Alger
Alger
4 | 1986
4 | Alger – Amzwar
Alger
G. Camps, M. Leglay, L. Golvin, R. Mantran et P. Boyer
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/encyclopedieberbere.2434
ISSN : 2262-7197
Éditeur
Peeters Publishers
Édition imprimée
Date de publication : 1 septembre 1986
Pagination : 447-472
ISBN : 2-85744-282-3
ISSN : 1015-7344
Référence électronique
G. Camps, M. Leglay, L. Golvin, R. Mantran et P. Boyer, « Alger », Encyclopédie berbère [En ligne], 4 |
1986, document A163, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 12 octobre 2020. URL : http://
[Link]/encyclopedieberbere/2434 ; DOI : [Link]
encyclopedieberbere.2434
Alger
G. Camps, M. Leglay, L. Golvin, R. Mantran et P. Boyer
des épaves, s’étendait sur les deux rives escarpées de l’Oued Beni Messous ; on connaît
deux ensembles, celui de Beni Messous, stricto sensu (rive droite) et celui d’Aïn Kalaa
(rive gauche).
10 Mégalithique aussi, d’époque encore plus récente, était la sépulture découverte à
proximité d’Ouled Fayet en 1867. La dalle qui recouvrait le ciste porte la seule
inscription libyque reconnue dans le Sahel d’Alger (J. Chabot, R.I.L., 858).
11 C’est donc un véritable échantillonnage des différentes cultures préhistoriques du
Maghreb qu’offre le Sahel d’Alger mais aucun gisement important n’y fut découvert à
l’exception de celui des Allobroges (cité Melki) et de celui, mal fouillé, de la grotte du
Grand Rocher (Aïn Benian). Dans le site primitif d’Alger aucune trace d’une occupation
préhistorique n’a été signalée, mais cela ne saurait surprendre compte tenu de
l’ancienneté et de la continuité de l’habitat urbain. Ce site présentait tant d’avantages
qu’il est permis de penser qu’il fut, sinon occupé du moins régulièrement fréquenté au
Néolithique sinon auparavant.
Le site d’Alger
17 Des origines mêmes d’Alger nous ne savons pas grand chose, un peu plus que S. Gsell
qui, rédigeant son Histoire ancienne de l’Afrique du nord, ne trouvait dans son dossier que
la légende rapportée par Solin et une stèle punique dont on n’est même pas sûr qu’elle
n’ait été apportée dès l’Antiquité de Cap Matifou ou d’ailleurs. Elle a été trouvée à
Alger, rue du Vieux Palais. Devant cette pénurie de documents, S. Gsell écrivait : « Si les
Phéniciens ou les Carthaginois occupèrent Rusguniae, ils se fixèrent sans doute aussi en
face, à Icosium (Alger) : les deux ports pouvaient tour à tour les abriter, l’un étant à
couvert des vents d’est, l’autre des vents d’ouest.
18 A cet ex-voto punique, S. Gsell aurait dû ajouter un sarcophage en pierre, découvert en
1868 dans le jardin Marengo. Ce sarcophage, monolithe, long de 2,39 m, haut de 0,82 m,
était en partie engagé dans un caveau creusé dans le rocher. Couvert de deux dalles, il
contenait : un anneau d’or qui servait probablement de monture à une amulette
(scarabée), un bijou fait d’un fil d’or enroulé en spirale (12 mm), sans doute un élément
de collier, une amulette égyptienne figurant Anubis, en terre émaillée, percée d’un trou
latéral (elle devait appartenir à un collier, le dieu gardien des tombeaux est représenté
assis, les mains posées sur les genoux) un fragment d’une autre amulette, des fragments
d’anneaux en verre bleu (provenant d’un collier), des fragments de perles en terre avec
décor jaune et rouge ; enfin un vase en terre cuite a été trouvé près du sarcophage. Il
s’agit sans aucun doute d’un tombeau punique.
19 Cette preuve qui manquait à Gsell et dont l’absence l’obligeait à s’en tenir à un
pressentiment phénicien, fut la découverte, effectuée en 1940 dans le quartier de la
Marine, de 158 monnaies puniques en plomb et en bronze frappées entre le milieu du IIe
siècle et le milieu du Ier siècle av. J.-C. A l’avers, une tête de femme dont la coiffure en
bandeaux est surmontée d’une couronne. En face d’elle, une Victoire aux ailes éployées
tend une couronne de fleurs. On a pensé à Isis couronnée par la Victoire ou à la
personnification d’Alger. Au revers, un personnage masculin de face, debout sur un
socle ; il est barbu et porte sur la tête trois protubérances qui ressemblent à des rayons
et qui font penser aux portraits de Ba‛al figurés sur des stèles puniques d’El-Hofra à
Constantine. Il est vêtu d’une tunique et de son épaule gauche descend une draperie qui
a l’aspect d’une peau de bête. On reconnaît le dieu phénicien Melqart, revêtu de la peau
de lion attribuée par la légende à Hercule. Ainsi à la fable rapportée par Solin fait écho
cette découverte archéologique.
20 Ce personnage est accompagné d’une légende composée de cinq signes qu’il faut lire :
IKOSIM. Pour la première fois apparaît le nom punique de la ville, dont la forme
Icosium, adaptée à l’époque romaine, n’est que la latinisation. Que signifie Ikosim ? J.
Cantineau a montré qu’Ikosim était composé de deux mots : l’i initial qui veut dire l’île —
ce qui ramène aux quatre îlots de l’Amirauté, d’autre part, Kosim. Ici, selon J. Cantineau,
on peut hésiter entre deux sens, celui d’épines et celui d’oiseaux impurs habitant dans
les ruines, c’est-à-dire hiboux. Ikosim voudrait dire l’île des épines ou l’île des hiboux.
Victor Bérard dans ses célèbres Navigations d’Ulysse avait déjà abordé le problème à
partir d’Icosium et traduit Kos par mouette. Icosim serait alors l’île aux mouettes. J.
Carcopino a préféré cette troisième explication, avec raison sans doute.
