Centrafrique : la fabrique d’un autoritarisme
Roland Marchal
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Roland Marchal. Centrafrique : la fabrique d’un autoritarisme. Les Études du CERI, 2023, 268-269,
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N° 268-269 - octobre 2023
CENTRAFRIQUE :
LA FABRIQUE D’UN
AUTORITARISME
Roland Marchal
Centrafrique : la fabrique d’un autoritarisme
Résumé
Ce pandémie
La texte analyse les conditions
de Covid-19 en Oman dansa lesquelles la Centrafrique,
eu pour caractéristique un concomitante
d’être Etat déliquescent
avecau sortir
une d’une
transition
crise existentielle,
politique. sait jouerde
La simultanéité de l’arrivée
ses propres
au faiblesses
pouvoir du et d’une
sultanconfiguration
Haytham en régionale et internationale
janvier 2020, après cinq
particulièredepour
décennies aujourd’hui
règne de Qabous,contraindre le champ
et de la crise politique
sanitaire et terroriser
ont entraîné sa propre population
une transformation des rôles enet
construisant
fonctions desun ennemi
acteurs forcément
politiques et étranger et en instrumentalisant
institutionnels. la Russie
Ces deux dynamiques, pour sa
a priori pérennisation.l’une
indépendantes Les
moyens
de et techniques
l’autre, ont modifié deles
coercition sontetd’une
politiques grande modernité,
les frontières de l’Etat.même s’ilsen
La mise s’appuient
avant desurlaun répertoire
fonction de
de pratiques
protection et coercitives déjàd’un
la valorisation biendiscours
rodées en Afrique centrale.
scientifique fondé surLal’efficacité
fabrique d’un tel autoritarisme
se révèlent parfois ens’appuie
rupture
sur lal’image
avec construction d’une
projetée menace particulière
auparavant, qui mettait (des groupes
l’accent armés
sur une transnationaux),
spécificité omanaiseune communauté
marquée par un
internationale
principe atone qui s’épuise
de modération. En outre,à la
mettre en œuvre liée
recomposition des àsolutions
la place éculées et une offre
des travailleurs de sécurité
étrangers, érigésqui
en
renvoie le
variable maintien deéconomique
d’ajustement la paix onusien
et ou la mission
sociale, de un
signale formation européenne
processus à la marge
de relégation : l’implication
autorisé et accéléré
militaire
par russe mais
le contexte aussi rwandaise
spécifique de pandémietraduit
et la une volonté
nécessité de de mettrede
déployer hors jeu unesources
nouvelles gestionderégionale et
légitimité.
internationale de la crise qui a échoué, tout en reconduisant une économie concessionnaire dans le
domaine minier et agricole, dont les premiers bénéficiaires restent les gouvernants à Bangui.
Central African Republic: authoritarianism in the making
Abstract
This text analyses the conditions in which the Central African Republic, a failed state emerging from
The Covid-19 pandemic in Oman was characterized by its coincidence with a political transition. The
an existential crisis, is able to play on its own weaknesses and a particular regional and international
coming to power of Sultan Haytham in January 2020 after five decades of Qaboos’rule and the health
configuration to coerce the political arena, terrorizing its own population by creating an enemy that is
crisis combined to transform the roles and functions of political and institutional actors. These two
inevitably foreign, and using Russia as an instrument to perpetuate itself. The means and techniques
dynamics, apparently unrelated have modified the policies and boundaries of the state. The emphasis
of coercion are extremely modern, even if they are based on a repertoire of coercive practices already
on the function of protection and the development of a scientific discourse based on efficiency breaks
well established in Central Africa. Such authoritarianism is based on the construction of a specific
sometimes with the previous image of an Omani specificity marked by a principle of moderation.
threat (transnational armed groups), a lacklustre international community that is exhausting itself in
Moreover, the recomposition that is linked to the place granted to foreign workers, set up as an economic
implementing outdated solutions, and a security offer that relegates UN peacekeeping or European
and social adjustment variable, indicates a process of relegation authorized and accelerated by the
training missions to the sidelines: Russian and Rwandan military involvement reflects a desire to
specific context of the pandemic and the necessity to find new sources of legitimacy.
substitute the regional and international management of the crisis, while at the same time maintaining
a concessionary economy in the mining and agricultural sectors, the primary beneficiaries of which
continue to be the rulers in Bangui.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 2
Centrafrique : la fabrique d’un autoritarisme
Roland Marchal, Ceri-Sciences Po
Alors que la presse internationale glose sur les avancées russes en République centrafricaine
(RCA), il est urgent d’inverser les termes afin d’éclairer le projet centrafricain que la Russie
contribue à mettre en œuvre1. Relus sous cet angle, les événements des cinq dernières années
témoignent des continuités dans la trajectoire d’élites centrafricaines, insatiables dans leur
quête des prébendes qu’offre une économie plus que jamais concessionnaire2 et obnubilées
par l’accaparement des pouvoirs de l’Etat, quitte à rompre avec la lettre et l’esprit de la loi
pour mieux réduire au silence toute opposition. Ce sont donc les conditions de construction
d’un nouvel autoritarisme qui sont au centre de mon propos3. Ma thèse est la suivante : la
direction d’un Etat déliquescent comme la RCA joue aujourd’hui de ses propres faiblesses et
d’une configuration régionale et internationale particulière pour clôturer le champ politique,
brutaliser sa propre population en construisant un ennemi forcément étranger, en jouant
d’intérêts opportunistes russes pour sa pérennisation.
1
L’auteur remercie le CCFD-Terre solidaire et le ROSCA pour leur soutien matériel et intellectuel qui lui a
permis de rencontrer de nombreux acteurs de la vie politique et de la société civile centrafricaine. Compte tenu
du contexte, aucun nom des personnes interrogées en RCA ou ailleurs n’est cité ici, mais toutes doivent être
remerciées pour leur courage et leur ouverture d’esprit. L’auteur est seul responsable des analyses et des opinions
formulées dans ce texte. Aucune de ces organisations, ni le CERI, ni Sciences Po n’ont la moindre responsabilité
dans cet écrit. L’auteur remercie les deux évaluateurs qui ont permis de clarifier certains passages et de compléter
les références bibliographiques. La rédaction de ce texte a été achevée le 20 mars 2023.
2
Stephen Smith, « The elite’s road to riches in a poor country », in Tatiana Carayannis et Louisa Lombard
(dir.), Making Sense of the Central African Republic, Londres, Zed Press, 2015, pp. 102-122 ; Mai Hassan, « New
insights on Africa’s autocratic past », African Affairs, Vol. 121, n° 483, 2022, pp. 321-333.
3
Une approche différente mais tout à fait pertinente est tentée dans Lotje de Vries et Andreas Mehler, « The
limits of instrumentalizing disorder : Reassessing the neopatrimonial perspective in Central African Republic »,
African Affairs, Vol. 118, n° 471, 2019, pp. 307-327.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 3
Depuis la fin de 2012, la République centrafricaine est confrontée à une crise proprement
existentielle, au-delà d’affrontements armés meurtriers qui n’en sont que le symptôme4.
Cette crise ne porte pas seulement sur l’identité des dirigeants du pays : elle concerne le lien
social, l’acceptation qui pendant des décennies a permis aux uns et aux autres de coexister
et de reconnaître à chacun le même statut citoyen. En l’espace de quelques mois, cette
coexistence – qui n’avait pas été idyllique5 – a été remise en cause par le surgissement de
groupes armés prétendument unifiés dans une coordination appelée la Séléka, qui se sont
autoproclamés les défenseurs des marginalisés puis d’une communauté (musulmane) prétendue
soudainement unie et homogène6. A partir du nord du pays, ils se sont lancés à la conquête
de l’ensemble du territoire, entendant rectifier une marginalisation historique en s’emparant du
pouvoir à Bangui – une solution bien simple pour un problème aux ressorts aussi complexes.
Le déroulement de la crise a été rythmé par des événements politiques dans la capitale, qui
rendent mal compte de la détérioration massive de la sécurité en province, de l’extension des
pillages puis des massacres, démultipliés à partir de l’été 2013 par d’autres crimes de masse
perpétrés lors de l’émergence de groupes miliciens d’autodéfense, les anti-balaka, associés à
l’ethnie du président Bozizé (les Gbaya), à la communauté chrétienne, ou encore à la population
autochtone, toutes catégories plus problématiques les unes que les autres. Il est difficile
d’identifier dans la furie et le manichéisme ambiants les combattants de la liberté. Phénomène
aussi social que politique, la confrontation entre ces deux constellations de groupes armés a
davantage exprimé l’anomie d’une société que le combat entre deux partis déterminés. Une
fraction de la communauté internationale, bien involontairement, a contribué à construire ces
deux camps, reflétant ses propres interrogations sur la coexistence avec l’islam.
Après avoir tenté d’impliquer Paris en orchestrant en sous-main une attaque de l’ambassade
de France pour provoquer une riposte qui aurait été présentée comme un soutien, le président
François Bozizé, sous la pression de ses homologues de la région7, a accepté sous la contrainte
en janvier 2013 la création d’un gouvernement d’union nationale, mais il s’est obstiné à en
déjouer les conséquences. Le 24 mars suivant, les bandes de la Séléka entraient dans Bangui
qui sombrait pour de longues semaines dans un chaos sanglant. Le départ de la capitale d’une
partie de ces combattants mal encadrés et peu disciplinés en mai n’a pas stabilisé la situation
et a aggravé les tensions en province. Le nouveau régime issu du coup d’Etat dirigé par le chef
de la Séléka, Michel Djotodia, a été incapable de s’imposer à ses propres partisans et plus
4
Tatiana Carayannis et Louisa Lombard (dir.), Making Sense of the Central African Republic, op. cit.
5
La ségrégation des musulmans, pour n’être pas systématique, était avérée mais pas reconnue. L’obtention
de pièces d’identité était une épreuve riche en humiliations et coûteuse financièrement. L’adoption d’un prénom
chrétien par les musulmans était aussi une tentative de limiter les antagonismes à l’école. Rien n’est réglé dix
ans après le début de la crise armée. Pour une réflexion générale, voir Séverine Awenengo Darlberto et Richard
Banégas (dir.), Identification and Citizenship in Africa : Biometrics, the Documentary State and and Bureaucratic
Writings of Self, Londres, Routledge, 2021.
6
Laura Collins et Gino Vlavonou, « A State of (dis)unity and uncertain belonging : The Central African Republic
and its muslim minority », Islamic Africa, Vol. 12, n° 2, 2021, pp. 186-210.
7
Au risque d’approximations, le terme « région » désigne dans ce texte les Etats membres de la Communauté
économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), dont la Communauté économique et monétaire de l’Afrique
centrale (CEMAC) (zone Franc) est la principale subdivision. La CEMAC inclut, outre la RCA, le Cameroun, le
Congo-Brazzaville, la Guinée équatoriale, le Tchad et le Gabon. Les autres membres de la CEEAC sont le Rwanda,
le Burundi, la République démocratique du Congo, l’Angola, Sao Tomé et Principe.
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encore à ses opposants. La tardive intervention militaire française Sangaris en décembre 20138
est difficilement parvenue à contenir cette insécurité après de longs mois d’opérations, non
sans pertes significatives et d’importants dégâts collatéraux, dus à l’impréparation politique de
l’intervention et à l’impossibilité de sécuriser avec un peu plus de 2 000 hommes un territoire
plus grand que la France et la Belgique réunies : de fait, seules des enclaves géographiquement
délimitées ont été protégées. Mais on le sait, l’interposition est la plus délicate des tâches assignées
aux militaires, celle où les erreurs sont les plus aisées et les critiques les plus nombreuses.
La déchirure du tissu social et la violence à l’aune de cette crise ont invité à une révision
drastique des conditions d’existence de l’Etat et des règles de cooptation des élites politiques et
économiques du pays9. Elles ont également imposé à la communauté internationale, à la France
toujours influente, mais aussi à Bruxelles et aux instances de Bretton Woods, une réévaluation
radicale de leurs liens avec l’un des pays les plus pauvres au monde, et une vision plus critique
des financements décrits jusqu’alors comme performants. Le nouvel agenda diplomatique ne
manquait pas d’ambitions. Il fallait mettre un terme à la violence, restaurer un sens commun
d’appartenance citoyenne, panser les plaies d’une année effroyable, remettre à flot un appareil
d’Etat disloqué et « milicianisé », relancer une économie en déshérence bien avant l’arrivée de la
Séléka dans Bangui. Et il fallait des élections enfin libres et transparentes dans un pays qui n’en
avait pas eu depuis longtemps, pour redonner à cet Etat réformé et attentif à ses populations la
direction légitime dont il avait besoin. Aucun de ces buts n’était peu ou prou atteignable dans
le temps court d’une transition conduite de janvier 2014 à mars 2016, alors qu’une réforme
radicale du comportement des élites centrafricaines était primordiale, comme était nécessaire
une réévaluation des modes d’interaction de la communauté internationale avec celles-ci.
L’aggiornamento n’a jamais eu lieu. Au contraire devrait-on dire. Le Forum de Bangui qui tentait
de susciter une expression nationale et pas seulement banguissoise sur la résolution de la crise, au
printemps 2016, fut sans doute le seul moment au cours duquel se déploya un véritable exercice
de la démocratie, devenu impossible depuis de longues années dans ce pays, nous y reviendrons.
La transition ne fut qu’une période de (relative) stabilisation sécuritaire, un moment thermidorien
qui permit aux élites tétanisées par la crise qu’elles venaient de vivre de vérifier que leur habitus
passé restait fonctionnel et qu’il n’y aurait pas de rupture sociétale, pas même de révolution passive
par laquelle les contre-élites qui avaient un moment dicté le tempo des affrontements seraient
intégrées pour mieux préserver un ordre hérité de la période coloniale. La France, pressée de clore
un exercice militaire peu prisé par son opinion publique, renoua sans peine avec des attitudes
anachroniques, imposant de façon prioritaire la tenue d’élections, reconduisant les aveuglements
anciens dans ses relations avec les élites politiques et un statu quo pourtant intenable10.
8
Elle a rapidement été accompagnée par d’autres contingents dont l’action de pacification a été variable.
Voir Roland Marchal, « Brève histoire d’une transition singulière. La République centrafricaine de janvier 2014 à
mars 2016 », rapport de recherche, Réseau des organisations de la société civile centrafricaine pour la gouvernance
et le développement (ROSCA-GD), CCFD-Terre solidaire, 2016, p. 73, [Link]
uploads/2016/09/breve_histoire_de_la_transition_en_rca.pdf.
9
Roland Marchal, « Being rich, being poor : Wealth and fear in the Central African Republic », in Tatiana Carayannis
et Louise Lombard (dir.), Making Sense of the Central African Republic, op. cit., pp. 53-75.
10
Pour une version expurgée, voire tronquée, de cette période, voir le récit de l’ambassadeur français arrivé
dans les bagages des militaires français à Bangui, Charles Malinas, Un intermède centrafricain. La France en
Centrafrique 2013-2016, Paris, L’Harmattan, 2022.
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Dès que ladite transition s’est conclue en 2016 par la tenue d’élections – « les meilleures
possible dans les conditions du pays » suivant la formule consacrée –, les principaux acteurs
de cette tragédie ont repris leur posture d’antan comme si rien ne s’était passé : si crise il y
avait eu, elle portait la marque d’autres, au sein de la Centrafrique ou de la communauté
internationale, et il revenait à cette dernière de parachever la pacification du pays par les
moyens qu’elle se donnerait. En dépit de multiples déclarations officielles, de séminaires
interministériels, de colloques de la société civile, de voyages d’étude, la réconciliation n’a plus
été qu’un prétexte pour obtenir des financements et les dépenser avec une grande libéralité.
Heureusement, la société centrafricaine ne s’était pas totalement effondrée, mais il y avait loin
entre la superficielle normalisation sociale que l’on observait surtout dans la capitale, et cette
réconciliation que tous les acteurs, nationaux et internationaux, appelaient de leurs vœux en
2014. Cette renonciation des acteurs internationaux en dit long sur leur aveuglement ou, plus
justement, leur simple désir de retrouver des interlocuteurs étatiques avec qui négocier l’aide,
les projets, les programmes sans jamais revenir à la raison première de leur présence en RCA.
Pourtant, ce n’est pas de cet échec dont on parle aujourd’hui, quitte à le réduire à celui d’une
transition mal dirigée11. C’est la présence russe, survenue fin 2017 dans des circonstances sur
lesquelles nous reviendrons, qui est l’objet de toutes les attentions alors même que s’est mis en
place en Centrafrique un régime qui a soudain fait flèche de tout bois contre l’ancienne puissance
coloniale, et s’est reconstruit comme un autoritarisme disruptif qui allie des technologies de
répression modernes aux pratiques coercitives plus traditionnelles de la vie politique locale. Cet
autoritarisme, en effet, n’est pas la simple reprise de ce que le régime de François Bozizé avait
essayé de mettre en place en 2011 après des élections tronquées : il s’inspire certes comme
son prédécesseur de technologies répressives mises au point sous Bokassa et Kolingba, mais il
est plus ambitieux, plus insidieux, du fait sans doute des conseils et des moyens prodigués par
les conseillers du Groupe Wagner, admirateurs des cultures répressives tchéchènes, russes et
syriennes12, sans même citer ici une expertise rwandaise reconnue sur la gestion des oppositions.
Illustration paradoxale de cette réalité : la République centrafricaine, en dépit de tout réalisme
économique, a opté en avril 2022 pour une cryptomonnaie alternative au franc CFA, le sango
coin, mais en a délégué la création et la gestion à une société privée étrangère. Ce qui a été
présenté à l’opinion publique centrafricaine comme le retour à une souveraineté monétaire
n’en a été que la privatisation dilettante13. Dans cet épisode affairiste, il y aurait beaucoup à
dire sur les conseillers du premier cercle, hommes et femmes d’affaires au bilan sulfureux,
souvent en délicatesse avec la justice dans leur pays d’origine mais toujours disponibles pour
des aventures qui se muent en escroqueries pures et simples.
11
Mathilde Tarif et Thierry Vircoulon, « Transitions politiques. Les déboires du modèle de sortie de crise en
Afrique », Etudes de l’IFRI, décembre 2016.
12
Didier Bigo, Pouvoir et obéissance en Centrafrique, Paris, Karthala, 1989. Une étude comparative entre
les fonctions des conseillers russe et français à la présidence de la République à Bangui, Valery Zakharov et
Jean-Claude Mantion, serait intéressante, même si aujourd’hui impossible. Se reporter également à la lecture
très instructive de Gilles Favarel-Garrigues, La Verticale de la peur. Ordre et allégeance en Russie poutinienne,
Paris, La Découverte, 2023.
13
L’achat de la cryptomonnaie « nationale », le sango coin, devait permettre d’acquérir à terme la nationalité
centrafricaine. Cette loi, retoquée par la Cour constitutionnelle en automne 2022, a été reformulée dans un cadre
juridique plus respectueux des engagements régionaux de la RCA en février 2023.
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Comme souvent, la Centrafrique a joué sur des registres contradictoires. Pays parmi les plus
sous-développés au monde, elle se veut le promoteur de la blockchain et de l’économie digitale
sur le continent africain. Etat ne survivant que grâce à l’aide alimentaire apportée à la moitié de sa
population et aux financements internationaux – plus de 50 % de son budget en moyenne – qui
paient depuis quasiment dix ans les salaires de sa fonction publique, elle prône la seconde
indépendance et la rupture avec le pacte colonial en faisant mine d’oublier que Paris désire plus
encore que Bangui clore ce chapitre, et se met au service d’un Etat russe qui n’a à proposer que
ses armes ou ses mercenaires, en sus de son siège permanent au Conseil de sécurité.
Mon propos est double. Il s’agit d’abord de revenir sur l’histoire d’une crise et de son absence
de résolution malgré de belles déclarations prononcées à Bangui. Ensuite de comprendre
la construction d’un autoritarisme original, rendu possible par la présence d’acteurs armés
étrangers qui en radicalisent l’efficacité. La fin de la transition et la mise en place d’un nouveau
régime, pourtant adoubé par la communauté internationale, expriment paradoxalement le
peu de chemin parcouru vers une réconciliation nationale. L’Etat dont on parle aurait soudain
été transformé grâce à la simple tenue d’élections : les alliances concrètes, la compréhension
partagée des trois années de conflit ouvert, l’attribution des responsabilités, tout cela est évacué
par la soudaine invocation d’une légitimité et d’une légalité absolues de l’Etat qui met hors jeu
sa propre histoire récente.
Les multiples promesses faites par les ambassadeurs, les responsables onusiens et les
caciques du régime sur la lutte contre l’impunité, le retour à l’Etat de droit et la réconciliation
nationale sont restées lettre morte. Les comportements des instances judiciaires nationales,
de la Cour pénale internationale et de la Cour pénale spéciale sont des caricatures de ce que
la population attendait et aussi de ce qui a été dix fois promis et financé. Sans surprise, selon
ces instances qui doivent dire le droit, les plus grands criminels sont et ne sont que les chefs
des mouvements armés. Les élites civiles cravatées dotées de passeports diplomatiques, de
positions dans l’appareil d’Etat, voire de diplômes d’universités étrangères, sont quant à elles
intouchables et donc innocentes, sauf si elles ont eu le mauvais goût de rejoindre l’opposition.
Ces événements indiquent également pourquoi le soudain désintérêt français après 2016 n’a
pu que conforter les comportements les plus anachroniques et prédateurs, et inciter à nouer
d’autres alliances, à échapper à cet entre-deux déséquilibré que la RCA entretenait avec son
voisinage immédiat. L’arrivée du Groupe Wagner dans le pays, mais aussi le remplacement
du Congo-Brazzaville et du Tchad comme tuteurs régionaux par l’Angola et le Rwanda ont
manifesté une indubitable réussite du nouveau régime à se consolider en dépit d’un isolement
politique croissant, quand bien même la France a aidé plus que freiné cette évolution.
Pourtant, comme nous le verrons, la communauté internationale – entendons ici les
Etats occidentaux, les institutions de Bretton Woods et le système onusien – a fait preuve
d’une générosité aveugle après l’élection de Faustin-Archange Touadéra en 2016, surtout
si l’on compare son comportement à celui de François Bozizé lors des dernières années de
sa présidence (2003-2013) : les Nations unies, la Banque mondiale et l’Union européenne
ont multiplié les financements alors que les hiérarques du régime – et donc leurs parents et
nombreuses maîtresses – ont adopté un train de vie sans commune mesure avec l’économie
du pays, la misère de la population et les émoluments de l’Etat dont ils disaient fièrement se
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 7
contenter. Leurs villas étaient construites dans un nouveau quartier de Bangui appelé Bellevue,
qui aurait pu s’appeler Belles vies. On le verra donc, les reconfigurations régionales sont à la
fois le produit et le vecteur d’une montée de l’autoritarisme financé par des institutions qui
n’ont à la bouche que les mots de démocratie et de bonne gouvernance. De cela, ni Bruxelles,
ni New York et Washington n’ont fait un quelconque bilan : au contraire, leurs représentants
locaux qui ont encouragé de telles politiques ont souvent été promus.
A voir la résilience des groupes armés ou du banditisme de grand chemin, à voir les inégalités
se creuser à nouveau sans que le tissu social ne puisse maintenir les liens nécessaires, à voir
une région qui reste marquée par une constellation de conflits locaux, une multiplication
d’entrepreneurs de violence et une forte disponibilité en armes, il n’est pas difficile de conclure
que cette crise irrésolue n’est que l’avant-signe d’un nouvel épisode de grande violence.
Une crise existentielle ?
Il est tout aussi impossible de mesurer le traumatisme provoqué par les événements de
2013 pour la population centrafricaine que d’imaginer que la manière d’y répondre puisse
être pensée et mise en œuvre par des institutions étrangères, aussi résolues fussent-elles.
L’Union africaine et ses déclinaisons régionales, l’Union européenne, les Nations unies, sans
même évoquer les Etats, ont pour la plupart voulu un règlement décent et durable de cette
crise sans cependant pouvoir ni vouloir en préciser la mise en œuvre. Il eût fallu pour cela des
interlocuteurs centrafricains à la fois lucides sur la crise que traversait leur société, désireux
d’en trouver une issue acceptable par le plus grand nombre et conscients des limites de chaque
acteur international en dépit de la bonne volonté affichée. D’ordinaire, le débat public des
organisations de la société civile et des élites politiques ou économiques du pays permet de
dessiner sinon la solution, du moins des lignes de force.
Dans le cas centrafricain, ce n’est pas ce qui s’est produit et il convient de réfléchir sur cette
impuissance avant de blâmer les uns ou les autres, les uns et les autres. Cette crise a en fait
condensé de multiples fractures, souvent produites par une histoire bien plus longue que la
durée du régime Bozizé, et qui se manifestaient par une violence moléculaire et une appétence
au pillage que seules une pauvreté abyssale et la lutte pour la survie peuvent éclairer, par une
décomposition de l’Etat manifeste d’abord dans la disparition des corps armés, véritable gangrène
dont les métastases ont pris la forme de milices, ainsi que par la désagrégation d’un système de
positions dans le champ social et économique que ces derniers garantissaient. A l’inverse de
la guerre civile somalienne qui a exprimé une contestation politique et l’effondrement d’une
économie planifiée sans affecter profondément le tissu social, ici la déchirure a été intégrale,
verticale et horizontale, et n’a épargné aucun secteur d’activité, aucune catégorie sociale,
aucune région, pas moins l’appareil d’Etat que l’organisation sociale d’un village perdu dans
l’arrière-pays.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 8
Cette commotion a pointé la responsabilité du régime Bozizé dont les dernières années ont
témoigné d’un raidissement de la prédation, alors même que Bangui donnait l’apparence d’une
capitale assoupie. Elle a pointé plus encore la responsabilité des groupes armés, d’abord de la
Séléka – qui prétendait parler au nom des victimes, des marginalisés, mais les privait de tout au
nom d’une violence qui se voulait cathartique14 pour peu qu’ils n’appartiennent pas à certaines
communautés musulmanes – puis des anti-balaka15, groupes d’autodéfense qui firent du massacre
la seule arme populaire contre des opposants dix fois mieux armés mais aussi dix fois moins
nombreux. Et dans ce chaos sanglant, dans ces haines communautaires, locales ou économiques,
ont soudain émergé de véritables stratégies politiques jamais assez fortes pour prévaloir sur le
cours des événements, mais suffisamment mises en œuvre pour éclairer l’analyse. J’en citerai trois.
La première, avérée mais qui n’apparut que comme un argument polémique, fut la participation
d’éléments étrangers dont l’existence était liée à d’autres crises dans la grande région : la
Centrafrique n’était-elle pas depuis longtemps une périphérie de périphéries, elle dont le
peuplement des deux derniers siècles provenait pour une grande part de rescapés d’autres
guerres, d’autres raids, d’autres migrations forcées ? Dire que les combattants de la Séléka étaient
de nationalité tchadienne ou soudanaise et en faire des allogènes, ce n’était pas simplement
nier une évidence démographique quant à l’existence de communautés musulmanes installées
de longue date, c’était aussi tenter de déplacer les défis sociétaux de la RCA à ses frontières.
C’était aussi plus subtilement essayer de définir une autochtonie qui, de fait, n’a su perdurer au
lendemain de l’intervention internationale, puisque la communauté chrétienne n’avait guère
d’unité dans sa pluralité dogmatique, régionale, ethnique et son expérience diverse du rapport à
l’Etat16. Politiquement, cet argument relevait d’une singulière amnésie : oublier que pratiquement
tous les dirigeants centrafricains depuis l’indépendance ont dû leur accès ou leur maintien à
la présidence à une intervention extérieure, qu’elle fût française (Bokassa, Dacko, Kolingba),
libyenne (Patassé), congolaise avec Jean-Pierre Bemba (Patassé) ou tchadienne (Bozizé, Djodotia).
La deuxième stratégie est la dimension proprement milicienne et mercenaire de l’accaparement
du pouvoir. Comment en effet considérer autrement lesdits « libérateurs » qui avaient joué un rôle
essentiel dans la prise de pouvoir de François Bozizé en 2003 ? Mais aussi comment expliquer
la survie d’un Bokassa et d’un Kolingba sans cette mobilisation milicienne dont les historiens
nous disent qu’elle a marqué pratiquement tous les pays d’Afrique centrale à un moment ou à un
autre après les indépendances17 ? Les anti-balaka n’ont pas été une création ex nihilo destinée à
14
Comme le notait une experte internationale, les rebelles n’avaient pas trouvé grand-chose à détruire tant les
infrastructures étaient déjà dans un piteux état dans les dernières années du régime de Bozizé. Mais la population
les considéra souvent comme seuls responsables de ces dévastations. Entretien téléphonique, décembre 2022.
15
Le terme anti-balaka prête à une double interprétation : contraction de l’expression anti-balle AK, soulignant
l’importance des rituels de sorcellerie mais aussi, littéralement, « anti-machette » dans le patois des Gbaya de
Bossangoa. Bien que leur existence soit antérieure à la création de la Séléka (ils sévissaient essentiellement contre
les zaraguinas, « coupeurs de routes », et les Peulhs dont le bétail envahit leurs champs), ces milices locales
d’autodéfense (dans leur forme actuelle), issues des régions rurales à dominante chrétienne se sont formées contre
les rebelles de la Séléka majoritairement musulmans.
16
Gino Vlavonou, Understanding Autochthony-Related Conflict : Discursive and Social Practices of the Vrai
Centrafricain, thèse de doctorat, School of Political Studies, University of Ottawa, 2020, [Link]
bitstream/10393/41154/1/Vlavonou_Sohe_Loic_Elysee_Gino_2020_thesis.pdf Voir aussi Roland Marchal, « Brève
histoire d’une transition singulière… », rapport cité, qui analyse cet aspect en détail.
