (comme). La comparaison est non motivée
275
puisque le motif n’est pas exprimé mais on peut l’imaginer à travers l’emploi du verbe
« tisser » et le nom « la toile » symbolisant l’embargo de frayeur dans lequel vivent
l’héroïne et ses amis.
* « Cette heure indécise est une tristesse suspendue comme nos vies, entre deux
violences. »p130
Il s’agit d’une comparaison non motivée puisque le motif n’est pas exprimé. En
revanche nous pouvons l’imaginer à travers l’emploi du verbe « résonner » rappelant le
retentissement de la voix des terroristes s’apprêtant à abattre leurs victimes en répétant
« Dieu est grand ».
3 – La personnification :
* « …, ils semblent rongés par le mal qui dévore la ville et la vie. »p48
276
La foi qui une abstraction est personnifiée dans cet énoncé à travers le nom « les
assassins » et assimilée à un être vivant qu’on peut assassiner. L’acte d’assassiner propre
à l’homme exercé sur une abstraction, en l’occurrence la foi, personnifie cette dernière.
« Le temps » est personnifié dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe « tuer » qui
est une caractéristique et un acte propre à un être animé. Ce verbe transforme le temps en
un agent qui peut tuer et en un patient qui peut être tué.
1- La métaphore :
277
* « Mon bled n’est qu’une immense douleur. »p16
* « Nous étions une race d’hommes libres, et nous nous préservions du monde,
de ses bêtes immondes, de ses machines et de ses machinations, de ses manifestes et de
ses manifestations et de ses investitures et de ses investissements… »p18
* « Pas étonnant, avec le syndrome des bombes artisanales que l’on oublie,
dissimulées dans n’importe quoi, sous les comptoirs. »p109
278
* « La mort, une fois banalisée, devient décor parmi les décors. »p112
Il s’agit ici d’une métaphore annoncée où les deux éléments sont présents : le
comparé « la mort » et le comparant « un décor ». Ainsi la mort est assimilée à un décor
pour dire la fréquence des actes terroristes dans les années 90. Le motif est exprimé à
travers l’emploi de l’adjectif « banalisée » signifiant que l’acte de tuer, par sa répétition
passe inaperçu et demeure ordinaire.
Il s’agit dans ce syntagme d’une métaphore annoncée ou (in absentia) puisque les
deux éléments sont dits : le comparé « le calme » et le comparant « suspect ». Ce dernier
est assimilé donc au suspect pour dire que c’est le calme qui marque l’étrangeté et
demeure bizarre. Ainsi, ce passage fait penser à l’adage qui dit « c’est le calme qui
précède la tempête ».
Une métaphore annoncée où les deux éléments sont exprimés se développe dans cet
énoncé : le comparé « le belvédère » et le comparant « cauchemar ». Dans cette figure (in
presentia), le belvédère est assimilé à un cauchemar afin de refléter l’image horrifique de
cet espace envahi par les terroristes.
* « Akli Uld Ameur était entrepreneur dans le bâtiment avant l’avènement des
califes de l’Apocalypse. »pp145-146
Une métaphore directe affleure dans cet énoncék, car le comparant « califes de
l’apocalypse » prend directement la place du comparé « les terroristes ». Ces derniers sont
assimilés aux califes de l’apocalypse pour mettre l’accent sur l’intensité et l’amplification
de leurs actes.
Dans son sens propre, le calife est un chef spirituel et temporel de la communauté
musulmane et successeur légitime du prophète, mais l’emploi de ce terme dans ce passage
279
nous renvoie à dire que les terroristes se sont arrogés ce droit pour réaliser leurs crimes.
En usant du nom « apocalypse », l’auteur évoque la fin du monde.
Une métaphore annoncée et adjectivale affleure dans cet énoncé reposant sur
l’emploi de l’adjectif « monstrueux » ; il s’agit d’assimiler le geyser de flammes et de
poussières (Cé) à un monstre (Ca) afin de donner l’image du lieu ruiné sous les
décombres et de dire l’intensité de l’explosion.
* « Taos ! Je crois reconnaître sa voix dans les tonnerres et dans les cris, je ne
vois que son visage dans les flammes du cauchemar. »p157
* « Les cris des femmes et des enfants dominent la chorale du plomb. »p158
Il s’agit dans ce passage d’une métaphore annoncée où les deux éléments sont
exprimés : les cris (Cé) et la chorale du plomb (Ca). De ce fait les cris sont assimilés à
une chorale dans des années marquées par le terrorisme. A travers cette analogie « la
chorale » prend un sens négatif et ne renvoie plus au chant.
* « Une rafale la fauche, et elle s’abat devant moi, la bouche ouverte et les yeux
écarquillés. Une horreur ! L’énergumène a dévasté un cactus dans sa chute. »p158
280
L’énoncé est fondé sur une métaphore annoncée où l’énergumène (Cé) est assimilé
à une horreur (Ca) afin de donner une image dévalorisée du terroriste et de refléter son
état exalté et agité.
* « Derrière un suaire de fumée ocre, une femme gémit sur le pas d’une porte les
mains au ventre pour contenir le ruissellement du sang. »p160
L’énoncé affleure une métaphore directe ou (in absentia) où seul le comparé (le
sang) est exprimé. Le comparant est dit à travers l’emploi du nom « ruissellement »
renvoyant à la rivière. Il s’agit d’une connotation axiologique de dévalorisation puisqu’il
renvoie à la quantité du sang débordé du ventre de la femme blessée. Nous constatons que
ce mot prend ici un sens négatif ; ainsi la beauté se transforme en laideur.
*« Des torches humaines s’enfoncent dans la nuit, tels des feux follets. »p127
L’énoncé incorpore deus figures à savoir : une métaphore et une comparaison. Une
métaphore annoncée où les humains (Cé) sont assimilés à des torches (Ca) afin de dire
que les personnes sont brûlées vives ou deviennent des torches vivantes et disparaissent
peu à peu.
Il s’agit aussi de comparer les humains à des feux follets car les personnes
carbonisées donnent l’image des petites flammes mobiles et traduisent l’extermination
des villageois.
2- La comparaison :
*« Dieu !cette guerre que l’on cache comme une maladie honteuse. »p72
281
La comparaison est pertinente et repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie
explicité par la conjonction « comme ». La guerre est comparée à une maladie honteuse
(Ca). Le motif central est exprimé à travers l’emploi du verbe « cacher » et
l’adjectif « honteuse » ; la guerre civile des algériens est une maladie honteuse qu’on veut
cacher aux autres. L‘emploi des deux termes exprime l’idée du déshonneur et de
l’abjection.
Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente englobant tous les éléments :
le Cé (une femme), le Ca (une créature) et l’outil de comparaison (semblable à). Le motif
est exprimé par l’emploi du verbe « chancelle » et le complément « d’épouvante » et
l’adjectif « échappée » afin d’exprimer la frayeur et la force de l’explosion.
Tous les éléments d’une comparaison pertinente sont présents dans cet énoncé, car le
commissaire Liob (Cé) se compare à un fou (Ca) en faisant recours à la conjonction
« comme ». Le motif se présente à travers l’emploi du verbe pronominal « s’élancer »
signifiant se diriger sans hésiter ou réfléchir pour dire l’état déstabilisé du personnage.
