La ville nouvelle coloniale marocaine :
Une morphologie plus ouverte
Rabat : le choix d’une capitale
Peu après la proclamation du Protectorat en mars 1912, Rabat est choisie comme capitale
de la zone française du Maroc.
Les arguments avancés par Lyautey sont multiples :
- Le principal potentiel productif du pays se trouve situé le long de la côte atlantique sur
une profondeur d’environ 200 km.
- Le territoire « utile » doit s’organiser à partir des ports « têtes de réseaux » qui ont pour
tâche de drainer les ressources « extraites » en vue de les acheminer vers la métropole et de
recevoir les produits manufacturés pour en assurer la distribution.
- Le basculement du pays vers la côte atlantique est programmé.
- La ville dispose d’un palais où les souverains pouvaient séjourner est considéré comme
l’une des cités impériales du pays.
Rabat au tout début du Protectorat français
• Le Sultan s’installe dans la ville au cours de l’année 1912. La
population de Rabat va vite croitre dans des proportions considérables,
en quatre ans de près de 15% pour les Marocains et de plus de 50%
pour les Etrangers, principalement Français et Européens.
• Dans une médina présentant une offre nulle en logements pour des
étrangers : les premières constructions destinées aux européens vont
s’installer le long de la côte entre Bab El Alou et la première caserne
militaire (le camp Garnier) située à 1,5 km environ à l’Ouest de la
médina. Puis la ville européenne va franchir l’enceinte almohade et
venir s’accoler à la face nord de la médina.
Le boulevard El Alou est tracé à
l’intérieur de l’enceinte et reçoit
différents équipements : Théâtre de
l’Apollo, brasseries, hôtels, restaurants,
hôtel du Général commandant les
troupes, bureaux de la région civile,
chambre d’agriculture, chambre de
commerce, bureau central des postes,
etc. Il permet un accès aisé au
Bouregreg.
Ainsi, dans les toutes premières années
du Protectorat, à l’intérieur de l’enceinte
almohade, la ville européenne vient
s’adosser au tissu traditionnel. Le
quartier né de cette fusion prend le nom
de l’Oubira (l’Opéra).
Rabat, début de mise en œuvre d’une ville destinée aux
européens
• En 1913 et 1914, Lyautey fait appel successivement à Jean-
Claude N. Forestier et à Henri Prost pour imaginer et projeter le
développement de la nouvelle ville capitale du pays.
• Le premier plan d’aménagement de Rabat qui va donner
naissance à une ville nouvelle aux qualités remarquables est
ainsi né.
• Prost choisit de développer la ville au sud de la médina à
l’intérieur de l’enceinte almohade.
• Les nouveaux tissus ne s’installent pas dans un no man’s land ;
ils vont occuper l’espace à forte charge historique compris entre
la médina au Nord, le Palais impérial au Sud et la Mosquée
Hassan à l’Est. La nouvelle ville s’installe immédiatement à
proximité de l’ancienne.
• Le centre urbain est disposé autour d’un axe
principal, l’avenue du Makhzen (actuel
Boulevard Mohamed V), entre Bab Tben et
Jamaâ Es-Souna. Cet axe pratiquement terminé
en 1927 est organisé en deux séquences :
• la première étroite à caractère commercial,
créant une transition depuis la médina ;
• la seconde plus large et monumentale
recevant les principaux équipements à
caractère central : la Poste dont la réalisation
est terminée en 1918, la Gare ferroviaire, le
Tribunal, la Trésorerie, la Banque du Maroc,
des hôtels, etc.
• L’axe se prolonge jusqu’au Bab Zaër et divise le
territoire intramuros en deux : à droite le Palais
impérial dans le quartier fermé de Touarga ; à
gauche le quartier de la Résidence générale du
Protectorat français.
Cette partition bicéphale du nouvel
espace urbain donne une image
symbolique forte de la politique
globale du Protectorat :
• d’un côté, le Palais impérial et la
Mosquée Es-Sounna ;
• de l’autre la Résidence générale
dominant les bâtiments abritant les
services du Protectorat (Directions
de l’Agriculture, des Finances, des
Travaux Publics, des Transports,
de la Santé, des Domaines, des
Affaires civiles, des Affaires
chérifiennes, etc.) et, plus bas, la
Cathédrale Saint-Pierre.
La Résidence apparait, néanmoins, comme
un lieu dominant, une extrémité située sur
un sommet. Le lieu de sa construction a été
choisi par Lyautey lui-même.
De ses fenêtres, il peut contempler et
méditer sur tout ce qui compte dans
l’histoire de la ville : le Palais, la médina de
Rabat avec sa muraille andalouse, la Qasba
des Oudaïa, la Mosquée Hassan (la hauteur
des constructions autour de sa tour a été
limitée), du côté opposé, la Nécropole
mérinide du Chellah et, plus loin sur l’autre
rive du Bouregreg, la médina de Salé.