17
David Birmingham et Phyllis Martin (dir.), History of Central Africa. The Contemporary Years Since 1960,
Londres et New York, Longman, 1998 ; Rémy Bazenguissa-Ganga, « Rester jeune au Congo-Brazzaville : violences
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 9
combattre la Séléka : ils illustraient d’abord l’incapacité de l’Etat à protéger ses citoyens, avaient
œuvré des années auparavant contre les pasteurs qui ne respectaient plus les chemins de
transhumance, et s’étaient mobilisés à nouveau lorsque certains groupes armés avaient affirmé
leur détermination à en découdre avec l’enfant du pays, François Bozizé. Ils appartenaient donc
à un répertoire de mobilisation violente que la crise de 2013 a utilisé et enrichi.
La troisième voulait, contre la définition rousseauiste de l’Etat comme institutionnalisation d’un
contrat social, qu’en Centrafrique l’Etat soit la cristallisation régressive d’un système d’inégalités,
de hiérarchies et de fonctions sociales attribuées à des communautés ou des individus. La
violence anomique qui a sévi en 2013 et 2014 a manifesté la remise en cause possible de
catégories sociales, de droits acquis et de fonctionnements de l’appareil d’Etat. Comme je l’ai
décrit ailleurs18, le monopole de fait, acquis par les communautés musulmanes, sur certaines
fonctions économiques (notamment dans le transport, la distribution ou encore l’élevage), a été
radicalement contesté par de nouveaux acteurs. Dans la même logique, l’exclusion de l’appareil
d’Etat et de la fonction publique des musulmans n’a plus été acceptée de manière consensuelle,
et souvent subvertie par les convertis et les enfants des grandes familles musulmanes qui avaient
suffisamment d’entregent pour ne pas rester devant la porte19. On peut dans ces deux cas voir
un succès de l’individuation ou au contraire un affaiblissement de règles de fonctionnement
garanties par une certaine représentation de l’Etat et du contrat social.
Cette crise, on l’a un peu oublié malgré le rappel opportun des sanctions internationales,
a aussi remis en cause les rapports entre l’économie politique informelle de la rente minière
(tout particulièrement du diamant, mais aussi de l’or) et l’Etat, tant nombre d’opérateurs
économiques ont financé la Séléka avant sa prise de pouvoir pour se venger d’une loi inique
réorganisant ce secteur, mise en œuvre en octobre 2008, qui les avait souvent complètement
dépossédés de leurs avoirs.
Cette crise, enfin, a renforcé une milicianisation de l’appareil militaire étatique qui était un
symptôme d’un dysfonctionnement plus profond encore : les débats actuels sur l’embargo des
armes oublient trop souvent l’importance de la participation des militaires dans les milices
anti-balaka et la circulation d’armes incontrôlée entre les casernements des Forces armées
centrafricaines (FACA) et les camps des miliciens des années de transition. Exiger une traçabilité
des armes dans un contexte pareil n’a rien de scandaleux, quand bien même le gouvernement
centrafricain se dit outragé du manque de confiance à son égard ou se prétend désarmé par
rapport aux rebelles qui se fournissent au Tchad, au Soudan et… en RCA.
Sans aller plus avant dans l’analyse, il est clair que ladite reconstruction de l’Etat ne pouvait
se réduire, comme cela a été fait faute de vision d’ensemble et de véritable stratégie de
réconciliation, à la réhabilitation de bâtiments publics et à l’emploi de fonctionnaires civils
régulièrement payés en province. Certes, il fallait effectivement que ces fonctionnaires puissent
politiques et processus de transition démocratique », Autrepart, n° 18, 2001, pp. 119-134, ainsi que « Milices et
bandes armées à Brazzaville », Les Etudes du CERI, n° 13, avril 1996.
18
Roland Marchal, « Being rich, being poor… », art. cité.
19
Sur ces deux points, voir Roland Marchal, « Brève histoire d’une transition singulière », rapport cité, et aussi
Mathilde Tarif, « "On ne devient pas commerçant entre midi et 13 heures !". Les conditions sociales du succès
économiques après la crise en République centrafricaine », Politique africaine, n° 156, 2019, pp. 121-141.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 10
travailler, et à cet effet avoir des bureaux, des chaises, de l’électricité et aussi des salaires. Il ne
s’agit pas de nier ici cet aspect de la réalité de l’Etat, mais cette reconstruction-là devait se faire
avec en tête une exigence fondamentale : ne pas répéter des modes opératoires qui avaient
déclenché l’effondrement de la société centrafricaine. Et pour cela, il fallait autre chose que de
beaux discours, de multiples comités stratégiques, techniques, de suivi, etc., et une cour pénale
spéciale, en invoquant le kit de solutions de l’interventionnisme libéral.
Enfin, à repérer les points essentiels de ce moment tragique de l’histoire centrafricaine,
on pouvait aussi d’emblée mesurer le danger que représenterait l’adjonction d’une milice
supplémentaire, celle du Groupe Wagner, et s’inquiéter de ce que cette implication signifierait
pour la (re)construction de l’Etat centrafricain. Les hommes de Prigojine ont redonné toute sa
crédibilité à un scénario d’usage illimité de la force pour mater les oppositions et régner sans
se soucier de sa propre population.
L’Etat et l’institutionnalisation des milices
N’est pas Evariste Galois qui veut ! On se gardera bien ici de comparer l’importance des
travaux scientifiques du jeune républicain radical, membre de la Société [secrète] des amis du
peuple, et le mathématicien de Boy Rabe (nom du quartier de Bangui où réside le président
Touadéra). Dans un pays où l’exercice du pouvoir est si personnifié, il est essentiel de comprendre
dans quelles conditions ce dernier a été élu et sur la base de quelle expérience politique il a agi
durant son long séjour à la primature. Ces informations éclairent sa manière de gouverner qui
peut sembler confiner à de la procrastination, alors qu’il est capable d’agir très vite dans certaines
situations. C’est plutôt le mode de prise de décision et la place qu’il s’y donne qui font débat,
ce qui lui permet éventuellement de blâmer ses conseillers tout en se félicitant des mesures
qu’il prend. De même, il faut examiner la manière dont les questions soulevées ci-dessus ont
été abordées, pour certaines écartées, pour d’autres traitées.
On attendait une véritable impulsion politique qui permettrait au président Touadéra de
se saisir des grandes thématiques laissées par la transition, et de répondre aux attentes de la
population dont il ne cessait de se dire proche et d’acteurs internationaux qui finançaient en
espérant in fine une amélioration des conditions de vie en RCA. Mais les priorités et engagements
du gouvernement centrafricain ont été autres, relevant souvent de calculs du premier cercle,
sans prise en compte de la situation du pays réel. Le dernier exemple en date est le débat sur le
changement constitutionnel (soit la fin d’une limitation des mandats présidentiels) qui a occupé
une bonne partie de l’année 2022 : un dialogue républicain en mars20, puis une confrontation
entre la mouvance présidentielle et la Cour constitutionnelle à l’automne. Pourtant, cette question
20
Le dialogue républicain, suggéré par la région, aurait dû fournir le cadre d’un débat national (i.e. avec
une expression de la société civile et de l’ensemble des partis politiques, y compris d’opposition) sur la situation
du pays avant de nouvelles négociations avec des groupes armés et après une période d’âpres combats durant
l’hiver 2020-2021. Ce Forum a rapidement tourné court car il est apparu très vite qu’il n’y aurait pas de débats
contradictoires sur quelque sujet que ce soit et que le but visé était une motion en faveur d’une altération de la
Constitution pour lever la limitation du nombre de mandats présidentiels. Cette demande avait déjà circulé au
moment de l’épidémie de Covid, sans cependant recueillir un assentiment significatif, notamment au Parlement.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 11
n’avait jamais été soulevée durant la campagne électorale, et aucune critique n’avait été formulée à
propos de possibles limitations constitutionnelles à l’action publique. L’une des principales figures
politiques centrafricaines, Martin Ziguélé– qui fut membre de la majorité présidentielle durant
le premier mandat du président Touadéra avant de rejoindre l’opposition à cause des tentatives
de division de son parti par les partisans du président après 2021 – ne disait pas autre chose,
mais c’en était déjà trop pour la présidence qui n’avait aucun goût pour le débat contradictoire.
Né en avril 1957 à Bangui, Faustin-Archange Touadéra a connu une scolarité brillante, obtenu
son doctorat de troisième cycle en mathématique à Lille (où réside encore l’une de ses épouses)
et soutenu sa thèse d’Etat en 2004 à l’université de Yaoundé I. Sa brillante carrière universitaire
l’a naturellement poussé à occuper différents postes de gestion, notamment la direction de l’Ecole
normale supérieure (ENS) où il se lia à deux de ses futurs Premiers ministres). C’est donc sans trop
de surprise qu’il fut nommé en 2004 recteur de l’université de Bangui par le ministre de l’Education
d’alors, Karim Meckassoua, un autre poids lourd de la vie politique centrafricaine. Sa gestion étonna :
soucieux d’éviter tout conflit dans une période un peu mouvementée, il fuit la discussion avec
les représentants des étudiants et des enseignants, et laissa à ses deux principaux collaborateurs
à l’ENS, Simplice Mathieu Sarandji21 et Firmin Ngrébada22, le soin de régler les problèmes. Le
22 janvier 2008, le recteur devint Premier ministre et le resta jusqu’au 12 janvier 2013, lorsqu’un
gouvernement d’union nationale dirigé par une personnalité de l’opposition, Nicolas Tiangaye,
fut imposé à François Bozizé par les accords de Libreville de juin 2008.
Faustin-Archange Touadéra détient un record de longévité à la primature. Sa nomination
avait été proposée par Fidèle Gouandjika, lié à sa famille, qui a été l’un de ses plus proches et
influents conseillers, d’abord dans une campagne électorale improbable, puis à la présidence
de la République où il joue aujourd’hui encore un rôle important sur toutes les questions,
exprimant souvent avec un bagou très populaire les opinions de son chef. Sans surprise, les deux
collaborateurs de Touadéra l’ont suivi du rectorat à la primature, où de nombreuses décisions
doivent être prises.
La placidité de son caractère explique pour beaucoup sa survie à un poste rendu encore
plus difficile par un climat social très crispé, et surtout des tensions de plus en plus fortes entre
ses ministres, pas toujours soucieux de respecter l’autorité du chef du gouvernement. Ainsi le
ministre d’Etat aux Mines, Sylvain Ndoutingaï, proche parent de Bozizé, prenait des initiatives
sans coordination interministérielle : en octobre 2008, il lançait une opération contre huit des
compagnies agréées pour l’achat d’or et de diamants en arguant qu’elles ne respectaient pas la
nouvelle loi susmentionnée, ce qui permit à ses affidés de confisquer des pierres, de l’or, des
liquidités, des véhicules23… Cet épisode, peu publicisé sur le moment, est crucial pour comprendre
la montée en puissance quatre ans plus tard de la Séléka : en effet, les biens confisqués n’ont
jamais été restitués et les actionnaires des bureaux d’achat ont entendu prendre une revanche
21
Docteur en géographie à Bordeaux et enseignant à l’université de Bangui, il en est devenu le secrétaire
général quand Touadéra a été nommé recteur. Il le suivra ensuite à la primature.
22
Inspecteur du travail, formé à l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (ENAM) de Bangui, ses liens
avec Faustin-Archange Touadéra seraient d’abord familiaux car son épouse est une proche parente du président.
23
Pour l’analyse de cette loi, voir International Crisis Group, Dangerous Little Stones : Diamonds in the
Central African Republic, Nairobi/Bruxelles, 16 décembre 2010, [Link]/africa/central-africa/
central-african-republic/dangerous-little-stones-diamonds-central-african-republic
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 12
contre un régime qui les avait indûment exclus du secteur minier au profit de ses seuls partisans.
La communauté internationale avait applaudi le vote de la loi qui fournissait le cadre légal de
cette appropriation, sans entrevoir qu’une loi irréaliste pouvait créer plus d’illégalités qu’une
régulation tolérante.
Un autre épisode est celui des télécoms, qui a vu Fidèle Gouandjika, alors ministre des
Postes et des Télécommunications, conclure un accord en 2006 avec une société privée pour
la gestion des appels internationaux, mettant en déficit la société nationale, la Socatel24, qui en
était jusqu’alors bénéficiaire. Lorsque son successeur à ce ministère, Karim Meckassoua, fournit
les preuves de l’escroquerie, le Premier ministre refusa de prendre parti… Dix autres scandales
ont émaillé son mandat à la primature. Il n’est pas question de le rendre coresponsable de
cette concussion, mais il faut noter son habitude d’esquiver toute prise de décision, laissant
les ministres agir à leur convenance jusqu’à ce que le président intervienne personnellement.
Deux dossiers concernant la période où il fut Premier ministre méritent une mention
particulière. D’une part, celui des droits de l’homme et des libertés publiques, sur lequel il
n’intervint jamais. Journalistes et opposants connurent une vie toujours plus dure pendant sa
mandature sans qu’il en ait cure. Cela valut aussi pour les violations massives des droits de
l’homme dans l’arrière-pays, le traitement des détenus à la terrible prison de Bossembélé ou
encore la lutte contre les mouvements armés qui se dispensait des règles élémentaires du droit
humanitaire25. D’autre part, la mise en œuvre du programme de démobilisation, désarmement
et réintégration (DDR), recommandé par les accords de paix de Libreville, qui lui incombait26.
Une première tranche du financement (cinq milliards de francs CFA sur les neuf annoncés en
janvier 2009) octroyé par la région, ici la CEMAC, fut pratiquement entièrement détournée,
ce qui contribua au durcissement des mouvements armés, de plus en plus déterminés à en
découdre avec un gouvernement qui avait volé « leur » argent.
Mis à pied en janvier 2013, le mathématicien de Boy Rabé reprit le chemin de l’université
où l’attendaient étudiants et heures supplémentaires en nombre. Trois mois plus tard, le
président Bozizé était renversé par la Séléka. L’ancien Premier ministre se réfugia à la Mission
multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca)
et put prendre un vol vers la France où il résida à Villeneuve-d’Ascq avec sa seconde épouse
et leurs trois enfants. Il retourna à Bangui durant l’été 2015 et se présenta comme candidat
indépendant à l’élection présidentielle, malgré son appartenance au parti du François Bozizé,
le Kwa Na Kwa (KNK), dont il était le second vice-président.
Sa campagne électorale, à l’instar de celle de la plupart des candidats, fut dépourvue
d’originalité : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient » affirmait un homme politique
français. Alors qu’il n’avait pas vraiment impressionné lors de son long passage à la primature,
il obtint un score surprenant au premier tour, puis gagna haut la main au second contre son
24
Anonyme, « Making calls on the State », Africa Confidential, Vol. 52, n° 18, 2011.
25
Bureau du haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, « République centrafricaine : Mapping
des violations des droits de l’homme 2003-2015 », mai 2017, [Link]/sites/default/files/Documents/
Countries/CF/Mapping2003-2015/2017CAR_Mapping_Report_FR.pdf
26
L’accord de Libreville signé avec de nombreux groupes armés prévoyait un ambitieux plan de désarmement,
démobilisation et réintégration de leurs combattants, généreusement financé par l’organisation régionale et
l’Union européenne.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 13
opposant, Anicet-Georges Dologuélé, en février 201627. Les conditions de sa victoire restent
à élucider. Dans les mois qui suivirent, alors que leur rancœur montait vis-à-vis du nouveau
pouvoir, de nombreux dirigeants de milices ou de groupes armés prétendirent avoir corrigé le
scrutin des urnes, et de fait, l’appui fourni par la base du KNK et les anti-balaka fut déterminant
dans certaines régions. L’explication qui circulait alors dans les cercles diplomatiques et onusiens
était que la population avait décidé de sortir ceux qui avaient coopéré avec la Séléka et ne
l’avaient pas combattue dès le début. Cela expliquait les très faibles scores obtenus par des
personnalités pourtant bien ancrées dans leur terroir : elles auraient servi de cheval de Troie à
la Séléka. A voir. De nombreux opposants ont donné une autre explication : la présidente de la
transition, Catherine Samba-Panza, et plusieurs membres de son gouvernement, auraient financé
le second tour du candidat Touadéra pour se garantir une impunité après plusieurs scandales
portant sur des détournements de fonds publics importants, en misant sur son manque de
courage politique. Ce n’est pas impossible. Compte tenu de la bonhomie du personnage, de
son ouverture d’esprit et de son expérience de la gestion publique, beaucoup d’observateurs
ont considéré qu’il n’était pas forcément un mauvais choix28, même s’il y avait eu fraude :
Faustin-Archange Touadéra pouvait réunir (il y était parvenu entre les deux tours), calmer et
finalement résoudre une partie des problèmes car on le savait travailleur, pondéré et tolérant.
C’était oublier que la politique est une scène où les qualités individuelles s’estompent devant
le jeu des alliances et la nécessité de vaincre.
Il a rapidement fallu se rendre à l’évidence : la situation demeurait compliquée et l’élection
n’y changeait pas grand-chose. Comme les donateurs le remarquèrent dans les mois qui suivirent
sa victoire, le nouveau président manquait singulièrement d’idées au sujet de l’utilisation de
l’aide internationale, et se cantonnait lors des entretiens officiels à demander qu’elle dure et
augmente. Plusieurs points suscitèrent une inquiétude croissante chez les observateurs.
D’abord, s’il tenait un discours généreux sur la réconciliation nationale et se prêtait à quelques
actions symboliques, Touadéra était incapable d’en décliner concrètement les différentes
étapes, les moyens et les objectifs. Sa conception de la réconciliation se limitait au mieux à
un redéploiement de l’Etat en province, et à ce DDR que, Premier ministre, il n’avait pas pu
mettre en œuvre, tout en étant témoin de la manière dont les financements de la région (puis
de l’Union européenne après 2011) avaient fondu. Ce point est essentiel car selon le nouveau
président, son élection concluait en quelque sorte la crise : son pays avait des problèmes mais
une administration efficace de l’Etat (richement doté en aide internationale) pouvait les gérer. La
seule vraie difficulté tenait à la mauvaise volonté des groupes armés, qui étaient évidemment
composés de criminels puisqu’ils s’étaient mis hors la loi en ne respectant pas la légitimité du
vote. Pour entamer une négociation avec eux, il fallait d’abord avoir achevé le désarmement
et le cantonnement. Toute autre solution remettait en cause la légalité de l’Etat centrafricain
et la légitimité de son président.
Ensuite, une autre série d’inquiétudes, plus manifeste chez les analystes que chez les
représentants de la communauté internationale – heureux de retrouver un interlocuteur légitime,
27
Patricia Huon, « Centrafrique : Faustin-Archange Touadéra, nouveau président surprise », Libération,
21 février 2017.
28
A Bangui, on entendait souvent dire que « lui au moins avait payé les salaires… ».
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 14
désireux d’accroître les projets de financement et peu avare de promesses de redressement – était
liée à la qualité de son entourage à la présidence, conseilleurs et visiteurs du soir. L’entre-soi,
déjà manifeste au moment de la transition, s’était encore consolidé. Certaines personnalités très
influentes, comme l’incontournable Fidèle Gouandjika ou le sulfureux Sani Yalo29, ne pouvaient
laisser indifférents. D’autres allaient rejoindre cette liste d’aventuriers de la politique, jamais
avares d’escroqueries potentielles et de trafics criminels. Dans l’actualité la plus récente, on
peut citer Emile Parfait Simb, un homme d’affaires camerounais doté aujourd’hui d’un passeport
diplomatique centrafricain, poursuivi par la justice de plusieurs pays africains et des Etats-Unis,
qui fut l’ardent promoteur des cryptomonnaies dans le cercle présidentiel, et l’initiateur de la
loi passée par acclamations au Parlement centrafricain en avril 2022 les légalisant30.
Enfin s’est posée la question politiquement très sensible des rapports entre le président élu et
les leaders anti-balaka qui l’avaient soutenu, par proximité avec le KNK mais aussi dans l’espoir
d’obtenir une amnistie de fait ou de droit. Ces dirigeants avaient apprécié son refus de jouer
un rôle quelconque dans la transition et ses déclarations particulièrement apaisantes envers
François Bozizé. Les anti-balaka, même s’il y avait eu des nuances entre leurs différents groupes,
étaient intervenus localement pour assurer à la fois une défaite cinglante aux hommes politiques
accusés d’avoir ouvert la porte du pouvoir à la Séléka en 2013 (comme Martin Ziguélé et son
parti) et une très nette victoire de Touadéra face aux autres candidats, il est vrai moins connus
bien que plus argentés, comme Anicet-Georges Dologuélé. De façon générique, le nouveau
président a joué une carte très réaliste – ou cynique –, s’appuyant sur tous pour être élu mais
œuvrant ensuite à l’incarcération de ceux qui se faisaient les plus bruyants ou revendicatifs. Ce
fut par exemple le cas de Patrice-Édouard Ngaïssona, élu sous Touadéra représentant de la RCA
au comité exécutif de la Fédération africaine de football et arrêté à Paris en décembre 2018
sur la base d’un mandat de la Cour pénale internationale (CPI). Le cas du député (élu en 2016)
Alfred Yekatom « Rombhot » ou « Rambo » est encore plus singulier, car il perçut sa solde de
militaire pratiquement jusqu’à son arrestation après une rixe dans l’enceinte du Parlement au
moment de l’élection d’un nouveau président de l’Assemblée nationale31.
Les mouvements armés, sur lesquels on reviendra plus loin, étaient furieux. En effet,
la communauté internationale leur avait vendu les élections en expliquant qu’il fallait un
gouvernement élu pour décider des réformes et valider une initiative de paix qui inclurait des
postes, un programme de DDR et tout ce dont leurs chefs pouvaient rêver, comme l’amnistie,
mais que les internationaux s’étaient gardés de mentionner. De plus, et ce point est souvent omis
29
Sani Yalo est né en 1963 à Bangui. Son père avait été le mécanicien de Bokassa, son frère aîné fut celui de
Bozizé des années plus tard. Il a été condamné pour son implication dans l’une des escroqueries les plus lucratives
du début des années 2000 : Zongo Oil. Plus tard, en 2013, il a rejoint un moment avec son frère la Séléka avant
d’être à nouveau poursuivi en août 2013 pour avoir pillé plusieurs sites appartenant à Orange Centrafrique et à la
CFAO. Néanmoins, financier important de la campagne de Touadéra, il fut nommé en août 2016 président du conseil
d’administration du Bureau d’affrètement routier centrafricain (BARC), une société d’économie mixte qui détient
le monopole du trafic routier sous-régional et gère notamment la gare routière de Bangui. C’est l’un des postes les
plus richement dotés du paraétatique centrafricain. En mai 2018, un mandat d’arrêt du tribunal d’instruction de
Bata mentionna Sani Yalo comme l’un des mandants de la tentative de coup d’Etat de décembre 2017 en Guinée
équatoriale. Le président Touadéra n’y a jamais répondu. Entretiens avec des hommes politiques et des militants
de la société civile, Bangui, mars 2016 et mai 2019.
30
Anonyme, « President enlists crypto for survival strategy », Africa Confidential, Vol. 63, n° 11, 2022.
31
Le panel d’experts des Nations unies fut incapable d’obtenir le gel de son compte bancaire à Ecobank qui
pourtant était contrôlée par le gouvernement centrafricain.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 15
par les observateurs onusiens, le candidat Touadéra avait rencontré de nombreux chefs rebelles
et avait lui aussi multiplié les promesses. Le leader d’un des principaux groupes a raconté dans le
détail la visite du candidat Touadéra à N’Djamena et l’entretien qu’ils avaient eu dans des locaux
de l’Agence nationale de sécurité (ANS) tchadienne. Tout s’était bien passé, trop bien passé,
puisque ce rebelle avait participé au financement de la campagne électorale du futur président
et lui avait fourni une liste de contacts au PK5, l’enclave musulmane de Bangui, qui pouvaient
relayer sa campagne ou sécuriser les réunions de ses partisans32. Mais une fois élu, le président
Touadéra avait semblé ne plus se souvenir de ses généreuses promesses. De nombreux chefs
militaires relatent des faits similaires, y compris ceux qui étaient, comme Ali Darassa – le chef
du plus grand mouvement armé, l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) – réputés prêts à
reconduire l’alliance avec Bangui instaurée avec Catherine Samba-Panza. Si leurs propos ont
pu être jugés excessifs tant les promesses mentionnées étaient généreuses, ils ont à mon sens
une base réelle et contredisent le discours public du président centrafricain.
Touadéra a dû rapidement résoudre des problèmes incontournables. Comment choisir son
gouvernement, et d’abord le Premier ministre ? Comment contrôler le Parlement en constituant un
groupe parlementaire puissant qui lui faisait défaut ? Comment utiliser le climat de convergence
nationale pour éviter le débat et marginaliser les quelques personnalités qui posaient problème,
hommes politiques ou chefs de mouvements armés acquis au nouveau régime, mais revendicatifs33 ?
La stratégie du président et de son premier cercle a été remarquablement mise en œuvre dans
les mois qui ont suivi son élection. Elle s’appuyait sur plusieurs piliers, dont le premier fut de
donner des gages aux donateurs en utilisant leur langage et les catégories dont ils usaient pour
témoigner d’une volonté de compromis et de réconciliation. Elle a permis d’atteindre l’objectif,
à savoir le succès d’une grande conférence des donateurs à Bruxelles en novembre 2016, au
cours de laquelle plus de trois milliards d’euros ont effectivement été promis à la RCA. Dans
cette posture toute en sourire, le représentant des Nations unies, Parfait Onanga-Anyanga, a joué
un rôle important. Ancien directeur de cabinet de Jean Ping, il a mobilisé son entregent et les
compétences de la Minusca pour éviter à l’équipe présidentielle d’apparaître pour ce qu’elle était :
pressée de relancer les vieilles méthodes de la politique au village. Un employé onusien a ainsi
écrit les discours du président Touadéra, applaudis par la communauté internationale, et peu de
diplomates ont trouvé à y redire ; les autres institutions, notamment l’Assemblée nationale, ont
été tenues à distance car elles pouvaient faire de l’ombre au chef de l’Etat. Un homme politique
commenta cette atmosphère en rappelant que Parfait Onanga-Anyanga se comportait comme
l’essentiel des fonctionnaires en Afrique centrale : rien n’existait hormis le président34.
La première année fut donc celle de la mise en place d’une élite gouvernante qui (ré)apprenait
rapidement son métier et surtout se gargarisait de sa légitimité nouvelle. Cependant, la résolution
de certaines questions impliquait de faire des choix, d’adopter des orientations liant l’action du
gouvernement. Trois problèmes devinrent de plus en plus prégnants.
32
Entretien avec Noureddine Adam, Khartoum, juillet 2021.
33
Tim Glawion et Lotje de Vries, « Ruptures revoked : Why the Central African Republic’s unprecedented
crisis has not altered deep-seated patterns of governance », Journal of Modern African Studies, Vol. 56, n° 3,
2018, pp. 421-442.
34
Le même rapporta des propos plus surprenants encore : le représentant des Nations unies expliquait à ses
interlocuteurs de l’opposition que lui-même ne cessait d’apprendre du président centrafricain…
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 16
Le premier tenait au fait que les ministres et leur président hésitaient beaucoup à voyager
en province, que les grands discours étaient prononcés de Bangui et que cette réalité agaçait
jusqu’aux Nations unies, qui devaient parfois attendre plusieurs semaines avant d’obtenir qu’un
haut cadre du gouvernement vienne inaugurer un projet achevé ou un bâtiment public reconstruit.
Le deuxième avait trait à la situation sécuritaire de plus en plus délicate à Bangui et en
province. Les promesses non tenues ou les attentes déçues ne pouvaient améliorer le climat
dans l’ensemble du pays. Paradoxalement, l’opération Sangaris, pour obtenir un calme relatif,
avait accepté une dualité de pouvoir permettant à des groupes armés de s’enraciner dans des
zones rurales. Faute de calendrier de négociation, faute également de propositions tangibles,
ces derniers tentaient, comme ils le feraient souvent les années suivantes, de se réorganiser et
de se coordonner, ce qui allait déboucher sur de nouveaux combats fratricides.
Le troisième problème était lié à la dynamique propre à la communauté internationale, notamment
à une rivalité accrue, sans doute plus personnelle qu’institutionnelle, entre les représentants de
l’Union africaine et ceux des Nations unies. Rien d’extraordinaire à cela mais lorsque la question
des négociations avec les groupes armés rebondit, le gouvernement dut s’exprimer.
L’hostilité vis-à-vis de la Séléka était perceptible au sommet de l’Etat, pour des raisons
communautaristes autant que politiques. Le président Touadéra et son Premier ministre étaient
diacres dans des Eglises du réveil à l’instar de François Bozizé, et leurs cercles étaient radicalisés
sur la question de la place des musulmans au sein de l’appareil d’Etat35. Les propos tenus sur le
président de l’Assemblée nationale, l’insubmersible Karim Meckassoua, deuxième personnage
de l’Etat, ne laissaient guère d’illusions en ce qui concerne la pacification des esprits : entre
compétition politique et acrimonie sociologique, le musulman restait plus que jamais un étranger.
La création d’un parti présidentiel a été une préoccupation dès les premiers mois, mais la
situation politique était délicate. Le président ne disposait pas d’une majorité parlementaire
propre ; il jouissait d’un appui qui permettait à ses 35 députés d’accueillir les indépendants ainsi
que les députés des partis alliés. Le contrôle du Parlement où il avait dû accepter la présidence
de Karim Meckassoua, élu avec 65 voix sur 127, était une gageure car ce dernier faisait flèche
de tout bois pour attester de son rôle dans la république, ce qui agaçait au plus haut point les
gouvernants et la direction de la Minusca, qui considéraient l’Assemblée nationale comme une
simple chambre d’enregistrement de la volonté du pouvoir exécutif. Comme nous le verrons, il
fut finalement bouté de ce poste en octobre 2018, quelques semaines avant la création officielle
du parti présidentiel, devenu par la même occasion majoritaire au Parlement.
S’est également posée la question du KNK : comment en recueillir les cadres et l’appui
populaire tout en mettant hors jeu les caciques du régime Bozizé qui n’étaient pas tous disposés
à passer sous les fourches caudines du nouveau régime ? Et que faire de la famille Bozizé
dont un des fils, Francis, était rentré à Bangui et s’activait dans la communauté gbaya et chez
les militaires qu’il avait dirigés pendant des années en tant que vice-ministre de la Défense ?