Il s’agit ici d’une comparaison pertinente où tous les éléments sont présents : le
comparé (une muraille), le comparant (stèle) et l’adjectif de comparaison (telle). Elle est
d’une fonction argumentative et souligne la destruction massive des maisons et celle du
village. Ainsi le motif est exprimé à travers l’emploi du terme « stèle » qui rapproche la
maison démolie de la tombe.
282
Cette comparaison est précédée d’une autre figure qui est la personnification, car
l’emploi de l’adjectif « debout » qui est une caractéristique humaine, attribuée à la
muraille, personnifie cette dernière.
Une comparaison pertinente affleure dans cet énoncé, car l’entrée (Cé) est comparée
au sombrement (Ca) en faisant recours à la conjonction (comme). La comparaison se
poursuit ici par une métaphore, car par l’emploi du verbe « sombrer », « la folie » est
assimilée à un océan dans lequel on sombre.
* « Son minois rutile comme une boucle de lumière dans l’aura de gâchis
ambiante. »p169
La ville d’Alger est comparée dans ce syntagme à une chambre noir à travers la
conjonction « comme ». Il s’agit d’une comparaison non motivée, mais le motif peut être
interprété à travers le choix de l’adjectif « noir » renvoyant à la tristesse, au drame et à la
perdition.
3 - La personnification :
* « Aujourd’hui, le soir confisque nos lumières. Les étoiles pâlissent d’effroi dans
le ciel d’Igidher.»p18
283
symbolisant l’angoisse et le drame et dans la seconde, de donner la caractéristique
de « pâlir d’effroi » aux étoiles pour montrer l’intensité de la frayeur dans l’Algérie des
années 90, car les étoiles reflètent ici la peur des algériens.
* « Les uns après les autres, les proches quittent la maison, sur la pointe des pieds,
un peu honteux de laisser le peintre seul avec son chagrin. »p20
* « Une mitrailleuse lance une longue complainte par-dessus les rafales timides du
village. »p157
284
Deux personnifications affleurent dans cet énoncé ; il s’agit d’attribuer deux
caractéristiques humaines à la mitrailleuse et aux rafales à travers l’emploi de
« complainte » signifiant lamentation et gémissement et l’adjectif « timide » pour traduire
la faiblesse des villageois face aux invasions terroristes.
* « Une porte cochère me raconte l’histoire de ce jeune appelé qui ne connaîtra pas
les joies de la quille. »p190
- Les figures de l’analogie dans A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra :
1 - La métaphore :
* « Ici, nous sommes les soldats de Dieu. Ceux qui ne nous ont pas rejoints
croupissent à l’ombre des démons. »p226
285
*« Une escouade de policiers déboucha sur le square, battit rapidement en
retraite sous le déluge de pierres. »p132
Une métaphore nominale affleure dans cet énoncé où le lancement des pierres
(Cé) est assimilé au déluge (Ca) exprimant une très grande inondation. Il s’agit dans
cette exagération de dire l’ampleur de cet acte et de représenter les policiers sous le jet
mortel des pierres.
Il s’agit dans cette métaphore nominale d’assimiler l’être humain (Cé) à une
torche (Ca) signifiant le flambeau afin de dire son état critique et le degré de la brûlure.
286
*« Les prêches retentissaient dans les montagnes, déferlaient sur les
villages. »p150
Une métaphore verbale affleure dans ce syntagme où les prêches (Cé) sont
assimilés aux vagues (Ca) à travers l’emploi du verbe « déferler » se disant des vagues
qui se brisent impétueusement en écumant. Ce choix verbal tend à dire la propagation
et le répandement des sermons islamistes incitant au djihad et à la violence.
Il s’agit dans cette métaphore adjectivale d’assimiler l’œil (Cé) à quelque chose
(Ca) qu’on peut remplir à travers l’emploi de l’adjectif « chargé » traduisant le degré
de la haine que les islamistes éprouvaient vis-à-vis des citoyens.
287
L’énoncé englobe deux figures de style, à savoir : une métaphore et une
comparaison. Il s’agit dans la première d’une métaphore adverbiale où l’islamiste (Cé)
représenté ici par le pronom personnel « il » est assimilé à une machine (Ca) à travers
l’emploi de l’adverbe de manière « machinalement ».
L’énoncé insère deux figures de style, à savoir une métaphore et une métonymie.
Il s’agit dans la première d’une métaphore verbale où les linceuls (Cè) sont assimilés
aux vagues (Ca) à travers l’emploi du verbe « déferler » renvoyant au mouvement de
ces dernières quand elles avancent et elles se croisent. Par ce choix, l’auteur vise à dire
le nombre des linceuls et des victimes survenant des maisons par masses successives.
Il s’agit dans cette métaphore annoncée d’assimiler l’extrémiste (Cé) à une mort
en marche (Ca) afin de dire la frayeur qu’il semait dans les êtres et de traduire l’effroi
qu’il représentait. « En marche » exprime aussi l’excessive sévérité de ce personnage
qui n’épargne personne.
288
* « Au milieu de ce capharnaüm cauchemardesque jonché de cadavres d’enfants,
la mère ne suppliait plus. »p263
Il s’agit dans cette métaphore verbale d’assimiler les flammes (Cé) à un animal
sauvage (Ca) à travers l’emploi du verbe « dévorer » signifiant manger avec les dents
en déchirant afin de dire l’ampleur du feu qui progresse jusqu’à éclairer tout l’espace.
*« Mon reflet n’avait rien d’humain. C’était celui d’une bête échappée d’une
imagination tourmentée. »p269
289
2 - La comparaison
* « C’est fini. Les prophètes nous ont lâchés. Nous sommes faits comme des
rats. »p12
* « Le magistrat lui souriait, mais son regard avait quelque chose de tragique. On
aurait dit une bête traquée »p15
Une comparaison pertinente est présente dans cet énoncé puisque tous les
éléments sont présents ; il s’agit de comparer le magistrat (Cé) à une bête traquée (Ca)
en se basant sur l’usage du verbe à sens comparatif (on aurait) constituant le lien
comparatif. A travers ce choix du comparant, l’auteur dit la frayeur et la panique du
magistrat lors de son exécution.
*« Pareils à une météorite, j’ai traversé le mur du son, pulvérisé le point de non
retour : je venais de basculer corps et âme dans un monde parallèle d’où je ne
reviendrais jamais plus. »p16
290
La comparaison pertinente repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie
explicité par l’adjectif à sens comparatif « pareil à ». Le personnage central représenté
par le pronom personnel« je» se compare à une météorite (Ca) qui est un petit corps qui
se meuve hors de l’atmosphère de la terre dans les espaces inter cosmiques et qui tombe
sur le sol parfois quand il n’est pas entièrement consumé par le frottement avec
l’atmosphère. Le motif central est celui de la mouvance hors de la terre traduisant ici la
perdition et la ruine de l’âme.
Il s’agit dans cet énoncé de comparer le rêve à un abcès qu’on crève en faisant
recours à un lien comparatif qui est la conjonction (comme). L’énoncé incorpore une
autre figure de style, en l’occurrence, une métaphore nominale où les diplômes (Cé)
sont assimilée à une cuirasse (Cé) représentant une arme défensive qui couvre la
poitrine et quelquefois le dos. Ce blindage de diplômes décroché par Hanane ne l’a pas
291
épargné de la lame de son frère qui d’un geste a brisé des années de rêve et d’ambition.
