La technologie est, au sens premier, l'étude des outils et des techniques, ce
que Jacques Ellul appelle le « discours sur la technique »1. Elle s'intéresse à l'art, à
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l'artisanat, aux métiers, aux sciences appliquées et éventuellement
aux connaissances et livre des observations sur l'état de l'art aux diverses périodes
historiques, en matière d'outils et de savoir-faire.
Le terme « technologie » est apparu dans la langue française au XVIIe siècle dans le
sens de « traité ou dissertation sur un art, exposé des règles d'un art ». Il a pris
depuis cette époque une grande diversité de sens, et subi des mutations
sémantiques, notamment sous l'influence de l'anglo-américain technology depuis
l'après Seconde Guerre mondiale, son sens étant dès lors souvent confondu,
abusivement, avec le sens du terme « technique », constituant dans ce cas
un anglicisme sémantique2. [ ]
Par extension, le mot désigne les systèmes ou méthodes d'organisation que
permettent les diverses techniques, ainsi que tous les domaines d'étude et les
produits qui en résultent. Il désigne aussi, particulièrement dans l'enseignement,
« l'étude des techniques ». On parle ainsi en France des instituts universitaires de
technologie (IUT).
Aujourd'hui, avec le développement considérable des techniques, le terme
technologie entretient des liens étroits avec les notions de technique, de technicité et
de technocratie3.
[ ]
Étymologie et évolution sémantique
Le mot technologie vient du grec technología (τεχνολογία) téchnē (τέχνη), « art »,
« compétence », ou « artisanat » et -logos (λόγος), « parole », « langue », capacité
de communiquer, et signifie traité sur un art, exposé des règles d'un art, qui traite
d'un art ou des règles d'un art4. [ ]
L'idée d'une théorie des pratiques techniques (activités agricoles, artisanales,
mécaniques…) est très ancienne, mais cette technologia est longtemps restée un
discours descriptif plutôt confus5. [ ]
Dans l'Encyclopædia d'Alsted (1630), la technologia est d'abord une classification
des disciplines techniques. En français, le terme technologie apparaît en 1656 pour
désigner l'ensemble de termes techniques d'un domaine (approche terminologique) 5. [ ]
Au XVIIIe siècle, en Angleterre et en Allemagne, la technologia désigne d'abord la
description et la science des arts (au sens d'artisanat) scientia artium et operatum
artis. L'Encyclopédie de Diderot traite de la normalisation du langage des arts
comme préalable à une approche scientifique de la technologie. En Allemagne, la
technologie devient universitaire en 1772 avec Johann Beckmann de l'Université de
Göttingen, l'approche de Beckmann est socio-économique en rapport avec
l'organisation sociale. En Angleterre, avec la révolution industrielle, la technologie est
la recherche d'une rationalité économique des modernisations techniques
(machinisme) dans le cadre du capitalisme5. [ ]
Au XIXe siècle, ce qui est appelé technique (issue de la révolution industrielle) est
désigné comme technology en anglais, usage qui se répand au XXe siècle,
notamment avec le poids croissant des États-Unis : technologie ou technology est
alors synonyme de « technique innovante » ou technique de pointe par opposition
aux « techniques traditionnelles »5. Ce changement de sens, le plus souvent
[ ]
inaperçu, se produit dans les années 19306. [ ]
En même temps, dans le même contexte culturel, la technologie est aussi
une histoire des techniques, rapprochée d'une histoire des sciences et d'une histoire
des civilisations. Dans la mesure où les techniques sont partie intégrante du
processus d'hominisation, une anthropologie technique ou technologie culturelle se
développent au XXe siècle. Il s'agit d'analyser les rapports entre les phénomènes
techniques et l'ensemble des phénomènes socio-culturels 5. [ ]
Le terme technologie est polysémique, pouvant désigner l'étude, la théorie ou la
science des techniques (par exemple les techniques lithiques de la préhistoire) ;
l'ensemble des savoirs théoriques et pratiques d'un domaine technique (par exemple,
les IUT en France) ; les techniques de pointe, modernes et complexes
(biotechnologie, nanotechnologie…). L'utilisation du terme technologie comme
synonyme de technique est un anglicisme jugé abusif5. [ ]
Le concept de technology selon Jacob
Bigelow
Articles connexes : Technique et connaissance technique.
C'est semble-t-il un professeur de Harvard, Jacob Bigelow, qui aurait pour la
première fois systématisé l'usage du mot technology en anglais dans son
ouvrage Elements of technology' (1829)7. Botaniste et professeur à la chaire Rumford
[ ]
de Harvard consacrée à « l'application de la science aux arts utiles » (useful arts).