Cet état des lieux serait incomplet si l’on n’évoquait la montée, très tôt, d’un climat d’intolérance
à Bangui et de tensions militarisées dans le reste du pays. Le culte de la personnalité n’avait pas
35
Sandra Fancello, « La religion du président Bozizé. Rhétorique guerrière d’un chrétien céleste », Politique
africaine, n° 159, 2020, pp. 169-190.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 17
été un fondement du régime Bozizé mais il l’est devenu sous Touadéra. L’absence d’imagination
politique ne laisse aucun doute sur la probable consolidation autoritaire du régime, bien au
contraire. Le patriotisme a promu le président plus que la nation, qu’on n’avait plus besoin de
réconcilier puisque le problème était le fait des allogènes (musulmans) armés par l’étranger. Bien
avant l’arrivée du Groupe Wagner, ce discours est devenu prépondérant dans le débat public
et a justifié les coups de menton des uns et les arrestations des autres. Un projet autoritaire
était clairement en train de prendre forme et la coopération militaire avec la Russie l’a doté de
technologies plus modernes, plus efficaces et aussi, on en conviendrait ensuite, plus sanglantes.
Certes, la situation sécuritaire restait précaire, même si grâce à la Minusca et aux diverses
forces de sécurité, la pacification de l’Ouest centrafricain avait progressé. La situation dans l’Est
et la partie nord du pays demeurait problématique. Le régime était aussi face à ses propres
contradictions. L’un des principaux fauteurs de troubles à Bangui, un chef milicien nommé
Nimery Matar (alias « le général Force »), stipendié par le candidat Touadéra, recevait une aide
financière mensuelle pour scruter les dynamiques politiques dans le quartier musulman et, on
l’imagine sans preuve, minimiser l’action clandestine des opposants ou des mouvements armés.
Restaurer l’ordre dans ce quartier ne fut donc pas une sinécure, surtout lorsque les Nations
unies étaient à l’œuvre. Il a fallu toute l’incompétence d’un général sénégalais pour transformer
son arrestation ou des opérations de simple police en batailles rangées, mais on ne pouvait
changer les Nations unies : après le renvoi en août 2015 du représentant spécial, le général
Babacar Gaye, pour avoir minimisé les viols commis par des casques bleus, il était impossible
à New York de sanctionner un second général sénégalais, même inapte36. Ce furent finalement
les mercenaires de Wagner qui pacifièrent le PK5 en utilisant des méthodes plus ou moins
orthodoxes quelques semaines plus tard, avant l’été 2018 : l’élimination des plus inflexibles et
la transformation des autres en milices auxiliaires du nouvel ordre mis en place avec la Russie.
Pour contrôler Bangui, faire taire les oppositions et magnifier le régime, la présidence
mobilisa plusieurs techniques de contrôle social.
D’abord, les manifestations patriotiques, notamment les fêtes nationales et autres défilés
aux buts officiels, au cours desquels, rémunérés ou non, les fonctionnaires et leurs familles
se pressaient pour rendre hommage au président, plus qu’à la république. Les Banguissois
goutaient généralement ces rassemblements festifs où était étrenné un nouveau pagne ou
un costume offert par leur administration, mais l’humeur changea quand il apparut que les
cadeaux étaient moindres et qu’il fallait en être avant tout pour témoigner de son indifférence
aux partis d’opposition.
Ensuite une milice, les Requins de la Centrafrique, composée de jeunes du parti présidentiel
et de membres choisis de la garde présidentielle, qui opérait en toute impunité grâce aux
renseignements fournis par des membres du Groupe Wagner, arrivés en RCA début 2018
36
Entretiens à Bangui avec des membres de la Minusca, des représentants d’ONG et des militaires français,
été 2018. En mai 2017, son arrogance avait coûté la vie à quatre casques bleus cambodgiens à Bangassou. Lors de
cette opération Sukula au PK5 en avril 2018, il a fallu que les forces spéciales portugaises quittent la ligne de front
pour sécuriser l’imprudent général qui était venu constater la victoire de ses troupes sans prévoir la résistance de
groupes miliciens, rivaux mais unis dans leur détestation des Nations unies et des forces de sécurité intérieure.
Comme il ne fallait pas s’y attendre, son contrat avec les Nations unies fut prolongé : comment les défaites de
terrain sont transformées en victoires au siège new-yorkais…
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 18
en tant que formateurs russes37. Il faut souligner que la garde présidentielle n’apparaissait pas
dans le plan de défense nationale défini en accord avec les bailleurs internationaux, que son
recrutement s’était effectué de manière opaque, essentiellement dans le groupe ethnique du
président, et que sa formation et l’attribution d’un imposant armement n’avaient respecté
aucune des règles fixées en accord avec le régime de sanctions onusiennes acceptées sans
grand problème pour les FACA. De plus, cette garde présidentielle dont le but aurait été de
protéger les plus hautes autorités de l’Etat et les édifices régaliens étendit rapidement ses
fonctions, surveillant les principaux axes routiers, des bâtiments officiels, l’aéroport de Bangui,
et installant des barrières où des taxes indues étaient collectées, attestant de l’appétence de
certains corps habillés pour le rançonnement de la population. Les Requins de la Centrafrique
fut créée au printemps 2019 en réaction aux activités d’une coalition d’associations de la société
civile et de partis politiques, E Zingo Biani (Front uni pour la défense de la nation), qui entendait
protester contre les accords de paix signés à Khartoum en février 2019 (qu’on analysera plus
loin). Composé donc pour l’essentiel de jeunes du parti présidentiel, ce groupe a d’abord été
très actif sur les réseaux sociaux, diffusant des messages de haine qui visaient l’opposition. Son
autodissolution a été annoncée en juillet 2019, mais de nombreux témoignages, centrafricains
et étrangers, accréditent l’idée que depuis cette date, en coordination avec des éléments choisis
de la garde présidentielle et des éléments de Wagner, ses membres ont multiplié les opérations
extrajudiciaires (surtout à partir de décembre 2020), enlevant et torturant des militaires de rang
divers (en majorité des Gbaya) ou exerçant des menaces physiques contre des activistes de la
société civile. Leur impunité est totale, comme le prouve le fait qu’ils circulent à toute heure du
jour et de la nuit y compris pendant les couvre-feux, et que les autorités judiciaires n’interfèrent
pas dans leurs activités. Ils sont le pendant centrafricain de Wagner, dénient tout lien avec la
présidence, même si les noms de plusieurs conseillers ou proches de Touadéra et de cadres du
parti présidentiel circulent dans les milieux informés de la société civile centrafricaine et chez
les diplomates internationaux. Il faut terrifier l’opposition.
Enfin, une série de mouvements citoyens ont émergé dans la même période, dont la vocation
initiale était de faire masse et d’appuyer le parti présidentiel, en particulier lorsque ce dernier ne
pouvait officiellement s’exprimer sans provoquer une réaction des alliés dans la région. Parmi eux,
citons notamment le Front républicain d’Héritier Doneng, et surtout l’emblématique Plateforme
de la galaxie nationale centrafricaine. Cette dernière a moins agi que menacé, davantage invectivé
que débattu avec les opposants centrafricains et, évidemment, la France, les Nations unies, etc.38.
Le parti présidentiel s’était rapidement révélé incapable de s’en charger puisqu’il servait plutôt
d’antichambre aux nominations dans l’appareil d’Etat et de machine électorale. Mais l’extrémisme
des positions défendues par ces mouvements citoyens, l’agitation de multiples complots aussi
secrets que fantaisistes, l’impunité absolue de ses cadres ont radicalisé la rhétorique et le
comportement de leurs membres, quitte à élargir le bassin de recrutement des Requins. La France
37
Rapport des experts du Comité de sanctions des Nations unies, N2112625, juin 2021, pp. 28 et 29. Les
rapports précédents de 2019 mentionnaient une inquiétude croissante face à la montée en puissance de la garde
présidentielle. La suite du paragraphe utilise essentiellement ce rapport, corroboré par d’autres sources.
38
Officiellement dissoute à l’automne 2022, cette organisation a tenu un grand rassemblement au centre-ville
de la capitale quelques jours après l’annonce officielle de son démantèlement. Son dirigeant a été élevé à la dignité
de grand officier de l’Ordre national du mérite de la main même du président Touadéra.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 19
et ses diplomates sur place ont évidemment
Document portant en-tête de la Plateforme de
la galaxie nationale centrafricaine, détaillant les tenté de réagir aux multiples provocations,
objectifs de « l’opération Barbarossa contre les appels à la haine contre les citoyens français,
ennemis de la paix » en Centrafrique menaces contre les entreprises hexagonales
(peu nombreuses) et les locaux de l’ambassade.
Il était pour le moins curieux après les élections
de 2021 d’entendre sur les radios locales des
responsables gouvernementaux, souvent des
conseillers à la présidence ou des individus
notoirement proches du président, tenir des
propos incendiaires contre la France, à l’opposé
des propos officiels lénifiants. Sans doute,
compte tenu de l’histoire, était-il difficile
d’assimiler simplement le discours centrafricain
anti-français dont la genèse et les arguments
étaient bien connus (et pas forcément infondés)
et une politique russe qui visait plutôt à durcir
et systématiser ces arguments en jouant des
mécanismes de la rhétorique panafricaniste,
dont certains membres de l’entourage
présidentiel étaient spécialistes39.
La bonhomie du personnage élu en 2016
perdure. Le président Touadéra peut toujours
être cordial, ouvert et sympathique, à l’image
d’autres dirigeants de la région. La réalité de
son pouvoir est tout autre. Il est frappant de
constater à quel point la peur s’est installée
depuis 2018. Une conversation qui pouvait
avoir lieu dans un bar nécessite aujourd’hui
de prendre un rendez-vous dans un endroit
discret ; la plaisanterie politique qui était un
39
« C’est dans ce cadre qu’il faut donc considérer Nathalie Yamb et Kemi Seba qui ont des liens avec des entités
liées à Evgueni Prigojine. Il s’agit notamment de l’Association pour la recherche libre et la coopération internationale
(AFRIC), sanctionnée par les Etats-Unis, de la Fondation de la protection des valeurs nationales (FZNC), un groupe
de réflexion russe également sanctionné par les Etats-Unis, et de la chaîne de télévision Afrique Media, média
francophone basé au Cameroun et lié à l’AFRIC. L’AFRIC sert de société écran pour les opérations d’influence d’Evgueni
Prigojine en Afrique, notamment en parrainant des pseudo-missions de surveillance des élections au Zimbabwe,
à Madagascar, en République démocratique du Congo, en Afrique du Sud et au Mozambique et en diffusant de la
désinformation pro-Kremlin. Le FZNC prétend être l’un des principaux groupes de réflexion russes axés sur l’Afrique.
Il s’agit d’une organisation clé impliquée dans les opérations d’influence mondiale d’Evgueni Prigojine, puisque le
site Internet du FZNC diffuse des messages au nom de Moscou. Nathalie Yamb et Kemi Seba ont tous deux diffusé
de la propagande pro-Kremlin lors d’événements et de conférences parrainées par le gouvernement russe et des
organisations liées à Evgueni Prigojine, telles que l’AFRIC et Afrique Media », US Department of State, « La campagne
de désinformation d’Evgueni Prigojine dans toute l’Afrique », 4 novembre 2022, [Link]/la-campagne-de-
desinformation-devgueni-prigojine-dans-toute-lafrique/ Rappelons que Nathalie Yamb et Kemi Seba ont été les hôtes
du gouvernement centrafricain. Il faudrait citer en sus Franklin Nyamsi (un proche également de Guillaume Soro)
et Harouna Doumba (qui s’en est allé sur la base de différends financiers) et bien sûr le ministre, Bida Koyagbélé.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 20
art de vivre l’Etat s’est tarie à Bangui. Rien de tout cela n’aurait été possible sans le soutien du
Groupe Wagner qui a gagné ses batailles dans la capitale, a su y mettre au pas une dissidence
bruyante et a rendu au président une crédibilité avec le contrôle de la plus grande partie du
territoire national. Finie la peur d’une fin de régime humiliante où il aurait fallu se calfeutrer
chez soi à Boy-Rabe, comme cela s’était produit avant 2018 lors d’affrontements dans Bangui.
Mais ces victoires, ces ressources ont été mises au service d’un projet dessiné par Touadéra
et ses plus proches conseillers : leur maintien au pouvoir, quoi qu’il en coûte à la population.
Les FACA et l’involution des groupes armés : prédation et impossible institutionnalisation
Les représentants de la communauté internationale à Bangui n’étaient pas très rassurés fin
décembre 2015. Certes, la validation d’une nouvelle Constitution demandée par le Forum de
Bangui s’était tenue mais dans des conditions de grande violence. Les forces internationales
devaient s’activer pour faire passer de nouveaux messages incitant les groupes armés à la
patience afin que les élections présidentielle et parlementaire se déroulent le mieux possible.
Las, les élections parlementaires furent annulées à cause de leur mauvaise tenue, et entre les
deux tours du scrutin présidentiel, les internationaux demandèrent aux deux candidats en lice
de poursuivre le programme de la transition, qui restait inachevé. Le gouvernement de transition
de Catherine Samba-Panza avait certes accédé au désir français d’organiser des élections le plus
vite possible, mais au prix d’un relâchement très net de la mise en œuvre dudit programme.
Le candidat Touadéra avait répondu positivement à cette requête, au soulagement de tous.
Le problème fut qu’après le second tour, il s’y refusa en arguant de la légitimité acquise par
l’élection : un argument imparable et pourtant tellement prévisible…
La question de la négociation avec les groupes armés s’est retrouvée encastrée dans un
ensemble de problématiques plus vaste, la trop fameuse réforme du secteur de la sécurité,
incluant notamment la refondation de l’armée et les nouveaux mandats des forces de sécurité.
De très nombreux experts avaient mis en garde dès le début de la transition sur le risque de
répéter une démarche pariant sur un programme de DDR dépolitisé déjà tentée de nombreuses
fois en RCA avec à terme des échecs retentissants40. Une telle unanimité aurait dû alerter les
acteurs diplomatiques. Il n’en fut rien sans doute parce que, comme la justice transitionnelle,
le DDR et la refondation de l’armée constituaient des piliers dans la construction intellectuelle
de l’interventionnisme libéral. Si abstraitement tout le monde pouvait être d’accord sur un tel
agenda, la manière dont il était mis en œuvre dans un contexte politique donné constituait le
plus souvent une indication très forte de la réussite ou de l’échec prévisible d’un tel processus.
En Centrafrique (comme au Tchad depuis 1984), ce type de programme avait été mis en
œuvre de nombreuses fois, notamment après les premières émeutes de Bangui en 1996, pour
des résultats jugés calamiteux au regard des événements qui avaient suivi. Il fallait donc avant
40
Voir entre dix textes accessibles au public, Louisa Lombard, State of Rebellion : Violence and Intervention
in the Central African Republic, Londres, Zed Books, 2016, chapitres 5 et 7 ; Nathaniel Olin, « Pathologies of
peacekeeping and peacebuilding in CAR », in Tatiana Carayannis et Louise Lombard (dir.), Making Sense of the
Central African Republic, op. cit., pp. 194-218, ainsi que la conclusion de l’ouvrage.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 21
tout comprendre la raison de cet échec, et non se demander, comme je l’ai entendu de la
bouche de certains experts onusiens, s’il était possible de faire un copier-coller de certaines
parties de rapports écrits pour la Côte d’Ivoire. Une telle évaluation rétrospective n’a jamais
été faite, à moins que les Nations unies aient décidé de ne jamais la publier comme cette
institution en a l’habitude dès qu’un texte est critique41. On attend également avec impatience
que l’armée française publie la sienne puisque son rôle a été cardinal dans ce programme.
Il ne s’agissait pas de nier l’urgence d’un DDR ni d’une refondation de la sécurité en RCA,
mais de ne pas sombrer dans la naïveté du technicien qui oublie la politique et le fait que les
recrues appartiennent à des institutions qui ont leur propre histoire, et à un champ politique dans
lequel la division des tâches coercitives ne se décline pas seulement en fonction de la loi. Tous
les travaux réalisés sur les armées et les milices (djihadistes ou non) rappellent que les appareils
étatiques de coercition sont des objets socialement complexes qui interagissent avec d’autres dans
leur société et ont des rôles, ou même des fonctions, qui vont bien au-delà du maintien de l’ordre.
Le livre de Peer Schouten42, après bien d’autres écrits, ne dit rien d’autre : la reconstruction de
l’Etat emprunte des voies qui ne sont pas celles normées par la loi. En République centrafricaine
d’ailleurs, certaines organisations non gouvernementales (ONG) se sont intéressées hors de Bangui
à des structures plus complexes de médiation de conflits, mais il aurait fallu qu’une autorité valide
et systématise ces approches, ce qui ne fut pas fait, par conformisme ou par volonté de rendre
aux forces de l’appareil d’Etat un monopole qu’elles n’ont pourtant jamais eu.
En 2014 par exemple des inquiétudes ont été formulées tant au niveau centrafricain
qu’international au sujet des « corps habillés »43. Trois problèmes, entre autres, ont été repérés.
D’abord, une culture de harcèlement de la population ordinaire : les contrôles de papiers
n’étaient souvent que le prétexte à obtenir des prébendes, ils étaient courants et la bonhomie
ne régnait pas pendant l’exercice. Ensuite, la réintégration sans vérification de leur passé
récent de ceux qui avaient rejoint les anti-balaka (plus rarement les Séléka) allait de pair avec
la disparition d’armes, les vengeances, etc. Enfin, des recrutements avaient eu lieu dans la
courte période où la Séléka avait « gouverné » le pays, et la question était de savoir ce qu’il
était possible de faire avec les nouvelles recrues, et même si elles seraient acceptées par leurs
collègues en poste avant 2013.
L’armée posait plusieurs problèmes. Les conditions dans lesquelles le régime Bozizé s’était
effondré indiquaient que, par défiance, peu d’armes avaient été distribuées : la déroute des
militaires face à la Séléka était d’abord celle du régime. Après 2011, les recrutements s’étaient
multipliés surtout en milieu gbaya, ce qui avait donné lieu à des polémiques publiques car
nombre de candidats recalés expliquaient avoir payé pour intégrer les FACA. Des contingents
(notamment les parachutistes) avaient basculé du côté des anti-balaka à plus de 70 %44 pour
des raisons moins liées à une supposée allégeance au régime de Bozizé qu’à leur identité
41
Parce que j’ai osé demander à Babacar Gaye de détailler les leçons des DDR passés, notre entretien a été
interrompu. Les leçons avaient été tirées mais personne ne devait les connaître…
42
Peer Schouten, Roadblock Politics. The Origins of Violence in Central Africa, Cambridge, Cambridge
University Press, 2022.
43
Voir le dossier dirigé par Marielle Debos et Joël Glasman, « Politique des corps habillés. Etat, pouvoir et
métiers de l’ordre en Afrique », Politique africaine, n° 128, 2012, pp. 5-23.
44
Entretien avec un officier général, Bangui, mai 2017.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 22
ethnique – gbaya – qui dans l’esprit des Séléka les associait définitivement à un Bozizé avide
de revanche et les condamnait à de possibles enlèvements et assassinats. Enfin, pour répondre
à certaines attentes de la population – prévenir le retour d’une armée ethnicisée par un régime
politique et éviter de faire de Bangui la seule vraie ville de garnison du pays – le projet était
de transformer l’armée centrafricaine en armée de garnisons plutôt qu’en force de projection.
Tout cela était fort convaincant intellectuellement mais rappelait un peu trop la grande
théorie qui avait prévalu juste avant la guerre civile dans les bureaux de l’Union européenne
à Bangui, avant d’être abandonnée : les pôles de développement45. Le principe était d’obtenir
une meilleure intégration nationale, des recrutements à terme diversifiés et une sécurisation
plus effective de territoires souvent laissés à l’abandon en répartissant les forces armées dans
les régions, toutes propositions qui furent énoncées dans le Plan national de défense de 2016.
Une telle réorganisation avait aussi des avantages sur lesquels les autorités ne communiquaient
pas, même si elles en étaient absolument conscientes : la probable intégration dans l’armée
de combattants musulmans provoquerait sans doute des tensions qu’on pouvait limiter en
positionnant les unités dans les régions ou les villes du pays où ils étaient les mieux représentés.
Une telle ambition, qui ne répondait pas forcément aux problèmes posés, imposait de préciser
les mandats des différentes forces de sécurité et de clarifier la division des tâches entre elles.
Elle supposait aussi un saut qualitatif des conditions offertes aux policiers et aux gendarmes, qui
ne se produisit pas si l’on prend pour aune le nombre de barrières qui furent élevées ici et là
pour obtenir des compléments de salaire. Mon expérience témoigne de ce que même pendant
la période où l’influence internationale a été la plus forte, le rançonnement des chauffeurs de
taxi et de mototaxis n’a pas cessé, et que certains policiers nouvellement formés n’étaient même
pas capables de citer les décrets ou les lois qui justifiaient l’arrêt d’une voiture et la vérification
de l’identité de tous ses passagers en plein jour, en centre-ville. Ils n’existaient souvent pas.
Cette ambition aurait nécessité la mise en place non seulement de contingents aptes au
combat et soumis à la discipline militaire, mais aussi d’une logistique digne de ce nom sur le
territoire qui était déjà sous contrôle gouvernemental. Rien de cela n’a été mis en œuvre, ou
du moins pas sans sérieux à-coups. Car si les formateurs internationaux ont eu une capacité
de contrôle sur les effectifs (en tout cas, sur les nouvelles recrues) et ont obtenu, à force
d’obstination, la liste des unités qu’ils étaient censés former, les services généraux relevaient
de la responsabilité de l’état-major des armées ou de la direction du ministère : les parents
des cadres dirigeants mettaient souvent la main sur les dotations budgétaires, sans forcément
fournir aux militaires les services qu’ils avaient payés.
Il est parfaitement compréhensible que le gouvernement Touadéra ait mis l’accent à partir de
2016 sur la reconstruction des FACA, même s’il a laissé de côté plusieurs problèmes importants
comme l’allocation des papiers d’identité ou la situation de la justice (nous y reviendrons). La
RCA était un pays occupé (légalement) par des forces étrangères (Sangaris, Minusca) et les
mouvements armés y étaient fortement enracinés. La force armée représentait pour une grande
majorité de la population l’expression d’une souveraineté nationale jusqu’alors malmenée et
45
Roland Marchal, « Aux marges du monde… En Afrique centrale », Les Etudes du CERI, n° 153-154, mars 2009.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 23
l’espoir d’une normalité à reconquérir. La mission européenne de formation militaire (EUTM46),
comme les militaires français d’ailleurs le reconnaissaient volontiers, ne répondait pas à l’entièreté
du problème tant son mandat était limitatif : l’entraînement se passait d’armes ; l’apprentissage
du tir était symbolique et surtout l’accompagnement en opération totalement inexistant47.
C’est dans cet entre-deux que les formateurs envoyés par la Russie se sont installés et
ont gagné la sympathie d’une opinion publique de plus en plus remontée par la rhétorique
populiste nationaliste du régime.
Il faut noter que pendant l’essentiel du premier mandat de Faustin-Archange Touadéra, en
dépit d’une présence russe à partir de 2018, le travail de formation européen a pu se faire sans
trop d’anicroches. C’est au moment des élections de 2020 que le régime a radicalisé sa politique
de recrutement (en sus de celui de la garde présidentielle) qui a alors complètement échappé à
quelque supervision européenne que ce soit. Depuis, il faut du nombre, incorporer des jeunes
envoyés après trois semaines de formation militaire en province pour tenir des villages ou des
routes reprises aux mouvements armés48. Ces jeunes recrues ne savent pas très bien où elles
finiront, mais escomptent surtout être intégrées définitivement dans les FACA, une institution
dans laquelle un soldat est rarement pauvre, même si son salaire n’est pas toujours versé
régulièrement. Cette situation pose deux problèmes.
Le premier est d’ordre budgétaire : on estimait début 2023 qu’il y avait plus de 16 000 militaires
en RCA, soit deux fois plus qu’annoncé dans le budget de 2016. Comment payer ces troupes, leur
fournir les camions, l’essence, la fameuse prime générale d’alimentation (qui permet au soldat
loin de sa base de se nourrir), les munitions pour qu’ils puissent partir en opération ? Wagner ou
la Russie ne pait rien aux Centrafricains. Anicet-Georges Dologuélé, devenu l’un des dirigeants
de l’opposition, a fait scandale au Parlement en soulignant que le budget de la Défense se
réduisait pratiquement aux salaires et primes, sans fonds alloués au fonctionnement de l’armée.
Le second problème renvoie à l’irrésolution de la crise. Ces jeunes enrôlés aujourd’hui servent
souvent d’appoint à des milices recrutées localement par les éléments de Wagner : nous assistons
dans des conditions nouvelles à une résurgence des anti-balaka qui pourraient produire les
mêmes maux qu’en 2013, 2014 et 2017. Le régime, pour l’heure, peut se réjouir des résultats sur
le terrain. Ces recrues finiront tôt ou tard par revenir à Bangui, et pas seulement pour y embrasser
leurs familles. Ils trouveront à leurs côtés de nombreux officiers centrafricains qui, dans le cours
des campagnes militaires contre les groupes armés, ont été humiliés par les éléments de Wagner.
Il faut également parler des mouvements armés puisqu’ils permettent de tout justifier, et
constituent un défi pour l’établissement d’un régime plus démocratique et stable en République
centrafricaine. Lorsque la transition s’est achevée, la communauté internationale les connaissait,
elle avait les moyens d’en identifier les chefs ets disposait grâce à la présence des ONG de
descriptions élaborées des pratiques quotidiennes de leurs combattants. La Minusca aussi était à
46
European Union Training Mission
47
Annelies Hickendorff et Igor Acko, « The European Union training mission in the Central African Republic :
An assessment », SIPRI Background Paper, février 2021, [Link]/publications/2021/sipri-background-papers/
european-union-training-mission-central-african-republic-assessment
48
Enrica Picco, « Centrafrique : éviter une nouvelle désintégration de l’armée », Crisis Group Commentary/
Africa, 10 mai 2022, [Link]
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la tâche. Si elle n’était pas présente partout, elle avait des bases dans des zones contestées comme
Bambari, Kaga-Bandoro, Bria, etc. Ses employés en charge des relations avec ces groupes étaient
souvent curieux et espéraient attirer l’attention du microcosme banguissois dans lequel vivait
la direction de l’opération onusienne sur la situation qu’ils suivaient, et obtenir une promotion
grâce à la conclusion d’un accord de paix49. Tout cela était positif : le problème était que la
validation devait venir d’un endroit qui avait tendance à penser que la situation à Bangui valait
celle du pays, d’autant que les journalistes disposés à rendre compte de la situation à l’intérieur
du pays, c’est-à-dire au-delà de PK1250, étaient rares.
De ces mouvements, on savait plusieurs choses importantes qu’on a peu utilisées ensuite, sans
doute parce que la médiation internationale n’a pas eu le poids politique suffisant pour interpeller
efficacement les représentants du gouvernement. Celui-ci n’a pas voulu négocier et lorsqu’il lui
a été rappelé qu’il n’avait pas de choix, il a lancé des initiatives concurrentes qu’il s’est efforcé
de ne jamais mener à leur terme. L’accord signé à Khartoum en février 2019 a été l’exception.
Or comme nous le verrons, cet accord devait plus à l’implication des Russes qui cherchaient à
permettre au Groupe Wagner d’élargir ses zones de prospection, qu’à la volonté du président
Touadéra qui se fit prier pour le signer. Sa réticence tenait d’abord au nom de l’accord (« accord
politique pour la paix et la réconciliation en RCA »), mais elle se nourrissait aussi du fait que le
président y perdait l’entière liberté de nommer qui il voulait dans son gouvernement. En ce sens,
contrairement à ce qui a été écrit à propos du Sud-Soudan, il n’y a jamais eu constitution en
RCA d’une véritable culture de la négociation, ni du côté des rebelles (on peut le comprendre,
étant donné les changements rapides de direction), ni du côté du gouvernement, ce qui est
plus surprenant. On peut expliquer cela par le fait qu’aucune des parties n’a jamais eu intérêt à
trouver une solution négociée : le gouvernement a toujours considéré les groupes armés comme
des corps guerriers étrangers sans revendications politiques légitimes, et les groupes armés,
conscients de leur marginalité sociale ne pouvaient imaginer une gestion pacifique du pays51.
Arrêtons-nous sur certaines caractéristiques importantes de ces mouvements armés, dont on
peut tirer des enseignements pour comprendre le présent. D’abord, ils étaient peu structurés,
leurs chaînes de commandement étaient aléatoires (notamment parce que les communications
étaient mauvaises) et les combattants n’entretenaient de véritable fidélité qu’à l’égard de leur
chef immédiat. Cette réalité variait certes selon les groupes, et leur nature souvent ethnique
ne doit pas prêter à une surinterprétation : ils n’étaient pas réellement homogènes et, surtout,
ne représentaient pas des communautés. Il n’y avait pas de chef charismatique, pas plus
qu’il n’y avait de grades basés sur la seule compétence. Les éléments constitutifs de l’autorité
résidaient dans la capacité de nourrir, de fournir des munitions ou des médicaments, autant
que dans l’octroi d’un pécule, rarement dans l’expertise militaire. Tous les groupes n’étaient pas
49
Allard Duursma, « State weakness, a fragmented patronage-based system and protracted local conflict in
the Central African Republic », African Affairs, Vol. 121, n° 483, 2022, pp. 251-274.
50
PK12 pour « Pont kilométrique 12 », le point situé à 12 kilomètres du centre-ville, où se trouve la dernière
grande barrière avant de quitter Bangui pour ses environs, plus ou moins densément peuplés.
51
Le président Touadéra nomma Jean Willybiro-Sako pour prendre en charge le dossier du DDR et le suivi de
l’accord politique pour la paix et la réconciliation en RCA car il avait représenté le gouvernement en janvier 2013,
lors des premiers contacts entre Bangui et la Séléka. Il n’avait pas eu d’autres contacts depuis. Sur les négociations
au Sud-Soudan, voir l’ouvrage contesté mais intéressant d’Alex de Waal, The Real Politics of the Horn of Africa.