* « Les trois policiers tressautèrent sous les impacts, pareils à des pantins. »p173
Dans cet énoncé, les policiers sont comparés aux pantins. Le comparé (cé) est (les
policiers), le comparant (ca) est (les pantins), et le lien comparatif représenté à travers
l’adjectif à sens comparatif (pareils à). Il s’agit dans cette comparaison pertinente de
ridiculiser les policiers en les réduisant à des clowns ou à des guignols afin de
souligner leur faiblesse face aux terroristes.
292
Le syntagme incorpore plusieurs figures de style : deux comparaisons pertinentes
et compréhensibles, une synecdoque et une métonymie. Il s’agit dans les deux
premières de comparer une vierge (Cé) à un cierge (Ca) puis aux jours qui s’éteignent
en faisant recours aux deux liens comparatifs : l’adjectif à sens comparatif « pareille
à » et la conjonction « comme ».
*« Sur les murs zébrés de fumée, les affiches électorales en lambeaux battaient
de l’aile, semblables à des volatiles pris au piège dans du torchis. »p135
* « Moi, j’exultais. Je m’en donnais à cœur joie. Je courais comme un feu follet à
travers la fumée pour chercher les cailloux et les balancer sur les poulets. »p140
293
* « Policiers, militaires, journalistes, intellectuels tombaient comme des mouches,
les uns après les autres, au petit matin, fauchés sur le seuil de leur porte. »p150
La comparaison est pertinente et repose dans cet énoncé sur un rapport d’analogie
explicité par la conjonction « comme ». Les policiers, les militaires, les journalistes et les
intellectuels sont comparés à des mouches (Ca). Le motif central est exprimé à travers
l’emploi du verbe « tomber les uns après les autres » afin d’exprimer les innombrables
assassinats réalisés par les extrémistes dans cette période des années 90.
294
motif est exprimé à travers l’emploi des verbes « envahir » traduisant la prolifération,
le déferlement et l’expansion
* « On leur lançait des pierres, les aspergeait d’eaux usées et on proférait sur
leur passage des mots orduriers qui, dans la bouche d’un enfant, claquaient comme
des blasphèmes. »p121
La seconde figure est une comparaison pertinente où « les mots orduriers » sont
comparés à « des blasphèmes » en usant de la conjonction « comme ». Ce choix de
blasphèmes signifiant par exagération un discours ou propos injuste, déplace et
outrageant traduit une violence verbale déshonorante.
Le passage dit le risque que la femme algérienne dévoilée affrontait dans les
années 1990. Même les enfants s’impliquaient et participaient à cette guerre civile en
exprimant une haine semée par les islamistes.
295
Une comparaison pertinente et compréhensible affleure dans ce passage où les
hommes (Cé) sont comparés à des damnés (Ca) en faisant recours au verbe à sens
comparatif « s’identifier » renvoyant à l’assimilation eu au rapprochement.
*« L’horreur jetait l’ancre au tréfonds des êtres, pesait sur les cœurs aussi lourd
qu’une enclume. »p149
La comparaison affleure dans cet énoncé quand l’auteur compare l’horreur à une
enclume en faisant recours à un système de comparaison quantitative à savoir « aussi
que » et en se basant sur le motif de la pesanteur traduisant les malaises et les troubles
que vivaient les algériens dans les années 1990.
296
* « … ; parfois une bombe transformait le jour de l’inauguration en
boucherie. »p236
* « Parfois des têtes humaines étaient alignées en rang d’oignons sur une
balustrade » p161
Il s’agit dans cette comparaison de comparer les têtes humaines (Cé) aux oignons
arrangés (Ca) en faisant recours à la préposition « en » afin de dire le nombre important
des victimes de la violence. Dans cet exemple métaphorique, nous allons du thème au
phore en se basant sur la zone d’intersection ou le motif (rang).
297
L’énoncé incorpore de comparaisons pertinentes et compréhensibles où la mort est
comparée à une oblation et le drame à une allégeance en faisant recours au verbe « se
muer » traduisant la modification. Il s’agit de dire l’idéologie islamiste considérant le
massacre comme un rituel à travers lequel la victime se purifie.
3- La personnification :
298
Nous avons dans cette personnification métaphorique l’élément comparé qui est
(les enterrements) mais nous n’avons pas l’élément comparant qui est l’homme. C’est
le verbe « confirmer » exprimant un acte humain qui personnifie le thème (les
enterrements). Il s’agit dans cet énoncé de dire les innombrables actes terroristes
réalisés et reflétés par le nombre important des enterrements.
Il s’agit de personnifier aussi les mosquées et les rues à travers l’emploi des
adjectifs « silencieuses » et « traumatisées » traduisant aussi un état de choc et
d’ébranlement.
299
La métonymie donne lieu ici à la personnification. Par le phénomène de
substitution, les habitants sont remplacés par La Casbah. Au lieu de dire « les habitants
de la Casbah se réveillaient régulièrement … » l’auteur préfère citer que le lieu où ils
habitent.
1- La métaphore :
*« Le cimetière n’a plus cette sérénité qui savait recevoir le respect, apaiser les
douleurs, exhorter à une vie meilleure. Il est une plaie béante, un charivari irrémédiable ;
on excave à la pelle mécanique, on enfourne à la chaîne, on s’agglutine à perte de
vue. »p7
*« Cette animosité n’a pas de nom, à vrai dire. C’est une guerre si on veut ; une
fureur lointaine et proche à la fois ; une hérésie absurde et vicieuse qui s’invente au fur
et à mesure ses convictions et ses plans ; une monstruosité à l’avidité spectaculaire qui se
délecte de l’innocent et boude les crapules. »p7
300
gratuit de la part de l’écrivain, car ce dernier tend à dire le délire et la déviation des
terroristes.
*« Elle est une verrue cancéreuse sur le flanc oriental de la capitale. »p9
Cette assimilation de la ville à une maladie incurable renvoie ici au rôle dangereux
de Rouïba et à la menace qu’elle représentait pour la capitale pendant les années 90.
*« …; pour un rien, ces bâtards font un raffut de tous les diables et ne savent plus
refréner leur passions ; la nuit, la monotonie de leurs concerts présente le travers
d’aggraver le sommeil de l’habitant en plus d’attirer les mauvais garçons qui voient dans
leur manie la découverte d’une couverture.»p14
La métaphore directe repose dans cet énoncé sur un insulte, car l’auteur assimile ici
les terroristes (Cé) aux bâtards (Ca) qui sont les personnes dont l’origine est inconnue.
Cette assimilation vise à dire l’étrangeté de ces gens par apport aux algériens et leur
inclusion dans la société algérienne.
301
L’énoncé incorpore une métaphore d’identification ou in presentia où les deux
éléments sont exprimés : le comparé qui est le fourgon et le comparant qui est la passoire.
L’assimilation du fourgon à une passoire traduit l’atrocité et la cruauté des terroristes qui
défigurent les éléments de sécurité en les retranchant. Ce choix de la (passoire) marque
une exagération renvoyant à la sauvagerie et à la bestialité des extrémistes.
