L'ARGOT
PRATIQUE LANGAGIERE, FAITS SOCIAUX ET ENJEUX MEDIATIQUES
Document de synthèse universitaire
Sociolinguistique · Sciences du langage
Année universitaire 2024-2025
TABLE DES MATIERES
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Introduction .............................................................................................................................. 3
I. Définitions et approches théoriques .................................................................................... 4
1.1. Délimiter l'objet ............................................................................................................ 4
1.2. Synthèse théorique ........................................................................................................ 5
II. Caractéristiques linguistiques ............................................................................................ 6
2.1. Niveaux d'analyse et procédés créatifs ......................................................................... 6
2.2. L'exemple marocain ...................................................................................................... 7
III. Fonctions sociales .............................................................................................................. 8
IV. Dynamiques sociohistoriques .......................................................................................... 10
V. Médias et communication sociale ..................................................................................... 12
Conclusion .............................................................................................................................. 14
Bibliographie .......................................................................................................................... 15
L'argot : pratique langagière, faits sociaux et enjeux médiatiques
INTRODUCTION
De la marginalité à la centralité sociolinguistique
L'étude de l'argot a connu une évolution paradigmatique significative dans les sciences du
langage. Longtemps considéré comme une parole marginale, voire déviante, relevant de la
pathologie sociale ou de la délinquance, l'argot est aujourd'hui appréhendé comme un fait social
total (Mauss, 1923) — un phénomène linguistique qui cristallise des enjeux identitaires,
politiques, médiatiques et culturels.
Cette transformation épistémologique invite à interroger la complexité des pratiques
langagières non standard dans des contextes de superposition linguistique et de hiérarchies
symboliques. Dans les sociétés contemporaines marquées par la diglossie et le plurilinguisme,
l'argot apparaît comme un espace de négociation entre différents registres, une zone de friction
où se jouent les rapports de pouvoir symbolique.
Problématique centrale :Comment l'argot, en tant que pratique langagière
située, révèle-t-il et reconfigure-t-il les rapports sociaux, les dynamiques
identitaires et les circulations médiatiques dans les sociétés plurilingues
contemporaines ?
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L'argot : pratique langagière, faits sociaux et enjeux médiatiques
I. DEFINITIONS ET APPROCHES THEORIQUES :
CONSTITUER UN OBJET SCIENTIFIQUE
1.1. Délimiter l'objet : linguistique vs. sociolinguistique
L'argot se définit d'abord comme une variété linguistique non standardisée, caractérisée par
trois traits distinctifs :
• Un lexique spécifique greffé sur une langue de base
• Une forte connotation sociale (marqueur d'appartenance groupale)
• Une instabilité temporelle (évolution rapide, obsolescence accélérée)
Cependant, cette définition linguistique interne ne suffit pas à saisir la spécificité
sociolinguistique de l'argot. William Labov (1972) l'inscrit dans la variation diastratique — la
variation liée à la stratification sociale. L'argot fonctionne alors comme :
0. Marqueur d'appartenance à un groupe social spécifique
1. Indicateur de position dans l'espace social
2. Vecteur de prestige couvert (covert prestige) : valeur symbolique interne au groupe,
opposée au prestige ouvert des variétés légitimes
1.2. Synthèse théorique : Quatre cadres d'analyse complémentaires
Pour analyser l'argot dans sa complexité, quatre approches s'avèrent nécessaires et
complémentaires :
Approche Concept clé Apport pour l'étude de l'argot
Sociolinguistique Variation socialement Objectivation quantitative des frontières
variationniste (Labov) significative sociales
Interactionnisme Face-work, cadres de
Analyse des performances identitaires situées
symbolique (Goffman) l'expérience
Théorie du champ Capital linguistique, Compréhension des rapports de pouvoir et de
(Bourdieu) violence symbolique légitimation
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L'argot : pratique langagière, faits sociaux et enjeux médiatiques
Approche Concept clé Apport pour l'étude de l'argot
Cultural Studies / Lecture politique des pratiques de
Hybridité, résistance
Postcolonial contournement
La théorie de Pierre Bourdieu (1982) est particulièrement éclairante : le champ linguistique
apparaît comme un espace de compétition où l'argot constitue un capital spécifique, valorisé
dans certains sous-champs (jeunesse urbaine, cultures populaires) mais soumis à une
dévalorisation systématique (violence symbolique) dans le champ dominant. La notion
d'hystérésis (décalage entre dispositions linguistiques et exigences du champ) explique les
tensions vécues par les locuteurs argotiques dans les contextes institutionnels.