Money, War and the Business of Power, Cambridge, Polity Press, 2015.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 25
identiques, et l’engagement dans un secteur spécifique (contrôle d’une barrière particulièrement
rentable, taxation des creuseurs dans une zone riche en pierres…) renforçait la tendance à la
division plutôt qu’il n’incitait à une organisation centralisée. Enfin, ils recrutaient régionalement,
essentiellement des membres du ou des groupes ethniquement dominants dans le mouvement
armé, ce qui évidemment doit interroger et sur l’état de la région et sur les conséquences d’un
débandement sans contrôle des combattants. L’appartenance à des communautés religieuses
différentes ne jouait plus systématiquement le rôle clivant qu’elle avait eu en 2013 et 2014.
Des accords locaux pouvaient exister entre factions séléka et groupes anti-balaka. D’un autre
côté, comme on le vit à Bangassou en mai 2017, des groupes anti-balaka de la périphérie de
la capitale pouvaient aller appuyer ailleurs le massacre d’une communauté musulmane. Des
deux côtés, de nouvelles alliances opportunistes étaient possibles.
Une autre caractéristique éclairante tient au fait que les capacités de ces groupes à administrer
des populations étaient très réduites, ce qui traduisait à la fois une présence proportionnellement
faible de cadres civils par rapport aux combattants et le sous-développement plus marqué des
zones dont ils étaient issus52. La communauté internationale a toujours eu une vision morale et
légaliste de ces mouvements, les considérant fondamentalement comme des acteurs criminels
au lieu d’essayer de les transformer en partis politiques. Les groupes armés qui ont précédé
la Séléka appelaient souvent à un retour de l’Etat dans les zones qu’ils contrôlaient plus qu’ils
ne les administraient. Cette différence doit questionner, alors que l’on voit aujourd’hui les
groupes djihadistes affiner des instruments de gouvernance et prétendre être un gouvernement
islamique. En RCA, très peu d’instances ont été créées pour interagir avec la population sur un
mode civil. Une composante historique de la Séléka, le Front populaire pour la renaissance de
la Centrafrique (FPRC) de Noureddine Adam, s’y est essayée sans grand résultat53. Si l’on avait
à identifier l’échec absolu de ces mouvements armés, c’est sans doute l’élément qu’il faudrait
pointer. Ils ont toujours dénoncé un partage inégal des ressources mais ont été incapables
d’instaurer une autorité non armée et de produire des biens publics.
Une troisième leçon rétrospective est que ces groupes étaient attachés à des territoires souvent
bien plus grands que celui des communautés dans lesquelles ils recrutaient majoritairement,
mais ils n’avaient pas d’appétence particulière à étendre les frontières de leur zone, sauf s’il y
avait un butin probable. On l’a vu avant l’arrivée de Wagner, et même plus récemment, dans la
constitution de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), créée le 7 décembre 2020
à l’aube d’élections très contestées54. Ces groupes ont pu s’allier mais aussi se combattre. Une
véritable coordination militaire se révélait pratiquement impossible. Au mieux, chacun combattait
chez soi. Cette incapacité a constitué jusqu’à aujourd’hui l’un des paramètres essentiels de la
supériorité des mercenaires de Wagner.
52
Tim Glawion and Anne-Clémence Le Noan, « Rebel governance or governance in rebel territory ? Extraction
and services in Ndélé, Central African Republic », Small Wars & Insurgencies, Vol. 34, n° 1, 2023, pp. 24-51.
53
Rapport du panel d’experts du Comité de sanctions des Nations unies, S/2017/1023 du 6 décembre 2017, section V B.
54
La CPC est un mouvement armé créé par la fusion de six groupes rebelles armés : les 3 R d’Abbas Sidiki, l’UPC
d’Ali Darassa, le MPC de Mahamat al-Khatim, le FPRC de Noureddine Adam, les anti-balaka de Maxime Mokom et
le groupe de Dieudonné Ndomaté sous la présidence de François Bozizé. Cette présidence, initialement acceptée,
a vite provoqué de nombreuse volte-face tant la personnalité de Bozizé était contestée et, surtout, tant sa capacité
à assumer la logistique d’une telle fédération était limitée.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 26
Quatrième leçon, ces mouvements avaient des économies politiques fondamentalement
identiques mais ils savaient s’adapter à de nouveaux environnements et imiter les méthodes
d’autres groupes : les pratiques de prédation en RCA ont toujours constitué un répertoire
d’actions enrichi par l’observation de ce qui se faisait dans le pays, mais aussi au Darfour et au
Tchad. Le succès de l’orpaillage a été régional, pas centrafricain. Cette guerre civile a mis en
exergue l’importance du bétail comme ressource nationale en RCA. Initialement, seul l’UPC
constituée majoritairement de Peulhs – qui eux-mêmes avaient souvent perdu leurs troupeaux
lors de sécheresses et épizooties dans la région – taxait les grands troupeaux, mais cette pratique
s’est diffusée au moment même où l’UPC s’intéressait davantage au minier, ses combattants
étant contraint de quitter Bambari, déclarée ville sans armes55. Le groupe rebelle 3 R (pour
« retour, réclamation et réhabilitation ») et l’UPC, qui s’étaient initialement présentés comme
les grands défenseurs des Peulhs, ont montré, à l’instar de nombreux escadrons anti-balaka,
qu’il était parfaitement possible de se retourner contre sa propre communauté.
Enfin, la cinquième leçon concerne les réseaux d’internationalisation de ces groupes :
ils n’étaient pas essentiellement différents de ceux du gouvernement et de ses futurs alliés
de Wagner, même s’ils étaient plus fortement inscrits au Tchad et au Soudan. Les rapports
publiés sur Wagner ou sur les mouvements armés montrent bien le rôle joué par Dubaï
dans la contrebande de l’or et du diamant, l’inadaptation du processus de Kimberley pour
sanctionner lesdits « diamants de sang »56. En fait, à comparer les circuits gouvernementaux
et des groupes armés, il reste une différence toujours mentionnée par l’opposition sans que
des preuves solides aient été fournies : c’est le rôle de l’ambassade et du consulat de RCA en
Belgique dans la vente de diamants…
La compréhension de ces cinq points aurait permis de voir d’emblée qu’un accord par le haut
avait très peu de chances d’aboutir et qu’il fallait renoncer aux déclarations de bonne volonté
signées par les protagonistes de ces trafics. La dépolitisation de ces groupes était réelle et une
alternative était de considérer les responsabilités sociales que ces mouvements remplissaient
consciemment ou moins consciemment. Il n’était pas faux de les décrire comme des bandes de
pilleurs et de meurtriers, comme l’a fait le gouvernement et certains dirigeants de l’opposition
civile, mais cela laissait de côté les arguments à partir desquels il était possible d’agir pour
construire un nouvel ordre qui ne soit pas une simple démission de l’Etat ni la guerre à outrance.
Il aurait aussi fallu se poser une question triviale : quel pouvait être l’intérêt des combattants
à déposer les armes et à se soumettre à nouveau à un ordre républicain ? Rien de rhétorique
dans une telle interrogation, qui aurait souligné l’absence de tout investissement de l’Etat dans
ces zones depuis des années, bien avant le début de la guerre civile.
Alors que les médiations menées par la communauté de Sant’Egidio d’un côté et l’Union
africaine de l’autre avançaient chacune à son rythme, certains dans le système onusien ont
estimé à raison qu’il fallait revenir au local et donner une chance à des pacifications de
55
Conséquence totalement involontaire d’une décision des Nations unies : le fait d’imposer l’absence d’armes
visibles dans Bambari, deuxième ville du pays, était digne de sympathie mais a entraîné la présence constante
d’un contingent important de casques bleus pour sécuriser le gros bourg. Sangaris avait aussi tenté cette politique
mais y avait renoncé car elle immobilisait trop de ses soldats.
56
Voir les études de The Sentry sur la RCA, les rapports annuels et semestriels du panel d’experts du Comité
de sanction des Nations unies, les rapports sur Wagner…
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 27
voisinage. Au moins, les acteurs concernés étaient-ils présents et l’effet des discussions avait-il
un impact sur la sécurité de la population. De nombreux accords dits de réconciliation furent
ainsi conclus, souvent pour quelques semaines ou quelques mois. Ils rencontrèrent sans
surprise des difficultés. D’une part, il était facile à des acteurs qui n’en étaient pas signataires
d’interférer et de provoquer de nouveaux incidents violents. D’autre part, ces accords de paix
locaux devenant un enjeu de crédibilité, les Nations unies (ou leurs représentants locaux, il
n’est pas aisé de savoir) incitèrent à raccourcir la durée des négociations et à conclure le plus
rapidement possible, sans donner du temps au temps pour faire murir la discussion, car la
direction de la Minusca s’impatientait57.
L’accord de Khartoum en février 2019 a représenté un véritable tournant dans le conflit,
un peu comme l’accord de Nairobi qui au printemps 2016 avait sonné la fin d’une opposition
systémique entre anti-balaka et Séléka et annoncé le retour possible des deux anciens présidents
François Bozizé et Michel Djotodia sur la scène banguissoise. Il faut cependant prendre la
mesure de ce qui s’est passé à Khartoum. D’abord, les Nations unies et l’Union africaine se sont
réveillées sur le tard pour empêcher qu’un accord soit conclu sans elles par la seule Russie.
L’ambassade russe à Bangui n’avait pas démérité : elle avait fait savoir dès 2018 que Moscou
entendait rejoindre le processus de négociation organisé par l’Union africaine (et la CEEAC), à
quoi il avait été opposé un refus poli. La médiation africaine n’allant nulle part, la diplomatie
russe appuyée par Omar el-Béchir jeta tout son poids dans l’organisation de la réunion de
Khartoum. C’est à l’issue de l’accord signé dans la capitale soudanaise que Firmin Ngrébada fut
nommé Premier ministre, grâce au rôle essentiel qu’il y avait joué et au soutien des Russes de
Wagner qui avaient obtenu des principaux chefs des groupes armés de proposer son nom pour
le poste. Ngrébada avait conduit la délégation gouvernementale en qualité de chef de cabinet du
président Touadéra contre le Premier ministre de l’époque, Simplice Mathieu Sarandji, qui était
hostile aux négociations de Khartoum et privilégiait la confrontation militaire avec les groupes
armés. Khartoum fut pour une partie des invités un vrai marché de dupes. Tenus à l’écart dans
leurs hôtels, les représentants des partis politiques, du Parlement et de la société civile purent
savourer leurs jus de fruit en attendant le débriefing quasi quotidien de Firmin Ngrébada. De
l’argent avait changé de mains pour obtenir la présence d’une représentation importante des
directions des mouvements armés. Le renfort d’un vice-ministre des Affaires étrangères russe
clarifia les enjeux pour le dirigeant soudanais, personnellement très impliqué, et pour certains
signataires. Mais ces aspects importants ne disaient rien sur le fond et sur la capacité de changer
un texte d’accord en un véritable processus politique de pacification : certes, l’argent est un
ingrédient indispensable de la paix le plus souvent, mais il faut davantage58.
Cependant, cet accord posait problème au président Touadéra et, même si certains n’agissaient
pas de bonne foi, aux représentants d’une partie de la société civile banguissoise, car il était
en complète contradiction avec la rhétorique dominante à Bangui et au sein du gouvernement
(cela n’en faisait pas pour autant un bon accord) : pour eux, les groupes armés n’avaient aucune
57
Entretiens avec des notables locaux et des représentants de l’Eglise catholique.
58
Thierry Vircoulon, « Acheter la paix conduit à la guerre. Processus de paix, captation de l’aide et corruption en
Centrafrique », IFRI/Afrique décryptages, 7 mai 2020, [Link]
la-paix-conduit-a-la-guerre-processus-de-paix-captation-de-laide-et-corruption-en-centrafrique Egalement, entretiens
avec différents participants de la conférence de Khartoum et de Noureddine Adam, Bangui & Khartoum, février 2019.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 28
légitimité et ne devaient en aucun cas intégrer le gouvernement ou l’appareil d’Etat. Cette hostilité
radicale permit à la présidence de changer l’esprit sinon la lettre de l’accord, et les signataires
appartenant aux groupes armés, tout à la perspective de conclure de juteux contrats avec des
firmes liées à Wagner, ne s’intéressèrent qu’aux aspects les plus pécuniaires de l’accord : les
nominations dans l’appareil d’Etat, dans différents comités supposés gérer la mise en œuvre
de l’accord et la commission de DDR, en un mot tout ce que le président Touadéra aurait pu
faire en 2016 et avait alors refusé. Par exemple, Maxime Mokom qui commandait le principal
groupe d’anti-balaka entérina le nombre farfelu de combattants des 3 R à démobiliser pour
accroître encore les siens…
Ces petits arrangements se succédèrent jusqu’au moment où il fallut convenir que le président
Touadéra reprenait le contrôle de l’accord, qu’il en limiterait l’application au maximum et
que les Wagner bien installés maintenant dans certaines zones rebelles n’en auraient cure. La
création de la CPC en décembre 2020 témoigna ainsi autant de l’insatisfaction suscitée par
l’application d’un accord mal ficelé que de la peur de voir cet accord passer aux oubliettes une
fois le nouveau mandat présidentiel acquis. La rébellion devait reprendre pour contrecarrer
ce scénario. La présidence de la République joua également d’autres cartes, poussant les
représentants de certains groupes armés dûment stipendiés à recommencer les combats
pour affaiblir les mouvements les plus critiques à l’égard du président Touadéra. Certains,
notamment actifs dans la région frontalière avec le Soudan et le Tchad, s’impliquèrent dans
ce jeu dangereux59. Comme quoi, la ligne rouge une fois de plus ne passait pas entre le
gouvernement et les groupes armés.
Un Etat contre le droit
Lorsqu’on évoque la force du droit en République centrafricaine, il est important de se
remémorer dans quel contexte s’est faite l’affirmation du droit. Rien n’illustre mieux la fragilité
juridique qui perdure dans ce pays que la longue et infructueuse lutte de son père fondateur,
Barthélémy Boganda (1910-1959), pour obtenir que les lois votées à Paris soient mises en œuvre
par l’administration coloniale à Bangui en dépit des réticences des élites locales. Boganda n’était
pas un révolutionnaire à proprement parler car il était député de la République française, mais
cette revendication lui a valu la haine tenace du colonat français. Sa mort – dans un accident
d’avion – reste l’objet de multiples supputations (au moins pour les élites centrafricaines) et sa
succession n’a pas suivi la règle constitutionnelle60.
Les décennies qui ont suivi l’indépendance ont été riches en combats de prétoire et en
convocations de cours constitutionnelles, certains avocats y ont gagné leur prestige politique61 et
59
Ainsi les groupes armés dirigés ou financés par Gontran Djono Ahaba, Gilbert Toumou Deya, Askin
Nzéngué Landa.
60
Pierre Kalck, Histoire centrafricaine des origines à 1966, Paris, L’Harmattan, 1992.
61
Ainsi Goungaye Wanfiyo qui obtint la saisine de la CPI sur le cas de Jean-Pierre Bemba, ou encore de Nicolas
Tiangaye, qui assura la défense de Jean-Bedel Bokassa, avant d’avoir parallèlement à son travail d’avocat une vie
politique mouvementée.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 29
aussi des années d’exil ou de pressions physiques. La défense de la légalité républicaine n’a jamais
été une caractéristique des régimes centrafricains, comme le rappellent de manière récurrente les
rapports des organisations des droits de l’homme sur ce pays. Arrestations arbitraires, spoliations,
violences et rackets des populations par des représentants de l’autorité publique, la liste est longue,
même si ce non-droit n’a jamais été absolu ni permanent jusque dans la période la plus récente.
Que l’influence française ait été déterminante ou moins pesante, le fonctionnement du
système judiciaire a donc toujours été au mieux médiocre, au pire calamiteux. La France, sauf
à réécrire l’histoire des régimes qu’elle a soutenus à bout de bras, ne pourra jamais prétendre
avoir été de façon constante du bon côté, y compris dans la dernière décennie. L’intervention
Sangaris et la période qu’elle a ouverte pour la Centrafrique reproduisent les mêmes incohérences
pour des gains politiques microscopiques et peu durables. Mais pointer les responsabilités
françaises ne doit faire oublier ni l’indifférence d’élites gouvernantes centrafricaines, ni le silence
des autres partenaires internationaux et notamment de l’Union européenne et des Etats-Unis,
fondamentalement suivistes par rapport à Paris.
Il existe de multiples traces de cette radicale faiblesse, bien au-delà de la sphère politique, dont
témoignent par exemple les analyses de la Banque mondiale62 qui fournissent des indications sur
le climat des affaires et la gestion de possibles contentieux, ou les rapports annuels, dénués de
toute diplomatie inutile, du Département d’Etat américain sur les droits de l’homme dans ce pays63.
Dans la période qui nous occupe ici, les dévoiements se sont manifestés à plusieurs niveaux :
celui de la justice ordinaire dont les activités pourtant ont bénéficié d’un appui financier européen
conséquent ; celui de la Cour constitutionnelle qui s’est saisie à ses risques et périls de contentieux
électoraux et finalement du débat sur le changement constitutionnel ; et enfin, celui de la Cour
pénale spéciale (CPS), une structure hybride composée de magistrats centrafricains et étrangers
censée pallier les déficiences des uns et des autres et lutter contre l’impunité64, en sus de la CPI.
Comme à leur habitude, la communauté internationale et les gouvernants à Bangui n’ont eu
de cesse depuis janvier 2014 d’en appeler à la justice et au déferrement des criminels devant les
tribunaux, et de célébrer la fin de l’impunité. Il eût été plus utile de réfléchir de façon réaliste
aux besoins du pays et à une division du travail plus rigoureuse entre CPS et CPI, ces deux
structures étant très coûteuses et avides de publicité65. Puis, les beaux discours achevés, le
champagne bu et les lumières éteintes, la réalité quotidienne a repris ses droits, sans surprise.
Ces beaux discours sur la réforme du secteur de la sécurité, la réfection de palais de justice et les
multiples séminaires pour l’appropriation de nouvelles lois ne disent rien en effet de l’effondrement
du système judiciaire, du retour de la prédation par ses agents et de la requalification de l’arbitraire
en loi souveraine. Dans une situation telle que celle de la RCA après 2013, le fonctionnement de
62
Comme Doing Business in CAR (184e/190) en 2020 : [Link]
doingBusiness/country/c/central-african-republic/[Link]
63
[Link]/reports-bureau-of-democracy-human-rights-and-labor/country-reports-on-human-rights-
practices/ Il est recommandé de se référer aussi aux organisations de défense des droits de l’homme dont les
publications sur la RCA sont plus circonstancielles.
64
Iryna Grebenyuk, « La cour pénale spéciale centrafricaine : une illustration de la "complémentarité élargie" »,
Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, Vol. 1, n° 1, 2018, pp. 1-20.
65
On rappellera que l’inculpation de Vladimir Poutine en mars 2023 a eu lieu quelques jours avant une
conférence des bailleurs de fonds sur le financement de la CPI.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 30
l’appareil judiciaire était en effet crucial pour juger les délits communs qu’autorisait la situation de
conflits et empêcher la pérennisation d’injustices évidentes (comme la confiscation de propriétés),
mais aussi régler les mille et un conflits habituels de toute collectivité humaine, d’autant que le
climat de violence sociale avait envahi les relations privées. Au risque de choquer, l’urgence était
moins de juger « les plus criminels » que de prouver pratiquement à une population incrédule
que le fonctionnement de la justice ne serait jamais plus le même pour les petits et grands délits,
pour les gens du commun et les « grandes personnes » (les élites, en français centrafricain). Ce
pays grand comme la France et la Belgique ne comptait que trois tribunaux d’instance à Bouar,
Bambari et Bangui : l’urgence était de construire ou de renforcer un système judiciaire et de
donner un cadre à la justice coutumière. Mais la communauté internationale voulait dépenser
son argent en se drapant dans de bons sentiments, et le gouvernement centrafricain a géré le
budget de la justice comme une variable d’ajustement dans ses dépenses66.
La déception a été grande malgré quelques progrès obtenus grâce à la volonté de certains
acteurs centrafricains de mieux faire, et celle d’internationaux plus attentifs que leurs collègues
ne l’avaient été par le passé. Reste une tendance lourde qui a pris toute son ampleur une
fois le régime de Touadéra bien installé. Non pas que ce dernier ait eu le désir de perturber
l’ensemble du fonctionnement judiciaire, mais il envoya les signaux d’un retour aux anciennes
pratiques puis, la présence russe aidant, de la construction d’un autoritarisme où la politisation
du système judiciaire devenait nécessaire pour réprimer les opposants réels ou imaginaires, et
protéger les intérêts grands et petits des affidés.
Comme l’a écrit Amnesty International, « pratiquement toutes les procédures engagées devant
les tribunaux ordinaires semblent porter sur des délits mineurs ou des crimes contre l’Etat plutôt
que sur les crimes graves dont les personnes ont été victimes dans le contexte du conflit67 ».
Le ministère de la Justice, selon le code de procédure pénale, doit organiser au minimum six
sessions criminelles par an dans les préfectures de Bouar, Bambari et Bangui. Mais entre le
7 février 2020 et la fin 2021, aucune session n’a eu lieu en dépit de multiples déclarations du
président Touadéra qui avait notamment affirmé que son second mandat donnerait la priorité
à la lutte contre l’impunité. Il serait trop simple d’invoquer la pandémie ou la maladie d’un
ministre de la Justice, Flavien Mbata, absent de son bureau et non remplacé pendant de longs
mois. Comme toujours, l’ordonnancement du budget offre une meilleure explication : l’aide
budgétaire spécifique de l’Union européenne, bien suffisante pour organiser ces sessions en
province, s’est révélée fongible dans le budget national et les autorités ont décidé de changer
les priorités, quitte à rendre impossible le fonctionnement normal du ministère68. Exit la justice
pour les gens du commun : les magistrats nationaux les plus compétents se sont retrouvés à
travailler comme consultants internationaux…
66
Entretien avec un diplomate africain, Bangui, décembre 2022.
67
Amnesty International, « Un pas en avant, deux en arrière : la justice en République centrafricaine », Briefing
de recherche, décembre 2021. Il faut cependant noter une exception : cinq chefs anti-balaka ont été jugés pour
les meurtres de 72 personnes lors de l’attaque du 13 mai 2017 à Bangassou et ont été reconnus coupables de
crimes de guerre et de crimes contre l’humanité par la Cour criminelle de Bangui.
68
Nous n’évoquerons pas ici les conditions de vie des prisonniers (dont près de 80 % sont en fait en détention
provisoire), conditions dénoncées depuis des années pour ne pas dire des décennies par les organisations de
défense des droits de l’homme.
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Le comportement de la Cour constitutionnelle en RCA fournit une autre indication de l’arbitraire
qui règne et de la faible indépendance des juges. Pourtant, la Constitution adoptée à la fin
de la transition en décembre 2015 lors d’un référendum qui s’est tenu dans des circonstances
difficiles laissait augurer une évolution plus heureuse. Ce fut une nouvelle déconvenue, comme
l’ont prouvé la gestion des différends électoraux et les pressions exercées sur les juges – soit
dans un cadre privé, soit à partir de 2021 sur la place publique lorsque certains d’entre eux,
considérés comme trop réticents aux requêtes du pouvoir, furent menacés physiquement.
Le coup porté à la fin du mois d’octobre 2022 à la Cour constitutionnelle – coupable d’avoir
rappelé la primauté des accords internationaux et disqualifié l’anglais comme langue nationale69,
puis d’avoir refusé une réforme constitutionnelle qui aurait autorisé le président Touadéra à
briguer un troisième mandat – n’a été que le dernier avatar, à ce jour, de la réduction de la loi
à la volonté du prince. La présidente de la Cour, coupable d’avoir conduit l’adoption de deux
décisions contraires à la politique du chef de l’Etat (l’une sur l’adoption d’une cryptomonnaie
et l’autre sur un changement constitutionnel) a été mise à pied après la décision du pouvoir
exécutif de la mettre à la retraite à l’université, alors qu’elle avait été choisie en 2017 par ses
collègues de la faculté de droit pour y siéger. Que ces mêmes collègues aient acté ce diktat
présidentiel en dit long sur l’enseignement du droit à l’université de Bangui. Qu’elle-même,
après avoir redit le droit dans une lettre adressée au chef de l’Etat, ait cédé à son injonction
en dit également beaucoup sur le fonctionnement des élites administratives centrafricaines70.
Certains observateurs locaux, peut-être peu charitables, ont alors rappelé que le comportement
de la présidente n’avait pas été forcément exemplaire au moment des contentieux électoraux
en 2021, car elle avait abondé dans le sens de la majorité présidentielle qui s’employait à
fragiliser juridiquement les principaux chefs de l’opposition civile, notamment Martin Ziguélé,
Karim Meckassoua et Anicet-Georges Dologuélé, en dépit de l’immunité qu’aurait dû leur
procurer leur statut de parlementaire. Selon eux, cette résolution de la controverse aurait aussi
pu se solder à terme par une nomination au gouvernement, si le président Touadéra avait eu
besoin d’élargir ce dernier pour satisfaire les donateurs71. Pour ces observateurs à Bangui, l’ex-
présidente de la Cour constitutionnelle a surtout réagi aux insultes dont l’avaient couverte des
associations affiliées à la majorité présidentielle en montrant qu’elle pouvait être indépendante.
Reste que ce face-à-face s’est une fois de plus terminé par la victoire du pouvoir exécutif sur
le pouvoir judicaire et que la Cour constitutionnelle privée d’un brillant esprit est désormais,
comme elle l’a été sous François Bozizé, à la disposition de la présidence de la République.
Quant à la CPS, objet de toutes les attentions de la communauté internationale et d’organisations
de défense des droits de l’homme, dont l’irénisme laisse coi, elle a posé des questions importantes et
offert peu de réponses malgré ses quatre années d’existence, ce qu’on ne peut justifier simplement
par la vacance liée à l’absence de recrutement de personnel72. Organe hybride, elle a été créée
69
Toutes les dispositions légales sur le sango coin étaient en fait rédigées en anglais pour être plus immédiatement
accessibles à d’éventuels investisseurs étrangers, ce qui était à la fois compréhensible et illégal.
70
Lettre ouverte de Danielle Darlan adressée au président de la République datée du 27 octobre 2022. Voir
pour une analyse, « Constitution’s narrow escape », Africa Confidential, Vol. 63, n° 20, 2022.
71
Entretiens confidentiels avec des responsables politiques centrafricains.
72
Voir son site internet : [Link]
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 32
à Bangui le 22 octobre 2018 pour une durée de cinq ans renouvelable une seule fois, et est
soutenue par la Minusca et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud)73.
Son mandat est de juger les criminels les plus importants, au motif que les tribunaux ordinaires ne
peuvent le faire et que la CPI s’attache aux principaux responsables du drame sanglant qui s’est
joué en RCA. Des responsables qui étrangement ont d’emblée été identifiés aux seuls dirigeants
de groupes armés, sans que, à quelques très rares exceptions près, une attention soit prêtée à
ceux qui ont retrouvé une place dans l’appareil d’Etat ou à la direction du pays après le drame.
Des arguments de trois ordres au moins témoignent de la faiblesse systémique d’une telle
institution, pourtant acclamée par les Nations unies et les donateurs, qui célèbrent un principe
(fort honorable) mais ne se préoccupent pas d’une réalité plus compliquée.
D’abord, la création d’un tel tribunal et son fonctionnement représentent un coût sans
commune mesure avec le système judiciaire normal : pour pouvoir juger une vingtaine de cas
qualifiés évidemment d’emblématiques (sans que ne soit jamais démontré qu’ils le soient pour
la population), on sacrifie budgétairement un meilleur fonctionnement de la justice au quotidien
dans un pays où l’institution judiciaire a toujours été dépourvue de moyens. En 2017, en sus du
financement intégral de cet organisme, la communauté internationale a également dû batailler
bec et ongles pour conserver les personnels centrafricains qu’elle avait choisis au terme d’une
sélection organisée en toute transparence. En effet, le ministre de la Justice, peu satisfait du
concours qui avait été organisé, avait substitué à la liste des candidats retenus une autre liste
essentiellement composée de Mbaka-Mandja (le groupe ethnique du président), ce qui avait le
double avantage de nourrir les soutiens du président et d’être informé par le menu des activités
des forces de police censées appliquer les mandats d’arrêt et surveiller la détention des personnes
inculpées. De plus, comme le notent les rapports d’ONG74, le gouvernement avait fait preuve
d’une hâte toute sénatoriale dans la mise en place de cette institution : la loi avait été votée en
juin 2015, la Cour avait été installée en octobre 2018 et le premier procès a débuté en 2022.
Le deuxième argument est que les victimes, censées être au centre de tout ce système,
veulent certes la justice mais exigent également des réparations qui sont d’ordre symbolique et
matériel. Les thuriféraires du cas sud-africain, élevé au rang de paradigme par des fonctionnaires
internationaux peu rigoureux, oublient trop souvent de rappeler que l’enthousiasme vis-à-vis
de la commission vérité et réconciliation sud-africaine a été sérieusement entamé par l’amnistie
octroyée à tous ceux qui reconnaissaient leurs crimes et par l’absence de véritables réparations
pour les pertes subies. En Centrafrique, derrière les déclarations d’usage, il n’y a aucun budget ni
aucune politique pour répondre aux interrogations des victimes, simplement quelques rapports
d’experts et des vœux pieux que l’on mentionne comme s’ils pouvaient miraculeusement se
transformer en politique publique.
Le troisième argument est que la focalisation du discours international sur cette CPS a permis
d’euphémiser les dérèglements au quotidien. Ainsi, les communiqués célébrant la condamnation
de trois chefs de guerre en octobre 2022 comme une affirmation de la lutte contre l’impunité
73
Elle est financée par des contributions volontaires venant pour l’essentiel de la France, des Pays-Bas, de
l’Union européenne et des Nations unies.
74
Fédération internationale des droits de l’homme, « Quelle justice en République centrafricaine ? », octobre 2022, www.
