BAC BLANC mars 2024
Sujet 2 Dissertation Rimbaud Pistes de correction de la dissertation sur œuvre
Les Cahiers de Douai, Rimbaud
Sujet
Le critique Pierre Brunel écrit dans Arthur Rimbaud ou l'éclatant désastre : « Le premier Rimbaud rêve de l'inconnu avec du
connu. »
En quoi les Cahiers de Douai illustrent-ils cette affirmation ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en vous appuyant sur votre lecture de l’œuvre.
I. Une œuvre qui se construit sur la culture scolaire du poète et un certain conformisme à une tradition
poétique connue et reconnue.
A. L’écriture des poèmes du recueil Les Cahiers de Douai s’inscrit dans une tradition poétique que Rimbaud connait
bien, car il possède une solide culture classique, et qu’elle appartient à ses lectures scolaires.
EX : De même, la grande présence de la forme fixe du sonnet dans le recueil, 12 sonnets sur 22 poèmes, révèle
combien la poésie rimbaldienne s’appuie sur ce qu’il connait. Cette forme fixe a connu un immense succès depuis
le XVIème siècle en France, et Rimbaud connait bien ses règles. Il s’inscrit donc à la suite de ses prédécesseurs, en
se conformant aux formes fixes connues : sonnets (dans « Ma Bohème » par exemple), ballade (« Le Bal des
pendus »)…
B. Les poèmes du recueil s’inspirent ouvertement des « maîtres » qu’admire et connait Rimbaud, et qu’il s’efforce
d’imiter.
EX : Baudelaire, par exemple, Rimbaud dit de lui qu’il est « le premier des voyants », « le roi des poètes », « un
vrai Dieu » et il aura sur lui une évidente et forte influence dans Les Cahiers de Douai. Rimbaud s’inspire des
provocations baudelairienne dans « Venus Anadyomène », reprend les synesthésies dans plusieurs poèmes (« Ma
Bohème », ou « Le Buffet »…), « Le Buffet » est directement inspiré du poème « le Flacon » de Baudelaire.
C. L’œuvre Les Cahiers de Douai fait une part belle aux grands sujets de la poésie universels, qui offrent une réflexion
sur le monde : les thématiques de la guerre, du politique, de la critique sociale, de la Nature, du lyrisme ne sont ni
nouvelles ni inconnues du lecteur comme du poète. Rimbaud s’inspire de ces sujets universels afin de s’illustrer
auprès de ses aînés, et d’être publié.
EX : Lyrisme rimbaldien influencé par l’esthétique romantique, et en particulier les émotions au sein d’une Nature
idéalisée, comme dans « Sensation ». La simplicité et la sensualité de ce poème où Rimbaud célèbre la beauté de la
nature et montre une fascination pour les paysages bucoliques, thèmes chers aux romantiques.
EX : Dans « Soleil et chair », la Nature divinisée révèle également l’influence du Romantisme : « Le Soleil, le foyer
de tendresse et de vie, / Verse l’amour brûlant à la terre ravie… ».
II. C’est également l’œuvre d’un Poète épris de liberté, habité par le rêve de fuir vers l’inconnu.
A. Le motif du voyage, qu’il soit rêvé, espéré, ou réalisé à travers la fugue, est omniprésent dans le recueil. « L’Homme
aux semelles de vent » (Verlaine), ce « passant considérable » selon le mot de Mallarmé, est bien souvent en partance
vers un ailleurs non déterminé, vers l’inconnu.
EX : Récurrence du verbe « aller » dans le recueil, en particulier dans le sonnet « Ma Bohème ». « Je m’en allais, les
poings dans mes poches crevées » : ce verbe exprime le départ, presque un arrachement, une tension vers l’inconnu
portée par une révolte que le symbole des « poings » souligne. Usage du verbe « aller » dans de nombreux autres
poèmes : « Sensations », « Rêvé pour l’hiver », « Roman »…
B. Le but de l’errance du poète reste non précisé dans ces poèmes : c’est l’errance en soi qui est recherchée, par la
liberté qu’elle apporte, par l’effacement des contraintes qu’elle autorise. Rimbaud est épris de « liberté libre » (Lettre
à Georges Izambard du 2 novembre 1870).
EX : que ce soit « sous le ciel » dans « Ma Bohème », ou « loin, bien loin, comme un bohémien / Par la Nature. »
dans « Sensation », la fuite tend vers un inconnu indéfini et rêvé car marqué par une totale liberté.
C. L’errance et le désir de liberté sont revendiqués par le poète avec une véritable exaltation. Dans le poème
« Ophélie », inspiré par le personnage de Shakespeare dans Hamlet, Rimbaud souligne cette exaltation à travers la
modalité exclamative : « Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, Ô pauvre Folle ! ». C’est ici Ophélie, une figure féminine,
double du Poète, qui rêve d’inconnu, et qui sera victime de « l’âpre liberté » tant espérée qui provoquera sa folie et
sa mort. Comme Ophélie, le Poète « devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le
suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! » (2ème lettre du Voyant, à Paul Demeny)
III. C’est enfin une œuvre qui renouvelle la poésie et la langue : le chemin vers l’inconnu s’accompagne
d’un chemin vers la liberté d’écriture
« Rimbaud est un barbare. Son but : détruire l’ordre classique et, sur les ruines du temple, bâtir du
nouveau. » Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud. Citation qui permet d’illustrer l’entreprise rimbaldienne
de renouvellement de l’écriture poétique. « Bâtir du nouveau » évoque la volonté d’arriver à l’inconnu chez
Rimbaud.