*« Un cri de guerre, un hurlement qui les avait glacés : »Allah Akbar », suivi de
staccatos rageurs. Il y aurait dans ce déferlement une curiosité à relever : les balles
islamistes ont des sonorités à couper le souffle, effroyables, catastrophiques, qui évoquent
des barbaries légendaires dont les siècles passés, croyions-nous, avaient emporté le
secret, alors que celles de la république sont d’une consistance bête, comme une sanction
administrative dont on se remet vite pour peu qu’on rengaine sa susceptibilité et qu’on
oublie ce qui se dit sur les hommes du président. »p74
Dans un second temps, d’une métaphore in presentia où les balles islamistes (le
comparé) sont assimilées aux vagues (le comparant) à travers l’emploi de « déferlement »
renvoyant à la manifestation intense, massive et subite des tirs terroristes.
302
*« Le mal déferla sur nous alors que nous ergotions sans répit sur le prix du
grain. »p90
Une métaphore d’identification affleure l’énoncé où le mal (Cé) est assimilé aux
vagues (Ca) à travers l’emploi du verbe « déferler ». Il s’agit de dire l’extrémité du mal
islamiste à travers une métaphore verbale.
*« Une nuit, les darkis viendront les reluquer comme des rats contaminés et en
capturer quelques- uns pour le dérangement ; la nuit d’après, des tangos enragés les
réveillerons comme s’il avait le feu au ciel pour leur rappeler que ce n’est pas parce que
ça va mieux dans cet émirat grâce au sacrifice des leurs qu’il faut s’endormir ; ils en
égorgeront une moitié pour l’exemple. »p218
Ainsi les terroristes (Cé) sont assimilés aux harkis (Ca) influencés par l’idéologie
afghane. Il s’agit dans la seconde d’assimiler les extrémistes (Cé) aux tangos enragés (Ca)
afin de souligner leur coté fou, déséquilibré et bestial ; cette métaphore manichéenne
dévalorise et réduit le terroriste à un animal se retrouvant dans un état d’affolement.
* « Après les avoir débusqués de leur cache, une vieille poissonnerie du port qui
sentait toute la ruine des tiers monde, les darkis les avaient rabattus vers la pinède où les
ninjas campaient à plat ventre. »p218
Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore in absentia où le comparant (les darkis)
prend la place du comparé (les terroristes). Là aussi l’auteur assimile les extrémistes aux
harkis.
303
*« Les hommes y virent une réaction naturelle devant la boucherie. »p220
* « Dans une rue à sens unique, descendante de surcroît, même pour le piéton on a
peine à admettre la marche à contre-courant. En les observant lutter d’arrache-pied pour
tracer leur chemin, il songea aux saumons et à l’étrangeté de leur transhumance
amoureuse, du salé au doux ; quelle apothéose ! »p222
*« Le front les aide en sous-main pour renaître de leurs cendres plus beau qu’un
phénix. »p233
*« Dans leur programme, demain n’existe pas, les parents sont des bêtes qui ne
méritent pas de vivre et les gendarmes sont les ennemis de Dieu. »p280
304
Une métaphore annoncée ou in presentea affleure l’énoncé où les deux éléments
sont exprimés ; il s’agit d’assimiler les parents (Cé) à des bêtes (Ca) qui n’apprennent pas
la religion à leurs enfants et qui méritent d’être tués.
*« Dans ses bouges lilliputiens, des hommes tortueux, sortis imbibés d’une humidité
salpêtrée des entrailles de la terre, avalent en grelottant un breuvage mortel sentant le
marc de café mille fois recyclé, l’eau saumâtre et le cafard écrasé ; puis, dans la
brumasse, dévalent de leurs hauteurs le long d’un circuit tourmenté pour rejoindre Alger
et attraper les premiers bus. »p291
Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore adjectivale où les extrémistes (Cé) sont
assimilés à des explosifs à travers l’emploi de l’adjectif « salpêtrée » pour désigner les
hommes téméraires prêts à se sacrifier, en l’occurrence les kamikazes qui se font
explosés.
* « Fallait-il qu’elle ait changé pour devenir un tel chaudron de sorcières, une
cour des miracles où se mêlent, dans l’effervescence du nombre et la violence des
appétits, terroristes de tous bords, trafiquants en tout genre, trabendistes de tout pays,
spéculateurs de tout poils, fonctionnaires de toutes obédiences, tous ripailleurs
infatigables, chômeurs en fin de parcours que guignent les recruteurs l’ombre,
délinquants imberbes aux yeux plus gros que la tête qui braconnent les terroristes des
grands prédateurs. »p328
*« Malgré leur jeune âge, ils ont certainement vite compris qu’ils ne pouvaient
attendre aucune pitié de ces barbares. »p361
305
Il s’agit dans cet énoncé d’une métaphore directe où les islamistes (Cé) sont
assimilés à des barbares (Ca) impitoyables afin de souligner leur sauvagerie.
*« Sur les visages de leurs parents, de leurs amis, de cette foule bénévole prête à
donner son sang, se lisaient la tristesse, la douleur, l’hébétude, l’incompréhension, la
révolte. »p361
L’énoncé incorpore deux figures de style : il s’agit dans un premier temps d’une
métaphore de substitution où les visages (Cé) sont assimilés à un livre (Ca) à travers
l’emploi du verbe « lire » (une métaphore verbale). Dans un second temps on peut parler
de la présence d’une métonymie présente dans l’expression : prête à donner son sang
signifiant être prêt à se donner la vie ou à se sacrifier la vie.
*« Oui, sans doute, autant que le reste dans ce pays qui n’est ni une république, ni
un royaume, ni une île, ni une base lunaire, mais le premier coupe-gorge au
monde. »p367
2- La comparaison :
*« Les hommes meurent comme des mouches, la terre les gobe, rien a de
sens. »p7
306
L’énoncé incorpore une comparaison pertinente où tous les éléments sont présents :
la foule (Cé), un essaim d’abeilles (Ca) et l’outil de comparaison (comme). Il s’agit d’une
comparaison motivée car le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « bruire »
rapprochant les gens qui se retrouve au cimetière des abeilles.
* « Ce pays n’est pas gai ; un sortilège le maintient au plus bas de la vie, et son
peuple, tributaire de ses chaînes, le hante comme un fantôme vadrouille dans sa
demeure. »p215
Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente où (les parents représentés
par »d’autres ») sont comparés à des pierres en usant de la conjonction »comme » ; une
comparaison motivée à travers l’emploi de l’adjectif « froids ». La froideur exprime ici la
frayeur et l’angoisse des parents cherchant leurs enfants.
*« L’Algérie paludique rue comme un cheval qui aurait avalé son cavalier et les
emmerdes s’y déversent comme grêle au pic de l’orage. »p228
307
*« Avec les islamistes qu’ils manœuvrent comme une armée aveugle, ils
reprennent le combat contre l’ennemi de toujours… »240
Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente avec la présence de tous les
éléments : le comparé qui sont « les islamistes », le comparant qui est « l’armée aveugle »
et la conjonction « comme ». L’adjectif « aveugle » renvoie ici à l’aspect destructeur et
ravagent de l’armée islamiste.
*« La casbah n’est pas une carte postale. On la regarde comme une termitière dont
elle a la forme conique et grumeleux si, devant l’intense grouillement de ses venelles
sombres et gluantes, on se sent soudainement l’âme d’un savant en compagne et qu’on
s’interroge sur les mystères de cette agitation. »p282
Il s’agit ici d’une comparaison motivée car le motif est exprimé à travers les
adjectifs : « conique » et « grumeleux » et à travers l’emploi des termes :
« grouillements » et « agitation ». Comparer La casbah à une termitière reflète la situation
déstabilisée de la société algéroise dans les années 90.
