Axe de confrontation n 2
Le rapport de l’homme a la nature entre domination-soumission et protection
Intro :
L’histoire de la pensée occident définît l’homme comme maître et possesseur de la nature
selon de la formule de Descartes. Cette maîtrise ne peut lui venir que de la technique. Le
rapport instrumental de l’homme à la nature peut se comprendre de deux manières : Soit la
nature est envisagée comme un outil pour subvenir à nos besoins. Soyons-nous envisageons la
nature à l’aide d’un instrument. Autrement dit, nous faisons usage d’outils pour exploiter la
nature. La nature est donc à la fois un objet à exploiter, et une ressource dont nous nous
nourrissons. Cependant, cette conception instrumentale ne manque pas d’effets pervers. En
effet, objectiver la nature, c’est lui enlever sa singularité, sa vivacité. La domination s avéré
alors, lourde de conséquence, d’où la nécessité de chercher soumettre aux lois de la nature, à
comprendre son ordre et surtout à apprendre de la protéger. D’un besoin technique, l’homme
doit passer par une attitude conciliante avant d’arriver à un devoir éthique Ainsi, l’expérience
de la nature nous met face à une dialectique : En voulant dominer la nature, on finit par s’y
soumettre, et pour mieux continuer à en profiter, on devrait apprendre à la protéger
I. Le besoin de dominer la nature est une quête humaniste :
1. Dominer par la technique :
Canguilhem:(134-139) :
Dans le chapitre « Machine et organisme, Canguilhem commence par constater que
l’usage des outils pour exploiter la nature remonte aux Anciens. Notamment avec « des outils
d’une pièce ». Les instruments sophistiqués sont plutôt tardifs : « les configurations par
assemblage ne sont pas primitives », L’usage des outils était réservé, chez les Grecs, aux
esclaves, considère, considéré par Aristote comme machine animé. Selon la hiérarchie
aristotélicienne, l’homme libre est au-dessus de l’esclave, la nature au-dessus de l’art et la
théorie au-dessus de la pratique. Le libéral se consacre « au savoir contemplatif », et
l’esclave « à l’activité technique ». Mais cette exploitation de l’homme par l’homme va se
terminer avec Descartes et le christianisme. Selon le père Laberthonnière, Descartes,
influence par le christianisme conçoit les hommes comme égaux : « Il fallait ensuite que les
hommes fussent conçus comme radicalement et originellement égaux ». D’où la nécessité
« d’une technique d’exploitation de la nature par l’homme ». Canguilhem va conclure que, de
cette théorie cartésienne des animaux machines, découlera l’idéologie capitaliste de
l’exploitation des richesses, dont certains philosophes et scientifiques « Descartes, Galilée,
Hobbes seraient les hérauts inconscients de cette révolution économique ».
Haushofer :(80-81)
La narratrice raconte que, pour survivre, elle devait apprendre à travailler
intelligemment. Elle a d’abord commencé par couper des branches fraîches et les enfoncer le
long du mur pour mettre « un semblant d’ordre dans le grand désordre qui s’était abattu sur
[elle] ». Puis, après avoir fait l’inventaire des provisions laissées par Hugo, elle commença
par chercher un bon terrain pour cultiver les pommes de terre : « les pommes de terre et les
haricots constituaient pour l’avenir mon plus précieux trésor ». Après 6 jours (16 mai), elle
trouva enfin « un endroit pour le champ de pommes de terre ». Ayant bien poussé, les
pommes de terre devaient être protégées, c’est pour cela qu’elle va « clôturer son champ avec
de solides branches ». Ce travail « demandait une certaine habileté qu’il [lui] fallut
acquérir ».
Jules Verne :(118-136-155)
Dans un espace marin immense et dangereux, la maîtrise technique permet à Némo et
son équipage non seulement de survivre mais de bien vivre. Ainsi tout ce dont il a besoin lui
vient de la mer qu’il a su bien exploiter « Cette nourrice prodigieuse, inépuisable, elle ne me
nourrit pas seulement, elle me vêt encore » explique-t-il à Arronax, mais une exploitation
optimale n’est possible que grâce à des outils comme le thermomètre, le baromètre, la
boussole, le sextant, dont Nemo va se servir pour mesurer la hauteur du soleil. Cette maîtrise
technique permet à Nemo de se considérer comme maître et possesseur de la nature : « à
vous l’honneur de mettre pied le premier sur cette terre ». C’est ainsi que le narrateur le
décrit « il sembla prendre possession de ces régions australes » avant de s’approprier
définitivement le pôle sud en déclarant « Moi capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j’ai atteint le
pôle sud [...] et je prends possession de cette partie du globe égale au sixième des continents
reconnus ». Et pour sceller cette appropriation « Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d’or écartelé sur son étamine » avant d’apostropher le soleil comme si c’était une personne
lui demandant de se coucher en laissant une nuit de six mois « couche-tôt sous cette mer libre
et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon nouveau domaine !»
