Chapitre 1 : La Morsure du Néon
Le silence n’était jamais total à Nova-Syrte. C’était un bourdonnement basse fréquence, une
vibration qui remontait par la plante des pieds, née des entrailles de la ville où les générateurs
à fusion luttaient contre l’entropie. Elias se tenait sur le rebord d’un balcon en polymère
effrité, au soixante-quatorzième étage du Secteur Gris.
Il aimait cette hauteur. Ici, l’air avait un goût de cuivre et d’ozone, loin de la puanteur de
soufre et de sueur des niveaux inférieurs. En bas, la mer de nuages toxiques était percée par
les flèches de néon des Corporations, des aiguilles de lumière bleue et or qui semblaient
narguer le ciel éteint.
— Tu vas finir par tomber, Elias. Et je n’ai pas envie de nettoyer les taches sur le trottoir.
Elias ne se retourna pas. Il reconnut la voix de Sarah, rocailleuse, usée par trop de cigarettes
synthétiques et de nuits passées à coder dans l’ombre.
— La gravité est la seule chose gratuite dans cette ville, répondit-il en se laissant glisser à
l’intérieur de l’appartement. Autant en profiter.
L’appartement était une cage de métal de douze mètres carrés. Des écrans holographiques
grésillaient dans un coin, affichant des flux de données cryptées que la plupart des citoyens
auraient été incapables de lire. Sarah était assise devant la console, ses doigts fins dansant sur
un clavier virtuel. Une lueur émeraude se reflétait dans ses yeux augmentés.
— J’ai trouvé quelque chose, dit-elle, son ton changeant brusquement. Quelque chose qui ne
vient pas du Réseau Central.
Elias se rapprocha, son attitude nonchalante disparaissant instantanément. Sarah était la
meilleure "plongeuse" du Secteur Gris. Si elle disait avoir trouvé quelque chose d'inhabituel,
c'est que la réalité venait de se fissurer.
— Un signal fantôme ? demanda-t-il.
— Pire. Un écho. Une fréquence analogique modulée, cachée derrière le bruit de fond des
serveurs de la Gen-Sys. C’est une voix, Elias. Une vraie voix humaine, pas une synthèse.
Elle pressa une touche. Un grésillement emplit la pièce, strident, désagréable. Puis, au milieu
du chaos sonore, une suite de mots émergea, fragile comme une flamme dans l’ouragan :
« ...le soleil... je me souviens du sel... sous les dômes, le vert attend... cherchez l'Azimut... »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le bourdonnement de la ville. Elias sentit une sueur
froide perler sur sa nuque. Le mot "Soleil" était un concept théorique, une légende apprise
dans les manuels d'histoire avant la Grande Obscurité de 2082. Quant au "Vert", la seule
chose qui s'en rapprochait était la moisissure synthétique des fermes hydroponiques.
— L’Azimut, murmura Elias. C’est un point de navigation stellaire. Ou une ancienne station
météo.
— C’est surtout un arrêt de mort si on nous entend l’écouter, trancha Sarah en coupant le
signal. Les patrouilles de la Milice ont détecté le pic de fréquence. Ils seront là dans moins de
dix minutes.
Elias attrapa sa veste en cuir renforcé et son interface neurale.
— On ne peut pas rester ici. Si cette voix dit vrai, si un endroit existe encore à l’extérieur des
dômes...
— On ne survit pas dehors, Elias ! La pression atmosphérique, les radiations...
— Et on ne vit pas ici, Sarah. On survit dans une boîte de conserve qui manque d’air.
Un fracas sourd retentit au bout du couloir. Le métal gémissait sous les coups de boutoir des
drones de choc. La Milice n'avait pas attendu dix minutes.
Chapitre 2 : La Fuite dans les Veines de Fer
La porte de l’appartement vola en éclats dans une gerbe d’étincelles bleutées. Elias poussa
Sarah vers la trappe de maintenance du sol.
— Passe en première ! Je les retiens !
Il n’attendit pas sa réponse. Dégainant son IEM de poignet, il visa le premier drone qui
s'engouffrait dans la brèche. Une sphère chromée, hérissée de capteurs rouges. Une décharge
électromagnétique fit griller les circuits de la machine qui s'écrasa au sol dans un nuage de
fumée noire. Mais derrière elle, deux gardes en armure tactique, le visage masqué par des
visières opaques, s'engouffraient déjà dans la pièce.
— Cible identifiée. Code 9. Élimination autorisée, grésilla une voix synthétique à travers les
haut-parleurs des casques.
Elias ne demanda pas son reste. Il plongea dans la trappe à la suite de Sarah. Ils se
retrouvèrent dans le "Goulot", un réseau de conduits d'aération et de câblages qui parcourait
l'immeuble comme des veines de fer. L'espace était étroit, l'air saturé de chaleur.
— Par ici ! siffla Sarah, dont la silhouette s'éloignait déjà dans l'obscurité, guidée par sa vision
nocturne intégrée.
Ils rampaient à une vitesse folle, le bruit des bottes de la Milice résonnant contre les parois
métalliques juste au-dessus d'eux. Elias sentait le métal brûlant contre ses paumes. Ils n'étaient
pas de simples voleurs de données ; en écoutant ce message, ils étaient devenus des porteurs
de virus. Pour la Corporation, l'espoir était la maladie la plus contagieuse.
Ils débouchèrent sur une grille donnant sur une cage d'ascenseur désaffectée. En bas, le vide
noir semblait sans fond.
— On doit descendre au Niveau Zéro, dit Sarah, le souffle court.
— Le Niveau Zéro ? Tu es folle, c’est le territoire des Oubliés. Personne ne remonte de là-
bas.
— C'est aussi le seul endroit où leurs radars ne peuvent pas nous suivre. Trop de ferraille, trop
d'interférences. Et c'est là que se trouve l'entrée des vieux tunnels de maintenance qui mènent
hors de la ville.
Elias regarda le câble d'acier rouillé qui pendait dans le vide. Il n'avait jamais été un croyant,
mais à cet instant, il aurait donné n'importe quoi pour une intervention divine. À défaut de
Dieu, il avait Sarah.
— Après toi, soupira-t-il.
Ils se laissèrent glisser le long du câble. La descente fut une agonie pour les mains, une
éternité de vent glacé et de vertige. Plus ils descendaient, plus les lumières de la ville
s'estompaient, remplacées par une obscurité poisseuse.
Soudain, le câble s'arrêta. Ils n'étaient plus dans la ville de lumière, mais dans ses tripes. Le
sol était jonché de détritus technologiques, de carcasses de robots et de restes de vies brisées.
Des ombres bougeaient dans les recoins, des yeux luisants les observaient.
— Bienvenue au Niveau Zéro, chuchota Sarah. Garde ton arme à la main. Ici, on ne meurt pas
de la Milice, on meurt de faim.
Alors qu'ils progressaient vers ce qu'ils pensaient être les tunnels, une silhouette massive se
dressa devant eux. Ce n'était pas un homme, ni tout à fait une machine. Un hybride de métal
et de chair, dont le bras gauche était remplacé par une pince hydraulique.
— Le signal... grogna la créature. Vous avez le signal.
Elias pointa son IEM, mais sa main tremblait. Comment pouvaient-ils savoir ?
La suite du récit...
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