[Link]/fr/regions/afrique/republique-centrafricaine/justice-crimes-droit-international-republique-centrafricaine-rca.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 33
ont été publiés au moment même où une organisation en cour à la présidence de la République
menaçait physiquement des opposants politiques et leurs progénitures.
Cette célébration de fonds bien dépensés ferait presque oublier l’incident qui est intervenu
lorsque la CPS a osé faire arrêter et incarcérer un ministre, Hassan Bouba, le 19 novembre 2021.
Issu de la rébellion mais très proche du président Touadéra, celui-ci est un rouage important de
la présence russe dans certaines zones du pays et a fomenté très activement des divisions dans
le mouvement armé dont il est issu. Il a été libéré de sa détention préventive par des soldats de
la garde présidentielle accompagnés d’éléments du Groupe Wagner. Il a non seulement réintégré
ses fonctions ministérielles, mais le président Touadéra l’a décoré de l’ordre national du Mérite, la
plus haute distinction centrafricaine, trois jours après cette libération spécieuse. Le ministre de la
Justice a quant à lui tancé les juges de la CPS, coupables d’avoir agi sans en informer le ministère
(une disposition évidemment indue !), tout en rappelant que les forces de l’ordre devaient obéir
aux réquisitions de ce tribunal. Toujours ministre, Hassan Bouba circule aujourd’hui librement à
Bangui et dans l’arrière-pays, sans que ni la Minusca (dont c’est pourtant le mandat) ni les Forces
de sécurité intérieure n’essaient de l’arrêter pour le remettre aux juges de la CPS.
Il est certes rassurant de voir des chefs miliciens se faire condamner alors que des proches
du président bénéficient d’une impunité totale et ne sont même pas poursuivis par le procureur
de la République... Cette sélectivité crédibilise l’appréciation de certains : le soutien à la justice
transitionnelle signifie un abandon de la justice nationale. De plus, l’absence de transparence
de la CPS reste problématique, notamment en ce qui concerne les détentions provisoires et
la sélection des cas à traiter, puisque c’est fondamentalement le gouvernement ou la Minusca
qui procède (ou pas) aux arrestations.
Quant à la CPI, elle doit poursuivre les plus hauts responsables des crimes de guerre et crimes
contre l’humanité. Sa précédente intervention en RCA avait suscité une grande amertume.
Le procès qu’elle a instruit contre le Congolais Jean-Pierre Bemba au terme d’une longue
procédure – il a été arrêté en 2008 pour des faits qui s’étaient déroulés en 2002 et 2003 – s’est
achevé avec son acquittement en juin 2018, décision qualifiée d’affront aux milliers de victimes.
Elle a été saisie par le gouvernement centrafricain en mai 2014, et quatre prévenus ont été arrêtés
depuis décembre 2018, mais on peine à comprendre les choix et la procédure suivis car l’un
d’entre eux n’est qu’un petit chef sans envergure de la Séléka et les dossiers d’accusation sont
mal préparés, laissant augurer la libération d’au moins un des accusés en détention provisoire.
On peut donc légitimement avoir le sentiment que la CPI s’agite pour montrer qu’elle existe
afin de couper court à un scepticisme grandissant au niveau international75.
Cette ambivalence éthique se retrouve, à un autre niveau, dans les comportements d’organisations
de médiation dans les conflits, si l’on compare certains de leurs discours sur la Centrafrique
avec leurs manières de procéder. Pendant les années de crise ouverte, le Conseil de sécurité
des Nations unies n’a pas hésité à célébrer dans ses résolutions un accord de paix signé entre
différents mouvements armés grâce à Sant’Egidio. Des responsables internationaux ont salué
75
Le procureur de la CPI a finalement annoncé le 16 décembre 2022 qu’il en resterait là : la CPI ne chercherait
plus à poursuivre de nouveaux cas et laissait la CPS continuer à sa guise : [Link]/news/prosecutor-
international-criminal-court-karim-aa-khan-kc-announces-conclusion-investigation L’inculpation du président
Poutine risque d’aller dans le même sens.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 34
à d’autres occasions le travail réalisé par le Centre pour le dialogue humanitaire de Genève,
comme si ces activités représentaient des acquis significatifs dans une paix qui se construisait.
Les deux organisations citées sont tout à fait honorables, et la critique ne porte que sur leur
manière de combler le vide. Que sont les résultats obtenus par ces médiations et facilitations
richement financées par l’Union européenne ou les Nations unies selon les cas ? Ce sont des
déclarations aussi généreuses qu’irréalistes, signées par des individus lors de réunions souvent
tenues hors sol, par exemple à Rome pour l’organisation italienne ou dans les locaux luxueux
du seul grand hôtel de la capitale centrafricaine pour l’organisation suisse. Comme ont fini
par le leur faire remarquer des dirigeants politiques centrafricains, une signature individuelle
au bas d’un document transpirant de bonnes valeurs sans engagement ferme et sans sanctions
pour les contrevenants, c’est peu cher payé pour une longue semaine de séjour en Italie et de
substantiels perdiem. Comment se contenter de belles déclarations d’intention que personne
n’entend mettre en œuvre ? Celles-ci peuvent avoir un sens dans une dynamique de négociation,
mais il n’y a jamais rien eu de tel dans les années récentes en RCA. On pourrait reprendre
tous les accords qui ont mené à une pacification depuis 2013 pour souligner la vanité des
processus qu’ils étaient censés inaugurer.
Que ces organisations célèbrent de tels accords comme des pas décisifs fait réfléchir sur la
constitution d’un nouveau secteur du monde non gouvernemental, celui de la privatisation de la
négociation – une pratique que Sant’Egidio avait pourtant refusée au début des années 1990 – et
de constitution de véritables carrières dans ce secteur. Que ces accords se réduisent à des
morceaux de papier reflète d’abord le vide politique d’élites centrafricaines qui comprennent
les avantages qu’il est possible de retirer d’un moment de ni guerre ni paix, mais cela illustre
aussi le cynisme de la communauté internationale qui se justifie par le financement de ces
activités sans vouloir s’impliquer réellement. On est à la fois dans une démarche purement
technique (on finance des billets d’avion, des perdiem et des consultants) et apolitique (du
moment qu’il y a un accord, il est bon à prendre et s’il n’est pas respecté, c’est parce que les
signataires sont des menteurs).
On doit s’inquiéter de ce que ces organisations acceptent une vision aussi déresponsabilisante
de la pacification. Quelle est leur motivation ? Les généreux financements, la publicité que
fournit la signature collective d’un accord dénué de conséquences, la simple nécessité de
marquer sa place sur un véritable marché ? Il faut y voir plus encore l’incapacité croissante des
diplomates à faire le travail qui devrait leur incomber : la privatisation de ce travail politique
témoigne de l’obsolescence d’une certaine conception du métier de diplomate, un débat qu’on
aurait voulu voir mener avec une plus grande profondeur en France au moment d’une énième
réforme au Quai d’Orsay.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 35
Une nouvelle configuration régionale et internationale
Les dernières années Bozizé (2003-2013), pour ne pas parler de la période précédente, ont
été marquées par une cogestion régionale du régime centrafricain assumée sans fard par le
Congo-Brazzaville (ou plutôt par Denis Sassou-Nguesso, tant le régime y est personnel) et le
Tchad d’Idriss Déby Itno (même remarque bien sûr). Le président Touadéra, autant par chance
que par choix, a finalement réussi à se défaire de ces deux alliés encombrants en cooptant
l’Angola et le Rwanda à leur place. Ce changement est important à plusieurs égards, on le
verra plus loin, et ouvre une nouvelle compétition qui peut être aiguisée ou contenue, selon
l’attitude de la France. En dépit de la détestation réciproque de Bangui et Paris, la France – ou
le président Macron – semble réellement miser sur une réconciliation avec Kigali et, comme
nombre de ses prédécesseurs, voudrait développer une relation diplomatique cordiale avec
Luanda par une présence économique nettement plus soutenue. Mais il y a la présence russe
(voir figure 1 en annexe) dont les enjeux ont été radicalisés par les évolutions prétoriennes au
Sahel et la guerre en Ukraine.
Ce nouveau système d’alliances régionales a pourtant peu de chances de perdurer sauf
si certaines conditions a priori marginales restent remplies, notamment une relative passivité
de voisins comme la République démocratique du Congo (RDC) et le Cameroun, et une
attitude responsable de Bangui vis-à-vis de ses puissants soutiens. Les maladresses du pouvoir
centrafricain sont telles qu’on ne peut parier sur une stabilisation grandissante de ces liens.
En effet, Kinshasa, tout à sa confrontation avec le Mouvement du 23 mars (M-23) soutenu par
Kigali76, perçoit avec beaucoup d’inquiétude la présence rwandaise en RCA, un contingent sous
drapeau national fort d’environ 400 hommes, en sus d’une présence déjà importante au sein
de la Minusca avec plus de 1 600 éléments. Quant au régime angolais, il se soucie peu de la
médiation en RCA, mais la désinvolture de Faustin-Archange Touadéra suscite son agacement,
qui pourrait finir en lassitude vis-à-vis de l’immaturité diplomatique du premier cercle à Bangui.
Un deuxième point important est évidemment la présence russe, ou plus exactement celle de
Wagner, société très privée de mercenaires qui ne sont pas toujours des citoyens russes, même si
elle bénéficie d’un soutien officiel de Moscou. Sa présence en RCA a donné lieu après quelques
mois de relative indifférence à une série de reportages écrits ou télévisuels de qualités diverses77.
Il y a souvent confusion entre différents problèmes et, surtout, un grand silence sur le contexte
qui a permis un tel déploiement, sans que les principaux acteurs internationaux présents à Bangui
76
Rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC daté du 16 décembre 2022, S/2022/967.
77
La première grande tentative d’enquête sur cette présence s’est soldée par l’assassinat de trois journalistes
russes en RCA en juillet 2018. Sans surprise, la lumière sur ces meurtres, promise par le gouvernement centrafricain,
n’a jamais été faite et l‘instruction reste en cours. La lutte contre l’impunité continue… Voir Esdras Ndikumana,
« Journalistes russes tués en Centrafrique: deux thèses et toujours aucune réponse », RFI, 22 janvier 2020, www.
[Link]/fr/afrique/2020012%C3%A9-rca-triple-meurtre-journalistes-russes-wagner. Pour éviter de multiplier
les références, je renvoie à un rapport dont les notes de bas de page fournissent une très bonne bibliographie
sur la question russe en Afrique (mais de nouvelles analyses, bonnes ou moins bonnes, sont produites chaque
semaine) : Guido Lanfranchi et Kars de Bruijne, « The Russians are coming ! The Russians are coming ? Russia’s
growing presence in Africa and its implication for European policy », CRU Report, Clingendael, juin 2022. On
pourra aussi se reporter au numéro spécial de la revue (libérale) South African Journal of International Affairs,
Vol. 29, n° 4, 2022, pour un dossier de très bonne tenue sur le même thème.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 36
n’expriment publiquement de réserves pendant longtemps. Il convient donc d’y regarder de
plus près et de nuancer un discours moraliste qui sied si bien aux acteurs occidentaux.
Le dernier point est central, c’est la perte de cohérence de la politique française vis-à-vis de la
République centrafricaine. Dans l’absolu, Paris peut vouloir couper les ponts avec Bangui pour
des raisons qui vont bien au-delà de la personnalité de son président actuel ou de la nature de
son régime. La question est plutôt de savoir quel chemin diplomatique emprunter pour ne pas
ternir une image déjà bien écornée sur le continent africain, ne pas affaiblir ses alliés dans la
région et ne pas conforter des politiques aventuristes menées par des puissances rivales. Depuis au
moins trois ans, il semble que le président Macron peine à la tâche et ne trouve pas de réponses
satisfaisantes à ces trois questions, et que ce soient les diplomates français présents à Bangui qui
en fassent d’abord les frais. En effet, ce constat d’échec ne peut viser des diplomates censés mettre
en œuvre des choix faits ailleurs et dont les doutes personnels ne trouvent probablement guère
de réponse dans les propos abrupts tenus par Paris78. Espérons qu’un jour certains prendront la
plume pour nous conter par le menu cette chronique de façon plus réaliste que leur prédécesseur,
Charles Malinas, qui a guidé la transition comme représentant de la France.
La fin de la CEMAC et l’arrivée du Rwanda et de l’Angola
Fruit de l’histoire coloniale mais aussi des investissements faits après les indépendances par
des dirigeants d’Afrique centrale, la RCA s’est retrouvée dans la décennie 2000 quelque peu
prisonnière d’une relation très étroite avec le Congo-Brazzaville et le Tchad, sans oublier le
Gabon d’Omar Bongo qui n’avait pas son pareil pour s’impliquer dans des crises politiques79.
La mort de ce dernier en juin 2009 a signifié la fin d’une ère où la cogestion de la RCA avait
su maintenir une unité de propos régionale et éviter de trop grands dérèglements intérieurs.
L’accord de paix signé en juin 2008 à Libreville entre le régime centrafricain et les rebellions
du Nord80 n’était sans doute pas un modèle du genre mais s’il avait été mis en œuvre, il aurait
probablement changé les termes militaires de ce qui s’est produit en 2012.
Les deux autres parrains régionaux, Brazzaville et N’Djamena, n’avaient ni le même talent pour
la négociation, ni la même patience vis-à-vis d’un interlocuteur retors et dépourvu d’ambition
pour son pays81. Denis Sassou-Nguesso avait considérablement investi dans la franc-maçonnerie
78
Jérôme Bonnafont, Diplomate pour quoi faire ?, Paris, Odile Jacob, 2022.
79
Elikia M’Bokolo, Médiations africaines. Omar Bongo et les défis diplomatiques d’un continent, Paris,
L’Archipel, 2009.
80
Elles regroupaient l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD) de Jean-Jacques
Démafouth, l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement de Zakaria Damane et des scissions de
ce dernier groupe comme le Mouvement des libérateurs centrafricains pour la justice (MLCJ) d’Abakar Sabone,
le Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) dont le chef est Abdoulaye Miskine (de son vrai nom
Martin Koumtamadji), le Groupe d’action patriotique de libération de la Centrafrique (GAPLC) de Michel Djotodia
(futur chef de la Séléka), le Front démocratique centrafricain (FDC) du commandant Hassan Justin ainsi que l’Union
des forces républicaines (UFR) de Florian N’Djadder.
81
On pourrait arguer qu’avec l’accord de Paris, le président Bozizé voulait aussi prendre ses distances avec
la CEMAC après 2007 et faire le pari de l’Afrique du Sud, grande puissance africaine qui pouvait à terme lui
assurer une garantie de sécurité importante. La mort d’Omar Bongo, la renégociation des accords de défense
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 37
régionale et disposait d’une réelle influence au sein des élites administratives et politiques
centrafricaines qui se bousculaient pour lui rendre visite en escomptant un généreux cadeau
ou un coup de pouce pour une promotion en interne. Le point faible d’une telle influence était
qu’elle ne visait à inspirer aucune politique en particulier et que Sassou-Nguesso, au moment où
il aurait fallu en édicter une, n’avait plus l’intérêt ni la poigne pour ce faire. On le nota à plusieurs
moments de la crise centrafricaine, notamment en janvier 2013 lorsque les chefs d’Etat de la
région, réunis à Libreville, voulurent sauver Bozizé malgré lui en imposant un gouvernement
d’union nationale, sans prendre le temps de détailler ses prérogatives ; ou encore en juillet 2014,
lorsque le président congolais, à la requête de la région, convoqua chez lui le gouvernement
centrafricain, des représentants des groupes armés, des partis politiques et même de la société
civile, sans être capable d’aboutir à un véritable accord entre ces protagonistes pour avancer
dans une solution à la crise. L’expertise congolaise existait même si le représentant spécial de
Sassou-Nguesso à Bangui passait sans doute plus de temps à surveiller le représentant politique
et militaire de l’Union africaine, le général Jean-Marie Michel Mokoko, candidat présidentiel
malheureux et rival politique emprisonné depuis 2018 à Brazzaville82. Mais il fallait compter
avec d’autres, notamment le gouvernement de transition qui cultivait des relations privilégiées
avec certains porte-parole, légitimes ou moins légitimes, des groupes armés et également le
Bureau intégré des Nations unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine
(Binuca) dirigé par le général Babacar Gaye, impatient de prendre la direction de la Minusca
et du processus politique.
Faute d’imaginer une issue à la crise, incapacité qui reflétait le caractère partial et contradictoire
des conseils prodigués par ses affidés centrafricains, Denis Sassou-Nguesso se retrouva finalement
impuissant, déconsidéré à Bangui pour des engagements sans lendemain, et dans la région
pour son inaptitude à peser sur la scène politique centrafricaine. Certes, les interventions
de l’Angola puis du Rwanda, sous l’égide de la Conférence internationale de la région des
Grands Lacs (CIRGL) et de la CEEAC, l’incitèrent à prendre quelques nouvelles initiatives, mais
celles-ci furent diversement appréciées, notamment parce qu’elles offraient un espace politique
à l’ancien président Bozizé dont le retour à Bangui fin 2019 laissait plutôt entrevoir le risque
d’une restauration vengeresse qu’une évolution vertueuse du régime déjà impopulaire de son
ancien Premier ministre Faustin-Archange Touadéra.
Il semblait en tout cas très improbable que le Congo-Brazzaville puisse prendre des initiatives
en contradiction avec le nouveau cours impulsé par l’Angola, pourtant présent seulement
par à-coups sur le dossier centrafricain. D’autres priorités ont semblé prévaloir sur la quête
d’une solution en RCA en 2022 : la question de la succession au sein de la famille dirigeante
congolaise ; le refroidissement des relations avec Libreville et la réconciliation avec N’Djamena
avec Bangui et l’arrivée des militaires sud-africains font ainsi système. Sur cette question, voir Roland Marchal,
« South Africa and France : A rising versus a declining power », in Adekeye Adebajo et Kudrat Virk (dir.), Foreign
Policy in Post-Apartheid South Africa ; Security, Diplomacy and Trade, Londres, I. B. Tauris, 2017, pp. 356-374.
82
Sur les quatre sujets de la réunion, un seul – la cessation des hostilités – trouvait une conclusion. Pour les
trois autres, la volonté du gouvernement de transition d’imposer ses propres représentants des groupes armés se
heurta à un refus de l’organisateur et des internationaux. Le gouvernement fit alors tout pour saboter le travail en
commission, illustrant les petits calculs de la présidente de la transition, Catherine Samba-Panza.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 38
après la disparition d’Idriss Déby Itno tué en avril 2021 grâce à la construction d’une relation
plus chaleureuse avec son fils, président plus qu’intérimaire, Mahamat Idriss Déby Itno « Kaka ».
Le Tchad, quant à lui, a une relation encore plus compliquée avec la RCA qui s’explique
d’abord par une histoire de migrations, flux de populations que la puissance coloniale n’a pas
régulés, puis conséquences des affrontements durant la longue guerre civile tchadienne. Jusqu’à
la fin des années 1980, la RCA a également été utilisée pour la sanctuarisation des avions de
chasse français qui auraient pu être menacés par une offensive libyenne sur N’Djamena. Plus
récemment, Idriss Déby a aussi donné son feu vert au recrutement de combattants tchadiens
(souvent d’anciens rebelles démobilisés ou des soldats mis à la retraite) qui ont formé les
troupes de choc de François Bozizé lors du renversement d’Ange-Félix Patassé en 2003. Ces
« libérateurs » furent suffisamment turbulents pour nécessiter une intervention musclée de
l’armée tchadienne en 2004 à Bangui. Leur mise au pas et le retour de certains à la mère patrie
ont permis l’établissement d’un calme relatif en RCA jusqu’à ce que les choses se gâtent à
nouveau en 2011 et 2012, lorsque de nombreux « libérateurs » ont quitté la garde présidentielle
et, dans les semaines suivantes, rejoint les groupes armés nordistes, preuve qu’ils prêtaient
toujours l’oreille aux conseils dispensés par N’Djamena.
Quitte à manier le paradoxe, le dirigeant tchadien a mis son homologue centrafricain en garde
à plusieurs reprises, notamment en mai 2012, quant à l’étroitesse de sa base de gouvernement :
contrairement à sa propre pratique au Tchad, Idriss Déby lui a conseillé d’ouvrir le champ
politique, de donner un espace à l’opposition civile et de mettre en œuvre avec énergie et
sincérité le plan de paix de Libreville et le DDR qui allait avec. François Bozizé, comme trop
souvent, n’a rien voulu entendre : il a promis de suivre les conseils du « grand frère » (comme
il l’appelait), mais n’a pas obtempéré. Pourquoi appliquer à Bangui ce qu’Idriss Déby refusait
à N’Djamena ?
Les conséquences de ce refus sont connues. La constitution de la Séléka s’est faite avec
une implication politique (et peut-être financière et humaine) de N’Djamena. Son entrée dans
Bangui en mars 2013 n’a été possible que grâce à la participation aux combats de soldats
tchadiens capables de battre les forces spéciales sud-africaines dont la première erreur était
d’avoir cru à la propagande du régime Bozizé sur ces « va-nu-pieds » et d’être intervenues sans
le dispositif nécessaire pour faire front.
L’ascendant du président Déby sur la Séléka a pourtant été de courte durée car il n’a pu
maintenir l’unité de cette constellation de groupes armés, pas plus qu’il n’a été capable de
réellement policer le comportement de cette étrange coalition guerrière. Sans doute n’a-t-il
pas imaginé une décomposition aussi rapide et radicale des FACA, ni une telle brutalité des
combattants de la Séléka. De toute façon, son avenir politique personnel se jouait désormais
davantage au Sahel qu’en Afrique centrale.
Idriss Déby a finalement décidé de retirer ses troupes en avril 2014 après un incident
particulièrement sanglant à PK12, où elles tirèrent sur la population après avoir été la cible
d’une grenade. Le respect des civils n’a jamais été une valeur structurante du comportement
des troupes tchadiennes, n’en déplaise à leurs thuriféraires français, même si elles ont permis de
sauver la vie de centaines ou de milliers de musulmans en organisant leur départ en bon ordre
de la capitale centrafricaine et en les accueillant au Tchad. Au cours des années suivantes, la
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 39
politique de N’Djamena vis-à-vis de la RCA n’a guère évolué. Les intérêts de généraux tchadiens
dans la transhumance de leurs troupeaux n’a pas disparu et les conflits dans l’extrême nord de la
Centrafrique doivent jusqu’à aujourd’hui se comprendre dans un cadre régional dans lequel les
acteurs tchadiens, souvent des officiers de l’armée, défendent leurs intérêts privés par la violence.
A la détestation de la présidente Samba-Panza, coupable d’avoir publiquement évoqué le
comportement des soldats tchadiens, a répondu un réchauffement a minima avec le président
Touadéra en 2016, qui n’a cependant pas permis une véritable normalisation des relations malgré
des déclarations officielles empesées. Le calcul stratégique de Déby était de maintenir la RCA
à distance, réticence sans doute bâtie sur une forte opposition à voir François Bozizé revenir
aux affaires, et visant la constitution d’une zone tampon à la frontière grâce à certaines factions
de la Séléka. Ce n’était pas très ambitieux mais cette posture permettait des gains marginaux
grâce à divers trafics et a plutôt bien fonctionné jusqu’à la mort d’Idriss Déby en avril 2021.
Cette indifférence a cependant été remise en cause lors de l’arrivée de Mahamat Kaka au
pouvoir après la mort de son père. Ses liens indirects avec des personnalités de la Séléka en
délicatesse avec le nouveau président centrafricain (comme Abakar Sabone, depuis rallié au
pouvoir à Bangui) y ont contribué, ainsi que le fait qu’il connaisse des commandants de groupes
armés musulmans83 grâce à ses fonctions antérieures à la tête de la Direction générale des
services de sécurité des institutions de l’Etat tchadien (DGSSIE)84. Par ailleurs, le comportement
des mercenaires de Wagner qui, à la poursuite d’opposants armés, ont franchi la frontière avec
le Tchad en mai 2021 et y ont tué plusieurs soldats, a manifesté la détérioration de la sécurité
avec la déliquescence des groupes armés, la croissance du banditisme rural et la multiplication
d’expéditions transfrontalières des uns ou des autres.
Ces incidents armés ont aussi acquis une coloration plus politique lorsqu’à l’initiative des
durs du régime centrafricain et de leurs amis de Wagner, une rencontre avec des représentants
de l’opposition armée tchadienne a eu lieu à Damara, ville d’origine du président Touadéra,
en février 2022. L’opposition centrafricaine, prête à faire feu de tout bois, y a vu une tentative
pour élaborer une coordination des opposants au régime tchadien et ouvrir un second front
au sud du Tchad. Cette thèse n’est pas totalement improbable, mais aucun autre élément de
preuve ne l’a consolidée pendant de longs mois. Pour contrer cet argument, le gouvernement
centrafricain souligne fort justement que les principaux mouvements armés et François Bozizé
avaient des représentants et souvent des facilités au Tchad depuis 2020, mais omet de signaler
que cela procède d’un accord négocié avec l’Angola.
La répression sanglante des manifestations du 20 octobre 2022 au Tchad a considérablement
rebattu les cartes. Depuis cette date, la constitution de groupes rebelles tchadiens au nord de
la RCA n’est plus impossible. De nombreux partisans du dirigeant du parti des Transformateurs
83
Nombre d’observateurs estiment que la coalition Siriri, issue de la Séléka, a pu constituer une colonne importante
au Darfour grâce à des financements obtenus au Tchad et à l’appui des renseignements militaires soudanais début
2023. Cette force fut cependant débandée et la frontière avec la RCA fermée lorsque le numéro 2 de la junte
soudanaise et chef des Forces de soutien rapide estima que le but ultime était de lui faire porter la responsabilité
d’une attaque contre la RCA afin de consolider son image de chef de guerre, alors qu’il tentait d’apparaître comme
un homme politique pacificateur. Cette rivalité au sommet de la junte soudanaise éclaire nombre d’événements
depuis janvier 2023. Voir « Borders troubles threaten the region », Africa Confidential, Vol. 64, n° 5, 2023.
84
Créée en remplacement de la garde présidentielle en octobre 2005. Ses effectifs sont supérieurs à 12 000 hommes.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 40
Succès Masra, opposés à l’actuel transition, se sont radicalisés et ont semblé se regrouper dans le
nord de la RCA, à l’initiative d’anciens rebelles tchadiens ou de militaires retraités. Des analystes
centrafricains ont même évoqué la présence de membres du Front armé pour le changement au
Tchad (FACT), responsable dans la version officielle de la mort d’Idriss Déby Itno85. La parution
d’articles de presse a accrédité ces événements en arguant d’une coopération entre Wagner et
ces nouveaux dissidents armés, voire de plans d’assassinat de la direction de l’Etat tchadien86.
Tout cela exige des vérifications indépendantes à un moment où se reconstruit un discours de
guerre froide sur le continent africain. En particulier, on doit noter que pour l’heure, Wagner
traite avec les directions d’Etat (même si le maréchal libyen Khalifa Haftar n’était qu’un insurgé,
ses chances de réussite ont été réelles). De plus, Wagner ne dépense pas d’argent pour soutenir
des groupes rebelles, et s’il le faisait cela serait une considérable inflexion de son attitude en
Afrique et aurait des répercussions sur la manière dont Wagner et la Russie sont perçues par
les populations et les élites dirigeantes sur le sol africain. Ce qui est au moins probable à ce
stade est que Wagner ne débande pas les camps des opposants tchadiens situés pour l’heure
aux environs de Bouar. Ce qui ne veut rien dire sur le soutien possible, probable ou avéré.
Pour que l’émergence d’une opposition armée tchadienne ait plus de sens, il faudrait aussi
que les relations entre Tchad et Soudan s’enveniment au point de rendre possible l’existence
de nouveaux sanctuaires pour une opposition armée tchadienne recomposée.
On le constate donc, le Tchad et le Congo-Brazzaville, et avec eux la CEEAC, sont plutôt
hors champ mais il ne faudrait pas grand-chose pour que ces deux pays reprennent leurs
marques dans le jeu régional en jouant de cartes que ne possèdent ni l’Angola ni le Rwanda.
Les deux Etats doivent également considérer dans leurs choix leurs relations avec la France et
la Russie. Ainsi le Tchad a-t-il sans doute intérêt à éviter une confrontation avec la Russie, sauf
si cette dernière franchit une ligne rouge, ce qu’elle n’a pas fait jusqu’à présent. L’entourage de
Sassou-Nguesso compte plusieurs russophiles convaincus et il faudra à la diplomatie française
de solides arguments (et compensations) pour entraîner Brazzaville dans une hostilité marquée
à la présence russe en Afrique centrale.
On peut écrire l’histoire de deux façons différentes. La première consiste à tenir la chronique
des initiatives déployées par les organisations régionales. Dans ce cadre, la gestion régionale de
la crise centrafricaine manifeste l’épuisement de la CEMAC, l’alternative toute temporaire de la
CEEAC et la nouvelle ascendance de la CIRGL. La seconde met l’accent sur le travail diplomatique
des Etats et rappelle combien ceux-ci sont déterminants dans l’ordre ou le désordre régional, les
structures supra étatiques restant faibles et servant surtout d’habillage à des décisions qui n’ont
associé que très peu d’Etats membres. L’une des justifications de cette lecture est le très faible
rôle joué par le Cameroun, qui apparaît sur le papier comme un régime stable et une économie
forte, ainsi que par d’autres Etats très attentistes au niveau régional comme la Guinée équatoriale.
Par l’indigence de sa politique régionale, Yaoundé transforme ces associations régionales en
chambre d’enregistrement de décisions prises ailleurs.
85
« Borders troubles threaten the region », art. cité. Cet article est une très bonne synthèse des informations disponibles
à la fin février 2023. D’autres articles publiés par Jeune Afrique et Africa Intelligence abondent dans le même sens.
