INTRODUCTION
D’une œuvre à une autre, on peut constater une diversité d’inspirations et de
finalités qui tiennent compte des sensibilités et des appartenances idéologiques.
Cependant, il existe une catégorie d’écrivains très altruistes gagnés par une folle
envie d’enseigner en assignant à leurs œuvres un rôle hautement didactique. Ils
s’arrogent entre autres la mission d’éclairer les mystères de cette vie ténébreuse.
On loge ainsi à la même enseigne cette affirmation de Proust selon laquelle tout
ce qui fait l’importance de la littérature tient de sa capacité à décrypter la face
cachée de la vie. Toutefois, il est bien légitime de poser la question de savoir si
l’intérêt de la littérature dépend seulement de son aptitude à éclairer notre
existence. N’est-il pas alors possible de trouver une autre orientation qui donnerait
à l’écriture sa vitalité ? À la suite de cette problématique, nous tacherons de
montrer a priori que la littérature peut aussi bien dépeindre la réalité qu’elle en
altère la représentation, avant de prouver que, malgré tout, la fonction esthétique
peut lui donner tout son sens.
DÉVELOPPEMENT
La littérature déforme la réalité afin de mettre en lumière des aspects de la vie qui
échappent au contrôle d’une grande partie du public. L’écrivain puise ainsi sa
matière dans les faits sociaux qu’il observe scrupuleusement et analyse en
profondeur, avant d’en tirer des conclusions probantes. Son œuvre porte donc les
empreintes des évènements du quotidien avec ses péripéties, ses faits divers et ses
surprises. Cependant, grâce à divers moyens tels que l’exagération, la fiction ou
des procédés de mis en valeur elle modifie et recompose ces réalités pour leur
donner une portée plus significative. Toutefois, ce travail artistique permet de
décrypter des vérités cachées, enfouies dans les profondeurs de la banalité. La
Grève des Bàttu d’Aminata Sow Fall en est un exemple frappant. Ce roman
s’inspire des faits réels liés à une situation des mendiants à Dakar, alors que le
président Senghor souhaitait leur expulsion pour rendre la ville plus attrayante. À
cette époque, l’expression péjorative « encombrements humains » leur était
attribuée. Pourtant, à travers une déformation habilement orchestrée par une
plume artistique, l’auteur met en avant l’importance des mendiants dans la société
du fait qu’ils facilitent l’accomplissement de certaines exigences socio-culturelles
et religieuses. Ainsi, La Grève des Bàttu s’impose comme une photographie
saisissante de la marginalisation des mendiants et invite à une vision plus précise
de cette réalité, réduite jusque-là à une simple activité embarrassante. De ce fait,
la littérature est bien alors cet art de montrer les choses plus que la banalité nous
les suggère, souvent par le biais de considérations infondées, erronées ou relevant
même de préjugés. Plus qu’un simple miroir, elle incite à une réflexion et pousse
à être plus exigeant et plus rigoureux lorsqu’il s’agit de tirer des conclusions ou
d’analyser des situations plutôt complexes. Sous ce rapport l’œuvre littéraire met
en lumière les vérités obscurcies par la volonté de la masse et nous les impose par
le canal d’histoires réalistes et très instructives. D’ailleurs, Guy de Maupassant,
réaliste de son état, ne partage pas totalement avec les autres acteurs du
mouvement cette volonté de représenter la réalité de façon crue. Il milite pour un
réalisme plus expressif, avec une portée hautement didactique qui peint plus
clairement les faits en les expliquant concrètement. En ces termes il écrit : « le
réaliste, s’il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie
banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante
et plus probante que la réalité même ». Par ces mots, il expose le fait que l’auteur
réaliste, par-delà de peindre cette réalité connue de tous, doit en explorer les
profondeurs et en extraire la quintessence.
Par ailleurs, ce principe s’étend aussi à la complexité de la nature humaine, car
l’individu se trouve souvent déconcerté par des aspects de son être qu’il peine à
comprendre, comme si une partie de lui-même lui échappait. Pourtant, l’écriture
se charge à ce niveau d’apporter sa modeste contribution. Elle met des mots sur
ses émotions et ses contradictions, elle lui permet de se réapproprier son identité
et de mieux appréhender son âme. C’est d’ailleurs dans cette optique que de
nombreuses œuvres sondent les profondeurs de la nature humaine afin d’en
révéler les multiples facettes. C’´est à travers des récits poignants centrés sur des
personnages dont la vie a sombré dans les abysses de la trivialité. Ainsi la
littérature ne se contente pas de divertir, elle donne du sens au paradoxe de
l’existence en offrant à l’individu la possibilité de percer les mystères de ses
émotions et de découvrir la complexité de sa nature. Dès lors, elle devient un
témoignage des dilemmes universels de l’homme, illustrant sa lutte perpétuelle
entre raison et passion, liberté et contrainte, illusion et réalité, péché et
rédemption. Cette opposition est brillamment mise en scène dans La Princesse de
Clèves, roman de Mme de Lafayette publié en 1678, où l’héroïne incarne la
difficulté de concilier sentiments et devoir moral. En effet, l’œuvre met en lumière
la furie dévastatrice des passions, le combat intérieur de la princesse de Clèves
partagée entre son amour sincère pour le duc de Nemours et l’exigence de fidélité
imposée par son mariage. Son refus de céder à la passion et son choix de s’éloigner
montrent à quel point l’écriture littéraire est un moyen d’explorer les tensions qui
habitent l’âme humaine et semblent montrer à cette occasion des perspectives
salvatrices.
Ce travail à mi-parcours révèle le véritable côté didactique de la littérature qui met
en lumière des aspects flous de cette vie en s’y prenant par une déformation
artistique pour des raisons pédagogiques. Elle aide ses lecteurs à mieux cerner le
côté obscur de l’existence ainsi que les variations de l’être relatives à
la nature humaine.