*« C’est ainsi mon ami, la folie nous attire comme le bruit attire les enfants. »p308
Deux figures de style affleurent cet énoncé : il s’agit dans un premier temps d’une
métaphore directe où la violence (Cé) est assimilée à la folie (Ca) et dans un second
temps d’une comparaison pertinente où tous les éléments sont exprimés en l’occurrence le
comparé (la folie), le comparant (le bruit) et l’outil de comparaison (comme). Il s’agit ici
d’une comparaison motivée car le motif est dit à travers l’emploi du verbe « attirer ».
308
l’avait-il décapitée avec les dents, éventrée dans la précipitation, vidée de ses entrailles
et retournée comme une chaussette pour signer islamiste ! »p326
* « Nés du néant et de la hideur, ils ont jeté leur dévolu sur ce malheureux coin de
paradis, s’y déversent en nuées fabuleuses et, tels des insectes, essaiment à l’infini. »p333
Plusieurs figures de style affleurent cet énoncé : une métonymie, deux métaphores,
une comparaison et une hyperbole. Il s’agit dans un premier temps d’une métonymie
dépréciative qui réduit les extrémistes à des êtres laids sans origine à travers l’emploi du
terme « néant ».
Dans un troisième temps, on peut parler d’une comparaison non pertinente reposant
sur un rapport d’analogie explicité par « tel », où le comparé (les islamistes) est absent
mais remplacé par un comparant (des insectes) afin de les dévaloriser et les réduire à la
bestialité.
Il s’agit d’une comparaison motivée car le rapprochement entre les deux éléments
s’exprime à travers l’emploi du verbe « essaimer » exprimant le répandement. La figure
de l’hyperbole est présente dans l’énoncé par l’emploi de la préposition « à l’infini »
exprimant la continuité et le prolongement.
309
*« La ville crépite sans repos, à l’instar d’une forêt de résineux sous la coupe d’un
estivant maniaque. »p369
*« Dans ses oripeaux de vieille ville coloniale usée, balafrée, qui menace ruine,
Alger vit comme un animal sauvage dont le pelage clairsemé, les yeux injectés de sang et
les errements incessants, tantôt menaçants, tantôt craintifs, disent assez sur sa vie vouée
à la lutte et au bout du compte à la mort. »p392
310
Il s’agit dans cet énoncé d’une comparaison pertinente avec la présence de tous les
éléments où Alger (Cé) est comparée à un animal sauvage (Ca) dont les traits et les
caractéristiques sont négatifs et dévalorisés en usant de l’outil de
comparaison « comme ».Comparer la ville d’Alger à un animal avec ces caractéristiques
renvoie à une image effrayante de la vie des algérois pendant la période des années 90 car
cet espace devient un lieu de risque et d’incertitude.
*« Ils asservissent les hommes avec leurs propres chaînes, l’islam dévoyé qu’il
aiguisent comme un sabre, la liberté sans contrepartie dont ils vantent la laideur et la
cruauté uniques en camelotiers rodés à la supercherie, l’amour du gain et de la paresse
qu’ils financent à fonds perdus. »p333
Trois figures de style affleurent cet énoncé : la première est une métaphore
annoncée et motivée où l’islam (Cé) est assimilé à des chaînes (Ca) que les islamistes
utilisent pour assujettir les algériens ; la religion est un moyen idéologique pour atteindre
des buts politiques. Le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « asservir »
exprimant la soumission et l’obéissance.
La seconde est une comparaison pertinente et motivée où tous les éléments sont
présents ; il s’agit de comparer l’islam (Cé) à un sabre (Ca) en usant de la conjonction
(comme). Le motif est exprimé par l’emploi du verbe « aiguiser » propre aux armes
blanches qu’on utilise pour égorger. La troisième est une personnification où la liberté qui
est une abstraction est personnifiée en lui attribuant deux caractéristiques humaines à
savoir la laideur et la cruauté.
3 - La personnification :
311
*« Elle est fébrile, morne et inquiétante comme une cité qui se prépare à la
guerre. »p9
Deux personnifications affleurent dans cet énoncé ; il s’agit dans un premier temps
de personnifier la ville à travers l’emploi des deux verbes « avaler » et se ruer ». Dans un
second temps, les douars sont personnifiés à travers l’emploi du verbe « creuser ».
* « Il y avait tant à craindre dans cette ville paumée dans l’hystérie, tant à
redouter dans ce pays marié au malheur. »p30
312
Il s’agit dans cet énoncé de personnifier une abstraction : « la mort » à travers
l’attribution de l’acte de « frapper » à cette dernière.
*« C’était la première fois que la foudre islamiste frappait aussi fort leur ville. »p110
La personnification affleure dans cet énoncé à travers l’emploi du verbe « venir »et
l’adjectif « seul » représentant des caractéristiques humaines mais attribuées au malheur
qui est une abstraction. Il s’agit aussi de personnifier « pays » en usant de l’adjectif
« délaissé ».
*« Elle ne prie plus que pour calmer son islamité recouvrée et insuffler la ferveur
guerrière à ses milices. »p143
*« Son boucan a des accents qui puent la mort absurde des guerres de
religion. »p143
313
*« Les poings et les armes parlent seuls ; le premier mot est le coup de la
fin. »p64
« Les poings et les armes » sont personnifiés dans ce passage à travers l’emploi
du verbe « parler » attribué à ces derniers. Le passage dit l’entêtement et la sauvagerie
des islamistes qui refusent d’écouter les victimes en les achevant d’un seul coup associé à
un seul mot.
* « L’horreur fut dépassée lorsque les coups frappèrent l’innocence puis le savoir
et la beauté des femmes que les intégristes mettent dans le même sac. »p163
*« Alger a son air de bourg assiégé qui attend l’assaut final. »p174
*« C’était l’aube ; poisseuse, frisquette. Ce gué entre les rives du jour ne rime à
rien ; n’y trouvent le bonheur que les rats et les cafards et les gens mal lunés. Son temps
est heureusement compté ; elle se retire en lambeaux, à la va-vite, à petit pas indécis, à
petites pattes grouillantes p216
314
Il s’agit dans cet énoncé d’une personnification basée sur l’attribution de
caractéristiques humaines à l’aube à travers l’emploi de l’expression « se retire …à la va
vite, à petits pas indécis, à petites pattes… ». L’aube est représentée comme une personne
indécise et hésitante qui se retire à la fois rapidement et doucement de crainte de quelque
chose.
* « Avant que le soleil ait réussi à jeter quelque lueur d’espoir dans ses veines, la
Casbah a atteint son rythme solaire, d’abord cafouilleux puis trépidant, et se met à
grouiller comme un panier de crabes. »p291
La seconde figure est une comparaison motivée où la Casbah (Cé) est comparée à
un panier de crabes (Ca). Le motif est exprimé à travers l’emploi du verbe « grouiller »
exprimant l’agitation. Cette dernière reflète ici l’inquiétude des algérois.
315
La personnification apparaît dans ce passage à travers l’attribution de deux
caractéristiques humaines, à savoir « rôder » et « frapper » propres à un être animé. On
peut repérer aussi la présence d’une synecdoque et d’une métonymie dans ce syntagme.