A. Tout d’abord, on constate qu’il prend plaisir à détourner la poésie classique.
EX : s’il reprend à son compte le topos de l’amour, il s’en écarte par sa façon originale de le traiter. On ne retrouve
dans ce recueil aucun blason, aucune déclaration, aucune célébration lyrique du sentiment amoureux. Ce ne sont
que des rapprochements amoureux d’adolescent, le plus souvent rêvés, dans lesquels le désir sensuel prend une
tournure originale. Dans « A la musique », alors qu’un concert est donné sur la place de la gare de Charleville devant
un parterre de bourgeois, il déshabille du regard les filles autour de lui et sent « les baisers qui [lui] viennent aux
lèvres ». Dans « les réparties de Nina », le rapprochement amoureux est arrêté net par la dernière réponse de la jeune
femme qui ne fait pas attention aux déclarations du jeune homme.
EX : il détourne des figures culturelles connues dans un but provocateur : le mythe de Vénus est parodié dans
« Venus Anadyomène » qui met en scène une felle très laide sortant de sa baignoire : le personnage de Tartuffe,
héros d’une pièce de Molière, devient un homme d’église ridicule. Cette absence de respect dans ces références
classiques témoigne d’une volonté de sortir des rails de la littérature traditionnelle.
EX : Cette volonté se manifeste aussi dans ses choix de forme poétique : certes, il conserve parfois le sonnet mais
il ne respecte pas l’ordre des rimes et il multiplie les rejets au point même que les alexandrins soient disloqués. EX :
« Au Cabaret-vert » l’alexandrin au vers 5 : « Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table / verte. ». Ces choix
préfigurent l’abandon des vers pour lequel il optera dans ses recueils suivants comme Illuminations ou Une Saison
en enfer.
B. Il s’agit de « trouver une langue » nouvelle. (2ème lettre, à Paul Demeny) « Cette langue sera de l'âme pour l'âme,
résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. » (2ème lettre, à Paul Demeny)
La liberté et la quête d’une langue inconnue à l’écriture traditionnelle de la poésie se manifestent par le choix d’un
ton et d’un vocabulaire provocateurs. Rimbaud donne une tournure volontairement enfantine à ses textes, ce qui
contribue aussi à la désacralisation d’un genre considéré comme noble et contraignant.
EX : Dans « L’éclatante victoire de Sarrebrück », la moquerie est rendue encore plus vive avec l’utilisation du terme
« Pioupious » désignant les soldats ou encore avec l’Empereur qui s’en va « sur son dada ». L’utilisation aussi de
certains termes qu’on ne voit pas habituellement en poésie révèle sa volonté de se libérer du ton traditionnel
poétique.
EX : on peut noter la récurrence du terme « trou » qu’on retrouve dans « Ma bohème », mais qui revient aussi à deux
reprises dans « Le dormeur du val » ou même trois fois dans « Les effarés ». Les choix des mots témoignent d’un
désir de moderniser la poésie, comme le néologisme « robinsonne » dans « Roman » ou bien la tournure régionale
dans le dernier vers de « La maline » : « j’ai pris une froid sur la joue… ».
Enfin, cette langue mêle « parfums, sons, couleurs » et crée des synesthésies qui révèlent l’hypersensibilité du poète
Voyant, capable de percevoir le monde avec davantage d’acuité. EX : « Le Buffet »
C. Un affranchissement des thèmes poétiques traditionnels :
La liberté dans l’écriture se manifeste ensuite par ses sources d’inspirations qui peuvent sembler apoétiques. Par
exemple, Rimbaud évoque des lieux prosaïques comme le bar du « Cabaret-Vert » dans lequel il s’arrête pour manger
un sandwich et boire une bière. Il prend plaisir à décrire les tartines de beurre et de jambon parfumé à l’ail qu’il va
manger. C’est ainsi que la serveuse « aux tétons énormes » devient une nouvelle Muse pour lui. Dans « La maline »,
c’est encore une serveuse aguichante qu’il célèbre. Outre les lieux prosaïques, ce sont aussi des objets qui inspirent
Rimbaud : dans « Le buffet », il décrit le meuble et tout ce qu’il contient en vêtements. On voit qu’il ne s’interdit
aucun sujet et qu’il prend même plaisir à sublimer la simplicité du quotidien. Rainer Maria Rilke, dans ses Lettres à
un jeune poète, conseillait à Franz Zaver Kappus : « Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous
offre. ».
Rimbaud va même plus loin encore en s’inspirant de la laideur comme il le fait dans « Vénus Anadyomène » : il se
livre à un contre-blason en détaillant tous les défauts physiques d’une femme repoussante et obscène, que ce soit
avec l’évocation de sa graisse ou bien l’évocation finale de son « ulcère à l’anus ».