86
Erin Banco, Sarah Anne Aarup et Anastasiia Carrier, « Inside the stunning growth of Russia’s Wagner Group »,
Politico, 18 février 2023 et, surtout, Declan Walsh, « A new "Cold War" looms in Africa as U.S. pushes against
Russian gains », The New York Times, 19 mars 2023.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 41
La CIRGL, au terme d’élections calamiteuses en RCA en 2020 et 2021, s’est à nouveau
saisie du dossier centrafricain pour proposer, après trois réunions tenues à un rythme soutenu
en janvier, avril et septembre 2021, la relance d’un processus de paix dont personne ne voulait
plus, ni le gouvernement Touadéra ni son opposition armée. Mais la fiction diplomatique a
nourri le quotidien des institutions internationales et, faute de sauver la RCA, ces résolutions
ont permis de maintenir la Minusca à flot.
Les actions de l’Angola et du Rwanda en Afrique centrale témoignent de leurs aspirations
à être reconnus comme des puissances à part entière. L’Angola s’est impliqué sur le dossier
centrafricain à l’invitation de Paris, sans doute avec l’espoir initial de quelques investissements
profitables rapidement, et a ouvert une représentation diplomatique à Bangui en 2014. Le
détournement d’un prêt angolais de quatre millions de dollars, plus tard dans l’année, a mis en
lumière la corruption de la transition centrafricaine (et de la famille présidentielle) et a surtout
signifié pour Luanda que les élites centrafricaines n’avaient guère d’ambition et se contenteraient
de peu87. Pour les Angolais, la guerre civile ne pouvait avoir une résolution rapide et la possibilité
d’investissements finissait par s’estomper.
Le président Touadéra, désireux de sortir d’un face-à-face régional sans illusions (n’oublions
pas qu’il fut Premier ministre de 2008 à janvier 2013), n’a donc pas hésité à reprendre langue
avec l’Angola pour entreprendre une médiation, puis à proposer à Kigali une coopération qui
répondait aux desseins géostratégiques de Paul Kagamé. En multipliant les interlocuteurs, Bangui
gagnait à bon compte une autonomie dans ses relations avec la communauté internationale, une
leçon déjà mise en œuvre dans la gestion de médiations concurrentes avec les groupes armés.
La médiation de l’Angola commencée en 2016 a été un succès et c’est sans doute pour cela
qu’elle a tourné court car, comme nous l’avons vu précédemment, le président centrafricain
n’entendait pas négocier et raisonnait comme s’il avait gagné une guerre dans laquelle il n’avait
jamais combattu. Lorsque les officiels angolais ont voulu rendre compte de leur réussite et
discuter de la suite, ils ont été éconduits. Ce fut le cas lors d’une réunion à Addis-Abeba en 2017
au cours de laquelle Touadéra ne cessa de les questionner sur de possibles investissements,
alors qu’ils s’interrogeaient sur le prochain moment de la négociation. La RCA n’était pas la
RDC pour l’Angola, qui réduisit rapidement ses ambitions et laissa le processus de paix aller
son cours sans trop s’en faire. C’est par le biais de la CIRGL (et en relation avec le Tchad) que
Luanda reprit place en 2021, dans un contexte bien plus dégradé.
Le Rwanda a joué un rôle autrement plus important. Le président Touadéra, lorsqu’il noua
ses contacts en Angola après son élection, espérait que Luanda répéterait la proposition faite
en 2014 à Catherine Samba-Panza, soit l’envoi d’une force indépendante des Nations unies et
de la France qui mènerait la guerre contre les groupes armés. Mais l’Angola était plus lucide
en 2016 sur les défis qu’une telle proposition recelait et déclina. C’est sans nul doute pour
cela que Bangui se tourna résolument vers Kigali88. D’une part, le Rwanda avait fourni un
contingent important aux forces de la Minusca dès 201489, des troupes efficaces (comme on l’a
87
Voir Roland Marchal, « Brève histoire d’une transition singulière... », rapport cité.
88
Entretiens avec des diplomates africains, Bangui et Paris, août et décembre 2022.
89
Le Rwanda est, après l’Ethiopie, le deuxième contributeur africain de troupes de maintien de la paix.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 42
constaté à plusieurs moments lors de combats dans Bangui au PK5 au printemps 2018), mais
peu regardantes sur les dommages collatéraux. Cette présence militaire sur le sol centrafricain
dans un cadre multilatéral s’est prolongée après l’élection de Touadéra par une coopération
militaire qui a permis de former la garde présidentielle, un projet qui échappait complètement
à la supervision occidentale d’autant qu’il n’était même pas mentionné dans les documents
officiels sur la réforme du secteur de la sécurité. Comment la formation de plusieurs centaines
d’hommes a-t-elle été payée, cela reste un mystère90. Ces liens se sont approfondis notamment
à partir de décembre 2020, lorsque des troubles ont menacé la présidence Touadéra91.
La présence rwandaise en RCA est rapidement devenue civile et militaire. D’une part, de
nombreux chefs de service de la branche civile de la Minusca et d’agences onusiennes (y compris
de la Banque mondiale) sont des citoyens rwandais : tous ne sont sans doute pas en service
commandé, mais une telle concentration de compétences ne tient assurément pas qu’à une série
de coïncidences. Parallèlement, on a assisté à une présence accrue d’autres civils qui relèvent a
priori du secteur privé, mais pas uniquement. Certains dans le monde urbain gèrent souvent des
supérettes, sans doute achalandées par les vols aujourd’hui fréquents de RwandAir (rappelant les
opérateurs économiques camerounais dont les marchandises sont souvent transportées dans les
camions de la force internationale de paix). D’autres, souvent d’anciens soldats de la Minusca,
ont acheté des terres (notamment dans la Lobaye) et investi dans l’agriculture. Ce dernier aspect
donnait lieu à des interprétations alarmistes à cause de la RDC voisine.
La prédominance militaire rwandaise est indéniable à l’intérieur de la Minusca, et un
effectif de 400 (certaines sources disent 900) soldats en sus sert d’appoint dès lors qu’un défi
sécuritaire se profile. Ces forces ont en général évité de travailler aux côtés des membres de
Wagner. Même si les troupes rwandaises ne sont pas toujours vues sous un jour favorable,
leur professionnalisme les distingue du comportement des opérateurs russes, auxquels elles
ne tiennent absolument pas à être assimilées92.
Le point culminant de cette politique a été la nomination en février 2022 d’une brillante
diplomate rwandaise, Valentine Rugwabiza, à la tête de la Minusca. Cette désignation, qui
n’aurait pu se faire sans un appui français, illustrait à la fois la confiance entre Paris et Kigali, qui
laissait certains acteurs politiques dubitatifs en RCA et dans les pays voisins, et sans doute une
ultime tentative de sauver une opération de maintien de la paix que les Russes entendaient clore
et dont certains Centrafricains, pour de bonnes et de mauvaises raisons, ne voulaient plus93.
90
Les observateurs banguissois soupçonnent qu’une bonne partie des recrues sont issues du groupe ethnique
du président sans d’ailleurs qu’à aucun moment on ait vérifié leurs antécédents judiciaires. Les contrats miniers,
octroyés de façon confidentielle, semblent être une réponse partielle à la question du paiement de ces formations.
91
Les rues de Bangui, jamais avares de rumeurs, évoquent un épisode sentimental dans la vie du président
Touadéra pour justifier cette alliance. Impossible à vérifier, cette « explication » reprend une antienne bien connue
sur le rôle de belles Tutsies dans les services de renseignement rwandais…
92
Témoignages d’experts, décembre 2022.
93
Enrica Picco et Thierry Vircoulon, « La Minusca en Centrafrique. Les casques bleus impopulaires », Notes de
l’IFRI, mars 2022. Il est vrai qu’un départ de la Minusca poserait la question de l’avenir de la Mission de l’Organisation
des Nations unies pour la stabilisation en république démocratique du Congo (Monusco) dans l’Est de la RDC à un
moment où l’opinion publique congolaise est particulièrement acide sur son action. D’un autre côté, il est clair que la
France renouvelle avec le Rwanda le calcul fait avec l’Afrique du Sud, il y a une quinzaine d’années. Avec quel succès ?
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 43
La question géopolitique qui se pose est bien sûr le but des Rwandais dans cette démonstration
de force qui faisait écho à d’autres situations sur le continent. Les diplomates de RDC y ont vu un
encerclement de leur pays. Cette explication peine à convaincre la plupart des observateurs : une
aventure militaire à partir de la RCA aurait créé un vrai problème avec l’ONU et, surtout, aurait
exigé une logistique extrêmement coûteuse sans qu’on puisse immédiatement déterminer un but
stratégique dans la région de l’Equateur congolais94. D’autres ont vu dans cette coopération avec
la RCA une politique de « nouvelle frontière » qui viserait à garantir la croissance économique du
Rwanda quel que soit l’avenir de sa présence en RDC. Ainsi, la colonisation agraire ressemblerait à
celle pratiquée dès la fin des années 1950 dans le Kivu congolais. Ces achats de terre ont inquiété
mais il est difficile d’y voir aujourd’hui une politique de peuplement et, surtout, comme pour
la plupart des entreprises étrangères installées en RCA, il ne faut pas mésestimer les difficultés
tôt ou tard posées par des officiels centrafricains soucieux d’obtenir de nouvelles prébendes.
D’autres encore ont noté que le problème du Rwanda était le Cameroun. Or d’un point
de vue économique, la compétition entre opérateurs des deux pays est particulièrement vive
à Bangui. Par ailleurs, le Cameroun reste un pays hôte de nombreux Rwandais opposants au
régime de Kagamé, impliqués ou pas dans le génocide de 1994, mais Kigali poursuit sans
rémission ses opposants, quitte à les affubler du label de génocidaires95. Serait-ce là le motif
ou un motif de la forte présence du Rwanda en RCA ?
Sans répondre à la question des raisons d’une telle présence, un homme politique centrafricain
notait que le Rwanda plus encore que l’Angola est problématique pour une solution par le
haut en RCA car Paul Kagamé n’est pas un homme de compromis, n’a jamais accepté aucune
négociation avec des mouvements armés et a peu de considération pour une gouvernance
démocratique96. L’Angola n’est certainement pas une démocratie, mais il n’est pas non plus un
type d’Etat policier comparable97.
Ce qui a beaucoup interrogé les élites politiques centrafricaines, ce sont les motivations de
Paris. Pour les Nations unies, accaparées par la survie de leur opération, la logique était claire. Elles
choisissaient une proche de Kagamé en espérant faire taire les campagnes de critiques orchestrées
par les Wagner (et les proches de la présidence, aigris par la retenue onusienne dans le combat
contre les groupes armés) : c’était un choix rationnel, puisqu’en effet les critiques se taisaient,
d’autant que la Minusca ne disait pas un mot sur le comportement des officiels, leurs alliances
avec certains mouvements armés, et maintenait l’ordre contre les groupes d’opposition civils ou
guerriers. Son avenir n’était plus immédiatement menacé98. La France d’Emmanuel Macron avait
94
Même si les Rwandais ont été un temps à Kisangani : on se souvient de la « guerre des six jours » entre armées
ougandaise et rwandaise à Kisangani en juin 2000.
95
Michela Wrong, Do not Disturb : The Story of a Political Murder and an African Regime Gone Bad, Londres,
PublicAffairs, 2021.
96
Entretien, Bangui, août 2022.
97
Omar Shahabudin McDoom, « Securocratic state-building : The rationales, rebuttals, and risks behind the
extraordinary rise of Rwanda after the genocide », African Affairs, Vol. 121, n° 485, 2022, pp. 535-567 ; Federico
Donelli, « Rwanda’s military diplomacy. Kigali’s political use of the military means to increase prestige and influence
in Africa and beyond », Notes de l’IFRI, avril 2022.
98
La nouvelle représentante n’avait d’ailleurs toujours pas reçu l’opposition démocratique, représentée au
Parlement, huit mois après sa nomination : au moins ses prédécesseurs avaient-ils une conception moins autoritaire de
la vie politique. Une lettre de protestation à ce sujet a d’ailleurs été envoyée au secrétaire général des Nations unies.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 44
fait de grands pas dans la réconciliation avec le Rwanda et le président français avait su prendre
des risques par rapport à l’opinion de ses militaires et de certains secteurs (pas tous de droite) des
élites politiques françaises99. Cependant, participer à la transformation de l’armée rwandaise en
force de maintien de l’ordre continental s’est avéré un choix problématique à maints égards100.
Même si certains pays occidentaux jouent l’aveuglement101, il est difficile de ne pas voir la
nature de ce régime et ses ambitions. On peut s’interroger, à l’instar des dirigeants de RDC, sur
un financement européen de vingt millions de dollars octroyé à un pays qui, grâce au M-23,
mène une guerre par procuration chez son voisin (l’Ukraine et le respect de l’intégrité territoriale
sont loin, en effet).
Il y a aussi une réelle inconséquence politique, après la gifle reçue au Sahel, d’imaginer qu’une
force militaire – fût-elle africaine – puisse régler des problèmes dont on doit admettre qu’ils sont
politiques et sociaux. Peu importe qu’il s’agisse du Mozambique (et de Total) plutôt que du Sahel,
les effets politiques d’une présence de longue durée seront possiblement comparables. L’alliance
avec le Rwanda désirée par le président français actuel passe sous silence d’autres interrogations
sur les réactions des pays d’Afrique centrale qui ont une certaine vision du Rwanda, pas toujours
celle de la RDC, mais qui surjouent une inquiétude face au militarisme du pays des Grands Lacs.
En tout cas, paradoxalement, le gouvernement Touadéra a su ou pu (car nombre d’évolutions
ont eu peu à voir avec sa diplomatie) se débarrasser provisoirement d’un compagnonnage régional
pesant. Ses nouveaux amis risquent de ne pas être moins envahissants. Mais à considérer la
grande région, on doit s’étonner que Bangui n’ait pas profité de sa relation avec l’Afrique du Sud
pour gagner une marge de manœuvre supplémentaire. Une lettre récente de son ambassadeur
à Pretoria illustre toutes les offres faites par l’Afrique du Sud et les erreurs multipliées pendant
près de huit ans par le gouvernement centrafricain, trop heureux de voir le fonctionnement de
son ambassade à Pretoria pris en charge sans aucune contrepartie102. Une conception singulière
de la souveraineté nationale…
La Russie : entre règlements de compte et construction d’un modèle
Il faut rendre à César ce qui appartient à César et reconnaître le rôle primordial joué par
Emmanuel Macron dans l’arrivée des Russes en RCA. L’histoire est aujourd’hui connue : pour
armer les soldats centrafricains formés par l’EUTM, la France a voulu faire don à la RCA de
99
Voir le dossier de la revue Politique africaine, « France-Rwanda : Rapports, scènes et controverses françaises »,
n° 166, décembre 2022.
100
Fred Bauma et Jacob Stearns, « Nous savons que le M-23 est soutenu par le Rwanda, mais la France a
détourné le regard », Le Monde, 13 décembre 2022.
101
Ainsi du Royaume-Uni qui espère expulser ses migrants illégaux vers Kigali. Voir Diane Taylor, « Home
Office planning new deportation flights to Rwanda », The Guardian (UK), 25 août 2022.
102
Ambassadeur de RCA en Afrique du Sud, Note à Mme le ministre des Affaires étrangères, de la Francophonie
et des Centrafricains de l’étranger sur la situation de l’Ambassade de la RCA à Pretoria, 13 novembre 2022. Voir
aussi Peter Fabricius, « Jacob Zuma’s State Security Agency secretly funded embassy of Central African Republic
in Pretoria since 2014 », Daily Maverick, 15 décembre 2022, [Link]/article/2022-12-15-jacob-
zumas-state-security-agency-secretly-funded-embassy-of-central-african-republic-in-pretoria/
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 45
1 300 fusils confisqués aux pirates somaliens, contrevenant ainsi au droit international103. La
Russie, pays d’origine de ces armes, s’y est opposé au Conseil de sécurité des Nations unies,
et le président Macron a alors conseillé à son homologue d’aller plaider sa cause à Moscou
(ce fut finalement à Sotchi). La suite ne fut pas exactement celle envisagée par l’Elysée qui
n’imaginait pas que les relations entre Moscou et Bangui prennent une telle forme et pèsent
autant sur la perception de la France sur le continent africain.
Rétrospectivement, on peut s’interroger sur ce qui était plus qu’une gaffe présidentielle, une
véritable naïveté qui semble avoir perduré jusqu’aux premiers mois de la guerre en Ukraine,
et contrevenait à l’avis de conseillers et de diplomates français qui n’évaluaient pas le régime
russe à la même aune. Cette ingénuité peut aussi expliquer, ou au moins éclairer, l’indifférence
vis-à-vis de ce qui s’est passé en 2018 et 2019 à Bangui, où les élites francophiles et l’ambassade
de France ne cachaient pas une inquiétude croissante sur l’osmose en cours d’élaboration
entre la présidence et le Groupe Wagner, dont la primauté était de plus en plus affirmée.
La gestion parisienne de cette longue période, sur laquelle je reviendrai, en dit long sur les
dysfonctionnements de la politique française sur le continent et sur l’incapacité à entendre ce
qui s’y dit dès lors que le président a fixé un cap.
On a su assez rapidement comment le voyage à Sotchi s’était déroulé, le rôle appuyé de
certains parents et/ou conseillers du président devenus ministres comme Firmin Ngrébada,
Rameaux-Claude Bireau ou Pascal Bida Koyagbélé dans le choix d’un rapprochement à tout
prix de Moscou. Du point de vue du régime centrafricain, plusieurs aspects justifiaient cette
radicalisation de leur politique étrangère.
D’une part, la France de François Hollande avait trahi la confiance que Touadéra avait en
elle. En effet, le président français avait réaffirmé publiquement que l’opération Sangaris ne
plierait pas bagage sans une amélioration substantielle de la sécurité. Pourtant, son ministre
de la Défense, Jean-Yves Le Drian était allé à Bangui quelques mois après en annoncer la fin,
alors que l’ambassadeur de France, le président du Parlement centrafricain et le président
Touadéra, pour une fois unanimes, déclaraient que c’était une grave erreur. Il n’est pas exclu
que le fond de cette question ait davantage relevé de la politique française que de la situation
centrafricaine : on connaissait la détestation de la cellule africaine de l’époque – notamment
Hélène le Gal – et du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, envers le ministre de la
Défense, Jean-Yves Le Drian et son directeur de cabinet, Cédric Landowski, sans doute les plus
au fait des problèmes qu’un départ de Sangaris allait poser à Bangui. Mais François Hollande
était, comme il le montrait trop souvent, incapable de trancher104.
D’autre part, la Russie offrait tout ce que la France et les Européens ne pouvaient accorder.
D’abord, un regard nouveau sur la situation centrafricaine, qui donnait une priorité absolue à
la sauvegarde des privilèges des élites gouvernantes. Les sanctions onusiennes, que la Russie
avait pourtant votées, apparaissaient soudain comme une conditionnalité supplémentaire indue
imposée à la reconquête du territoire national, quitte à oublier la décomposition de l’armée
nationale, les FACA, et sa forte implication dans les anti-balaka. Selon les partenaires traditionnels
103
Cyril Bensimon et Benoit Vitkine, « L’emprise russe en RCA inquiète la France », Le Monde, 26 mai 2021.
104
Entretiens avec des dirigeants politiques centrafricains, Paris, 2018 et 2022.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 46
de la Centrafrique (dont la France), pour lever les sanctions, il fallait une nouvelle armée, une
traçabilité des armes, une capacité de contrôler leur stockage qui n’existaient pas en RCA.
La Russie pouvait être généreuse, fournir armes, munitions et formateurs sans multiplier au
préalable les contrôles (effectifs ou non) sur les recrues. Elle pouvait aussi entraîner des hommes
avec de vraies armes, pas des morceaux de bois comme le faisait l’EUTM105. Tout cela s’est passé
en contradiction avec l’esprit et souvent la lettre des résolutions onusiennes, mais la Minusca,
toute à son autoadministration, a fait profil bas et les experts du comité de sanctions n’ont pas
eu accès aux installations russes, dans un premier temps parce qu’ils ne le demandaient pas,
ensuite parce que l’autorisation leur a été refusée.
Le siège permanent au Conseil de sécurité constituait, comme la suite le démontrait, une
ultime précaution qui permit un accès de Bangui au cercle des décideurs internationaux, même
si l’on peut estimer que Moscou défendait toujours ses intérêts plus que ceux de Bangui lors
des réunions consacrées à la Centrafrique, la ministre des Affaires étrangères centrafricaine
multipliant les gaffes et niant la responsabilité de son pays dans des actions contre le personnel
onusien106. Mais la France a perdu là un avantage réel, celui qui fait qu’en Afrique on peut
encore la considérer comme une grande puissance.
Ce que la Russie n’a pu octroyer, ce sont les financements gracieux, l’aide budgétaire ou sur
projets, mais ce manque a été rapidement comblé par la publicité apposée sur quelques camions
transportant l’aide humanitaire arrivés par le Soudan, et par la prise en charge de la sécurité du
régime. Le régime centrafricain misait avec raison sur l’engouement de certains organismes comme
la Banque mondiale ou l’Union européenne, prêts à engager des fonds comme si débourser
de l’argent permettait de prouver leur existence et leur utilité et, au terme de paris risqués, à
ne jamais évaluer rigoureusement la manière dont cet argent avait été dépensé. Il est vrai que
près de 50 % de cette aide étaient alloués à l’action humanitaire, donc sans conditionnalité, et
que le reste représentait des volumes peu importants comparés à celle destinée à d’autres pays
de la région, même si leur impact sur l’économie politique du régime était décisif. Le président
Touadéra, bien moins naïf que ne l’ont décrit ses opposants, avait d’ailleurs à cœur de très bien
traiter les représentants de ces institutions multilatérales, comme nous le verrons.
Reste à répondre à deux questions essentielles. Que voulait Vladimir Poutine pour la
RCA ? Il avait considéré l’intervention française (et occidentale) en Libye en 2011 comme une
trahison de l’esprit et de la lettre de la résolution 1973 de mars 2011 du Conseil de sécurité,
d’autant que la Russie, comme les Italiens, avait des intérêts économiques et financiers dans
ce pays. La politique syrienne puis l’occupation de la Crimée ont sans doute joué leur rôle,
de même que la volonté de tester le président français qui, comme son prédécesseur, voulait
105
Cet échec centrafricain mais aussi malien a incité à une réflexion plus réaliste de l’Union européenne sur le
type de mission possible. Voir Nicolas Gros-Verheyde, « De nouvelles missions au Sahel et dans le golfe de Guinée.
Le SEAE redessine le futur de la PSDC militaire en Afrique », B2 Le quotidien de l’Europe géopolitique, 3 juin 2022.
106
Ainsi, arrivés le 1er novembre 2021 à l’aéroport international de Bangui M’Poko dans le cadre de la rotation
périodique et du déploiement des troupes en République centrafricaine, les éléments de l’unité de police constituée
égyptienne qui se rendaient à leur base ont essuyé des tirs nourris de la garde présidentielle à proximité de la
résidence privée du président Touadéra, sans sommation préalable, alors qu’ils n’étaient pas armés, a précisé la
mission onusienne. Une enfant a été tuée par la garde présidentielle qui en a attribué la responsabilité au chauffeur
des Nations unies. En février 2022, quatre militaires français ont été arrêtés à l’aéroport de Bangui et accusés
d’avoir ourdi l’assassinat du président de la République : ils accompagnaient un général qui prenait l’avion pour
rentrer en Europe… Les Nations unies peinent à se faire respecter.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 47
croire en un accord de paix de 2014 plein d’ambiguïtés107. Pour Moscou, cette intervention
victorieuse en RCA infligeait une véritable humiliation à la France qui regardait de haut son
ancien territoire colonial. Était-ce là l’enjeu, ou s’agissait-il du désir d’aller au-delà du Soudan,
vers des pays de la côte atlantique qui avaient eu de bonnes relations avec l’Union soviétique,
de l’Angola au Congo-Brazzaville, ou qui déjà entretenaient une certaine animosité à l’égard
de la France comme le Cameroun ? Ce qui est sûr, c’est que les parlementaires centrafricains,
invités plusieurs fois à des conférences à Moscou, en sont tous revenus avec l’idée que les
Russes ignoraient pratiquement tout de leur pays et de la crise qu’il traversait108.
L’autre question, élémentaire mais jamais résolue, tient à la raison pour laquelle c’est à un
homme d’affaires, Evgueni Prigojine, fût-il proche de Vladimir Poutine, qu’on a délégué la tâche de
mettre en œuvre à l’échelon d’un pays, et non d’une ligne de front, la politique de l’Etat russe109.
L’explication simple serait que la RCA ait été assimilée à une région perdue du continent africain,
riche en diamants et confrontée à du banditisme rural : on occupait les recrues de Wagner et
on gagnait de l’argent, sans forcément manifester un dessein géopolitique. Pourtant, Wagner a
rapidement acquis une prédominance sur l’appareil diplomatique russe présent à Bangui, au point
d’irriter et de motiver d’abord un changement d’ambassadeur, puis un rappel. La déconnexion
entre l’action de Wagner et la responsabilité de l’Etat russe qui était souvent niée par Prigojine
lui-même est apparue comme une pure affabulation de plus à l’automne 2022 lorsque ce dernier
a à la fois révélé son rôle à la tête de Wagner et les liens étroits, même si conflictuels, avec
l’appareil militaire russe. On le soupçonne même de vouloir entamer une carrière politique110.
L’engagement russe en RCA dès le début de 2018 a témoigné d’une interaction des
missionnaires russes avec les officiels centrafricains, qui étaient mus par une double dynamique :
d’une part accroître la sécurité du régime, c’est-à-dire obtenir une intervention de plus en
plus diversifiée des forces russes, non plus simplement pour la formation mais aussi pour la
participation à l’élimination des groupes armés et à la sécurisation physique du régime et de
ses dirigeants ; d’autre part recourir plus que jamais à l’économie concessionnaire, peut-être
parce que les élites gouvernantes centrafricaines ne savaient plus faire que cela, incapables ou
peu mobilisées par autre chose que le développement minier (et fiscal) de leur pays.
En effet, initialement les formateurs russes entraînaient des soldats et s’en tenaient à des tâches
qui correspondaient pour l’essentiel au mandat traditionnel tel que les observateurs l’imaginaient.
Ils n’intervenaient pas dans les combats qui déchiraient le PK5 et son environnement immédiat :
FACA, police, gendarmerie, même anti-balaka à un moment y ont participé, mais les conseillers
russes observaient. Durant cette période qui mena aux accords de Khartoum en février 2019,
ils jouèrent donc effectivement le rôle de mentoring, accompagnant les FACA sur le terrain en
107
Ariane Chemin et Philippe Ricard, « Guerre en Ukraine : le cavalier seul diplomatique d’Emmanuel
Macron », Le Monde, 12 décembre 2022.
108
Entretiens avec des membres de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale centrafricaine,
Bangui, 2021.
109
Brian Katz, Seth G. Jones, Catrina Doxsee et Nicholas Harrington, « Moscow’s mercenary wars. The
expansion of Russian private military companies », Washington, Center for strategic and international studies,
septembre 2020, [Link]
110
Benoit Vitkine, « En Russie, les visées politiques d‘Evgueni Prigojine, patron de la compagnie de mercenaires
Wagner », Le Monde, 17 novembre 2022.
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province, constatant les déficiences, servant déjà d’intermédiaires entre le président Touadéra
et certains groupes armés, et sans nul doute en tirant des leçons pour la suite.
L’accord de Khartoum a constitué, on l’a dit, un tournant dans la présence russe, parce qu’il a
validé un rapport de force vis-à-vis de la présidence de la République et autorisé le déploiement
d’activités minières dans de nombreuses zones : grâce à lui, les warlords sont devenus des
peace lords, des partenaires dans la construction d’une paix à venir, c’est-à-dire surtout des
associés dans les activités minières. On ne pouvait plus accuser les Russes de collusion avec
les groupes armés criminels puisque leurs activités participaient à la construction de la paix.
Cette coexistence mue par des intérêts communs n’a pu durer à cause de l’incapacité du
gouvernement et des mouvements armés à mettre en œuvre un accord qui avait été signé malgré
toutes les réticences du président Touadéra, et qui était également miné par la scissiparité des
groupes armés, la faiblesse de leur chaîne de commandement et la compétition meurtrière qu’ils
entretenaient. La création de la Coalition des patriotes pour le changement ainsi que les combats
qui ont accompagné les élections de 2020 ont entraîné une clarification rendue nécessaire par
la volonté de Wagner d’étendre son champ d’activité et d’accroître ses bénéfices pour payer
son rôle croissant dans les combats et la sécurisation de Bangui. L’affaiblissement des groupes
armés, leur éviction des zones minières ont donc été autant la conséquence de leur marginalité
politique que de la nécessité pour Wagner d’une accumulation toujours plus importante.
Cette extension de l’action de Wagner en province s’est appuyée à partir de ce moment-là
sur une réorganisation de ses fonctions au centre. En effet, il fallait à la fois financer l’effort de
guerre et tenir les zones libérées, car les troupes de Prigojine étaient dans l’offensive, pas dans
le contrôle d’un territoire, et personne ne voulait parier sur la Minusca pour remplir ce rôle. Face
aux réticences des caciques des FACA qui goûtaient peu l’arrogance des opérateurs de Wagner,
la faiblesse des moyens et des rétributions qui leur étaient alloués, la réponse fut alors double.
A Bangui, en dépit de tous les accords signés et des séminaires organisés avec les spécialistes
militaires des partenaires financiers, le régime a entrepris le recrutement massif de jeunes qui,
rapidement formés, ont été envoyés en province avec pour seule fonction de tenir un village, ou
une route. Lorsque cela ne suffisait pas, Wagner recrutait sur place des supplétifs qui jouaient le
rôle de milices locales, ce qui a souvent autorisé un recyclage social des anti-balaka nostalgiques.
Pour Wagner, il s’agissait d’une répétition de l’expérience syrienne, pour les Centrafricains,
un retour aux heures sombres de 2013 lorsque la violence se disséminait dans le monde rural
sans que la protection de quiconque puisse être invoquée, sauf ici et là celle de la Minusca ou
de courageux et vertueux représentants de l’Etat (il y en avait). Ces supplétifs ont été baptisés
« Russes noirs » par la population.
