Les sciences ont pour vocation de produire des connaissances vraies sur le
réel. À la différence de l’opinion, elles reposent sur une méthode
rigoureuse visant l’universalité et l’objectivité. L’objectivité scientifique
semble ainsi garantir une connaissance indépendante des croyances, des
valeurs ou des intérêts particuliers. Pourtant, le monde que les sciences
cherchent à connaître n’est jamais donné de manière immédiate : il est
toujours appréhendé à travers des hypothèses, des modèles et des cadres
théoriques, autrement dit à travers des interprétations. Dès lors, la
prétention des sciences à l’objectivité semble problématique : comment
affirmer une connaissance objective dans un monde où toute
compréhension passe par une médiation interprétative ?
Il convient donc de se demander si les sciences peuvent réellement
prétendre à l’objectivité dans un monde soumis aux interprétations, ou si
cette prétention doit être relativisée.
Nous verrons d’abord que les sciences semblent fonder légitimement leur
objectivité, puis que cette objectivité est fragilisée par le rôle des
interprétations, avant de montrer qu’elle doit être comprise comme un
idéal méthodologique et critique.
I. Les sciences peuvent légitimement prétendre à l’objectivité
Les sciences se distinguent de l’opinion par leur méthode. Là où l’opinion
repose sur des croyances subjectives, la science cherche à établir des faits
par l’observation contrôlée, l’expérimentation et la démonstration
rationnelle. Cette méthode permet d’expliquer les phénomènes par des
lois nécessaires, inscrites dans un cadre déterministe.
Par ailleurs, la science vise l’universalité : une loi scientifique, comme une
loi physique, est valable indépendamment du sujet qui la formule. L’usage
des mathématiques renforce cette objectivité, en fournissant un langage
formel et universel.
Enfin, la reproductibilité des expériences constitue un critère essentiel de
l’objectivité scientifique. Un résultat n’est reconnu comme scientifique que
s’il peut être vérifié par d’autres chercheurs. L’objectivité ne repose donc
pas sur un individu, mais sur une validation intersubjective.
Ainsi, par sa méthode et ses critères de scientificité, la science semble
bien pouvoir prétendre à l’objectivité.
II. Toutefois, l’objectivité scientifique est mise en question par le rôle des
interprétations
Cependant, cette prétention à l’objectivité ne va pas sans difficultés. Les
faits scientifiques ne sont jamais donnés « bruts » : ils sont toujours
interprétés à l’intérieur d’un cadre théorique. Comme l’a montré Thomas
Kuhn, les scientifiques travaillent à l’intérieur de paradigmes qui orientent
leur manière de poser les problèmes et d’interpréter les résultats.
De plus, l’observation elle-même suppose des instruments et des
hypothèses préalables. Les données expérimentales doivent être
interprétées pour avoir un sens. Deux théories concurrentes peuvent ainsi
proposer des interprétations différentes d’un même phénomène.
Cette difficulté apparaît de manière encore plus nette dans les sciences
humaines et sociales, où l’objet d’étude est constitué d’actions humaines
porteuses de sens. Comprendre une action, ce n’est pas seulement
l’expliquer causalement, mais en interpréter la signification. L’objectivité y
semble donc plus fragile.
Ainsi, le rôle central de l’interprétation semble remettre en cause l’idée
d’une objectivité scientifique absolue.
III. L’objectivité scientifique comme idéal critique et rationnel
Toutefois, reconnaître le rôle des interprétations ne conduit pas
nécessairement au relativisme. L’objectivité scientifique ne doit pas être
comprise comme une absence totale d’interprétation, mais comme un
idéal méthodologique.
Karl Popper montre que ce qui caractérise une théorie scientifique n’est
pas son caractère définitif, mais sa falsifiabilité. Une théorie scientifique
est objective dans la mesure où elle accepte la possibilité d’être réfutée
par l’expérience. Cette exigence distingue la science des discours
dogmatiques ou purement interprétatifs.
De plus, la science progresse par la critique rationnelle et le débat au sein
de la communauté scientifique. Cette dimension collective permet de
corriger les interprétations individuelles et de tendre vers une objectivité
toujours plus grande.
Ainsi, l’objectivité scientifique n’est ni absolue ni illusoire : elle est
progressive, critique et révisable.
Conclusion
Les sciences peuvent légitimement prétendre à l’objectivité grâce à leur
méthode rigoureuse et à leurs critères de validation. Toutefois, cette
objectivité est fragilisée par le rôle inévitable des interprétations et des
cadres théoriques. Néanmoins, loin de ruiner la science, cette dimension
interprétative montre que l’objectivité scientifique est un idéal critique,
construit collectivement et constamment révisé.
Ainsi, dans un monde soumis aux interprétations, les sciences ne
renoncent pas à l’objectivité : elles en proposent une forme rationnelle,
exigeante et dynamique, qui fonde leur valeur de connaissance.