2. La domination par le corps (expérience pratique)
Canguilhem :(174-187-188)
Dans « le vivant et son milieu », le philosophe montre que « le vivant apporte ses
normes propres d’appréciations des situations où il domine le milieu et l’accommode ». C’est
pour cela que pour un vivant il n’y a pas un seul milieu « l’homme ne connait pas de milieu
physique pur ». En effet, la souplesse du vivant lui permet de mener une « vie saine, une vie
confiante dans son existence, dans ses valeurs ». Canguilhem précise que le vivant humain
« peut apporter plusieurs solution a un même problème » grâce à sa capacité de projection,
l’homme ne subit aucune limitation du milieu « Le milieu propose sans jamais imposer une
solution ».
Haushofer :(95 -96)
Apres plus de deux mois dans la forêt la narratrice change physiquement « j’étais
devenu très maigre ... Mon visage était mince et brun ». Elle s’est endurcit grâce au travail «
Mes mains toujours couvertes d’ampoules de durillons étaient devenues mes principaux
outils de travail ». Tout ce qui faisait sa féminité s’est détaché d’elle. Enfin son corps « plus
intelligent qu’[elle] s’était adapté et avait réduit au minimum les inconvénients de son état ».
Elle devait surtout chercher la survie tel « un arbre, une souche brune et coriace qui a besoin
de toute sa force pour survivre ». En réalité elle s’est tellement adaptée qu’elle a fini par
aimer vivre dans la forêt « J’aime beaucoup vivre dans la forêt, à présent, et il me serait
difficile d’en partir ».
Jules Verne :
A la fin de la première partie le narrateur décrit sa vie à bord du nautilus comme « une
existence facile, naturelle ». Lui et ses compagnons se sont adaptés « véritable colimaçons,
nous étions faits à notre coquille ». Dans le chap. 15 de la partie 1, le narrateur raconte
comment l’image d’un scaphandre sophistique que Nemo a inventé en améliorant l’appareil.
II. Mais cette domination de la nature s’avère destructrice :
1. Destruction du milieu :
Canguilhem :(48-49)
Dans le chapitre « l’expérimentation en biologie animale le philosophe évoque l’allégorie
des hérissons racontée dans Electre de Giraudoux consistant à s’interroger sur la
responsabilité des hérissons qui traversent la route. Selon le mendiant, c’est « une faute
originelle du hérisson qui le pousse à la traversée des routes ». En réalité, le philosophe
montre que le milieu du hérisson est détruit par l’intervention humaine qui a construit des
routes au cœur de l’élément naturelle des hérisson « les hérissons [...] ne traversent pas les
routes. Ils explorent à leur façon de hérisson leur milieu de hérisson en fonction de leurs
impulsions alimentaires et sexuelles ». Dans « Le vivant et son milieu », le philosophe
montre que les ambitions mécanistes « issue des idées de Taylor » on transforme le milieu
naturel de l’homme en un milieu machinal au point que l’homme se subordonne à la machine
sans être conscient.
Haushofer :(47-48)
Dix jours après la catastrophe, la narratrice décide d’accepter « le mur » comme une
banalité et utilise un registre familier : « je n’allais pas me casser la tête à son sujet ».
L’hypothèse d’une catastrophe nucléaire issue de l’expérimentation d’une arme nouvelle
était, pour elle, la plus valable. Ironiquement, cette « arme idéale » rend tout le pays « stérile
». Les radiations nucléaires pétrifiaient les vivants au-delà du mur, même dans des endroits
comme la gorge, qui était « belle et romantique, mais seulement humide et sombre ».
Verne :(392)
Le rapport nocif de l’humain à la nature est personnifié par certains personnages,
comme Ned Land, qui ne s’empêche jamais de détruire certaines espèces, comme la baleine,
quant à Nemo, il est tantôt protecteur, tantôt destructeur. Ainsi, en expliquant à Arronax la
surexploitation des perles de l’île de Manar, il pointe du doigt « cette lucrative exploitation
des trésors de la mer ».