21 Depuis cette découverte qui a révélé le nom d’Alger aux origines de son histoire, une
autre trouvaille a fourni quelques renseignements complémentaires sur la vie et les
relations d’Ikosim. Il s’agit du puits du quartier de la Marine retrouvé en 1952 à
l’emplacement du bâtiment du Trésor. La fouille du puits a été conduite jusqu’à 14,50 m
de profondeur mais le fond était à plus de 19,75 m du sol moderne. L’intérêt de la
découverte de ce puits réside dans les poteries qu’on a pu extraire de ce dépotoir où des
vases brisés et souvent réduits en menus tessons se sont accumulés en couches
superposées. Pour l’Antiquité, trois niveaux bien distincts ont été repérés :
a. au fond, au-delà de 13 m : des poteries noires, grises et blanches en fragments d’un
intérêt exceptionnel ; les tessons à vernis noir proviennent de vases campa-niens
datables des IIIe, IIe et Ier siècles av. J.-C. Ils reportent à une époque plus haute que les
monnaies puniques d’Ikosim et ils attestent dès ce moment des relations commerciales
soit avec l’Italie du sud, doit avec les colonies grecques du sud de la Gaule ou de la côte
orientale de l’Espagne. Au même niveau, un bol appartient à la catégorie des vases à
pâte blanche, fabriqués dans les ateliers gaulois de la vallée de l’Allier.
b. Plus haut, entre – 13 m et – 8,45 m, apparaît la poterie rouge vernissée : poterie
d’Arezzo, poterie gallo-romaine de Lezoux et de la Graufesenque (à partir des Flaviens).
c. Enfin plus haut, entre - 8,45 m et - 6,40 m, on ne rencontre plus que de la poterie
romaine courante, de plus en plus grossière, sans vernis et sans décor en relief IIIe, IVe et
Ve siècles).
22 Ces poteries renseignent sur la vie d’Ikosim et d’Icosium dans ses relations commerciales
avec l’Italie du sud, l’Espagne et la Gaule, dans sa vie quotidienne, dans la vie des
générations qui se sont succédé autour de ce puits dépotoir entre le IIIe siècle av. J.-C. et
le IVe ou le Ve siècles ap. J.-C.
23 La chute de Carthage, en 146 av. J.-C, n’apporte pas ici de grands changements. Ikosim
appartient au royaume numide puis au royaume maure du roi Bocchus et de ses
successeurs.
24 Jusqu’en 40 ap. J.-C, l’ouest de l’Afrique (la Maurétanie) reste indépendant sous
l’autorité des rois indigènes, d’une indépendance relative il est vrai à partir de 25 av. J.-
C, lorsqu’Auguste installe sur le trône le jeune Juba II ; c’est le prélude à l’annexion. De
25 av. J.-C. à 40 ap. J.-C, deux rois vassaux se succèdent à la tête du royaume de
Maurétanie : Juba II, puis son fils Ptolémée. Icosium appartient à ce royaume.
25 De cette période intermédiaire, entre Ikosim punique et Icosium romain, survivent
quelques souvenirs. D’abord une monnaie de Cléopâtre VII trouvée en 1950 dans le
centre d’Alger et publiée par P. Gautier. Ce moyen bronze montre à l’avers le buste de
Cléopâtre et au revers l’aigle ptolémaïque debout sur un foudre et accompagné de la
corne d’abondance.
26 A noter ensuite, parmi les tentatives coloniales de la fin de la République et du début de
l’Empire, celle qui intéressa Icosium dont les colons, citoyens romains domiciliés en
cette ville, furent pourtant rattachés à la colonie d’Illici (Elche) en Espagne Citérienne
(Pline, III, 19).
27 Ce rattachement démontre que ces colons devaient être peu nombreux : sans doute
formaient-ils un conventus civium romanorum (association privée de citoyens établis en
territoire étranger), comme il en existait ailleurs en Afrique. D’autre part il est
remarquable que le lien s’établisse avec une colonie espagnole ; c’est le témoignage des
relations étroites existant alors entre la Maurétanie et la péninsule Ibérique depuis
l’époque punique. On parle parfois d’une civilisation ibéro-punique dans l’ouest de
l’Afrique du nord, face à la civilisation gréco-punique de la partie orientale.
28 Si les colons romains d’Icosium ne formaient pas au début un groupe important, ils n’en
avaient pas moins déjà des institutions à part comme le montre une base honorifique
dédiée au roi Ptomélée trouvée rue Hadj-Omar. On y lit :
29 [R]egi Ptolemae[o]/reg(is) Iubae f(ilio)/L(ucius) Caecilius Rufus/Agilis f(ilius), honoribus/
omnibus patriae/suae consummatis/d(e) s(ua)p(ecunia) f(aciendum) c(uravit) et consacravit.
30 Ainsi, Icosium avait des magistrats municipaux dès avant la conquête romaine, sous le
règne de Ptomélée (23-40 ap. J.-C.) et ces magistrats entretenaient les meilleures
relations avec le roi de Maurétanie. Notons que le même personnage, qui fut chargé de
tous les honneurs municipaux de sa petite patrie, apparaît sur une autre inscription,
gravée sur une dalle toujours incluse dans le minaret de la grande Mosquée malékite :
31 [L (ucius) Caecili]us Rufus, Agilis f(ilius), fl(amen ?) /[ob honorem flamin ?] atus d(e) s(ua)
p(ecunia) donum d[edit].
Icosium romain
L’étendue d’Icosium
33 S. Gsell notait déjà que « l’espace circonscrit par le rempart antique paraît avoir
correspondu à peu près à l’ancienne ville turque. Icosium s’étendait probablement au
nord jusque vers la place Bab-el-Oued, au sud jusqu’au square Bresson, à l’ouest jusqu’à
la Casbah. Mais les habitations ne se pressaient que dans la partie voisine de la mer
(surtout dans le quartier actuel de la Marine) ; à l’ouest les pentes raides que domine la
Casbah ne devaient guère être occupées que par des jardins ». Il est possible
maintenant d’en dire davantage.
34 Pour préciser l’étendue de la ville romaine, on peut recourir à plusieurs moyens et
utiliser divers critères : les découvertes archéologiques effectuées aux alentours, qui
peuvent fournir des indications sur l’étendue et la vie des faubourgs, l’examen des
remparts là où des traces en subsistent et enfin l’étude des nécropoles, qui par leur
emplacement permettent de circonscrire l’étendue de la cité des vivants.
35 Dans la partie haute de la ville, aucune découverte d’antiquités n’a été faite hormis une
tête de jeune femme couronnée de feuillage, trouvée près de la Casbah. Elle est en
marbre blanc, de grandeur naturelle. Feuillage et fruit dans la chevelure permettent
d’identifier une divinité des jardins : Pomone peut-être.
36 Une autre tête de femme, dans les collections du musée d’Alger, a la chevelure
couronnée d’épis. On pense donc à la déesse des moissons, à Cérès. Comme la tête de
Pomone, celle-ci a les yeux lisses et doit dater de la même époque : première moitié du
IIe siècle ap. J.-C.