Appelant à une véritable « fusion » entre les arts et la science, il réfute les savoirs
fondamentaux qui ne s’articulent pas avec une pratique concrète et parallèlement les
techniques (les arts dans les mots de l'époque) qui s’inscrivent dans une tradition
sans le recours systématique au savoir scientifique. En appelant à une
sectorialisation accrue des savoirs scientifiques et une répartition scientifique des
tâches dans le domaine du travail, il va fournir à la société capitaliste américaine
bientôt en expansion un véritable modèle d’éducation. C'est d'ailleurs sur les
recommandations du professeur de Harvard que le MIT (Massachusetts Institute of
Technology) empruntera son nom[réf. nécessaire], en lieu du « School of Industrial
Science » comme prévu dans le projet du fondateur, mais aussi, de nombreuses
orientations pédagogiques qui en feront un des centres de recherches
« technologiques » les plus performants au monde (dans le domaine de
la communication, de l'informatique et aujourd'hui de la robotique et de l'intelligence
artificielle).
Le mot « technology » ne désignait pas pour Bigelow simplement les « arts utiles »
mais suggérait en fait la convergence à restaurer à l’aube de la révolution
industrielle entre les arts (tekhnê) et la science (logos) : une convergence
compromise alors par l'angoisse naissante d'une impossible articulation des savoirs
scientifiques se fragmentant avec leur diversification, et des arts nécessairement
enfermés dans une tradition (ce que les membres du comité des arts et sciences
américain nommaient « une routine empirique »). C'est ainsi que les premiers
usages du terme dans le sens qu'en donna Bigelow précédèrent les
bouleversements techniques du XIXe siècle, et que l'usage du terme se répandit
pendant la révolution industrielle.
Bigelow s'inscrit largement dans le sillage du « millénarisme technologique » qui
anime avec ferveur l'enthousiasme scientifique et technique des nations occidentales
(pour l'historien David Noble, il faut remonter au moine bénédictin Érigène promoteur
d'un salut grâce aux « arts mécaniques »)8. Millénarisme séculier qui renvoie plus ou
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moins à l'idée d'un paradis sur terre qui s'incarne désormais dans le progrès
technique (idée dont la diffusion est largement redevable aux philosophies
progressistes de l'histoire européenne qui émergent au siècle des Lumières). L'une
des influences majeures de cette téléologie du progrès technique fut sans aucun
doute Francis Bacon : le chancelier d'Angleterre qui a initié la philosophie
expérimentale, philosophie inductive qui marque une rupture fondamentale avec les
approches scolastiques médiévales de la science (pour qui la nature s'appréhende
par le prisme des dogmes de l'Église : la méthode « aprioriste »). Bacon était un
fervent millénariste profondément imprégné de la rationalité puritaine (il restera
anglican : fonctions obligent…).
Critique du mot
Déjà auteur de deux essais volumineux sur la technique, La Technique ou l'Enjeu du
siècle (1954) et Le Système technicien (1977), Jacques Ellul publie en 1988 un autre
ouvrage , intitulé Le Bluff technologique. Il y dénonce « l’usage abusif » du mot,
qui « imit(e) servilement l’usage américain qui est sans fondement. Le mot
« technologie », quel qu’en soit l’emploi moderne des médias, veut dire « discours
sur la technique ». Faire une étude sur une technique, faire de la philosophie de la
technique ou une sociologie de la technique, donner un enseignement d’ordre
technique... voilà la technologie ! »9 (Le Robert dit effectivement technologie : « étude
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des techniques »10).
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Jacques Ellul réserve l’emploi du mot « technologie » au discours (logos) sur la
technique (tekné) et refuse de céder à ce qu’il tient pour une « mode langagière »
pouvant prêter à confusion11.
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C’est sur la base de cet argument qu’en 2012 en France une association
d’inspiration ellulienne se donne pour nom « Technologos » et pour devise « penser
la technique aujourd’hui ».
Selon l'historien François Jarrige, le mot « technologie », comme « technique » et
« technoscience » recouvre une grande part d’ambivalence et de flou, et il n’existe
pas de définition universelle acceptée par tous12. [ ]
Dans l'encyclique Laudato si' sur la sauvegarde de la maison commune, le pape
François utilise à de nombreuses reprises le mot « technologie », dans le sens
d'ensemble des outils et des matériels utilisés dans l'économie mondialisée, pour en
souligner les risques afférents pour la maison commune et l'humanité : « la critique
du nouveau paradigme et des formes de pouvoir qui dérivent de la technologie » (§
16), « La technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution
aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples
relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème
en en créant un autre (§ 20), « La soumission de la politique à la technologie et aux
finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement » (§
54), etc.13,14.
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