2. Destruction des espèces vivantes :
Canguilhem :(142-143)
Dans sa théorie des animaux-machines, Descartes considère l’animal comme un simple
rouage d’organes qui fonctionne mécaniquement : « Descartes fait pour l’animal ce
qu’Aristote avait fait pour l’esclave, il le dévalorise afin de justifier l’homme de l’utiliser
comme un instrument ». En réalité, selon Canguilhem, pour maîtriser la nature, on maîtrise
ses éléments : « L’homme ne peut se rendre maître et possesseur de la nature que s’il nie
toute finalité naturelle et s’il peut tenir toute la nature, y compris la nature apparemment
animée, hors de lui-même, par un moyen ».
Haushofer :
La narratrice précise que le nom donné à Lynx vient de sa ressemblance avec l’espèce
de lynx disparue à cause des hommes. Elle décrit certaines espèces mortes à cause de la
catastrophe. Ainsi décrit-elle « une mésange morte, sa petite tête était fracassée et sa poitrine
tachée de sang ».
« Les vrais lynx avaient été exterminés depuis si longtemps. ». La destruction des espèces ne
peut venir que de la bêtise humaine, ainsi, « jamais, depuis que les hommes existent, ils ne se
sont souciés d’épargner les bêtes au cours de leurs massacres ». Cette catastrophe était, pour
elle, « l’invention humaine la plus diabolique qu’a pu concevoir le cerveau de l’homme ».
Verne :(174-305)
Chez Verne, l’usage excessif des techniques de pêche ou de chasse risque de faire
disparaître certaines espèces, qui deviennent de plus en plus rares. Ainsi, le narrateur donne
l’exemple de la loutre de mer. Lors d’une chasse à l’île de Crespo, les protagonistes font
l’expérience d’une chasse par Nemo d’une « magnifique loutre de mer ». Après avoir décrit
son apparence unique, Arronax met en garde contre la possibilité de son extinction : « ce
précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs, devient extrêmement rare ». « Son
espèce ne tardera pas à s’éteindre ». Il parle aussi d’un albatros, d’une belle espèce, «
admirable spécimen des oiseaux pélagiens ». Par ailleurs, lorsque le Nautilus se trouve en
mer Rouge, au chapitre cinq de la deuxième partie, l’équipage rencontre un dugong, que
Conseil prend d’abord pour une sirène, avant qu’Arronax ne le corrige. Le narrateur décrit la
cupidité de Ned Land : « Ses yeux brillent de curiosité à la vue de cet animal », même si son
congénère, le lamentin, devient de plus en plus rare selon les propres mots de Nemo, celui-ci
autorise pourtant Ned Land à le harponner. Cela suscite une réaction spontanée et légitime de
Conseil : « Si, par hasard, celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de
l’épargner dans l’intérêt de la science ? ».
3. Destruction des humains :
Verne :(37-495)
La maîtrise technique peut se retourner contre ses inventeurs. Ainsi, dans le chapitre 2, le
narrateur décrit « la puissance des armes de guerre » comme une « machine destructrice ». Il
insiste sur « les temps désastreux où l’homme s’ingénie à multiplier la puissance des armes de
guerre ». Mais cette hypothèse d’une nouvelle arme de guerre tenue secrète sera bientôt
rejetée. Dans le chapitre 21, Nemo utilise sa fabrication technique la plus spectaculaire, le
Nautilus, pour couler un navire de guerre sans pitié. Arronax, humaniste et sensible, décrit sa
profonde stupeur devant « ce sinistre drame ». Il était devenu « fou et perdu » en entendant
une « détonation épouvantable ». Il décrit le geste calculé et indifférent de Nemo, resté « muet,
sombre, implacable », devant le malheur des victimes, semblables à « une fourmilière
humaine surprise par l’envahissement de la mer !».