37 A signaler encore une statue en marbre de Pomone trouvée à El Biar. Elle devait porter
de la main gauche une corne d’abondance dont il reste quelques traces. Une autre
statue de divinité féminine a été trouvée avec une autre statue sur une mosaïque
romaine à Ben Aknoun. Pas plus que la précédente elle n’a de valeur artistique. Mais
elles présentent toutes un intérêt documentaire : ces quatre sculptures représentent
des divinités de la végétation : Pomone ou Abondance ? Divinités des jardins, des
vergers, elles proviennent sans doute de ces petits sanctuaires ruraux qui occupaient
les jardins des villas et parsemaient les campagnes. On y voit la preuve que, comme à
Cherchel, non seulement la ville était entourée de villas rurales mais qu’elle
comportait, au-dessus d’une ville basse où la population était dense, des quartiers
résidentiels sur les premières hauteurs. Cette impression est confirmée par d’autres
découvertes : d’abord celle d’une tête de l’empereur Hadrien, trouvée en 1870 à
Belcourt, rue Belouizdad Mohamed. Elle devait, selon S. Gsell, décorer une riche villa
sur la route d’Icosium à Rusguniae.
38 Outre cette villa installée dans la « banlieue » d’Icosium, il faut signaler, un peu plus
loin, des petits thermes, trouvés rue de Lyon, près du Jardin d’Essai. Ils ont
probablement appartenu eux aussi à une villa qui devait se trouver sur la même route.
Le rempart d’Icosium
39 Pour apprécier l’extension d’Icosium, il existe une autre méthode très sûre, qui
consisterait à suivre le tracé de son rempart. La ville possédait en effet une enceinte
fortifiée, que le prince rebelle Firmus réussit à forcer à la fin du IVe siècle et que les
Vandales probablement détruisirent. Malheureusement, ce rempart n’est connu que
par bribes. Seuls quelques éléments en ont été retrouvés. Encore n’est-on pas toujours
certain de leur origine romaine là où ils ont été réutilisés dans les remparts berbères du
Xe siècle et turcs du XVIe siècle. En quelque sept endroits, des traces à peu près sûres de
murs ou de tours ayant appartenu à l’enceinte romaine ont toutefois été relevées.
40 De ces données archéologiques, que conclure ? P. Gavault, qui en 1887 a consacré au
rempart d’Icosium une brève étude, estime que la ville s’étendait sur la hauteur à peu
près autant que l’El-Djezaïr arabe. Il convient d’être plus prudent. Et avant de se
prononcer, de tenir compte d’un autre critère : l’emplacement des nécropoles.
41 On sait en effet que la législation romaine interdit d’enterrer les morts — qu’ils soient
incinérés ou qu’ils soient inhumés — à l’intérieur des cités. Fixer sur la carte le site des
cimetières aboutit donc à circonscrire les limites de la ville.
42 Parmi les éléments « mobiles » et sans attacher une trop grande importance à l’endroit
de leur découverte, citons :
- rue Bab-Azoun, entre le lycée Abd-el-Kader et l’hôpital civil, une urne cinéraire, un
coffret en marbre destiné aux cendres de Calpurnius Martialis, fils d’Imilis.
- une stèle au cavalier provenant de Bal-el-Oued.
- 16 rue de la Charte, un cippe calcaire encastré dans un mur : Aconia Lucilla y vénère la
mémoire de son « père absolument irréprochable ».
- Découverte dans une cave, rue de la Marine, une stèle funéraire anépigraphe où le
défunt est représenté dans une niche portant dans la main droite une grappe de raisin.
- Rue Philippe, une inscription funéraire engagée dans le mur d’une fontaine : M. Fadius
Celer y célèbre le souvenir de Iulia Celsa, « la meilleure des épouses ».
- Rue d’Orléans, le cippe funéraire d’un enfant mort à 5 ans et 3 mois.
- Rue des Consuls furent signalées près du rempart et derrière la caserne, une mosaïque
assez grossière et, en remploi comme seuil de porte dans une maison, une stèle
funéraire en marbre portant le nom d’un autre jeune enfant, mort à 4 mois.
43 Après ces trouvailles éparses, il convient d’insister davantage sur les découvertes de
tombeaux, et singulièrement sur l’emplacement de ces découvertes.
Aspect d’Icosium
53 D’assez nombreux tronçons de voies ont été repérés au cours des travaux d’urbanisme.
En relevant leurs traces et en se fondant sur l’orientation des dallages, on peut avoir
une idée assez précise du réseau des rues qui parcourait la ville d’Icosium. Il n’est pas
toujours facile de les situer exactement sur un plan d’Alger ; le quartier du Vieil Alger
qui nous intéresse ici a subi tant de destructions et de reconstructions, le tracé des rues
tant de remaniements, qu’il est généralement indispensable de recourir aux anciens
plans de la ville.
54 On constate alors que, par rapport à la ville antique, la ville basse moderne est en
quelque sorte surimposée. Depuis la côte jusqu’au pied de la Casbah d’une part, depuis
le lycée Abd-el-Kader jusqu’au square de la Liberté d’autre part, non seulement elle
reste en 1837 dans les limites de la ville romaine, mais elle respecte même l’orientation
de ses rues et souvent jusqu’à leur tracé.
55 Parmi les découvertes effectuées à l’intérieur d’Icosium et qui sont essentiellement,
comme il arrive pour les cités antiques que recouvrent des villes modernes, le fait du
hasard, on signalera notamment :
- un chapiteau de pilier corinthien qui dut appartenir à un édifice important.
- Des mosaïques ornementales provenant probablement de thermes. Des thermes ont
d’ailleurs été reconnus en plusieurs endroits.
56 Sur la vie économique de l’antique Icosium on ne sait pas grand-chose. Sans doute le
port avait-il quelque activité. Aucun document n’y fait cependant allusion. Tout au plus
a-t-on retrouvé dans le quartier de la Marine une pierre de contrepoids d’huilerie et
lors de la construction de l’hôpital civil de la rue Bab-Azoun un moulin romain et une
anse d’amphore estampillée découverte dans les fouilles du Vieux Palais.
57 De la vie religieuse d’Icosium quelques témoignages nous sont parvenus. On y vénérait
certainement d’une manière officielle les grand dieux du panthéon romain et en
particulier la Triade Capitoline, Jupiter, Junon et Minerve. Mais jusqu’ici nulle trace de
ces cultes n’a été relevée. Nous avons en revanche deux documents qui nous
renseignent sur la religion populaire : une stèle votive à Saturne, trouvée au cœur de
l’ancienne ville, à 100 m à peine du port antique et une inscription mithriaque
découverte rue du Vieux Palais en creusant les fondations de l’ancienne mairie. Ce
document indique que le culte du dieu iranien Mithra fut pratiqué à Icosium, port où
relâchaient des bateaux venus d’Orient.