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II. CARACTERISTIQUES LINGUISTIQUES : UNE
GRAMMAIRE DE LA CREATIVITE SOCIALE
2.1. Niveaux d'analyse et procédés créatifs
L'argot se caractérise par une économie créative qui opère à tous les niveaux linguistiques :
Phonologie et morphologie
• Altérations phonétiques : verlan, javanais, troncation
• Dérivation créative : suffixation argotique (-os, -ard, -ing)
• Redoublements expressifs (métaplasmes)
Lexique et sémantique
• Néologie permanente et détournement sémantique
• Métaphore et métonymie comme procédés de création
• Hybridation linguistique : code-switching (alternance phrastique) et code-mixing
(fusion morphologique)
Syntaxe et pragmatique
• Économie linguistique : ellipse, asymétrie syntaxique
• Marqueurs pragmatiques spécifiques
• Implicite culturel : significations dépendant du savoir partagé du groupe
2.2. L'exemple marocain : Une laboratoire de créativité plurilingue
Dans les contextes de superposition linguistique (darija, arabe standard, amazigh, français,
espagnol, anglais), l'argot marocain illustre particulièrement bien ces mécanismes. Le terme «
chouf » (regarder en darija) dérive en « chouf-li » (aide-moi), montrant un processus de
resémantisation par extension pragmatique. Ce phénomène de bricolage linguistique (Lévi-
Strauss) témoigne d'une créativité populaire qui agence les ressources disponibles selon des
logiques situées.
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III. FONCTIONS SOCIALES : TYPOLOGIE CRITIQUE DES
USAGES
L'argot n'est pas qu'un système linguistique : c'est un instrument d'action sociale. On peut en
distinguer quatre fonctions interconnectées :
3.1. Fonction identitaire et communautaire
• Construction de frontières symboliques (Barth, 1969) entre groupes
• Affiliation générationnelle : l'argot jeune comme marqueur d'âge
• Style communautaire (Eckert) : les pratiques linguistiques comme style social distinctif
3.2. Fonction cryptique et de résistance
• Langage secret : protection face aux autorités ou aux groupes extérieurs
• Contre-culture linguistique : opposition aux normes dominantes
• Hétérotopie linguistique (Foucault) : création d'un « espace autre » du discours, à la fois
réel et contestataire
3.3. Fonction ludique et créative
• Jouissance langagière (Barthes) : plaisir du signifiant, dépassement de la fonction
communicative pure
• Esthétique de la rue : valorisation de la créativité populaire comme forme d'art
3.4. Fonction pragmatique et interactionnelle
• Négociation des relations sociales (solidarité vs. distance)
• Gestion des faces (face-work) dans les interactions à risque
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IV. DYNAMIQUES SOCIOHISTORIQUES ET SPATIALES :
LE CAS DES SOCIETES PLURILINGUES
4.1. Généalogie et évolution diachronique
L'argot marocain, comme d'autres argots dans le monde, résulte d'héritages pluriels :
• Argots urbains historiques (villes anciennes)
• Influences coloniales (français, espagnol)
• Apports des migrations internes et régionaux
Son évolution révèle une transformation majeure : passage d'argots fermés (milieux
professionnels ou sociaux spécifiques) à des argots ouverts (diffusés par les médias et les
industries culturelles).
4.2. Cartographie contemporaine
La sociolinguistique actuelle distingue plusieurs configurations :
• Argot jeune urbain : concentré dans les grandes métropoles
• Argot numérique : spécificités liées aux plateformes (TikTok, Instagram, YouTube) et
à l'économie de l'attention
• Argot musical : rap, fusion, musiques urbaines comme vecteurs de légitimation
Ces dynamiques soulèvent la question des différences de genre (argot masculin vs. féminin),
domaine encore sous-étudié.