Mais une telle politique exigeait des moyens accrus, car il fallait maintenir a minima la
cohésion de ces forces, et leur dispersion signifiait une déperdition importante des fonds puisque
les responsables civils ou militaires impliqués dans la distribution des soldes ou de la prime
générale d’alimentation avaient tendance à se servir en premier. Il était impossible cependant de
dissiper un sentiment croissant d’insécurité qui métastasait partout dans les zones contestées et
dont les responsables étaient de moins en moins facilement identifiables car ils pouvaient être
des coupeurs de route issus des mouvements armés souvent en déshérence, des membres de
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 49
ces milices locales, ou des jeunes recrues FACA abandonnées à elles-mêmes, sans oublier les
éléments de Wagner qui ne semblaient pas être toujours bien traités par leur commandement.
Il faut souligner, sans remettre en cause la validité de rapports incontestables dénonçant les
violations massives des droits de l’homme, que le comportement des employés de Wagner n’a
pas été homogène. En théorie, ils étaient encadrés par des officiers des forces spéciales russes
(Spetsnaz) et, selon certains témoignages d’ONG recueillis à Bangui111, lorsque cet encadrement
était suffisant et de bonne volonté, le comportement vis-à-vis des civils est demeuré décent.
Les dérèglements sont le plus souvent intervenus à la suite d’attaques surprises ou faute
d’encadrement. Dans ces cas-là, les mercenaires de Wagner ont réagi comme ils l’avaient fait
en Syrie ou en Tchétchénie : extrêmement brutalement.
Si cette annotation a quelque validité, la présence de Wagner n’a pu que devenir plus
problématique encore, car les meilleurs officiers ont été renvoyés vers la Russie afin d’encadrer
les civils récemment rappelés pour aller se battre en Ukraine. Peut-être est-ce un symptôme de
cette évolution, mais les opérateurs russes qui s’expriment dans les médias centrafricains, quelle
que soit par ailleurs leur identité réelle, se revendiquent de plus en plus d’une « Communauté
des officiers de sécurité internationale », qui est apparue comme une alternative plus formelle
et militaire à Wagner, du moins médiatiquement. Il n’est d’ailleurs pas improbable que si la
popularité de Wagner décline trop fortement, un substitut plus conforme aux us internationaux
reprenne le flambeau.
Wagner s’est enfermée dans une contradiction : pour accroître ses profits, elle a acquis
une influence sur le cercle présidentiel au point de reproduire la pratique en cours dans les
années 1980, lorsque les militaires et experts civils français contrôlaient jusqu’aux lectures
du président Kolingba et décidaient de ceux qui pouvaient avoir accès à lui ; un contrôle aux
nombreux points aveugles, puisqu’il n’a pas empêché la constitution d’une des armées les
plus homogènes ethniquement d’Afrique centrale. On peut imaginer l’irritation croissante du
deuxième cercle obligé de passer sous les fourches caudines russes et, sans doute également,
de certains éléments du premier cercle, jugés moins importants par un président enfermé dans
un cocon protecteur complètement contrôlé par Wagner.
Cette situation a d’ailleurs posé la question des relations en RCA des Russes avec le Rwanda,
qui apparaissait comme un rival puisqu’il fournissait également une assurance sur la continuité
du régime et multipliait ses investissements sur le territoire112. Si l’on en croit certains diplomates
occidentaux et africains à Bangui, les représentants de la Russie à New York auraient tenté
de saboter la nomination en février 2022 de la nouvelle cheffe de la Minusca, d’abord en
incitant sans succès le président Touadéra à convaincre son homologue rwandais de retirer
la candidature de Valentine Rugwabiza, puis en poussant le Mali qui présidait alors le groupe
africain à l’Assemblée générale des Nations unies à solliciter d’autres candidats, une demande
rejetée par Bamako qui avait assez de problèmes avec ses voisins en Afrique de l’Ouest113.
111
Entretiens à Bangui et Paris, été 2021.
112
« Paul Kagame, business angel de Touadéra », Africa Intelligence, 7 avril 2021, [Link]/
afrique-est-et-corne/2021/04/07/paul-kagame-business-angel-de-touadera,109655531-eve
113
Entretien avec un diplomate occidental, Bangui, été 2022.
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On mesure aussi mal combien l’opinion publique (pas celle qui se donne à voir sur les réseaux
sociaux) a évolué au fil de ces quelques années. Au début, sans surprise, l’arrivée de Wagner a
manifesté à ses yeux l’échec de l’ancienne puissance coloniale et la fin des demi-mesures dont
la France et la Minusca s’étaient rendues coupables : la guerre contre les rebelles – souvent
pensée en termes d’éradication pure et simple – allait être gagnée, la vie reprendre tous ses
droits dans la détestation partagée de Paris. Et cela s’est produit car la situation au PK5 a été
normalisée à la faveur de combats contre certaines milices et l’élimination de responsables
grâce aux écoutes russes, et finalement le recrutement de nombreux potentiels fauteurs de
troubles dans les FACA, à partir de janvier 2021. De plus, après les élections de 2020, l’offensive
russe dans l’arrière-pays a donné l’impression (justifiée) d’une reprise en main de l’intérieur et
d’un affaiblissement définitif des mouvements armés. Vue de Bangui, cette séquence était la
meilleure, et la projection en mai 2021 du film Touriste, financé par Wagner, qui fait l’apologie
de l’intervention russe en RCA et de ses « formateurs », a bien saisi ce triomphalisme ambiant114,
surtout à Bangui car ailleurs la situation apparaissait bien plus précaire.
Mais Wagner ne pouvait faire de miracles115. Pour une compagnie de mercenaires, la
question économique est centrale, comme elle le fut au Sierra Léone en 1997 lorsqu’une
autre compagnie de sécurité privée intervint au côté du gouvernement. La seule interrogation
à laquelle il lui fallait une réponse positive était : les concessions minières suffisaient-elles à
payer ses services que les affrontements rendaient encore plus onéreux ?
En voulant s’assurer qu’ils seraient payés, les opérateurs de Wagner ont commis une erreur
stratégique dans leur conquête de l’opinion publique : ils ont pris le contrôle des douanes et
appliqué le code douanier dans toute sa rigueur pour obtenir leurs émoluments116. Comment
admettre qu’il soit possible que des étrangers apparaissent comme les défenseurs d’une
souveraineté nationale tout en accaparant dans le même temps le contrôle des douanes ? Cela
renvoyait à une certaine histoire de l’ère coloniale et de la dépossession orchestrée par les plans
d’ajustement structurel des années 1980, dont le coût social fut énorme en RCA. Ignorant tout
des accords informels passés entre douaniers et grands importateurs ou transporteurs, Wagner
a de surcroît involontairement provoqué des pénuries et l’inflation des prix de produits de
première nécessité. Il n’en a pas fallu davantage pour que d’autres épisodes (plus ou moins
avérés) peu glorieux de leur présence fussent soudain mis sur la place publique : le harcèlement
des jeunes filles, le non-respect des mototaxis, les heurts alcoolisés dans les bars117. Tout
n’était pas forcément documenté mais soudain, à l’inverse de 2019, cette vision très négative
de Wagner résonnait dans la population ordinaire, bien au-delà des élites dissidentes.
114
[Link]/video/x81m627
115
Carol Valade et Clément di Roma, « Centrafrique, le soft-power de Wagner », 2022, 25 min. Reportage pour
la chaîne de télévision Arte qui a obtenu le prix de la presse diplomatique, [Link]/fr/videos/108804-000-A/
centrafrique-le-soft-power-russe/
116
On ne détaillera pas ici la colère du représentant de la Banque mondiale, pourtant bien timide dans ses
critiques du régime, mais qui ne put accepter que le responsable de l’équipe russe en charge des douanes ait été
condamné en Russie pour fraudes fiscales. Entretien avec un diplomate africain, Bangui, août 2021.
117
Preuve que les responsables de Wagner à Bangui ne sont pas aveugles, la présence de leurs éléments en
ville était beaucoup plus rare en 2022 qu’en 2021. De plus, très peu portaient une arme visible.
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La rupture du lien de sympathie avec Wagner est donc liée à une description (plus ou
moins exacte) de la vie banguissoise plutôt qu’au récit des multiples allégations de violences
qui, à partir de la fin 2019, ont nourri des rapports d’ONG de défense des droits de l’homme,
d’experts onusiens et finalement de la Minusca. Elle ne s’explique pas seulement par la
politique de contrôle des mercenaires de Wagner en province, qui confisquaient les appareils
téléphoniques pour effacer les photos ; elle traduit aussi un facteur de la crise encore plus
tangible aujourd’hui : la rétraction des univers de vie sur le quotidien le plus immédiat tant
la crainte de la violence ou de la répression a grandi dans la population ordinaire. Elle illustre
aussi le décalage très important entre perceptions locales et perceptions internationales des
événements à Bangui et dans l’arrière-pays.
Une politique française toute en discontinuité
S’il fallait illustrer en un seul paragraphe le malaise – pour rester très diplomatique – produit
par la politique française en RCA, il suffirait de citer le nombre d’ambassadeurs français en
exercice à Bangui depuis 2012. Cinq diplomates s’y sont succédé entre 2012 et 2019, quand la
durée habituelle à un poste à l’étranger est de trois ans. A Serge Mucetti, qui prit ses fonctions
le 14 juin 2012, a succédé Charles Malinas le 10 décembre 2013. Christian Bader reprit le
flambeau le 12 août 2016 mais fut rappelé à Paris en avril 2018, accusé de n’avoir pas informé
son département des ambitions russes. Eric Gérard, jusqu’alors consul à Alger, arriva à Bangui
le 10 août 2018 mais fut rappelé à Paris pour prendre la tête de la direction de la Sécurité
diplomatique en septembre 2019, ce qui permit à Jean-Marc Grosgurin, alors témoin des
élections en Guinée, d’assurer cette fonction à compter du 11 septembre 2019. Ce dernier a
réussi à tenir trois ans en poste. On doit donc lui reconnaître un grand instinct de survie face
aux multiples cabales montées par certains cercles à Bangui, et peut-être également à la délicate
mise en œuvre de la politique définie par Paris.
Sans connaître tous les arcanes de la décision politique, on peut s’interroger sur la rationalité
de ces choix. Serge Mucetti n’avait pas démérité durant les longs mois de présidence Djotodia.
Certes, il n’avait pas entrevu la prise de pouvoir de la Séléka en mars 2013, mais les différents
services de son ambassade avaient eu le même biais. Il entretenait des rapports très difficiles
avec ses collaborateurs mais ce réel problème n’avait suscité aucune réaction de Paris. Le
rappeler en décembre 2013, au moment où il fallait multiplier les contacts avec la classe politique
banguissoise, était donc pour le moins surprenant. Et ce d’autant plus que son remplaçant,
Charles Malinas, n’avait aucune connaissance de ce dossier et qu’il semble avoir obtenu ce poste
pour avoir été le directeur de cabinet de la ministre de la Francophonie, Yamina Benguigui, qui
jouait un rôle important pour obtenir le soutien de Paris à la candidature de Catherine Samba-
Panza pour la présidence de la transition, et un ami personnel d’un hiérarque du Parti socialiste,
Jean-Christophe Cambadélis. C’était bien peu de compétences pour affronter une crise aussi
compliquée, même s’il s’appuyait sur une équipe plus expérimentée. De plus, son caractère
abrasif laissait peu de place à la réflexion et au débat, comme les militaires de Sangaris et les
politiques centrafricains ne cessaient de s’en plaindre à leurs interlocuteurs français. Son départ
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pour un poste d’ambassadeur à Prague où il avait déjà été en fonction aurait pu être retardé : il
était arrivé au tout début de Sangaris, en toute logique il aurait dû partir à la fin de l’opération,
ce qui aurait évité à son successeur de payer le retournement de décision français dans ses
relations avec le gouvernement. Christian Bader arriva en RCA après avoir déjà occupé deux
postes dans des pays jugés difficiles (le Sud-Soudan et la Guinée équatoriale) et on peut douter
de sa disponibilité intellectuelle pour se mouvoir dans un univers empoisonné par le changement
radical de posture française. On lui fit payer l’aveuglement de Paris sur la présence russe en RCA.
Son successeur ne resta qu’un an et n’eut qu’à s’occuper des visas et de la gestion administrative
de l’ambassade. Jean-Marc Grosgurin, quant à lui, dut gérer les milles et une mésaventures
françaises dans une accumulation d’incidents provoqués et de complots imaginaires.
La période de la transition a été marquée par l’implication très forte des diplomates français
dans la gestion de ce qui restait de l’Etat centrafricain. Cette influence a été particulièrement
ressentie lors du renvoi du Premier ministre de la transition, André Nzapayéké, et de la nomination
de son successeur, Mahamat Kamoun. La logique d’action de la France n’était pas la prise de
contrôle des ressources naturelles (après tant d’années d’indifférence…) comme l’ont dit certains
publicistes panafricanistes, mais la nécessité d’avoir l’assurance que le gouvernement centrafricain
travaillait fondamentalement à la préparation des élections. Comme au Mali en 2013, jamais les
décideurs français n’ont voulu s’interroger sur le sens du vote dans un pays qui restait miné par
l’insécurité, et dans un état de choc qui empêchait l’émergence de nouvelles forces politiques :
la crise armée avait manifesté l’échec d’une élite, qu’on allait simplement remettre au pouvoir.
On peine à comprendre l’attitude française dont les représentants à Bangui n’ont cessé d’affirmer
que Sangaris coûtait 800 000 euros par jour et qu’il fallait conclure l’exercice au plus vite. Le
chiffre était incorrect (le coût était moindre, même s’il était substantiel), comme l’a révélé plus
tard la Cour des comptes, mais on imagine mal qu’une urgence politique puisse se fonder sur une
telle base. La comptabilité ne peut se substituer à la politique dans le règlement d’un conflit118.
Certes, cette attitude n’était pas totalement injustifiable. Le petit monde banguissois ne se portait
finalement pas si mal dans une transition au cours de laquelle les financements internationaux
offraient un train de vie à l’Etat (et à ses élites) qu’il n’avait jamais connu durant la période Bozizé,
et les donateurs assuraient l’essentiel des charges, notamment le paiement des salaires de la
fonction publique, ainsi que l’octroi d’une aide humanitaire à plus de la moitié de la population.
Dans un tel contexte, la question de la réconciliation nationale, des accords à trouver avec des
groupes armés repoussés à la marge, du nouveau contrat social, bref de tout ce qui, à un moment
ou à un autre, avait été mentionné comme une composante importante de la sortie de crise n’a
guère suscité d’intérêt, sauf à récupérer des postes, des financements, des projets qui touchaient
à tout sauf à l’essentiel. Un tropisme qui a perduré bien au-delà de la transition.
Diplomates et militaires français s’étaient déjà désintéressés de cette dimension de la crise,
peut-être parce qu’ils l’imaginaient insoluble ou parce qu’ils n’entendaient plus être partie
118
Invité à échanger avec un député proche du président Macron, j’ai remarqué que cette focale restait bien
présente dans la « nouvelle » politique africaine de la France. La première question dans les vingt minutes qui
m’ont été allouées pour « tout » expliquer de la crise centrafricaine fut en effet de savoir ce que la RCA rapportait
à la France. Voir aussi Dominique de Legge, « Le financement des opérations extérieures : préserver durablement
la capacité opérationnelle de nos armées », Rapport d’information n° 85 de la commission des finances du Sénat
français, 26 octobre 2016.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 53
prenante de la mise en œuvre d’un processus politique dans lequel les acteurs centrafricains,
tour à tour ou même ensemble, fustigeraient leur possible ou prétendue partialité tout en
demandant plus de crédits et plus d’engagement dans leurs luttes picrocholines. La Minusca était
là, assurée de durer et plus à même de faire preuve de cette patience qui manquait soudain aux
Français. Les conditions dans lesquelles l’opération Sangaris s’est achevée n’a pas fait honneur à
la parole de la France, mais cette hâte a manifesté plus qu’une fatigue de l’ancienne puissance
coloniale : la volonté de tourner la page et de limiter aux acquêts à partir de ce moment-là une
histoire commune. Si des considérations personnelles pouvaient expliquer cette attitude de la
part de Jean-Yves Le Drian, sans aucun espoir sur l’action du nouveau président élu, l’élection
d’Emmanuel Macron a donné une dimension plus systémique à cette évolution.
La nomination de Christian Bader comme ambassadeur à Bangui (2016-2018) a témoigné
d’une volonté de Paris de se mettre en retrait et de ne plus jouer les chefs d’orchestre de la
communauté internationale et patronner les élites gouvernementales : ainsi disait sa lettre
d’instruction. On a pu sans mal juger cette évolution positive après deux ans et demi de
micromanagement du gouvernement centrafricain. Le problème tient à ce qu’un tel revirement
aurait nécessité des explications que l’Elysée n’a pas données, attitude déstabilisante d’autant
que de nombreux officiels centrafricains étaient souvent à la recherche d’une bénédiction
française. Cette normalisation, si l’on en croit certains hommes politiques centrafricains, a été
aiguisée par la franchise de l’ambassadeur qui avait tendance à appeler un chat un chat, dans
un univers où la concussion était devenue routinière au sommet de l’Etat.
Le désintérêt du président et du ministre des Affaires étrangères a concrètement signifié
que le directeur des Affaires africaines, Rémi Maréchaux, pesait d’un très grand poids dans la
politique vis-à-vis de Bangui. Ayant lui-même été en poste en RCA119, il a affiché une assurance
très française sur ce qui s’y passait et, fondamentalement, s’en est remis à Touadéra, expliquant
à ses nombreux visiteurs centrafricains, souvent acteurs politiques remisés à un rôle de second
plan ou à l’exil, qu’ils étaient simplement jaloux et qu’ils ne feraient pas différemment, un point
de vue inspiré d’une lecture de l’ouvrage de Jean-Paul Ngoupandé, Le syndrome de Barracuda.
C’est ainsi qu’il expliqua avec le même aplomb qu’il n’y avait pas d’inquiétude à avoir sur la
présence russe, jusqu’au moment où il devint clair que son évaluation était incorrecte. Il est
aujourd’hui facile de tirer à boulets rouges sur ce diplomate qui illustre si bien les critiques
faites par les Africains à la politique française, mais il faut noter que ses supérieurs l’ont laissé
bien seul pendant de longs mois et que les discussions interministérielles sur l’Afrique sous
Emmanuel Macron ont eu tendance à se réduire à l’écriture de notes déposées à l’Elysée, qui
réagissait ou pas120.
Cette gestion explique aussi pourquoi les dirigeants français ont été des mois durant
incapables de prendre la mesure des évolutions à Bangui. L’éviction du président du Parlement,
Karim Meckassoua, deuxième personnage de l’Etat, à l’automne 2018, n’a pas seulement
119
Lors de l’ambassade de Jean-Marc Simon.
120
Il faudrait bien sûr nuancer ce propos, notamment en évoquant l’affaiblissement du Quai d’Orsay, où le
conformisme empêchait de soulever des points aussi litigieux (ce qui, peut-être, constituait un autre argument
pour la réforme voulue par Emmanuel Macron) et la faiblesse politique du ministère de la Défense, qu’on disait
désormais seulement intéressé par le Sahel.
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traduit la détestation du président de la République, aiguisée par son premier cercle121. Elle a
été obtenue par une mobilisation des partisans de Touadéra à l’Assemblée nationale, et par la
distribution de la main à la main d’argent à des députés par les membres du Groupe Wagner dans
les couloirs du Parlement. Au-delà de l’élimination d’une personnalité francophile de premier
plan, c’est le contrôle de la machine parlementaire qui était en jeu, dans le but de permettre
à Wagner et aux affidés du président de passer sans encombre les contrôles parlementaires
sur l’octroi de concessions minières institués par la Constitution122.
De la même manière, on comprend mal l’attitude française lors des élections de 2020
(il est vrai que l’ambassadeur et le premier conseiller avaient rejoint leur poste à Bangui
quelques mois avant les scrutins). En effet, en 2016, le processus électoral avait été calamiteux
et de nombreuses voix s’étaient interrogées sur la performance du candidat Touadéra, avant
de se rassurer en se remémorant son attitude candide lorsqu’il était à la primature. Mais
la reconnaissance du résultat du vote aurait pu être plus nuancée et se faire l’écho des
interrogations légitimes sur le processus électoral. Paris fit le choix de se féliciter des résultats,
ce qui entraîna les autres acteurs internationaux, car ils donnaient l’assurance d’un départ plus
rapide de Sangaris. Cette attitude univoque n’a pu que conforter le président Touadéra dans
une vision étriquée de la négociation avec les groupes armés puisque, de façon constante, il
n’a cessé d’opposer sa légitimité populaire à l’illégalisme de ces mouvements armés. Encore
une fois, là où une posture nuancée aurait été nécessaire, la France a opté pour un appui sans
nuance, comme si le gouvernement centrafricain, en l’état, pouvait exprimer un véritable
enracinement populaire et constitutionnel.
En 2020, il était clair dans les travaux préparatoires au processus électoral que la compétition
allait être plus rude, surtout si François Bozizé était candidat, et qu’à tout le moins l’appui massif
du KNK et des anti-balaka n’était plus assuré à Faustin-Archange Touadéra, sauf à acheter leurs
notables au niveau local. La situation sécuritaire était également très problématique. Les groupes
armés signataires de l’accord de Khartoum manifestaient soudain une grande impatience en
affirmant que les promesses écrites (et non écrites) faites par Touadéra et son gouvernement
étaient restées lettre morte. Les assurances données par la Minusca sur la sécurisation des
élections n’étaient tout simplement pas crédibles. Quant aux doutes énoncés par les partis
d’opposition sur la neutralité du processus électoral, l’insécurité et les pressions sur leur électorat,
ils étaient balayés du revers de la main comme si soudain la paix qui régnait dans Bangui valait
aussi dans l’arrière-pays123.
121
Karim Meckassoua a dénoncé, lors d’une conférence de presse en septembre 2018, une tentative
d’empoisonnement à laquelle il n’a survécu qu’au prix d’une longue hospitalisation en France. Les coupables,
laissait-il entendre, pouvaient se trouver à la présidence.
122
C’est à l’occasion de cette crise qu’on a pu mesurer l’opportunisme de leaders politiques présents au
Parlement. Au-delà de la personne du président de l’Assemblée nationale, tous reconnaissaient que c’était le
contrôle du Parlement qui était en jeu. Malgré tout, au moment du vote, nombre de chefs de partis s’abstinrent
mais laissèrent les députés de leurs groupes voter en faveur d’une mise à pied. C’était payer un prix très élevé
pour se débarrasser d’un rival car le Parlement n’a plus été après qu’une chambre d’enregistrement.
123
Eugenia Pandora et Thierry Vircoulon, « Centrafrique : des élections sans témoin, sans arbitre et peut-être sans
le peuple », Afrique décryptage, IFRI, 30 novembre 2020, [Link]
centrafrique-des-elections-sans-temoin-sans-arbitre-et-peut-etre-sans-le-peuple/
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La France, pourtant au fait des manipulations de l’Autorité nationale des élections ainsi que
des renforts de Wagner et du Rwanda arrivés début décembre 2020, resta à nouveau muette, en
dépit du régime de sanctions onusiennes en cours qui aurait permis d’obtenir d’indispensables
clarifications sur la nature de ces renforts. Le résultat de l’élection présidentielle, sauf à choisir
l’aveuglement, ne pouvait être accepté en l’état. Mais c’est pourtant ce que fit Paris.
Pourquoi une telle décision a-t-elle été prise ? Les arguments ne manquent pas mais ils ont
rarement été ramenés aux conditions concrètes du vote et de la situation politique nationale.
Le premier est la peur du vide. La RCA est un Etat fragile, et un gouvernement, par sa simple
existence, reste un acquis. Or la même raison avait été invoquée en 2016, et le résultat n’était
pas encourageant. Sans surprise, le même phénomène se reproduisit car la situation se dégrada
à la suite des élections en décembre 2020. La stabilisation que représentait la tenue d’élections
n’a pas « ruisselé » et les raisons de cet échec sont justement à chercher dans les conditions du
vote. On aurait pu se rappeler que les élections de 2011 avaient précipité la crise en RCA, au
lieu de l’éviter.
Le deuxième argument est que les élections coûtent cher et qu’il valait mieux les avaliser en
sachant qu’il faudrait redoubler de pressions pour obtenir la restauration d’un climat propice
à des négociations et aux compromis. Cet argument confine à l’angélisme ou à la duplicité
(« je m’évite les problèmes que je transmets à mon successeur »). En effet, les donateurs
n’ont eu de cesse de financer le gouvernement Touadéra pendant des années, sans jamais
répondre à ceux qui s’inquiétaient de la corruption au sommet de l’Etat et de sa réticence à
négocier. La représentante de l’Union européenne, Samuela Isopi, n’a cessé de défendre le
régime centrafricain (au point de susciter de nombreuses allégations sur ses liens personnels
avec le président), de lui servir de porte-voix et de chercher des financements pour tous ses
projets124. Son successeur a fait exactement l’inverse. Comment Bruxelles a-t-il pu justifier une
telle contradiction dans une politique supposée continue ? La Banque mondiale a poursuivi
jusque fin 2021 une politique mise en place à l’arrivée au pouvoir de Touadéra ; mais que
reste-t-il des grands projets sur l’amélioration de la gouvernance locale et la réforme du secteur
de la sécurité ? Et quid de ces magnifiques routes de Bangui qu’il est plus facile de pratiquer
à pied qu’en voiture tant elles sont défoncées ? L’enjeu stratégique, pour le dire clairement, a
été l’accroissement du portefeuille de projets, pas l’aide à la population centrafricaine, ni le
respect minimal des conditions pourtant prônées par les institutions de Bretton Wood. Si ces
dernières ont été plus attentives en Centrafrique en 2022 aux effets de leurs financements,
c’est fondamentalement parce que leurs représentants craignaient de financer Wagner et de
tomber sous le coup de sanctions décidées ailleurs.
Le troisième argument est une vérité première, du moins moralement : les mouvements
armés sont pires que tout. C’est sans doute vrai, mais que faire lorsque le gouvernement lui-
même leur fournit leurs moyens d’existence ? Certains rapports publiés par l’ONG The Sentry
ont offert une information très riche sur certaines facettes des mouvements armés, mais ont fait
preuve d’une incroyable naïveté en laissant penser que le gouvernement et les mouvements
124
Voir « Détourner des fonds de l’Union européenne est presque impossible », Radio Ndeke Luka, 9 novembre
2020, [Link]/actualites/politique/36236-detourner-des-fonds-de-l-union-europeenne-est-
[Link]
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 56
armés appartenaient à deux mondes différents. Ce n’est pas vrai. Les relations liées avec certains
groupes anti-balaka ont été profondes, avec certains groupes de la Séléka ambiguës, et des
ministres ou des cadres de l’Etat ont aussi aidé à la résurgence de mouvements armés ou de
scissions dans des groupes existants, sans grande considération pour la légalité républicaine.
On en trouve une trace supplémentaire dans la liste des signataires de l’accord de Khartoum, où
l’on reconnaît nombre de groupes progouvernementaux, une manière habile de faire financer
ses alliés par la communauté internationale : n’oublions jamais que la RCA est voisine du Tchad
qui possède une grande expertise sur ce sujet.
La prise de conscience du danger que pourrait représenter à terme l’implication russe date du
sommet de la francophonie à Erevan, en octobre 2018, lorsque le président français a évoqué
cette question avec plusieurs chefs d’Etats africains (dont Touadéra) et Moussa Faki Mahamat,
le dirigeant de l’Union africaine. Le président centrafricain a alors accepté l’idée de renvoyer
les éléments de Wagner mais, une fois rentré à Bangui, il a annoncé au contraire le maintien
de cette coopération. La confiance s’est alors évanouie125, et la posture française a évolué au
printemps 2021. Elle s’est même durcie pour plusieurs raisons.
D’une part, la mainmise du Groupe Wagner sur l’appareil d’Etat s’était consolidée lors de
l’offensive russe contre les rebelles. Peut-être Paris espérait-il encore une mise à distance des
mercenaires, mais il a fallu se rendre à l’évidence : la préparation des élections avait entraîné
une présence accrue de Wagner et, les combats coûtant cher, le groupe était devenu de plus
en plus gourmand. L’espoir improbable de voir le président Touadéra, fort de l’appui rwandais,
de la Minusca et de l’aide conjoncturelle française, prendre ses distances avec les hommes de
Prigojine semblait exister au début de janvier, quand des avions de chasse français ont survolé
des zones contrôlées par la CPC, mais il a tourné court après quelques mois d’offensive. Il est
devenu clair que le président n’altérerait pas sa nouvelle allégeance, et que cette décision était
la sienne, pas celle de ses conseillers.
D’autre part, Paris a dû réévaluer la montée du discours contre la France, un discours
qui ne se limitait plus à la dénonciation idéologique ou politique de l’ancienne puissance
coloniale, mais appelait à attaquer résidents, entreprises et ambassade. Cette évolution n’était
pas circonstancielle, il y a eu une systématisation et une radicalisation progressive des propos
qui n’ont pu qu’inquiéter.
En juin 2021, on ne pouvait donc plus parler d’inflexion, mais réellement de changement
de cap. Cette décision n’a évidemment pas été sans lien avec ce qui se passait alors au Mali
et, même si l’importance des deux crises n’a jamais été la même pour Paris, l’une a répondu à
l’autre et une politique testée ici a tendu à être reproduite là.
La décision de geler l’aide budgétaire à Bangui était significative en soi, mais elle a aussi
indiqué que Paris travaillerait à convaincre ses partenaires internationaux à faire de même. Si
l’aide budgétaire était modeste dans le volume de l’aide internationale pour la RCA (l’essentiel
étant constitué de l’aide humanitaire et du financement de projets), elle jouait un rôle important
pour le paiement des salaires et des primes de la fonction publique, de l’armée et aussi des
parlementaires, véritable talon d’Achille de tout gouvernement centrafricain depuis Bokassa.