Icosium chrétien
58 L’histoire des origines du christianisme africain est mal connue. Elle l’est
particulièrement ici. Quand la colonie d’Icosium devient-elle chrétienne ? On ne peut le
dire. On sait cependant qu’Icosium a eu des évêques. Les auteurs ecclésiastiques nous en
font connaître trois, deux catholiques et un donatiste, ce qui montre bien que, comme
Caesarea et à l’inverse de Tipasa où l’on n’a jusqu’ici retrouvé aucune trace du fameux
schisme qui divisa l’église d’Afrique à partir des premières années du IVe siècle, Icosium
fut touché par la propagande donatiste.
59 Le premier évêque dont le nom est conservé est précisément le donatiste Crescens, qui
figure parmi les participants à la conférence de Carthage de mai 411. Le deuxième est
Laurentius, évêque catholique qui figure sur la liste des 217 évêques convoqués à
Carthage en 418. Il semble, d’après une lettre de saint Augustin (Coll. Concil. I, p. 1250),
que Laurentius y fut destitué.
60 Le troisième et dernier évêque d’Icosium dont les textes anciens nous ont légué le nom
est Victor qui figure sur la liste des prélats de Maurétanie Césarienne dans la notice de
484.
61 Les documents archéologiques ne nous en apprennent pas beaucoup plus. Du moins la
présence de chapiteaux et d’une fenestella confessionis atteste-t-elle l’existence d’édifices
du culte. La fenestella confessionis est un carré de pierre creusé selon un cercle tangent
dans lequel est inscrite la croix monogrammatique qui n’apparaît pas en Afrique avant
le Ve siècle.
62 Aussi rares que les documents archéologiques, les textes littéraires nous livrent peu de
l’histoire d’Icosium dans les derniers siècles de l’Antiquité. Grâce à Ammien Marcellin
(XXIX, 5, 16), nous apprenons qu’en 371 ou 372, la ville subit un rude assaut. Un prince
maure, remuant et ambitieux, Firmus*, se révolta contre Rome. Ayant rassemblé une
armée de mécontents, il la lança contre les villes côtières. Tipasa sut repousser les
rebelles grâce à la solidité de ses remparts et, dit-on, à la protection de sainte Salsa.
Césarée, en revanche, fut prise et incendiée. Et il en fut de même d’Icosium qui fut mis à
sac. Le général romain Théodose dut intervenir ; et en 373, Firmus lui remit la ville d’
Icosium avec tout le butin dont il s’était emparé.
63 Après cet événement, l’histoire d’Icosium se dilue dans l’histoire générale de la province
de Maurétanie. Aucun fait marquant n’a plus été retenu par les auteurs anciens jusqu’à
ce que, en l’an 960, le ziride Bologguîn vint y fonder une ville. Alors s’ouvre un nouveau
chapitre de l’histoire d’Alger.
venues de la mer, d’où l’on peut en déduire qu’elles étaient assez vulnérables dans ses
parties supérieures vers l’intérieur des terres... Au Xe siècle, le danger semble bien venir
des régions centrales du Maghreb : repli de populations berbères refoulées par l’avance
des conquérants, incursions arabes, attaques des tribus zénètes ennemies...
66 Du récit d’al-Muqaddasi (vers 375 = 985), il n’y a pratiquement rien à retenir, l’auteur
reprenant, semble-t-il, une partie de la description d’Ibn Hawqal. Il faut alors attendre
le XIe siècle pour trouver quelques maigres détails chez al-Bakrī, frappé surtout par les
vestiges antiques de la ville ; il note la présence d’une dār al-mal‛ab (théâtre,
amphithéâtre ?), pavé de mosaïque et les ruines d’une église, il mentionne cependant
l’existence de souks (al-aswāq) et une mosquée cathédrale (masgid al-ǧāmi). Il trouve le
port bien abrité ( ?), et fréquenté par des marins d’Ifrî-qiya, d’Espagne et « d’autres
pays ».
67 Bien que démarquant étroitement al-Bakrī, l’inconnu de l’Istibṣār ( XIIe siècle) mentionne
les murailles (oubliées par al-Bakrī). A une date sensiblement identique, al-Īdrīsī nous
brosse un tableau un peu plus complet d’al-Ǧaz’a’ir, manifestement emprunté aux
divers textes précédents. Il fait état de puits complétant les apports d’eau des sources.
Alger est « une ville très peuplée, dont le commerce est florissant et les bazars très
fréquentés, les fabriques bien achalandées ». Le reste de son récit est la répétition de
celui d’Ibn Ḥawqal.
68 Ainsi, jusqu’au XIIe siècle, Alger nous apparaît comme une cité portuaire dotée d’un
arrière-pays immédiat riche, peuplé essentiellement de Berbères. L’importance des
souks laisse supposer une activité commerciale intense. Il n’est pas téméraire de penser
que le gros de la population est berbère, le nom même de la ville nous y invite, les
textes les plus anciens évoqués la nomment en effet Ǧazā’ir bani Mazġanna, du nom
d’une tribu connue ; elle est une fraction de la grande confédération des šanhāǧa « de la
première race » (Ibn Kẖaldūn), lesquels occupent tout le pays comprenant les villes de
Msila, Hamza (Bouira), Alger, Médéa et Miliana. Les Mazġanna avaient pour voisins et
rivaux les Talkāta qui ne devaient pas tarder à s’imposer par l’importance politique de
la famille de Zīrī, fils de Manād, allié des Fāṭimi-des. En récompense de ses loyaux
services, Zīrī est autorisé, par le Calife fāṭimide al-Manṣur, à construire sa capitale :
Achîr, obtenant, de ce fait, la souveraineté sur le pays occupé par sa tribu et « sur les
territoires qu’il pourrait conquérir ».
69 De plus, al-Manṣur autorisait le fils de Zīrī, Buluggīn, à « fonder » trois villes : Médéa,
Miliana et Alger, autrement dit, il apanageait le futur successeur de Zīrī en lui
accordant autorité sur trois des principales cités du Maghreb central.