Rabat, le zonage à l’œuvre 20 ans avant la Charte
d’Athènes
L’analyse du plan de Rabat montre l’organisation de la
ville en zones aux vocations particulières:
• Le centre de la nouvelle cité, regroupant l’ensemble
des équipements utiles au fonctionnement de
l’agglomération, est situé entre la Médina et la
Mosquée Es-Sounna.
• Au-delà de la mosquée, on pénètre dans le territoire
du politique. Le Palais royal y fait face au quartier
administratif des services du Protectorat. Cette zone
très spécialisée est conçue par Lyautey comme une «
usine de travail » bien longtemps avant le fameux «
machine à habiter » de Le Corbusier, marque du
mouvement fonctionnaliste.
Les principes guide de la ville européenne :
• Minimum de temps avec le minimum de déplacement : toute personne, colon, officier, commerçant ou
homme d’affaire, etc., ayant à fréquenter ces services, puisse obtenir les renseignements qui lui sont
nécessaires.
• Facilités de communication: Il faut que les services soient en relation continuelle entre eux, que des
facilités de communication réduisent au minimum les cloisons étanches ; une entrevue de quelques
minutes vaut mieux que de volumineux et inutiles rapports.
• Conception des services sur un plan à tiroir : partant d’une tête qui est l’enseigne de la maison, il y ait en
arrière le terrain voulu pour permettre aux constructions de se développer ultérieurement selon les
nécessités.
• Cette usine de travail, vous la disposerez de manière à éviter la caserne. Elle doit être souriante,
accueillante ; le travail considérable demandé à ceux qui l’occupent doit être allégé par un séjour
quotidien dans un cadre agréable. Pas d’énormes constructions, mais le plus possible des pavillons noyés
dans la verdure, commodément reliés par des galeries ou pergolas».
Le propos est éloquent : efficacité, durabilité, confort et agrément des usagers sont réclamés par Lyautey pour
améliorer le fonctionnement de « la machine administrative ». Ce quartier conçu il y’a un siècle continue à être
le cœur de l’administration marocaine.
Au-delà du Palais royal, à l’extérieur de la
muraille almohade, est esquissée :
• une zone universitaire et de loisir : y
seront réalisés l’Institut des Hautes
Etudes Marocaines (plus tard siège de la
première université marocaine,
l’Université Mohamed V) et le Jardin
d’Essais.
• Une gare ferroviaire de marchandises
est édifiée extramuros (actuelle Gare de
l’Agdal) et la zone industrielle installée
à proximité. Le chemin de fer se
prolonge en souterrain vers la Gare de
Rabat-ville et vers Salé et le Nord,
traversant le Bouregreg sur un pont.
Rabat, hygiénisme et cité jardin
La ville nouvelle de Rabat nait dans le climat d’effervescence qui entoure en France
l’hygiénisme.
• Les débats mettent en avant l’intérêt pour les espaces naturels, qu’il faut parfois protéger,
et l’importance de constituer des réserves foncières à l’intérieur et autour des villes : Jean
Claude N. Forestier propose que chaque agglomération dispose d’un programme, d’un
plan et de projets organisant, dans le cadre de son expansion, la création de parcs urbains
d’échelles variées allant de grandes réserves naturelles jusqu’à la création d’avenues-
promenades.
• Le courant hygiéniste prône également l’assainissement général des villes et le nécessaire
branchement des constructions aux systèmes d’égouts. Les débats portent, par ailleurs,
sur les largeurs minimales pour les voies, la dimension des fenêtres, les volumes d’air à
l’intérieur des pièces d’habitation et sur l’importance de la ventilation.
• L’ensemble de ces idées va être mis en œuvre à Rabat.
Jean Claude N. Forestier y arrive dès 1913 et fait de
nombreuses propositions pour la ville. Il esquisse le
Jardin d’Essais et le Jardin du Belvédère et propose
des avenues-promenades notamment l’avenue de la
Victoire et l’avenue du Tour de ville reliant le quartier
de l’Agdal au palais royal et à la Tour de la Mosquée
Hassane surplombant dans sa dernière partie la vallée
du Bouregreg.
L’assainissement et l’eau potable sont généralisés à
tous les lotissements nouveaux. Des travaux de mise
à l’égout sont également réalisés dans la Médina et la
Qasbah des Ouadaïa et l’ensemble des maisons
traditionnelles est rattaché au système. Rabat apparait
ainsi comme un exemple éminent ou l’ensemble des
dispositions relatives à la prise en considération de la
nature et de l’hygiène sont conçus au départ du projet
et mises en œuvre simultanément.