*« La fièvre qui habite cette drôle de ville a gagné du terrain ; le docteur n’y
entend plus rien ; il a sous les yeux toutes les maladies de l’hôpital en une seule ; mais il
mesure bien l’étendue du désastre. »p368
*« Les sirènes des sapeurs hurlent à la mort aux quatre coins mais à force d’y
revenir, personne ne les prend au sérieux. »p369
316
* « Tourmenté par l’atmosphère délétère de son enquête, Alger lui parut hostile,
belliqueuse, prête à s’enflammer. »p389
Il s’agit dans cet énoncé de personnifier la ville d’Alger, en lui attribuant des
caractéristiques humaines à travers l’emploi des deux adjectifs : « hostile » et
« belliqueuse » traduisant l’opposition et l’agressivité. Ainsi que l’expression « prête à
s’enflammer » traduisant le suicide et l’autodestruction.
1- La métonymie :
*« Je ne voulais pas qu’il me fasse des reproches parce que j’avais vomi sur ce
presque cadavre. » p15
La métonymie repose dans cet énoncé sur un lien de présupposition entre les signifiés
car l’expression « presque cadavre » présuppose l’état critique et détérioré de Ali I.
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie dépréciative qui réduit des êtres vivants
à la mort car « des cadavres » est une substitution de « morts » ou des « êtres tués ». C’est
une métonymie par similarité ou par substitution car le mot « cadavres » est donné
comme substitut sémantique de »morts ».
317
*« Un gouffre s’ouvrit alors dans mon ventre et dans ma tête. »p28
Il s’agit dans cet énoncé d’une variante de métonymie dite du signe dans laquelle
un référent abstrait (le mal et le chagrin) est représenté à travers l’objet qui l’emblématise
(le gouffre). « Le gouffre » est une substitution sémantique de mot « mal » qui est une
conséquence de tout ce que l’héroïne est entrain de vivre.
« Au bout du rouleau » présuppose dans cette expression les crimes accentués par
les terroristes. La métonymie repose donc sur un lien de présupposition. Le référent
métonymisé (l’acte criminel) est symbolisé par un rouleau, ce dernier qui est révélateur de
la situation dramatique de l’Algérie et de la violence qui atteint son paroxysme.
1 - La métonymie :
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution car les deux termes
« suffocation » et « terreur » sont donnés comme substituts sémantiques du
mot « violence ».
La métonymie repose ici sur le choix de la locution « coulés au moule » qui marque
dans cet énoncé un passage d’un signifié premier (sombrer) à un signifié second par
similarité car « coulés au moule » est un substitut de sombrer ou de passer sans rupture ou
coupure dans la frustration et la barbarie.
318
La métonymie repose ici sur un lien de présupposition entre les signifiés car « fusils
et poignards au poing » présuppose une main fermée et serrée, prête à massacrer des êtres
innocents. L’expression en question renvoie aux terroristes prenant des décisions fermes
pour réaliser des actes d’assassinats.
La métonymie est dite de substitution dans cet énoncé car les deux mots
« cendres » et « sang » connotant la violence sont placés comme substituts sémantiques
des premiers qui sont « incendie » et « massacre » renvoyant aussi à la violence.
2 - La synecdoque :
319
mot crée un rapport de voisinage immédiat avec le terme « terroriste » car il désigne
l’arme blanche que tient l’extrémiste pour tuer.
3 - L’allusion :
*« On n’avait pas honte de notre métissage culturel, non pas encore. Mais ça
viendrait. »p47
L’allusion ici est d’ordre historique car elle se veut une référence implicite et
oblique aux évènements des années 90. En effet la narratrice établit une complicité entre
l’auteur et le lecteur.
*« Quelque chose était déjà détraqué dans le pays, dés l’indépendance. Mais ça,
je ne le savais pas encore. »p30
320
- Les figures de la substitution dans L’automne des chimères de Y. Khadra :
1 - La métonymie :
La métonymie est fondée ici sur un sens hyperbolique pour dire le danger et le
risque qu’affrontent les villageois d’Imazighène. Le verbe « se hasarder » augmente la
force expressive de l’énoncé et souligne la tromperie et l’incertitude de l’espace.
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie reposant sur un principe d’économie
car « bribes lacérées » renvoient aux victimes dont les corps sont découpés et fragmentés
par les extrémistes ; chaque hurlement est lié à un acte barbare. Cette métonymie
dépréciative exprime la sauvagerie des islamistes et leur bestialité.
*« - Tu n’as pas honte cheikh, s’insurge le cinéaste. Un haj comme toi, les pieds
déjà dans la tombe. Tu te réjouis de voir ton propre pays partir en fumée… »p76
La métonymie porte ici sur l’expression « partir en fumée » et est fondée sur un
principe d’économie afin d’éviter tout un développement discursif. « Partir en fumée »
résume et renvoie à tous les évènements dramatiques de l’Algérie des années 90.
321
2 - La synecdoque :
*« J’ai l’impression d’errer dans les limbes. Je ne suis qu’une ombre parmi les
ombres de sinistre… »p160
*« J’ai du mal à admettre que le flingue qui a mis fin à ses jours ne soit pas
enrayé devant tant de simplicité. »p148
La figure se base ici sur le choix d’un élément représentatif, car « le flingue » est
un substitut du terroriste. Il s’agit d’une synecdoque de la partie pour le tout.
322
*«Subitement jaillissant de la nuit des temps, une silhouette cauchemardesque
m’attaque dans un tonitruant « Allahou akbar »p158
Trois figures affleurent dans cet énoncé : une métaphore, une synecdoque et une
métonymie ; il s’agit d’une métaphore adjectivale où la silhouette est assimilée à un
cauchemar. On peut parler ici d’une recatégorisation subjective puisque l’être humain est
assimilé à une réalité abstraite.
1 - La synecdoque :
* « Les ombres rasant ses palissades avivaient ses insomnies. Le clapotis de son
port cadençait son agonie. Alger se laissait aller au gré des perditions. Captive de son
chagrin, n’attendant rien des hommes, et rien des nations amies, elle avait cessé de
croire au large et au ciel. »p197
Alger est aussi personnifiée dans ce passage à travers l’emploi d’une terminologie
traduisant plusieurs caractéristiques humaines morales et physiques : insomnies, agonie,
se laisser aller, chagrin, perditions, n’attendre rien et cesser de croire exprimant un état de
déprime, de dépression et de solitude atteignant un stade très avancé.
323
*« Deux barbus lui sautèrent dessus, le délestèrent de son arme et
s’évanouirent dans la confusion. »p132
2 - La métonymie :
*« Il est 6 heures du matin, et le jour n’a pas assez de cran pour s’aventurer
dans les rue. Depuis qu’Alger a renié ses saints, le soleil préfère se tenir au large de la
mer, à attendre que la nuit ait fini de remballer ses échafauds. »p11
324
terme « nuit » pour signifier les terroristes qui signaient leurs crimes dans la nuit. Ainsi
ce sont les terroristes qui remballent leurs victimes et non pas la nuit.