70 Alger, donc, restait un fief essentiellement berbère ; sans doute soupçonne-t-on, dans
les commerçants des éléments étrangers, juifs en particulier, exerçant les fonc-tins de
bijoutiers, de courtiers et de banquiers ; sans doute également peut-on imaginer
quelques européens, espagnols ou italiens disposant d’un pied-à-terre, pêcheurs ou
trafiquants, courtiers. La ville ne joue qu’un rôle secondaire lors des grands
bouleversements qui secouent le Maghreb aux XIe et XIIe siècles. Elle fait partie tour à
tour du domaine des Hammādides, puis de celui des Almorávides, marquant la pointe
extrême de l’avancée vers l’Est des hommes voilés. En dépit du silence des textes, on
peut penser que l’occupation almoravide fut très effective, suffisamment au moins pour
qu’ils y bâtissent la grande mosquée, conservée de nos jours.
71 En 1151, les Almohades s’en emparent d’assaut avant d’aller donner le coup de grâce
aux Hammādides de Bougie et de la Qal‛a.
72 Entre temps, le Maghreb central subit, après l’Ifrīqiya, la présence encombrante de
nomades arabes. Alger n’est pas à l’abri de ces infiltrations où des éléments Athbeǰ et
Ǧušām sont signalés, mais le groupe le plus important est constitué de Ma‛qil et, plus
particulièrement, de la fraction des Ṯa‛laba qui vont créer, au XIVe siècle, une dynastie
locale de magistrats à la tête d’une sorte de « sénat bourgeois » (W. Marcáis). Al-Ǧazā’ir
ne peut cependant subsister qu’en louvoyant entre ses puissants voisins : les ‛Abd al
Wādides de Tlemcen, lesquels doteront la grande mosquée almoravide d’un minaret, les
Marinides de Fès, qui marqueront leur présence en édifiant une madrasa dite
Bū‛Inānīya (œuvre de Abūl-Ḥasan selon Ibn Marzūq), enfin, les Ḥafṣides de Tunis.
73 Peut-on avoir une idée de l’état de la ville à la fin du XVe siècle ? Alger « est très grande
et fait dans les 4 000 feux. Ses murailles sont splendides et extrêmement fortes,
construites en grosses pierres. Elle possède de belles maisons et des marchés bien
ordonnés dans lesquels chaque profession a son emplacement particulier » (Jean-Léon
l’Africain).
74 Son importance commerciale, ses richesses, la ville les doit surtout, à n’en pas douter, à
la course. Elle s’adonne depuis longtemps à la piraterie en Méditerranée (Ibn Khaldūn).
Les exploits de ses corsaires finiront par provoquer la réaction des chrétiens. Ferdinand
d’Aragon contrôle la côte, il neutralise Alger en fortifiant l’îlot (le Peñon) qu’il dote
d’une redoutable artillerie braquée sur la cité. On sait comment, pour se libérer de cette
sujétion chrétienne, Ṣālim al-Tūmī, chef des Ṯa‛laba et « roi » d’Alger, n’hésitera pas à
faire appel à ῾Arūj*. Quelle est la situation de la ville à ce tournant de son histoire ?
75 A la population traditionnelle citée sont venus s’adjoindre des éléments arabes et des
réfugiés andalous, nombreux après la prise de Grenade (1492) : on remarque également
des éléments négroïdes et noirs, provenant de la traite ; on y devine d’autres esclaves :
les européens victimes de la course. Sans doute l’action des Espagnols a-t-elle mis
provisoirement un terme aux exactions des corsaires, mais la menace chrétienne fut de
courte durée et la course devait reprendre de plus belle avec les frères Barberousse.
76 Alors commence vraiment l’histoire d’Alger, la ville va prendre le rang de capitale du
Maghreb central qui allait devenir beaucoup plus tard l’Algérie.
Siège d’Alger par Charles Quint (1541). Gravure de Münster (Iconographie de l’Algérie, pl. VI, 17).
79 En 1541, une flotte espagnole attaque Alger mais est vaincue par la conjugaison d’une
violente tempête et d’une sévère riposte de Hasan Agha, successeur de Khayr ed-din ;
les Turcs renforcent alors les défenses de la ville, surtout du côté de la mer : elles sont
constituées par une enceinte percée de portes (Bab Azzoun, Bab el-Oued, Bab Djedid,
Bab Djézira) et accompagnée d’une série de forts (bordj) : el-Fanar, el-Goumen, Ras el-
Moul, Setti, Takelit, ez-Zoumbia, Moulay Hasan (ou Sultan Kalesi, ou Fort l’Empereur),
Kala’at el-Foul, Mers ed-Debban, construits aux XVIe et XVIIe siècles, le bordj Djédid
datant de 1774 et les bordjs el-Bahr et Ma-fin du début du XIXe siècle.
80 La présence turque à Alger entraîne des modifications dans la composition de la
population et dans l’administration de la ville. Selon des estimations approximatives,
Alger a compté environ 60 000 habitants vers la fin du XVIe siècle, 100 000 peu avant le
milieu du XVIIe, 50 000 à la fin du XVIIIe, 70 000 en 1808 et entre 30 et 35 000 dans les
années qui précèdent la conquête française.
81 Les Turcs d’origine ou « assimilés » tiennent les principaux postes de l’administration,
de l’armée et de la marine ; ils sortent pour la plupart du corps des Janissaires,
originaires de l’Anatolie, de l’Archipel égéen ou des provinces européennes de l’Empire
ottoman et rassemblés en odjaq dans huit casernes sous l’autorité de l’agha de la milice ;
le cas échéant, ils peuvent aussi gérer un commerce ou devenir artisan. Les enfants qui
naissent du mariage de Turcs avec des Arabes sont appelés kouloughlis (littéralement
« fils d’esclaves », plus précisément « fils d’hommes qui se consacrent au service du
sultan ») ; ces kouloughlis constituent un élément distinct, essentiellement urbain, qui
occupe de hauts postes de l’administration, mais sont aussi présents dans la vie
économique. La marine est aux mains des re’is (chefs corsaires) d’origine ottomane,
mais plus souvent renégats.
82 Les Arabes d’Alger descendent soit d’Arabes arrivés au XIIIe siècle, les Tha‛laba, soit
d’émigrés andalous ou tagarins (originaires d’Aragon) venus au XVe siècle ou au début
du XVIe ; ils tiennent à se distinguer des Arabes de l’intérieur, et plus encore des
Berbères : on les trouve dans l’administration, le commerce, l’artisanat, les milieux liés
à la vie religieuse. Les berrani (étrangers à la ville) proviennent des oasis du Sud et
travaillent soit pour des particuliers, soit pour des gens des corporations ; les Mzabites
tiennent une large part du petit commerce ; les noirs sont esclaves domestiques et ceux
qui sont affranchis se rencontrent dans les « petits métiers ». Les Kabyles, peu
nombreux, sont généralement au service des dirigeants du gouvernement ou beylik.