Haushofer :(21-25-35-48-65)
La catastrophe nucléaire qui a tué les hommes et les animaux provient d’un progrès
scientifique et technique que la narratrice trouve destructeur. Ainsi écrit-elle, après avoir
constaté la mort des hommes et des animaux au-delà du mur : « Un savant, un spécialiste des
armes et de la destruction, comprendrait mieux que moi sans aucun doute, mais à quoi cela lui
servirait-il ? »
III. Protéger la nature :
1. Protéger la nature d’elle-même :
À travers sa relation avec Tigre ou Bella, la narratrice montre qu'elle doit d'abord protéger le
vivant qui dépend d'elle, par exemple en donnant du lait au chat ou en fournissant du foin ou
de l'herbe à la vache. Ainsi, elle libère Bella de son lait dès leur première rencontre : « La
vache avait beaucoup de lait et mes mains me faisaient mal à force de répéter ce geste
auquel je n'étais pas habituée. Bientôt l'animal donna des signes de soulagement, elle
pencha la tête et approcha son grand museau du nez roux de Lynx » (p. 36). Il faut aussi les
protéger contre les autres animaux qui représentent un danger : les corneilles sont une menace
pour Tigre, tout comme les oiseaux de proie. Aussi, elle doit les protéger des mauvaises
conditions météorologiques. L'orage est d'ailleurs l'occasion d'une prise de conscience : «
Pendant que je caressais ses flancs sans penser à rien, j'eus soudain la conviction que je ne
pouvais pas partir. C'était peut-être stupide, mais c'était ainsi. Je ne pouvais pas fuir et
laisser tomber mes bêtes. Cette décision ne fut pas le fruit d'un raisonnement ni même d'un
élan sentimental. Quelque chose en moi m'interdisait d'abandonner ce qui m'avait été
confié. D'un seul coup je retrouvai mon calme et oubliai ma peur » (p. 233). Le rapport aux
animaux implique des responsabilités, l'être humain étant « à la fois propriétaire et prisonnier
» (p. 39) L'héroïne de Haushofer est consciente de la différence entre chacun des
membres de sa maison. L'espace domestique se substitue à l'espace naturel ici, tout
comme l'affection humaine se substitue à l'affection animale dans le cas de Tigre, qui est
rejeté par sa mère mais pour qui la narratrice joue ce rôle. On peut remarquer,
d'ailleurs, qu'une fois sortis de cet espace domestique, Tigre et Perle perdent la vie.
C'est une des limites de la domesticité que de fragiliser le vivant face à la nature, comme
Canguilhem le rappelle : « N'oublions pas, en effet, que dans les conditions humaines de la
vie des normes sociales d'usage sont substituées aux normes biologiques d'exercice » (III,
IV, p. 209). Dans le monde animal, le changement de milieu génère un changement de
besoins, vis-à-vis duquel les animaux n'auront pas tous les mêmes réactions : « C'est par
l'intermédiaire du besoin, notion subjective impliquant la référence à un pôle positif des
valeurs vitales, que le milieu domine et commande l'évolution des vivants. Les changements
dans les circonstances entraînent des changements dans les besoins, les changements dans
les besoins entraînent des changements dans les actions » (III, III, p. 173). Protéger la
nature implique donc de prendre en compte cette part de subjectivité du vivant dans son
rapport à son environnement. Cela suppose d'arbitrer, en fonction des besoins de
l'animal.
Chez Verne, Nemo est présenté comme un « justicier » dans les derniers mots d'Arronax. Si le
sens de cette expression est politique, il peut aussi être écologique. Nemo a quitté la terre
ferme et les hommes avec elle, car il considère qu'ils sont des parasites du vivant. Nemo
distingue entre les animaux à protéger et ceux à éliminer. Par exemple, il défend la
préservation des baleines, estimant que leur chasse est blâmable. En revanche, il considère les
cachalots comme des créatures nuisibles méritant d'être exterminées : « Ce sont des […]
animaux terribles que j'ai quelquefois rencontrés par troupes de deux ou trois cents !
Quant à ceux-là, bêtes cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer » (II, XII, p.
393). Cette déclaration précède une scène de massacre dans laquelle le Nautilus poursuit et
transperce les cachalots jusqu'à les déchiqueter. À travers ces exemples, Jules Verne met en
lumière les contradictions humaines face à l'exploitation des ressources marines,
oscillant entre utilisation, préservation et extermination.
2. Respecter l’écosystème :
Arronax met en garde contre les nuisances liées à l'intervention humaine, laquelle finit
par nuire à l'homme lui-même, comme on le voit à propos de la disparition des
lamantins, herbivores aquatiques. « J'appris à Ned Land et à Conseil que la prévoyante
nature avait assigné à ces mammifères un rôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme
les phoques, doivent paître les prairies sous-marines et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est
produit, depuis que les hommes ont presque entièrement anéanti ces races utiles ? C'est que
les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est la fièvre jaune qui
désole ces admirables contrées. Les végétations vénéneuses se sont multipliées sous ces
mers torrides, et le mal s'est irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la
Plata jusqu'aux Florides ! (II, XVII, p. 453-454)
Canguilhem pense que l'environnement n'est pas seulement à considérer dans le sens large de
la faune et de la flore. Il constitue aussi, plus précisément, le milieu spécifique dans lequel vit
l'individu. Il rejoint en ce sens la définition de l'Umwelt (notion empruntée au biologiste von
Uexküll) définie comme « le milieu de comportement propre à tel organisme » (III, III, p.