Le syntagme englobe une variante d’une métonymie dite du signe dans laquelle
un référent abstrait (la fadeur du visage) est représenté à travers l’objet qui
l’emblématise dans une culture donnée. Il s’agit aussi d’une métonymie de substitution
où la seconde expression employée « ses traits se sont effacés » constitue un substitut
sémantique de la première « offusqué par la présence du terroriste ».
325
Il s’agit aussi d’une métonymie de substitution où la première expression «sombrer
dans la violence » est remplacée par la seconde « basculait dans un fleuve de ténèbres ».
326
poursuivre avec acharnement » et « s’enchevêtrer » traduisant la précipitation et la
fureur.
Une métaphore annoncée affleure dans ce passage où les ambulances (Cé) sont
assimilées à une chorale assourdissante (Ca). Le motif est exprimé à travers l’emploi
du verbe « se pourchasser » traduisant le retentissement des sirènes.
*« Bientôt nous les pendrons sur la place jusqu’à ce que leur peau tombe en
lambeau. Ensuite, nous les foutrons au caniveau pour dératiser les égouts. »p141
Une métonymie de contiguïté affleure dans cet énoncé basée sur un rapport
simple et logique du signe pour la chose signifiée. Ainsi « cliquetis, course et
hallucinations » renvoient aux terroristes qui sortaient pendant la nuit pour réaliser les
actes les plus abjects dans les années 1990.
327
Deux figures de styles affleurent dans ce syntagme nominal, à savoir : une
personnification et une métonymie. Il s’agit dans la première de personnifier les rues à
travers l’emploi du verbe « reculer » signifiant « battre en retraite » ou « renoncer »
traduisant la faiblesse des citoyens face à la force des intégristes.
328
*« De nouvelles recrues ont été formés et envoyés au baptême du feu. »p231
*« Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que le village Kassem
va beaucoup nous manquer. »p261
*« Kassem n’aurait pas dû jeter son dévolu sur cette colline teigneuse perdue
au fin fond des forêts. Oublié des dieux et des hommes, il allait payer très cher son
ascèse. »p262
1 - La métonymie :
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie reposant sur un principe d’économie
évitant tout un développement discursif car l’expression « à pied d’oeuvre » renvoie aux
actes terroristes qui se produisaient excessivement dans les années 90.
329
Il s’agit dans cet énoncé d’une variante de métonymie dite du similarité ou de
substitution dans laquelle un référent (la joie de la liberté) est représenté à travers
(l’ivresse).
Dans cette métonymie qui fonctionne sur l’axe paradigmatique, on trouve aussi que
(le désenchantement) se présente comme une substitution du référent (violence).
*« Or voilà que le terrorisme a ajouté les couleurs du feu de l’enfer, le vacarme des
explosions, l’odeur du sang et de la poudre, et semé dans les têtes de nouvelles
maladies. »p21
*« …, avant que des haines subites n’y lèvent les vents de la folie qui n’ont rien à
voir avec l’appel de la liberté. »p137
330
La figure de métonymie repose ici sur un rapport de substitution ou de similarité car
le mot « haines » est donné comme substitut sémantique de « violences » qui ont ravagé
l’Algérie pendant la décennie rouge.
On peut dire aussi qu’il s’agit d’une métonymie de contiguïté basée sur un rapport
logique ; celui du signe pour la chose signifiée, car « les angles » lié au verbe « arrondir »
et « aiguiser » associé aux « couteaux » sont un substitut de l’idée de l’écrivain qui veut
dire que la démocratie avait accentué les actes de violence au lieu de proposer des
solutions en Algérie dans les années 90.
*« Les gens n’eurent pas le temps de souffler une bougie que la liberté
d’expression leur déchira la gueule. »p64
Il s’agit dans ce passage d’une métonymie dépréciative basée aussi sur un principe
d’économie où l’auteur fait recours à une paraphrase développée pour donner le sens
dénotatif du trope. Il évite le développent discursif et le remplace par une vision
synthétique de l’acte terroriste progressant rapidement dans les années 90 en Algérie.
A travers le choix de cette figure, l’auteur veut dire que le peuple algérien n’a pas eu
le temps de se réjouir de la démocratie puisque cette dernière a donné naissance à des
mouvements terroristes qui ont ravagé toute l’Algérie dans les années 90.
*« On voyait aussi des voitures voilées faire les cents pas, la main sur le turbo, et
des ombres adossées aux arbres, prêtes à brûler la ville. »p165
331
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution où le mot « ombres »
est donné comme un substitut sémantique du premier « les terroriste ». Ce choix sert
l’argumentation de l’auteur visant à représenter « les terroristes » comme des êtres non
identifiables et vivant en cachettes dans l’obscurité.
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution croisant une hypallage
puisque aucun actant humain n’est désigné. « La foule » renvoie ici aux algérois
frissonnant d’horreur et aussi aux innombrables personnes se trouvant choquées par une
situation.
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie reposant sur un principe d’économie
car afin d’éviter tout un développement discursif, l’auteur emploie l’expression «à feu et à
sang» synthétisant tous les évènements dramatiques et sanguinaires qui se sont déroulés
dans la décennie rouge.
332
*« La forêt sortait de ses mystères nocturnes et se préparait à dormir tout le jour.
Mais l’air était mal sain ; les odeurs de la poudre et du sang imprégnaient jusqu’à la plus
innocente brindille ; les arbres en frissonnaient de dégoût. Derrière leur impassibilité, on
les sentait ébranlés.
Il leur poussera des nœuds et des pustules coulantes. Dans leur mémoire élémentaire, le
cataclysme est imprimé. Il ne s’effacera que dans le feu. »p216
Une autre personnification est à relever où les arbres sont personnifiés à travers
l’emploi du verbe « frissonner » et l’adjectif « ébranlés » renvoyant à une action et à un
état humains. Ils sont aussi personnifiés en leur attribuant la caractéristique de la mémoire
qui imprime le drame.
Des métonymies de similarité affleurent cet énoncé à savoir « l’air était mal sain…
brindille » et « il ne s’effacera que dans le feu ». Il s’agit dans la première de substituer
une autre expression en l’occurrence « l’atmosphère était douteuse » et dans la seconde de
dire que la révolution ne prendra fin que dans l’affrontement. L’implication de la nature
dans le récit et son indifférence vis -à- vis des évènements montre le paroxysme de la
violence.
*« Les tangos étaient des leurs, des hommes de leur sein ; les femmes auront beau
à pleurer et à se déchirer, les hommes à regretter d’être nés si prés du malheur ; les
écoliers qui ont un cœur de pierre et l’instinct primaire vont tellement rêver de leur
333
maîtresse qu’un jour ils la découperont en lanières ; ils en feront des lance-pierres et des
arcs, et de son clap un objet de fierté. »p218
Deux autres figures sont à repérer dans ce syntagme, à savoir une métaphore et un
paradoxe. Il s’agit dans la première d’assimiler le cœur des écoliers (Cé) à une pierre (Ca)
afin de dire la dureté et la haine transmises par les extrémistes aux enfants qui n’hésitent
pas à les refléter à travers un geste barbare.
L’autre figure est traduite dans un oxymore employé ici à travers le choix de deux
verbes exprimant un sens paradoxal ou contradictoire, en l’occurrence : « rêver » et
« découper en lanières ».
L’énoncé débute par une ironie dans laquelle l’auteur vise à dire le contraire de ce
qu’il pense et à travers laquelle, il qualifie les islamistes de nouveaux illuminés pour ne
pas dire « les ignorants » qui se prétendent des visionnaires ou des inspirés en tissant des
fatwas insensées.