Tous au bas de l’échelle sociale, les Juifs, venus d’Espagne aux XIVe et XVe siècles, puis de
Livourne à partir du XVIIe, tiennent une place importante dans le commerce, et les
« Livournais » contrôlent largement le commerce « international ». Les Européens, peu
nombreux, sont consuls, négociants ou religieux (Trinitaires, Pères de la Merci,
Lazaristes, Pères de la Mission, qui se consacrent au rachat des captifs chrétiens). Enfin
les captifs, essentiellement chrétiens, dont le nombre a pu atteindre 25 000 à la fin du
XVIe siècle, 25 à 30 000 en 1634, et diminue durant le XVIIIe siècle pour n’être plus que
1 200 en 1816 ; s’ils peuvent faire l’objet d’une rançon ou s’ils sont au service du beylik
ou du capitaine du port, ils bénéficient d’un service particulier ; en revanche les
galériens vivent dans des conditions misérables.
83 Alger est avant tout le siège du gouvernement de la province ottomane d’Algérie : aux
beylerbeys qui l’ont dirigée jusqu’en 1574 ont succédé des pachas nommés pour trois ans
par le sultan, mais l’exercice réel du pouvoir est entre les mains de la corporation des
chefs-corsaires (tā’ifat al-ru‛asā) qui doivent au début du XVIIe siècle le partager avec les
Janissaires, puis le leur céder ; le gouvernement, ou beylik, est alors dirigé par l’agha des
Janissaires assisté par un dīvān ou conseil ; en 1671 une révolte des corsaires entraîne
l’arrivée au pouvoir de l’un d’eux, désigné par ses pairs, avec le titre de dey ; un peu plus
tard, le dey est élu par les officiers de la milice, et au début du XVIIIe siècle, le dey Ali
Shawoush élimine le pacha envoyé par le sultan et obtient de celui-ci d’être reconnu
comme pacha ; jusqu’à la fin de la période ottomane les titres de dey et de pacha seront
détenus par la même personnalité. Le dey, en principe désigné « à vie », est assisté d’un
conseil restreint où siègent le khaznadji (gardien du Trésor, qui a aussi la haute main sur
la ville d’Alger), l’agha de la mahallé (chef de l’armée), le khodjet el-kheil (secrétaire aux
chevaux, mais en fait collecteur des tributs et gérant des biens du domaine public), le
beyt ul-maldji (chargé des affaires de succession et des confiscations) et le oukil el-hardj
Bab Djézira (chargé de la marine) ; assistent également au dîvân l’agha des deux lunes
(chef de l’odjaq des Janissaires), le mufti hanéfite (chef religieux du rite des Turcs) et le
mufti malékite (chef du rite des Maghrébins) qui administrent la justice pour les
Musulmans.
Raïs, capitaine de corsaires et janissaire d’Alger au XVIIe siècle. Estampe de Wolfgang (Iconographie
de l’Algérie, pl. XII, 33, et XXVIII, 76).
84 Le chef des services municipaux d’Alger est le shaykh el-beled ; la police est dirigée par le
bash-shawoush ; les corporations sont contrôlées par le mouhtaseb (appelé aussi mizwar)
et chaque corporation a pour chef responsable un amin ; les moukad-dem sont les
représentants des différents groupes ethniques ; des khodja sont préposés aux douanes,
aux poids et mesures, etc. Toutes les charges donnant lieu à des perceptions d’argent
(taxes, droits, impositions, amendes) sont affermées pour des sommes fixes. La
communauté juive a ses propres institutions, mais elle est soumise à des contraintes
fiscales supérieures à celles des autres communautés, parfois à des exactions violentes,
surtout lorsque l’accumulation de richesse par sa fraction livournaise paraît excessive.
Les musulmans subissent eux aussi les rigueurs de l’administration sous forme de
confiscations ; pour s’en protéger, certaines familles transforment leurs biens en
fondations pieuses (habous) dont elles conservent la gestion et les avantages qui en
découlent. Les biens confisqués reviennent pour une part au beylik et pour le reste
deviennent des habous gérés par des associations dont l’une des plus importantes utilise
les revenus ainsi obtenus à l’entretien de bâtiments divers destinés, à La Mekke et à
Médine, aux pèlerins algériens.
Vue d’Alger en 1688. Gravure de Wolfgang (Iconographie de l’Algérie, pl. XXXII, 83).
85 La course procure à Alger l’essentiel de ses ressources, tant au beylik qu’aux particuliers
et aux re’is eux-mêmes. Elle a connu son âge d’or au XVIIe siècle, mais ses excès ont
provoqué les représailles des puissances européennes, sous forme de bombardements
d’Alger, notamment par les Français (1661, 1665, 1682-83, 1688) et les Anglais (1655,
1672 et surtout 1816). Le beylik perçoit une partie des prises et les revenus qu’il en tire
lui permettent d’entretenir la milice, d’armer des bâtiments, d’entreprendre des
travaux d’utilité publique (système d’égouts, aqueducs du Hamma et de ’Aïn Zaboudja,
fontaines publiques) et de construire des mosquées : Ali Bitchnin (1662), Djemaâ el-
Djédid ou mosquée de la Pêcherie (1660), Sidi Abd er-Rahman (1694), es-Seyyida
(reconstruite à la fin du XVIIIe siècle), Ket-chaoua (1794).
86 Les re’is et les hautes personnalités du beylik se font construire des résidences luxueuses
dans le quartiers de la basse ville, tandis que les familles arabes demeurent surtout
dans la partie haute. Les deys ont longtemps résidé dans les palais de la Djenina, mais
en 1817, à la suite d’une révolte des Janissaires, le dey Ali Khodja est allé s’installer dans
la Kasbah, qui à l’origine constituait la citadelle d’Alger. La ville a aussi été soumise à
plusieurs reprises à des tremblements de terre, par exemple en 1716 et en 1755, et à des
épidémies de peste (1740, 1752, 1787, 1817).
87 Au moment où les Français débarquent près d’Alger, la ville dont on estime qu’elle
compte 8 000 maisons (sur lesquelles 3 000 appartiennent à des particuliers), a perdu
beaucoup de son importance économique et sa population a fortement diminué ; elle ne
joue plus en Méditerranée un rôle majeur et cherche avant tout à survivre en
s’efforçant de résister aux pressions des puissances européennes, en vain car le sultan
lui-même ne peut lui apporter le secours indispensable ; trois siècles de présence
ottomane ont donné à Alger un caractère original à beaucoup de points de vue et lui
ont procuré à certains moments une prospérité indéniable ; mais faute d’une
organisation politique et administrative solide et stable, ils n’ont pu lui assurer une
force suffisante, susceptible de lui conserver son autonomie de fait au sein d’un Empire
ottoman alors lui-même confronté aux difficiles problèmes de la question d’Orient.