185). Il faut aussi, selon le philosophe abandonner la métaphore de la machine pour
comprendre le vivant : « Dans l’organisme, au contraire, on observe – et ceci est encore trop
connu pour que l’on insiste – une vicariance des fonctions, une polyvalence des organes. »
L'héroïne du Mur invisible, s'inscrit dans une démarche profondément respectueuse de
l'environnement de chaque individu. Chacun possède son territoire, dans lequel la narratrice
n'intervient que très rarement. Elle laisse chacun vivre sa vie, la seule limite étant qu'une
espèce n'en menace pas une autre. Ainsi la narratrice se réjouit-elle que les corneilles aient
chassé la chouette alors que la chatte attend des petits (p. 177). Autant, au début, l'héroïne peut
se faire régulatrice du gibier, qui représente un risque pour son territoire, autant elle veille à lui
assurer des moyens de subsistance.
[…] Avec le temps, j'éprouvais pour elles une certaine affection et je ne comprenais pas
pourquoi elles m'avaient fait tellement horreur jadis. En ville je ne les voyais jamais que
sur des terrains vagues crasseux et elles me faisaient l'effet de misérables animaux
crasseux. Ici, sur les pins étincelants, elles paraissaient d'autres oiseaux et j'en oubliais
mon ancienne antipathie. Aujourd'hui j'attends chaque jour leur venue car elles
m'indiquent l'heure ». p.176.
Parce que les rapports de la narratrice avec son environnement sont respectueux, les relations
qu'elle entretient avec les vivants s'en trouvent transformées. Repoussantes en ville, les
corneilles sont devenues utiles (elles indiquent l'heure) et constituent un plaisir pour les yeux.
Le milieu semble ainsi déterminer la perception de l'animal. Respecter l'environnement
du vivant a donc des conséquences directes sur notre perception de celui-ci.
3. Suivre le modèle de la nature :
Canguilhem écrit à la fin de son introduction intitulée « la pensée et le vivant : « pour faire de
la biologie, même avec l’aide de l’intelligence, nous avons besoin parfois de nous sentir
bêtes » (16). Lorsqu’on a commencé à envisager les organismes vivants comme des espèces
de machine, à la suite de Descartes entre autres, on a également commis une erreur
considérable : « expliquer les organes ou les organismes par des modèles mécaniques, c’est
expliquer l’organe par l’organe » (147) ; en réalité, c’est l’inverse qui est vrai : ce sont les
corps vivants qui ont donné naissance aux machines, et celles-ci imitent la structure et l’action
des êtres vivants ! « Les premiers outils ne sont que le prolongement des organes humains en
mouvement. » (158) Il est donc nécessaire, explique le philosophe, de penser la nature comme
une force vitale et non pas comme une mécanique. Il faut reconnaître « l’originalité de la vie
» (p. 16) : elle est « formation de formes » (p. 14) et féconde. En effet, le genre vivant est «
producteur de nouveautés » (p. 205). Pour lui, ce qui importe, c’est ce mouvement de la vie :
« Ils vivent et se reproduisent et cela seul importe » (p. 207).
On retrouve cette idée de créativité qui doit inspirer les humains dans les deux romans. Dans
Le Mur invisible, Le mouvement de la vie s’exprime dans la « croissance, verte, dense et
silencieuse des plantes » (p. 259), Chez Verne, dans la construction lente des murailles des
polypes, ces « travailleurs microscopiques » (p.187). Toujours cher Verne, cela se retrouve
également dans le mouvement du vent, dans les déplacements des nuages qui passent au-
dessus du mur dans le roman autrichien, dans le mouvement des vagues et dans celui de la
lune – l’attraction de la lune a juste été découverte au moment de l’écriture du roman de Jules
Verne, d’où la complaisance de Ned et de Pierre Arronax à l’égard de Nemo qui croit en la
force de la marée pour décoincer le Nautilus dans le détroit de Torrès. L’Océan est doté d’une
vie réelle, possédant « une circulation véritable » (p. 179) : Jules Verne reprend ici une
théorie de Maury proposée en 1855 qui explique les courants par les différences de densité de
l’eau de mer. La nature « prévoyante » chez Verne est un modèle de générosité et fécondité.
Elle est pour l’homme, une Nature-ressource, Ainsi, la narratrice écrit-elle à propos de Belle
« grande et douce mère nourricière » (MH, p. 218) des hommes. Il en est de même pour la
baleine qui fournit l’équipage du Nautilus en lait. De même, la nature offre des ressources
minérales, comme les houillères, « réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour
ce moment où les hommes auront épuisé les mines des continents » (JV, p. 376)