125
Entretien avec un homme politique africain, Paris, décembre 2022.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 57
Un diplomate me l’a dit sans fard : « la RCA est devenue l’appartement témoin de la Russie
en Afrique. Il nous faut prouver que cela ne va nulle part126. » Le problème de cette politique
est qu’elle s’est définie de plus en plus vis-à-vis de la Russie et de moins en moins vis-à-vis du
champ politique (centr)africain. Certes, les Wagner ne manquaient pas d’ingéniosité et étaient
souvent à la manœuvre, notamment grâce aux réseaux sociaux. Ils ont transformé l’arrestation
d’un ancien soldat français en préparation d’un coup d’Etat, la présence de quatre soldats français
sous contrat onusien (gardes du corps d’un général de la Minusca) à l’aéroport en une tentative
d’assassinat du président Touadéra... Peu a importé la colère de Paris (ni celle du secrétaire général
des Nations unies, furieux de voir l’accord avec la RCA foulé aux pieds) : le président Touadéra a
semblé convaincu du risque encouru et de la valeur de la protection russe. La réaction française
a donc été vigoureuse tout d’un bloc, quand il aurait fallu être plus subtil que ses adversaires.
D’abord, honneur à la ministre des Affaires étrangères centrafricaines, Sylvie Baïpo-Temon. Le
fisc français s’intéressait à des membres de la diaspora centrafricaine, et ses enquêtes révélèrent
rapidement la circulation de fonds importants entre Bangui et la France. Certains officiels ou
parents d’officiels fouillés à l’aéroport Charles de Gaulle furent trouvés en possession de petites
fortunes. L’argent fut confisqué, puis rendu, mais la nouvelle parvint à Bangui. On apprit ainsi que
Sylvie Baïpo-Temon, citoyenne française et grande avocate de la politique pro-russe, n’avait pas
acquitté ses impôts depuis des années. Elle fut également fouillée dans le salon VIP de l’aéroport
parisien. Cette violation de la convention de Vienne faisait écho à celles commises à Bangui,
notamment l’arrestation de soldats de la Minusca et le refus des visites consulaires au soldat retraité
détenu à Bangui évoqué plus haut. Cette guérilla incessante qui servait de réponse française à des
accusations assez fantaisistes n’a pas abouti à grand-chose, le mensonge et la rumeur prospérant
dans les situations autoritaires où le débat public est limité aux acquêts. Mais elle a sans doute
produit des effets dans les sphères gouvernementales et politiques centrafricaines. On peut
imaginer que la popularité des cryptomonnaies dans ces cercles est liée à cette situation : plus
besoin de transporter des liasses de billets d’euros lors d’un transit obligé à Paris.
La France, dans le même temps, a essayé de prouver qu’une coopération se poursuivait
et œuvrait à l’amélioration des conditions de vie de la population. L’Agence française de
développement (AFD) finançait tel ou tel projet, l’Alliance française menait tel autre événement
culturel. Toutes ces activités bienveillantes aidaient à n’en pas douter des Centrafricain·e·s, mais
on peut douter de leur impact sur l’opinion publique. Elles procédaient d’une approximation
également faite au Mali, avant la suspension définitive de toute aide en décembre 2022. Les
Centrafricain·e·s ont été pris dans un débat sur la souveraineté de leur Etat et sur la nature de
l’ingérence internationale. Fournir des biens publics pour prouver sa proximité avec la population
n’était (hélas) pas une réponse idoine à la question. L’Etat n’est pas seulement conçu comme
un prestataire de services, y compris par des populations démunies. Il aurait peut-être mieux
valu mettre en exergue l’absence de coopération médicale, scientifique et technique russe, et
démontrer que le Groupe Wagner était payé par la République centrafricaine, non par Moscou.
Ces critiques sont venues de journalistes, qui ont pris des risques personnels importants pour
faire leur métier, ou d’ONG127.
126
Entretien à Paris, septembre 2021.
127
Ainsi ce rapport passionnant dont les auteurs restent anonymes : European Investigative Collaborations, All
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 58
Il n’est pas sûr que le discours d’Etat soit le plus efficace, quoi qu’en pense le président
Macron qui voudrait mobiliser des moyens d’information respectés en Afrique, comme Radio
France internationale (RFI), au profit de sa seule politique128. La posture française qui consiste
à identifier tout discours critique africain concernant la politique de Paris sur le continent à un
discours de propagande russe manifeste un refus d’entendre des critiques souvent anciennes
(justifiées ou moins, cela dépend de ses options politiques) des mouvements sociaux africains.
Les cataloguer comme propagande russe, c’est offrir à Moscou des alliés très nombreux qui
n’ont pourtant pas le même agenda politique.
La politique française a de plus en plus été ramenée à deux démarches dont on mesure
progressivement les effets désastreux sur l’opinion publique centrafricaine, à l’opposé des buts
visés par la diplomatie hexagonale.
La première est la nouvelle politique de visa. Il est vite apparu que de nombreux officiels
centrafricains voyageaient sans difficulté entre Bangui et Paris tout en tenant des discours très hostiles
et outrés sur la France et les Français. Décision a alors été prise de rendre ces voyages difficiles
ou impossibles. Les restrictions qui devaient frapper les happy few du régime ont rapidement
concerné beaucoup de gens, peut-être simplement parce que le ministère de l’Intérieur français
les a généralisées. En Centrafrique comme ailleurs sur le continent, l’opinion publique ne peut être
favorable à cette France qui avait déjà une politique de visa très restrictive. Emmanuel Macron
pouvait mobiliser tous les intellectuels africains de la diaspora : cela ne changeait rien.
Cette opinion publique a en revanche réagi plus positivement lorsque des affaires de corruption
ou de concussion ont été mises à jour, en Europe ou à Bangui. Effectuées au moment de la
transition, ces dénonciations auraient sans doute modifié positivement l’image de la France en
RCA, mais les amitiés et la priorité donnée à la tenue d’élections le plus rapidement possible
avaient maintenu un conformisme de bon aloi…
Pourtant, la messe n’était pas dite et Paris en mars 2023 a semblé revenir à une posture
apparemment plus ouverte sur la base d’un calcul simple : mieux vaut parier une nouvelle fois
sur un revirement de Touadéra et un départ de Wagner que de prendre le risque d’une involution
radicale du régime centrafricain et d’une nouvelle transition qui serait coûteuse financièrement
et politiquement pour Paris129. A voir.
La seconde démarche, plus principielle, tend à ce que Paris soit plus réaliste dans son approche
de la Centrafrique, pays avec lequel seules des relations « normales » devraient exister dans
l’avenir. Comme pour le Tchad, il faudra du temps pour que les diplomates (même occidentaux)
et les opinions publiques (africaines) en viennent à déconnecter la situation en RCA de la
politique française. Paris pourra nier toute influence sur un événement, même si c’est à raison,
peu y croiront. La France ne peut se désintéresser du sort de la Centrafrique dans les années qui
viennent. Espérer le contraire c’est oublier l’histoire d’une présence dans ce pays, notamment sa
quasi-tutelle après 1960, et passer par pertes et profits la compétition internationale actuelle sur le
Eyes On Wagner project and the Dossier Centre, « CAR : Prigozhin’s blood diamonds », décembre 2022, https://
[Link]/2022/12/02/car-prigozhins-blood-diamonds/
128
Voir le discours d’Emmanuel Macron à la conférence des Ambassadeurs le 31 août 2022. Pourquoi ne pas
simplement demander aux journalistes de bien faire leur travail, quitte à déplaire aux uns et aux autres ?
129
Pascal Airault, « Pourquoi Macron a renoué le dialogue avec Touadéra », L’Opinion, 17 mars 2023.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 59
continent africain. De plus, même si la RCA ne représente que 5 % de l’économie de la CEMAC,
elle reste culturellement complètement intégrée à celle-ci. Il est donc présomptueux de penser
qu’on pourrait se débarrasser de Bangui, comme le capitaine Haddock de son sparadrap, sans
que cela ait un impact réel sur les opinions des élites et de la population dans toute la sous-région.
Conclusion : la crise d’une région plus que d’un pays
Plusieurs questions soulevées dans cette analyse nécessiteraient une réflexion plus générale,
dont quatre me semblent immédiatement importantes car elles vont se poser de manière
récurrente dans les mois qui viennent en République centrafricaine et en Afrique centrale.
La première est évidemment l’avenir de la Russie sur le continent africain et la polarisation
qu’elle génère. La deuxième procède d’une réflexion plus systématique sur le rôle du mercenariat
et la construction de l’Etat en Afrique et ailleurs. La troisième, en phase avec des interrogations
sahéliennes, porte sur la montée globale de l’autoritarisme et la décomposition des armées.
Enfin, la dernière est le devenir non seulement d’un pays mais aussi d’une région, car la crise
en Centrafrique pourrait entrer en résonance avec celles plus ou moins avancées de ses voisins
de la région : Tchad, Soudan, Cameroun, RDC, Congo-Brazzaville, etc.
Les dynamiques politiques que j’ai décrites s’inscrivent dans un contexte global (et donc aussi
africain) de retour des autoritarismes. L’intérêt du cas centrafricain est de rappeler la résurgence
d’une dynamique déjà repérable au cours des dernières années du régime de François Bozizé
et de montrer comment un Etat déliquescent sait jouer de ses propres faiblesses et d’une
configuration régionale et internationale particulière pour aujourd’hui contraindre le champ
politique et terroriser sa propre population en construisant un ennemi forcément étranger et en
instrumentalisant la Russie pour sa pérennisation. Les moyens et techniques de coercition sont
d’une grande modernité, même s’ils s’appuient sur un répertoire de pratiques coercitives déjà
bien rodées en Afrique centrale. Cette symbiose entre Wagner et les dirigeants centrafricains
mérite d’être étudiée pour ce qu’elle est : une manière graduelle, en partant d’un besoin légitime
de protection des populations, de sécuriser un régime, puis une présidence alors même que
les conditions sécuritaires déclinent fortement pour les gens du commun. C’est ce modèle
que Wagner met en œuvre sur les sollicitations de la junte malienne avec, à terme, les mêmes
conséquences dirimantes pour la population.
Mais la fixation occidentale sur Wagner, quoique compréhensible, ne doit pas nous faire
oublier plusieurs aspects essentiels. Le premier est que la compagnie Wagner ne constitue plus
la seule offre sur le marché en forte croissance de la protection des régimes aux dépens de
leur population. En effet, le succès du Rwanda, moins publicisé que la présence de Wagner,
donne une indication sur la montée en puissance de logiques plus sécuritaires que militaires
sur le continent130. Le Rwanda de Paul Kagamé n’aidera à la construction démocratique ni
130
Même si cela devrait être l’objet d’une longue analyse, on peut affirmer qu’il y a une recomposition
importante des offres de sécurité sur le continent africain qui n’incluent pas seulement Wagner et/ou des compagnies
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 60
en RDC, ni en RCA, ni au Bénin, ni au Mozambique. Le modèle qu’il semble fournir indique
bien que les pays occidentaux ne sont pas aussi mobilisés qu’ils le prétendent pour défendre
la démocratie. C’est ce que la France démontre dans ses relations avec des Etats « militarisés »
comme le sont aujourd’hui le Tchad, le Rwanda, l’Ethiopie, l’Egypte et l’Algérie.
Mais la question va au-delà des alliances et des soutiens internationaux. Il faut aussi s’interroger
sur le fait que les démocratisations obtenues de haute lutte au début des années 1990 n’ont
pas produit les résultats escomptés en termes d’ouverture de l’espace public, de renégociation
des inégalités sociales et d’amélioration globale du niveau de vie. Il est facile de blâmer la
corruption des élites africaines, ou alternativement les injustices du système international.
L’analyse est plus dialectique, historique et elle montre que les nouveaux autoritarismes qui
prennent forme sous couvert d’un populisme anti-impérialiste bon teint ne feront guère bouger
les lignes ni au niveau intérieur ni au niveau international. L’intérêt pour les cryptomonnaies en
Afrique procède de cette volonté d’échapper à une situation bloquée, et cristallise des désirs
tout à fait différents : devenir riche très vite (car on reconnaît la nature hautement spéculative,
proprement magique, de ce secteur), ne plus être lié à l’histoire coloniale (adieu franc CFA,
vive la monnaie digitale), être d’emblée un citoyen global qui peut vivre (et consommer) à
Shenzhen, à Bruxelles ou à Londres. On peut en sourire, surtout lorsque les mêmes partisans
de ces cryptomonnaies font parade de leur soutien aux militaires et à leurs alliés russes, en
oubliant l’oppression charriée par les uns et les autres.
La situation plus que calamiteuse des populations devrait relever d’une urgence politique
internationale, mais comme l’a rappelé le Prix Nobel de la paix congolais Denis Mukwege,
la société des Etats sait bien vivre ses amnésies sélectives et ses amourachements jusqu’à ne
plus prêter qu’une attention distraite à certaines crises ou certains événements. Pour ce qui
concerne la RCA, Bangui a fonctionné comme une bulle : la dissémination de la violence en
zone rurale, la milicianisation des populations comme des appareils de force gouvernementaux,
l’accroissement des migrations forcées internes et régionales (voir figure 2 en annexe), tout cela a
pu faire vivre un système d’aide désuet, mais si efficace pour attester de l’utilité d’une présence
des casques bleus. Jamais la direction de la Minusca n’a voulu tirer les leçons politiques d’une
telle détérioration des conditions de vie en province, berçant le siège new-yorkais d’un optimisme
de bon aloi et permettant au responsable des opérations de maintien de la paix, lors de ses brefs
séjours en RCA, de visiter de beaux projets réalisés par des associations de femmes ou de jeunes
hors de la capitale, après l’indispensable célébration de la coopération avec le gouvernement.
Les diplomates, eux, ont exprimé des points de vue variés mais en définitive, c’est la situation
sécuritaire de Bangui qui est restée cardinale dans les analyses politiques du régime ou du pays.
La réalité n’est pas là et, surtout, elle est plurielle et contradictoire. Certaines zones vivent
aujourd’hui comme elles vivaient avant la crise de 2013, quelquefois un peu mieux si l’on ne
s’intéresse pas au sort des musulmans. Ailleurs, c’est-à-dire dans le centre, l’est et le nord du
militaires privées au statut juridique plus ou moins bien fondé (qu’elles soient occidentales, chinoises ou autres)
et un pays comme le Rwanda. Il faudrait également évoquer le rôle joué par les Forces de soutien rapide du
numéro 2 de la junte soudanaise et la politique des Emirats arabes unis, distincte de celle du Rwanda pour l’heure,
dont on peut mesurer les effets au Yémen et en Libye. Voir par exemple la réflexion d’Andreas Krieg, « Security
assistance to surrogates – How the UAE secures its regional objectives », Mediterranean Politics, 2023, DOI :
10.1080/13629395.2023.2183659
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 61
pays, l’insécurité est à ce point routinière que la population peine à comprendre pourquoi
les grandes ONG humanitaires rétractent leurs opérations et confient à des ONG nationales
la gestion de facilités si indispensables à la population. Les peurs, les rumeurs fondées ou
non, les embuscades réussies ou non, constituent en RCA comme dans l’est de la RDC une
gouvernementalité des économies minières structurées autour de la présence d’hommes en
armes, quelle que soit l’autorité censée les commander.
Ce que l’on voit à Bangui, c’est une économie concessionnaire où la parole de l’Etat est minée
par son propre comportement131. Le nouveau venu russe a ainsi pu se saisir de concessions sur
le diamant et l’or tout en mettant en place des partenariats pour le bétail et le bois, mais l’Etat
nouveau panafricaniste n’a plus aucun discours sur le développement, seulement sur l’opportunité
de revisiter des contrats pour en annuler certains (comme récemment celui octroyé à la compagnie
sud-africaine Dig Oil) pour obtenir de nouvelles avances de trésorerie. En province, cette nouvelle
illustration de l’arbitraire juridique qui souvent règne dans le secteur minier, résonne avec la
dépossession et le harcèlement des populations sous couvert d’une restauration de l’Etat et d’une
présence accrue de ses agents et de ses alliés. Le gouvernement et la Minusca, toute honte bue,
peuvent alors rappeler que le drame des populations vivant sous la coupe des groupes armés
est plus tragique encore et que mieux vaut donc se concentrer sur cette dénonciation-là.
A lire les désormais fréquentes analyses sur la Russie en Afrique, au-delà de la RCA, on est
frappé par la posture très communicationnelle de ces approches, à l’instar des déclarations
du président Macron et de ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Les notes
publiées par les think tanks français sont une bonne illustration de cette tendance132. Il est
cependant possible de raisonner d’une autre façon, en se gardant bien de pronostiquer une
nouvelle guerre froide, tant il paraît improbable de voir se cristalliser deux camps. La Chine,
la Turquie, l’Inde, les pays du Golfe et les autres émergents ont un positionnement compliqué
qui ne peut s’analyser à l’aune du seul opportunisme.
La Russie semble incapable de mener une coopération normale (i.e. à l’image de la Chine
ou de la Turquie) avec les pays africains. C’est ce qu’illustre son incapacité à livrer les vaccins
Spoutnik mille fois promis au continent. Les experts russes eux-mêmes notent la difficulté de
produire un état des lieux des projets adoptés dans le sillage de la conférence de Sotchi en
octobre 2019, qui fut indubitablement un grand succès pour la Russie133. La raison invoquée
n’est pas anodine. Les protocoles d’accord sont signés par les dirigeants russes avant que des
études de faisabilité ne soient entreprises ; nombre de projets doivent de ce fait être abandonnés
car ils sont irréalisables ou trop chers134.
131
Voir la description fournie dans Roland Marchal, « Aux marges du monde… », op. cit.
132
Kevin Limonier, « Diffusion de l’information russe en Afrique. Essai de cartographie générale », IRSEM,
Note de recherche, n° 66, novembre 2018. Depuis, les rapports se sont multipliés sur le même thème dans les
principaux think tanks.
133
Kester Kenn Klomegah, « Russian experts recommend new policy strategies for Africa - OpEd », Eurasia
Review, 15 novembre 2021, [Link]/15112021-russian-experts-recommend-new-policy-strategies-
for-africa-oped/
134
Cette limitation ne remet pas en question l’expertise russe dans certains domaines où elle est aussi, ou plus,
compétitive que celle des Occidentaux : l’armement évidemment, les mines, l’énergie et le nucléaire civil, entre autres.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 62
Ensuite, la politique russe envers le continent africain semble surtout opportuniste, faite
d’une série de « coups », comme en RCA et au Mali, qui ne dit rien sur les objectifs concernant
les cinquante-deux autres pays du continent qui ont une autre importance que ces deux pays.
Que veut par exemple la Russie en Libye ou en Angola ? L’Afrique n’est plus une somme de
pays qu’on peut choyer ou rudoyer sans que cela ait des conséquences sur les relations avec
les autres pays du continent (la France en fait la dure expérience au Sahel). En ce sens, la Russie
est à l’opposé de son allié putatif, la Chine populaire, qui a une relation au long cours avec les
pays du continent, investit et s’adapte pour acquérir une hégémonie sans être sous les lumières
de l’actualité. Pékin a aussi un agenda sécuritaire pour le continent africain, mais l’avance avec
une prudence qui permet d’éviter la formation d’un front occidental, à l’inverse de ce qui s’est
passé avec la Russie.
L’importance de Wagner est surjouée par tous les protagonistes de cette rivalité internationale.
D’abord, peu de pays du continent ont réellement besoin de Wagner ou d’un éventuel équivalent
occidental : la Tanzanie, le Kenya ou même l’Ethiopie en guerre peuvent avoir besoin de matériel
militaire, de formateurs mais pas de mercenaires qui ne leur offrent rien de plus que ce que la
coopération interétatique (notamment avec les Etats-Unis ou la Turquie) leur fournit déjà. De
plus, Wagner est loin d’être une sinécure. Son service est onéreux et ses résultats ne sont pas
impressionnants. En Libye et au Mozambique, dans des conflits très différents, ses employés
ont marqué le pas. En RCA, leur supériorité militaire est un fait mais qui sont leurs adversaires ?
Les cris d’orfraie des Occidentaux posent cependant question. La principale différence
entre Wagner et les compagnies militaires privées (CMP) est que Wagner n’a aucune existence
juridique, n’est donc jamais comptable de ses actes, ce qui permet tous les débordements.
Théoriquement, au moins, dans le monde occidental, les employés de ces CMP sont supposés
ne pas être des criminels qui paient par cet emploi leur amnistie. A voir. En tout cas, on sait
aujourd’hui que tel n’est pas le cas de Wagner et que cette indifférence au casier judiciaire
de ses recrues pourrait expliquer une part des violences commises sur les populations civiles,
en RCA comme en Ukraine. Lorsque les premières CMP sont intervenues dans les conflits
au Sierra Leone et au Libéria, il y a un quart de siècle, peu d’Etats occidentaux ont réagi. Il
a fallu l’implication des grandes organisations de défense des droits de l’homme pour qu’on
accepte de discuter un modèle économique qui n’était pas essentiellement différent de celui
mis en place par Wagner. Celui-ci se diffuse, se globalise135. On l’a vu en Afghanistan où
l’offensive des talibans sur Kaboul n’a pu être freinée, notamment parce que le contrôle aérien
des hélicoptères militaires afghans était fourni par une CMP américaine dont les membres ont
quitté Kaboul, comme tous les citoyens américains. La question du mercenariat et/ou des CMP
va donc rester dans l’actualité globale et africaine.
La question de l’influence à travers les réseaux sociaux est essentielle mais il n’est pas
sûr qu’elle soit la mieux posée par les Etats occidentaux qui, eux-mêmes, ne rechignent pas
à guider les messages médiatiques et à faire œuvre de propagande136. Cela ne signifie pas
135
Sean McFate, The Modern Mercenary : Private Armies and What they Mean for the World Order, Oxford
et New York, Oxford University Press, 2015.
136
Voir « More-troll kombat. French and Russian influence operations go head to head targeting audiences in
Africa », Graphica and Stanford Internet Observatory, décembre 2020, [Link]
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 63
qu’il faille tout mettre au même niveau. Les militaires américains, sur instruction, n’ont cessé
de mentir au Congrès et au public sur l’évolution de la guerre en Afghanistan137. Que penser
de la réaction française après la bavure commise par Barkhane à Bounti au Mali (pourtant
documentée par les organisations de défense des droits de l’homme locales et les Nations
unies), récusant toutes les accusations, tout en pointant la propagande russe et en refusant de
fournir la moindre preuve de sa version des faits ? Il y a des clarifications à donner avant de
vouloir entraîner journalistes et universitaires dans une guerre pour une vérité qui aurait de
singuliers points aveugles138.
Wagner et ses affidés panafricanistes représentent un vrai danger pour le débat public
africain, en ramenant la complexité des situations à des choix proprement manichéens, en
écrasant l’analyse par l’affirmation idéologique. Mais la critique de ces pratiques ne doit pas
servir à passer par pertes et profits les discours pluriels et contradictoires des opinions publiques
africaines sur l’action des puissances occidentales sur le continent.
D’un point de vue africain, Wagner fait écho à d’autres sinistres aventuriers comme
Bob Denard, à la fois en contact avec des services de renseignement d’Etats mais aussi
prompts au lucre. Le temps d’un mercenaire de cet acabit est aujourd’hui révolu sur le
continent. Cependant, le paradigme qu’illustre le groupe de Prigojine n’appartient pas au
passé. C’est aussi un modèle économique et un modèle diplomatique qui sont congruents
avec les attentes de certaines élites du continent. On le voit parfaitement en RCA. On le
voit, de façon plus nuancée, au Mali car l’esprit de corps de l’armée malienne (qui n’est
pas un modèle du genre) est nettement plus vigoureux que celui de l’armée centrafricaine
et parce que le nationalisme malien – quoi qu’on pense de ses débordements – est plus
prégnant dans les élites et la société. L’Afrique des conflits (qui n’est pas toute l’Afrique,
loin de là) recèle de situations qui ne peuvent que susciter comparaisons et inquiétudes.
Faut-il rappeler ici l’est de la RDC et la capacité du Rwanda et de l’Ouganda depuis plus de
vingt-cinq ans à susciter des groupes miliciens qui permettent à ces deux pays d’exporter
du diamant et du coltan alors qu’ils n’en produisent pas sur leur sol national ? En Libye, ce
sont d’anciens rebelles tchadiens et soudanais, mais aussi d’autres, recrutés en Afrique du
Nord ou au Proche-Orient, sans oublier la présence d’éléments des forces spéciales de pays
occidentaux dont la France. Il est curieux d’avoir si peu entendu Paris évoquer les pratiques
du Groupe Wagner en Libye, mais peut-être est-ce parce que les Français soutenaient eux
aussi le maréchal Haftar ?
On touche là à une interrogation plus fondamentale sur la construction de l’Etat et le rôle
de forces mercenaires. Une inquiétude sur le continent est que les compagnies militaires
privées qui ont (bien) vécu sur les interventions internationales en Irak et en Afghanistan sont
à la recherche de nouveaux contrats. L’Afrique est, pour elles, un continent d’avenir même
si lesdites guerres contre le terrorisme sont en nombre limité. Ce que Wagner prouve est
que ce secteur d’activité n’est plus simplement occidental, que d’autres pays sont disposés
137
Craig Whitlock, The Afghanistan Papers. A Secret History of the War, New York, Simon and Schuster,
2021 ; Carter Malkasian, The American War in Afghanistan. A History, New York, Oxford University Press, 2021.
138
Jacques Pezet, « Checknews : La France a-t-elle reconnu avoir tué des civils dans le bombardement de
Bounti au Mali, le 3 janvier ? », Libération, 13 juin 2021.
Les Etudes du CERI - n° 268-269 - Roland Marchal - octobre 2023 64
à jouer la carte d’une privatisation de la sécurité pour leurs intérêts bien compris. Alors
qu’on assiste à une diversification du secteur en Russie avec l’émergence de compagnies
moins « illégales », d’autres pays – y compris la Chine139 – s’y mettent et, même en France,
certains poussent à une ouverture plus radicale d’un secteur qui reste très contrôlé. Il est
donc important de ne pas prendre l’arbre pour la forêt et de constater qu’il y a déjà une
déclinaison africaine de ce phénomène.
L’Afrique centrale est le réceptacle de toutes ces dynamiques centrifuges. L’un des maître-
arguments du président Touadéra pour remiser la Constitution de 2016 était d’expliquer que
tous ses voisins avaient abandonné depuis longtemps la limitation du nombre de mandats
présidentiels. Pourquoi la RCA devrait-elle être privée d’un droit dont jouissaient ces voisins ?
Qu’importent les manifestants fauchés par les balles à Ndjamena en octobre 2022 ou la
situation pathétique de la ville de Brazzaville : leurs dirigeants sont là, voyagent à Washington et
récoltent un soutien occidental. Alors qu’importe que les villageois paient la rancune sanglante
des éléments de Wagner, et que la misère se donne en spectacle dans les rues de la capitale ?
Pourquoi pas la RCA, pourquoi pas Touadéra140 ?
139
Max Markusen, « A stealth industry : the quiet expansion of Chinese private security companies », Washington,
Center for Strategic and International Studies, Brief, 12 janvier 2022 ; Alessandro Arduino, China’s Private Security
Companies : The Evolution of a New Security Actor, Washington, National Bureau of Asian Research, 2019, www.
[Link]/publication/chinas-private-security-companies-the-evolution-of-a-new-security-actor/
140
La rédaction de ce texte a été achevée le 20 mars 2023.
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ANNEXE
Figure 1
La Russie en Afrique
ALGÉRIE TUNISIE LIBYE
Ventes d'armes, services Tourisme et Ventes d'armes, services de sécurité,
de sécurité, entreprises produits alimentaires entreprises énergétiques et
énergétiques et minières, produits alimentaires
produits alimentaires
ÉGYPTE
MAROC Ventes d'armes, soutien à la sécurité,
Produits entreprises énergétiques, tourisme,
alimentaires produits alimentaires et énergie nucléaire
SOUDAN
Ventes d'armes, soutien à la sécurité,
base navale, entreprises minières et
Dorian RYSER, juillet 2023
produits alimentaires
NIGERIA
ÉTHIOPIE
Ventes d'armes,
Ventes d'armes et
opérations minières,
produits alimentaires
produits alimentaires
MALI
Ventes d'armes et
services de sécurité
GUINÉE SOMALIE
Opérations minières RÉPUBLIQUE Produits alimentaires
CENTRAFRICAINE
Ventes d'armes et
BURKINA FASO KENYA
services de sécurité
Ventes d'armes Produits alimentaires
GHANA SOUDAN DU SUD
Opérations minières Ventes d'armes
et produits alimentaires
CAMEROUN
Ventes d'armes et
opérations minières
GUINÉE EQUATORIALE ZIMBABWE
Ventes d'armes Opérations minières
CONGO
Opérations minières
MADAGASCAR
ANGOLA Services de sécurité
Ventes d'armes et
opérations minières MOZAMBIQUE
Ventes d'armes, services de sécurité,
AFRIQUE DU SUD entreprises énergétiques et produits
Produits alimentaires alimentaires
Source : d’après la carte « Russia's major points of contact in Africa», The Economist Intelligence Unit, 16 mars 2022.
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Figure 2
Personnes déplacées internes et corridors pastoraux en Centrafrique
150 km SOUDAN
TCHAD
VAKAGA
BAMINGUI-
Dorian Ryser, 21 juillet 2023
BANGORAN Ndélé
SOUDAN
NANA-
GRÉBIZI
HAUTE- DU SUD
KOTTO
Paoua
Bocaranga OUHAM
Kaga-Bandoro
OUHAM- Bossangoa Bouca
PENDÉ Bria
Ippy
Dékoa OUAKA
Bozoum
NANA- Bambari
MBOMOU HAUT-
Sibut
MANBÉRÉ MBOMOU
Yaloké
KÉMO
OMBELLA- Zémio
Alindao
Carnot M’POKO Bangassou
MANBÉRÉ- BASSE-
KOTTO Personnes déplacées
KADÉÏ
Berbérati BANGUI Mobayi internes par préfecture
LOBAYE
(septembre 2022)
Nola SANGHA- 57 000
MBAÉRÉ
RÉPUBLIQUE Corridors pastoraux
20 000
DÉMOCRATIQUE
CAMEROUN RÉPUBLIQUE
DU CONGO
DU CONGO 5 000
Source : d’après la carte de J. Luengo-Cabrera, NUPI et SIPRI, octobre 2022.
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