96 Mais cette alliance masque en fait une réalité très différente. La rivalité traditionnelle
qui oppose les deux « états » kabyles, celui de Couco et celui des Beni Abbès, fait que les
Turcs ne cesseront de jouer l’un contre l’autre et l’existence d’alliés kabyles entraînera
automatiquement celle de kabyles hostiles voire ennemis déclarés. Or ces tribus
représentent la seule force militaire du pays capable de s’opposer à l’Odjaq. D’où naîtra
la tentation, pour ceux des dirigeants algérois que menaceront des révoltes de
Janissaires, de s’appuyer sur un des clans kabyles. Ainsi Hassan Pacha, qui, en 1560,
épouse la fille du roi de Couco pour disposer de 6 000 Zouaoua à sa dévotion. En
1640-45, c’est au tour du chef des Raïs d’Alger, Ali Pichin, qui est le maître effectif de la
ville, de prendre encore femme à Couco afin de contenir les prétentions de l’Odjaq. A la
veille de l’intervention française, le dey Ali Khodja fera appel aux contingents kabyles
pour écraser les Janissaires insurgés, 1 500 d’entre eux seront massacrés ; mais ce qui
aurait pu être l’amorce d’une révolution interne, débouchant sur un Etat quasi
national, tournera court.
97 Inversement l’indépendance des tribus kabyles n’avait cessé de susciter des conflits
armés avec Alger. L’énumération en serait fastidieuse. Retenons seulement quelques
dates : 1542 (Couco), 1559 et 1590 (Beni Abbès), 1602-03 (Couco), 1629-ls45 (grande
révolte des Kouloughlis et des kabyles), 1668 (Zouaoua), 1752-54 (Couco et Guechtoula),
1766 (Flisset el-bahr), 1818-25 (insurrection générale, campagnes de Yahya Agha). A la
veille de la conquête française le consul des États unis, Shaler signalait l’arrestation des
Kabyles d’Alger par mesure de représailles (1823).
98 Dans ces conditions, on conçoit que les autorités algéroises n’aient accepté, au cours
des ans, qu’avec beaucoup de réticence la présence de Kabyles à demeure dans leurs
murs. A l’origine, la fraternité d’armes avait bien facilité l’installation d’un contingent
de ces mercenaires zouaoua qui, jusqu’à la fin, serviront les Turcs. A l’époque d’Haedo
les Kabyles (ces 2 à 3 000 Zouaoua compris) représentent à peu près le 1/10 e de la
population d’Alger. Les Renégats en constituent alors la moitié, les Turcs d’origine et
les Bladi, Tagarins et Andalous, se partageant presque à égalité les 4/10 e restant. La
ville comptait alors, dit-on, 60 000 habitants.
La place Royale (future place du Gouvernement, aujourd’hui place des Martyrs) en 1832
(Iconographie de l’Algérie, pl. XCIII, 218 bis).
99 Il semble que la situation des Kabyles se soit dégradée dès le début du XVIIe siècle. C’est
l’époque où les royaumes de Labbès et de Couco flirtent alternativement avec Madrid.
Le soutien apporté par les Kabyles aux Kouloughli révoltés de 1629-45 n’améliora pas
leur implantation algéroise et il semble que la révolte zouaoua de 1668 aboutit à
l’expulsion des mercenaires zouaoua d’Alger. Toujours est-il qu’au XVIIIe siècle les
Kabyles ne figurent plus parmi les 6 « corporations » de Berrani (étrangers) tolérées
dans la cité : Biskri, Laghouati, M’ziti, gens du Mzab, de Djid-jelli, et nègres libres. Seule
exception pouvant toucher les Kabyles, et qui a traversé les siècles, le sort particulier
fait aux habitants de Djidjelli, alliés de la première heure des frères Barberousse et qui
jouissent d’ailleurs d’un statut particulièrement avantageux. De ce fait l’élément kabyle
est relégué hors des portes, dans les faubourgs ou les campagnes environnantes. Mais,
malgré toutes les entraves apportées, il a réussi à s’insérer dans l’économie locale. Les
Kabyles trustent à Alger le commerce de l’huile, de la laine, des légumes, etc. Beaucoup
sont jardiniers. Enfin ils fournissent le personnel domestique des Consulats européens.
100 C’est l’occupation française qui va paradoxalement ouvrir la voie à la reconquête kabyle
de la cité, car on va assister, comme au début du XVIe siècle, à un bouleversement
démographique. Alger, qui dans la première moitié du XVIIe siècle, âge d’or des pirates
barbaresques, avait compté jusqu’à 150 ou 200 000 habitants, n’avait cessé depuis de
dépérir : 100 000 habitants au début du XVIIIe siècle, 50 000 à la fin, 30 000 vers 1825. Or
les premiers recensements français de 1831 ne dénombrent que de 9 à 10 000
musulmans. Même en tenant compte des 5 à 6 000 Turcs exilés, on aboutit à une perte
de l’ordre de 50 % par émigration volontaire. L’Intendant civil Pichon, bien renseigné,
l’estimait en 1832 au tiers de la population d’origine.
101 La répugnance de l’élément musulman à vivre à côté des chrétiens va freiner pendant
très longtemps le rééquilibrage. Ce n’est qu’en 1901 qu’Alger retrouvera sa population
musulmane de 1830. Les Kabyles, néanmoins, seront les premiers à revenir, au point
que dès 1837 l’administration française dut créer une nouvelle « corporation » de
Berrani réservée aux Kabyles. La seule corporation existant sous les Turcs qui touchait
le monde berbère était celle des M’ziti, tribu vivant entre l’Ouenougha et la région de
Bordj bou Arréridj, mise à part, naturellement, celle des Djidjelliens qui constituaient
un cas très particulier.
102 Mais le mouvement de « berbérisation » de la cité ne s’affirmera qu’au début du XXe
siècle. En 1911 les Kabyles représentent déjà 1/3 des musulmans algérois ; en 1925 les
2/5e. La Casbah abrite désormais une très large majorité de familles de Djurdjura et des
massifs environnants. A la veille de la guerre de 1939-40 on estimera l’élément kabyle
aux 2/3 du total. Bien que leur nombre n’ait cessé de croître, le pourcentage aura par la
suite tendance à diminuer du fait de l’afflux des arabophones du Sud et des Hauts-
Plateaux. En 1954, au dernier recensement fait par l’administration française,
l’agglomération algéroise comptait, pour la première fois depuis 1830, une très légère
majorité de musulmans : 293 000 sur un total de 570 000 habitants. La communauté
kabyle pouvait être évaluée, grosso modo, à 180 000 âmes.