334
Le sens métonymique se produit ici à travers l’emploi de la dernière expression « le
soleil ne brillait que pour eux ». Le soleil qui signifie la vie, la continuité et l’espoir
lorsqu’il brille, ils le gardent pour eux seulement. Le soleil qui ne brille pas, symbolise
l’obscurité et l’ignorance dans lesquelles les islamistes voulaient noyer le peuple algérien.
Cette substitution est du rapport de signe pour la chose signifiée, car le soleil
brillant symbolise la liberté et l’espoir, mais quand il ne brille pas, il s’éclipse et donne
place à l’obscurité et à la frayeur.
*« Ayant survécu la gêne de retrouvailles nez à nez, les ennemis jurés d’hier
devinrent frères de sang. »p227
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de similarité où le mot «sang » est un
substitut sémantique d’un autre mot, en l’occurrence « violence ». La métonymie se base
ici sur un rapport du signe pour la chose signifiée, car le sang signifie la brutalité é et
férocité.
*« La lourde moiteur du jour mourant étouffe les ultimes bruits de la vallée pour
rappeler qu’au-dessous du 17e parallèle le calme ne fait que précéder la tempête. »p281
335
La métonymie dépréciative apparaît dans cet énoncé à travers l’emploi de
l’expression « le calme ne fait que précéder la tempête » qui substitue une première, en
l’occurrence « le calme ne va pas durer » ou « la violence va reprendre ».
Dans cette métonymie de substitution, ce sont les habitants de La casbah qui sont
les derniers à s’endormir et les premiers à se lever et non pas le lieu où ils habitent. Le
sens métonymique traduit ici l’angoisse et l’inquiétude des algérois pendant la décennie
rouge.
On peut signaler aussi la présence d’une autre figure de style, en l’occurrence une
métaphore nominale où la recatégorisation est totale et porte sur le comparant qui est ici
336
« folie ». L’extrémiste est assimilé au fou qui s’apprête à commettre un acte insensé, celui
de massacrer.
La folie et l’aliénation des islamistes sont aussi soulignées dans ce passage quand
l’émir de Boufarik veut s’élever au rang de Dieu et du prophète et demande à son
confrère d’invoquer son nom lors de l’égorgement.
Une autre métaphore est à repérer dans ce syntagme ; une métaphore verbale où
« crimes et souffrances » sont assimilés à un plat qu’on savoure à travers l’emploi du
verbe « délecter ». Ainsi l’islamiste est représenté comme un sadique qui trouve du plaisir
à faire du mal.
*« La descente aux enfers est-elle finie ? Telle est la question ; elle est brûlante,
mais qui peut répondre et continuer de vivre ? Il désespérait de lui-même, de sa raison,
de sa cause. »p329
*« A l’heure où nous discutons, il n’y a plus une grotte de libre dans le pays mais
seulement des foules éperdues fouissant les plaines arides détrempées dans le
sang. »p368
*« Aujourd’hui, elle pédale dans le sang mais elle reprendra son cours, forcément
vers la lumière, puisque nous avons essuyé tous les revers et connu la plus sombre des
dictatures. »p379
337
« Elle pédale dans le sang » est une métonymie employée par l’auteur afin de
substituer une autre expression non figurée ayant le même sens, à savoir « transformer un
mouvement en faisant recours à la guerre et à la violence ».
*« Puis, lorsqu’ils les ont subjugués, ils leur inoculent le venin de la haine et les
envoient au casse-pipe. »p333
Il s’agit dans cet énoncé d’une métonymie de substitution fonctionnant sur l’axe
paradigmatique où le mot « haine » est donné comme un substitut sémantique du
premier : « violence ». Une autre figure est à relever dans l’énoncé, à savoir une
métaphore annoncée où la haine (Cé) est assimilée à un venin (Ca) qu’on injecte aux
gens.
A travers cette métaphore, l’auteur évoque les idées islamistes qu’on inculquait
aux jeunes algériens pour qu’ils s’engagent dans la mouvance islamiste et servir pour la
cause.
*« Aveugles à la lumière, ils voient dans les ténèbres du mal une passion
enivrante, une utopie sublime qu’ils veulent instaurer dans cette nouvelle Mecque,
l’étendre à la planète et la couvrir du manteau de l’islam des origines pour qu’Allah ne
trouve rien à redire. »p333
Trois figures de styles affleurent dans cet énoncé, à savoir : une métonymie, une
métaphore et une personnification. Une métonymie dépréciative apparaît à travers
l’emploi de l’expression « les ténèbres du mal » qui est la substitution d’une première, à
savoir « le chemin de la violence ». Une métaphore de substitution ou (in absentia) se
tisse ici à travers l’assimilation de l’Algérie (Cé) à une nouvelle Mecque (Ca).
338
2 - La synecdoque :
*« Il se retourna d’un geste, le temps de voir en face de lui deux yeux fous. Dans
le monde chaud et ouaté qui déjà l’enveloppait de son cocon de lumière, il perçut un
vague bruit, sourd, égrené en petits morceaux. »p394
339
Mots clés :
violence-Terrorisme-Islamisme-Poétique-Rhétorique-Imaginaire-Intertextualité.
Résumé
L’acte violent ravageant l’Algérie des années 90 ravage aussi le texte littéraire pour
lui donner corps, l’orienter et lui conférer une personnalité par la langue. Le style
violent parvient à traduire une pensée politique et idéologique qui s’oppose au
terrorisme et au fanatisme islamiste.
Key words :
Violence-Terrorism-Islamism-Poétic-Rhétoric-imagination-Intertextuality.
Abstract :
" Poetics of the violence " wants a reflection on five novels establishing(constituting)
a model of the contemporary Algerian novel. To seize better this model of writing, our
study assigns as task to examine of what consists its originality, its specificity and its
peculiarity and to encircle this poetics of the violence through the study of all the
techniques and the processes creating the textual violence informer as well as analyzes
him(it) aesthetic, thematic models and inter textual arousing this shape of modern writing.
The violent act ravaging Algeria of the 90s also ravages the literary text to give
substance to him, direct,it and confer him a personality by the language . The violent style
succeeds in translating a political and ideological thought which opposes to the terrorism
and Islamist fanaticism .
: الكلمات
المفتاحية
340
ملخص:
" شاعرية العنف" يريد التفكير في خمس روايات (تشكل) نموذجا للرواية الجزائرية
المعاصرة ,لفهم أفضل لهذا النموذج من الكتابة ،يعين دراستنا مهمة تناول خصوصيته اصا
لثه وشاعريته لتطويق هذا العنف من خالل دراسة جميع التقنيات وعمليات إنشاء مخبر
العنف والنصوص وكذلك التحليالت الجمالية والموضوعية ونماذج نصية تثير هذا الشكل من
الكتابة الحديثة.
أعمال العنف الثى اجتاحت الجزائر في التسعينات اجتاحت أيضا النص األدبي حيث أن
األسلوب العنيف المعتمد تمكن من إعطاء مضمون له ,توجيهه و منحه شخصية عن
طريق اللغة .لقد نجح في ترجمة سياسة وأيديولوجية الفكر ألدى يعارض اإلرهاب والتطرف
اإلسالمي
341