4.3. Tensions de légitimation
L'argot est le lieu d'une contradiction structurelle :
• Processus de légitimation : passage des marges aux centres culturels (médias, scènes
artistiques)
• Stigmatisation persistante : dans les débats sur « la qualité de la langue » et l'éducation
• Tension entre authenticité et récupération commerciale : folklorisation vs. politisation
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V. MEDIAS ET COMMUNICATION SOCIALE : NOUVEAUX
ENJEUX CONTEMPORAINS
5.1. Médiatisation et transformations
Les médias traditionnels (presse, télévision, radio) ont opéré une sélection édulcorée de l'argot
: rubriques « jeunes », chroniques, émissions de divertissement. Ce processus implique une
normalisation qui dilue la dimension transgressive originelle.
Les médias numériques modifient radicalement cette configuration :
• Création et diffusion accélérées : viralité des expressions
• Algorithmes et visibilité : les plateformes valorisent certains usages linguistiques
• Mèmes et culture internet : l'argot dans l'économie de l'attention
5.2. Industries culturelles et marchandisation
L'argot est devenu une ressource économique :
• Publicité ciblant les jeunes
• Marketing d'influence : les influenceurs comme prescripteurs linguistiques
• Musique et cinéma : exploitation commerciale des parlers urbains
Ce processus comporte un risque de dépolitisation : transformation d'une pratique de résistance
en produit culturel consommable.
5.3. Enjeux démocratiques
L'argot soulève des questions fondamentales pour la communication sociale :
• Accès à l'espace public : moyen d'expression pour les groupes dominés
• Pluralisme linguistique : reconnaissance des parlers non légitimes
• Éducation aux médias : compréhension des stratégies langagières dans les sociétés
informationnelles
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L'argot : pratique langagière, faits sociaux et enjeux médiatiques
CONCLUSION : L'ARGOT COMME REVELATEUR DES
TENSIONS CONTEMPORAINES
L'analyse de l'argot dépasse l'étude d'une variété linguistique marginale. Elle touche aux
fondements mêmes des rapports sociaux : pouvoir, identité, légitimation, résistance. Dans les
sociétés marquées par le plurilinguisme et les hiérarchies symboliques, l'argot apparaît comme
un laboratoire de créativité et un espace de négociation entre normes et transgressions.
Les transformations médiatiques contemporaines interrogent la pérennité de cette double
nature : l'argot peut-il conserver sa fonction de résistance tout en étant massivement médiatisé
et commercialisé ? La notion d'hybridité linguistique (Bhabha, 1994) et celle d'espace tiers
(third space) offrent des pistes pour penser ces contradictions productives.
Prolongements possibles
• Études comparatives entre argots urbains dans différents contextes postcoloniaux
• Analyse des politiques linguistiques et de leur impact sur les pratiques argotiques
• Recherches sur les dimensions genrées de l'argot dans les espaces numériques
• Étude de la réception et des stratégies de réappropriation par les locuteurs eux-mêmes
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BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE STRUCTUREE
Sociolinguistique et variation
Labov, W. (1972). Sociolinguistic Patterns. University of Pennsylvania Press.
Eckert, P. (2000). Linguistic Variation as Social Practice. Blackwell.
Théorie sociale et langage
Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire. Fayard.
Mauss, M. (1923). « Essai sur le don ». L'Année sociologique.
Interaction et performance
Goffman, E. (1974). Les Cadres de l'expérience. Minuit.
Barth, F. (1969). Ethnic Groups and Boundaries. Little, Brown and Co.
Postcolonial et cultural studies
Bhabha, H. (1994). The Location of Culture. Routledge.
Fairclough, N. (1992). Discourse and Social Change. Polity Press.
Créativité linguistique
Lévi-Strauss, C. (1962). La Pensée sauvage. Plon.
Barthes, R. (1973). Le Plaisir du texte. Seuil.
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