BIBLIOGRAPHIE
Préhistoire (G. CAMPS)
Arambourg C. La grotte de la carrière Anglade, Bull, de la Soc. d’histoire nat. de l’Afrique du nord, t.
XXVI, 1935, p. 301-310.
Aymé A. Le Quaternaire littoral des environs d’Alger, Congr. panaf. de préhist., II e session Alger,
1952 (1955), p. 243-246.
Aymé A. et Balout L. Le gisement préhistorique du confluent des oueds Kerma dans le Sahel
d’Alger. Bull, de la Soc. d’hist. nat. de l’Afrique du nord, t. XXXIII, 1942, p. 141-168.
Balout L. Préhistoire de l’Afrique du Nord, Paris, A.M.G., 1955, p. 42-47, 315-332, 468.
Bourjot A. Découverte d’une grotte à la Pointe Pescade, à la carrière de calcaire bleu. Résultats
des recherches, Bull de la Soc. algér. de climatologie, t. V, 1868, p. 78-88.
Histoire naturelle du massif d’Alger dans ses rapports avec l’homme préhistorique, Bull, de la Soc.
algér. de climatologie, t. V, 1868, p. 212-224
Grotte du Grand Rocher de Guyotville, Alger, Matériaux pour l’histoire positive et philosophique de
l’homme, t. V, 1869, p. 448-450.
Betrouni M. Le Pléistocène supérieur du littoral ouest algérois, thèse ronéo. Univ. d’Aix-Marseille III,
1983.
Camps G. Les dolmens de Beni-Messous, Libyca, Anthrop. Préhist. ethnogr., t.I, 1953, p. 329-372.
Lamothe Général de. Les anciennes lignes de rivage du Sahel d’Alger et d’une partie de la côte
algérienne, Mém. de la Soc. géol. de France, 4e série, t. I, n° 6, 1911.
Marchand H. La grotte préhistorique de l’oued Kerma, commune de Draria, Alger, Bull, de la Soc.
préhist. de France, t. XXXI, 1934, p. 247-251.
Les industries préhistoriques littorales de la province d’Alger, Rec. des not. et Mém. de la Soc.
archéol. de Constantine, t. LXII, 1935-6, p. 3-47.
Souville G. Les grottes à ossements et industries préhistoriques de l’Ouest d’Alger, Libyca, Anthrop.
Préhist. Ethnogr., t. I, 1953, p. 17-53.
Berbruger A. Sur un sarcophage découvert au jardin Marengo, Rev. Afric., t. XII, 1868, p. 134-138.
Devoulx A. Chronique, Rev. afric, t. XV, 1871, p. 399, t. XIX, 1875, p. 317-318.
Gautier P. Alger, une monnaie de Cléopâtre VII, Libyca archéo. épigr., t. 4, 1956, p. 335-336.
Gavault P. Le rempart d’Icosium, Rev. Afric, [Link], 1887, p. 158-160. Antiquités récemment
découvertes à Alger, Rev. Afric, t. XXXVIII, 1894, p. 65-78.
Gsell S. Atlas archéologique de l’Algérie, feuille 5, Alger, n° 12. Inscription d’Alger, Rev. Afric, t. XL,
1901, p. 282-284. Tête de l’empereur Hadrien, Rev. Afric, t. XLV, 1901, p. 65-67. Monuments antiques de
l’Algérie, t. 2, 1901, p. 60.
Hamelin P. Gobelet de verre émaillé du Musée d’Alger, Libyca archéol. épigr., t. 3, p. 87-99..
Heron de Villefosse A. Verres antiques trouvés en Algérie, Rev. archéol., t. 28, 1874, p. 281.
Les vestiges du christianisme antique dans le département d’Alger, Et. d’épigr. d’archéol. Et d’hist.
afric, 1957, p. 411-420.
Lespes R. Alger. Études de géographie et d’histoire urbaines, coll. du centenaire de l’Algérie, 1930.
Al ‛Umari, Masālik.
Al Abdarī, Rihla.
Julien Ch.-A., Histoire de l’Afrique du Nord, t. 2, nouvelle édition revue par R. Le Tourneau.
Golvin L., Le Magrib central à l’époque des Zirides, Paris, A.M.M.G., 19.
« Les villes de la côte algérienne », Лии. del’Inst. d’Études Orient., Alger, t. XIII, 1955 ? p. 118.
Boutin (Cdt) « Reconnaissance de la ville, des forts et batteries d’Alger », dans Nettement, Histoire
de la conquête dAlger, Paris, 1879.
Colombe M. « Contribution à l’étude du recrutement de l’odjaq d’Alger dans les dernières années
de la Régence », dans Revue africaine, 1943, t. LXXXVII.
Devoulx A. Tachrifat, recueil de notes historiques sur l’administration de l’ancienne Régence d’Alger,
Alger, 1852.
Eisenbeth J. « Les Juifs en Algérie et en Tunisie à l’époque turque », Rev. afric, 1952, t. XCVI.
Emerit M. « Les quartiers commerçants d’Alger à l’époque turque », dans Algeria, 1952.
Fischer G. Barbary legend : war, trade and piracy in North Africa (1415-1830), Oxford, 1957.
de Haedo Diego, Topographia e historia de Argel, Valladolid 1612, trad. fr. Monnereau et Berbrugger
dans Rev. afric., 1870-1871.
Julien C.A. Histoire de l’Afrique du nord, 2e éd., t. 2, revu par R. Le Tourneau, Paris 1952.
Kaddache M. « La Casbah sous les Turcs », dans Documents algériens, Alger 1951.
Raymond A. Grandes villes arabes à l’époque ottomane. Paris 1985. Renaudot Tableau du royaume de la
ville d’Alger, Paris, 1830.
Hadj Sadok, Description du Maghreb et de l’Europe au iii e et ixe siècles, Alger, Carbonel, 1949.
Golvin L. Le Maghreb central à l’époque des Zirides, Paris, Arts et Métiers, 1957.
Ibn Khaldoun Histoire des Berbères, trad. De Slane, Paris, Geuthner, 1625-56.
Haedo Fra Diego de « Topographie et histoire générale d’Alger », trad. Berbrugger et Monnereau,
Revue africaine, t. XIV et XV.
Boyer P. La vie quotidienne à Alger à la veille de l’intervention française, Paris, Hachette, 1963.
INDEX
Mots-clés : Algérie (partie nord), Espagne, Géographie, Histoire, Préhistoire, Villes