Rabat, art urbain et ville-réseau
Au début du XXe siècle, les réflexions sur la ville
montrent clairement que la « cité fermé » est révolue
et que les villes doivent être pensées comme des «
trames ouvertes » à un développement continu. Dans
ce contexte, l’art urbain moribond devait être
remplacé par la science des réseaux. Rabat, pensée au
cours des années 1910, peut cependant être considéré
comme une synthèse remarquable de ces deux
préoccupations.
L’importance des réseaux est attestée par
l’implantation de la gare de chemin de fer au cœur de
la ville nouvelle. La voie ferrée relie le Nord au Sud
du Maroc et traverse une partie de la ville en
souterrain. La place de la gare est emblématique de
l’importance accordée à cet équipement. Sans «
façade » lui faisant face elle est conçue comme un
vaste giratoire.
Les principales voies organisant le nouveau centre vont être
tracées dans le prolongement des axes Nord Sud de la ville
historique :
• El Gza débouche sur le Boulevard Mohammed V
(ancienne avenue du Makhzen), ce boulevard est axé sur
la Mosquée Es-Sounna.
• Sidi Fatah sur l’avenue Allal Ben Abdellah.
Le passage d’un tissu à l’autre se fait sans interruption.
• Toutes les portes comprises sur les deux murailles
andalouses et almohades sont mises en perspective,
magnifiées par le nouveau tracé urbain.
• De la Résidence, sont ouvertes des vues exceptionnelles
sur les Médinas de Rabat et de Salé, la Qasba des Oudaïa,
la Tour Hassan, et le Chellah. Pour assurer la permanence
de ces vues, un jardin, le triangle de vue est dessiné à côté
du rempart andalou et permet de dégager, de façon
pérenne, le panorama sur la Médina.
C’est la première fois à l’échelle d’une
ville nouvelle, dans les territoires sous
domination française, que les réseaux
sont installés en bloc. Assainissement,
eau potable, électricité et éclairage
public sont réalisés en même temps que
les voies préfigurant pour cette partie
du monde les villes qui seront réalisée
ultérieurement.
Mais pour Henri Prost, l’urbanisme de
la ville ne peut pas seulement consister
à créer un plan de circulation largement
dimensionné ; il doit également répartir
régulièrement le parcs et les jardins et
placer les édifices publics aux endroits
les mieux appropriés pour les besoins
de la population.
La partie basse du Boulevard Mohammed V comprise entre la Medina et la Poste :
Essentiellement constituée d’immeubles
de rapport construits à des moments
différents par des promoteurs privés.
Le tracé des rues limitrophes combiné au
découpage parcellaire a permis d’obtenir
des immeubles ouverts sur la rue et pour
certains se déployant à l’intérieur autour
de cours respectant les règles du prospect
(distance entre bâtiments égale à la
hauteur des constructions), assurant
l’hygiène et l’ensoleillement.
L’espace public créé allie une très grande
richesse, obtenue par le travail des
architectes, différents d’un immeuble à un
autre, à une cohérence remarquable
résultant de l’alignement des hauteurs, du
rythme assuré par les encorbellements et
de la continuité de l’espace sous
portiques.
La partie du Boulevard Mohammed V allant de la
poste à la gare centrale :
Cette partie du boulevard dégage une vraie monumentalité. Le
choix de réaliser deux ruelles pour délimiter l’ilot abritant l’hôtel
Balima contribue à la mise en scène.
Le boulevard est ample. Un terre-plein central comprenant deux
rangées de hauts palmiers et trois allées invite à la déambulation et
permet d’avoir le recul nécessaire pour s’imprégner de
l’ordonnancement des façades.
Le recul de l’hôtel Balima et le recul simultané du Tribunal crée un
vaste espace, à la morphologie de place, axé, à travers la fenêtre
ménagé sous le bâtiment de l’hôtel, sur la Tour de la Mosquée
Hassan.
La maitrise des hauteurs, l’ordonnancement discret sans geste
spectaculaire, la sobriété de l’architecture, les confortables
galeries, les aménagements du terre-plein central et la terrasse de
Balima font de ce centre de la ville un espace public à la fois
convivial et de représentation.
Un patrimoine architectural métissé
En conclusion
« C’est initialement au Maroc que furent mises en place à partir de 1914 les
méthodes et les techniques d’aménagement qui ne sont diffusées que pendant
l’entre-deux-guerres dans d’autres dominations françaises et en métropole.»
La ville nouvelle de Rabat, conçue pour abriter une capitale moderne, donne
corps, au début du XXe siècle, les doctrines avant-gardistes d’une discipline
naissante : l’urbanisme. Cités jardins, hygiénisme, fonctionnalisme, art urbain et
science des réseaux sont mis en œuvre de façon complémentaire et cohérente.